VALORISATION DU PATRIMOINE GASTRONOMIQUE ET DYNAMIQUES DE DÉ

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L'objet central de cet ouvrage est de comprendre les logiques de mobilisation d'acteurs autour de ressources patrimoniales gastronomiques et d'envisager leur intégration dans une dynamique globale de développement territorial, spécifiquement touristique. L'articulation de dynamiques touristiques et gastronomiques démontre une capacité nouvelle des sociétés rurales à envisager leur développement à partir d'une approche conjuguée du tourisme et des ressources locales.
Publié le : samedi 1 septembre 2001
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EAN13 : 9782296263918
Nombre de pages : 368
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VALORISA TION DU PATRIMOINE
GASTRONOMIQUE ET
DYNAMIQUES DE DEVELOPPEMENT
TERRITORIAL
LE HAUT PLATEAU DE L'AUBRAC,
LE PA YS DE ROQUEFORT ET LE PERIGORD NOIRCollection Logiques Sociales
fondée par Dominique Desjeux
et dirigée par Bruno Péquignot
En réunissant des chercheurs, des praticiens et des essayistes, même si
la dominante reste universitaire, la collection Logiques Sociales entend
favoriser les liens entre la recherche non finalisée et l'action sociale.
En laissant toute liberté théorique aux auteurs, elle cherche à
promouvoir les recherches qui partent d'un terrain, d'une enquête ou d'une
expérience qui augmentent la connaissance empirique des phénomènes
sociaux ou qui proposent une innovation méthodologique ou théorique,
voire une réévaluation de méthodes ou de systèmes conceptuels
classiques.
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VALORISATION DU
PATRIMOINE GASTRONOMIQUE ET
DYNAMIQUES DE DEVELOPPEMENT
TERRITORIAL
LE HAUT PLATEAU DE L'AUBRAC,
LE PAYS DE ROQUEFORT ET LE PERIGORD NOIR
L'Harmattan L'Harmattan Hongrie L'Harmattan Italia
5-7, rue de l'École-Polytechnique Hargita u. 3 Via Bava, 37
75005 Paris - FRANCE 1026 Budapest 10214 Torino - ITALIE- HONGRIE@ L'Harmattan, 2001
ISBN: 2-7475-1261-4A mOll père, disparu
A ma mère,
A David,
Mes plus sincères remerciements....
A l'ensemble des personnes et à tous les « acteurs» de cette
recherche qui, par leurs discussions, leurs conseils, leurs
encouragements, ont contribué à l'aboutissement de ma réflexion.INTRODUCTIONFace à un contexte européen qui encourage à une
diversification des activités agricoles, face à une ouverture
grandissante des espaces ruraux et à l'explosion de la filière
touristique, l'espace rural rencontre aujourd'hui une véritable
mutation de ses usages. Il se voit désormais attribuer de nouveaux
rôles ludique, récréatif, résidentiel mais aussi environnemental ou
paysager. La diversité des acteurs, l'hétérogénéité des lieux et la
pluralité des biens et des services conçus ou consommés
déterminent alors la complexité d'un développement rural, dont
l'activité agricole occupe désormais une place variable selon les
territoires. Les mutations de ces dernières décennies conduisent
ainsi à accroître les processus de différenciation des espaces
ruraux, leur conférant des spécificités propres à caractère
démographique, social, culturel ou économique et les propulsant
dans de nouvelles dynamiques de recomposition.
Dans un même temps, se développent différentes formes
de demandes sociales, à dominante citadine, orientées vers une
quête de «naturel », «d'archaïque », de pratiques populaires et de
« valeurs» liées au passé. Le patrimoine rural et la revalorisation
de l'héritage s'érigent en préoccupations collectives, en références
incontournables renforcés par l'action des autorités publiques et la
demande grandissante de la société civile. La fréquentation
touristique des espaces ruraux, comme l'engouement généralisé
pour «le terroir» relèvent aujourd'hui d'un phénomène social
singulier qui prend appui sur des contre-tendances à l' œuvre dans
les dynamiques de mutations contemporaines. Conçu comme une
évasion, comme une aspiration à un complément de la vie urbaine,
le retour au goût des terroirs bénéficie d'une promotion et d'une
actualité indéniables dont les multiples effets médiatiques
corroborent un fait de société grandissant. Le « rural» et ses divers
composants identitaires, environnementaux, sociaux..., semblent
aujourd'hui structurer l'imaginaire des citadins. Valeur-refuge,
mode de vie idéal, il se charge de positivité déclinant de multiples
images de réconciliation ou de compensation identitaire.
