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Ze cercle

De
454 pages
Iouropa Clarkov, jeune femme d'une fascinante beauté, fille d'un célèbre galeriste parisien en art contemporain, est retrouvée sauvagement assassinée pour avoir tenté de détruire le cercle. Mais quelle est donc cette nébuleuse dont l'obscur pouvoir de contrôle s'exerce sur la docile armée des pitoyables ? Marcel Duvier, flic à la retraite, et John-John Joshua Bluwer, journaliste à bout de souffle, tentent en vain de démasquer le meurtrier psychopathe de la jeune martyre sacrifiée. Un polar politiquement incorrect dans lequel Goliath, l'inéluctabilité des choses, la pensée unique et la gestion des masses auront raison de David. Ce n'est pas le crime qu'il faut montrer du doigt mais la société qui va mal.
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Jacques HiverZe Cercle
ou
Le Martyre
de mademoiselle Iouropa Clarkov
Ze CercleQuatre types surgissent de partout à la fois sur les quatre
écrans. Sans doute sont-ils entrés dans la librairie par la porte ou
côté rue ? Quatre mecs déjà shootés…
Le MartyreIouropa Clarkov, jeune femme d’une fascinante beauté,
fi lle d’un célèbre galeriste parisien en art contemporain, de mademoiselle Iouropa Clarkovest retrouvée sauvagement assassinée pour avoir tenté
de détruire le Cercle. Mais quelle est donc cette nébuleuse dont l’obscur
pouvoir de contrôle s’exerce sur la docile armée des pitoyables ? Roman
Marcel Duvier, fl ic à la retraite, et John-John Joshua Bluwer, journaliste à
bout de souffl e, tentent en vain de démasquer le meurtrier psychopathe de
la jeune martyre sacrifi ée.
Un polar politiquement incorrect dans lequel Goliath, l’inéluctabilité des
choses, la pensée unique et la gestion des masses auront raison de David.
Ce n’est pas le crime qu’il faut montrer du doigt mais la société qui va mal.
Jacques Hiver, auteur dramatique et scénariste, signe des pièces
de théâtre, fi ctions et documentaires pour la radio et la télévision.
Profondément attaché aux valeurs humanistes, il travaille, sans
concession, sur tous les sujets de société à même d’évoquer la réalité
des maux du siècle. Compositeur, récompensé par le Grand Prix
Charles Cros, il participe également à la sauvegarde du patrimoine
sonore en éditant les enregistrements originaux de Maurice Jarre.
Il est chevalier dans l’Ordre des Arts et Lettres.
Cette réédition de Ze Cercle (le martyre de mademoiselle Iouropa Clarkov) est le
premier tome de sa trilogie, qui se poursuit avec Le Macareux islandais (l’analyse) et
Un salaud présumé (la chute).
Amarante
Série :
 
collection
ISBN : 978-2-343-10643-4 Amarante29 €
Ze Cercle
Jacques Hiver
ou
Le Martyre de mademoiselle Iouropa Clarkov















Ze Cercle

ou

Le Martyre
de mademoiselle Iouropa Clarkov



















Amarante



Cette collection est consacrée aux textes de
création littéraire contemporaine francophone.

Elle accueille les œuvres de fiction
(romans et recueils de nouvelles)
ainsi que des essais littéraires
et quelques récits intimistes.






La liste des parutions, avec une courte présentation
du contenu des ouvrages, peut être consultée
sur le site www.harmattan.fr
Jacques Hiver






















Ze Cercle

ou

Le Martyre
de mademoiselle Iouropa Clarkov


Roman









































































































































Première édition : Ze Cercle, Atlantica Séguier, 2011.
















© L’Harmattan, 2016
5-7, rue de l’Ecole-Polytechnique, 75005 Paris

http://www.editions-harmattan.fr

ISBN : 978-2-343-10643-4
EAN : 9782343106434






« La beauté sauvera le monde »
Dostoïevski
L’IDIOT (1869)


« L’univers magnifique et lugubre a deux cimes,
Ô vivants, à ses deux extrémités sublimes,
Qui sont aurore et nuit,
La création triste, aux entrailles profondes,
Porte deux Tout-puissants, le Dieu qui fait les mondes,
Le ver qui les détruit.
Victor Hugo
LA LÉGENDE DES SIÈCLES (1855-1876)


« La démocratie est le nom que nous donnons au peuple
toutes les fois que nous avons besoin de lui. »
Robert de Flers & Gaston Arman de Caillavet
L’HABIT VERT (1917)







En amicale reconnaissance
aux fidèles lecteurs de la trilogie Ze Cercle,
cette réédition du premier tome.











PROLOGUE


« Dans le Cercle, tout roulait plutôt bien. Hors du Cercle, rien ne
tournait déjà plus rond. À l’extérieur du Cercle vivaient les Pitoyables.
Invoquant l’Égalité de tous devant la Loi, les Pitoyables avaient
volontairement effacé le tracé du Cercle dans lequel tout roulait plutôt bien
et en dehors duquel rien ne tournait déjà plus rond. Ainsi, plus personne ne
savait où se situaient l’en-dedans et l’au-delà du Cercle. Encore moins les
Pitoyables qui n’en revenaient pas eux-mêmes. C’était désormais le bordel
pour tout le monde, sauf pour les poètes qui, la tête tournée vers les étoiles,
contemplaient l’éternité en souriant aux anges… »

Je ne regrette rien de ces mots écrits quelques années avant l’effroyable
drame dont personne n’a jamais parlé – même pas la Presse people ! – et qui,
raison essentielle de ce livre, n’exprimera jamais rien d’autre que le symbole
d’un arbre cachant une forêt. Impénétrable.

À cette bien triste époque – pas si lointaine – ma vision des choses de la
société était assez réactionnaire. J’étais jeune. Et je m’imaginais alors qu’à
toute action – d’où qu’elle vienne et quelle qu’elle puisse être –
correspondait une réaction logique et naturelle. Un simple truisme, très
respectable, que rien ne saurait remettre en question. De la simple physique
élémentaire en somme.
C’était sans compter sur les manipulateurs adeptes de l’étiquetage
péjoratif des choses. Un réactionnaire ne pouvait être qu’un être malfaisant.
Un briseur de progrès. Certainement pas une évidence physique.

D’innombrables langues de bois s’exprimèrent alors sur tout et sur rien.
La Pensée unique poussait comme du chiendent. Et personne n’aurait
envisagé arracher cette mauvaise herbe afin de la brûler dans un coin de
jardin.

9 L’histoire du drame qui va suivre vous est racontée grâce à une suite de
témoignages. Ceux de tous les protagonistes qui l’ont vécue, soit dans leur
chair, soit par la qualité professionnelle qui fut la leur au moment des faits.
Ces témoignages sont entrecoupés par des extraits du journal de la victime,
Iouropa Clarkov, tel que sa grand-mère, mamé Tagau, le récupéra peu de
temps après sa mort. Ainsi que par mon interprétation de certains faits pour
lesquels l’accès aux dossiers concernés m’a toujours été interdit. Néanmoins,
il est utile de préciser que toute ressemblance avec des personnages existant,
ou ayant existé, ne saurait être que le fruit du hasard. Celui de la création
littéraire et de la liberté d’expression.

John-John Joshua Bluwer, journaliste périmé.

10 Témoignage 1 / Simon Clarkov
Jeudi 27 août
ème27 jour après l’assassinat

Détester les cimetières est le credo qui, aujourd’hui, m’aide à survivre.
J’exècre désormais ces lieux de mémoire dans lesquels j’ai accompagné
beaucoup trop d’amis passés à l’Orient éternel. Et ce matin-même, Iouropa,
ma fille chérie. Ma beauté. Je ne les apprécie guère désormais qu’en tant
qu’innombrables petits musées inscrits dans les paysages des villes, ou des
campagnes, ne prêtant plus aucune attention à leur usage premier. Je me
contente de lire les noms connus et inconnus gravés dans la pierre et
d’interpréter la symbolique de leur architecture à l’extrême limite, parfois,
d’une mégalomanie maladive. Mais la mort me rattrape toujours au galop
dans ces prisons des corps d’où l’on ne s’évade jamais. Je m’enfuis aussitôt
de ces jardins maudits aux mille et mille cadavres par crainte d’y demeurer
prisonnier toute une nuit. Cauchemar paroxystique qu’il m’est impossible de
contrôler.
Aujourd’hui, j’ai peur de la mort et supplie cette garce afin qu’elle me
foudroie au détour d’une rue. Et le plus rapidement possible. Je ne suis pas
un battant et n’apprécierais pas du tout que l’antique camarde s’acharne sur
moi des heures durant. Voire de longs mois. Je n’y peux rien. C’est ainsi. Et
plus jamais il n’en sera autrement. L’immonde faucheuse avait-elle pour
autant le droit de s’acharner sur ma fille avec une hargne aussi bestiale ?
Non. Certainement pas. Et cependant, je suis bien là, debout. Seul.
Tétaniséplanté au pied d’un grand rectangle de marbre blanc que le temps finira bien
par jaunir un jour ou l’autre. Sept lettres y sont gravées en majuscules :
IOUROPA. Pas une date. Ni le moindre commentaire. Moi seul connais le
secret de ces lettres.
J’erre à présent dans ma galerie comme un fauve en cage. Blessé. Chaque
mouvement de mes bras et de mes jambes pèse une tonne. Mes cimaises
supportent de dérisoires peintures pour lesquelles mon intérêt relève,
désormais, de la quasi-nullité. Les sculptures ? D’absurdes horreurs. Si fier
de toutes ces années offertes à de bien jeunes talents, que me reste-t-il
aujourd’hui de mon bel enthousiasme ? Le néant. Un gouffre aussi noir
profond que le blanc lumineux est le marbre-linceul du tombeau de ma fille.
Alors, pourquoi commencer à cracher des mots sur ces feuilles de papier
vierges ? Pour le seul plaisir d’un journaliste fouille-merde répondant
bêtement à sa demande ? Ou dans l’espoir secret que personne ne les lise à
l’exception de ma sinistre conscience tentant l’opération impossible de
solder un vilain compte dont je serais le seul débiteur ? Ou bien encore afin
de me prouver, une énième fois, que la face abjecte des uns l’emportera
toujours sur la douce raison des autres ? Je n’en sais foutrement rien à cette
minute !
11 IOUROPA, ma fille, a été assassinée le jour de ses vingt-sept ans par un
monstre. Le vendredi 31 juillet. À cinq heures trente du matin. Certainement
pas par hasard. Mais pour bien signifier aux enquêteurs que ce salaud
connaissait tout d’elle. On n’exécute pas une innocente un 31 juillet à cinq
heures trente du matin sans savoir qu’elle était née, précisément, ce jour-là et
à cette heure aussi matinale. Encore moins en la tatouant sur le front d’une
écriture indélébile au feutre rouge précisant l’heure tragiquement
épouvantable. Celle figurant sur son acte de naissance. L’heure d’une
boucherie sauvage qu’aucun légiste n’a été capable de confirmer malgré
cette preuve immonde. Car lorsque son cadavre fut retrouvé, il se
décomposait depuis près de trois semaines.
Elle était belle. Si belle que cette beauté insolente l’a tuée. J’en demeure
intimement persuadé aujourd’hui. Et je n’ai rien vu venir. Et je n’ai rien
compris de cette détresse qui était la sienne depuis toutes ces années.
Comment désormais assumer le reste de ma vie avec deux images
gravées à jamais dans mon cerveau meurtri ?
Celle d’une première photo que j’avais prise d’elle le jour de ses dix-huit
ans. Par surprise. Elle qui détestait le regard des photographes même si
c’était son père le paparazzi. Un visage d’une fascinante beauté. Et cette
autre image à la morgue. Effroyable. Où l’employé de service et deux
inspecteurs de police, livides, hésitaient à me montrer son corps pour
reconnaissance. Un corps au visage qui n’était plus qu’une plaie. À
l’exception de son front lisse, parchemin badigeonné d’un vernis brillant, et
qui exhibait l’heure fatale tel le prix d’un article soldé. Et cette poitrine si
belle, déchirée. Déchiquetée. Et son bas ventre béant, comme un puits de
sang… Sur la planète des hommes, la monstruosité sera-t-elle un jour
capable de fixer ses limites ? À voir ainsi, martyrisé, le cadavre de ma fille,
il m’est facile de répondre à l’instant précis où débute ce récit. Jamais.
Quant à son amoureux transi, brillant trader mais si médiocre amant,
j’espère que sa souffrance, aujourd’hui, est à l’unisson de la mienne. Il ne fut
qu’un garde du corps imbécile et aveugle. Celui qui n’a pas su lire et
décrypter l’histoire de cette jeune femme, sublime, avant son tragique
baisser de rideau sur sa bien courte vie. Je lui en veux. Énormément. Il
n’aura jamais réussi à étreindre que l’ombre d’elle-même. Une illusion.
Aussi, ma fille, pourquoi cet entêtement à refuser de t’inscrire dans le
Cercle ? Et pourquoi cette obstination à vouloir le briser ?

