Une si éprouvante marche

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Né le 10 janvier 1924 à Porto-Novo, capitale du Bénin, Marouf MOUDACHIROU fit de brillantes études mais de douloureuses circonstances écourtèrent ce parcours prometteur et le propulsèrent prématurément dans la vie professionnelle, le conduisant entre 1940 et 1950, du Niger au Sénégal pour revenir enfin dans son pays natal où il exerça des fonctions administratives et politiques jusqu'à sa retraite en 1973.
Ce livre dresse le tableau de sa vie, tissée d'épreuves et d'évènements en tous genres, dans un style à la fois simple et captivant.
Publié le : mardi 1 juin 2010
Lecture(s) : 261
EAN13 : 9782336263960
Nombre de pages : 266
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Une si éprouvante marche














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Marouf Moudachirou














Une si éprouvante marche
Récit








Préface de Jérôme Carlos






















L’Harmattan












































© L’Harmattan, 2010
5-7, rue de l’Ecole-Polytechnique, 75005 Paris

http://www.librairieharmattan.com
diffusion.harmattan@wanadoo.fr
harmattan1@wanadoo.fr

ISBN : 978-2-296-11252-0
EAN : 9782296112520









À mes chers parents et enfants




Préface

L oralité garde à la parole la fulgurance de la chose proférée, ce
qui charge le discours d une force capable de métamorphoser les
mots en un bouquet de sons et de sens.
Mais la parole, si forte et si belle soit-elle, est à l image d un
météore qui trace son sillon de lumière dans le ciel. Elle ne survit pas
à son éclat.
« Verba volant, scripta manent » pour dire que « les paroles s envolent,
les écrits restent ». C est ce qu a compris Marouf Moudachirou, dans ce
qu il faut bien considérer pour ses mémoires biographiques, quand il
fait l option d aller plus loin que de raconter des pans de sa vie, que
de dévider, sur le mode du conte, le soir, autour du feu, des bobines
de souvenirs.
Mais en prenant la plume pour fixer l histoire d une vie, en
reconstituant celle-ci, pièce par pièce, à la manière d un puzzle géant,
l auteur s est plié, sans le vouloir vraiment, à un devoir de mémoire
qui a vite pris les allures d un devoir d histoire.
Ainsi, la période coloniale émerge des brumes du souvenir à
travers le parcours de Mamoud, un enfant studieux et brillant devenu
un agent modèle de l administration qui a su enchaîner, avec un égal
bonheur et succès et à force de travail, des examens et des stages
professionnels, ceci du Niger au Dahomey, son pays natal, en passant
par le Sénégal.
Un système de domination et d exploitation comme le régime
colonial peut difficilement trouver grâce aux yeux de ceux qui l ont
vécu dans leur corps et dans leur c ur. Et il y a des blessures qui se
gèrent et se transmettent comme un héritage. A notre appréciation
largement dépréciative du régime colonial, Marouf Moudachirou aura
réussi à nous contraindre à mettre un bémol. On commettrait, en
effet, une faute, par généralisation, sinon par simplification excessive,
à vouloir faire de tous les administrateurs coloniaux des bourreaux et
de tous les colonisés des martyrs. En ce temps-là, on pouvait, à sa
7
S
place, avoir sa place au soleil, se donner des raisons de bien vivre,
s attendre à ce que son mérite fût reconnu.
Aucun chant des sirènes n aura été trop beau aux oreilles de
Mamoud, le principal personnage de cet essai, pour l éloigner de son
pays natal, le Dahomey, devenu plus tard le Bénin. C est là où sa
carrière professionnelle se déroulera de bout en bout, entre charges,
fonctions et missions diverses. C est là où s accomplira sa vie
d homme, dans la douleur de la perte d un être cher, dans la joie de la
naissance d un enfant, dans l apaisante satisfaction d avoir construit
une famille unie et soudée. C est aussi là où prendra corps et forme
son engagement politique aux côtés d autres, les éminents membres
de cette élite pionnière, contraints autant par l histoire que par le
devoir d assurer à leur pays ses premiers pas sur le chemin de
l indépendance et de la liberté.
La jeune génération des compatriotes de Marouf Moudachirou
retiendra surtout de cette expérience, à la fois difficile et exaltante,
entre des coups d Etats fréquents et des remises en cause quasi
permanentes, que la construction d un pays est loin d être une
sinécure et qu effectivement, selon le mot de Renan, « la vie est un
pont construit par les morts et sur lequel cheminent les vivants ». Et
Marouf Moudachirou aura pris sa part, comme dans une course de
relais, à l édification du pays de liberté et de prospérité de ses rêves,
un pays qui sollicite, aujourd hui, d autres intelligences, d autres
mains, d autres volontés. A l image des jeunes tresseurs de corde, ils
ne doivent pas avoir de cesse qu ils n aient noué une nouvelle corde
au bout de l ancienne héritée de leurs pères, dans une entreprise
pérenne qui traverse les âges.
C est en cela que l ouvrage de Marouf Moudachirou a pour
nous valeur de legs. Voici, semble-t-il nous dire, à travers l histoire
d une vie, les talents que je vous confie. Qu en feriez-vous à votre
tour pour construire la vie ?
C est à une riche et instructive marche initiatique par les
dédales et les labyrinthes de la mémoire que le lecteur est invité,
découvrant Marouf Moudachirou tout à la fois comme historien,
anthropologue, sociologue, mais par-dessus tout, comme écrivain,
parce que remarquablement servi par une belle plume, une plume qui
sait dire et raconter, mais surtout une plume qui sait camper la valeur
d exemple d une vie.
8

