Une vie illustre

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Dans une grande université française, le célèbre professeur d'histoire contemporaine Laurent Maillet est retrouvé mort dans son bureau. Lors de la cérémonie de crémation, le doyen prononce un éloge funèbre convenu, tissé de lieux communs et d'expressions hypocrites de chagrin. En contrepoints, divers assistants opposent en apparté leurs vérités concernant le défunt. Une galerie de portraits universitaires est ainsi présentée, autour des mensonges et des petites et grandes trahisons, des adultères et des plagiats, des divers péripéties d'une carrière apparemment bien remplie.
Publié le : mercredi 2 septembre 2015
Lecture(s) : 6
EAN13 : 9782336390512
Nombre de pages : 194
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Claude JAVEAU
Dans une grande université française, le célèbre professeur
d’histoire contemporaine Laurent Maillet est retrouvé mort
dans son bureau. Lors de la cérémonie de crémation, le doyen
prononce un éloge funèbre convenu, tissé de lieux communs
et d’expressions hypocrites de chagrin. En contrepoint, Une vie illustre
divers assistants, dans des bribes de conversation ou des
réminiscences muettes, opposent leurs vérités concernant
le défunt aux assertions de l’orateur. Roman
Une galerie de portraits universitaires est ainsi présentée,
autour des mensonges et des petites et grandes trahisons,
des adultères et des plagiats, des diverses péripéties d’une
carrière apparemment bien remplie. Bon connaisseur des
mœurs des campus, l’auteur, nourri dans le sérail, propose
une espèce d’academic novel à la française.
Né à Liège en 1940, Claude J est professeur
émérite de sociologie de l’Université Libre de
Bruxelles. Il a été professeur invité dans de
nombreuses universités étrangères, notamment
françaises. Il est l’auteur de nombreux ouvrages,
traités scientifi ques, recueils de nouvelles,
poèmes et essais souvent polémiques. Chez L’Harmattan,
il a publié Trois éloges à contre-courant en 2011.
ISBN : 978-2-343-06320-1
19 €
Rue des Écoles / Littérature
Claude JAVEAU
Une vie illustre
Rue des Écoles / LittératureRue des Écoles
Le secteur « Rue des Écoles » est dédié à l’édition de travaux
personnels, venus de tous horizons : historique, philosophique,
politique, etc. Il accueille également des œuvres de fiction
(romans) et des textes autobiographiques.
Déjà parus
Échard-Fournier (Anne-Marie), L’été en ce jardin, roman, 2015.
Mirallès (Pierre), Hystérésis, récits, 2015.
Aufan-Benazeth (Nicole), Les crapauds-buffles, nouvelles, 2015.
Mottelay (Candice), La mer de mon père, récit, 2015.
Chessex-Viguet (Christiane), Penser l’école, essai, 2015.
Antoni (Petru), Le petit mousse d’Aboukir, roman, 2015.
Thurmel (Thierry), La distance du corbeau
Isabelle Guyon, Le Grain du Temps, récit, 2015.
De Beaucoudrey (Olivier), Hippo Valley, récit, 2015.
Bestard (Gérard), Les tribulations d’un petit prof d’allemand, récit,
2015.
Sezionale Basilicato (Isabelle), L’égide du papillon, roman, 2015
Wasselin (Julie), Couleur sépia, récits, 2015.

Ces douze derniers titres de la collection sont classés par ordre
chronologique en commençant par le plus récent.
La liste complète des parutions, avec une courte présentation
du contenu des ouvrages, peut être consultée
sur le site www.harmattan.fr UNE VIE ILLUSTRE














En couverture
Le campus principal de l’université Libre de Bruxelles,
photo de Michel George.