9Le choix du patrimoine gastronomique comme objet
d'analyse permet ainsi d'aborder ce double phénomène de
mutation socio-économique des espaces ruraux et de
renouvellement d'une demande sociale attachée à la ruralité. Le
développement de l'industrie agro-alimentaire, la standardisation
des aliments comme l'érosion des pratiques alimentaires
traditionnelles suscitent en opposition des aspirations composites, à
la fois mythiques, passéistes et inédites pour la gastronomie et les
produits de « terroir », contribuant au renversement de la
sensibilité alimentaire. De fait, c'est dans un contexte de profusion
d'images et de renouvellement des approches de la ruralité que
s'est construite notre question, repérant dans un premier temps
l'espace rural comme producteur gastronomique et lieu de
compensation alimentaire. Nous interrogeant sur les processus de
recomposition et de transformation des sociétés locales, nous avons
choisi d'isoler et de traiter la composante patrimoniale, dans sa
dimension gastronomique, comme ressource au service du
développement territorial. A ce stade de la réflexion, nous
considérons le patrimoine comme un « ensemble d'éléments
matériels et immatériels qui concourent à sauvegarder l'autonomie
et l'identité de leur titulaire et son adaptation face à un univers
imprévisible» '. Nous parlerons de patrimoine gastronomique rural
pour désigner alors l'ensemble des éléments gastronomiques,
matériels ou immatériels, liés à des productions agricoles et à un
héritage collectif territorial. Les modes de valorisation patrimoniale
impliquent alors la prise en compte du rôle du groupe social
agricole dans ses évolutions propres comme dans l'évolution des
sociétés rurales. Le patrimoine gastronomique constitue ainsi un
objet d'analyse et de compréhension des mutations sociales
actuelles, répondant à de nouvelles aspirations et participant à la
différenciation des espaces ruraux.
Il s'agit alors de comprendre comment se structurent des
initiatives et des processus de mobilisation locale autour de la
valorisation d'un héritage collectif d'ordre patrimonial et
1 H. OLLAGNON, in JEU DY H.-P., cd., Patrimoille Cilfolie, Paris, Edition de la
Maison des Sciences de l'Homme, 1990.
10territorial. De plus, les différentes démarches ne contribuent-elles
pas parallèlement à l'affirmation de stratégies de développement
des espaces ruraux, spécifiquement touristique? Ce
peut être défini ici de manière élémentaire comme un processus de
valorisation de ressources locales lié à la mobilisation d'acteurs
d'un territoire donné, au service d'une demande touristique.
Les notions de patrimoine et de développement territorial,
spécifiquement touristique, sont des concepts polysémiques et donc
intégrateurs, nécessitant la combinaison complexe de différentes
approches disciplinaires et thématiques. Leur banalisation et leur
immersion fréquentes dans les discours médiatiques, politiques,
professionnels... mais aussi scientifiques, imposent une
distanciation, une clarification de leur définition. Ce travail de
conceptualisation s'est appuyé essentiellement sur le croisement de
deux approches disciplinaires, sociologique et géographique. En
effet, cette démarche pluridisciplinaire permet une meilleure
compréhension de la complexité de la réalité sociale étudiée,
associant l'analyse de la mobilisation d'acteurs sociaux à l'étude
du rôle des spécificités territoriales.
Les différents corpus théoriques proposés et développés
plus particulièrement dans la première partie (approche
géographique et sociologique des territoires ruraux, approche
ethnologique du patrimoine, approche sociologique du
développement territorial...) contribuent à l'enrichissement du
questionnement et à sa mise en problématique axée sur l'analyse
du patrimoine gastronomique comme une ressource pour les
sociétés rurales en mutation. En effet, comment interpréter
aujourd'hui les différentes formes de recomposition de la ruralité ?
Quel sens donner à la diversité des mécanismes de renouveau
observés dans nombre de territoires ruraux? Nous avançons le
postulat que le patrimoine gastronomique apparaît comme un
facteur d'explication des processus de renouveau territorial
s'appuyant notamment sur la construction d'offres touristiques. La
ressource patrimoniale, en réactivant l'identité du groupe social, et
en constituant l'objet d'action locale, peut être considérée comme
un construit ou un construit social qui participe à la reconstruction
11et à la spécification des sociétés rurales. Elle s'intègre ainsi dans
une dynamique de développement territorial, en mobilisant des
acteurs autour de projet de diversification socio-économique
locale. Dès lors, il s'agira de repérer les différents mécanismes de
construction patrimoniale ou patrimonialisation, autour de la
ressource gastronomique. Ces mécanismes contribuent à la
constitution de filières localisées impliquant différents acteurs dans
des systèmes de coopération aux configurations diversifiées. A
travers l'identification de ces filières, apparentées à des maillages
spécifiques de valorisation, sont interrogés les liens entre une offre
gastronomique locale et une dynamique de développement
touristique territorialisée.
