Villa Dampierre

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La vie pourrait être douce à la Villa Dampierre pour Romain Borghèse. L'écrivain poursuivrait son œuvre littéraire en toute quiétude s'il n'y avait son fils, Enzo, instable et incompris…
Publié le : samedi 8 août 2015
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EAN13 : 9791030903508
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Raymond Espinose
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Littératures
Orizons
131 , rue e de ll’École Polytechnhique
75005 5 Pa ariris
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Raymond Espinose
Villa Dampierre
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QW WD LV QV FR LQ V ?O H HW H LU WD UL WR DX H qU OH H WU (Q VH Kq UJ %R
OO PL ID D QH DJ PS FR H OO YH RX VD H QW VH Up H EO WD QV OV OHDaniel Cohen éditeur
www.editionsorizons.fr
Littératures, collection dirigée par Daniel Cohen
Littératures est une collection ouverte à l’écrire, quelle qu’en soit la forme :
roman, récit, nouvelles, autofiction, journal ; démarche éditoriale aussi vieille
que l’édition elle-même. S’il est difficile de blâmer les ténors de celle-ci
d’avoir eu le goût des genres qui lui ont rallié un large public, il reste que,
prescripteurs ici, concepteurs de la forme romanesque là, comptables de ces
prescriptions et de ces conceptions ailleurs, ont, jusqu’à un degré critique,
asséché le vivier des talents. L’approche de Littératures, chez Orizons, est
simple — il eût été vain de l’indiquer en d’autres temps : publier des auteurs
qui, par leur force personnelle, leur attachement aux formes multiples du
littéraire, ont eu le désir de faire partager leur expérience intérieure. Du texte
dépouillé à l’écrit porté par le souffle de l’aventure mentale et physique, nous
vénérons, entre tous les critères supposant déterminer l’œuvre littéraire, le
style. Flaubert écrivant :
« J’estime par-dessus tout d’abord le style, et ensuite le vrai » ; plus
tard, le philosophe Alain professant :
« c’est toujours le goût qui éclaire le jugement »,
ils savaient avoir raison contre nos dépérissements.
Nous en faisons notre credo.
ISBN : 979-10-309-0043-9
© Orizons, Paris, 2015Villa DampierreDans la même collection
Patrick Denys, Épidaure, 2012
Pierre Fréha, Nous irons voir la Tour Eiffel, 2012
Jean Gillibert, De la chair et des cendres, 2012À coups de théâtre, 2012
Nicole Hatem, Surabondance, 2012
Didier Mansuy , Facettes, 2012y , Les Porteurs de feu, 2012
Lucette Mouline, L’Horreur parturiente, 2012Museum verbum, 2012
Bahjat Rizk, Monologues intérieurs, 2012
Dominique Rouche, Œdipe le chien, 2012
Antoine de Vial, Obéir à Gavrinis, 2012.
Éric Colombo, Par où passe la lumière..., 2013
Raymond Espinose, Lisières, Carnets 2009-2012, 2013
Henri Heinemann, Chants d’Opale, 2013
Lucette Mouline, Zapping à New York, 2013
Antoine de Vial, Americadire, 2013
Guy R. Vincent, Séceph l’Hispéen, 2013.
Jean-Louis Delvolvé, Le gerfaut, 2014
Toufic El-Khoury , Léthéapolis, 2014
Gérard Laplace, La façon des Insulaires, 2014
Andrée Montero, Le frère, 2014
Laurent Peireire, Ostentation, 2014
Michèle Ramond, Les saisons du jardin, 2014Les rêveries de Madame Halley, 2014.
Michel Arouimi, Quatre adieux, 2015
Chantal Danjou, Les cueilleurs de pommes, 2015
Henri Heinemann, L’Éternité pliée, Journal, Le Voyageur éparpillé, tome V,
2015
Béatrix Ulysse, Sur la route du réel, 2015.Raymond Espinose
Villa Dampierre
2015Dans la même collection
Poèmes
Les filles-fleurs, Éditions Subervie, 1973.
L’amour-stéréo, 1973.
La divague, Éditions Saint-Germain-des-Près, 1982.
Essais
Jacques Prévert, Une éthique de l’homme, Éditions du Monde Libertaire,
2007.