Nous pensons à Sénèque, philosophe et auteur tragique latin
qui, parlant de la vie, a su sculpter, dans le marbre dur de l éternité,
cette idée forte : «La vie ressemble à un conte ; ce qui importe, ce
n est pas sa longueur, mais sa valeur. »
Jérôme Carlos
Journaliste-écrivain
9

Introduction

Les faits et aventures développés dans ce livre ne sont
nullement le fait de mon imagination, comme l est par exemple Le Roman
d un tricheur de Sacha Guitry. Ils constituent un chapelet d événements
réellement vécus. Je pouvais donc les intituler La Biographie de Mamoud
ou Les Mémoires de Mamoud ou encore Les Aventures de Mamoud. Mais
j ai préféré à ces titres des mots simples, significatifs et
évocateurs : Une si éprouvante marche.
Je n avais jamais rêvé d écrire, n en ayant ni la vocation, ni la
formation.
A l occasion des rencontres des compatriotes et amis de toutes
régions, au Bénin, en France ou aux Etats-Unis d Amérique, il
suffisait que j étaie nos discussions par quelques épisodes de ma vie
pour qu ils m invitent, avec insistance et sans se consulter, à les écrire,
afin qu ils demeurent des références et des repères car ils
comprenaient, comme moi, que les épreuves de la vie ne sont rien
d autres que des leçons et des expériences dont il faut savoir tirer le
meilleur parti.
Les épreuves n ont pas épargné ce livre qui aurait dû paraître
quelques années plus tôt. En effet, j en avais déjà écrit les premières
parties lorsqu au cours d un voyage je les perdis avec les documents et
autres matériaux utiles à sa construction, dans de curieuses
circonstances. Je me rendais en France en été 2002 accompagné de
mon neveu Moudjib, pour deux mois que j avais résolu de consacrer
essentiellement à la poursuite de la rédaction. Nous n avions, pour
bagage à main, qu une « valisette » contenant principalement lesdits
documents et dont mon neveu assurait religieusement la garde.
A bord de l avion, j étais placé comme je l avais souhaité, près
d un hublot, tandis que Moudjib était sur l un des sièges centraux, au
bout de la deuxième allée. Au moment où l appareil s est stabilisé et
où nous avons pu desserrer nos ceintures, je me levai et interpellai
mon neveu à haute et intelligible voix :
11