L'objet central du questionnement consiste donc à
déterminer des logiques de mobilisations d'acteurs autour des
ressources patrimoniales gastronomiques. Comment et dans quelles
conditions, dans un contexte de recomposition des espaces ruraux,
des acteurs locaux parviennent-ils à se mobiliser - de façon
individuelle ou collective - autour de ressources patrimoniales
gastronomiques, liées à une mémoire commune héritée, au service
d'un développement touristique territorialisé? Comment et par
quels jeux d'acteurs se construit et s'élabore le patrimoine
gastronomique d'une entité donnée?
Plusieurs hypothèses peuvent être proposées pour rendre
compte des processus de patrimonialisation de ressources
gastronomiques dans une logique de développement touristique
local. Ces différentes hypothèses privilégient une approche
transversale et plurielle de la recomposition rurale, combinant des
dynamiques sectorielles et territoriales.
Une première hypothèse concerne l'analyse des
interprétations et des représentations qui façonnent les actions de
valorisation patrimoniale. Elle pose le processus de
patrimonialisation comme une construction préalable de
« valeurs» et de systèmes perceptifs spécifiques aux acteurs. Quels
discours, quelles interprétations, quelles grilles de lectures
influencent les logiques de valorisation? Aussi, avant d'être une
action ou une démarche organisationnelle, la patrimonialisation est,
semble-t-il, la création d'un système de signification liées au
12temps, au lieu mais aussi à des modes de sélection et
d'appropriation collective.
Une deuxième hypothèse, centrale dans la recherche,
considère le patrimoine gastronomique comme un enjeu d'actions
et de mobilisations. Elle se propose d'analyser la construction
patrimoniale comme un processus organisationnel mettant en jeu
des stratégies différenciées autour de pratiques de valorisation
locale. Les territoires ruraux semblent démontrer diverses capacités
de mobilisation de ressources patrimoniales gastronomiques,
portant différemment le passé dans le présent et envisageant de
manière variable la constitution de filières localisées de production.
Enfin, une troisième hypothèse se propose d'analyser la
patrimonialisation dans une logique de développement territorial,
axée sur le tourisme. Elle envisage le processus de construction
patrimoniale comme inséré dans des dynamiques territoriales de
valorisation touristique. Le patrimoine gastronomique semble
relever de démarches plus larges d'intégration globale, définissant
des offres territoriales spécifiques et localisées.
Notre recherche repose alors sur une approche différenciée
des processus de construction patrimoniale. Elle vise à souligner
des dynamiques diversifiées de valorisation centrées sur la
spécificité de territoires ruraux, participant ainsi à leur
différenciation. Aussi, la problématique et la démarche d'analyse
précédemment proposées s'appuient sur un travail de terrain de
type monographique mené sur trois territoires ruraux, choisis en
fonction de leur dynamique de valorisation touristique et
gastronomique: Le Haut Plateau de l'Aubrac au sud du Massif
central, partagé entre trois départements (Aveyron, Lozère, Cantal)
et trois régions (Midi-Pyrénées, Languedoc-Roussillon, Auvergne),
le Pays de Roquefort dans le Sud-Aveyron et le Périgord Noir en
Dordogne.
Le plan de notre travail se fonde sur le cheminement de
notre questionnement de recherche. Il fait état d'une progression
intellectuelle opérée autour de notre objet. Ainsi, une première
partie tente, à travers l'analyse de l'évolution des sociétés rurales,
de leur mode d'adaptation et de l'existence de ressources
13patrimoniales, de rendre compte des différentes approches
disciplinaires et thématiques mobilisées pour la construction de
notre recherche. Il convient ensuite, dans une seconde partie, de
présenter, nos trois monographies avec la description et l'analyse
approfondie de différents tenitoires d'action et de mobilisation
autour de ressources patrimoniales gastronomiques. Enfin, une
dernière partie s'attache à présenter une analyse comparative et
synthétique des mécanismes observés, en proposant un schéma
d'interprétation différenciée des processus de valorisation
patrimoniale. En croisant les données monographiques, elle tente la
vérification de nos hypothèses, déclinant ainsi des modes
contrastés de construction de représentation mais aussi d'action et
de mobilisation tenitorialisés, au service d'un développement
touristique local.
14PREMIERE PARTIE:
LE PATRIMOINE GASTRONOMIQUE,
NOUVELLE RESSOURCE DES SYSTEMES
D'ACTION LOCALISESEngager une recherche sur les thèmes du développement
rural, du tourisme, du patrimoine et de l'alimentaire apparaît à
l'évidence complexe puisque à la rencontre de différents champs
thématiques, analytiques mais aussi disciplinaires. Aussi, ce travail
présente la particularité de se situer à la jonction de diverses
approches relevant de la sociologie, mais aussi de la géographie ou
de l'ethnologie. Cette rencontre disciplinaire se veut porteuse d'un
regard croisé, visant l'analyse complexe de sociétés rurales en
recomposition. Poser au préalable la question des interrelations
entre tourisme et gastronomie suppose et impose un travail fouillé
de clarification théorique et méthodologique. Ce lourd travail de
dynamique intellectuelle introduit dans la première partie de cette
recherche, fait état d'une mobilisation de concepts, de notions mais
aussi d'une logique spécifique d'interrogation et de réappropriation
personnelle d'informations et d'analyses dont la mise en cohérence
aboutit à l'élaboration théorique de l'objet de recherche. Celui-ci
revêt alors, à travers un processus permanent de déconstruction et
de reconstruction, un réseau conceptuel qui lui restitue son sens.