Albert Cossery, Une éthique de la dérision, Éditions Orizons, 2008.
Boris Vian, Un poète en liberté, Éditions Orizons, 2009.
Nouvelles
Mauvaises nouvelles de la liberté, Éditions du Monde Libertaire, 2007.
Dernières nouvelles de la liberté, 2008.
Libertad, Éditions Orizons, 2010.
Roman
Pauline ou La courbe du ciel, Éditions Orizons, 2011.
Écrits intimes
Lisières, Carnets 2009-2012, Éditions Orizons, 2013.Le monde est plein d’imperfections !
Le monde grouille de plaies qui marchent.
Jacques Dufilho, La route de CompostelleI
omain Borghèse, un pied posé sur la murette qui délimitait la Rterrasse, rêvassait. Dans quelques minutes, la nuit recouvrirait
entièrement le paysage. De là, malgré l’obscurité naissante, on
pouvait encore distinguer, en contrebas, la chapelle entourée de cyprès ;
plus loin, sur la droite, une informe tache brune nappait les champs
de lavande, et, sur la gauche, les forêts de châtaigniers et de chênes
verts dessinaient une ombre inquiétante. Quelques rares grillons
faisaient encore entendre leur chant, étrangement mêlé à celui des
rainettes qui s’ébattaient dans l’étang artificiel aménagé au fond du
parc. Pour quelques jours encore, l’air demeurerait léger et frais ;
puis il deviendrait lourd, chaud et même un peu sucré ; alors, un
bruit viendrait s’ajouter à ceux de la nature : celui des plongeons
dans la piscine.
La Villa était une vaste maison bâtie en pierres claires. Elle
comportait deux étages et était constituée d’une grande cuisine
rustique, d’une vaste pièce de séjour, d’un salon avec cheminée
d’origine, de six chambres en matériaux anciens et plancher, de
trois salles de bain, du bureau de Borghèse enfin, dont les larges
fenêtres donnaient d’un côté sur une sorte de cour d’honneur et de
l’autre sur la piscine. En extérieur, outre la piscine et le jardin
méticuleusement entretenu et agencé par Julien, se trouvaient un gîte, un
bâtiment de stockage et un hangar de six-cent mètres carrés. Tout
autour, deux hectares de terrain arboré. Le solarium, exposé plein
sud, ajoutait au charme du lieu ; il était l’une des fiertés de la Villa.
Cela se sentait à la façon dont, à Dampierre, on prononçait le mot.10 Raymond EspinosE
Romain Borghèse portait beau ses cinquante ans. Grand et
mince, les épaules larges, il possédait une belle crinière, certes déjà
neigeuse mais il est vrai que ses premiers cheveux blancs étaient
apparus très tôt — aux environs de la trentaine. Deux rides
verticales, de part et d’autre de sa bouche, donnaient une impression
de dureté à un visage où puissance intérieure et énergie virile se
mêlaient harmonieusement. Ce soir-là, Romain avait revêtu un polo
de couleur bleue sur lequel était négligemment noué un pull-over
gris de laine légère, et enfilé un pantalon blanc ; il portait aux pieds
une paire de mocassins en cuir souple, de même couleur blanche.
Perdu dans ses rêveries, Borghèse profitait de ce sas entre deux
périodes, deux saisons. Car, bientôt, c’en serait fini du magnifique
printemps, symbole de toutes les promesses ; l’été arrivait et, avec
lui, les visites et les villégiatures familiales ou de convenance —
amitiés obligent. Certes, Romain ne vivait pas Villa Dampierre dans la
plus grande des solitudes puisque Laura, son épouse veillait à ce
qu’il pût travailler — c’est-à-dire écrire — dans la sérénité la plus
propice. Et puis il y avait Margot, la cuisinière, Camille, la jeune
fille chargée du ménage, Julien, le jardinier et, bien sûr, Noémie.
Bientôt, la Villa vivrait une agitation qui rappellerait celle de
la ruche : on s’activerait aux fourneaux, les tablées seraient
imposantes, des voix retentiraient dans les couloirs, on entendrait des
battements dans l’eau de la piscine. Le rythme de vie, dans sa
quotidienneté la plus ordinaire, serait changé ; peut-être s’endormirait-on
à une heure plus tardive et serait-on réveillé plus tôt ; sans doute les
siestes seraient interrompues ou carrément supprimées. Et puis, et
puis surtout, il faudrait parler aux uns et aux autres, dissimuler les
humeurs, se montrer aimable en toute occasion, jouer ce jeu social
sans quoi il n’y a pas communauté.