© L’Harmattan, 2015

5-7, rue de l’École-Polytechnique, 75005 Paris

www.harmattan.com
diffusion.harmattan@wanadoo.fr
harmattan1@wanadoo.fr

ISBN : 978-2-343-06320-1
EAN : 9782343063201 Claude Javeau
Une vie illustre
roman Du même auteur (sélection)
Leçons de sociologie, Paris, Armand Colin, 2005 (1997)
Le bricolage du social, Paris, PUF, 2001
Sociologie de la vie quotidienne, Paris, PUF, 2011 (2003)
Anatomie de la trahison, Belval, Circé, 2007
Les paradoxes de la postmodernité, Paris, PUF, 2007
La France doit-elle annexer la Wallonie ?, Paris,
Larousse, 2009
Claude Javeau, témoin de son temps, propos recueillis par
B. Bawin-Legros et N. Lenaerts, Paris, L’Harmattan, 2011
Trois éloges à contre-courant, Paris, L’Harmattan, 2011
A l’ombre du gnangnan, Bruxelles, La Lettre volée, 2013
Des impostures sociologiques, Lormont, Le Bord de l’Eau,
2014
Je hais le foot, Lormont, Le Bord de l’Eau, 2015
Remerciements


A Virginie, Michel et évidemment Anne pour leur plus
que précieuse intervention dans la mise au point éditoriale
de ce texte.

In memoriam, Gabriel Thoveron

7
I.
Où l’on découvre le Doyen, le crématorium où il prend la
parole, les personnes qui l’écoutent et le personnage qui
est la cause du rassemblement.


Le Doyen avait une bouche en cul de poule. Depuis
qu’il avait accédé à cette fonction qu’il croyait haute, il
avait troqué une défroque pseudo-écolo — chemise à
carreaux, jean délavé, baskets malpropres — pour un strict
complet de croque-mort assorti d’une cravate rayée et de
faux escarpins noirs et soigneusement cirés. Il était plutôt
mince, plutôt pas très grand, et son crâne était plutôt à
demi dégarni. Sa voix était fluette et il zozotait
légèrement. Et postillonnait aussi en parlant. Il était
parvenu à la position de Doyen par la voie de l’appareil
universitaire, le syndicat d’abord, la fringale
bureaucratique ensuite. Ses travaux de recherche
n’auraient normalement (mais que signifie, à l’université
comme ailleurs, « normalement » ?) pas dû lui valoir une
carrière, sa contribution à la science historique se limitant
pratiquement à une thèse commise deux lustres auparavant
esur la bourgeoisie lilloise au XVII siècle. Elle était passée
inaperçue, sauf aux yeux de quelques académiciens
nécessairement cacochymes qui lui avaient décerné un
prix quelconque, ce dont il se vantait comme d’une
citation à l’ordre des armées acquise à la suite d’une action
particulièrement héroïque.

Dans la salle la plus vaste du crématorium, quelques
dizaines de personnes, la plupart encombrées d’un
parapluie, car le temps était à l’averse, étaient
rassemblées, face au cercueil de bois clair. Le Doyen était
9
le dernier à prendre la parole. On avait entendu d’abord le
fils du défunt, un bellâtre encore dans la vingtaine
ânonnant sans émotion visible un texte écrit qu’il ne
semblait pas déchiffrer facilement. Ensuite était venu au
lutrin le vénérable de la loge maçonnique du défunt, avec
un discours trop long, composé de banalités de
circonstance. Après lui, l’assistant du disparu avait dit
combien la mort de son maître constituait une perte
irréparable pour la science. C’était maintenant au tour du
Doyen. Entre les allocutions, on avait passé de la musique,
dans l’ordre : la Maurerische Trauermusik de Mozart, Le
petit bonheur, de et par Félix Leclerc, et un morceau
d’Astor Piazzolla. Une partie de l’assistance avait
silencieusement soupiré d’aise en découvrant qu’on ne lui
imposait pas l’épouvantable Adagio d’Albinoni, un faux
musical, ma chère, vous ne saviez pas ?

Restait à espérer que cette musiquette pour
petitsbourgeois ne viendrait pas en conclusion de la cérémonie,
à la suite du discours du Doyen. Tout le monde, il est vrai,
ne faisait pas confiance au goût des organisateurs. La porte
de la salle vibra un bref instant sous le coup d’une
bourrasque particulièrement vigoureuse. Le Doyen attendit
que le fracas fût terminé avant de s’éclaircir la voix,
quelques grattements de gorge, et de se lancer dans ce
qu’il voulait être une probante illustration de ses talents
oratoires.