Aussi, ce premier axe de réflexion exposé ici analyse
l'évolution des sociétés rurales, leur mode d' adaptation et
d'organisation à partir de ressources patrimoniales. Dans un
environnement complexe et diversifié où s'exprime une demande
accrue, par quels processus, la ruralité actueIJe parvient-elle à
donner des éléments de réponses? Il conviendra de questionner le
patrimoine, ici gastronomique, comme ressource pour l'action et le
projet local. Dans un contexte de recomposition et de
diversification des espaces ruraux, quels sont les mécanismes
constitutifs de démarches de valorisation patrimoniales spécifiques
et localisées, producteurs dans un même temps d'une dynamique
de développement touristique territorial?
17CHAPITRE I
LE PATRIMOINE GASTRONOMIQUE:
RESSOURCE POUR LES SOCIETES RURALES EN
MUTATION
Les recompositions récentes des territoires ruraux
interpellent les chercheurs dans leur lecture de l'évolution des
facteurs de mutation des sociétés locales. Quels sont les mécanismes
qui, après l'annonce d'un déclin irréversible et généralisé,
conduisent une partie de l'espace rural à connaître aujourd'hui des
signes de résurgence et de renouveau? L'analyse qui suit a pour
objectif de faire état de la mutation des sociétés rurales en voie de
renouvellement et de redéfinition. Il s'agira en particulier de
confronter les différentes approches scientifiques qui interprètent de
manière contrastée ce phénomène de recomposition rurale.
Nous tenterons, dans un premier temps de dresser un bilan de
l'étonnante évolution (011a parlé de «révolution»), économique
mais aussi sociale et culturelle, qu'a connue l'espace rural dans
cette seconde moitié du XXème siècle. Quelle place joue désormais
l'agricole sur une scène où le « rural» se substitue au «paysan» ?
Quelles nouvelles composantes sociales et quels nouveaux usages se
dessinent et identifient aujourd'hui le monde rural? De quels
nouveaux enjeux le tourisme est-il porteur? Une deuxième partie de
ce chapitre envisagera enfin le renouvellement des territoires ruraux
par la valorisation touristique de leurs ressources patrimoniales.
Comment l'élément patrimonial, marqueur d'identité à la fois
individuelle et collective, participe-t-il à la compréhension et à la
réactivation des territoires? En quoi sa valorisation s'intègre-t-elle
dans une dynamique territoriale? Ce dernier point aura pour
objectif d'interroger globalement le patrimoine, plus spécifiquement
gastronomique, en tant que construit social et ressource pour
l'action locale.
191. LA RECOMPOSITION DES ESPACES RURAUX: DE
LA CRISE SOCIO-ECONOMIQUE DES TERRITOIRES AU
REINVESTISSEMENT DU LOCAL. LE TOURISME,
NOUVEL ENJEU DE VALORISATION.
1.1. DES SOCIETES PAYSANNES AUX SOCIETES RURALES:
APPROCHE SOCIO-HISTORIQUE.
Jusqu'aux années 50 subsiste une France «paysanne ».
Cette France s'inscrit dans un système d'économie familiale où
l'agriculture, à vocation encore largement vivrière, se conçoit
comme un système de polyculture-élevage dans le cadre de petites
exploitations au finage dispersé. Sociologue du milieu rural, H.
I
Mendras définit les «sociétés paysannes» en soulignant une
relative autonomie, l'importance du groupe domestique, une
sociabilité d'interconnaissance et la médiation des notables comme
constitutifs de ce modèle.
Installée dans une certaine léthargie, la France rurale
d'avant-guerre correspond assez bien à certaines «valeurs»
fondamentales, dont divers observateurs (Zola, Giono et les
.
courants naturalistes...) ont fait la constructionidéologique.C'est au
nom de ces valeurs que les ruraux paient un lourd tribut à la
Première Guerre, la « dernière guerre des paysans », selon René
Dumone. Les monuments aux morts témoignent de ce qui fut pour
de nombreux villages une catastrophe. Aussi, la campagne
I MENDRAS H., Les sociétés paysannes, Paris, A. Colin, 1976. L'auteur les
caractérise par cinq traits: «l'autonomie relative des collectivilés paysanlles à
l'égard d'ulle société engloballte, qui les domine mais lolère leurs originalités -
l'importance structurelle du groupe domestique dans l'organisation de la vie
économique et de la vie sociale de la collectivité, - un système écollomique
d'autarcie relative, qui ne distingue pas consommation et production, et qui
entrelÎelll des relations avec l'économie englobante, - une collectivité locale
caractérisée par des rapports internes d'ilttercOllnaissance et de faibles rapports
avec les collectivités envirollnantes, - la fonction décisive des rôles de médiation
des notables entre collectivités paysannes el sociélés englobante~' ».
