Un petit roi

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Au petit matin, la délivrance se produit enfin.


- C'est un garçon !


Elle est heureuse, Claire. Épuisée, des cernes noires sous les yeux mais pleine d'un bonheur indescriptible.


Leur fils, Alexandre est né.


C'est un solide gaillard de presque cinq kilos. Vigoureux et souriant, totalement inconscient des difficultés de sa mère à le mettre au monde.


- C'est notre petite merveille, souffle Claire.


Jean-Louis opine de la tête, il est sur un nuage lui aussi.


- Oui. Notre petite merveille, répète-t-il.


Il se dit qu'ils avaient tort de douter. Que la vie récompense ceux qui savent se montrer patients.


À cet instant, ni l'un ni l'autre n'imagine à quel point leur petite merveille va leur en faire baver.




Publié le : dimanche 21 juin 2015
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EAN13 : 9782372221870
Nombre de pages : 52
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UN PETIT ROI
Du même auteur : Aux Editions du Seuil : «Le vieux» nouvelle dans «Les crimes de la rue Jacob» recueil collectif 1999 (épuisé)Aux Editions Jacques Flament : «Instinct de survie en milieu hostile» nouvelles 2011«Une gueule d’ange» roman 2012«Pères et fils» nouvelle 2012«Comment devenir écrivain Anti-mode d’emploi» roman 2014Avecookless-Editions (versionIndependent Publishing (version papier) et B  CreateSpace numérique) :«Comment faire pour rencontrer quelqu’un» nouvelles 2014
UN PETIT
ROi ROMAN er 1 trimestre 2015© Eric SCILIEN – BOOKLESS-EDITIONS Le Code de la propriété intellectuelle interdit les copies ou reproductions destinées à une utilisation collective. Toute représentation ou reproduction intégrale ou partielle faite par quelque procédé que ce soit, sans le consentement de l’auteur ou de ses ayants cause, est illicite et constitue une contrefaçon, aux termes des articles L.335-2 et suivants du Code de la propriété intellectuelle.
I GENÈSE Et Dieu dit à la femme : « J'augmenterai la souffrance de tes grossesses, tu enfanteras avec douleur. » LA BIBLE Le péché des origines
1 Enceinte  Pour se comprendre, il faut se pencher vers celui ou celle à qui l’on souhaite parler, comme pour l’embrasser dans le cou. Et forcer sa voix : - C’est trop fort ! - De quoi ? - La musique !  L’autre grimace son incompréhension. Jean-Louis renonce à se répéter, fait signe que c’est sans importance. Il finit son verre de pétillant, envisage déjà le suivant. Ce soir, il a décidé de se lâcher. Pas trop, pas au point de ne plus être en capacité de ramener la voiture. Claire n’apprécierait pas. Mais un peu quand même. C’est vrai, la vie n’a pas été simple ces derniers temps. Mais l’a-t-elle jamais été ?  Rentrée compliquée au lycée – Jean-Louis est prof de maths. Le niveau des élèves semble diminuer d’année en année, inversement proportionnel à la montée des incivilités.  Claire continue de jongler d’un emploi précaire à un autre. Pour l’heure, elle fait de la saisie dans un pôle administratif. Tout ça ne serait que péripéties s’il n’y avait pas eu cette fausse couche quelques mois plus tôt. La troisième. De loin la plus douloureuse et une immense déception. Pour tous les deux.  Si Claire a alterné moments d’abattement et périodes d’hyperactivité – parfois à la limite de l’hystérie - lui s’est efforcé de se montrer discret dans sa peine. Inutile d’en rajouter. N’empêche qu’il a passé des heures, des soirées entières sur Internet pour essayer de savoir, comprendre le pourquoi de ces fausses couches à répétition. Des soirées pour rien puisqu’au final, il n’est pas plus avancé.  Jean-Louis veut croire que tout cela est derrière eux. Aujourd’hui, Claire est à nouveau enceinte et l’entretien de ce matin avec leur médecin aura eu le mérite de les rassurer. Au moins un peu.  