-Moudjib, le coffre à bagages d en face est moins encombré.
Puis-je récupérer ma « valisette » pour la mettre à portée de ma vue?
-Papa ! me répondit-il, je suis avec ta « valisette » depuis notre
départ de Porto-Novo. Laisse-moi la garder jusqu à destination. Ne
t inquiète pas. J en prends soin.
Ainsi rassuré, je cessai définitivement de me préoccuper de
cette « valisette ».
Arrivés à l aéroport de Roissy, nous avions déjà quitté le terrain
d atterrissage et allions vers le hall de retrait des bagages enregistrés
quand Moudjib s écria :
-Ce n est pas votre « valisette » que j ai !
-Comment ? m écriai-je à mon tour.
Après avoir fait cet amer constat, je fis annoncer la méprise au
micro, alertai les compagnons de voyage arrivés à destination, ceux en
transit. Nous courûmes dans tous les sens.
Nous passâmes deux heures de plus à l aéroport. Rien n y fit.
Nous finîmes par déposer la « valisette » qui ne m appartenait pas à la
salle des objets trouvés, rentrâmes et restâmes en contact avec les
services de l aéroport durant une semaine. La « valisette » resta
introuvable. Ainsi, depuis le recommencement jusqu à la fin de
l ouvrage, la mémoire fut-elle constamment à tous les rendez-vous.
Certes, les deux « valisettes » avaient des points communs :
même couleur, même forme, même matériel textile de fabrication.
Mais la mienne était de qualité supérieure, coûtait trois fois plus cher
et était légèrement plus lourde. Celle du voyageur inconnu contenait
deux vieux tapis de prière, une paire de sandalettes et de vieux
journaux de plusieurs éditions. Mais était-ce vraiment une méprise ou
un vol par substitution ? Dans tous les cas, c était une épreuve de
plus.
Mon neveu en fut malade pendant quelques semaines.
Pourtant je lui avais pardonné son manque d attention et de vigilance
parce que j avais vite compris que d une part, cette perte cadrait avec
mon sort, la logique de mes difficultés habituelles et que, d autre part
les sentiments de joie et de bonheur intenses qui l animaient au
12

moment de la découverte de l une des plus belles capitales du monde
étaient suffisamment puissants pour le troubler et le déstabiliser.
Ainsi va la vie, calme, sereine et sans histoire pour certains,
aisée et opulente pour d autres, pauvre, voire dégoûtante pour
d autres encore.
Ne faut-il pas un peu de tout pour faire un monde, un monde
pourtant intéressant à découvrir chaque jour davantage avec ses
facettes si multiples et si multiformes ?
Aussi et au-delà de la légitime satisfaction que j éprouve à
accéder au désir des miens, voudrais-je également m acquitter de ma
dette de partage, contribuant ainsi à l enrichissement et à la
vulgarisation des échanges et partant à la promotion de la culture
universelle.
Les activités économiques, sociales et associatives que j ai
menées durant une trentaine d années sont des plus denses et des plus
passionnantes et ne sont pas naturellement elles non plus, exemptes
d épreuves. Elles feront l objet d un autre livre actuellement en
chantier.
Marouf MOUDACHIROU
13

PREMIERE PARTIE :
LA VIE SCOLAIRE DE MAMOUD
(de 1930 à 1940)
I. QUI EST MAMOUD ?

Cinquième enfant d une famille polygame qui en comptait
quatorze, Mamoud est né à Porto-Novo, capitale du Dahomey, le 10
janvier 1924, au quartier Zèbou-Aga, qu habitaient ses parents.
Ceuxci partageaient la maison avec la famille de son oncle.
Tandis que ses frères et s urs aînés, comme ses parents,
portaient tous sur chaque joue les scarifications distinctives de
l ethnie yoruba à laquelle ils appartenaient, lui en fut dispensé. Sans
doute la pratique était-elle devenue surannée, sans compter qu elle
enlaidissant les enfants. Il en sera de même pour les enfants nés après
lui.
Les scarifications, différentes d une ethnie à l autre, tenaient
lieu de carte d identité à cette époque. Lorsqu un enfant yoruba
s égarait, elles permettaient de déterminer le lieu de sa provenance et
de le restituer à sa famille.
Dès son jeune âge, Mamoud présenta les traits d un enfant
extrêmement éveillé, intelligent, curieux et courageux. Il lui tardait
d être en mesure de lire tout seul les ardoises que ses aînés
rapportaient de l école coranique et il manifestait cette impatience à
tout moment, tant et si bien que son père l inscrivit plus tôt que
prévu à l école du quartier.
A la même époque, les enfants étaient tardivement admis à
l école laïque, souvent pas avant huit ans. Quand il sut que ses grands
1frères allaient s y rendre, Mamoud confia à son père qu il voulait les
suivre.
-Ce n est pas aux enfants de décider d aller à l école. Leur
inscription est liée à toute une procédure dont l âge, lui expliqua son
père.

1 En Afrique, certaines communautés appellent frères des cousins.
17
S
2-Baba , je vous en prie, laissez tomber mon inscription. Je vais
3tout simplement accompagner Daya . Je lui porterai son sac.
N essayez surtout pas de m en dissuader. Je suis sûr que Daya ne me
refusera pas ce service.
-Nous en reparlerons plus tard, conclut le père qui ne tenait
pas à polémiquer.