2 DUMONT R., Le problème agricole français, Paris, Les Editions Nouvelles,
1946.
20française, vidée de ses forces, s'affaiblit, s'endormant dans un «
ordre éternel des champs »3.
1.1.1. Le progrès pour reconstruire: 1945-1960
Au lendemain de la seconde guen-e mondiale, s'affirme le
besoin de reconstruction des campagnes françaises. L'exode, déjà
engagé de longue date, a touché par vagues successives paysans
sans ten-e, saisonniers, journaliers, puis petits propriétaires, à qui la
ville procure travail et sécurité. Routes et chemins de fer, puissants
instruments de rapprochement entre campagnes et villes, annoncent
aussi le développement d'une agriculture plus moderne, plus
productive. C'est ainsi que s'amorce la nécessaire mutation du
monde rural: l'agriculture doit devenir une activité productrice et
excédentaire pour nourrir l'ensemble de la population de manière
moins coûteuse; elle doit être capable de retrouver rapidement le
volume de production d'avant-guelTe pour noulTir les villes en
croissance et produire pour l'exportation.
Une nouvelle génération d'agriculteurs, formée par la lAC
(Jeunesse Agricole Catholique), engage un nouvelle dynamique
fondée sur l'efficacité, le progrès économique et technique. Au
discours modernisateur s'ajoute une visée unitaire: la FNSEA
(Fédération Nationale des Syndicats d'Exploitants Agricoles), créée
en 1945 au sein de la CGA (Confédération Générale Agricole), se
donne pour objectif de prendre en charge le sort des exploitants et
de la totalité des exploitants. L'encouragement à la production
s'accompagne d'une révolution des moyens: mécanisation,
motorisation, recherche agronomique, formation et suivi des
hommes (création des CETA: Centre d'Etudes Techniques
Agricoles) améliorent considérablement les gains de productivité
qui dépassent désormais ceux de l'industrie. Ainsi se poursuit
l'exode rural; un paysan sur quatre quitte la terre; les jeunes
partent vers les villes, dans les usines « faire tourner» les machines
des Trente Glorieuses. Des filières économiques extra-telTitoriales
voient le jour, s'organisant autour d'imposantes techno-structures
d'encadrement. Désormais, l'in-uptionde la « modernité» gagne les
3 MASPETIOL R., L'ordre étemel des champs, Paris, Médicis, 1946.
21foyers paysans en diffusant confort et biens de consommations.
Ainsi, de 1945 à 1960, le développement rural se résume à
l'application de grands programmes nationaux de modernisation des
exploitations, des équipements agricoles et ruraux.
1.1.2. L'apogée de la croissance: les années 1960-1975
La cinquième République annonce une accélération de la
croissance économique visant à faire de la France une nation
compétitive, indépendante et active sur les marchés européen et
mondial, alors en pleine structuration. Cette période marque
l'accentuation de l'industrialisation et de l'urbanisation. Aussi, les
élans de croissance amorcés dans les années 50 dans les sociétés
rurales se voient renforcés, poursuivis et soutenus par les
institutions politiques et administratives. La campagne française, ses
activités, ses acteurs, ses espaces s'intègrent inévitablement dans les
rouages économiques de la société industrielle et technicienne.
P. Muller4 décrit bien le passage de l'état de paysan à un «
nouveau référentiel du métier d'agriculteur» qu'il identifie sous le
terme de « modèle technique agricole ». Cette brutale évolution
socio-économique du monde rural suscite réactions et critiques qui
dénoncent notamment une société absorbée, ébranlée par la
domination capitaliste. De nombreux écrits aux titres évocateurs
témoignent de la perte d'un modèle, d'une inéluctable disparition,
d'une rupture fatale: « la fin des paysans »5, « Vne France sans
paysans »6, «La fin d'une agriculture »7 pour ne citer que les plus
connus. Le régime semi-autarcique des anciennes sociétés
paysannes est abandonné; les productions diversifiées visant
l'autoconsommation tendent à disparaître au profit de la
spécialisation. De plus, la création du Marché Commun et plus tard
la mise en place de la PAC (Politique Agricole Commune)
confortent le modèle d'un développement agricole moderniste et
4 MULLER P., FAURE A., GER BAUX E, Les entrepreneurs ruraux,
agriculteurs, artisans, cOf/lmerçallls, élus locaux, Paris, L'Harmattan, 1989.