12 Témoignage 2 / Thierry Lesbels

Je m’appelle Lesbels. Thierry Lesbels. Ma vie est foutue. Je dois vous
raconter pourquoi.
Nous sommes le jeudi 27 août. Un homme s’éloigne d’un tombeau de
marbre blanc. Silhouette et démarche bancales. Il disparaît au détour d’une
allée sinueuse, seul piéton-marionnette guidé par on ne sait quels fils
invisibles. Un père encore plus accablé que moi. Celui de cette beauté que
j’aimais tant et qui repose sous ce rectangle funèbre et cependant immaculé.
J’y dépose une rose rouge. Grenat. Goutte de sang. Et la tige de cette fleur
unique devient le trait d’une signature sous un nom. Celle dont le destin a
refusé qu’elle fût ma femme. IOUROPA.
J’écris ces lignes à la demande d’un vieux flic usé par cette sinistre
affaire. Ou tourmenté, je ne sais trop. Pour témoigner, à ce qu’il m’a dit.
Mais témoigner pour qui et pourquoi ? Et en quoi cela va-t-il m’aider à
survivre en étalant ainsi mes tripes sur du papier comme d’autres s’y
obligent avec une belle constance sur le canapé d’un psy ? Et combien
d’années me faudra-t-il encore aligner pour oublier ce cauchemar ?
En attendant, viré de mon boulot pour faute grave, j’erre désormais dans
la rue en compagnie de vrais clodos. Assez peu nombreux. De faux
mendiants. Venus de partout. Et de migrants affamés qui ont envahi la ville
et les bois depuis près d’une année. Je m’inscris désormais dans cette
marginalité avec force et vigueur et ne cesse de vomir sur le monde
effroyable à l’origine de ma souffrance. Avec une seule idée en tête : casser
la fabrique à zombies. Nous n’avons plus le droit de dormir. Ce n’est pas la
maladie qu’il faut montrer du doigt mais la société qui va mal.

13





PREMIÈRE PARTIE

LA PETITE ALEXANDRIE


Journal de Iouropa Clarkov
erJeudi 1 janvier

Salut à toi, journal de bord ! Et bonne route ! La mémoire de mon disque
dur sera-t-elle suffisamment volumineuse et accueillante pour abriter tous les
mots et maux de mon destin tragique et tordu ? De même que ma collection
d’images très peu sages ?
À un explorateur futur d’apprendre à en décrypter les hiéroglyphes pour
tenter d’admettre l’illogisme apparent de ma folle aventure.
Me voici calée sur des starting-blocks. Prête à bondir en avant malgré le
brouillard. Non pas voile gris, épais, qui me cacherait l’essentiel de mes
choix d’hier et pour lesquels je me trouverais, ce matin, dans l’incapacité de
trancher entre telle ou telle décision, mais plutôt brumes légères qui tardent à
se lever et m’empêchent de bien réaliser si la place que j’occupe à cet instant
précis est juste et définitive. J’ai tant accumulé d’inéluctables décisions en
un temps aussi court, qu’il me faut, pas à pas, redécouvrir le terrain sur
lequel je vais devoir évoluer à partir d’aujourd’hui. Et ce, jusqu’à l’échéance
fatale. Mais surtout afin de déterminer si aucune faille ne se cache derrière
mon implacable logique. Aucune erreur non plus. Si ce n’est l’expression
d’une volonté destructrice poussée jusqu’au summum de la perfection.
Premier bon signe. Ce matin, je me suis éveillée le plus naturellement du
monde. Sans artifice aucun. Ni réveil. Ni radio. Et cependant, je devine la
nuit écraser la ville de son poids hivernal pour deux bonnes heures encore. Il
me serait donc possible de paresser un peu. Je m’y refuse avec sérénité. Ma
librairie ouvrira à dix heures du matin. Comme d’habitude. Et l’an nouveau
n’y changera rien.
Quelques taches lumineuses courent sur le plafond. Je les imagine venues
de nulle part et m’amuse à interpréter leur chorégraphie. Paillettes tombées
de l’habit de lumière d’un clown blanc égaré. Reflets d’un soleil bleu sur
l’eau frémissante d’un ruisseau de campagne. Notes de musique d’une harpe
celtique devenue muette. Je laisse mon imagination flirter avec l’impossible.
Et j’en souris. Heureuse de ce moment intime qui n’appartient qu’à moi.
15 Mon corps nu, encore chaud de sa nuit « encouettée », est reposé. Apaisé.
Comment m’est-il possible d’être aussi calme avec une aussi dérangeante
perspective à l’horizon de ma jeunesse ? Je tourne la tête et observe
l’étendue de mon univers : ce vaste studio, idéalement calé au-dessus de ma
librairie. Refuge idéal qui me protège des vilaines choses de la vie depuis
déjà cinq ans.
Une tête souriante émerge de l’escalier en colimaçon. C’est moi, prenant
possession de mon royaume un jour d’été pas si lointain. Gamine. À
vingtdeux ans. Quelle fille serait assez prétentieuse pour se juger déjà femme
accomplie et sortie de sa chrysalide d’adolescence à un âge aussi jeune ?
Papa Clarkov m’a offert, et la boutique, et son étage. Cadeau
d’anniversaire vite et heureusement accepté.
Lorsque mon géniteur a compris mon refus d’aller au-delà de certaines
études brillantes pour habiller ma vie de vieux livres, il n’a pas hésité un seul
instant à m’assommer d’une fatale sentence : « Ma fille, tu occuperas encore
cette boutique dans quarante ans ! Tes cheveux seront gris ! Tu seras coiffée
d’un chignon et tu seras très laide ! ». Nous n’étions pas encore fâchés
malgré le nombre de ses amis qui me dévoraient déjà de leurs yeux lubriques
et m’incitaient à fuir son cercle rapproché à toute vitesse.
Ma mère se contrefichait royalement de ce cadeau tout poussiéreux,
ancienne boutique d’un antiquaire hors d’âge. Elle n’y a, d’ailleurs, jamais
posé un pied, se déclarant à qui voulait bien l’entendre : « bien trop
intellectuellement inculte pour s’abaisser à tripoter des livres ! ». Un
magasin de l’avenue Montaigne l’aurait, sans doute, davantage séduite. Pour
autant m’aurait-elle rêvée en vendeuse de chez Chanel ? Bien trop
préoccupée par l’organisation des soirées pince-fesses du Clarkov Circle, je
doute que cette pensée luxueuse lui ait un jour traversé l’esprit. Maman
Sophie avait bien d’autres chats à fouetter de son côté sans devoir se
préoccuper, en plus, de celui de sa fille. Je ne lui en ai d’ailleurs jamais
voulu. Nous nous embrassions régulièrement sans savoir, elle et moi, qui
réellement embrassait qui. Certaines filles passent ainsi à côté de leur mère
sans imaginer un seul instant qu’elle puisse avoir été leur génitrice. J’étais
comme ça. Un point. Et puis c’est tout.
Lorsqu’un dernier rail de coke eut raison de sa vie d’insouciance, pas une
seule larme ne coula de mes yeux. Ce n’est pas du tout la même chose avec
papa Clarkov. Nous nous engueulons régulièrement pour incompatibilité
totale de nos humeurs. Mais nous savons bien, tous deux, que cette façon de
nous agresser n’est rien d’autre que l’expression d’un naturel et logique
attachement filial. Hélas pour lui, je ne m’accorderai pas le malheur de
pleurer sur sa tombe puisque ce sera à lui de pleurer sur la mienne. Je
n’aimais pas ma mère. J’aime relativement mon père. Je les déteste tous les
deux pour avoir engendré un fruit aussi parfaitement beau.
Mais revenons urgemment à mes moutons car maintenir la porte
entrouverte avec mon passé est le plus sûr moyen de me figer dans
16 d’effrayants tableaux. Ceux de mon adolescence, sombres comme des
peintures accrochées définitivement aux cimaises de ces musées antiques qui
effraient tant les enfants.
Ma décision est prise. Le jour venu, je me débarrasserai de tous mes
livres et n’aurai pas grand chemin à faire pour les remettre dans le circuit.
Les bouquinistes des bords de Seine sont à deux pas. Cela dégagera ce grand
mur, à gauche. Je le repeindrai aussitôt en blanc. Mes disques aussi
disparaîtront. Les vieux vinyles de papa Clarkov ainsi que tous les miens.
Galettes antiques de matière plastique noire devenues bien inutiles. À bas la
nostalgie, camarade ! Ma garde-robe suivra le même mouvement. Direction
la sacristie d’une église. Cela arrangera quelques silhouettes sans le sou.
Cerise sur le gâteau de ma bonne conscience.
J’ai fixé ce déménagement à l’un des deux premiers dimanches de juillet.
Le second, sans doute. Car plus proche de mon échéance.
L’idéal serait de ne laisser sur place que mon ordinateur portable sur
lequel j’écris ce journal. Et rien d’autre. Comme Anne Frank a abandonné
son cahier juste avant son dernier voyage au bout de la nuit pour le camp de
Bergen-Belsen. Rien n’est encore très précis de ce côté-là.
Ma pensée s’évade un instant. Il est souvent fait état de l’Holocauste et de
ses effrayants récits qui nous atteignent encore aujourd’hui. Que sera cette
mémoire devenue lorsque les derniers témoins vivants de ce drame
épouvantable se seront effacés, eux aussi, dans la terrible profondeur du bout
de leur nuit ? Un entassement d’autres cadavres tout aussi anonymes les
recouvriront à leur tour. Tous ceux issus des effrayantes misères de ce
monde. Comme s’il était impossible, voire impensable, que des hommes
puissent s’éteindre, simplement, sans être déchiquetés ou déchirés par les
néo-bourreaux immondes de toutes les guerres d’Asie, d’Afrique et
d’Europe. Rien n’est plus beau que la beauté du monde. Rien n’est plus laid
que la laideur des hommes. Et me voici, à vingt-sept ans, coincée
volontairement dans l’horrible engrenage parce que je refuse d’accorder les
mouvements de mon corps aux rythmes paroxystiques de ces transes
sociétales absurdes.
Il est facile de ne vivre que sur les fonds de ciel bleu des contes de fées.
Beaucoup plus difficile de balayer d’un geste de la main les noirs corbeaux
de Van Gogh. Ce peintre de génie était-il fou pour autant ? Je n’en crois pas
un mot. Cela a bien arrangé la société qu’il le fût pour mieux engraisser sa
légende de tout un délire mercantile. Quelques reproductions de tableaux de
Van Gogh, accrochées aux murs blancs de mon antre, enrichiront-elles mes
derniers instants ? Sans doute. Peut-être, en ce cas, réussirais-je alors à
m’évader de ma vie dans l’une d’entre-elles avant l’issue fatale ? Il me
suffirait alors d’entrer en L’Église d’Auvers-sur-Oise pour m’y cacher. Dans
mon musée imaginaire, des milliers de visiteurs passeraient ainsi devant moi
sans apercevoir le moindre centimètre carré de ma peau nue. Mais moi, je les
observerais. Par la fêlure d’un vitrail. Les gros, les petits et les sales mômes.
17 Même les Japonais ! Tous dirigeraient leur téléphone portable vers cette
cachette utopique. Flash ! Mais ne repartiraient alors qu’avec la simple photo
d’une église un peu tordue sur un fond de ciel d’un bleu outremer profond.
Le musée vide, pour cause de nuit, je m’évaderais alors de L’Église
d’Auvers-sur-Oise pour jouer à cache-cache, seule, entre les meules de blé
du beau Vincent.
Ce n’est pas la première fois qu’il m’arrive de jouer avec ce genre
d’histoire impossible. Une manière comme une autre de fuir la réalité du
monde certains jours parfois trop longs où, dans ma boutique, les clients
sont, soit trop exigeants, soit trop cons pour savoir ce qu’ils souhaitent lire.
Ma rue n’est pas bien grande. Difficile d’apercevoir, depuis ma caisse, un
large bout de ciel au travers de la vitrine. Main droite retenant mon menton,
je laisse volontiers s’envoler mon regard au-delà d’une simple perspective.
Mes livres m’accompagnent alors en battant des pages comme un vieux
générique de Folon. J’avais assisté à une projection de ces images très
inventives lors d’une soirée spéciale cinéma d’animation en hommage aux
années soixante-dix. La folie créative des ordinateurs ne sévissait pas encore.
J’imagine que les téléspectateurs de cette époque devaient être de grands
étonnés en découvrant ces jolis mouvements colorés dessinés à la main.
Ceux d’aujourd’hui avalent de la 3D avec une évidence bien plus blasée.
Que faut-il donc pour étonner le monde à présent ? De belles histoires bien
écrites et bien racontées dans de gros livres de papier ? Ou ces messages
sans queue ni tête ni orthographe que les ados se balancent par ondes
téléphoniques interposées ? Je ne suis pas certaine que mon père ait réussi à
me faire atterrir dans une belle époque. Vendre des livres ressemble
désormais à un combat de vieux Chouans obstinés. Oui. Je suis vraiment mal
dans mon siècle. Mal dans ma superbe peau. Il y a désynchronisation totale
entre ce que j’aurais aimé être et ce que je suis réellement. Par exemple, une
de ces petites bonnes femmes qu’on ne remarque pas tant elles sont couleur
d’un courant d’air. Mais qu’un jeune homme, tout aussi pâle, aurait très bien
pu rencontrer un jour au détour d’un chemin bordé de noisetiers. Une fille de
la campagne qui n’aurait jamais rien su de ce qu’était une galerie de
peinture, un rail de coke ou un foulard de chez Hermès. Mais qui aurait
accepté une première culbute dans un champ de coquelicots avec bonheur et
plaisir. Et sans se poser la moindre question. J’aurais alors, et à coup sûr,
accouché très vite d’un gros bébé rose, tout joufflu. Et ainsi évité cette
autoroute où des abrutis, en perpétuels excès de vitesse, exhibent leur
calandre de même qu’ils brandissent leur fier javelot sexuel avec une belle
constance.
Reu-eu-eu-reung ! Mon rideau de fer vient de se lever. Me voici ouvrant
ma caverne d’Ali Baba aux lettrés du voisinage. Mon premier client est un
vieux beau, bien gentil, incapable de faire du mal à une mouche. Et qui me
courtise comme du temps où les doux sentiments précédaient toujours les
éjaculations précoces.
18 Journal de Iouropa Clarkov
Samedi 10 janvier