2 Papa.
3 Un cousin de Mamoud.
18

II. LA RENTREE DES CLASSES

Quelques mois passèrent après cette discussion de Mamoud
avec son père. Très tôt un matin, les nouveaux élèves furent réveillés
et soumis, après la première prière du jour, à une toilette spéciale.
Mamoud ne se fit pas prier. Il se leva comme les autres et,
grâce à la complicité de sa maman, se tint prêt à accompagner Daya
mais chose inattendue, celui-ci s y opposa catégoriquement et se
justifia ainsi :
-Je vais dans un établissement nouvellement créé. Je n ai
aucune idée de ce qui m attend et vous voulez que je me flanque de
Mamoud ? Où voulez-vous que je le mette alors que j ignore
moimême quelle sera ma place ? Vous imaginez-vous la responsabilité qui
serait la mienne si quelque chose lui arrivait ? Ce n est pas parce que
j ai un faible pour mon frère qu il faut l embarquer dans une
quelconque aventure. Je dis non et non. Laissez-moi d abord le temps
de voir où je mets les pieds.
S il n y avait rien à redire à la prudente et sage position de
Daya, Mamoud, lui, ne s avoua pas vaincu. Il pleura longuement et
refusa de s alimenter. Il ne dépensa même pas la pièce que sa maman
lui avait remise pour s acheter la friandise de son choix. La scène dura
toute la journée.
Revenu le soir de la boutique, furieux, Baba intervint
énergiquement :
-Si tu ne manges pas tout de suite, tu n iras pas à l école
demain, même si Daya en obtient l autorisation. Quelle est cette
manière d agir ?
Rayonnant, Mamoud retrouva rapidement son appétit.
Après le repas, le père s enquit des nouvelles auprès de Daya
qui lui déclara :
-Le maître n a pas eu une seule minute de libre toute la
journée. J ai rarement vu un homme aussi affairé. Les problèmes de la
19

rentrée l ont complètement absorbé. Il allait, il venait. Sans vous
mentir, j avais pitié de lui. Je n ai donc pas eu la moindre occasion de
lui soumettre le problème. Il a eu tout juste le temps de nous installer
et de nous abandonner. Il a cependant l air très ouvert et paraît être
d un abord facile. Je ne voulais pas le mettre devant le fait accompli.
Je serai bien obligé de le faire en amenant Mamoud, car je le vois très
mal passer encore une nouvelle journée à la maison. Je me
débrouillerai.
-Tu n as pas le choix. Je prierai pour toi.
Le lendemain, Daya partit un peu plus tôt, son frère trottant
derrière lui, portant son sac sur la tête. Quel ne fut pas son bonheur
lorsqu il entendit son maître, touché par la volonté précoce et
infantile de Mamoud, lui dire :
-Mets-le dans un coin de la salle opposé à la porte de façon à le
soustraire à la vue de toute personne arrivant dans la classe, de
préférence hors de la mienne également. Dans la mesure où il s y
tiendra tranquille et sage, il y restera aussi longtemps qu il le voudra.
Au compte rendu que lui fit, triomphant, Daya, le père eut ce
mot de satisfaction :
-Je suis content, très content de l heureuse issue de cette
affaire. Mais tout n est pas encore pour autant réglé. Je me demande
comment vous allez pouvoir concilier la fréquentation de deux écoles
qui sont si éloignées l une de l autre.
-C est vrai, Baba, répondit Daya. A partir de maintenant, nous
ne pouvons plus aller aux études coraniques les jours de classe.
Néanmoins, nous avons beaucoup de temps à leur consacrer chaque
année : les jeudis et dimanches, les jours fériés, les congés de détente
et surtout les grandes vacances scolaires qui, à elles seules, durent
trois mois.
-C est largement suffisant, d autant que vous suivrez ces études
matin et soir.
20

III. UNE AUDACE PAYANTE

C est ainsi que Mamoud passa, quasi caché, six mois à la même
place dans une classe sans attirer l attention, mais en accordant un
extrême intérêt à ce qui meublait son environnement.
Il gagna la sympathie des grands élèves qui lui donnèrent
l affectueux surnom de Morpion. Il ne rechignait pas aux petites
corvées que ceux-ci lui confiaient.