5 MENDRAS H., LafÙI des paysans, Paris, SEDEIS, 1967.
6 GERVAIS M., SERVOLIN C., WEIL J., Une France sans'paysan, Paris, Seuil,
1965.
7DE VIRIEU F. - H., Lafin d'll/Ie agriculture, Paris, Caiman Levy, 1967.
22technicien. Le productivisme devient le dogme dominant.
Cependant, les systèmes d'aides nationaux et européens génèrent
des disparités entre les agriculteurs et un inéluctable processus de
sélection - élimination. Seuls les plus «performants» ou les
« intensifs» parviennent à lutter sur le marché.
Jusqu'en 1970, domine ainsi une politique sectorielle,
descendante, basée sur un productivisme affirmé. Néanmoins, cette
politique essentiellement agricole, n'exclut pas, comme le constate
P. Houée8 « des actions expérimentales, des mesures officielles, des
initiatives endogènes» relevant d'une approche plus territoriale. En
effet, malgré la déferlante modernisation qui s'impose, les débuts
des années 70 annoncent, avec les premières incertitudes, la
pertinence d'un modèle de développement non exclusivement
agricole qui s'appuierait sur l'émergence de forces ascendantes
locales. La crise de mai 1968 marquée notamment par une idéologie
selon laquelle, c'est à partir du «pays» (<< Vivre et travailler au
pays») et de ses acteurs socio-économiques que peut se gagner la
lutte contre la désertification rurale, traduit un retour symbolique
des territoires en même temps qu'un rejet de la société de
consommation et de son emprise industrielle. Les agriculteurs ne
sont plus les seuls occupants de cet espace à forte vocation agricole.
Les agglomérations urbaines ne cessent de s'étendre, diffusant une
partie de leur population à la campagne. Une recomposition sociale
s'amorce distinguant un monde agricole aux effectifs plus resseo-és
el un monde rural qui aLLirede nouveaux résidenls, diversifie sa
population et ses activités.
C'est dans ce contexte que l'aménagement rural et le
développement local, jusque-là tenus pour secondaires par rapport à
une politique agricole dominante, vont progressivement s'affirmer
et se constituer sous l'impulsion de la DATAR (Délégation à
l'aménagement du territoire et à l'action régionale) qui prône une
approche plus qualitative, moins productiviste du développement.
L'apparition de nouvelles procédures (comme les Plans
d'Aménagement Rural, les Contrats de Pays, les Parcs Naturels
Régionaux) ont pour objet de pallier aux insuffisances des
8 HOUEE P., op. cil.
23politiques sectorielles et ouvrent la voie à une approche plus
décentralisée, plus globale et plus tenitoriale des stratégies de
développement rura1.
1.1.3. Après 1975 : le temps des crises et de la remise en question
Le milieu des années 70 marque la fin des illusions. Le choc
pétrolier provoque une forte hausse du coût des biens intermédiaires
nécessaires à la production et des carburants. Au même moment la
surproduction dans l'ensemble du marché commun provoque une
rétraction des prix de vente, que les subventions ne peuvent plus
masquer longtemps. Le revenu net9 des exploitationsagricoJes se
réduit; des disparités énormes entre régions et selon la taille des
exploitations apparaissent. Les exploitations les plus fragiles sont
confrontées directement à la criselO. A cette dure réalité
économique, s'ajoute une profonde crise morale d'identité: les
paysans sont devenus des agriculteurs / entrepreneurs, engagés à
produire dans une véritable course au progrès. Dans les années 80,
on les dénonce pour leur pollution, pour la défai1lante qualité de
leurs produits standardisés, pour les multiples aides qu'ils reçoivent
et leur production toujours trop élevée. Cette période de crise est
également révélatrice des nombreuses disparités entre les territoires
annonçant des phénomènes différents de décomposition
recomposition locales. De façon générique trois types de territoires
ruraux révélateurs de différents processus de mutations socio-
, ., . II
econonuques emergent de Ia cnse :
Les territoires de production agricole qui attestent du rôle
traditionnel de l'espace rural (fonction de production).
L'agriculture dominante, intensive, compétitive est portée par
de puissants chefs d'exploitation, qualifiés par certains auteurs
9 ALPHANDERYP., BITOUNP., DUPONTY., Les champsdu départ, Paris, La
Découverte, 1989.
10 Entre 1954 et 1990, l'ensemble des actifs agricoles en France passe de 5,1
millions d'individus à 1,2 millions et représente aujourd'hui moins de 5% de la
population active.
11Nous aurons J'occasion d'envisager un analyse plus détaillée de ces différents
mécanismes d'évolution tout au long de notre recherche.