Semaine tranquille pour bien mâcher et digérer ma nouvelle existence.
Simple pause. J’ai volontairement fait abstraction du nouveau tempo qui se
doit d’être le mien après ma grave décision du Jour de l’An. Rien que pour
constater si celle-ci est bien gravée dans mon subconscient ou si elle n’est
qu’une simple lubie. Voire un leurre. Je ne me suis pas trompée. Huit jours
sans la moindre névrose à subir. Sans le moindre cauchemar. Une belle et
douce sérénité pour confirmer la donne. Cela est nouveau et conforte l’axe
de mon destin.
Cette même semaine, très peu de clients ont franchi le seuil de ma
librairie. À l’exception de nobles habitués venus me faire la bise sur fond
panoramique de vœux en tous genres. Très peu de cartes aussi. Trois. Pas
davantage. Encore ne sont-elles que publicitaires et dispatchées par des
éditeurs plus commerciaux dans leur démarche qu’amis véritables. Des
tonnes d’e-mails. Clic. Poubelle. D’ailleurs, des amis ? Je n’en ai pas. Je me
suis éloignée d’eux très vite lorsque j’ai compris qu’ils jalousaient tous ma
beauté insolente. Des copines, bien sûr. Mais toutes planquées sous de belles
fringues très sarcastiques.
Lorsque la nature m’a fait basculer sur la planète des femmes, je me suis
volontairement enlaidie pour aller au lycée. Certaines couraient déjà après
les rimmels et autres enrichisseurs de look pour séduire les ados boutonneux,
que j’agissais a contrario. Je n’ai jamais caché les petites aberrations
cutanées de mon adolescence. Bien au contraire. Il m’arrivait parfois d’en
accentuer le contour d’un fin trait de crayon rouge. Mais la nature, toujours
vilainement rusée, avait plus d’un tour dans son sac. Tout cela n’a guère duré
plus de six mois. Ensuite, ma peau est redevenue aussi belle que celle d’une
déesse. Mon corps s’épanouissait à la perfection. Et pas une semaine ne
passait sans que quelques clairvoyants amis de papa me poussent vers le
mannequinat. Un seul sourire pour toute réponse, pimenté d’une petite
phrase assassine : « Mon rêve n’est pas d’être vomie par des rotatives sur du
papier glacé ! ». Ces beaux messieurs me tournaient alors le dos avec un
haussement d’épaules très significatif. Il m’est même arrivé, à deux ou trois
reprises, d’entendre ce délicieux écho : « Quelle petite conne ! ».
Mon enfance ne fut pas malheureuse. Papa Clarkov a toujours eu du fric
sans que je sache, gamine, comment il le gagnait. Il devait être commercial.
Ce qui signifiait alors, pour moi, qu’il était capable de vendre n’importe quoi
à n’importe qui. Je me souviens seulement de ses rires jubilatoires lorsqu’il
rentrait tard le soir. Accompagnés de cette courte phrase très charmante et
qui devint le générique incontournable de mes soirées d’enfant : « J’en ai
encore baisé trois ce matin ! ».
Fillette, non encore initiée aux vilains secrets des adultes, je roulais des
yeux ronds en essayant de comprendre comment papa pouvait gagner autant
19 d’argent en embrassant certaines de ses clientes. Maman en profitait aussitôt
pour s’avaler un doigt de porto, cul sec, et en griller une. Elle bondissait sur
le congélateur. En extrayait le premier étui à portée de sa main. Et c’était,
chaque soir, une nouvelle apothéose culinaire selon l’humeur de la loterie.
Douzaine d’escargots pendant trois jours. Darnes de saumon deux soirs de
suite. Ou bien épinards et courgettes le reste de la semaine. Avec bulles de
champagne à gogo pour fêter les baisées du jour.
Le soir de mes quinze ans, papa me donna rendez-vous rue de Verneuil.
Pas bien loin de l’antre d’un certain Serge. « Un compositeur de génie ! »,
m’assura-t-il. En réaction à son bel enthousiasme, et plus que méfiante à
l’égard de ses crises délirantes systématiquement hors normes, mon visage
fut celui d’un électroencéphalogramme plat. Seules les pirouettes musicales
d’un certain Satie me passionnaient. Je les avais découvertes, par hasard, en
fouillant dans la discothèque éclectique de papa. En période de blues, je
m’enfermais dans ma chambre. Passais et repassais sur un vieil
électrophone, injustement abandonné dans la rue et vite récupéré par mes
bons soins, les Gymnopédies de ce petit monsieur dont j’aurais aimé être la
fille admirative.
Papa venait d’acquérir une galerie de peinture. Pas bien grande. Mais
plutôt du genre très remarquable grâce aux « œuvres » accrochées à ses murs
et qu’il éclairait d’une lumière exagérée. « Qu’en penses-tu, Iou ma
belle ? ». Ma seule réponse ? « Rien ». Elle le désespéra. Pas rancunière pour
un sou, je me précipitais alors dans ses bras afin d’encourager sa nouvelle
fonction de mécène. Lorsque je compris, quelques mois plus tard, que c’était
grâce à toutes ces horreurs exposées qu’il gagnait de mieux en mieux sa vie,
celle de ma mère et la mienne en même temps, je fus prise d’une soudaine
pitié et ne fut plus méprisante à son égard. Du moins, jusqu’à mes dix-huit
ans.
Assez douée en dessin, ma mère tenta de m’aiguiller vers une école
d’Art. Échec total. J’avais déjà un sacré caractère et ne souhaitais pas que
quiconque commande à mon instinct. Et comme cet instinct me guidait vers
les livres des bibliothèques municipales, je m’égarais dans ces palais
magiques jusqu’à leur fermeture. J’en usais et en abusais. Jusqu’à la dernière
lettre du dernier livre d’un dernier rayonnage. Pour pallier cette folie
typographique, ma mère plaça subrepticement un téléviseur dans ma
chambre. Lequel se retrouva, très vite, chez une gentille et vieille voisine
d’en face qui n’en avait pas et m’avait glissé un jour à l’oreille qu’elle rêvait
d’en avoir un. Double porto cul sec pour maman Sophie lorsqu’elle
découvrit la face cachée d’une de mes vertus préférées : la charité. Tout ce
que je voyais débarquer de superflu dans notre maison atterrissait chez Mic,
la voisine. Papa comprit qu’il devait désormais surveiller de près ses
nouveaux gadgets. Et maman Sophie, garder l’œil sur sa boîte de chocolats
hebdomadaire.
20 Après hypokhâgne et khâgne, j’ai compris, tout aussi vite qu’un éclair
tombant sur la bibliothèque d’Alexandrie, que je n’écrirais jamais de livres.
Mais qu’il me fallait impérativement en vendre. Cette librairie est la mienne.
Elle remplace avantageusement la dérisoire bibliothèque qui fut celle de mon
enfance, dans ma chambre. Avec sa dizaine de livres tout au plus. Oui, j’ai
aimé Babar l’éléphant. Mais pas au point d’en faire mon compagnon de jeux
principal.
En souvenir de sa grande sœur égyptienne, j’ai baptisé ma librairie : « LA
PETITE ALEXANDRIE ». Avec en sous-titre et lettres dorées : « Aux
Philosophes ». Aucune ambiguïté possible. Chez moi, Platon et ses potes ont
pignon sur rue. Pas Dutroche ni Dutruche.
Neuf heures. Soixante minutes pour une douche, de l’oisiveté volontaire
et un chocolat chaud avant le lever de mon rideau de fer. J’aime travailler le
samedi. Les têtes de mes clients ont un petit air moins stressé que la semaine
et le choix plus futile. Une exigence de phrases simples à boire. Aussi légère
qu’Une première gorgée de bière.
Je détaille le volume de ce studio comme si je le redécouvrais pour la
première fois. Une île déserte peuplée d’une minorité en voie de disparition :
moi.
Qui va me tuer ? Où va-t-on me tuer ? Dans cette douche sous les
pizzicati des violons de Psychose ? Ou sur ce lit défait dont sa couette
immaculée sera mon ultime linceul ? Il me faut calculer au millimètre près la
mise en scène de mon prévisible trépas.