« Chère Nicole (l’épouse), cher Xavier (le fils), chers
collègues et amis… »

Assis au premier rang, aux côtés des membres de la
famille, peu nombreux, Sébastien et Véronique. Sébastien
était l’ancien assistant du défunt, devenu maître de
conférences après avoir soutenu sa thèse, qui avait pris la
10
parole avant de la céder au Doyen. Véronique, qui n’avait
qu’assez récemment soutenu sa thèse, était la compagne
de Sébastien. Comme ce dernier, elle avait choisi pour
diriger sa thèse le défunt dont le Doyen s’apprêtait à
retracer à grands traits la vie illustre.

C’est Véronique qui avait trouvé mort le professeur
Laurent Maillet dans son bureau à l’Institut d’Histoire, le
nez plaqué sur sa table de travail, au milieu
d’innombrables feuillets, dont une majorité de courriels
imprimés. Elle avait alerté tout de suite le service 222,
celui à qui l’on signale les événements dramatiques ou
lourds de dangers. Le 222 n’avait évidemment pas
répondu, et elle s’était alors adressée au secrétariat de
l’Institut. Mais il était quatre heures et demie passé, et bien
normalement il ne s’y trouvait plus personne. Elle avait
alors couru jusqu’au bureau de Sébastien. Il s’y trouvait
avec une jolie étudiante sénégalaise, qu’elle soupçonnait
de vouloir le séduire. Sébastien l’avait suivie en traînant
les pieds et en bougonnant que le vieux avait peut-être
simplement un peu trop picolé à midi. Mais il avait dû se
rendre à l’évidence : le professeur Maillet avait vraiment
l’air d’avoir trépassé. Il avait appelé le 112, service des
urgences dont le poste le plus proche se trouvait à l’hôpital
Sainte-Félicité. L’ambulance était arrivée dans les cinq
minutes. Le médecin réanimateur, une jolie rousse aux
mains de pianiste, avait confirmé le décès. Ensuite,
Sébastien avait averti par téléphone Nicole et le Doyen.
Nicole n’avait pas éclaté en sanglots. Elle avait remercié
Sébastien pour sa prompte intervention. Pas un mot pour
Véronique, qui avait pourtant découvert le corps. Le
Doyen avait eu l’air embarrassé. Mais c’était chez lui l’air
dont il était le plus coutumier, même s’il s’efforçait de le
camoufler en air d’homme préoccupé par de profondes
pensées.
11 La suite des opérations avait été une série de formalités
que l’entrepreneur de pompes funèbres, un personnage
important dans les dîners en ville qui avait entre autres
pour clientèle celle de gens importants dans les secteurs
public et privé, avait réglé avec beaucoup de dextérité
(bureaucratique) et de doigté (moral). Monsieur Roger
Marcel était un homme déjà âgé, grand et mince, au visage
plissé comme une pomme blette, et qui parlait avec
affectation une langue excessivement châtiée. C’était un
ami du Président et du Doyen, et il connaissait bien le
défunt. Le président avait prétexté un déplacement à
l’étranger, en réalité dans sa maison de campagne en
Normandie, pour se désister. Il avait chargé le Doyen de le
représenter. Celui-ci n’aimait pas le défunt avec
exagération, avait failli se désister à son tour et se
défausser sur le président de l’Institut d’Histoire. Mais la
perspective de se montrer en public l’avait emporté.
Il était l’un des seuls, à l’endroit où il se trouvait, à voir
que Véronique avait les yeux rougis par des larmes mal
contenues. Si elle avait tourné la tête vers elle, à sa droite,
Nicole l’aurait vu aussi, mais son regard était perdu dans
le vide, droit devant lui, celui d’une personne absente.
Xavier, lui, laissait traîner son regard aux alentours, mais
il était homosexuel, et Véronique ne devait pas
spécialement l’intéresser. C’était une petite blonde assez
mignonne, une vraie blonde, à ce qu’avait prétendu de
manière indiscrète un de ses ex, Bernard, qui l’avait
raconté à quiconque était prêt à l’entendre sur le campus.
Bernard s’était tué en bagnole il y avait deux ans, pas mal
de temps déjà après avoir rompu avec Véronique. Mais, on
le répète, Xavier était du genre à rester insensible aux
charmes, réels, de Véronique. Son petit ami à lui était dans
l’assistance, à ses côtés, au premier rang où on l’avait fait
s’installer d’autorité, et il avait hâte de le retrouver dans
12
l’intimité. La mort de son père l’avait à peine ému. Ils ne
s’étaient jamais beaucoup intéressés l’un à l’autre.