24d' «agriculteurs-entrepreneurs» voire d'« agri-managers »12.
Ce schéma, à caractère sectoriel, vise une production
performante, optimale et s'intègre dans une logique économique
de compétitivité européenne et mondiale (citons pour exemple,
les régions céréalières du Bassin Parisien ou les régions
d'élevages intensifs de l'ouest de la France).
Les territoires en difficulté, en voie d'abandon ou de survie.
Pour tenter d'entretenir encore un espace fragilisé où la
population se raréfie, il ne reste que quelques agriculteurs âgés,
sans successeur, même si des jeunes essayent des voies
originales (comme par exemple de nombreuses régions du
Massif central).
Enfin, des territoires diversifiés portés par une petite agriculture
encore proche du modèle «paysan» et le maintien d'un modèle
familial d'exploitation. Ils traduisent l'expérimentation de voies
transversales, relevant de logiques plus territoriales, à la
recherche de nouveaux modèles de production (productions de
qualité, accueil touristique...). Cette agrkulture d'adaptation
joue un rôle déterminant dans la revitalisation du milieu avec la
composition et l'animation de réseaux d'acteurs économiques,
sociaux et culturels, dépassant la seule activité agricole. Cette
nouvelle composition se manifeste par le « retour au local », un
souci plus grand de l'écologie, « un développement
autocentré ». Ce schéma-là, riche d'une certaine complexité
tant sociale qu'économique, mais aussi porteur de nouveaux
mécanismes de recomposition, retiendra toute notre attention
dans les prochains chapitres. Ces «nouveaux» territoires
engagés dans des. stratégies différenciées de survie et de
valorisation sont l'expression des processus de développement
local qui marquent les années 80, indéniablement à l'opposé du
modèle de croissance des années 60. (Prenons pour exemple les
nombreuses régions des Alpes du Sud, de la bordure Sud Est du
Massif Central).
12 KA YSER B., Ils ont choisi la campagne, Editions de l'Aube, 1996.
25Si le développement locall3 est considéré comme un produit
de la crise, comme une rupture du mode de croissance des « Trente
Glorieuses », l'expression d'une contestation du productivisme,
comme du centralisme, portée par différents mouvements sociaux
(mouvements régionalistes, mouvement des pays, mouvements
écologistes, mouvement néo-ruraliste...), son émergence est
également liée à la progressive transformation des politiques
publiques en matière d'aménagement du territoire et plus
particulièrement de développement rural. Ce sont les lois de
décentralisation de 1982 et 1983, à travers les transferts de pouvoir
de l'Etat vers les collectivités locales, qui constituent l'acte de
naissance ou plutôt de reconnaissance du développement local
comme principe d'action dans l'aménagement des espaces. Depuis
lors, la reconnaissance de ce nouveau mode de pensée et d'action
n'a cessé de s'affirmer comme en atteste la multiplication à toutes
les échelles (départementale, régionale, nationale, européenne) des
procédures dont l'objectif est la mise en œuvre ou la consolidation
du développement local.
Issu des premiers tâtonnements des théories régionalisantes
des années 70, dynamisé par la crise et par un mouvement social
soucieux de maîtriser son avenir, encouragé par une pratique
renouvelée du développement rural et une attitude nouvelle de
l'Etat, le développement local connaît aujourd'hui, aussi bien auprès
des pouvoirs centraux (Etat, Union Européenne) que des acteurs
locaux (collectivités locales, acteurs socio-économiques, milieux
associatifs) un véritable succès. Il apparaît comme un nouveau
mode de pensée de la ruralité actuelle en l'envisageant non plus
comme une réalité subordonnée, sectorialisée ou exploitée par des
forces extérieures mais comme un lieu de mobilisation et de projets
où les collectivités et les groupes sont amenés à agir sur eux-mêmes.
Ces brefs rappels historiques nous montrent, de façon très
schématique, comment s'est opérée la complexe mutation des
sociétés paysannes en sociétés rurales. Des voies de la
reconstruction aux voies de la modernisation, le monde agricole
13 BARTHE L., Processusde différenciationdes espaces ruraux et politiques de
développement local, Thèse en Etudes rurales, mention Géographie, Université de
Toulouse le Mirai!, février 1998.
26français a vécu une série de bouleversements et de renversements
qui conduisent aujourd'hui à des logiques récurrentes d'adaptation,
de réajustement, et de mise en question. Ainsi, comment, au regard
de l'histoire, la ruralité française envisage-t-elle son changement et
révèle-t-elle encore ses spécificités? Quel regard porter aujourd'hui
sur cette ruralité recomposée? Le paragraphe qui suit tente de
questionner l'actuelle ruralité et d'en donner les nouvelles
configurations. Il se veut être l'élargissement et l'aboutissement de
l'esquisse historique que nous avons tentée, en interrogeant les
nouveaux éléments constitutifs du monde rural actuel.