Journal de Iouropa Clarkov
Dimanche 11 janvier

La radio ne m’intéresse plus. Jeux, bavardages promotionnels,
cinémachanson-théâtre, marketings multiples, bombardements de nouvelles, toutes
issues de l’Agence Tass française, papotages et radotages politiques, toute
cette guimauve a de quoi vous étouffer par overdose ou bien vous abrutir à
vie. Je ne l’écoute donc que très rarement. À l’exception de la météo pour
savoir si un coin de ciel bleu a décidé de s’accrocher au-dessus de ma rue. Et
certainement pas pour le sport ! Discipline qui m’aurait tout autant attristée
si j’avais vu le jour à l’époque romaine plutôt qu’à celle d’aujourd’hui.
Cependant, au petit matin, afin de prolonger la météo, il m’arrive parfois
d’oublier d’éteindre la bavarde. Je laisse donc s’écouler ce breuvage sonore
le nez encore plongé dans mon bol de chocolat. Nécessité d’entendre une
voix pour combler ma solitude ? Bien sûr. Je n’ai aucune raison ni aucune
honte de m’en cacher.
Hier matin, alors que j’avais déjà scellé mon destin, cette radio accroche
mes oreilles avec la voix gourmande d’un ministre en train de déguster un
échantillonnage de charcuteries, accompagné d’un ballon de vin blanc, dans
21 un bistrot de la butte Montmartre. Une phrase retient mon attention :
« Quelques rondelles d’andouille, un bon verre de sancerre et de belles filles
autour de soi ! Rien de tel pour oublier la politique ! » Je me dis aussitôt que
ce ministre a besoin de changer d’air et rêve déjà de l’inscrire en tête de liste
de mes préoccupations actuelles. En quelques minutes, le jovial présentateur
me fout son ministre-invité à poil. Prénom de sa femme – Béatrice –, âge de
ses gosses : 23, 19 et 12. Ses distractions, ainsi que sa passion pour le talent
de l’actrice héroïne du Patient anglais. Le ministre se trompe de prénom
tellement le petit verre de sancerre a dû lui monter à la tête. Il l’appelle
Arlette au lieu de l’appeler Juliette. Bref, il me donne le sentiment d’être
davantage accroché à une carrière d’hédoniste qu’à son portefeuille des
Affaires sociales. Une cible idéale en somme.
Déjà un pas bien engagé dans le jardin secret de ses habitudes favorites,
j’apprends ainsi que le bistrot de Montmartre, où se déroule la scène, est
l’une d’entre-elles chaque dimanche matin. Je l’imagine acheter cinq
religieuses au chocolat à la sortie de la messe de onze heures en l’église
eSaint-François Xavier (ce loulou-là ne peut que résider dans le VII ). Puis les
déposer dare-dare sur la table de sa cuisine. Embrasser sur le front sa
Béatrice préférée. Se faire déposer ensuite par son chauffeur au carrefour
Norvins-Lepic pour y déguster sa rondelle d’andouille, son verre de
sancerre, entouré de quelques jolies filles du cru. Et regagner ensuite le repas
familial dominical tout en freinant des deux pieds.
Le déclic est instantané. Mon premier pigeon à rôtir serait-il ce brillant
Secrétaire d’État ? Si ce brave homme souhaite s’entourer de jolies filles,
autant faire un premier pas en avant et me proposer à ses envies comme la
plus jolie d’entre-elles. En ce cas, pourquoi ne pas précipiter une rencontre
avec ce bel oiseau ? Elle serait, en quelque sorte, un galop d’essai pour les
étalons qui vont suivre et une excellente occasion de ne pas trop préméditer
les tenants et aboutissants de ce premier piège. Le hasard fait parfois
admirablement bien les choses. Je ne remercierai donc jamais assez la radio
d’avoir manipulé pour moi cet aiguillage imprévu. Simple de suivre cette
voie toute tracée. Mais est-elle seulement la bonne ? Cet amateur de
rondelles d’andouilles se laissera-t-il aussi facilement séduire pour autant ?
Je n’oublie pas que c’est un politicien. Et que comme tout bon politicien qui
se respecte il ne saurait être qu’un pro du mensonge. Après tout, son
déshabillage radiophonique n’est peut-être qu’un leurre. Aurait-t-il le fond
plus janséniste que rabelaisien ? Je vais donc m’empresser d’aller ferrer ce
gros poisson frétillant devant son ballon de blanc. Sonnera ainsi la première
seconde de ma première minute de vérité. Aucune crainte. Je serai à l’heure.
La rue Lepic a la forme d’une faucille. Elle monte tout droit depuis la
place Blanche, se cogne contre la rue des Abbesses, vire sur la gauche,
amorce ensuite un long virage à droite pour aboutir à son extrémité nord, rue
Norvins : cette petite rue saturée de touristes, qui conduit au piège de la
place du Tertre.
22 J’ai exactement suivi ce tracé afin de mettre le grappin sur mon ministre.
Une boulangerie est calée à l’un des coins du carrefour Norvins-Lepic. Elle
devait être déjà plantée là du temps d’Utrillo. Je m’amuserai à vérifier cela
chez mister Google. J’achète un pain aux raisins géant pour le plaisir de
dérouler ce long escargot de pâte onctueuse ponctué de petits grains de raisin
corinthien.
Doublement protégée d’un long manteau noir épais et d’une large
écharpe très chaude, je prends place sur un banc et bloque mon regard sur le
bistrot à vin. Je me suis habillée chic distingué, mais sans excès. Juste un
brin B.C.-B.G., du genre qui ne peut échapper à mon potentiel gibier. Il est à
peine onze heures. Sa limousine d’État ne devrait pas tarder. On se doit de
respecter ses habitudes ou la radio « n’a rien raconté que des mensonges ! ».
Pour la limousine ? Erreur totale de diagnostic. J’aperçois une bicyclette
aborder le dernier tronçon de la rue Lepic avec une évidente facilité. Son
pédaleur a le look sportif du matin, survêtement bleu impec de chez impec et
mécanique rouge toute belle toute neuve. Il s’agit bien de mon ministre.
Merci au diabolique docteur Google qui m’a permis de trouver son image
grâce à un délai de réponse supersonique. Aucune erreur possible. Une vraie
tête de l’emploi. Et qui me permet de ne pas revenir en arrière sur le hasard
de ce premier choix.
Il n’est pas trop vilain. La cinquantaine. Et sans être un apollon, un mec
tout à fait baisable. Si je continue d’ignorer tout de la composition de
l’actuel gouvernement et m’en contrefiche totalement, il m’est désormais
possible de citer au moins le nom d’un de ses représentants : Julien Vidaire,
Secrétaire d’État aux Affaires sociales ! Et je râle pour le principe. Même
pas ministre ! Ma foi, tant pis. Je m’en contenterai. Qu’importe le flacon
pourvu qu’il y ait l’ivresse !
Le politicien sportif met pied à terre et entre directement dans le notable
et fameux bistrot-à-vin-à-la-rondelle-d’andouille avec son vélo. Visiblement,
c’est bien davantage qu’un habitué. Monsieur exhibe déjà la qualité de ses
privilèges dont celui-ci n’est pas des moindres : avoir la possibilité d’entrer
dans un bistrot son vélo à la main.
Si je plaisante ainsi sans raison, c’est que je ne suis pas au meilleur de ma
forme. J’ignore ce que peut être le trac d’un comédien avant d’entrer en
scène. Cela doit y ressembler.
J’ai déjà tout oublié de mon rôle en quelques secondes. Quels
mots utiliser ? Et quel regard ? Surtout ni trop pute ni trop godiche. Je me
rassure aussitôt car je sais que ma beauté est mon meilleur costume. Que les
hommes ne voient qu’elle et qu’ils sont les rois de la formule crétine
lorsqu’ils ont décidé de capturer la femelle. Je patiente cinq bonnes minutes
avant d’entrer à mon tour.
Le vélo du ministre est idéalement rangé dans le coin où cela dérange le
moins la clientèle. Il est en train de bavarder avec un type plutôt décontracté,
manches de chemise relevées, pantalon de toile claire d’une très belle coupe,
23 toute fraîche repassée du matin. Le patron, sans aucun doute. Les deux
comparses respirent leur verre de vin comme deux vrais pros. Le Secrétaire
d’État ne peut pas me voir puisqu’il me tourne le dos. Ça, c’est plutôt bien.
Ce qui m’évite d’affronter son regard dès la première seconde. Le patron,
lui, m’a vue. Regard vers le ministre. Regard vers moi. Il replonge aussitôt le
nez dans son verre. Je m’approche du bar et d’une voix la plus discrète
possible interroge le garçon en train d’essuyer des verres.
― J’aimerais goûter un vin blanc doux. Mais pas trop sucré.
― J’ai un très bon touraine à vous proposer.
Le garçon, lui aussi, tout comme la boulangerie du coin de la rue, semble
dater du temps d’Utrillo. Une vraie silhouette parisienne classique : chemise
blanche, gilet noir et long tablier qui doit lui tomber sur les pieds. Mais
derrière son zinc, je ne le vois pas. Il me rassure :
― Moelleux. Juste à point. Une simple caresse à peine sucrée.
J’acquiesce du chef sans dire un mot. Il me sert, puis me présente la
bouteille et son étiquette.
― Un montlouis 98. Une très bonne année.
Moi qui déteste le vin sous toutes ses formes, je trempe néanmoins mes
lèvres dans ce breuvage qui s’apparenterait davantage à du sirop qu’à un
grand cru classé. Il doit être très bon. Mais je n’aime pas ça. Le vin ? Ce
n’est rien qu’une partie de mon rôle. Celui d’être une jeune femme branchée
œnologie. Advienne que pourra s’il me piège un jour sur ce thème. Et
comme mon piège est prioritaire sur cette autre possibilité, je ferai tout mon
possible pour ne pas le laisser m’aiguiller sur cette voie dangereuse. Je
remercie le garçon.
― Épatant. Tout à fait ce que je souhaitais. Merci.
Le garçon apprécie ma critique d’un sourire rassuré. Il ouvre la trappe de
la cave et disparaît dans les entrailles du bistrot. À mon tour de tourner le
dos à ma proie. J’évite soigneusement de replonger mes lèvres dans ce
breuvage qui m’effraie et attend la suite du feuilleton.
― Alors, ce séguret, interroge le patron ?
― Quasi-parfait, répond le ministre. Parfums de fruits rouges. Boisé juste
à peine. Un bijou.
La suite de leur dialogue me parvient en morceaux : « Bon, j’te laisse.
J’dois aller… cuisine… surveiller mes canettes »… « Comment, ce
midi ? »… « Comme d’hab’… écrasée de chou blanc ». Et puis un grand
silence.
Je ne l’entends même pas s’approcher de moi. C’est à sa voix que je
devine mon loulou à deux doigts de m’effleurer.
― Comment le trouvez-vous ?
Je me retourne très vite, le verre à la main, et plonge mes yeux dans ses
yeux, l’air plutôt ahuri. Et me foutant ouvertement de sa gueule, je lui
réponds :
24 ― La cinquantaine séduisante. Tempes grises. Vous avez bien de la
chance.
Il accuse le coup avec un petit mouvement de la tête, l’air de dire :
« Quelle gourde ! ». Et plonge illico dans mon piège.
― Comment LE trouvez-vous, le vin ?
Là, je lui lance une première petite pique toute douce avec une pointe de
naïveté.
― Vous savez, lorsqu’un homme adresse, pour la première fois, la parole
à une femme qu’il ne connaît pas, quelle que puisse être sa question, celle-ci
sous-entend toujours : « Comment ME trouvez-vous ? ».
― Vous êtes psychologue ?
Il n’affirme pas et pose l’interrogation en souriant. C’est qu’il n’en est
pas du tout certain. Je coupe le contact en lui retournant volontairement le
dos. Il vient s’accouder au bar à côté de moi. Un tableau est accroché sur le
mur, à droite du zinc. Une assez bonne reproduction d’une peinture connue.
Renoir, je pense. Alors, je lui balance, regard s’envolant vers une planète de
poètes ringards :
― On se sent bien ici, non ? Un des rares coins du Montmartre
d’aujourd’hui à sentir encore le Montmartre d’hier. Enfin, celui d’Utrillo.
Pas très éloigné de celui de Nerval.
Il regarde le tableau à son tour.
― Nostalgique ? Vous êtes beaucoup trop jeune pour ça.
― Il n’est nul besoin d’être bien vieille pour avoir la nostalgie de ce
temps-là ! Ces gens à l’ombre d’une tonnelle ont plutôt l’air de bien
s’amuser. Non ?
Mon regard se perd volontairement vers la rue pour fuir le sien. Il me
rattrape au vol et pousse le bouchon un peu plus loin :
― Vous habitez le quartier ?
― Oui. Tout près. Je m’y balade souvent des heures et des heures. Été
comme hiver. J’aime bien côtoyer les fantômes célèbres.
Et pour lancer la rubrique émotion :
― Ça me remonte le moral.
Le voici s’engouffrant aussitôt dans mon piège.
― Je ne peux pas vous offrir un verre, vous en avez déjà un. Autre chose,
peut-être ? Le patron m’a parlé d’une excellente canette à l’écrasée de chou
blanc. Ça vous dirait ?
Là, je reviens vers son regard pour ne pas le quitter une seconde.
― C’est gentil. Mais j’ai toute une journée de boulot qui m’attend.
Encore quelques articles à écrire. Pourquoi pas sur ce délicieux montlouis 98
par exemple ? Et comme je ne souhaite pas rater la séance de 22 heures au
Studio 28, l’après-midi ne sera pas de trop. Au revoir.
― Vous êtes journaliste ?
Sa question tombe dans le vide. Je suis déjà dans la rue. Il referme la
porte sur moi. Parions que le Studio 28 aura un spectateur de plus ce soir.
25 Ça ? C’est juste pour tester les limites de sa liberté. Et la solidité de mon
piège ensuite.


Journal de Iouropa Clarkov.