Au premier rang se trouvait aussi Victor Markov, dit le
« briseur de chaînes » (jeu de mots pour mathématiciens),
qui passait pour le meilleur ami de Laurent Maillet, avec
qui il entretenait une relation du type parenté à
plaisanteries (une référence pour anthropologues) devenue
célèbre sur le campus. Victor disait de Laurent : « Maillet,
il est marteau », tandis que Laurent ne cessait de lui
répéter : « J’en ai marre, Kov ! ». Ils étaient sans doute les
derniers à trouver quelques traces de comique dans les
formules rituelles dont, à la longue, ils n’étaient plus
capables de se défaire. De temps en temps, Véronique
(que seul Markov s’autorisait à appeler « Véro », contre
l’assentiment de cette dernière), jetait un coup d’œil à
Markov. Celui-ci semblait passer en revue un à un les
membres de l’assistance. De temps en temps, il portait une
main à sa bouche, et se mettait à mordiller une envie. Son
visage était rouge, comme congestionné. Assis, il avait
l’air encore plus replet. Son écharpe rouge, qui ne le
quittait presque jamais, était nouée à la diable, et son
imper, aussi décati que celui du lieutenant Colombo, était
parsemé de taches de diverses origines. On le disait très
intelligent, méchante langue aussi, puits de science mais
aussi réservoir intarissable de moqueries. Sa carrière
n’avait pas été aussi brillante que celle de Maillet. Il avait
fini par décrocher un poste de prof, mais sur le tard. Il est
vrai qu’il n’avait pas été nourri dans le sérail !

Son dossier de publications était pourtant
impressionnant, et l’on disait qu’il était le meilleur
connaisseur de l’histoire des conflits franco-allemands.
Mais il avait aussi commis quelques petits livres
déshonorants, ou qui passaient pour tels aux yeux de la
13 gent académique, et notamment un pamphlet intitulé Nos
amis les Boches, que la plupart de ses collègues n’avait
évidemment pas lu, mais dont on disait qu’il était une
espèce de réhabilitation des Prussiens de la guerre de
soixante-dix. Du reste, son patronyme slave ne lui valait
pas que des sympathies. On le prétendait juif : il n’en était
rien, mais il laissait dire.
Sébastien, en revenant s’asseoir à la droite de
Véronique, avait pris entre les siennes la main droite de
celle-ci, et avait murmuré :
—Comment ai-je été ?
Elle avait répondu, dans un soupir :
—Très bien, très bien.
En réalité, elle ne l’avait écouté qu’à peine. Ses pensées
allaient seulement à Laurent, dont le corps, dissimulé dans
le cercueil de bois clair dépourvu d’ornements, se trouvait
à quelquedeux mètres d’elle. Au vrai, Sébastien avait bien
parlé : empathie discrète pour Nicole et Xavier, émotion
bien contenue pour les collègues et néanmoins amis et les
amis tout court. Il savait qu’il y avait quelques journalistes
dans l’assistance, et en avait tenu compte dans la
formulation de ses propos, au cas où ceux-ci pourraient
être reportés par la presse, car Maillet, en effet, n’était pas
un inconnu pour les journalistes et fréquentait volontiers
les studios de radio et de télévision. Sébastien était un bon
orateur, et il mettait un point d’honneur à improviser, ou
du moins à faire semblant. Quand il faisait cours, il ne
consultait aucune note. Les étudiants l’admiraient assez
pour cela, même s’ils trouvaient parfois ses
développements un peu trop longs et trop ardus.
Il y avait déjà trois ans que Sébastien et Véronique
étaient ensemble. Ils formaient ce que leur entourage
appelait un « gentil petit couple ». On voyait rarement l’un
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sans l’autre. Leur coquet appartement était meublé avec
beaucoup de goût dans l’éclectisme. Véronique, qui était
d’une famille plus aisée que celle de Sébastien, avait hérité
d’une grande toile d’Alechinsky qui occupait à elle seule
presque tout un mur de la salle de séjour. Les visiteurs ne
manquaient pas de rendre un hommage admiratif à
l’œuvre, bien que la majorité d’entre eux la trouvât plutôt
laide. Des masques africains, ramenés de lieux de
colloques ou de missions d’enseignement de Sébastien,
ornaient les autres murs. On pouvait aussi y voir la photo
d’un buste de femme, une très jolie paire de seins, sous un
menton coupé au-dessous de la bouche et s’arrêtant aux
premières côtes flottantes, dont ils étaient les seuls à savoir
qu’il s’agissait des seins de Véronique. La photo avait été
prise par Sébastien, qui aimait photographier, quoique
d’ordinaire d’autres objets que le corps de sa compagne.
Sa spécialité était les spectacles de rues, à la manière des
pictorialistes du début du vingtième siècle. Il admirait
beaucoup l’œuvre du Belge Léon Misonne. Le triomphe
annoncé du numérique sur l’argentique était l’un de ses
sujets de récrimination parmi les plus courants.