À vrai dire, les sentiments de Romain Borghèse étaient
partagés. La perspective d’une fin d’isolement à la fois le contrariait — il
appréciait le confort de sa solitude — et le réjouissait — il tenait
enfin un alibi pour réduire, au moins durant quelque temps, la
cadence de son travail. Il se vit un instant, mauvais élève, enfouissant
dans un pupitre le grand cahier recouvert de sa grosse écriture Villa dampiERRE 11
noire — Romain n’écrivait qu’au stylographe à plume large. L’idée,
qui aurait dû le faire sourire, à l’inverse fit naître, sur ses lèvres,
quelque chose qui ressemblait à la fois à un pli d’amertume et à
une légère grimace.
C’est que, durant les derniers mois, un phénomène, nouveau
pour lui, était apparu : force lui était de constater qu’il ne se
retournait plus sur son passé mais, à l’inverse, que son passé se retournait
sur lui. Sensation très désagréable. Son équilibre intérieur s’en
trouvait perturbé ; cela le contrariait. Lui, disait : « Ça me décentre ».
Pas plus que les êtres, il ne supportait que les événements ou les faits
lui échappassent ; qu’une sensation le surprît ou qu’un sentiment
naquît en lui à l’improviste. Il aimait dominer, et, avant tout, sa
propre personne. Il ne se pardonnait aucune brèche dans l’armure,
n’acceptait aucune faille dans sa vie. L’homme était dur et son visage
ne faisait que trahir sa nature profonde.
Borghèse abandonna son attitude contemplative et entra dans la
salle de séjour sans refermer derrière lui la baie vitrée ; il aimait les
pièces aérées et ne craignait pas les visiteurs du soir dont il était
persuadé ne faire qu’une bouchée si, par mégarde, l’un ou plusieurs
d’entre eux commettaient l’imprudence (et l’impudence) de
s’aventurer à l’intérieur de la Villa.
Pourtant, à l’évidence, une visite impromptue causerait
d’irréparables pertes. Ainsi pensait Romain, balayant du regard les murs
du salon. Une étude à la plume de Micco Spadaro représentant
la peste de 1656 à Naples y rivalisait en finesse avec une esquisse
« guerrière » de Jacques Callot. En face, une toile zen de Degottex,
accrochée au même niveau qu’une peinture informelle du peintre
suisse Schneider. Sur une commode vieille de deux siècles, deux
petits félins en bronze de Bugatti...
Romain Borghèse, dont la vision s’était soudain détachée,
réalisa combien il aimait la maison et combien la présence de sa femme
à ses côtés lui était précieuse. L’habitude tue, et l’on ne sait pas
toujours reconnaître son bonheur. Il devait beaucoup à Laura, il le
savait ; il lui devait même une reconnaissance de tous les instants. 12 Raymond EspinosE
D’autant que Romain ne se comportait pas vraiment en saint et que
vivre avec lui ne se révélait pas tous les jours chose aisée. Mais,
pensait-il pour se dédouaner, l’essentiel était que Laura ne souffrît pas.
Laura était la seconde épouse de Romain. Une femme d’une
quarantaine d’années, beau visage brun de méditerranéenne, grands yeux
noirs, cheveux noirs. À la fois discrète et ferme. Un goût certain,
raffiné même — que révélaient tant le choix de ses toilettes que celui
de la décoration des diverses pièces de la Villa —, et une sérénité
rayonnante, une sérénité acquise par la force des choses — la force
de l’expérience. Laura voulait garder Romain. Comment garder son
homme d’écrivain en n’acceptant pas avec philosophie ses
singularités, ses caprices et ses coups de folie ?
De la première madame Borghèse, Inès de son prénom, on
ne savait pas grand-chose sinon ce qu’en disaient les sommaires
biographies : un mariage prématuré faisant suite à un amour fou
promis, par définition même, autant à l’intensité qu’à la
brièveté. Une fois séparé de sa première épouse, Romain s’était montré
quelque temps nomade. Ensuite, il avait songé à un véritable exil.
