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Charles DobzynskiCharles Dobzynski
Un four à brûler le réel
Poètes du Monde
Après le panorama de Poètes de France, Charles Dobzynski Un four à brûler le réel
poursuit, dans , un inventaire critique qui
jalonne notre temps ; il franchit, ce faisant, les frontières et
les fux des courants littéraires. Poètes du Monde
La poésie est une perpétuelle mise au monde.
L’auteur y dessine sa propre carte géographique : elle
n’ineclut ni tous les pays ni toutes les grandes fgures du XX siècle
mais elle marque des prédilections, une diversité : révélations
de la francophonie, impact de la poésie d’Amérique latine,
des États-Unis, de Russie, esquisse d’une confguration des
poésies juives. C’est l’âge d’or de la découverte, de
l’invention, de la révolte.
Charles Dobzynski y trace sa propre voie de passion et de
lucidité.
Charles Dobzynski est l’une des grandes figures de la poésie française
edu XX siècle. Lauréat du Goncourt de la Poésie et de nombreux autres
prix d e prestige, ancien directeur de la revue Europe, il a publié une
œuvre considérable en prose et en poésie. Il a publié, aux éditions Ori -
zons, Je est un juif, roman, coll. « Profils d’un classique », 2011 ; Le Bal
des baleines, coll. « Littératures », 2011 ; Rainer Maria Rilke, Sonnets à
Orphée, traduction et introduction, coll. « Cardinales », 2011 ; Un four à
brûler, poètes de france, vol. I, coll. « Profils d’un classique », 2011 ; Ma
mère, etc, roman, coll. « Profils d’un classique », 2013.
Orizons, 13, rue de l’École polytechnique, 75005 Paris
Maquette de la couverture et logo : Andy Pockett
Profls d’un classique
ISBN : 978-2-296-08868-9 30 €
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Un four à brûler le réel
Charles Dobzynski
Poètes du MondeDaniel Cohen éditeur
www.editionsorizons.fr
Profils d’un classique, une collection dirigée par Daniel Cohen
Profils d’un classique est une collection qui a pour vocation d’offrir au lecteur
français, par voie de l’essai ou de l’œuvre plus personnelle, un éclairage nouveau sur des
auteurs nationaux ou étrangers à qui la maturité littéraire et la renommée nationale
confèrent le statut de « classique ». S’il est vrai qu’elle vise plus spécifiquement des
eauteurs contemporains, et en tout cas nés au XX siècle, elle pourrait s’ouvrir
égaleement à des auteurs plus anciens, nés au XIX siècle notamment, mais dont l’œuvre
s’est déroulée, à cheval entre les deux siècles, soit par son retentissement, soit par sa
cristallisation.
Michel Arouimi, Jünger et ses dieux, Rimbaud, Conrad, Melville, 2011
Audrey Aubou (dir.), Reinaldo Arenas en toutes lettres, 2011
Miguel Couffon, Peter Altenberg, Une vie de poète bohème à Vienne, entre
1859 et 1919, 2011
Charles Dobzynski, Je est un juif, roman, 2011Un four à brûler le réel — Tome I : Les poètes de France,
2011 ; Tome II : Les poètes du Monde, 2014Ma mère, etc., roman, 2013
Raymond Espinose, Albert Cossery, une éthique de la dérision, 2008 Raymond
Espinose, Boris Vian, un poète en liberté, 2009
Hamid Fouladvind, Aragon, cet amour infini des mots, 2009
André Gide, Poésies d’André Walter, illustrations de Christian Gardair, 2009
Françoise Maffre Castellani, Edith Stein « Le livre aux sept sceaux », 2011
Didier Mansuy, Le linceul de pourpre de Marcel Jouhandeau, la trinité
Jouhandeau — Rode — Coquet, 2009
Tilmann Moser, Une grammaire des sentiments, traduit de l’allemand par
Dina Le Neveu, 2009.
Claude Vigée, Mélancolie solaire, édition d’Anne Mounic, 2008L’extase et l’errance, 2009Rêver d’écrire de temps, 2011
Georges Ziegelmeyer, Les cycles romanesques de Jo Jong – nae , Œuvre-monde
de Corée
ISBN : 978-2-296-08868-9
© Orizons, Paris, 2014Un four à brûler le réel
Tome II
Poètes du MondeDéjà publié chez le même éditeur
Je est un juif, roman, coll. « Profils d’un classique », 2011.
Le bal des baleines, coll. « Littératures », 2011.
Rainer Maria Rilke, Sonnets à Orphée, traduction et introduction, coll.
« Cardinales », 2011.
Un four à brûler le réel, tome I : Poètes de France, coll. « Profils d’un classique
», 2011.
Un four à brûler le réel, tome II : Poètes du Monde, coll. « Profils d’un
classique », 2013.Charles Dobzynski
Un four à brûler le réel
Tome II
Poètes de France
2013Œuvres de Charles Dobzynski (sélection)
POÉSIE
Notre amour est pour demain, Pierre Seghers, 1951.
Au clair de l’amour, avec un dessin de Fernand Léger, Seghers, 1955.
D’une voix commune, dessins de Robert Lapoujade, Seghers, 1962.
L’Opéra de l’espace, Gallimard, 1963.
Arbre d’identité, Rougerie, 1976.
Un cantique pour Massada, Europe/poésie, 1976.
Table des éléments, Pierre Belfond, 1978.
Délogiques, Belfond, 1981.
Quarante polars en miniature, Rougerie, 1983.
La vie est un orchestre, Pierre Belfond, 1991. Prix Max Jacob 1992.
Alphabase, Rougerie, 1992.
Fable Chine, avec des papiers froissés de Ladislas Kijno, Rougerie, 1996.
Géode, dessins de Jacques Clauzel, Ed. PHI, 1998.
Journal alternatif, acryliques de François Féret, Dumerchez, 2000.
L’Escalier des questions, lavis de Colette Deblé, L’Amourier, 2002.
Corps à réinventer, La Différence, 2005.
La réalité d’à côté, frontispice de Nicolas Rozier, L’Amourier, 2005.
La scène primitive2006.
Gestuaire des sports, dessins d’Alain Bar, Le Temps des cerises, 2006.
À revoir, la mémoire, avec des collages de Ladislas Kijno, Ed. PHI, 2006.
J’ai failli la perdre, La Différence, 2010.
Je est un juif, roman, Orizons, 2011
La mort, à vif. L’Amourier, 2011.
TRADUCTIONS
Adam Mickiewicz, Pèlerin de l’avenir, essai suivi d’une anthologie (E.F.R.,
1955).
Nazim Hikmet, C’est un dur métier que l’exil, suivi de Paris ma rose et
autres poèmes, Messidor. Réédition, Le Temps des Cerises, 1999.
Yannis Ritsos, L’arbre de la prison et les femmes, gravures de Zizi Makris,
bilingue grec-français, Éditions d’Art Athènes, 1962.
Dora Teitelboïm, Le vent me parle yiddish, Seghers, 1963.
Gyorgy Somlyo, Souvenir du présent, traduit du hongrois en collaboration
avec Guillevic, Seghers 1965.
Vladimir Maïakovski, Le nuage en pantalon, Le Temps des Cerises, 1997.
Avrom Sutzkever, Où gîtent les étoiles (avec Rachel Ertel) Le Seuil, 1988.
Khaliastra, revue d’avant-garde yiddish, collectif, Lachenal & Ritter, 1988.Péretz Markish, Le Monceau et autres poèmes, L’Improviste, 2000.
Moshé Szulsztein, L’or et le feu, avec des dessins de Devi Tuszynski, Cercle
Bernard Lazare, 2001.
Anthologie de la poésie yiddish, Le Miroir d’un peuple, Gallimard, 1971 ; Le
Seuil, 1987 ; Poésie/Gallimard 2001.
Rainer Maria Rilke, Sonnets à Orphée, Orizons, 2011
PROSE
Couleur mémoire, nouvelles, préface de Miguel Angel Asturias, réed. Nykta,
1997.
Taromancie, roman, Temps actuels, 1977, traduction tchèque : Omnia, 1988.
Le commerce des mondes, nouvelles, Messidor 1985. Grand prix de la
sciencefiction française, 1986.
Albert Féraud, forgeron de l’imaginaire, Fragments, 1993.
Que jeunesse se passe, nouvelles, Scandéditions, 1993.
Lavoir de toutes les couleurs, peintres et cinéastes. Acryliques de François
Féret, Cadex, 1995.
Les choses n’en font qu’à leur tête, fictions, dessins de Daniel Nadaud,
Cadex, 1998.
Le Monde yiddish, une légende à vif, essai, L’Harmattan, 1998.
La surprise du lieu, récits, La Différence, 2006.
Solène et le Cyborg, roman, Publibook, 2010.
La Comédie des échecs2010.
Le bal des baleines, et autres fictions Orizons, 2011.
Un four à brûler le réel : tome I, Orizons, 2011. : tome II, Orizons, 2013.Préface
La poésie en ondes centrifuges
’un volume à l’autre, j’ai adopté le même principe : suivre le fil conduc-Dteur de la lecture comme on suit un cours d’eau. Celui-là traverse notre
temps, franchit des méridiens, croise des paysages, des générations lointaines
ou proches, des langues connues ou inconnues. On ne sillonne pas la totalité
de la planète, mais les îles et les archipels essaimés sur ses océans. Le fleuve
est capricieux qui se plie aux méandres des livres, aux rives multiples des
mots. Car le fleuve du langage, qu’il soit ou non en crue, s’oriente vers des
estuaires parfois mal repérés, et ses rives se modifient, soumises à des flux et
à des mascarets qui entretiennent la vigueur du courant, où l’eau et le feu se
conjuguent pour dire plus et nous entraîner au-delà des apparences.