Il y avait un an, Véronique s’était fait avorter. Sébastien
s’y était d’abord opposé, l’idée d’être père ne lui
paraissant pas saugrenue, mais elle s’était entêtée.
L’arrivée d’un bébé, avait-elle fait valoir, aurait
vachement compromis la poursuite de son travail de thèse.
Il avait reconnu le bien fondé de sa position, et son parti
pris féministe avait fait le reste. Même lié au sien, le corps
de Véronique restait son propre corps, et elle en était
l’unique propriétaire. Mais qu’elle lui ait refusé le droit et
l’agrément d’être père lui restait un peu au travers de la
gorge, une source de ressentiment qu’il n’osait pas
invoquer, un non-dit qu’il estimait ne pas pouvoir dire.
Sans doute quelque chose, toutefois, plus lourd à porter
15 que l’un ou l’autre soupçon d’infidélité. Ainsi, avec pour
suspect ce pauvre Laurent Maillet, comme on l’avait
insinué une ou deux fois devant lui, ce qui, du reste, n’était
pas pour lui un scoop. Mais il avait ses raisons pour ne pas
lui-même y faire allusion. Sébastien et Véronique ne se
quittaient guère. L’impression qu’ils donnaient était celle
d’un couple très uni, assez fusionnel. Pourquoi ne se
seraient-ils pas conformés eux-mêmes à l’impression
qu’ils donnaient ?
De la bouche en cul de poule du Doyen, les mots
avaient commencé à sortir.
« Laurent Maillet était dès son plus jeune âge destiné à un
grand destin universitaire… ».
Il avait été d’abord chez les Frères, d’où il avait été
renvoyé parce qu’il montrait trop souvent son zizi à ses
camarades à l’heure de gym. La communale l’avait
récupéré. On l’avait aussi trop souvent retrouvé sous les
jupes des filles, occupé à nourrir son obsession à faire des
comparaisons anatomiques, mais ses bonnes notes
l’avaient protégé d’un second renvoi. Il était au vrai fort
en français, et aimait en mettre plein la vue à ses
condisciples en rédigeant lui-même les poèmes destinés
aux mères le jour de leur fête : alexandrins rigoureusement
calculés, rimes correctes, césure à l’hémistiche, et tout ça.
L’instituteur le citait en exemple, et il se rengorgeait sans
vergogne. C’était moins glorieux pour le calcul, mais il
était aussi bon en histoire. D’où, selon le Doyen, l’amorce
d’une vocation.
« … A onze ans, il connaissait par cœur la liste des rois de
France et celle des rois d’Angleterre… »
16
Par cœur, certes. Il possédait une mémoire d’éléphant.
Non seulement les rois de France et d’Angleterre, mais
aussi les capitales de tous les pays du monde, les peintres
de la Renaissance italienne, les maréchaux de Napoléon,
les présidents du conseil des Troisième et Quatrième
Républiques, et plein d’autres choses inutiles du même
genre. Au lycée, ses copains l’avaient surnommé le
« pique de la Mirandole ». Cela n’empêchait pas que sa
compagnie était recherchée. Il rédigeait les dissertations et
les poèmes d’amour, avec acrostiches, pour presque rien :
un bisou de la sœur, une photo cochonne, un Carambar. Il
ne faisait pas commerce, il jouait au mécène, ou mieux dit,
il sponsorisait.

