Vietnam : récits du XXe siècle

Publié par

Avec ce recueil de huit nouvelles, embarquez pour un lointain voyage littéraire au cours duquel des écrivains vietnamiens du XX° siècle vous feront découvrir quelques aspects de la culture de leur pays. Vous serez dépaysés et pourtant proches des personnages de ces récits tant les sentiments exprimés dans une langue imagée et poétique sont universels. Ces nouvelles parlent de sagesse, de désespoir, d'amour, de violence et de résistance.
Publié le : mardi 1 mai 2007
Lecture(s) : 235
EAN13 : 9782336254838
Nombre de pages : 102
Prix de location à la page : 0,0063€ (en savoir plus)
Voir plus Voir moins
7 jours d'essai offerts
Ce livre et des milliers d'autres sont disponibles en abonnement pour 8,99€/mois

Vietnam
Récits du XXe siècle
Sélection et traduction de
Nghiêm Xuân Viçt, f)~ng QuÔc Co'
et Mme Nguyên Quy Toàn
L'HarmattanPhan Du
1
LES ORCHIDÉES « TÔ TÂM »
Chaque fois que je regarde les fleurs cultivées dans
les grands pots "kiêng,,2 ou que la conversation s'engage
sur l'art de jouir des fleurs, ma pensée se reporte
immanquablement à un ancien lettré, le vieux bachelier3
Nguyên. Il était l'ami le plus cher de mon père. Mais cette
vérité ne m'apparut que plus tard, quand mon esprit
d'observation avait mûri et s'était habitué à saisir les
choses impondérables, et je viens seulement de
comprendre la profondeur de cette amitié, que je croyais
superficielle, entre les deux vieillards.
Car, de ce temps-là, jamais je n'ai vu le vieux
Bachelier parmi les hautes personnalités dans ces festins
somptueux donnés chez mon père. Et rarement, le vieux
Bachelier nous rendait visite au palais.
Mais une chose me frappait dans la manière dont mes
parents recevaient le vieux Bachelier. Dans les formes, la
réception semblait simple, sans cérémonie, et tout à fait
différente de celles réservées aux grands personnages.
1 Tô Tâm: au cœur blanc, au cœur pur. Se dit d'un genre d'orchidée
dont la fleur est sans tache.
2 Le pot de "kiêng" est un grand vase de terre cuite.
3
Bachelier: dans l'Ancien Temps, ces lettrés étaient souvent de
grands sages qui maintenaient vivant ce qu'il y a de meilleur dans la
tradition.Mais dans cette simplicité, une attention spéciale
témoignait d'une estime particulière et d'un respect
profond.
Chaque fois que mon père voyait arriver le vieux
bachelier, il prenait lui-même la peine de préparer le
service à thé, le brule-parfum4, l'échiquier, le pinceau et
l'encrier. Mon père, d'ailleurs, réservait pour l'occasion le
thé le meilleur et le plus parfumé. Et les deux vieillards
faisaient une partie d'échecs, dégustaient l'alcool,
récitaient des vers ou discutaient, sous la fumée odorante
du santal. Certaines parties d'échecs duraient toute la
matinée, toute la journée quelquefois, et la victoire restait
indécise entre les deux joueurs.
Mon père ne rendait visite au vieux Bachelier qu'une
fois tous les deux ou trois mois. Mais chaque fois qu'il
avait un bon thé ou une cannelle de qualité supérieure, il
ordonnait à mon frère ou à moi de porter nous-mêmes ces
cadeaux chez le vieux Bachelier, jamais il ne chargeait un
domestique de nous remplacer dans cette commission.
De cette façon, j'avais souvent l'occasion d'aller
chez le Bachelier, et c'était ainsi que je compris la
pauvreté digne et la noble vie intérieure du vieux lettré.