Un jour d interrogations orales de révision générale, alors qu il
connaissait la réponse à la question posée et que les doigts tardaient à
se lever, Mamoud momentanément distrait sans doute, peut-être aussi
pour montrer qu il ne perdrait pas son temps, hurla de son coin :
-Moi, Maître !
Ce cri sec et percutant plongea la classe dans un profond
silence vite interrompu par le maître qui se souvint de lui.
-Sans blague ! Où es-tu ? Viens ici.
Il accourut.
-Faites-le montrer sur le banc. Bien ! Tu connais la réponse à la
question ? Je vais te la reposer.
-Oui, Maître.
Toute la classe fut surprise de la réponse juste de Mamoud.
Poussant plus loin sa curiosité, le maître posa d autres questions
relatives aux cours dispensés. Les réponses furent toujours correctes.
Le maître ne comprenait pas comment ce gosse qui n avait ni ardoise,
ni craie, avait pu mémoriser à ce point son enseignement. Les élèves
furent eux-mêmes ébahis. Il y en avait un qui exultait intérieurement.
C était bien sûr Daya à qui le maître dit :
-Achète à ton jeune frère un minimum de fournitures de classe.
Il a déjà une excellente mémoire. Il a besoin de s initier à l écriture et
21

à la lecture. Je vais lui faire obtenir une dispense d âge pour l année
prochaine, afin de faciliter son inscription que je n envisage pas ici à
4Attakê mais chez un collègue à l Ecole Publique de Gbècon à qui je
le recommanderai spécialement.
-Merci, Maître.
Daya attendit que toute la famille fût réunie le soir pour relater
les prouesses de son frère. Mamoud, conclut-il, a gagné la sympathie
du maître qui a promis de nous aider à le faire inscrire l an prochain à
l école de Gbècon.
Le moment d enthousiasme collectif passé, le père
s interrogea :
-Pourquoi donc Gbècon au lieu d Attakê ? Ne serait-il pas
mieux que Mamoud fût au même établissement que toi ? Il te serait
plus facile de continuer à veiller sur lui, n est-ce pas ?
-Certainement ; mais le maître a, sans doute, ses raisons. J ai
compris, entre autres, qu il veut que Mamoud soit particulièrement
suivi par un collègue en qui il a confiance. Au demeurant, je n ai
aucune inquiétude à ce sujet. Sans être grand, mon frère est un grand
débrouillard. En voulez-vous des exemples ?
-De grâce, intervint vivement Mamoud. Ne vous inquiétez pas
pour moi. D ici là j aurai encore grandi.
Contrairement à ce qu on aurait pu penser, l exploit de
Mamoud n indisposa nullement la classe contre lui. Elle le prit plutôt en
admiration. Le dernier trimestre qu il passa avec les grands l avait
fortement marqué. Il gardera toute sa vie le souvenir de l un d entre
eux qui, depuis cet événement, lui glissait, pendant les récréations,
une importante pièce à côté de laquelle l argent de poche que lui
remettait son père était insignifiant. Le regret de perdre une âme aussi
généreuse le poursuivra jusqu à son nouvel établissement scolaire
d accueil.

4 Ces écoles du nom des quartiers qui les abritent sont situées à l est de la
ville et distantes de 500 mètres environ l une de l autre.
22

IV. L ECOLE URBAINE DE GBECON

L école de Gbècon que Mamoud eut soin de découvrir
pendant les vacances, comportait, comme celle d Attakê, deux classes :
une classe de cours d initiation et une classe de cours préparatoire
première année. Servi par sa vive intelligence et par la petite
expérience qu il avait vécu l an passé, Mamoud franchit les deux cours
avec une facilité qui étonna ses maîtres.

A l issue des deux années scolaires 1930-1931 et 1931-1932, il
fut envoyé à l Ecole Régionale appelée également Ecole Urbaine
Centre parce qu elle était située au centre de la ville. Cette école était,
à l époque, le seul établissement public disposant des infrastructures
et des moyens matériels et humains nécessaires à la formation
intellectuelle des élèves, depuis la base jusqu au niveau du Certificat
d Etudes Primaires Elémentaires (CEPE).
23