Pile dans le mille. Gagné. C’est la toute première fois – et assurément la
dernière – qu’un ministre fait le pied de grue pour moi. Il m’attend dans le
hall d’accueil du Studio 28, rue Tholozé. C’est un cinéma d’Art et d’essai
que je connais bien. Avec ses luminaires excentriques signés Cocteau. Ma
mère m’y traînait deux fois par mois lorsque j’étais toute gamine. C’est elle
qui m’a bâti une solide culture cinématographique. Merci, maman. Rien du
monde effrayant d’Akira Kurosawa ne me fut épargné. L’horrible
Barberousse compris. Pour Bergman, je me calais dans le fond de mon
fauteuil essayant, en vain, de comprendre ce qui pouvait bien la fasciner
dans ce monde d’adultes aussi tristes. Le Don Giovanni de Losey ? Lui, je
l’avais beaucoup aimé. Mais sans rien y comprendre. La musique, sans
doute. Je ne te raconte pas, cher journal, la panique des spectateurs en voyant
ma mère s’installer dans un fauteuil du troisième rang avec une gamine de
quatre ans sur les genoux ! J’ai eu droit à tout plein de compliments en
sortant. Sage comme une image j’avais été.
Décidément, le hasard joue en ma faveur. En choisissant la séance de 22
heures tout exprès pour jauger de la capacité de mon ministre à se libérer de
ses raisons politiques ou familiales, j’aurais très bien pu m’avaler un navet
comme seule une certaine exception culturelle française est capable d’en
générer. Mais dans ce cinéma ? J’étais sûre de mon coup. Impossible. Leurs
projecteurs en sont bien incapables ! Je me suis donc offert Les Vacances de
monsieur Hulot en version restaurée. Tati, sur grand écran ? Le génie à l’état
pur. Et quand j’écris : « Je me suis offert… » ? Formule gratuite ! Mon
Secrétaire d’État ayant déjà les deux tickets à la main. Accroché, le mec !
Bon, je le reconnais, un pari pas bien ruineux pour lui. Nous verrons ses
limites de ce côté-là un peu plus tard.
Je l’aperçois. Il marche droit sur moi. Un joli sourire aux lèvres. Je joue –
non sans un certain talent – l’innocente idéale :
― Tiens, c’est vous ?
― Surprise ?
Moi. Faux cul comme ce n’est pas possible :
― Oui, plutôt. Qu’est-ce que vous faites là ?
Il me répond :
― Je vais être franc avec vous. J’avais très envie de vous revoir. C’est
vous qui avez évoqué la séance de 22 heures au Studio 28. Il est 22 heures et
nous sommes bien au Studio 28 ? Alors, voilà, c’est fait. Je suis là.
Je lui offre un hypocrite, tout doux et tout gentil sourire en réponse à son
incroyable aveu. Et j’ajoute.
26 ― C’est bon. On y va.
Projection idéale. Deux spectateurs assis côte à côte. Un homme. Une
femme. Et pas le moindre geste déplacé de sa part. Copain-copain, en
somme.
Nous sortons vers minuit. Il m’invite à prendre un pot dans une brasserie
de la rue des Abbesses ouverte jusqu’à pas d’heure. Prévisible.
Intérieurement, je pense : « Pourvu que ce ne soit vraiment rien qu’un verre
et qu’il n’ait quand même pas le culot de s’inviter chez moi ensuite pour en
boire un dernier ! ». Eh bien, non ! Nous avons bavardé comme deux vieux
camarades qui ne se sont pas revus depuis des années et tentent de recoller
leurs souvenirs ensemble. Après un jeu de cache-cache pour éviter de trop
nous dévoiler l’un à l’autre, sa première vraie question est plutôt amusante :
― Savez-vous qui je suis ?
Moi, faussement étonnée :
― Non. Mais il me semble avoir compris que nous sommes en train de
faire connaissance.
Là, je traduis son froncement de sourcils par une interprétation toute
personnelle : « C’est impossible que cette fille ne sache pas qui je suis ! » Et
je me rajoute ensuite : « Mon bonhomme, tu devrais imaginer, rien qu’un
peu, qu’un bon nombre de citoyens puisse totalement ignorer quelle peut
être la tronche de leurs ministres ! » Et je referme aussitôt les guillemets
dans ma tête. Ça a l’air de marcher.
― Ah bon ! me répond-il le plus simplement du monde, un brin dépité
quand même.
J’attends la suite avec grand intérêt. Pour le moins il n’a pas l’air pressé.
Ça ? C’est une bonne chose qui devrait me faciliter la tâche. Je me permets
néanmoins de remettre sa pendule à l’heure dans les plus brefs délais.
― Vous savez…
Et je m’interromps aussitôt le temps de m’offrir un petit geste faussement
naturel. Un regard qui s’enfuit au loin et revient très vite pour accrocher son
regard.
― Est-il indiscret de vous demander votre prénom ?
Cette question, apparemment anodine, n’est rien d’autre qu’un tout petit
pas en avant pour confirmer l’amorçage du gros poisson. Il ne se contente
pas de chatouiller l’hameçon. Il le gobe. Carrément.
― Julien. Julien Vidaire. Secrétaire d’État aux Affaires sociales.
― Waouh, je lui fais !
Et pour mieux pimenter la fausse ingénuité de ma réponse :
― Tous mes compliments. Je suis très flattée.
Coup d’œil alentour.
― Où sont vos gardes du corps ?
― Je n’en ai aucun. Je ne suis ni Premier ministre ni ministre d’État.
Simple Secrétaire. Un ministre light en quelque sorte.
27 Je souris. Le bougre a quand même un brin d’esprit ! Seigneur grand
Dieu ! Pourvu que je ne tombe pas amoureuse de cet oiseau-là ! Cette vilaine
pensée est aussitôt balayée de mon esprit car je sais très bien où ma volonté
me guide à cet instant. Faire exploser ce type qui, comme bien des hommes,
n’a qu’une idée en tête. Me sauter.
― Vous savez, cette fonction ne m’impressionne pas du tout. Vous seriez
pianiste dans un bordel ou chamelier au Club Med’ que ça ne me ferait pas
plus d’effet.
Un léger tic sur son visage. Le dragueur-type vient de prendre conscience
que l’affaire n’est pas pour autant dans sa poche. Mais comme je joue mon
plus joli rôle de jeune femme pas vraiment perturbée par une éventuelle suite
logique des événements, il me manifeste la suite de son réel intérêt pour ma
pomme en poussant le bouchon un poil plus loin.
― Donnant-donnant. Pouvez-vous aussi me confier votre prénom ?
Je lui offre celui de ma maman. Laquelle, perchée sur son petit nuage tout
près des Cieux, doit commencer sérieusement à se poser tout plein de
questions sur le sens de ma démarche.
― Sophie.
Et toujours aucun mouvement pour tenter une quelconque séduction
physique sur ma personne, du genre main effleurée ou caresse sur la joue du
bout des doigts. Le vilain matou doit bien se douter que c’est un peu trop
tôt. Une excellente raison pour rebondir du « trop tôt » au « trop tard ». Je
regarde ma montre et prend mon air le plus désolé.
― Finies Les Vacances de monsieur Hulot ! Demain, réveil à sept heures.
Il va me falloir abandonner le Secrétaire à ses raisons d’État !
Et je me lève d’un bond.
― Le dernier métro, vous comprenez.
Mince ! Premier dérapage incontrôlé. Dans le bistrot, à midi, je lui ai
avoué que j’habitais à côté. Coup de volant brutal à droite. Je récupère de
justesse mon cap après un nouveau mensonge :
― Ce soir, je dors chez mon père. À Belleville.
Encore une phrase de trop. Quelle conne, je fais ! Cool, cool, ma belle.
Réfléchis donc un peu à ce que tu dis ! Vlan ! La conséquence tombe
d’ellemême.
― Je vous raccompagne alors ?
― Non, non merci. Je préfère rentrer à pied. Paris est une toute petite
ville et ça me fera le plus grand bien.
― Mon chauffeur m’attend sur le boulevard. J’insiste.
― Non, non. Vraiment.
Et je lui tends la main d’un air très assuré.
― Et merci pour le cinéma. J’ai beaucoup apprécié.
Là, il va croire que c’est à cause de la place cadeau et du pot qui a suivi,
alors que je ne pense qu’au film de Tati. Il fouille dans une poche de sa veste
et me tend une carte de visite. D’un geste de la main je feins de lui montrer
28 que notre rencontre ferait mieux d’en rester là en refusant de m’en emparer.
Il insiste.
― S’il vous plaît.
Pauvre petit chien battu. Cocker tout triste. Il me ferait presque pitié. Je
repense aussitôt à la finalité de sa jolie démarche, ce qui me requinque à
fond la caisse. Je me saisis de sa carte et la regarde de près. Chipie agaçante.
― Juste un nom et un téléphone. Vous êtes certain d’être ministre ?
Là, il n’apprécie pas vraiment.
― Allez voir sur Google. Tapez mon nom et vous saurez tout de moi.
Tout, mon coco ? Ça m’étonnerait beaucoup. En tout cas, ni la rondelle
d’andouille ni Le Patient anglais. Encore moins ce rendez-vous avec une
belle demoiselle en faisant croire à ta douce et tendre que tu avais encore une
réunion de cabinet imprévue !
Il se fait tard. Je dois remettre mon ministre dans ses clous au plus vite.
― D’accord. Je vous appellerai. C’est promis. Mais pas avant une
quinzaine. J’ai tout plein de choses à ne pas négliger pour les jours qui
viennent.
Je ne vais quand même pas lui avouer mes très sombres préméditations
sur quatre autres vilains canards de son espèce !


Témoignage 3 / Simon Clarkov
Lundi 7 septembre
ème38 jour après l’assassinat

― Non, commissaire. Aucune absence de ma fille ne m’a jamais
inquiété. Elle était partie depuis un mois, voilà tout. Le rideau de fer de sa
librairie était baissé ? Et alors ? Souvent, elle s’en allait comme ça sans
prévenir. Et d’autres fois, elle me téléphonait deux fois par jour. Ou passait
me voir à la galerie. Avec un sourire si doux qu’il m’était impossible de lui
en vouloir pour quoique ce soit. Si une belle jeune femme de vingt-sept ans
ne conduit pas sa vie comme elle l’entend à cet âge-là, c’est à désespérer
qu’elle devienne un jour adulte !
Le petit homme qui me fait face, façon Maigret passé de mode, n’est pas
à l’aise dans ce bureau plutôt moche de la Police Judiciaire. Pourquoi
transpire-t-il autant ? Il avale une pilule et un verre d’eau posés à portée de
sa main. Problème cardiaque ou impossibilité de me cracher à la figure
quelque nouveau détail sordide ? Il passe alternativement de son écran
d’ordinateur à mes yeux. Sa souris n’en peut plus tant il l’agace
machinalement sans trop savoir qu’en faire.
― Qui aurait pu, à ce point, en vouloir à votre fille en sacrifiant sa vie
d’une manière aussi atroce, monsieur Clarkov ?
― Un malade. Une bête. Qui d’autre ?
29 Irruption, sans frapper, d’un type assez jeune. Stagiaire sans doute. Il bute
du pied sur je ne sais quoi avec un gobelet de café brûlant. S’en balance une
giclée sur le jean. Ne jure même pas. Le dépose sur le bureau et repart
aussitôt.
― Merci, Thomas. Vous en voulez un ?
Je lui réponds non de la tête bien trop préoccupé par ce qui, sur l’écran de
son ordinateur, rend mon papy flic aussi nerveux. Un long silence s’installe.
― Pardonnez-moi par avance, monsieur Clarkov, il me faut vous montrer
une photo… Comment dire ? Une photo plutôt particulière…
Il est terriblement gêné. J’essaye de le rassurer.
― Ça ne pourra jamais être pire qu’à la morgue, commissaire.
Il se redresse. Un peu soulagé. Mais à peine.
― Je vais vous montrer la photo d’un couple en train de faire l’amour…
Là, il respire profondément et me balance d’un coup :
― Nous aimerions savoir si vous reconnaissez votre fille.
Piqué au vif, je lui crache à trois cents à l’heure :
― Qui ça : « nous » ? Toute la P.J. ?! Vos collègues des bureaux d’à
côté ?! Le maladroit au gobelet de café ?!
Pédale de frein. Le vieux me ramène aussitôt à une vitesse pépère de
traversée de village.
― Monsieur Clarkov. Nous ? C’est le directeur de la Police Judiciaire, le
ministre de l’Intérieur, l’homme qui est sur cette photo et moi-même. Quatre
personnes seulement. Pas une de plus. Et il fait pivoter l’écran de mon côté.
― Cinq avec vous, maintenant.
Je plisse des yeux comme si je n’avais pas bien saisi le sens de cette
photo porno. Contraint de la regarder et refusant de la voir dans le même
temps.
Je vois une femme nue, couchée sur le dos, jambes écartées, avec un
homme debout au pied du lit et qui s’apprête à la pénétrer. La photo a été
prise en plongée depuis la tête du lit. Le visage de la femme est noyé dans
l’ombre. Par contre, l’homme serait parfaitement identifiable si ce n’est que
son visage est flouté. Sans aucun doute afin qu’on ne le reconnaisse pas. Ou
plutôt qu’il me soit impossible de le reconnaître.
― Commissaire ? Ou bien vous m’en dites plus, ou bien je ne vous
réponds pas. Cette photo ? D’où vient-elle ? Où l’avez-vous trouvée ?
Pourquoi le visage de ce type est flouté ? Un V.I.P. je présume ?
― Très, très V.I.P.
― Et qui serait l’auteur du massacre.
― Là, vous allez un peu trop vite en besogne, monsieur Clarkov.
J’impose un nouveau silence à ce commissaire hors d’âge, plutôt
décontenancé. L’affaire devient majuscule à la seconde même où ce V.I.P. se
place, à poil, sur l’échiquier. Est-il un roi ? Un vulgaire cavalier ? Quand
même pas un fou ? Certainement pas un pion. Mille et une questions
m’explosent à la face. Mon commissaire s’enfonce dans son fauteuil et me
30 laisse le temps de poser tous mes points d’interrogation comme s’il
souhaitait gagner un peu de temps. Puis il sirote son café sans grande
conviction. Mais ne me quitte pas des yeux pour autant.
Ma fille ? Je l’ai reconnue tout de suite à cause de ses provocations
dénudées. Les aréoles de ses seins sont très larges et très sombres. Et son
triangle pubien, d’un noir de jais. Et ce point de beauté, là, en plein centre de
son sternum. Même si je ne l’ai jamais vue dans cette position, qui relève de
l’intime, ma conviction est bien réelle. Et cependant les questions ne cessent
de pleuvoir. Pourquoi me ment-il ? À moins qu’il ne soit un pro de la
retouche-photo et qu’il ait pratiqué lui-même ce camouflage, ce que je
n’imagine pas, le technicien qui a fait ça est donc le sixième à connaître ce
cliché. Cette saloperie de photo doit déjà se balader partout sur le réseau
flicaille. Et puisqu’il existe réellement ce cliché flouté, sans doute en
existet-il d’autres de non floutés quelque part ? Et le type à poil ? Quel V.I.P. ?
Quand, la photo ? Un lieu ? Une date ? Juste avant le massacre de ma fille ?
Après tout, n’était-elle pas assez grande pour avoir une vie intime ? Mais
une vie intime volée, çà non ! Cela relève du sordide. Et cependant sa mort
est sordide. Je ne sais plus quoi penser. J’ai peur. Et je panique.
― Alors, pour la photo ?
― C’est elle.
― Vous êtes certain de l’avoir reconnue ? Dans cette tenue, vous
m’étonnez.
― Lorsqu’elle venait passer quelques jours dans notre maison, en
Bourgogne, tous les matins c’était la même provocation. Elle se baladait nue
devant moi avec un regard absent. Une façon de m’imposer sa stupéfiante
beauté. Je détournais toujours les yeux en m’accrochant à quelque bancale
diversion, une cafetière à remplir, un bol à laver… Alors, elle se calait contre
le bâti de la porte de la cuisine et attendait que je me retourne pour lui dire :
« S’il te plaît, Iou – je l’appelais ainsi depuis qu’elle était gamine –, va
t’habiller. Je suis ton père. Tu n’es plus mon bébé. Cela me gêne.
Terriblement. » Sa réplique était alors invariablement la même après un
grand rire nerveux : « Maman m’a fait un drôle de cadeau en accouchant
d’un corps comme le mien ! Ton sperme aussi ! ».
― Ce qui signifie ?
― Qu’elle nous en voulait presque que nous ayons pu engendrer une
aussi fascinante beauté.
― Sa mère est belle ? Aussi belle ?
― « Était » aussi belle. Avant de mourir d’une sale maladie. Il y a deux
ans de cela. Enfin, à peu près deux ans.
― Je suis désolé.
― Pas de quoi.
Là, je viens de lui offrir un premier gros mensonge. Sophie n’est pas
morte des suites d’une longue maladie mais d’un rail de coke un peu trop
allongé. Dans ma galerie, tous les vernissages se terminaient comme ça. On
31 éteignait les lumières. Le showbiz, uniquement sur invitation, se repliait dans
mon loft. Et la nuit passait à la défonce gentille. Chère, mais sympa-gentille.
De l’alcool, oui. De la musique. Aussi. Mais de la grande s’il vous plaît ! Et
de l’héroïne extra-pure. Par contre, jamais d’orgie. Pas le genre de la maison
ni des invités. Le gratin de la politique culturelle, de la littérature branchée et
du sport-spectacle. La norme, en somme.
Je ne regarde plus l’écran mais la ligne bleue des Vosges. Des larmes me
viennent aux yeux. Étrange. Je ne suis pas un grand sensible et cependant je
serais prêt à m’effondrer devant ce flic tout aussi déstabilisé que moi.
Un autre silence. J’ai l’impression que nous allons passer des heures
ainsi, face à face. Que sait-il au juste de moi ? Rien ? Tout ? C’est lui qui
casse une fois de plus cette énième éternité.
― Je m’appelle Marcel Duvier. J’ai soixante ans et suis commissaire
principal honoraire. Donc à la retraite. Depuis déjà cinq ans. Lorsque le
V.I.P. de la photo a reçu ce cliché de la main même du ministre de
l’Intérieur, samedi matin…
― Xanfront ?
― Oui…
― Je le connais. Il assiste à chacun de mes vernissages. Lui ou un de ses
sbires. Alors, ce type à poil ? Un député ? Quand même pas un sénateur ?
Silence du retraité-flic. Toujours aussi gêné dans ses entournures. Ou
faisant semblant de l’être.
― Le ministre a aussitôt sollicité un rendez-vous avec Vincent
d’Arvecourt. Le nouveau directeur de la P.J. Celui-ci m’a rappelé en
souvenir du bon vieux temps où j’œuvrais dans l’ombre sur des affaires de
mœurs. Discret parmi les plus discrets. Ma réputation lui ayant, à tort ou à
raison, bien chatouillé les oreilles, cet énarque talentueux – pléonasme ou
coquecigrue – a déjà une absolue confiance en moi à ce qu’on raconte. Il
sait que tout est parfaitement verrouillé de son côté. Comme tout l’est déjà
aussi du mien. Des habitudes qui ne se perdent pas. Cette affaire ne fera
jamais les choux gras de la Presse. Je peux vous le garantir. La Presse sait
être muette lorsque la raison d’État est en cause.
― Comment pouvez-vous en être aussi certain ? Qui dit photo très
suggestive dit obligatoirement chantage.
― Votre fille est morte, monsieur Clarkov.
― Et quand bien même elle serait encore en vie, je la connaissais assez
pour ne pas imaginer qu’elle puisse se lancer dans une aussi banale histoire
de cul !
J’aime bien les silences. Ces pauses qui vous permettent de reprendre
souffle avant de rebondir un peu plus loin. Mais celui qui me tombe dessus,
à cette seconde, est particulièrement plombé. Je ne sais vraiment plus
comment me tenir assis sur mon fauteuil. Mes lombaires se réveillent et me
font horriblement souffrir. Le retraité honoraire se penche vers moi.
32 ― Monsieur Clarkov. Je connais très bien les milieux interlopes de la
capitale. Je pourrais fort bien vous débiter sur le tas la liste de tous ceux qui
se shootent à l’héroïne ou à la cocaïne dans tel ou tel appartement, chez untel
ou chez untelle, avec qui ou tout seul. Comment les loubards de banlieue se
paieraient-ils des BM si ce n’est grâce à de gros et gras clients comme tous
ceux que je connais ? Ou que je connaissais. À la retraite depuis déjà cinq
ans, le nouveau showbiz, par contre, m’est totalement inconnu. L’ancien,
oui. Et vous savez très bien que la vente de la résine de cannabis, ça vous
paye tout juste l’électricité de la famille. Jamais des BM.
Une courte pause. À peine le temps de froncer mes sourcils pour tenter de
deviner son but.
― Votre femme est morte d’une overdose et non d’un cancer généralisé,
monsieur Clarkov. Vous ? Vous ne vous êtes jamais drogué. Mais vous êtes
un fidèle chronique du Bushmills « aged ten years » sec. Pour ma part, je
préfère l’Aberlour « aged fifteen years ». Sans doute bien trop tourbé pour
vous.
Trois secondes de vide. Pas davantage.
― Je continue sur d’autres habitudes ou je m’en tiens là pour l’instant,
« Monsieur-Clarkov-du-Clarkov-Circle » ?
Je ne m’attendais pas à ce coup de massue. Mon cœur flirte avec
l’implosion. Quel imbécile je fais ! Bien sûr que dans le milieu tout le monde
sait tout sur tout le monde ! Mais de là à m’imaginer qu’un flic retraité allait
me foutre à poil !
― Monsieur Clarkov. À cet instant précis, hormis le drame épouvantable
qui est celui de l’assassinat sauvage de votre fille Iouropa, il n’existe rien
d’autre. Strictement rien d’autre à l’exception d’une photo compromettante
et douteuse. Cependant, comprenez-moi bien, monsieur Clarkov. Ou bien
votre vie et celle de tous les membres de votre club, clan, association,
amicale – rayez la mention inutile – n’ont rien à voir dans cette affaire, et en
ce cas nos services feront de leur mieux pour élucider ce crime atroce
totalement étranger à toutes vos petites fêtes de famille, ou bien, sans le
savoir vous-même, votre fille s’est inscrite également dans le cercle de vos
déglingués-friqués dont ce V.I.P. est un pion. Alors…
Il s’interrompt. Et caresse le lobe de son oreille droite mieux qu’un vrai
pro de l’Actors Studio.
― Alors ?
― Ne pressentez-vous pas, monsieur Clarkov, l’inéluctabilité toute
proche d’une implosion de ce cercle ? Le vôtre ?
C’est à mon tour de l’assommer. Tout en douceur. Sur la pointe des
pieds. Et qui plus est, sans chaussures ni chaussettes.
― Jamais rien ni personne n’a réussi à faire imploser le Cercle !
Commissaire principal honoraire Duvier ! Et vous le savez très bien !
À présent, je comprends pourquoi toutes ces gouttes de sueur sur son
front. Le gentil retraité a mis le doigt là où ça fait mal. Et son corps ne
33 supporte plus les violences qu’il lui est désormais impossible de contrôler. Il
sait très bien que personne n’a jamais réussi à briser le Cercle. Le Cercle est
tabou et respecté. À défaut d’être respectable. La dalle de marbre blanc s’est
définitivement scellée sur le cœur de ma fille. Personne ne découvrira
l’assassin. Et je l’ai peut-être à portée de main. Camouflé dans ma caste.