La demeure du vieux Bachelier n'était qu'une
chaumière ordinaire, au milieu d'un jardin pas très grand
situé dans les quartiers pauvres, mais elle a laissé en moi,
ainsi que le jardin, de nombreux souvenirs beaux et
poétiques.
Le jardin du vieux lettré était un véritable parterre de
plantes. En franchissant la porte, j'avais l'impression de
4
Dans l'Ancien Temps on honorait un visiteur de marque en brûlant
du santal dans un brûle-parfum.
8m'égarer dans une forêt de fleurs. Tout le jardin
s'illuminait des couleurs éclatantes des pétales plutôt que
de la lumière du soleil. C'était un monde tranquille tout à
fait différent du monde tumultueux de l'extérieur.
Je rencontrais plus souvent le vieux lettré dans le
jardin que dans la chaumière. Et jamais je n'oublierai
l'image de ce vieillard aux cheveux et à la barbe blancs,
mais majestueux avec son front haut, ses yeux
bienveillants derrière les verres de ses lunettes à monture
d'argent, sa taille élancée et haute dans les
vêtements bruns qu'il portait en toute saison, au milieu du
jardin, debout à côté de sa petite fille, et souriant à ma vue.
Cette image, même jusqu'à présent, est pour moi le
symbole d'une vie toujours noble, pure, et tout intérieure.
Elle revient à mon esprit dans ces minutes où les flots
déchaînés de l'humain désir s'apprêtent à détruire en moi
toutes mes croyances en la noble signification de la vie.
Le lettré vivait en paix avec une petite fille et un
vieux domestique. En réalité, il vivait bien plus avec ses
fleurs. Car il aimait les cultiver, les soigner, suivre tous les
changements dans la vie des fleurs étaient ses plus chères
distractions en dehors de celles de déclamer les vers et de
lire les livres.
D'abord, je considérais ce plaisir comme tout à fait
ordinaire. Car, le plaisir de cultiver les fleurs dans des
grands pots "kiêng" était commun à tous les vieillards
aisés de cette divine capitale5. Un plaisir que nos 15 ou 16
ans, turbulents et dynamiques, trouvaient compliqué et
même ennuyeux. De plus, avec son comportement
traditionnel de lettré, le vieux Bachelier m'était peu
5
Hanoi.
9sympathique. Aussi au début, venir chez lui était pour moi
une obligation où je ne trouvais aucun plaisir. Mais à force
d'aller chez lui, je à la longue chez ce lettré
traditionnel une âme toute jeune, un cœur simple et
enjoué. Plus je le fréquentais, plus je le respectais,
l'aimais et mes anciennes appréhensions disparaissaient.
Le vieux lettré me considérait comme quelqu'un de la
maison, comme BQi Lan, sa petite-fille qui avait le même
âge que moi.
Et peu à peu, le vieux Bachelier, BQi Lan et le jardin de
fleurs m'attiraient plus que toute autre chose. J'éprouvais
un véritable bonheur à suivre en gambadant le vieux lettré
dans ce jardin, l'aider dans l'arrosage des fleurs,
l'échenillage des plantes, la confection des supports et
mille menus autres petits travaux. Au cours de ces
promenades, le vieux lettré causait avec BQi Lan et moi,
comme avec de grandes personnes. Il parlait de fleurs, des
traits caractéristiques de chaque espèce et faisait des
remarques amusantes sur elles.
C'était à travers ces causeries, faites à l'ombre de ces
fleurs - causeries que je ne saisissais pas toujours
complètement- que je comprenais que le plaisir de
cultiver les fleurs du vieux Bachelier avait quelque chose
de noble, d'exceptionnel. Ce n'était pas un plaisir égoïste,
et plus tard, à propos d'une histoire qui avait quelque
rapport avec le sort de quelques pots de fleurs précieuses
dans ce jardin, je réalisais que chez le vieux Bachelier
cette distraction avait été élevée à la hauteur d'une
religion, la religion des fleurs. Je me rappelle qu'un jour,
en changeant le panier de quelques plants de
chrysanthèmes, le vieux Bachelier me dit:
- Ces soins sont nécessaires, sinon ces plants
retourneront à la vie des cavernes.