Les poètes du monde, ici choisis et rassemblés, ne sont pas des
ponctuations arbitraires, des proliférations du hasard. Leurs œuvres elles aussi ont
obéi aux ondes centrifuges d’une lecture plurivalente, commandée par mes
engouements, mes passions, mes coups de cœur autant que par les exigences
que n’a cessé de m’imposer l’actualité éditoriale et la tenue d’une chronique
régulière où s’effectue une sélection indispensable.
On ne connaît en règle générale les poètes de l’étranger que par le
truchement des traductions qui nous parviennent, et quelquefois, lorsqu’on
possède les rudiments d’une langue, ou la chance, à l’occasion, d’une édition
bilingue, d’une approche plus directe de l’original. Les rudiments dont je
dispose d’allemand, d’anglais, de russe, d’espagnol et d’italien, m’ont permis,
à pas comptés, d’explorer les forêts des œuvres étrangères. Bien entendu ces
parcours se sont avérés plus faciles lorsqu’il s’est agi de sillonner le domaine
que l’on appelle francophone. La formule est ambiguë qui recouvre non
seulement une sphère linguistique, mais surtout une désignation géopolitique.
Les interférences entre les deux sont évidentes, il serait absurde de le dissi-10 Charles Dobzynski
muler. Encore faudrait-il savoir précisément ce que langue française désigne,
lorsque il est question de création littéraire et poétique. Il ne saurait s’agir
exclusivement de la langue parlée ou écrite en usage dans l’hexagone. La
langue est un mouvement perpétuel, une fluctuation mentale et ethnique qui
concerne à la fois sa syntaxe et son vocabulaire, son intonation et son
inscription dans le quotidien. On n’écrit pas exactement le même français à Dakar,
à Beyrouth et à Montréal. Du coup, la langue française, a puisé bien au-delà
des frontières, les énergies renouvelables qui lui permettent d’échapper à son
propre enfermement qui conduit à la paralysie, si ce n’est à la pétrification
du convenu et du ressassé.
Le français, tel qu’il se démultiplie
Il m’a donc paru nécessaire d’élargir l’angle de la vue et de l’analyse à toute
la zone où la langue française, en se remodulant et se démultipliant a connu
son extension et son enrichissement les plus conséquents dans la poésie. C’est
le cas de deux territoires, l’un très proche et l’autre lointain. La poésie, en
eBelgique, avait déjà fait ses preuves dès la fin du XIX siècle avec Verhaeren,
Maeterlinck, Van Lerberghe, Rodenbach, et quelques autres. Elle a connu
une impressionnante postérité : de Norge à Franz Hellens et Robert Goffin,
de Jacques Izoard, à Liliane Wouters, Philippe Jones, Yves Namur, Gaspard
Hons, Jean-Claude Pirotte et Werner Lambersy leur propre chant et le champ
de la modernité.
Prolifération non moins sidérante au Québec, dès l’apparition
météorique d’un Émile Nelligan, qui sans avoir l’envergure de Rimbaud, fut
l’emblème prometteur d’une jeunesse superdouée. La forêt québécoise, depuis
Alain Grandbois, a compté des espèces rares et précieuses : Anne Hébert,
Paul-Marie Lapointe, Jacques Brault, Jacques Godbout, Fernand Ouelette,
Paul Chamberland, Gaston Miron qui incarne à lui seul l’expérience
existentielle et la revendication d’une nation. Jusqu’aux plus récents, Hélène Dorion,
Nicole Brossard, Denise Desautels, Claude Beausoleil, par lesquels on voit se
poursuivre dans l’abondance et la qualité le cheminement d’un répertoire de la
poésie qui a puisé dans ses racines l’énergie de son constant renouvellement.
D’autres enclaves de la poésie de langue française, en Afrique avec
Léopold Sédar Senghor et Tchicaya U’Tamsi, à Madagascar (Jacques
Rabemananjara) à Haïti (René Depestre, qui fait partie d’une brillante pléiade) en
Suisse, où Gustave Roud, Philippe Jaccottet, Jacques Chessex, ont essaimé
leurs tonalités attachantes.
Au Liban, la tradition a fait florès depuis Georges Schéhadé, un des plus
grands, jusqu’à Vénus Khoury-Ghata qui a accompli en France sa carrière de Un four à brûler le réel : Poètes du Monde 11
romancière et de poète, et Salah Stétié, diplomate et poète, résident désormais
en France, lui aussi, orfèvre d’une œuvre poétique exigeante et subtile.
Poésie française dans les pays de langue arabe
En ce qui concerne le Maghreb, l’histoire est tout autre. La poésie en langue
française a commencé à y apparaître et à y susciter des auteurs de premier
plan dans l’ombre encore étouffante du système colonial, et en règle générale
sous l’aile battante du questionnement, de la contestation ou de l’opposition
sans concession.
Une poésie de très haut niveau a pris essor dans ces conditions violentes
et contradictoires de collision des idées et des passions, de remous politiques,
parfois de censure, de bouleversements consécutifs à la guerre d’indépendance
principalement en Algérie. C’est dans ce pays, encore soumis à l’oppression
d’un système rejeté, que la poésie en français a trouvé ses interprètes à la voix
la plus vive et à l’écriture la plus novatrice : à cet égard le seul nom de Kateb
Yacine est une référence majeure. Cependant, l’interrelation France-Algérie
a continué de jouer son rôle avec des poètes tels que Jean Sénac, qui opta
pour l’Algérie libre avant d’y être assassiné dans des circonstances demeurées
troubles, et Mohammed Dib qui, pour sa part, préféra poursuivre en France
son œuvre considérable de romancier et de poète extrêmement raffiné dans
la lignée mallarméenne.
Au Maroc, l’un des fondateurs de la revue Souffles, Abdellatif Laâbi,
poète à la verve généreuse et prolifique, a connu la persécution et la prison,
avant de pouvoir, au cours de son exil puis de sa résidence en France,
don1ner le meilleur de son œuvre, recueillie en plusieurs volumes anthologiques .
Mohammed Khaïr-Eddine, remarqué pour sa plongée dans la tragédie
post2Agadir a porté le tonus poétique au stade de la dénonciation sans
compromis et de la déflagration verbale comme en témoigne son hallucinant Soleil
3Arachnide . Tahar ben Jelloun, pour sa part, n’a pas eu à souffrir de la tyrannie
chérifienne. Né à Paris, vivant en France : il y a beaucoup publié, des romans
qui lui ont valu la notoriété comme celui couronné par le prix Goncourt La
4nuit sacrée et des livres de poésie dont le plus riche est sans doute Le discours
5du chameau, suivi de Jénine et autres poèmes . Son écriture discursive,
cha1. Aux Éditions de la Différence.
2. Le Seuil.
3. Poésie/Gallimard, 2009.
4. Le Seuil.
5. Poésie/Gallimard.12 Charles Dobzynski
toyante, est tissée des multiples aperçus d’une réalité observée d’un regard
tantôt tendre tantôt critique et décapant.
La poésie tunisienne est présente elle aussi, avec Abdelwahab Meddeb
et Amina Saïd qui écrivent en français, mais d’autre part avec un poète de
langue arabe, tout récemment traduit, Moncef Ouhaibi, dont la voix retentit
dans Que toute chose se taise comme celle de la révolution générée par le
« printemps arabe ».
Ainsi, ce sont quelques facettes de ce prisme de la langue française
ou dans d’autres langues en ce qui fut l’aire coloniale du français que l’on
voit scintiller aux quatre points cardinaux, que j’ai accordé la part la plus
importante de cet ensemble, même si, à mon grand regret, on devra encore
y relever des manques et des absences qui ne sont pas des lacunes, mais des
obligations circonstancielles. C’est ainsi que si la place a été trouvée pour un
Mauricien, Edouard J. Maunick, je n’ai pu retenir ni son compatriote Malcolm
de Chazal (1902-1981) dont l’abondante production et le génie aphoristique
culminent avec l’inclassable Sens magique, ou semblent se conjuguer le
surréalisme et l’hindouisme, ni d’autre part le Martiniquais Édouard Glissant,
grande figure et grand auteur en poésie et en prose, porte-voix d’une «
créolisation », réplique antillaise de la négritude, théoricien d’un nouveau concept,
le Tout-Monde, et surtout depuis Le sel noir (Le Seuil, 1960) jusqu’à La terre,
le feu, l’eau et les vents (Galaade, 2010) poète dont le souffle tellurique a pu
rivaliser avec celui de Saint John-Perse.