Véritable, c’est-à-dire hors des frontières. Quelques amis bien placés
dans les ministères (et ailleurs) avaient appuyé la demande qu’il avait
effectuée afin d’obtenir le poste de conseiller culturel alors vacant
à l’ambassade de France à Damas. N’était-il pas nécessaire, en
effet, de larguer les amarres avant que la coque arrimée ne moisisse,
rongée d’eau et de sel ?
Oui, le grand rêve : partir, se détacher. Quitter la rive. Prendre
le large de la vie. Depuis toujours, il l’avait eu, Romain, le fantasme
du grand départ. Puis de l’anonymat dans un lieu magique, inconnu
de tous — tous, c’est-à-dire les proches, famille, amis, relations. Il
n’aurait pas donné son adresse. À personne, pas même aux amis. Il
aurait recommencé sa vie. Ou plutôt une nouvelle vie se serait
ouverte devant lui. Il aurait rebondi comme une balle. Il aurait changé
de centres d’intérêt. Fini les filles. Il aurait écrit les livres qui
l’habitaient depuis longtemps et qu’il n’avait pas eu le temps d’écrire.
Peut-être même serait-il devenu l’homme d’une seule femme ?Villa dampiERRE 13
Pourtant, n’avait-il pas déjà essayé tout cela ? Le mariage,
l’isolement dans un village perdu, à flanc de coteau, Auberie ? Il
n’avait pas toujours été écrivain non plus. Il avait exercé en tant que
professeur ; obtenu son détachement pour une autre
administration, puis pour une autre encore... Il s’était lassé de tout et de tous.
Romain se lassait toujours très vite ; c’était une composante de son
caractère, fichu caractère.
Deux ans après, de retour de Syrie, le cirque recommençait.
Mais le nomadisme ne se révélait plus que sexuel. Et Borghèse se
remettait à vivre à cent à l’heure, coincé entre des activités
contraignantes dans une maison d’édition, articles critiques dans deux ou
trois revues et son activité d’écrivain. Bref, homme de Lettres qui
asseyait une position.
Au final, il avait trouvé cette période relativement exaltante
mais peu fructueuse quant à sa production littéraire. Difficile, en
effet, de trouver l’équilibre nécessaire à l’écriture lorsqu’on vit
intensément des successives amours. Et si donner dans l’affect était
certes nécessaire à Romain, il vivait surtout pour sa vocation. Il lui
fallait donc faire halte, poser vraiment son balluchon, et se poser.
Définitivement. L’œuvre était à ce prix. Il était donc prêt à
rencontrer Laura Ludoviccini.
Ce qui se produisit un jour de septembre dans des conditions
singulières. Une invitation à laquelle Romain Borghèse rechignait
à répondre. L’exposition, dans la galerie Autant-Chabrignac d’un
artiste aux dons divers et multiples, genre Pic de la Mirandole.
Dessins, sculptures, peintures et autres assemblages baroques ornaient
les murs de la galerie. Borghèse ne prisait pas particulièrement les
œuvres qu’il se sentait contraint d’aller examiner mais, en revanche,
il appréciait leur auteur, Pierre Moreau, une connaissance de longue
date. L’homme était à ses heures également marchand d’art et il
avait permis à Laura, avant même qu’elle ne rencontrât Borghèse,
de conclure quelques « bonnes » affaires, huiles cubistes de Gleizes
et de Hayden, etc. — habitude qui se perpétua après que Laura
eut épousé Romain. Le jour de l’exposition, Pierre Moreau, qui se
trouvait en grande conversation avec Laura Ludoviccini lorsque 14 Raymond EspinosE
Borghèse entra dans la galerie, effectua de rapides présentations
puis il s’esquiva car il devina dans le regard de Borghèse...
Borghèse devant la belle méditerranéenne distinguée — Corse
ou Italienne il ne s’accorda même pas le temps de conjecturer — se
dit : « Toi, tu seras ma femme ». Il s’employa à la tâche avec toute
la diplomatie dont il pouvait quelquefois faire preuve. Cela ne suffit
cependant pas car il dut aussi se montrer patient : Laura Ludoviccini
n’était pas libre de toute attache à ce moment de son existence.
