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Un homme d''esclavage

De
140 pages
Le très long cri nègre, que se lancent et se renvoient les abîmes de l'histoire, qui l'entend aujourd'hui ? Trois siècles d'esclavage ont vu près de onze millions d'Africains quitter de force la mère des Continents, pour être exploités dans les plantations et les mines du monde colonial. Le temps s'est-il bien envolé, jusqu'aux migrations d'aujourd'hui ? C'est la raison d'être de ce récit sur les vendanges de sang qui, dans les plantations de canne à sucre, de café, de thé, et de coton, firent la gloire et la fortune des Européens...
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Roland Tell

Un homme d’esclavage

Lettres
des
Caraïbes

Récit




































© L’Harmattan, 2013
5Ȭ7, rue de l’Ecole polytechnique, 75005 Paris

http://www.harmattan.fr
diffusion.harmattan@wanadoo.fr
harmattan1@wanadoo.fr
ISBN : 978Ȭ2Ȭ343Ȭ02331Ȭ1
EAN : 9782343023311

Un homme d’esclavage

Lettres des Caraïbes

Fondée par Maguy Albet, cette collection regroupe des
œuvres littéraires issues des îles des Caraïbes (Grandes
Antilles et Petites Antilles essentiellement). La collection
accueille des œuvres directement rédigées en langue
française ou des traductions.

Derniers titres parus :

Steve GADET, Un jour à la fois, 2013
Yollen LOSSEN, Le Fruit de la passion, 2013.
José ROBELOT, L’autre bord, 2013.
Joël ROY, PetitȬNoyau dans le courant du fleuve, 2013.
Roger EDMOND, Amer café, 2013.
Gérard CHRISTON, Le carnaval des Mamblos, 2013
Georges LENO, Chronique des lilas, 2012.
Raphaël CADDY, Les trois tanbou du vieux coolie, Tomes 2 et
3, 2012.
Germain SENSBRAS, « Mangé cochon » à Karukera, 2012.
Beaudelaine PIERRE, L’enfant qui voulait devenir président,
2012.







Ces dix derniers titres de la collection sont classés
par ordre chronologique en commençant par le plus récent.
La liste complète des parutions, avec une courte présentation
du contenu des ouvrages, peut être consultée
sur le site www.harmattan.fr

Roland Tell

Un homme d’esclavage

récit










L’Harmattan

Du même auteur

Herbes Folles, Poésie.
Editions Grassin, Paris, 1961

La pièce est jouée, Poème en vers.
Editions Grassin, Paris, 1965

Les prés ont assez bu, Récit.
Editions Grassin, Paris, 1966

Midi Cendres, Récit.
Editions de La Pensée Universelle, Paris, 1973

Procès d’un réprouvé, Roman.
Editions Présence Africaine, Paris, 1980

Meurtre d’âmes, Roman.
Editions Thélès, Paris, 2008





L’habitation La Soline avait une réputation des plus singuȬ
lières. Le Colon William Vautré semblait être pour tous
l’exemple individuel de la bonté faite homme. Par ces
temps d’esclavage, où partout ailleurs les lois d’humanité
étaient foulées aux pieds, il avait pour prétention de faire
le bonheur de ses nègres esclaves, qui, selon lui, donnaient
sens et profit à ses plantations de canne à sucre. Tout faire
donc pour qu’ils se sentent heureux dans ces circonstances
dramatiques de travail forcé !

Au sein de son vaste domaine, à la nature luxuriante,
Monsieur Vautré organisa au mieux l’existence partagée
de tous les habitants de La Soline. Avec l’assistance de son
Commandeur Baptiste, colosse noir, massif, haut de taille,
dont les bras et les jambes laissaient deviner une prodiȬ
gieuse puissance musculaire, il installa ses esclaves dans
des cases de bois, qu’il voulut en harmonie avec la nature
et la terre rouge de l’habitation. La beauté des formes et des
couleurs de la Rue Cases Nègres, avec ses constructions si
parfaitement semblables, dans le plus enchanteur des payȬ
sages naturels, lui semblait déjà une condition de bonheur
positif, dans leur situation de forçats du travail et de déraȬ
cinés. Car, en l’espèce, l’esclavage est quelque chose qui
doit se dépasser, quand, le soir venu, à l’heure du besoin
de soiȬmême, l’esclave aspire au calme et à la nostalgie du