Pas de dictionnaire universel
Il me faut donc le redire, comme je l’ai fait dans le premier volume, consacré
aux Poètes de France : je n’ai pas eu l’ambition ou la présomption de réaliser
une sorte de dictionnaire où le classement des auteurs, cette fois dans l’ordre
alphabétique des pays, serait commandé par le souci d’une représentation
à la fois juste, objective et significative. Mon dispositif n’est en rien celui
d’un théâtre d’ombres où l’on devrait répartir les rôles grands et petits, mais
d’un vagabondage, d’une errance contrôlée, d’une navigation qui n’est pas à
l’estime, mais tient compte des signaux et des balises que suppose la fluctuante
géographie d’un monde où les grandes langues, comme les grands courants,
pour privilégiés qu’ils soient, ne doivent pas pour autant éclipser des
témoignages plus modestes et ponctuels.
eLe XX siècle, qui fait l’objet principal de mon parcours, a été celui
d’un essor mondial de la poésie, notamment dans des pays qui pour être les
lieux d’une antique tradition, comme la Grèce, se sont montrés
particulièrement dynamiques dans leur accès à la modernité. Ce n’est pas seulement que
l’Olympe hellénique des dieux et des mythes, des grands Tragiques, d’Eschyle Un four à brûler le réel : Poètes du Monde 13
à Sophocle, compte deux prix Nobel à son palmarès, Séféris et Élytis, mais
que son épanouissement global a été l’un des plus éblouissants en Europe,
avec Kazantzaki, Cavafy, Engonopoulos, Ritsos, Kiki Dimoula, entre autres.
Un âge d’or et de sang de la poésie russe
Le vieux continent, pour s’en tenir là, a été l’épicentre d’un séisme littéraire,
le modernisme, le futurisme, le surréalisme dont les ondes de choc se sont
étendues bien au-delà de ses frontières, tout en suscitant des expériences
originales au Portugal (avec Fernando Pessoa) dans les pays tchèque et slovaque,
et principalement en Russie, qui constitue un cas à part, puisque la poésie,
sur le mode d’un total renouveau, y a connu une floraison sans précédent
depuis le début du siècle. Les écoles y ont proliféré, à commencer par le
symbolisme magnifiquement incarné par Alexandre Blok, puis l’acméisme avec
Anna Akhmatova, Goumiliov et Ossip Mandelstam, le prodigieux mouvement
futuriste avec des boosters tels que Khlebnikov, Maïakovski, Essenine, le très
étonnant groupe Obériou qui permit à des auteurs tels que Nikolaï Zabolotski,
Mikhaïl Harms et Alexandre Vvedenski, de trancher par leur singularité sur
le trop uniforme décor réaliste et prolet-cultiste de l’époque soviétique.
D’autres poètes, inclassables, appartiennent tout autant à la moisson
du génie : Marina Tsvetaeva, Boris Pasternak, plus tard Ossip Mandelstam,
Joseph Brodsky, Evgueni Aïgui, Andréi Voznessenski et quelques autres. La
poésie en langue russe étant certainement celle qui dut surmonter non
seulement cette fatalité de la mort dramatique de ses poètes à la fleur de l’âge
(Pouchkine, Lermontov, et plus tard Essenine, Maïakovski, morts en duel ou
suicidés) mais aussi l’impératif de l’exil (Tsvetaeva et Brodsky) le traquenard
des interdits, des suspicions, des mises à l’écart quand ce n’était pas la
déportation et le goulag que connurent Zabolotski et Mandelstam.
De celui-ci, figure majeure, chef de file de l’acméisme, puis victime de la
proscription stalinienne que lui valurent les cinglantes flèches satiriques qu’il
décocha au despote statufié, il ne faudrait surtout pas considérer l’absence
comme volontaire de ma part. Le poète de Tristia, dans la première
décennie du siècle, créateur d’une poétique foncièrement originale, puis l’exilé de
Voronej dont l’œuvre s’est poursuivie au plus haut degré mais différemment,
dans des conditions dramatiques, méritait une étude exhaustive qu’il n’a pas
été possible d’inclure dans ce travail. Cependant, il faut en première
instance, se reporter aux textes traduits d’Ossip Mandelstam : Tristia et autres
poèmes, par François Kérel (Poésie/Gallimard). Une autre version magistrale
de Tristia accompagnée d’une indispensable préface de Michel Aucuturier
(Imprimerie Nationale, 1994), les deux volumes réalisés chez l’éditeur Circé
par Henri Abril, Les Poèmes de Moscou (1930-1934) et Les Cahiers de Voronej 14 Charles Dobzynski
(1935-1937) tentatives méritoires, du fait qu’elles nous révèlent l’ensemble du
cycle, mais quelque peu inégales dans leur transcription du texte rigoureux
de Mandesltam, d’une conception qui dépasse son classicisme, dans un
équivalent métrique français. Ces pistes nombreuses de lecture (il faut compter
aussi sur des proses admirables telles que Entretiens sur Dante) sans parler des
deux volumes de mémoires de Nadejda Mandelstam, Contre tout espoir, et de
diverses études et exégèses pour mesurer la place considérable déjà occupée
par le poète de Tristia dans notre panoptique de la Russie.
La poésie russe, dans ces conditions amères ou carrément
insupportables, a fait preuve d’une vitalité et d’une créativité qui ne cessent de
stupéfier et qui auront marqué son histoire, comme la nôtre par un effet de
rebondissement.
Universalité de la révolte
À l’échelle internationale s’est constamment manifestée chez des poètes aux
tempéraments les plus divers une vocation de révolte et de contestation que
l’on ne saurait se contenter d’annexer à la notion équivoque et réductrice
« d’engagement ». Il est évident que l’œuvre d’un César Vallejo, au Pérou,
d’un Ritsos en Grèce, Jozsef Attila en Hongrie, de Nâzim Hikmet en Turquie,
dépassent de très loin, tout en l’incluant, une inspiration circonstancielle et
une volonté d’intervention dans l’événement et le débat public. C’est un
phénomène qu’il serait arbitraire d’escamoter ou de négliger quand on constate
ses répercussions et son retentissement aux États-unis, avec Allen Ginsberg
et ses contemporains, en Grande-Bretagne avec un Tony Harrison, en Italie
avec Primo Levi et Pier Paolo Pasolini, en Palestine avec Mahmoud Darwich,
en Espagne avec Rafael Alberti, au Chili avec Pablo Neruda, au Québec avec
Gaston Miron, en Allemagne avec Hans Magnus Entzensberger, pour ne citer
que ceux-là. Il ne s’agit pas, à l’évidence, de ce que Goethe définissait avec
Méphisto comme « l’esprit qui toujours nie ». Mais de l’esprit qui toujours
s’indigne, selon la formule à la mode, mais surtout toujours s’insurge, animé
par l’intuition d’une injustice fondamentale, celle qui nourrit toute réflexion
métaphysique sur l’être et le devenir, mais aussi d’une injustice sociale et
politique dont la dimension individuelle et historique, toujours complexe
et souvent tragique, ne saurait échapper au poète pour qui « la vraie vie est
absente ». Il importe dès lors de lui restituer son sens et sa présence, son
influence et sa priorité, par un geste radical : tout faire pour la changer, comme
ce fut, depuis Rimbaud et bien avant lui, un axe capital de l’action et de la
pensée créatrice.
Mais qu’on ne s’y trompe pas : si j’ai attaché l’intérêt qu’ils méritent
aux poètes qui ne sont pas à mes yeux porteurs de messages mais passeurs Un four à brûler le réel : Poètes du Monde 15
de vérités essentielles et durables, ce n’est certainement pas en les plaçant et
en les éclairant sous le projecteur d’une quelconque idéologie. C’est parce
que leur œuvre a souvent puisé sa profondeur et sa signification universelle
dans une vision de la vie, une aventure de passion, qui est aussi un combat,
qui implique de prendre des risques et d’affronter ceux-là qui détiennent les
critères du jugement et le trébuchet des valeurs. Pareil combat ne se suffit ni
de l’égotisme ni du narcissisme, ni même de l’introspection métaphysique ou
ontologique parfois déterminante, et non moins universelle, dont l’Argentin
Roberto Juarroz, pour ne mentionner que lui, nous a offert le plus probant
exemple.
D’une poésie juive ?
On me pardonnera, je veux le croire, d’avoir inclus dans cet ensemble une
catégorie spéciale, hors norme, transfrontalière, si je puis dire, mais qui est
le contraire d’un ghetto puisqu’elle si situe dans le cadre d’un
questionnement, qu’elle procède d’une ouverture sur l’universalisme et non d’un repli
confessionnel. On a réalisé diverses anthologies sous le sigle de la poésie
juive. Elles prennent prétexte d’une origine, parfois d’une conjonction de
thèmes, et bien qu’elles permettent des rapprochements souvent incongrus
voire arbitraires (Tristan Tzara le dadaïste et Nathan Zach, l’Israélien, Louis
Zukovsky l’objectiviste américain, et Max Jacob le cubiste dans le même sac)
aucune n’est vraiment satisfaisante, hors de la nomenclature et de la qualité
documentaire dont elle peut se prévaloir. Cela tient, en première instance, à
ce qu’il n’y a pas une poésie juive unique, mais une pluralité par la et par les
langues. La source première est sans conteste la Bible, l’Ancien Testament,
dont Henri Meschonnic nous a proposé de nouvelles versions «
déshellénisées » et « déchristianisées » et même « débondieusées » selon ses propres
termes, des versions qui s’avèrent d’une extraordinaire résonance, tant par
6leur oralité que par leur dispositif d’écriture .