Journal de Iouropa Clarkov
Lundi 12 janvier

Je n’en reviens pas. Une première rencontre idéale avec ma première et
future victime. D’un simplisme à couper le souffle ! Rien que du bon temps
pour un excellent résultat. Une rencontre à Montmartre. Un pot. Une séance
de cinoche. Et une belle touche qui m’encourage pour la suite des
événements. Et plutôt agréablement. Ma vieille, ne claironne pas pour
autant ! Néophyte absolue en matière de psychologie, il te faut néanmoins
autopsier moralement ce premier client avant de le coucher dans ton lit. Qui
est-il réellement et que cache-t-il dans son subconscient ? Quelque désir
refoulé ou bien des nèfles ?
C’est à cet instant précis que je devine la complexité du tracé à réaliser.
Comment optimiser la foule de détails qui va bientôt me submerger mais qui,
le moment venu, noiera les entomologistes penchés sur ma froide dépouille
de bête ? Tout doit être d’une limpidité totale de mon côté. Le plus épais
brouillard du leur.
Mon ordinateur de bureau sera l’outil principal de ma dramaturgie. Je
n’accorde aucune confiance à ma mémoire même si je me souviens encore
par cœur de ces incontournables poésies radotées tout au long de mon règne
scolaire.
Un grand tableau me sera nécessaire. Première colonne ? Moi. Avec mes
habits du jour et leurs accessoires. À moins d’exhiber une tenue unique pour
chacun de mes prétendants. Zioup ! Colonne supprimée d’un clic de souris et
précieux temps de gagné sur la confusion des genres. Tout ce nouveau
fichier disparaît déjà dans la poubelle.
Un grand planning. Très précis. Voilà ce qu’il me faut. Pas ce
timbreposte qu’est l’écran de mon ordinateur portable. Bien trop fatigant pour mes
yeux.
Je plonge vers ma librairie et remonte mon colimaçon d’escalier des ailes
dans le dos. Du scotch. Une paire de ciseaux. Une grande feuille de papier
kraft fera l’affaire. Je la fixe sur le mur en face de mon lit. Bien à hauteur de
ma vue. Pour parfaitement mémoriser ce planning, chaque soir, avant de
plonger dans les bras de Morphée. Ce brave bon dieu de la nuit et du
sommeil qui, entre parenthèses, n’a jamais attenté, ne serait-ce qu’une seule
fois, à ma pudeur.
34 À l’aide d’un gros feutre bien large, je trace de grandes verticales noires.
Une pour chaque mois. Janvier, février, mars, avril, mai, juin et juillet. Fin
du voyage. Et je découpe toutes ces colonnes en semaines horizontales. Puis
en jours avec des traits plus fins. Le calendrier de la Poste, et son inusable
image d’un chalet rustique sur panorama du Mont-Blanc, m’aide à placer les
bons numéros en face de leurs bons jours. Aujourd’hui, colonne Janvier :
lundi 12. L12. Puis mardi 13. M13. Mercredi 14 : m minuscule 14. Et
cætera, et cætera. Travail assez fastidieux mais d’une logique implacable à
saisir au premier coup d’œil. Je surcharge d’un aplat rouge la case V31 en
juillet. Cœur de ma cible. Et date de mon assassinat programmé. Et pour les
inconnus qui, éventuellement, pénétreraient un jour dans mon saint des
saints en se posant tout plein de questions incongrues face à ce big planning
original, j’ajoute sur le rectangle fatidique rouge un petit texte en lettres
noires : Happy birthday ! Il en sera de même pour tous les renseignements
que j’aurai à y inscrire. Avec une double lecture possible. Une logique qui
pourrait être celle d’un planning professionnel. Et une autre, cachée en
filigrane derrière la première, et que je serais seule à pouvoir décrypter :
l’inéluctabilité de mon destin codé à ma façon. D’une lisibilité totale.
Parfait. Je suis assez satisfaite de moi. Mon bol de chocolat est bien
meilleur qu’à l’habitude. Il faut bien avouer que je n’ai pas lésiné pour la
circonstance. Moi qui, habituellement, surveille la bonne oxygénation de
mes petites cellules en buvant de grands verres d’eau à longueur de journées,
j’ai fait l’impasse sur mon lolo écrémé préféré pour ce premier petit-déjeuner
de la semaine. Et sombre dans le luxe. Lait cru entier pour ce délice
onctueux, acheté rue de Buci. Juste à côté. Une première cuisson avec un
quart de dose et trois cuillérées de chocolat en poudre. Puis mesure complète
de lait du volume de mon bol, modèle faïence des années cinquante à peine
craquelée. À recuire très lentement sur la pointe des pieds. Où comme si
vous marchiez sur des œufs. Car très grande prudence requise pour qu’il ne
brûle pas. Odeur âcre et pestilentielle à éviter. Une cuillérée de vrai cacao
pour parachever l’œuvre par le dessus. S’asseoir ensuite sur son tabouret
préféré. Le bancal d’un pied. Et respirer. Le top ! Ajouter une tartine de pain
beurré et c’est un nirvana parmi bien d’autres. Attention, serviette nécessaire
car débordements possibles pour cause de dégustation goulue.
Il n’est pas question que je me néglige pour autant. La fille qui déguste ce
chocolat, à cette minute, se doit impérativement d’être au top de sa forme.
Tout comme ce chocolat. M’enlaidir en négligeant ma petite personne serait
foutre mon scénario en l’air. Quel bonhomme serait séduit par une fille trop
bien enveloppée ? Quoique.
Ce point me trouble et me culpabilise un brin. Pour un peu, je
renverserais mon bol de chocolat dans l’évier. Qu’as-tu à te plaindre, pauvre
imbécile ? Tu as tout pour plaire alors que d’autres n’ont pas cette chance.
Ma vieille camarade d’école Betty, que je ne vois plus guère depuis qu’elle a
fait le choix définitif de vivre avec un étalon aussi grassouillet qu’elle peut
35 l’être, me l’a radoté mille fois avec une infinie tendresse : « C’est quand
même dégueulasse de la part du bon Dieu d’avoir créé des maigres et des
grosses avec, au milieu, des salopes aussi parfaites que toi ! ».
J’aimais bien lui entendre me dire ça. Ma réponse était alors invariable :
« Engueule le bon Dieu tant que tu veux. Ce n’est pas lui qui t’ordonne de te
bâfrer de pizzas et de Cola à longueur de week-ends ! Lui ? Il ne mange que
du poisson maigre, des haricots verts, de la salade et des fruits. Et il
t’emmerde depuis deux mille ans ! » Bonjour l’ambiance ! Je ne vous raconte
pas ! Et c’est toujours à ce moment-là que son petit dernier hurlait pour
réclamer une tournée supplémentaire de tétée. Manifestation d’amour
maternel qu’elle ne lui refusait jamais. « Vaut mieux faire envie que pitié ! »
ajoutait-telle alors avec un sourire qui en disait long sur son niveau de
« nobellisation ». Je ne revoyais plus Betty depuis bientôt trois ans. Mais
dans la rue, c’est fou le nombre de Betty que je pouvais désormais croiser.
Plus de mille fois, j’ai tenté cette curieuse expérience : marcher à l’ombre
d’une de ces égéries bien rondouillardes. Mille fois avec un identique
résultat. Les mecs n’avaient d’yeux que pour ces femmes très voluptueuses
ceinturées de larges bouées et de vallons profonds. Du coup, ils ne lorgnaient
plus sur ma silhouette. Je savourais alors une minute de liberté totale pendant
laquelle ma douloureuse beauté pouvait enfin tenter de s’épanouir en paix.
Hélas, ce petit bonheur ne durait jamais bien longtemps. Car il me suffisait
de m’éloigner d’un bon mètre de toutes les Betty du monde pour que les
beaux yeux de ces beaux voyeurs retrouvent leur axe logique : mes seins
exquis et non plus les reliefs accrocheurs de toutes ces femmes bien trop
enveloppées. L’été, cela va de soi. L’hiver, chacune garde ses charmes au
chaud. Les laids, tout comme les beaux mystères, se réfugient alors à l’abri
des regards indiscrets sous de très lourds et très épais manteaux. Logique.
Comme quoi, dans un sens ou bien dans un autre, l’extraordinaire se doit
toujours de l’emporter sur l’ordinaire. L’œil accroche toujours ce qui est
remarquable. Au sens littéral du mot, cela va de soi. L’objet de nos
ressentiments, à nous, les femmes, n’étant alors riveté qu’à la seule et unique
raison d’être de tous ces mâles lubriques : la chasse à la femelle. Et cela,
quel que puisse être l’aboutissant d’un atavisme trop développé, enveloppé
ou pas assez. Plantez un homme nu devant une belle paire de fesses, nues
également, sans lui laisser la possibilité de choisir entre plusieurs – ce serait
bien trop facile –, croyez-moi, l’oiseau en question développera aussitôt sa
plus belle crête bas-ventrale. Étrange planète où il n’existe qu’une seule et
inéluctable raison d’être : la copulation pour la perpétuation des espèces.
Délibérément consciente ou sublimement inconsciente.
Assez de bavardages, ma fille ! Ne remplace pas les sottises de la radio,
que tu ne souhaites plus écouter, par tes propres élucubrations
philosophicodouteuses. Certes, tu ne pollues pas le voisinage ainsi. Mais tu gâches tes
minutes. Chacune d’entre-elles t’étant désormais comptée, pourquoi n’en
profites-tu pas davantage ? Ton boulot, par exemple. Ne le néglige pas plus
36 que tu négligerais ta silhouette. Ou tu baisses définitivement ton rideau, ou
tu continues son levage quotidien avec l’identique bonne humeur qui est
toujours la tienne quand tu te plies à cet exercice. Tu as une clientèle à
respecter. Des habitués, dont ce charmant monsieur très digne et plus très
jeune, ainsi que les petits nouveaux du quartier à rassurer. Esthètes de la
littérature perturbés par un récent déménagement, il leur faut s’arrimer à une
librairie dans les plus brefs délais. La boulangerie et le boucher passeront en
deuxième ligne. Tu te dois de les accueillir avec un sourire qui de Diderot
doit au moins pouvoir s’élargir jusqu’à Nothomb. À chacun de choisir ses
belles lettres. C’est, pour le moins, l’heureuse faculté d’une librairie alors
que celles du facteur vous sont toujours imposées.
Le temps n’est pas au beau fixe. Dehors, un vilain voile gris ne sent pas
bien bon. Sans vouloir imposer de l’air conditionné à la ville, j’aimerais bien
que les techniciens-ramoneurs passent un peu plus souvent changer les filtres
des restaurants de hamburgers. Comment est-il possible de déjà grignoter des
frites à dix heures du matin ?