La majorité des fausses couches interviennent avant deux mois et demi de grossesse. Et Claire vient de passer le cap des trois mois. Cette fois ils tiennent le bon bout, Jean-Louis en est persuadé. Ils le veulent tellement, cet enfant. « Vous savez, il n’y a aucune raison de ne pas vous montrer optimiste. »  Le toubib a raison. Cesser d’imaginer le pire, refuser de s’enfermer dans la spirale de l’angoisse et vivre l’instant présent, voilà la bonne attitude ! Une blonde souriante lui présente un plateau où trônent trois coupes qui ne demandent qu’à trouver preneur. D’un regard, elle l’invite à se servir. - Merci ! Ça fait vraiment du bien de décompresser. Au retour, Claire conduira. Ils n’en ont pas encore parlé mais elle ne lui refusera pas. Les flics rôdent dans le coin, tout le monde sait ça. Ils font la chasse aux joyeux drilles qui ont le tort de boire un verre de trop. Le gouvernement n’a pas trouvé d’autre solution pour renflouer la dette et combler le trou de la sécurité sociale. Tout à coup, Jean-Louis réalise une chose. Il n’a pas vu Claire depuis un moment.
Tout à l’heure, elle était assise à côté de lui sur le canapé. Elle s’est levée et n’est pas reparue. Elle est peut-être en train de discuter dans la cuisine avec Marie, la maitresse des lieux ? Jean-Louis se lève, la cherche des yeux.  Quelqu’un a la bonne idée de baisser le son, place aux slows. Jean-Louis reconnait les premières notes de 10cc, «I’m Not In Love ». Ça lui rappelle des souvenirs, de vieux souvenirs.Pas si vieux, tout de même.  Dans la cuisine, il fait frais. Ils sont une demi-douzaine à discuter en fumant leurs clopes, fenêtre grande ouverte sur la nuit étoilée. Marie parle avec Bruno. Assis sur le bord de la table, Bruno semble en équilibre instable. Il en tient manifestement une bonne. Jean-Louis les interrompt : - Excusez-moi, vous avez vu Claire ? - Claire ? Je crois qu’elle est partie avec un autre mec, elle en avait marre de toi ! Mort de rire, Bruno. - Très drôle. Marie fait signe qu’elle ne sait pas.  Jean-Louis se sent gagné par un sentiment de crainte diffuse, comme un mauvais feeling. Il prend sur lui pour garder son calme. Retour dans la pièce principale. Où Claire reste invisible. La chercher. La trouver, surtout ! Le couloir. La salle de bain, plongée dans l’obscurité. Il allume la lumière, elle est là. Assise par terre dans un coin, entre la baignoire et le lavabo. Le cœur battant, il s’agenouille à sa hauteur, l’inquiétude dans sa voix : - Claire, qu’est-ce qui se passe ?! Elle tourne vers lui un visage ravagé de larmes. - Quelqu’un t’a fait du mal ? Dis-moi !  Les mots manquent, se soustraient. Claire semble en état de choc. Jean-Louis lui prend la main, l’invite à se relever. Elle le laisse faire, sans forces. Une fois debout, pour toute explication elle retrousse sa jupe jusqu’au nombril. Stupeur. Sa culotte est rouge de sang. - Je vais crever… - Non, ne t’inquiète pas ! Tu fais une fausse couche, je vais t’emmener à l’hôpital. Ils vont s’occuper de toi… - Tu ne comprends pas… je vais crever si je ne peux pas avoir d’enfant.
2 Avis médical Claire pleure. Elle renifle et se mouche bruyamment. Des mots, des phrases s’échappent de sa bouche en ondes douloureuses. Pourquoice qui devrait être si simple et naturel pour chacun – avoir un enfant – pourquoi cela lui est-il refusé ?- Et pourquoi nous ? - Vous n’êtes pas le seul couple à ne pas réussir tout de suite, Madame de Brez. - Tout de suite ? Mais c’est ma quatrième fausse couche ! Qu’est-ce qui cloche avec moi ?! Les examens ne révèlent rien d’anormal. Claire pleure encore.  Le médecin n’a aucune véritable réponse à lui donner. A la façon d’un professionnel - sans s’impliquer plus que nécessaire - il s’emploie à la rassurer : - Il faut savoir accepter les choses pour les dépasser.  Ce n’est pas une injonction ni un message, juste un fait. Le toubib aurait eu exactement la même voix, les mêmes intonations s’il lui avait proposé un verre d’eau ou fait remarquer que le soleil était revenu après l’averse. L’acceptation des faits comme seul et unique moyen d’avancer. Parce qu’il n’y a rien à discuter ou négocier avec qui que ce soit, le Créateur ou la faute à pas de chance. Il n’existe pas de service après-vente ni de bureau des réclamations. Et pour le mur des lamentations, les patients sont priés d’aller voir ailleurs. - Je vous conseille d’attendre deux à trois cycles avant d’essayer de retomber enceinte. Je vous le conseille mais ce n’est pas une règle absolue. De toute façon, la nature décidera.