passé. Obscure vient la nuit, qui lui facilitera les rêves les
plus fous !
A la tombée du jour, dans le bleu du soir, luiȬmême perȬ
ché sur une balustrade d’une des terrasses du bâtiment
principal, Monsieur Vautré contemplait le splendide panoȬ
rama qui s’offrait à sa vue, aussi loin que l’œil pouvait alȬ
ler, en éprouvant chaque fois la joie d’un esprit poétique,
pour l’œuvre accomplie, et pour tous ces arrangements
d’architecture, qu’il avait composés selon son propre désir.
En un sens plus profond, ce qui le séduisait le plus, c’était
la beauté nouvelle de la Rue Cases Nègres, s’épanouissant
comme la vie, loin des formes violentes du travail des planȬ
tations. Ce qui lui importait encore, c’était la rencontre ici
de l’esclave et de La Soline, par rapport, certes, non pas à
la liberté, mais à tout ce qui fait ici l’ornement de la vie de
l’esclave, qu’il entendait mettre en communion avec toutes
les choses de l’habitation – le lieu, la terre, les aspects.
Certes, l’esclave est descendu si bas, qu’il faut chercher à
animer en lui l’instinct de vie humaine, par l’efficacité soȬ
ciale retrouvée, dont le domaine est désormais le miroir.
Rien d’inhumain ici : l’esclave vit et travaille, sans châtiȬ
ment, dans une tranquillité et une harmonie avec la planȬ
tation, qui ne visent qu’à faire, de l’oubli du passé, sa vertu
cardinale.

Certes, une philosophie aussi généreuse restait au serȬ
vice du profit. C’est pourquoi, dans la Colonie, l’habitation
La Soline était plus que jamais poussée par une brise de
richesse. Elle se distinguait encore typiquement des autres
habitations, non seulement par un patrimoine et des resȬ
sources incomparables, mais encore par l’importance maȬ
jeure que Monsieur Vautré donnait aux conditions sociales
d’existence des esclaves.

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D’après les traits caractérisant La Soline, et faisant sa réȬ
putation, la Colonie tout entière se trouvait dans un état
d’effervescence et de passion, du fait que Monsieur Vautré
était en contradiction totale avec les pratiques courantes
concernant les esclaves. Une sourde agitation se manifesȬ
tait chez les Colons, qui se trouvaient ainsi confrontés à ce
qui leur paraissait d’abord un mystère – cette nouvelle idée
du nègre esclave, professée et assumée par ce dernier,
d’ailleurs toujours ordinairement accompagné de son
Commandeur Baptiste, de stature impressionnante. En efȬ
fet, toute l’apparence extérieure de ce dernier en imposait,
respirant la force tranquille, obstiné à protéger son maître
envers et contre tout. L’un n’allait pas sans l’autre, dans et
hors de l’habitation – le nègre se considérant de plus en
plus comme le protecteur de Monsieur Vautré, contre les
manœuvres des autres Colons, dont la fureur croissait de
jour en jour, du fait du système d’harmonisation mis en
place à La Soline.

Toute la vie coloniale se trouvait ainsi mise au supplice,
d’autant plus que celuiȬci, très influent ici, érigeait en moȬ
dèle les conditions d’existence au sein de son domaine –
conditions qu’il prétendait même imposer à la Colonie. En
effet, l’esclave n’avaitȬil pas partie liée avec l’habitation ?
Alors, à quoi bon le mettre dans des situations bestiales,
dont la porte était ouverte au marronnage, au suicide, à la
haine ? Il fallait le délivrer de la soumission par le fouet, la
torture, la misère, car ce qui comptait finalement, c’était
l’harmonisation d’existence au sein de l’habitation. La conȬ
quête de celleȬci, même par le travail forcé, suffisait pour
que l’esclave engage toute son énergie dans les plantations.
De la sorte, l’esclavage n’était pas, à ses yeux, une choseȬ

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enȬsoi séparée de la vie humaine de l’habitation, mais un
aspect, un élément de celleȬci, dans toute sa vastitude.

C’est pourquoi, faisant fi de toute prudence, William
Vautré décida d’intervenir à la plus proche séance du
Conseil Colonial. Face au gouverneur et aux autres colons,
depuis longtemps mis en garde contre le système d’harmoȬ
nisation de La Soline, il parla de la grande foi qu’il avait
dans le développement inéluctable de ses idées au sein de
la Colonie, en ce moment historique, où le droit donné à
l’esclave de se racheter, selon la mode usitée partout ailȬ
leurs, causait ici de vives discussions. Selon lui, leur preȬ
mier devoir était donc d’aider au processus par lequel, sans
rachat forcé, l’esclave se détermine luiȬmême à rester et à
vivre dans l’habitation, pour son accomplissement humain
et son existence sociale. « Créons à neuf un monde où les
nègres esclaves sont appelés à une vie nouvelle, plus harȬ
monieuse, en relation personnelle avec leurs maîtres ! »,
s’écriaȬtȬil avec cette grimace de combat qui le caractérisait,
chaque fois qu’il intervenait ici, au Conseil colonial, face à
ses pairs – œil froid, pensée avide, âme de boutiquiers.
L’heure est venue, continuaȬtȬil, « de bannir ces lois fatales
qui vous enchaînent et vous dominent, comme si vous
étiez vousȬmêmes des forçats du despotisme ! »

Un brouhaha innommable, où grouillent les injures, les
blasphèmes, puis une tempête de grands cris et de hurleȬ
ments, s’élevèrent des travées du Conseil colonial. MainteȬ
nant, à intervalles réguliers, les Colons, écumant de colère,
se mirent à hurler « A mort ! A mort ! », lorsque, soudain,
aux instants culminants de l’agitation, surgit du dehors un
immense nègre, qui saisit promptement William Vautré,
pour l’emporter avec une force surhumaine, loin de

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l’assemblée hurlante des Colons. L’apparition de Baptiste
avait fait sensation, et, dans le silence indéfinissable que
celleȬci avait suscité, aucun obstacle ne se dressa pour les
arrêter, son maître et lui. Aussi vite qu’ils le purent, l’un et
l’autre, sur son cheval, se dirigèrent alors vers la forêt des
Visions, toute proche.