« Au lycée, il ne briguait pas la première place, il se
contentait d’être vraiment le meilleur dans certaines
matières… »

Certes, les maths, la physique, la chimie, bof. Ce n’est
pas qu’il n’y comprenait rien, mais cela ne l’intéressait
pas. Très jeune, il avait décidé qu’il serait un littéraire, ce
qui, pour lui, signifiait romancier ou essayiste. Très tôt
aussi, la femme était devenue pour lui un omniprésent
centre d’intérêt. Son père, heureusement, collectionnait les
magazines dits pour hommes. Il en connaissait les
cachettes et savait où s’approvisionner en images
suggestives. Ses activités masturbatoires devinrent vite
une fringale jamais rassasiée. Et même l’obligation de
faire sa communion solennelle ne réfréna pas ses ardeurs.
Car on était vaguement catholique dans la famille. Pas de
la foi, de l’habitude, pas de dévotion, de l’usage. Inscrit à
la communale, il dut suivre le catéchisme préparatoire
dans une école catholique, avec des élèves des Frères (pas
des Sœurs : on ne mélangeait pas les genres dans les
années cinquante). Le vicaire qui leur faisait la leçon
17 cultivait un lapsus récurrent : il disait « école
communiste » pour « école communale ». Et ne s’en
excusait pas. Il n’était pas sûr que, dans son esprit, la
confusion n’était pas légitime. Quelques années plus tard,
le même abbé s’amouracha d’une infirmière du
dispensaire municipal. Il jeta sa soutane aux orties et on ne
le revit plus dans la commune. On dit qu’ils vécurent
heureux dans une grande ville et qu’ils n’eurent pas
beaucoup d’enfants.
Pour sa communion, celui qui se faisait appeler
« parrain », un officier de gendarmerie cousin
sousgermain de son père, lui offrit une montre de marque
Omega. Il s’en montra très fier, mais fut encore plus
heureux du Grand Larousse en deux volumes que lui offrit
sa grand-tante Yvonne. Il s’y plongea avec volupté et fut
même capable, grâce à ces enflammantes lectures, de
ralentir quelque temps sa frénésie masturbatoire. Mais la
nature tarda peu à reprendre le dessus, l’éjaculation
désormais assurée ajoutant beaucoup de piment à la
manipulation. C’est en parcourant les pages de son
volumineux dictionnaire qu’il se découvrit une vocation
d’historien. La sale gueule de Guizot ne l’en dissuada pas.
Il serait historien ou poète, ou les deux à la fois, tout en
sachant qu’à tout prendre, il gagnerait mieux son pain en
étant le premier, le second pouvant venir en supplément,
qu’en se contenant d’être le second.
« … Parmi celles-ci, l’histoire, ce qui indique une
vocation précoce… »
Sans doute. Mais il fallut quand même supporter
l’ennui mortel que dégageaient les cours de Monsieur
Marceau, qui introduisait un « n’est-ce pas » à tout détour
de phrase. Pour tromper cet ennui, les élèves relevaient le
18

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