Journal de Iouropa Clarkov
Lundi 19 janvier

Étrange semaine pendant laquelle j’ai curieusement ressenti les premiers
effets d’un surréaliste dédoublement de ma personnalité. Installée dans ma
boutique du rez-de-chaussée, en train de méticuleusement réorganiser mes
piles de livres chahutées par certains clients qui s’imaginent toujours dans
une brocante quelconque, je n’ai eu bien souvent qu’une seule image en tête
de mon mardi matin à ce samedi dernier au soir : moi, crapahutant de long
en large à l’étage du dessus. Plus d’une fois je me suis surprise à jeter un
regard vers le plafond en me disant : « Ne vas-tu pas bientôt arrêter ce
manège ? Tu me saoules. Descends donc m’aider à ranger la boutique ! ».
Je m’arrêtais. Allais me siffler un expresso bien serré, côté cuisine, et
recommençais aussitôt ma ronde infernale. Alors que, dans le même temps,
j’allais en siffler un second, pour de vrai, dans le coin-salon de ma librairie.
Le soir ? Inversement des polarités. Installée dans mon lit afin de contempler
le joli planning punaisé sur le mur, juste en face, je continuais, en bas, à trier
mes piles de livres. Hallucinations ? Ou commencement d’un vilain jeu de
rôles ? Afin de recoller ensemble mes deux silhouettes, l’ectoplasme et son
modèle, j’ai bien tenté de solutionner le problème en me plongeant tête la
première dans des lectures choisies au petit bonheur la chance. Fiasco total.
À cet instant, j’ai compris, très vite, que j’avais ouvert, sans y prendre garde,
l’un des accès qui risquait fort de me conduire tout droit sur la planète
parano si je n’y prenais garde. Et qu’il me fallait impérativement refermer
cette maudite porte dans un délai rapide. Une semaine épuisante passa ainsi.
37 Moi jouant à cache-cache avec moi-même entre boutique du rez-de-chaussée
et studio à l’étage.
La journée d’hier fut donc la bienvenue. J’allais enfin pouvoir m’évader
de ce premier flirt avec d’absurdes démons en allant rendre visite à mamé
Tagau, ma douce grand-mère. Visite dominicale que je n’aurais ratée pour
rien au monde. Nos bavardages ne sont jamais inutiles. Sans pour autant
refaire le monde, nous échangeons bien des points de vue sur les mille et un
soucis de la société actuelle. Mamé tire à vue sur tout ce qui bouge. J’adore.
Mon rôle consiste alors à lui retirer le fusil des mains pour calmer le jeu. J’y
parviens parfois. Mais rarement. Car mamé Tagau a un sacré caractère.
Douce comme un agneau, qui aurait camouflé sous les frisettes de sa laine
toute jeune un redoutable mousquetaire, elle fait mouche à tous les coups sur
le moindre sujet. Ses redoutables estocades se terminent invariablement par
de grands éclats de rire. Arrive alors l’heure du thé fumé, pour elle, et du
sempiternel et délicieux chocolat pour moi. Sans oublier l’incontournable
crêpe beurre-sucre. Rituel géré en un joli et tendre crescendo très affectueux.
Mamé Tagau est une merveilleuse grand-mère. C’est la maman de ma
maman. Elle est née tout juste après le débarquement. Le lendemain du
DDay. Comme si elle avait souhaité s’installer aux premières loges pour voir
défiler les Américains à Paris. D’ailleurs, elle a toujours affirmé les avoir
vus défiler. « Amélie – sa maman et mon arrière-grand-mère – en pouffait
toujours de rire lorsque je lui racontais ça d’un air très sérieux » m’a-t-elle
confié un jour. « Je tapais alors du pied. J’insistais. Je parlais des drapeaux
bleu-blanc-rouge accrochés aux fenêtres. Réplique parfaite de ceux du
tableau de Monet. Rien à faire. Obstination totale à vouloir nier mes faits.
Eh bien, Iouropa, ma petite-fille, ton arrière-grand-mère n’a jamais voulu
me croire ! ». Même encore aujourd’hui, lorsque je demande à mamé Tagau
de me raconter cette histoire pour la centième fois, je n’ai de cesse de lui
répondre : « Moi, je te crois, mamé. ». Elle ajoute alors avec un grand rire :
« Tu comprends, ma petite-fille, notre premier souvenir n’est pas forcément
lié à notre dépucelage. Pour ton arrière-grand-mère, oui. Mais moi, sa fille,
non. Nous avons des souvenirs de gamines bien plus intéressants à raconter.
Toi aussi, j’en suis certaine. ».
Impossible de me balader sans cette histoire-là en tête. Et tant d’autres
aussi ! Tous ces lointains souvenirs des jours heureux m’aident à mieux
avancer.
Pour moi, ma première image, c’en est une comme celles que maman
Sophie – ma génitrice – en trouvait dans les tablettes de chocolat. Un petit
chalet à la montagne avec deux vaches le museau plongé dans l’herbe verte
de leur pâturage. Mais à quoi bon toutes ces confidences ? Les lira-t-on
seulement un jour ? Et qui les lira ? Et qui s’en moquera ou y prêtera un tant
soit peu d’attention ? La réponse s’impose d’elle-même. Toi, mamé Tagau.
C’est pour toi que j’écris ce journal. Et pour toi seule.
38 Pour des mômes pas plus hauts que trois pommes, il y a des mots bien
compliqués à prononcer. Mamé Tagau cuisinait de délicieux gâteaux. Pour
moi ? De délicieux « tagaux ». Bien trop difficile pour ma petite langue toute
neuve de babiller « gâteaux » !
Mamé Tagau habite rue Montorgueil. Juste en face un gros escargot. Non
pas « tout chaud » selon la comptine, mais tout gros et tout doré. C’est
l’enseigne d’un restaurant entièrement dévoué à ce gastéropode depuis des
décennies. Quand je pense que mamé Tagau déteste ce genre de bestioles, je
me demande comment fait-elle pour supporter ce gros limaçon à coquille
dorée lorsqu’elle ouvre sa fenêtre tous les matins ? Bien sûr qu’une femme
doit suivre son mari. À son époque, il n’y avait pas d’autre solution. Mais de
là à devoir affronter cette grosse bête tous les jours ! Çà ? Jamais !
Son appartement est à ses justes proportions. Trois petites pièces
parfaitement adaptées à sa taille. J’aime beaucoup son grand lustre. Celui
dont elle a hérité de sa grand-mère Julie. Un vrai lustre pour filles. Avec tout
plein de pendillons de perles de toutes les couleurs. Une qualité Art déco à
faire crever d’envie les antiquaires de la rive gauche. Mamé y tient comme à
la prunelle de ses yeux. Je reste en contemplation devant ce lustre à chacune
de mes visites. Alors, tout en me préparant un grand bol de chocolat bien
onctueux, mamé me dit :
― Ton héritage, Iouropa. Une part de ton héritage.
Et contrefaisant une grosse voix qu’elle a bien du mal à extraire de son
gosier fragile :
― Jure-moi sur la tête de Belzébuth que tu ne vendras jamais ce lustre !
Ce joli truc de famille appartient à la famille. Il doit rester dans la famille !
J’adorais ce moment où elle invoquait Belzébuth. Cela aurait été sur la
tête du bon Dieu que j’eusse immédiatement refusé, mais alors là ! Mêler le
diable à cette affaire d’héritage me réjouissait profondément.
Quel chemin parcouru depuis cette photo jaunie où je la vois toute
sérieuse dans un costume de communiante solennelle ! J’ignore à quelle
époque mamé a rompu avec le Très-haut pour se rapprocher du Très-bas,
mais tout ce que je sais, c’est que cet engagement me plaît bien.
― Mamé, ’faut que je te parle.
― Reprends une crêpe avant ! Après, elle sera toute froide. Et une crêpe
froide c’est pire qu’une brique à avaler. Surtout avec la couche de beurre et
de sucre que tu colles dessus !
J’avale donc ma crêpe, sourire aux lèvres, alors qu’à l’intérieur je flippe
déjà à l’idée de lui parler de choses sérieuses. D’un autre côté, je me rassure.
Mamé a toujours tout accepté de moi. Des confidences, oui. Mais des
caprices, jamais ! C’est elle qui me soigne les bobos de mon cœur depuis que
je suis toute petite. Seulement, aujourd’hui, cela risque d’être plus délicat à
avaler pour elle. Depuis des semaines j’apprends à marcher sur des œufs.
J’espère ne pas trop avoir raté de leçons !
― Viens t’asseoir en face de moi, près de la fenêtre.
39 Même pas la peine de m’y inviter car c’est toujours là que nous nous
retrouvons après le goûter du dimanche. Elle, dans un grand fauteuil de style
Louis XIII à la tapisserie tout usée – celui-là, je n’en voudrais pour rien au
monde en héritage ! – et moi, dans un long, très long fauteuil colonial de
paille tressée. Un must. Je m’y vautre et m’emballe dans un large plaid
écossais. Et je pourrais y rester des heures !
J’étais néanmoins venue, ce dimanche un peu frisquet, avec une petite
idée en tête. Non pas lui raconter, avec force détails, le destin que je m’étais
forgé deux bonnes semaines auparavant – la pauvre en aurait été durement
secouée et cela m’aurait sans doute poussé à reconsidérer le problème, ce
que je ne désirais en aucun cas –, mais bel et bien pour lui poser quelques
questions précises sur son vécu sexuel. Aucune curiosité malsaine de ma
part. Juste un regard de son temps afin de le projeter sur le mien. Et ainsi
comparer ce qui fut hier avec ce qui est aujourd’hui.
Le rituel de la crêpe ? C’est invariablement dans sa minuscule cuisine que
cela se passe tous les dimanches. Un bol. Trois ou quatre cuillérées de farine.
Un œuf ou deux selon l’humeur. Du lait. À peine. Et un demi-verre d’eau. Et
je t’agite tout cela bien vigoureusement avec une fourchette. Une vieille
poêle bien culottée badigeonnée d’une goutte d’huile à l’aide d’un pinceau
quasi-chauve. La pâte versée dans la poêle bien chaude. Et le tour est joué.
Résultat ? Une crêpe assez épaisse et d’une circonférence plutôt irrégulière.
Mais délicieuse car signée avec tout l’amour que mamé Tagau entretenait
rien que pour moi.
Ma grand-mère n’ignore rien de l’indifférence qui était celle de sa fille –
ma mère – à mon encontre. Elle tente de compenser affectueusement à
chacune de mes visites ce que sa Sophie de fille a été dans l’incapacité de
m’offrir pendant près de vingt-cinq années. Les enfants ne peuvent pas être
tenus pour responsables de l’incompétence de l’un ou l’autre de leurs
parents. C’est ce que pensent et disent certains pédopsychiatres afin de
rassurer les progénitures à la dérive. Bof, serais-je tentée de répondre pour
montrer à quel point il est facile d’offrir aujourd’hui une réponse à la mode
du temps. Médicamentation placebo sans aucun risque pour ne blesser
personne. Et cependant, si les gamins mal élevés méritent encore des
claques, strictement et légalement interdites aujourd’hui, leurs parents en
mériteraient parfois tout autant. Malheureusement, les préoccupations
hautement progressistes du monde civilisé contemporain ont idéalement
écrabouillé cette morale ringarde depuis quelques années déjà. Je suis, hélas,
le résultat d’un de ces actuels et consternants clichés : des mères, la tête dans
le sable, comme les autruches, en train de se faire joyeusement
empapahoutées par leur cochon de mari jusqu’à plus soif, pendant que leurs
jolis autruchons se font écraser dans la rue.
Hier après-midi ? Pour la crêpe dominicale, cela ne se passa pas du tout
comme à l’habitude. Mamé s’apprêtait à casser l’œuf dans le bol. Et c’est ce
moment que je choisis, bien involontairement, pour lui balancer ma première
40 question à la tête sans même prendre le temps de la préparer à recevoir le
choc :
― Pour toi, mamé, le sexe, c’est quoi au juste ?
Schplaf ! Elle s’écrase l’œuf entre les doigts. Difficile de faire plus
comique. Elle aurait pu me répondre : « C’est malin ! » Pas du tout. Juste
une question de jésuite pour toute réponse : « Et pour toi ? » Puis elle se lave
les mains et les essuie dans un très vieux torchon tout propre à larges rayures
vertes et bleues. S’empare d’un autre œuf dans son frigo. Me le tend. Et
pointant du doigt le bol attend patiemment ma réponse, l’air très sérieux. Je
casse l’œuf. Idéalement. « Bravo ! », qu’elle me dit. Me mime de sa main
droite la suite des événements. Lait. Eau. Me flanque la fourchette dans la
main. Et m’invite à bien touiller l’ensemble très vite. Un silence de plomb
envahit la cuisine à part le bruit cadencé, très nerveux, provoqué par ma
fourchette sur les bords du bol de faïence. Quelques éclaboussures de farine
décident de s’extraire du récipient. Je rate une explosion de rire de très peu.
En écho, pas une seule ride du visage de mamé n’exprime quoique ce soit.
La pâte est terminée. Et moi, d’un air satisfait, après avoir testé la texture à
l’aide de ma fourchette, je lui balance un très subtil : « Plutôt pas mal ! ».
― Tu veux me parler du sexe ou de ta pâte ?
Et elle éclate de rire. Ouf ! Je respire. Elle reprend la baguette pour la
cuisson de la crêpe dont le résultat est parfaitement circulaire. Ce qui ne
manque pas de l’étonner.
― Plutôt douée la gamine ! Beaucoup mieux que sa mamé, en tout cas.
À mon tour de lui renvoyer la balle :
― Tu veux me parler du sexe ou de ma pâte ?
L’eau étant déjà chaude, son thé est prêt en moins de trente secondes.
Mon chocolat, vite réchauffé dans le four à micro-ondes – mamé est
parfaitement inscrite dans son temps – et bien vite tout ce petit monde, crêpe
et sucre, thé et chocolat, mamé et moi, trottons jusqu’au salon sans qu’une
seule parole ne vienne perturber ce défilé.
Il fait bien sombre. Elle allume mon héritage : ce joli lustre tout
dégoulinant de jolies perles comme de la rosée multicolore. S’assied. Croise
les bras. Me toise d’un regard à la Joconde, dont je n’arrive pas à décrypter
le véritable sens. Je pense : « Elle se fout de moi ou jubile-t-elle déjà de sa
réponse toute prête ? ».
― Ma petite fille…
Elle détourne son regard du mien. Lorgne dehors en direction de
l’enseigne au gros escargot doré d’en face chez elle. Puis le ramène vers
moi. L’air ravi. Je me dis : « Top chrono ! C’est parti ! »
― Le sexe ? C’est un mâle sur une femelle. Et une suite d’emmerdes
toute leur vie.
Boum ! On ne saurait être plus poétique. Une estocade, ça se prépare. Et
ça se balance d’un coup d’un seul. Aucune parade possible. Je suis touchée.
41 Direct au cœur. Cling ! Le panneau d’affichage lui accorde le point. Un autre
silence. Puis elle se penche vers moi et de son air le plus tendre :
― Pas simple, petite Iou adorée. Vraiment pas simple. Tu as des soucis
de ce côté-là ? En quoi puis-je t’aider ? Tu sais, tout ça est tellement loin
maintenant…
― Comment cela s’est-il passé avec grand-père ?
― Plutôt bien… Enfin, plutôt bien par rapport à tout ce qu’on raconte
comme bêtises à ce propos.
Je me précipite :
― Quelles bêtises ?
― La quête du Graal en permanence. L’orgasme, si tu préfères.
Elle quitte une fois de plus mon regard. Un long silence s’installe que je
ne perturberais pour rien au monde. Une forme de respect infini que rien ne
saurait briser. Surtout pas par des mots inutiles. Je devine qu’elle fait le
choix d’un tempo idéal. Celui d’un adagio de Mozart. Le second mouvement
du concerto pour clarinette K.622. Par exemple. Et son regard s’envole
audelà des toits de zinc parisiens. Bien au-delà. Très-très loin. S’interrogeant
en silence afin de savoir comment retrouver un peu d’air de sa jeunesse.
― Une femme accepte de s’ouvrir à un homme. Et tout est joué.
Andromaque. Phèdre. Le Partage de midi, aussi. Il en faut bien pour tous les
goûts, non ? Résultat ? Souffrance, souffrance, triple souffrance.
Autre silence. Son visage n’a pas bougé d’un millimètre et regarde
toujours les étoiles lointaines.
― Dans le genre comique, pourquoi pas aussi : On purge bébé ? Et tous
ces drames joués, et toutes ces comédies balancées, sans qu’aucune n’ait
encore réussi à offrir la moindre solution ou la moindre réponse à tous ces
problèmes de cul depuis la nuit des temps ! Et la valse n’en finit pas de
tourner. Tourner…
J’ose une question. Le plus doucement possible pour ne pas briser les
images de son évasion.
― Les humains étaient-ils plus heureux pour autant du côté des
cavernes ?
― Ma pauvre chérie. Rien n’a changé depuis ce temps-là. Depuis la
disparition des dinosaures, le gourdin des hommes est toujours aussi bête
que celui des bêtes. Roseau pensant-mon-cul, comme pourrait dire Zazie. Si
l’intelligence, et non l’instinct, régissait la planète, la quasi-totalité de la
littérature aurait disparu de tes rayonnages. Tu devrais le savoir, ma
petitefille ! Alors, vouloir appliquer une quelconque prophylaxie morale aux
bougres d’animaux que nous sommes, c’est vouloir souffler dans du vent.
Chacun est maître de son petit cul. Dont acte. Sexuel ou pas. Et celui-là ?
Chacun aura beau le tourner dans tous les sens pour avoir du plaisir, ce n’est
certainement pas de cette façon que nous réussirons à élever le mâle jusqu’à
la race des seigneurs !
42 Un ange asexué passe. Pléonasme. Elle raccroche ses yeux aux miens. Et
sourit.
― Voilà. Thé froid. Chocolat froid. Crêpe froide. Belle victoire de la
philosophie sexuelle sur la gastronomie !
Je m’empare de sa main. Elle est glacée. La mienne aussi. Aucune de
nous deux n’est donc en mesure de déterminer laquelle est la plus secouée
par ce baratin du cul !