De temps à autre, à l’insu de Romain, le passé lui revenait en
mémoire ; cela le rendait nostalgique.
Borghèse éteignit la lumière du salon et se dirigea vers la cuisine
pour y boire un verre d’eau minérale. Il détestait l’alcool et les
buveurs en général ; aussi songea-t-il avec mépris à tous les hommes
de son âge qui, à sa place, en un semblable moment de délicieuse
quiétude, dans la douceur du soir, auraient empli leur
verre-ballon de l’un de ces horribles liquides ambrés dont il ne citait pas
les noms — fine Champagne, vieux Cognac, Armagnac... — sans
qu’apparût sur son visage buriné une grimace de dégoût.
Enfin il se décida à grimper à l’étage. Étouffant autant qu’il le
pouvait le bruit de ses pas, il longea le couloir. Sous la porte de la
chambre de Noémie, un rai de lumière. Il hésita quelques secondes
puis se décida à actionner précautionneusement la poignée.
Aussitôt, lui monta aux narines un parfum qu’il connaissait bien, Cléa,
mêlé à l’air de la pièce qui demeurait chaud malgré les volets mi-clos
censés laisser entrer un peu de fraîcheur.
Noémie, un livre ouvert abandonné près d’elle, le drap rabattu,
la tête sur l’oreiller, dormait sur le côté, l’une de ses jambes dépliée.
Tout près du lit, sur le dossier d’un fauteuil, des vêtements. Ils
faisaient songer à des ailes de papillon. Romain se remémora une
scène fugitive où un chemisier qui glissait et crissait le long des bras
de Noémie semblait danser sous ses yeux.
Que faire d’une beauté à ciel ouvert, sinon la contempler ?
Refermer la blessure, apaiser le cratère ardent ? Mais après ? Les
rosées lumineuses, les fièvres humides nous rassérènent, mais pour Villa dampiERRE 15
combien de temps ? Un nuage lourd chassé par le vent, c’est
l’innocence. Plus tard, la douleur, l’intolérable de la souffrance et
peutêtre l’horreur.
Romain Borghèse s’égarait un peu dans la contemplation de
Noémie ; une lumière irradiait l’être singulier, magique, comme
surnaturel — le contraste avec les couleurs discrètes, pâles, du
sous-vêtement. C’était comme une image pieuse.
Un court instant encore Romain contempla la perfection des
traits de la jeune fille mais comme la fixité du visage et du corps fit
naître en lui l’idée de mort, il actionna l’interrupteur de la lampe de
chevet et sortit dans la demi-obscurité. Au bout du couloir, dans leur
chambre à l’occasion commune, sans doute Laura dormait aussi.
Il entra dans la pièce et se dévêtit. Les volets étaient entrouverts ;
il ne les ferma point. Un regard contemplatif de quelques minutes
au dehors, sur le paysage dont le spectacle toujours le rassérénait.
Ce désir de trouver l’apaisement, pourquoi ? Le temps qui passait,
bien sûr, dévastant tout sur son passage. Comme si Romain se
réveillait. Comment as-tu pu croire à l’éternel possible, aux constantes
harmonies des soifs dociles, aux incessants enthousiasmes ? Non,
Romain n’en revenait pas de ces assauts rageurs, à l’aube blanche ;
de ces silences belliqueux au crépuscule ; de ses propres gestes
engourdis ou figés, alors que résonnent dans la chambre d’amour
la voix fluide. Celle de Noémie, par exemple. Mais Noémie était le
contraire d’un problème. Noémie, c’était la parenté subtile, la rivière
de diamants clairs ; la fraîcheur quand s’ouvrent les portes du désir,
juste avant la moiteur des corps qui parlent. Noémie : une solution,
pas un problème. La solution qui vous fait croire aux infinis, alors
que forcément, à un moment donné, la route deviendra difficile.
Romain s’arrêta devant l’étagère de bois mat supportant la
rangée de ses livres de chevet. Il hésitait, se demandant s’il avait
vraiment le désir de lire. Jamais, depuis son adolescence, il ne s’était
posé cette question. Que lui arrivait-il ? Des incertitudes ennemies
obscurcissaient son ciel intérieur alors que tout son univers
personnel, autour de lui, ne demandait qu’à lui sourire. Enfin presque...

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