3 Plan d’action Jean-Louis s’interroge. Comment Claire va-t-elle réagir ? Le lendemain de son curetage, elle a refusé de se lever. Elle est restée au lit toute la journée sans même songer à se laver – ce qui ne lui ressemble pas. Au moment des repas, elle s’est montrée d’un appétit de moineau, picorant à peine dans son assiette. Jean-Louis redoute les signes avant-coureurs d’une possible dépression. Le toubib propose de prolonger son arrêt maladie mais Claire refuse. Elle préfère reprendre le cours de sa vie. Aussi vite que possible.  Elle enchaine les contrats intérim dans un pôle administratif. A son retour, Claire s’isole quelques minutes avec son chef de service pour lui expliquer les raisons de son absence. Hors de question de passer pour une dilettante - quelques élues auront peut-être la chance de se voir proposer un CDI et les places sont chères. Les intérimaires se regardent toutes en chiens de faïence. Pas de cadeau, c’est chacun pour soi.  Fuite ou maladresse, très vite les malheurs de Claire se propagent. Et les suites ne se font pas attendre. Dès le lendemain, l’une des filles tapisse le mur près de son ordinateur des photos de son dernier-né. Dans les conversations, il n’est bientôt plus question que de layettes et de couches-culottes. Claire sent les regards mauvais et les injonctions muettes converger en ondes maléfiques dans sa direction :« Qu’elle craque ! Ça fera une concurrente de moins si une place se libère. »Claire ne cille pas. Mais à la pause déjeuner, elle s’isole dans les WC pour pleurer. Claire ne veut pas d’une vie de douleur et de renoncement. Le soir même, elle décide de repartir de l’avant :- Je refuse d’attendre plus longtemps pour avoir notre bébé. Je veux qu’on réessaie tout de suite. Jean-Louis se montre circonspect. - Tu es sûre ? - Certaine. On va utiliser la méthode des températures. - Avoir un rapport au moment de ton ovulation… - Non, pas un rapport. Plusieurs ! On fera l’amour le plus souvent possible entre le troisième jour avant et le troisième jour après, comme c’est indiqué. - Il ne sera quand même pas interdit de s’aimer en dehors, sourit Jean-Louis. - Si. Tu dois garder toute ta fertilité pour notre enfant. Et comme il en reste interdit, Claire enfonce le clou : - Tu le veux cet enfant, oui ou non ?! - Oui, bien sûr… - Alors on fera comme ça. Et je te préviens, c’est non négociable !
4 Discipline En Claire sont ancrées les certitudes de celle à qui l’assurance a toujours fait défaut. Peut-être la faute à une enfance déstructurée, écartelée entre un père volage souvent absent et une mère peu aimante sous antidépresseurs. Plusieurs années sur le divan d’un psy n’y ont rien changé. Faute de mieux, Claire s’arc-boute sur ses convictions. Sans être toujours en capacité de faire la différence entre volonté et obstination. Fonder une famille, avoir un enfant – il n’y a rien qu’elle souhaite davantage. C’est son Graal à elle, presque sa raison de vivre. Dorénavant, elle prend sa température tous les matins.  Oubliée, la petite chose fragile aux yeux rougis. L’épreuve semble lui avoir fait prendre conscience de la nécessité de se transformer en guerrière. En combattante de la procréation.  Claire ne jure plus que par la ligne de conduite qu’elle s’est fixée. Et lorsque Jean-Louis exprime de subtiles velléités de rapprochement, si le moment n’est pas opportun, elle le lui fait vertement savoir : - Non, je ne veux pas. - Mais pourquoi ? - Parce que ce n’est pasle bon moment, voilà pourquoi. Je te l’ai déjà expliqué. Maintenant c’est le thermomètre qui décide si on fait l’amour ou pas. Jean-Louis ne comprend pas cet absolutisme. D’autant que s’il s’avise d’insister, Claire a tôt fait de sortir de ses gonds : - Tu te souviens qu’on a le projet d’avoir un enfant, oui ou non ? - Oui mais… - Alors on doit se donner les meilleures chances de réussite. Et toi, tu dois te réserver pourle bon moment !Elle...
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