- Monsieur, qu'est-ce revenir à la vie des cavernes?
10Cette question naïve pour ceux qui s'y connaissent
dans l'art de soigner les fleurs faisait rire sous cape la
charmante BQiLan. Le vieux répondit:
- Revenir à la vie des cavernes veut dire se dépouiller
de toutes ses feuilles. Même si le plant est riche de fleurs
et de bourgeons, s'il revient à la vie sauvage, il n'a aucune
valeur. Et dans la culture du chrysanthème, c'est une faute.
Mais il ne suffit pas de changer seulement de panier, ou
d'apporter de la terre. Cela dépend encore de la nature de
la terre, du fumier qu'on y ajoute et de la façon dont on s'y
prend.
BQi Lan, tout en se penchant pour mettre de la terre
dans un panier, dit doucement au vieillard:
- L'essentiel est que les fleurs soient nombreuses,
même si le plant revenait à la vie des cavernes, cela n'a
pas une très grande importance. Vous êtes très exigeant,
grand-père, et c'est dur de pouvoir vous vendre un pot de
fleurs.
Le vieux Bachelier dit en riant à la petite fille:
- Oui, et d'ailleurs c'est pour cela que jamais je ne
veux acheter des fleurs toutes cultivées, comme d'ailleurs,
jamais je ne peux vendre les fleurs. Un pot de fleurs qu'on
plante soi-même pour son plaisir n'a pas de prix. Les
riches qui emploient leur argent à acheter ces fleurs, il
n'est pas sûr qu'ils savent en jouir, de ces fleurs. Car le
plaisir n'est pas seulement de jouir de leur parfum ou de
leurs couleurs, mais encore d'assister à leur croissance. Un
jeune bourgeon qui pointe, une feuille qui va s'ouvrir, cela
suffit pour les délices des yeux, et peut-être ces délices
sont-elles encore plus grandes que celles de contempler les
fleurs. Car ces fleurs sont des créatures à la fois fières et
délicates. Elles ne demandent pas de notre part de
richesse, mais des soins. Seuls ceux qui se consacrent à
elles, et les soignent de tout cœur, peuvent jouir de leur
Ilbeauté, de leur beauté apparente, et aussi de la beauté
cachée dans leur âme. Les fleurs ont une âme, on ne peut
le dénier. Mais on ne peut jamais s'en apercevoir, quand
on ne fait que jeter l'argent à pleines mains pour les
acheter.
Quant aux soins apportés par le vieux Bachelier à
la culture des fleurs, certainement peu de personnes
l'égalaient. Parmi les fleurs, le vieux Bachelier préférait
les orchidées, et parmi les orchidées, celle qu'il aimait le
plus était l'orchidée "au cœur blanc". C'était BQi Lan qui
m'avait fait connaître ce point. Et elle m'avait raconté bien
des détails intéressants sur les précieuses orchidées du
vieux Bachelier.
- Mon grand-père est un peu bizarre. Il aime ses
orchidées plus que moi-même. Il m'oblige à les soigner
plus qu'on ne soigne les enfants. Pour les arroser, il exige
que ce soit avec l'eau qui a servi à me laver le visage.
Tous les matins, je dois les laver, feuille par feuille, et
vraiment il faut beaucoup de soins pour obtenir une belle
orchidée.
J'étais étonné:
- Pourquoi faut-il les arroser avec l'eau qui a servi à
te laver le visage?
- Mon grand-père dit que les orchidées aiment les
femmes et les jeunes filles, et si on les arrose ainsi, elles
poussent bien. Il dit encore que les orchidées sont de
"belles créatures", mais de belles" créatures silencieuses".
Qu'est-ce que cela veut dire? De belles créatures?