Il faut inscrire dans cette continuité du Livre, la poésie hébraïque, qui
n’a jamais cessé, dans son orientation parallèle, sacrée ou profane, d’être la
braise du foyer, lequel a retrouvé son rayonnement avec l’hébreu démotique
de la poésie d’Israël. La poésie yiddish, d’autre part, s’est échelonnée le long
e edes siècles, depuis le XII , avec l’acmé du XVI et du Vénitien Eliohou Boher
e eLévita, puis au XIX et au XX une production de haut niveau où se succèdent
le classicisme de I. L. Péretz et le modernisme de la Khaliastra, des groupes
6. Outre des premières publications chez Gallimard, on trouvera chez Desclée de
Brouwer les cinq superbes traductions des textes bibliques par Henri Meschonnic.16 Charles Dobzynski
russes, polonais, lituaniens, américains, une récolte qui subira la décimation
7monstrueuse de la Shoah .
En dehors de l’aire culturelle ashkénaze, d’autres poésies juives se sont
développées en langue arabe, en judéo-espagnol et en ladino, branches
latérales de cet arbre d’identité. Arbre d’identité justement, et qui n’est pas
exclusivement généalogique, puisque la sensibilité, la pensée, la poésie juives n’ont
cessé de se ramifier en grande partie sur le terreau des langues européennes,
aux États-Unis, au Canada, au Moyen Orient comme en Amérique latine et
sur le continent africain.
Reste que le concept même d’une poésie juive est impossible à cerner
et à définir à partir d’une seule de ses composantes. Il est certain que le rôle
primordial revient à la langue d’expression, forcément et fortement
influencée par son contexte historique et national. Le patrimoine intellectuel d’un
poète juif roumain de langue allemande (disons Paul Celan) diffère, quels
que soient les dénominateurs communs, d’un poète juif de langue italienne
(disons Umberto Saba) Il s’avère alors que toute poésie juive est une synthèse
dont l’appartenance à une origine et à une communauté n’est qu’un aspect.
De même le sentiment religieux, la spiritualité, la conscience historique, le
rapport au réel. L’existence en matière de poésie d’une judéité qui n’est pas
uniquement un sentiment ou une inclination, exige que soient rassemblées et
soudées un certain nombre de briques élémentaires ou de tesselles de la
subjectivité, contribuant à la formation de cette mosaïque particulière qui est en
mesure d’outrepasser et d’infléchir de façon radicale la pratique de la langue.
C’est cette réflexion qui m’a permis d’opérer non point un amalgame
mais la mise en valeur de quelques œuvres de poètes appartenant à des réseaux
linguistiques dissemblables, mais que l’on peut légitimement revendiquer
comme ceux qui auront fondé et illustré avec génie une poésie
essentiellement axée sur la judéité. Ce qui bien entendu n’exclut en rien ceux des poètes
juifs ayant marqué leur personnalité et leur identité dans diverses langues,
en hébreu, pour l’Israélien Eliraz, en polonais pour Jerzy Ficowski ou en
américain pour Allen Ginsberg.
La confluence des Amériques
La poésie, à sa manière, a participé au vaste mouvement de mondialisation
dont notre époque est l’objet, pour le meilleur et pour le pire. Deux ensembles
linguistiques, l’anglo-saxon et l’hispanique, ont été les principaux vecteurs de
l’amplification et de la rénovation du domaine poétique. L’Amérique du Nord
7. Je renvoie pour ce qui concerne ce vaste secteur à mon Anthologie de la poésie yiddish
initialement intitulée Le Miroir d’un peuple (Poésie/Gallimard).Un four à brûler le réel : Poètes du Monde 17
et l’Amérique latine, ont fait converger dans l’écriture poétique une puissance
irrésistible, celle des voix originales, des pensées audacieuses, des souffles
mythiques ou métaphysiques, des courants qui bousculent ou renversent le
jeu des idées toutes faites et des formes rebattues.
Alors que la poésie poursuivait en Russie, comme je l’ai signalé, son
passionnant et difficile marathon contre l’étouffement du régime en place,
on voyait se multiplier aux États-unis les prémisses d’un fabuleux renouveau
des valeurs admises et des structures esthétiques. Je n’ai pas cherché à établir
un inventaire des multiples tentatives, spectaculaires ou discrètes, qui ont
porté la poésie des U.S.A. à un état quasi permanent d’effervescence avec les
figures incontournables d’Ezra Pound, de William Carlos Williams, E. E.
Cummings, d’une part, et l’apparition de la pléiade désignée comme «
objectiviste » (Zukovski, Reznikov, Rakosi, Oppen, notamment) et ceux qui ont fait
de la « beat generation », avec Kerouack, Ginsberg, Ferlinghetti, Kaufman,
Burroughs — sans parler de quelques « indépendants » dont Charles Olson,
Jerome Rothenberg, Snyder, Ashbery — un véritable phénomène non
seulement à l’échelle de la littérature mais de la société. Ses ondes de choc et ses
répercussions ont atteint une bonne partie de la planète, on le sait, et n’ont
pas fini d’avoir un effet magnétique sur la poésie européenne.
La langue espagnole : une conquête permanente
L’autre grande vague déferlante de la poésie contemporaine s’est produite
dans la langue espagnole, non seulement dans les limites de la péninsule
ibérique, avec la fameuse « génération de 1927 » qui compta dans ses rangs
Garcia Lorca, Alberti, Hernandez, Aleixandre, et à ses côtés Antonio
Machado, (jusqu’à,plus récemment, José Angel Valente et Antonio Gamoneda)
mais dans toute l’étendue de l’Amérique latine, le Brésil y constituant son
immense réserve naturelle lusitophone au zénith de laquelle brille aux côtés
de Vinicius de Moraes, l’étoile du sud, Carlos Drummond de Andrade. La
poésie de langue espagnole, depuis le Nicaragayen Ruben Dario, le précurseur,
s’est assurée la primauté sur le terrain de la modernité comme une conquête
permanente de ses pouvoirs et de ses virtualités, Vicente Huidobro, Octavio
Paz, Jorge Luis Borges, César Vallejo, Pablo Neruda, Miguel Angel Asturias,
Nicolas Guillen, José Lezama Lima, Roberto Juarroz, Julio Cortazar sont
quelques-unes des figures de proue de ces navires hauturiers de la conquête
e equi ont franchi du XX au XXI siècle l’océan sémantique et les caps du langage
vers des littoraux encore inabordés, des continents et des trésors enfouis à
découvrir.
On estimera peut-être abusif de ma part de croire que partout au monde
les poètes sont nos points de repère essentiels par rapport aux marées de 18 Charles Dobzynski
l’histoire et aux brisants de la mémoire. Mais j’ai la conviction que
progressivement on finit et on finira, si besoin est, par reconnaître qu’ils sont
indispensables à la connaissance de notre être profond et à l’intelligence du monde
où nous vivons.Poésie de langue française
hors HexagoneAlgérie/France
Mohammed Dib (1920-2003)
Un poète franco-algérien à Los Angeles
L’année de l’Algérie
003 fut une année officiellement dédiée à l’Algérie et à sa culture. C’est en 2cette année-là que disparut Mohammed Dib, un grand poète né en Algérie
(à Tlemcen) mais qui passa une partie importante de ses jours en France, dans
la région parisienne, non pas comme exilé, ou réfugié, en raison de la guerre
que l’on sait, mais comme architecte d’une œuvre littéraire — principalement
constituée de romans. Il l’édifia comme une grande Maison, accueillante à
son imaginaire et ouverte sur le monde. Et cette œuvre connut en France et
dans le monde un immense rayonnement. Or, dans la maison de Dib, une
chambre d’amis était réservée à la poésie, et la poésie ne cessa de
l’accompagner comme son ombre.
Malgré certaines tentatives absurdes d’éradication préconisées après
l’indépendance, la littérature en langue française de l’Algérie s’intègre
pleinement à son héritage, qu’on le veuille ou non. Elle n’a cessé de germer et de
s’épanouir : on ne citera, parmi tant d’autres, et pour s’en tenir au domaine
de la poésie, que les noms de Jean Amrouche, Kateb Yacine, Rabah Belamri,
Jean Sénac, Jamel Eddine Bencheikh, Tahar Djaout, et Mohammed Dib,
enfin, pour mesurer l’importance du legs, enrichi de ses dédoublements et
de ses migrations.22 Charles Dobzynski
Retour en poésie
Mohammed Dib a vécu en France durant plusieurs décennies, tant et si bien
que l’expérience de l’exil, sans devoir être oubliée, a fini par appartenir au
passé. L’originalité de Dib consiste notamment à n’avoir jamais rien renié de
ses origines. Mais il est devenu maître et orfèvre à part entière ès langue
française. Maîtrise obtenue, bien avant la nationalité, par la conquête de l’esprit,
l’épanouissement des dons dans l’écriture, une fusion que l’on a vu porter
ses fruits ailleurs, avec Conrad et Nabokov pour m’en tenir à ces exemples
de déracinés en refloraison.
Mohammed Dib quand il nous revient, nous revient en poète, ce qui n’a
rien d’exceptionnel pour ce romancier au registre si diversifié. Mais il jette
sur le tapis deux cartes majeures, avec la réédition de son premier recueil
1 2en France, Ombre gardienne et le tout dernier en date L. A. Trip qu’il ne
faut surtout pas confondre avec un morceau de triperie, et qui désigne tout
bonnement un voyage à Los Angeles, fameuse cité de la côte ouest des U.S.A.
Le volume arbore l’enseigne de « roman » : c’est à voir, et nous le verrons.