Pendant toute la cavalcade, sombre et muette, à travers
le labyrinthe de celleȬci, au moment où le jour s’éteint,
William Vautré semblait avoir l’esprit perdu en de vastes
lointains. Son désarroi était profond, aussi profond que la
souffrance qu’il ressentait en lui. Comment ontȬils pu crier
« A mort ! », à lui, leur doyen ? Leurs hurlements de rage
résonnaient encore dans ses oreilles, à mesure que les cheȬ
vaux galopaient au milieu des arbres gigantesques, qui se
dressaient alentour. Depuis leur fuite du Conseil colonial,
une bonne heure s’était écoulée avec, en chacun d’eux, un
sentiment de violent étonnement, et surtout une grande
frayeur d’être pourchassés. Aucun bruit de chevauchées
derrière eux, et pourtant, en William Vautré, un insurmonȬ
table sentiment d’oppression le tenaillait, en même temps
que beaucoup d’irritation, face aux bizarreries de la folie
raciale, face aussi aux impressions fugitives et frappantes
qui lui venaient, tels des avertissements d’embuscades, paȬ
raissant comme autant de sons d’hallali, au fur et à mesure
que la nuit tombait sur la forêt des Visions. Il voyait claireȬ
ment ce que ses ennemis lui préparaient – l’idée du guetȬ
apens mortel étant désormais présente en lui, puisque ces
derniers n’avaient pas d’autre alternative que son assassiȬ
nat.

Soudain, le cheval de Baptiste se cabra, en hennissant
effroyablement, et, par ruades successives, il faisait retentir

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dans la nuit ses sabots arrière, en proie à une impétuosité
déréglée. Que se passaitȬil ? Baptiste avait chuté lourdeȬ
ment sur des monceaux de ronces, où il se trouva couché
sur le dos. Son maître descendit de cheval pour lui porter
secours. Comment le nègre avaitȬil pu échapper à de séȬ
rieuses blessures ? William Vautré empoigna son
Commandeur, qui se cramponna lui, tout en lui soufflant à
l’oreille : « La grotte des Esprits ! ».
C’est alors qu’il aperçut l’entrée de celleȬci, au pied de
la pente douce, juste où l’animal s’était dressé, comme pris
d’un violent accès de fureur et de peur mêlées, devant la
trouée de brouillard qui s’ouvrait devant lui. Ils étaient
sauvés ! C’était ici la scène finale des mortels moments de
leur fuite éperdue, car, derrière les rideaux de vapeurs,
suspendues sur toute l’étendue de la vaste rotonde de la
grotte des Esprits, se trouvaient les abords de l’habitation
La Soline.


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La Colonie continuait d’être dans un singulier état d’efferȬ
vescence politique. La loi du 18 juillet 1845, sur la faculté
laissée à l’esclave de payer pour rentrer en possession de
luiȬmême, produisait toutes sortes de phénomènes, imȬ
mensément graves de conséquences. D’une part, l’opposiȬ
tion des Colons mettait en danger la base même d’une telle
législation. D’autre part, les hommes de loi, composant les
commissions de rachat, étaient euxȬmêmes propriétaires
d’esclaves. Où donc trouver des voix pour hurler de telles
perversions dans l’oreille de l’humanité ? En effet, parȬdelà
les mers, la Colonie était à une très lointaine distance du
monde civilisé et de l’esprit universel. Sa conception de
l’esclavage était doublement retardatrice, concernant à la
fois la condition immédiate des nègres, et même leur aveȬ
nir humain. Cette totale vacance de la conscience humaniȬ
taire, d’absence de conscience tout simplement, donnait ici
des vertiges d’impunité et de perversité, ainsi que des amȬ
bitions de démesure, de puissance, voire de tyrannie. Dans
cette incessante ascension vers la glorification du Code
Noir, le Colon, qui en avait fait son catéchisme, perdait peu
à peu tout vestige de raison humaine. C’était en arrière
qu’il regardait toujours, vers les sombres périodes de l’hisȬ
toire de ses ancêtres, euxȬmêmes possesseurs de serfs. C’est
pourquoi ils avaient installé ici un arrièreȬmonde, qu’ils
voulaient immortel en l’état, supprimant ainsi, jour après
jour, chez leurs esclaves, les manifestations qui relevaient