Journal de Iouropa Clarkov
Mercredi 21 janvier

Je suis comblée. Deux nouveaux hommes se sont pris les pieds dans mes
filets. Croyez-moi. Je ne souhaite pas du tout les en détacher. Comme quoi,
parfois, le hasard organise formidablement bien les choses. Le premier m’est
déjà connu. Il s’agit d’un monsieur très élégant. Très chic. Et qui supporte
déjà une belle cinquantaine sur ses épaules. Un client fidèle depuis bientôt
trois mois et qui serait bien décidé à m’acheter un livre par jour pour
l’unique et bonne raison de bavarder un peu avec moi. Il n’est pas laid. Pas
beau non plus. Ce qui l’inscrit dans la catégorie des classiques de base plutôt
ordinaires. Avec un visage relativement doux, très peu agressé par l’outrage
des ans. Privilège des hommes âgés qui remportent ainsi une belle victoire
sur les femmes, bien davantage biodégradables. Et bien plus vite. Certaines
donzelles se laissent volontiers séduire par ce prototype de mâle, à la fois
pygmalion et gourou. J’en serais, pour ma part, tout à fait incapable. Une
peau, peu ou prou velue, bien blanche ou bien bronzée, étant largement
préférable à tout épiderme infinitésimalement auréolé d’une délicate
couperose. Référence à celle de mon père qui ne m’a jamais caché une
semblable nudité lorsque les étés chauds tentaient de ressouder la petite
famille sur certaines plages discrètes de l’île de Beauté.
Mon client gentleman est donc plutôt bien habillé. Mais sans
excès. Costume bleu marine, d’un bleu parfaitement équilibré avec le
marine, c'est-à-dire pas du tout outremer, turquoise ou de cobalt ; chemise
blanche légèrement rayée d’un autre bleu, un demi-ton en dessous du
marine ; cravate rouge unie, remarquablement accordée avec les deux autres
bleus. Petites lunettes métalliques du genre prof de philosophie et corpulence
très raisonnable sans embonpoint aucun. Une belle voix. Ni trop caverneuse
ni trop fluette. En juste équilibre avec son look et qui ne crée pas le décalage
entre l’image et le son lorsque vous l’entendez pour la première fois. Et puis
c’est tout. Sans vouloir le déguiser en confident de mes rêves, je vais tenter
de l’approcher suffisamment près pour qu’il devienne un ami sûr et m’aide à
ponctuer mon cheminement fatal de petits mots et petites attentions sans
conséquences. Attention cependant ! Bien tenir les rênes si jamais l’idée
43 venait à cet étalon traditionnel de prendre le mors aux dents, ne serait-ce
qu’une seule minute.
Son actuel comportement me rassure sur ce dernier point. Il est
entreprenant comme tous les chasseurs de femmes. Suis certaine que son but
inavouable serait de me posséder. Mais il n’en a encore strictement rien
montré ou démontré. Voilà pour le premier de ces messieurs.
Pour ce qui est du second ? Il est trop tôt pour déjà bien le décrire. C’est
un homme, disons de ma génération à peine dépassée. Donc jeune. Sans
aucun doute dans l’active. J’entends par là qu’il doit travailler dans le cadre
d’un plein emploi à durée indéterminée. Ni beau ni laid. À croire qu’il
pourrait être le fils du précédent. Look quand même bien plus contemporain,
mais soigné. Difficile de le détailler davantage pour l’instant. Il passe
régulièrement devant ma boutique en fin de journée. Peut-être est-il
fonctionnaire ? Ou, pour le moins, rattaché à une fonction qui lui colle sur le
dos un rythme régulier. J’ai croisé son regard pour la première fois alors que
j’étais en train de bouleverser une énième fois la logique de ma vitrine.
Penchée sur une belle édition de Diderot : « Est-il bon ? Est-il méchant ? ».
Ou si vous préférez : « L’Officieux persifleur ou Celui qui les sert tous et qui
n’en contente aucun ». Une seconde m’a suffi pour deviner qu’un courant
très spécial venait de passer entre nous deux malgré l’épaisseur de la vitre.
Le titre de mon livre avait probablement dû l’interpeller. Traduction
immédiate de l’expression de son visage par celle-ci : « Vaste
programme ! ». Il a souri. Tourné les talons. Et disparu. Ce second loulou
m’a tout de suite fait belle impression. Nous étions un mardi. Le 13 janvier
dernier. Et je me souviens très bien de la pensée qui cogna aussitôt trois
petits coups, là-haut, dans ma tête : « Toc-toc-toc ! Celui-ci est parfait ! Mon
dieu, je vous en prie ! Faites qu’il s’accroche à ma vitrine et à mon Diderot
le reste de la semaine ! Et à la même heure ! » Ma prière fut exaucée
puisque cela se passa exactement comme je l’avais souhaité.
Le passage de la Petite-Boucherie étant très étroit, j’avais accroché un
« miroir de sorcière » sur le coffrage de mon rideau de fer. De ma caisse, il
m’est donc possible de surveiller la perspective de cette petite rue dans ses
deux sens. Sans l’aide du miroir, en direction du boulevard Saint-Germain.
Et avec sa complicité, vers la rue de l’Abbaye. Dès le lendemain de la très
courte et première communication avec ce jeune homme, je me suis assise
derrière ma caisse cinq minutes avant l’heure fatidique, persuadée qu’il
allait, bien vite, caler ses pas sur une nouvelle habitude : passer
régulièrement devant ma vitrine.
Gagné. Je vois sa silhouette s’inscrire dans la circonférence chromée de
mon joli miroir convexe. Il jette un coup d’œil à sa montre. Ralentit le pas au
point de s’arrêter. Puis redémarre aussitôt d’un pas assuré. Bêtement je tape
sur une machine à calculer pour me donner un air très occupé. Grâce à mon
champ de vision relativement large, je le vois s’arrêter devant ma vitrine.
Panoramiquer sur mes livres en se foutant royalement de leur titre. Lever les
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