L’œuvre proprement romanesque de Mohammed Dib est considérable,
de3 4puis La grande maison en 1952, jusqu’à Comme un bruit d’abeilles, en 2001 et
la réédition de Le sommeil d’Ève, il ajoute à ce train un wagon de cœur, plutôt
qu’un wagon de queue, qui a pour rails des vers. Parmi les grands écrivains
de son temps, Dib est de ceux qui aiment nous surprendre et sans doute se
surprendre eux-mêmes en outrepassant l’image que nous avons d’eux.
Une étrange annonce
Mohammed Dib nous surprend. C’est vrai. Même si je ne suis pas persuadé
qu’il nous convainc. Il ne s’agit pourtant ni d’un jeu, ni d’un tour de
passepasse, mais d’un changement de stratégie. Démonstration que la poésie est
partout, là-même où on ne l’attend pas. Mohammed Dib nous revient donc
en poésie, par la narration, le vers et la strophe, comme si sourdement le
besoin de chanson accompagnait ses pas dans l’inconnu. S’agit-il d’un retour
aux sources ? Nullement. Il faut pour le comprendre relire Ombre gardienne,
le recueil comporte une belle préface d’Aragon qui nous montre que pour
1. Gallimard, 1961. Éditions de la Différence 2003.
2. Éd. de la Différence. Édition bilingue anglaise : Green Integer Books, Los Angeles,
California, 2003.
3. Éd. du Seuil.
4. Albin Michel, 2001.Un four à brûler le réel : Poètes du Monde 23
l’auteur le poème n’est pas un chemin occasionnel. Il cite quelques vers qui
n’ont rien perdu, me semble-t-il, de leurs résonance prémonitoire :
Les mots que je porte
Sur la langue sont
Une étrange annonce
Étrange annonce, en effet. Annonce de l’étrange pour celui qui se voyait
encore en étranger, en étrange pays d’exil, malgré tous les charmes trompeurs
de Paris, qu’il évoquait alors comme une « capitale de la douleur » sur le ton
de la nostalgie ou du déchirement. Ses accents semblaient ressusciter parfois
ceux de Baudelaire, Desnos ou Nerval :
Soirs tendres de Paris, que vous m’êtes amers ;
Pour l’exilé, Paris obscur c’est un enfer….
Ou encore :
Le regard qu’on lui jette éloigne l’étranger
Alexandrins, sonnets, réminiscences littéraires qui nous portaient « Des
ombres de Nerval aux clartés de Nezval », le poète se grisait encore de l’ancien
jeu des vers, inévitable tribut rendu à la langue mère de l’éducation, et sous
l’emprise de son orchestration. Cependant, un autre langage se faisait jour
dans le même livre, simultanément, un langage délivré du corset des cadences
apprises, et dont la nudité, l’âpreté, étaient l’annonce étrange d’une prosodie
à naître, qui recevrait pour la rigueur leçon de Mallarmé. Poésie qui exclut
le circonstanciel, au sens le plus commun. La poésie de Dib n’en deviendra
pas moins, dans la durée, un signe d’intelligence avec l’essentiel, qu’il soit de
l’ordre intime ou de l’ordre universel. Consciente du fait que la vie à écrire
exige l’ombre comme un manteau protecteur :
Je rêve qu’une ombre m’embrasse
Et la vie me devient légère
… / …
Vous venez de l’ombre
Vous buvez tout le jour.
Ombre gardienne : pas seulement un masque, mais un refuge pour
l’étranger, dont soudain l’identité se trouve privée de domicile fixe.
Mohammed Dib quant à lui n’a cessé d’édifier son identité d’écrivain,
en accentuant son souci de rigueur formelle, de décantation, depuis Omneros
(1975) jusqu’à l’Enfant-jazz (prix Mallarmé 1998) et Le cœur insulaire (2000) où
la tension vers l’extrême limpidité cristallise la lumière et possède le tranchant
du diamant.24 Charles Dobzynski
Subvertir les modèles
La tentation est ancienne : se renouveler consiste souvent à subvertir les
modèles, y compris ceux que l’on a créés, détourner les genres ou contourner
leurs balises, défier ou dévier les normes. On décloisonne. On déboulonne,
au risque de déboussoler. On occupe hardiment les zones limitrophes de la
poésie et de la prose. Cette quête d’une fusion, prose et poésie, il lui arrive
de générer la confusion, car les formes ont leurs lois, leurs contraintes, leur
logique. Il existe une ancienne tradition du roman en vers, de Pouchkine à
Lamartine et Queneau. Il se trouve que cette recherche connaît un regain
d’expérimentation chez quelques poètes et romanciers. C’est ainsi que l’Israélien
5Amos Oz publiait il y a quelques années Seule la mer un magnifique roman
en vers et versets où l’influence biblique était patente, mais n’en constituait
pas moins la réussite brillante d’une modernité qui ne se donnait pas pour
avant-gardiste.
Mohammed Dib nous propose aujourd’hui à son tour un roman en
vers, découpé en scènes qui dépassent rarement une page : L. A. Trip. Le
titre fait sursauter : le poète céderait-il lui aussi à l’anglo — ou plutôt
l’américanomanie — ambiante ? L. A. : idiomatisme abréviatif pour Los Angeles.
Bon. Admettons cette coquetterie, si c’en est une, ou cette manière brutale
d’accrocher dès le départ une enseigne au néon pour signifier l’ailleurs,
éclairer brutalement les «choses américaines », nous entraîner d’un bond dans
ce qu’il nomme « l’invisible city » parce que l’extension de cette mégapole,
agglomérat de divers villages et secteurs (dont Hollywood) défie la précision
urbaine et géographique. Trop immense, la ville devient invisible, se confond
avec ses méandres et son environnement. Mohammed Dib, au cours de ses
pérégrinations, nous laisse percevoir cette terrifiante et kafkaïenne mobilité
du territoire. Il ne décrit pratiquement jamais des sites, mais cite des rues, des
objets, des êtres entrevus, rencontrés. Il traverse les rues comme il traverse le
langage, à toute vitesse, sillonnant l’ordinaire des vies, la banalité, la trivialité,
faisant usage à l’occasion de l’anglais ou de l’argot.
Dans cette optique particulière, il a évacué à peu près tous les ingrédients
habituels et constitutifs du roman : intrigue, fil conducteur (au sens habituel),
suspense ou dramatisation. Les personnages sont esquissés, le plus souvent
fugaces, semi fantomatiques. Pourtant, rien de moins abstrait ou cérébral que
les découpages, les rebonds, les chassés-croisés pratiqués par l’auteur. Chaque
séquence est aiguisée par le concret, nourrie de détails kaléidoscopiques.
5. Gallimard, 2002.Un four à brûler le réel : Poètes du Monde 25
Il y a quelque chose de spontané, de primesautier, dans cette démarche
hagarde qui nous happe à l’improviste, et sans cesse pratique le détour,
l’élision et l’allusion. Les mots les plus simples, les plus clairs, s’agglutinent en
figures fuyantes, parfois obscures. Il faut vivre au mot le mot comme on vit au
jour le jour. Qu’est-ce que nous raconte le poète ? Une histoire, affirme-t-il,
une vue plus ou moins fictive de son séjour à L. A., de ses découvertes,
interrogations, amitiés ou passions, en particulier une certaine Jessa, apparition
récurrente, troublante et énigmatique. Le romanesque naît de ce personnage
sensuel mais presque indéfinissable :
Jessa m’enveloppait d’elle
Les cheveux le parfum la voix
Le guidon épousait sa forme
Une histoire ? Oui :
C’est mon histoire, dit-il
que j’ai voulu raconter
Une histoire tout entière contenue dans la scansion et l’imprévisible du
poème, soigneusement élagué de métaphores.
L’avenir du roman
En dépit de ses crues saisonnières, de son débit industriel, le roman est en
baisse. Le roman est en crise. Victime de la médiocrité. Souvent trop
encombré de fadaises, ivre de boissons frelatées et de thèmes stéréotypés. Mais il se
peut que le roman ait tout de même pour avenir la poésie…
C’est ce qu’on est tenté de croire, à lire L. A. qui échappe à la linéarité,
se compose et recompose comme un puzzle du regard et de la mémoire, hanté
par une présence obsédante, une nostalgie de « rhapsody in blue ». Ce qui
régit le texte, c’est en définitive sa dominante de poésie qui parcourt une prose
qui n’a nul besoin de faire usage du « cut-up », une prose du langage parlé, du
journal ou de la radio, et à l’occasion de l’argot des rues. Cette histoire ainsi
condensée, miniaturisée n’est point couleur de muraille, mais teintée d’un
mystère qui lui va comme un gant. Le narrateur erre, somnambule, glissant
comme Judex sur les toits de ses phrases. Et cette polyphonie de digressions
est ponctuée des pointes d’un humour qui radiographie la réalité :
Sa solitude vient d’eux tous
Qui ne vivent comme ils le font
Qu’avec leur portable en main
Ici encore, comme jadis à Paris, le visiteur, l’observateur ou l’exilé est un
étranger qui n’a de passeport que l’ombre par laquelle on accède à la lucidité :26 Charles Dobzynski
Nouveau monde si nouveau
Qu’on ne sait si on l’aime
Mais où, si ça vous arrive
Il vous sied d’être humain
Le parti pris de prosaïsme n’évite pas les platitudes ou les lieux
communs, qui font partie intégrante de la trame, de la topologie de cette « ville
invisible » parcourue en tous sens, au fil d’une quête, peut-être d’une réponse
au vertige et à l’évanescence de l’amour, d’une redéfinition du sens de la
beauté :
Une vue loin sur la beauté
Si elle existe aujourd’hui
Qui devrait exister demain
Construire une beauté différente, à partir d’un hallucinant et illusoire
paysage urbain. Construire dans le langage une « ville invisible », c’est-à-dire,
y faire surgir de l’invisible, de l’indicible et du non-dit. L. A., une ville dont
le nom familier n’est plus qu’une équation ou un sigle initiatique, un nom
« ailé » comme celui des mauvais anges, voilà ce que le poète admirablement
a capté par une novation radicale.