V. L ECOLE REGIONALE

A l école régionale à laquelle il accéda en 1932, nous passerons
rapidement sur les cours préparatoires de deuxième année et les cours
élémentaires de première année qu il suivit avec aisance pour nous
appesantir sur les cours élémentaires de deuxième année où Mamoud
sortit major de la promotion 1935.
Durant la même année, les autorités académiques exploitèrent
son excellente écriture en lui faisant établir les états nominatifs des
soldes et accessoires du personnel enseignant. Il en tirera quelque
profit puisqu il fut notifié, à la veille des vacances, que le conseil des
maîtres, se fondant sur ses brillants résultats, avait décidé qu il brûle
l étape du cours moyen première année et aille directement en
première classe, c est-à-dire au cours moyen deuxième année. Cette
promotion se trouvait justifiée en outre, lui avait-on précisé, par le fait
que l enseignement dispensé au cours moyen première année était
celui du cours élémentaire deuxième année légèrement renforcé dont
il pouvait se passer sans aucune crainte.
Il ne pouvait y avoir plus bel encouragement pour Mamoud
qui prit la résolution de toujours mieux travailler. Aussi, bien que la
famille ait décidé que les vacances soient essentiellement consacrées
aux études coraniques, trouvera-t-il le temps de lire, de s entraîner
avec ses camarades du quartier, ses devanciers surtout, titulaires ou
non du CEPE afin de mieux s armer pour la rentrée.
Il se réjouissait d ores et déjà à l idée d intégrer une classe où
les élèves étaient en uniforme, une classe particulièrement studieuse,
où les cours commençaient avant et se terminaient après les autres. Il
ne se faisait aucune illusion ; l année scolaire 1935-1936 allait être
intéressante, mais rude et laborieuse.
24

VI. DES VACANCES CORANIQUES

Certes, les études coraniques n avaient jamais été interrompues,
mais elles prirent cette année-là une tournure accélérée, plus
dynamique. Mamoud savait déjà lire et pouvait à lui seul dévorer les
versets du Coran. Il écrivait également sur les ardoises blanches et les
parchemins destinés à la lecture et sur les ardoises noires des versets
réduits par la suite en potion consommée, soit pour guérir un mal,
soit pour se donner une certaine vertu.
Dès qu un jeune élève pouvait faire tout cela, lire les 60
chapitres du Coran et réciter par c ur un certain nombre de versets
indispensables aux prières quotidiennes, il pouvait obtenir le certificat
de fin d études. Habituellement, les maîtres ne manifestaient aucun
empressement à libérer les élèves dont ils pouvaient exploiter les
compétences. Aussi retardaient-ils les petites cérémonies de
sacralisation organisées à l occasion du passage d un chapitre à l autre.
C était le cas de Mamoud qui en avait conscience et qui ne cachait pas
son impatience d en finir rapidement. Il comprenait parfaitement
l usage qui voulait que l élève mette ses acquis au service de son
5alpha en vue de l aider aussi dans sa tâche de formation et
d éducation pendant quelque temps, mais réprouvait l abus qui en
était fait.
Un jour, profitant d une ambiance de détente particulière,
Mamoud posa une question qui lui tenait à c ur depuis quelques
années :
-Alpha ! Pardonnez mon audace. Je ne comprends pas
pourquoi on ne nous apprend ici que la lecture et l écriture alors qu à
l école publique nous savons ce que nous écrivons et nous nous
exprimons en français. Ne serait-il pas intéressant que nous
comprenions également l arabe ?

5 Maître coranique.
25
S S
Est-ce que c est parce que nous sommes trop jeunes comme l a
prétendu un de vos pairs à un camarade à moi ?
-Tu as parfaitement raison de faire la comparaison. La vérité
est que moi-même, à présent, je n en sais pas plus que toi. Les 95%
des enseignants de la ville en sont là, hélas ! Nous ne pouvons pas,
par conséquent, vous apprendre ce que nous ne savons pas. Les rares
parmi nous qui le peuvent ont été formés à l étranger, au Caire ou à
Médine. Ils sont toutefois disposés à donner des cours du soir à ceux
d entre nous qui en manifesteraient la volonté. J ai bien envie de
m inscrire à ce cours. Mais pour l instant j hésite encore.
-Décidez-vous vite, Alpha, c est une lacune considérable à
combler. Je suis certain que si nous comprenions l arabe, nous serions
portés davantage à la lecture du Coran. Vous n auriez pas besoin de
nous l imposer, comme les parents le font souvent. Pourquoi ne
puiserions-nous pas dans les livres arabes des expressions, des idées,
des citations pour enrichir nos devoirs de composition française ?
C est trop tard pour ce qui nous concerne. Mais ce ne l est pas pour
ceux qui veulent devenir enseignants comme vous.
-Comment faire ?
-Je pense qu il faudrait envisager d envoyer les jeunes en grand
nombre en formation dans les écoles étrangères en leur faisant
obtenir des bourses d études. Etant donné que c est dans son intérêt,
la communauté musulmane devrait s investir dans cette tâche. Voilà
quelques idées. Ce ne sera pas facile de les mettre en uvre, l essentiel
c est d y penser aujourd hui déjà et de s y engager.
-Ce sont de bonnes idées. Je les soulèverai à la prochaine
réunion des alphas et imams de la ville.
26
S

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