- Comment, la petite-fille d'un vieux Bachelier ne
connaît pas le sens des mots « belles créatures» ?
Et je la taquinai:
12- Une belle créature, c'est une belle femme, une belle
jeune fille, comme toi, par exemple! Et «silencieuse»
veut dire que « qui caquette rarement », c'est bien ce qu'a
voulu insinuer ton grand-père.
Et Lan de rire gaiement. Je me rappelle que je disais
ces mots avec le naturel de la jeunesse, sans aucune
arrière-pensée. À cette époque, je trouvais Lan aussi
adorable que les belles fleurs qui s'épanouissaient dans le
jardin. Et près de Lan, je sentais la même joie qu'auprès
de mes plus chers camarades. Et il Yavait une chose que je
ne découvrirais que plus tard, quand mon esprit serait
assez mûr pour saisir et analyser les impondérables qui
étaient cachés dans les souvenirs gais ou tristes des jours
passés. Je commençais à m'intéresser aux précieuses
orchidées à partir du jour où j'ai connu leur histoire et su
que c'était BQi Lan elle-même qui prenait soin d'elles. Et
particulièrement à partir du jour où je sus qu'elles étaient
souvent arrosées avec l'eau qui avait servi à laver le
visage de mon amie B9i Lan; je trouvais beaucoup de
poésie dans cet art de soigner les fleurs. Et j'estimais
davantage les orchidées quand BQi Lan racontait ce qui
s'était passé entre le vieux Bachelier et l'acheteur de
fleurs.
- Il a offert un paquet de piastres pour deux pots
d'orchidées « au cœur blanc ». Et mon grand-père n'a pas
consenti à les vendre. Mieux encore, il a trouvé un habile
prétexte pour mettre l'acheteur à la porte.
Un paquet de piastres pour deux pots d'orchidées. Je
n'en croyais pas mes oreilles. En ce temps-là, où avec une
piastre l'on avait 100 mesures de riz6, quelqu'un qui
6 La mesure de riz était constituée par une boîte de lait vide, d'une
capacité d' 1/3 de litre environ.
13acceptait d'échanger un paquet de piastres contre deux
pots d'orchidées devait être un amateur passionné de
fleurs.
Devant mon étonnement, le vieux serviteur s'arrêta
de piocher la terre du jardin et soupira:
- Un paquet de piastres! Oh ! Ce n'est rien. Il aurait
offert davantage, pourvu qu'il ait les orchidées. Ce n'est
pas qu'il adore les orchidées, mais il veut simplement se
faire une renommée pour avoir acheté des orchidées de ce
jardin et surtout plaire à son protecteur. Son fils est
secrétaire à la Résidence Supérieure, ou à la Résidence, je
crois. Mais il a été bien sot de parler d'acheter des fleurs
au vieux patron. S'il les demandait, encore avait-il quelque
espoir que le vieux patron les lui donnât gracieusement,
mais quelle bêtise de parler d'argent avec lui: c'est
sûrement aller au-devant d'un refus. Heureusement qu'il
est arrivé au moment où le vieux Bachelier n'avait encore
pris aucune tasse d'alcool. Autrement, il aurait reçu
quelques coups de bâton, ce qui lui aurait ouvert les yeux!
Mon respect pour le vieux bachelier augmenta avec
cette histoire. Je commençais à comprendre pourquoi mes
parents respectaient tant le vieux Bachelier, et que dans
ses rapports avec lui, mon père écartait toute cérémonie
habituellement en usage dans le monde des mandarins.
Quand il recevait le vieux Bachelier, quand il venait
chez ce dernier, mon père était un autre homme, et il ne
restait alors rien du grand mandarin qu'il était. Et il était
heureux, à l'aise avec le vieux Bachelier plus qu'avec
toute autre personne. Et c'était cela qui plus tard
m'impressionnerait le plus.
14

Soyez le premier à déposer un commentaire !

17/1000 caractères maximum.