Je ne suis pas tout à fait persuadé que l’on puisse appeler roman cette
fragmentation de la prose, cette versification un peu passe-partout. Chaque
modèle a ses impératifs : celui-ci souffre encore d’être expérimental, quelque
peu hybride. Ce n’est pourtant un clone ni de roman ni de poème, mais une
œuvre qui possède son achèvement, sa résonance. Le poète a vécu cette
aventure comme il le dit « en état d’inspiration » et elle forme au bout du compte,
dans son mouvement singulier, l’ellipse sans fin d’une comète du langage.Jean Sénac (1926-1973)
La passion de l’Algérie
L’amour du pays, dans la langue du colonisateur
ean Sénac aima son pays, l’Algérie, et son peuple, à en crever. Pour lui Jdire son amour, comme pour dire tout l’amour qui le poignait, il inventa
en poésie un langage de feu et de sang. Il n’écrivait pas dans la langue du
colonisé, l’arabe, mais dans celle du colonisateur, pour intenter son procès
contre celui-ci. Qu’importe : l’amour a le privilège de briser les barrières,
d’abattre les tabous, d’ouvrir un gué à l’incommunicable.
Entre 1958 et 1960, j’ai rencontré à de nombreuses reprises Jean Sénac
dans mon appartement parisien, où il venait s’installer pour de longues
conversations, et nous avons lié d’emblée une forte amitié. Il avait la dégaine
d’un apôtre un peu voyou, barbe de rabbin ou de rapin, large front dégarni à
l’orée d’une calvitie, des yeux où la lumière se faisait véhémente, comme dans
sa parole, propulsée par une vague de fond intérieure. Chrétien sans église,
âme défroquée, il manifestait une foi de première urgence et de première
nécessité pour l’Algérie, patrie fondatrice, à l’heure la plus sinistre de la guerre
sans nom menée contre elle et de la répression systématique. Il n’était habité
que par cette terre de violence et de soleil. Engagement inconditionnel dans
une cause à ses yeux sacrée, avec pour seule perspective acceptable,
l’indépendance. Poète engagé, certes, corps et âme, mais aussi poète langagé, pour
qui la création ne se dissociait pas de l’action, et la nation s’inventait à chaque
instant dans la passion des mots.
Dans sa poésie aimantée, militante — Le Soleil sous les armes, Matinale
de mon peuple, Citoyens de beauté — il retrouva d’instinct les accents et la
fougue des poètes de la Résistance :
Mon peuple est dans la souffrance et il n’a pas de pain
Mon peuple est aliéné, torturé, bombardé,
Les Maîtres du Sarment jubilent
Les cendres sont un engrais subversif, dit le chef.28 Charles Dobzynski
Mais sous ces cendres-là, c’est un brasier qui couvait en lui. Je
n’ignorais rien de sa détermination, mais ce n’est que plus tard que j’ai appris son
combat clandestin dans les rangs du F.L.N. en France. C’est que sa poésie, à
première vue, était douée de séduction. On n’en voyait que la partie émergée,
6scintillante de cette aura qu’avait apporté à son premier livre, Poèmes , le
parrainage d’Albert Camus et de René Char. L’ouvrage, en 1954, malgré le
peu d’attention qui lui fut accordé — la mienne fut immédiate et sans
réticence — révélait un talent vigoureux et original où se discernaient encore de
multiples influences : Artaud, Éluard, Tzara, Char… L’Algérie n’y régnait
alors que par un certain degré de luminosité, des paysages, des références.
L’écriture ne jouait pas, comme elle le fera par la suite, de tous les registres, y
compris un vers métrique et rimé à tonalité nervalienne, rimbaldienne, mais
tendait vers l’acuité, la transparence, une simplicité qui n’excluait pas le choc
cinglant des images :
Cet homme portait son enfance
sur son visage comme un bestiaire
La construction d’une Algérie nouvelle
Albert Camus allait rester pendant des années le père tutélaire de Jean
Sénac — qui n’avait pas connu le sien — jusqu’à la brutale rupture de 1958, due
à l’irrémédiable divergence politique. Sénac attendait de l’auteur de L’homme
révolté qu’il prît une position sans ambiguïté sur la guerre d’Algérie et la lutte
pour l’indépendance. Il n’en fut rien, on le sait, Camus récusait sans appel ce
qu’il considérait comme un terrorisme. Camus, avec une affectueuse ironie,
surnommait Sénac « mon petit égorgeur ». Mais il arriva que celui-ci traita
de « lâche », dit-on, ce père qu’il lui fallait tuer. L’amitié avec René Char qui,
lui, n’était pas né en Algérie, ne subit en revanche aucune éclipse.
Toute son œuvre, Sénac l’a forgée en langue française, mais elle est
profondément imprégnée d’algérianité. Aussi algérienne, cette poésie, que
celle de Gaston Miron est québécoise. Il faudra bien se faire une raison de ce
paradoxe, caractéristique d’une époque où, sur le terreau du colonialisme,
sont nées et se sont épanouies des littératures bilingues. De la littérature
algérienne, on ne saurait expulser sa composante en langue française sans
réduire et gravement mutiler l’ensemble.
Cependant, si représentative qu’elle soit de l’essor d’une nation
algérienne potentiellement pluriethnique, l’œuvre de Sénac — comme aussi celle
d’un Henri Kréa — est restée méconnue ou marginale sans son pays natal. Il
6. Gallimard.Un four à brûler le réel : Poètes du Monde 29
ne le rejoignit qu’en 1962, après huit années d’exil, afin d’y célébrer une
Révolution en laquelle il voyait le surgissement d’une société plus juste et d’une vie
nouvelle. Cette renaissance tous azimuts, à la fois politique et spirituelle, il la
symbolisa un jour par une métaphore devenue fameuse, saluant la serveuse
d’un café par le mythique « Tu es belle comme un comité de gestion ! ». Cri
d’amour authentique à la consonance joyeusement titiste, par lequel Sénac
dans le frémissement de l’utopie voulait se situer dans la lignée de Maïakovski,
César Vallejo, Nâzim Hikmet, ces poètes qu’il admirait tant.
Au cours de cette période d’enthousiasme, d’euphorie, d’active
contribution à la construction d’une Algérie nouvelle, Sénac devint un proche du
pouvoir — ami de Ben Bella, ce qui plus tard lui valut « l’inimitié » et la
suspicion ! — animateur de la vie intellectuelle dans toutes sortes de
manifestations, fondateur d’une revue, Novembre, soutien sans faille donné à la
jeune poésie, émission-pilote à la radio (Poésie sur tous les fronts), publication
de son anthologie Les Poètes d’Algérie.
Avec le nouveau régime instauré par Houari Boumediène qui ne tarda
pas à prêcher l’arabisation à outrance, Sénac peu à peu prit ses distances,
s’installa dans l’écart, la solitude, fustigeant à l’occasion la nouvelle
bureaucratie. Il est vrai que son anticonformisme — notamment l’affirmation et
l’expression assumée de son homosexualité — ne pouvait trouver
l’assentiment d’un régime rigoriste, subordonné à l’islamisme sur le plan des mœurs
et qui ne tenait plus les promesses de la Révolution. Qui plus est, pour Sénac
(né en 1926 à Béni-Saf sur le sol algérien) l’acquisition de la citoyenneté était
devenue une humiliante course d’obstacles. Enfin, l’hostilité circonstancielle
de certains confrères et amis qui lui déniaient la qualité d’écrivain algérien
parce qu’il n’était pas arabe et n’écrivait pas en arabe, rendait encore plus
aléatoire la totale fusion avec son peuple, tant espérée par le poète.
En quête de sa propre vérité
Jean Sénac a été assassiné à Alger en 1973, dans de troubles conditions qui
n’ont jamais été élucidées, malgré la condamnation d’un meurtrier. Crime
crapuleux ? Crime politique ? On n’en connaîtra probablement jamais la nature
exacte et le rapprochement s’impose, irrésistible, avec la mort tragique, deux
ans plus tard, sur une plage d’Ostie du grand poète et cinéaste, Pier Paolo
Pasolini. Les composantes du faits-divers et de la machination politique sont
là aussi étroitement imbriquées.
7René de Ceccatty, dans sa préface aux Œuvres poétiques , a raison
d’écrire : « Ils étaient devenus tous deux dérangeants ». Seuls les poètes qui
7. Actes Sud.30 Charles Dobzynski
ne dérangent rien ne courent aucun risque. Déranger vous rend étranger. Dans
sa poésie même, au confluent de la modernité et des traditions, Jean Sénac fut
un poète hors norme, insituable, cohérent mais inégal dans son tumulte, sa
profusion, inlassablement en quête de sa propre vérité, en quête du nouveau
et du renouveau, en quête de l’impossible, dans la vie comme dans les mots.
Il y a chez lui, dans tous ses écrits, une irruption quasi géophysique du sens
poétique. Une énergie volcanique en mouvement, en transformation. Le verbe
ne se contente ni de dire ni d’illustrer : c’est une cascade, une cantate, une
syncope, une éruption de la pensée. De ce foisonnement, parfois incontrôlé, il
résulte, c’est indéniable, un certain verbalisme, parfois un maniérisme. Le défi
au bon goût, la gifle assenée au « goût public », le penchant à la provocation
aboutissent parfois non à des alchimies mais à des métissages hasardeux du
politique et du sexuel, du slogan utilisé comme un collage et de la fuite en
avant métaphysique. Les mots s’agrègent en grappes d’éclats, de sensations. Ils
sont raisins plus que raisons de l’écriture, saturés de soleil et d’alcool. Poésie
substantive, nutritive : pourtant, Jean Sénac ne se sera jamais suffisamment
méfié des mélanges détonants ou douteux, de la rhétorique et des laisser-aller
de l’articulation. À ce langage en général si délié, puissant, porté à la crête de
lui-même, il arrive de s’incruster dans la cavité platonicienne de l’hermétisme.
L’exaltation des « corpoèmes »
Même si ses poèmes militants ne sont pas forcément les plus convaincants,
Jean Sénac aura chanté comme personne l’Algérie des blessures, des
sacrifices, de la douloureuse et héroïque délivrance. Dans ce qu’il nomme ses
« corpoèmes » — désignation employée de préférence à recueil —, il n’a cessé
d’exalter aussi la sensualité, les élans du corps, l’amour charnel, l’amour des
garçons, un désir d’abord informulable mais fiévreux. Ses poèmes érotiques,
qui ne sont dans la veine ni de Whitman ni de Genet, ni de William Cliff qu’il
a précédé, sont étonnants, irradiés de mystère, de bonheur ou de désespoir,
quand ils ne sont pas déchirants, lacérés d’inquiétude.
Considérer Sénac comme un « poète maudit » serait un contresens,
d’abord parce qu’il n’y a plus de poètes maudits, mais des poèmes mal
admis ou mal aimés. Les raisons de vivre de Sénac — comme celles de
Pasolini — s’avèrent peu conciliables avec une société restrictive, ultra-machiste,
où elles apparaissent comme une exception, pour ne pas dire une infraction
à l’ordre biblique…
Avec le temps s’opère une vaste décantation de l’histoire. S’évacuent les
non-dits, les préjugés attardés, les calomnies, les appréciations biaisées. Bien
qu’elle ne nous soit apparue jusqu’à présent que morcelée, peu accessible,
l’œuvre de Jean Sénac prend enfin sa juste dimension — une des plus hautes Un four à brûler le réel : Poètes du Monde 31
de l’Algérie contemporaine — grâce à deux publications capitales : Œuvres
poétiques, un volume monumental de 800 pages, flanqué de remarquables
commentaires de René de Ceccatty et Hamid Nacer-Khodja et Jean Sénac,
8pour une terre possible , autre ouvrage substantiel, réalisé sous la direction de
deux proches du poète, Jacques Miel et Jean de Maisonseul, accompagné d’un
excellent appareil critique et biographique dû au même Nacer-Khodja qui
9s’avère un des meilleurs connaisseurs et subtil exégète de Sénac .
On ne saura sans doute pas tout sur Jean Sénac, des textes restent encore
à découvrir. Mais l’essentiel y est. Quelle aventure d’ailleurs que cette
reconstitution minutieuse des textes publiés de façon fragmentaire ou éparpillés
dans des éditions introuvables !
Dans le second volume, Pour une terre possible, on trouve, outre des
poèmes inédits, des textes fondamentaux : correspondance avec Camus et
Char, témoignages divers, passionnants écrits politiques. Qu’on les relise sous
l’angle de l’actualité algérienne, on mesurera sur bien des questions la
clairvoyance de Jean Sénac, au-delà des données immédiates de l’époque. Non
moins significatives et intéressantes les critiques littéraires et les critiques d’art
du poète attestent un esprit vigilant, attisé par la curiosité et en même temps
le goût de la découverte dans tous les secteurs de l’écriture et de l’esthétique
où Sénac s’attache à mettre en valeur la spécificité algérienne.
Ainsi, c’est tout le parcours humain et créatif de Jean Sénac, dans ses
méandres et sa complexité qui se trouve balisé, placé sous un éclairage
indispensable. Le poète note « sur un galet de la Drôme » en 1961 :
J’écris j’écris j’écris pour qu’en nous le mensonge
s’effondre et fasse nette une place à nos songes.
En vers libres, métriques, ou en prose, toute la démarche de Jean Sénac
est fondée sur cette exigence de vérité vis-à-vis de soi-même et du monde. Son
lyrisme qui éclate dans cette formule « Je demeure fidèle à l’éblouissement »
y aura puisé ses éclats les plus fulgurants et ses traces les plus durables.
8. Éditions Marsa.
9. On lira aussi avec intérêt le livre de Jamel-Eddine Bencheikh et Christine
ChauletAchour : Jean Sénac, clandestin des deux rives (Éd. Séguier, 1999).Tunisie
Abdelwahab Meddeb (1946)
Un parcours initiatique
e dernier en date des écrits d’Abdelwahab Meddeb dont l’Œuvre est vaste Let multiforme, on ne s’étonnera pas qu’il ait pris pour sujet le séisme
révolutionnaire qui s’est produit en Tunisie en janvier 2011. Il se devait évidemment
de nous proposer une description et une analyse de ce phénomène historique
qui concerne directement non seulement le poète mais l’exégète et le penseur
dont on a pu remarquer la présence médiatique soutenue et les prises de
parole généralement très pertinentes, dans tous les débats soulevés par l’Islam
1et le monde arabe. Printemps de Tunis, la métamorphose de l’histoire se situe
ainsi au centre des espoirs, des interrogations et des contradictions soulevées
par ces événements exceptionnels qu’un Tunisien était plus à même de
comprendre et d’interpréter que n’importe quel autre commentateur.
Cependant, je m’en tiendrai ici au poète d’origine tunisienne depuis
longtemps résidant dans l’hexagone. Simultanément publiés, deux livres
2de poésie, l’un en vers l’autre en prose , marquent la place singulière prise
d’emblée par Abdelwahab Meddeb, lequel par sa prosodie comme par sa
pensée établit une passerelle aérienne entre la tradition la plus ancienne (le
soufisme) et l’invention la plus moderne du langage. Ce qui unit l’ensemble et
l’irradie est cette qualité de lumière méditerranéenne grâce à laquelle « rendre
1. Albin Michel, 2011.
2. Tombeau d’Ibn Arabi, illustrations d’Antonio de Saura. Les 99 stations de Yale,
dessins de Mehdi Qotbi (Fata Morgana).34 Charles Dobzynski
un sens plus pur aux mots de la tribu » participe moins d’une alchimie que
d’une morale élémentaire. Le poème en prose de Meddeb, Tombeau d’Ibn
Arabi avait déjà paru fragmentairement. Il prend racine dans le récit indirect,
la légende, les souvenirs que la sensualité transfigure : « La vision apporte des
odeurs blanches, qui renvoient les formes et les enveloppent d’alfa, au pied
d’un arbre dont je cueille les fruits sans les manger… ». S’effectue ainsi un
superbe maillage impressionniste, toile arachnéenne d’un esprit qui capte tous
les indices du vivant, gestes, visages, présences féminines et figures animales,
entrecroisements du vécu et de l’imaginé…
Un patchwork, sans doute, mais qui ne laisse entrevoir ni les coutures
ni les ourlets. Les 99 stations de Yale me séduisent plus encore par leur
dispositif formel, une suite de tercets, limpides et mystérieux, dont chacun se
« concentre à saisir le point de vérité qui scintille sur la ligne tracée le long
de mon errance ». Il explique ainsi ce système de « stations » : « pause qui
réclame la veille dans la rectitude de la station debout pareille à la surrection
d’un totem de pierre sur l’écorce de la terre ». Qu’on n’en déduise pas trop
vite une démarche abstraite ou purement philosophique. Certes, ce parcours
einitiatique se réfère au soufisme, à Niffari (X siècle), Ibn Arabi (mort en
1240) mais aussi aux Tawasîn d’Hallaj (mort en 922). Or le nécessaire substrat
mystique de cette expérience spirituelle se résume, en nous éberluant, à une
traversée du quotidien le plus concret, le plus trivial, événementiel, qui prend
intensité de ce que les mots ne font que suggérer : « Dans le halo de l’enseigne
néon / le Noir hurle les flics l’enchaînent / l’étudiant blond a le visage en
sang […] Il s’essuie avec une serviette noire / qui méconnaît le mal ignore le
bien / au feu le cœur fond les mains s’abîment… ». Ainsi, par un entrelacs de
transitions ce qui est dit, plus ou moins allusivement, enfonce un coin dans
la réalité, en révèle les plissements ou les fêlures secrètes. Cette manière de
procéder par le proverbial, ou l’adage détourné, qui est sienne, Meddeb la
pratique avec une sûreté sans ostentation, mais qui va droit au but.Amina Saïd (1953)
La luminosité orientale
ée à Tunis d’un père tunisien et d’une mère dauphinoise, elle vit en NFrance depuis 1978. Traductrice, journaliste — elle a collaboré à Jeune
Afrique — une brassée de recueils lui ont valu la notoriété et des prix :
Malrieu, Charles Vildrac. Son travail fait preuve d’une belle cohérence. On y a
remarqué notamment Les saisons d’Aden (Al Manar, 2001) et La douleur des
seuils (la Différence, 2002). Elle conduit l’écriture non comme un cheval au
galop mais comme une source. Une source vive, foisonnante, frissonnante,
irisée de reflets subtils, précieux, voire sophistiqués. Elle évoque L’absence
3inachevée , alors que la dominante de son livre est plutôt, par son allure, une
présence en construction, en évolution, associée au parcours universel qu’elle
s’est tracée et où elle s’inscrit en quête du non-dit de soi : « Nous possédons
chacun / notre propre temps /// ici et maintenant notre histoire s’écrit / le
non-dit de soi / à l’autre bout du monde / d’autres histoires : d’autres
nondits ». Or le monde qu’elle sillonne et nous invite à découvrir sur ses pas est
une mosaïque en clair-obscur et en mouvement de créatures vivantes, de
paysages, de sensations dont elle agite sous nos yeux le kaléidoscope. Il y a
quelque chose de Cendrars — celui de Kodak — dans ce cheminement, cette
observation obsédante et multiforme, où le regard et plus encore la conscience
du monde tour à tour s’enchante et se désenchante. Le labyrinthe de la vue
enchaîne dans ses méandres l’Afrique et l’Europe, Durban et Manille, l’Écosse
et le Japon.
Être poète femme, n’est pas sa singularité, mais elle incarne à merveille le
degré d’émancipation que la femme a obtenu dans son pays depuis l’époque
du président Bourguiba. Une liberté qui reste cependant menacée ou fragilisée
par un retour possible, après la Révolution de 2011, de l’intégrisme islamiste.
3. Éd. de la Différence, 2009.36 Charles Dobzynski
Le parcours d’Amina Saïd, qui ne doit rien au hasard, est exempt des
clichés du guide touristique ou du pèlerinage qui permettraient à l’absence
de s’affranchir de relais en relais. La trajectoire du poète met en lumière des
facettes enfouies du réel, le sort des personnes déplacées, les desplazados, par
exemple, à Medellin, où « la terre est à ceux qui l’accaparent / par le sang
la terreur et les armes ». Le poète n’est aucunement un témoin innocent, un
otage du hasard, ni un reporter qui se cantonnerait à valoriser des notes de
voyage. Elle sait, Amina Saïd, que « chaque terre est notre terre et une autre
terre ». Dès lors, ce qui émerge de la terre multiple, c’est toujours l’autre, la
différence, c’est toujours un commencement : « oublions que le temps achève
en nous / et parlons de commencement ».
Le raffinement d’écriture, chez Amina Saïd, possède, affranchi de tout
exotisme, une luminosité orientale. Celle que l’on trouve notamment chez
Adonis. Et tout le livre baigne dans cette aura qui n’est pas l’outre-monde,
mais le monde tangible, celui de chaque jour, dans sa malléabilité et sa
complexité.Moncef Ouhaibi (1949)
La voix des indignés et des révoltés
ne plaquette, pas plus grande que la paume d’une main. Et de ce carré de Upapier, mini livre de poche, une grande voix s’élève, comme le génie qui
4surgit de la lampe d’Aladin. La plaquette s’intitule Que toute chose se taise
et cette dénomination est une antiphrase car elle n’appelle pas au mutisme,
mais tout au contraire, elle invite à la riposte des indignés et des bâillonnés.
Avec le langage direct, qu’elle allume et met en jeu, tout s’attache à parler, à
crier, à chanter, et c’est la Tunisie toute neuve du printemps arabe qui dès les
premières lignes déchire le rideau du despotisme et de l’obscurantisme. Le
premier texte est très explicitement daté « Exercice d’écriture du vendredi 14
janvier 2011 ». Il saute aussitôt à l’esprit que c’est une journée historique, celle
où s’immola par le feu le jeune étudiant-colporteur Bouazizi, ce qui donna le
signal de la révolution, et déclencha la traînée de poudre qui ne tarda pas à
embraser le Maghreb, la Libye, l’Égypte puis la Syrie.
Moncef Ouhaibi est né à Kairouan, ville sainte. Professeur de langue et
de littérature arabe à l’Université, il a publié en arabe et en français et compte
à son actif plusieurs œuvres de poésie lorsque à Sfax, en mai 2011, au cours
d’un meeting il donne lecture de ce poème manifeste qui le situe d’emblée
en tête du mouvement de libération où la parole enfin désentravée allait
jouer un rôle primordial. Et la parole, suivant de grands exemples — celui
de Mahmoud Darwich, entre autres, auquel se réfère Ouhaibi, mais aussi de
Yannis Ritsos — prend les accents d’un implacable verdict :
Mais si, écoutez bien
C’est le bruit de ses bottes
Le despote
Qui s’enfuit
Qui part
4. Éditions Bruno Doucey, 2011.38 Charles Dobzynski
En hâte
Qui traîne ses pas lourdement
Vers l’endroit où
Il s’endormira
Dans un cadavre vide.
On pourrait croire que, porté par la circonstance, le poète y puise,
argumente et cimente ses mots, éveillant les mânes du Hugo des Châtiments ou de
l’Aragon de La Diane française. Ce ne sont pas des antécédents illégitimes, à
condition de ne point s’en tenir à leur exemple trop classique. Il est vrai que la
tonalité du langage de Ouhaibi est celle d’un discours polémique, ou
conversationnel, et qu’il ne s’exonère pas, dès lors, d’une certaine rhétorique, avec
un penchant vers l’emphase. Cependant, il faut admettre qu’en l’occurrence
le souci du raffinement esthétique n’est guère de mise. La poésie qui cherche
à dire vrai et à restaurer la vérité dans sa dimension la plus commune, peut et
doit user des moyens lyriques et métaphoriques qui sont à la portée de tous, à
la portée d’un peuple trop longtemps muselé et anesthésié par la propagande
d’un régime non seulement corrompu mais qui n’a pratiquement laissé aucune
chance d’expression à la culture.
Plusieurs des textes de ce recueil ont été traduits de l’arabe par un autre
poète tunisien de grand talent, Tahar Bekri, dont l’œuvre bénéficie déjà en
France d’une large réputation. Ce que l’on constate, chez Ouhaibi, c’est une
récurrence habituelle dans la poésie arabe : le sens inné de la narration et l’art
oratoire de la fable. En rendant hommage au poète Palestinien Mahmoud
Darwich, il met en valeur la philosophie ou la visée éthique qui commande
sa démarche : le rejet de tout intégrisme islamiste, mais aussi la tolérance et le
respect à l’endroit des autres orientations religieuses, même si, pour sa part,
il fait profession d’athéisme :
« L’immortalité de l’âme », chez les êtres humains, ne
signifie rien pour elles
comme l’animal
les fleurs constituent un univers sans Dieu !
Inscrite au cœur des bouleversements de l’époque, il est évident que cette
poésie ne pourrait s’en détacher sans perdre l’essentiel de son dynamisme. Il
emprunte le chemin des orchidées, celui des incertitudes, des dangers, des
drames, passant de Bouddha à l’Amazonie, pour déboucher sur le chaos et
des images de l’apocalypse contemporaine dont le désastre de la guerre d’Irak
devient le paradigme :
Bagdad :
Un mélange de caractères lithographiques,Un four à brûler le réel : Poètes du Monde 39
Baptême du feu,
cliquetis d’armes,
squelettes de voitures,
tablettes à la criée
Marchandises sur les trottoirs
Des Irakiens sur le chemin du fleuve, qui arrachent
les pierres de l’absence
Une à une...
Pour Moncef Ouhaibi, poète qui n’acceptera plus de se taire, la parole
poétique, comme il le répète en leitmotif est « Comme l’évidence du cristal
dans les choses ».Maroc
Mohammed Khaïr-Eddine (1941-1995),
Abdellatif Laâbi (1942),
Tahar Ben Jelloun (1944)
Les avant-coureurs du printemps arabe
u’est-ce que le Maroc à l’âge de plomb des années soixante où une nou-Qvelle génération de poètes surgit et se soulève comme une vague avec
la revue Souffles ? Qu’est ce pays des Maures, des Berbères, des Arabes qui
établirent à l’ère médiévale une éclatante civilisation jusque dans la péninsule
ibérique, à l’époque où l’absolutisme d’un despote bien mal éclairé, Hassan II,
n’hésite pas à faire tirer sur une foule d’enfants et de parents qui protestent
contre une réforme de l’enseignement jugée injuste ? Ce n’est pas une terre
de mission mais une terre d’insoumission. Une terre éventrée qui crie et par la
voix de ses poètes s’insurge, revendique un autre mode de vie que
l’asservissement et l’assentiment, une autre tenue que celle d’un colonialisme à peine
maquillé, rejette le joug d’une pauvreté stagnante, d’une humiliation instituée,
d’une médiocrité sans perspective, l’absence de ce pain quotidien nécessaire
à toute relation humaine qu’est la démocratie.
Le Maroc d’alors nourrit ses poètes de ciel bleu et de fureur noire,
d’une beauté qui aiguise les sens et d’une persistance dans la turpitude qui
les envenime. La parole s’enracine dans le tragique de la condition humaine.
Elle devient un ferment de la vérité et de la rébellion. Il arrive un moment où
ce ne sont pas seulement les hommes qui n’en peuvent plus de leur sort mais
les mots, eux-mêmes qui dans leur bouche, dans leurs mains se durcissent,