1.2. UNE TENT ATIVE DE DEFINITION DE LA RURALlTE
ACTUELLE: DIFFERENCIA TION DES USAGES ET
NOUVELLES SPECIFICITES
Afin d'identifier les nouvelles dynamiques du monde rural,
il nous paraît opportun de confronter dans un premier temps les
différentes approches scientifiques qui interrogent la pertinence et
les modes d'existence de la ruralité actuelle. Questionner les
définitions de l'espace rural revient à réfléchir sur ces critères
d'identification. Nous verrons que son caractère recomposé et
multifonctionnel rend difficile une lecture statique, une approche ou
une définition globales.
Le rural existe-t-il ? deux lectures1.2.1.
Deux approches peuvent être distinguées quant à l'analyse
des critères d'identification du rural; elles mettent en lumière, de
façon divergente la différenciation des rapports entretenus entre
villes et campagnes. Nous allons tenter d'en dresser une synthèse.
Une première lecture est celle du « continuum» et de «
l'urbanisation rurale ». Elle nie l'existence d'une discontinuité
entre villes et campagnes, privilégiant plutôt l'intégration,
l'assimilation et la diffusion des pratiques et représentations
urbaines. Dans un contexte d'uniformisation sociale et économique,
quel sens donner alors à la notion de sociétés rurales? Que signifie
cette expression, alors que la «fin des paysans» annoncée par H.
Mendras dès 1967 est complètement aboutie et que s'engage une
27restructuration de l'espace rural? L'historien G. Duby14affirme que
« entre ville et campagne lafusion se précipite ».
Si l'on se penche par exemple sur le système des
consommations, les campagnes ont vu en quelques années l'arrivée
massive d'équipements domestiques aujourd'hui banalisés. H.
Mendras évoque «une homogénéisation forte et croissante de la
société française par élimination totale des civilisations paysannes
15.et par urbanisation progressive des régions rurales» lc i,
l'évolution des campagnes est pensée à partir de la ville et de
l'économie industrielle. Le rural n'est plus qu'une annexe, une
ramification de l'urbain dominant et absorbant. Cette logique, à
caractère exogène, évoque une dissolution des campagnes au profit
d'un « tout urbain ». Nous retrouvons ces analyses chez B. Hervieu
qui constate un éclatement de la société villageoise par intégration
successive de nouvelles pratiques d'origine citadine (notamment les
pratiques liées aux loisirs). Son dernier ouvrage co-signé avec J.
Viard en atteste: « L'après - "fin des paysans" a déjà commencé [
]. Ce que nous sommes en train de vivre, c'est une captation du
non-urbain par la ville elle-même [...] La production de la ville
s' est étendue à l'ensemble du territoire et de la société [...]
Autrement dit, nous assistons au triomphe de l'urbanité qui a
largement effacé les différences entre. urbains et ruraux, laissant
relativement isolés, les derniers travailleurs de la terre. La mobilité
urbaine a saisi l'ensemble des territoires et des terroirs »16.
P. Houéel7 discute également cette approche qu'il identifie
sous la forme d'une propagation des dispositifs urbains
administratifs, financiers et politiques et d'une pénétration
successive qui occulte et rend illusoire toute action de
développement endogène. Ainsi, que l'on soit urbain ou rural, nous
obéissons à une même logique de globalisation et de concentration.
Cette théorie de l'homogénéisation trouve ses indicateurs dans
14 DUB Y G., WALLON A. (collectif), Histoire de la France rurale, 4 vol.. Paris,
Seuil,1975-1977.
15MENDRAS H., La sagesse et le désordre, Paris, Gallimard, 1980.
16 HERVIEU B., VIARD J., Ali bonheur des campagnes (et des provinces),
Marseille, Editions de l'Aube, 1996.
17HOUEEP., Les politiqllesde dheloppement rural, des années de croissanceau
temps d'incertitude, INRA, Paris, Economica, 1996.
28l'analyse des processus de l'urbanisation rurale et la transformation
des activités liées traditionnellement au monde rural.
L'INSEE, dans sa définition statistique des espaces ruraux
rejoint, selon nous, cette approche. En effet, en analysant les
frontières du rural par rapport à l'urbain, en explorant les flux de
mobilité qui transgressent ces espaces, il se fait l'écho d'une analyse
exogène, essentiellement quantitative de l'évolution des sociétés
rurales: il confirme le phénomène de continuité. Depuis le siècle
dernier, le seuil séparant les communes rurales des communes
urbaines était fixé à 2000 habitants agglomérés. Durant les années
70, des nuances ont été apportées par l'INSEE avec la définition des
Zones de Peuplement Industriel et Urbain (ZPIU) permettant de
distinguer le rural hors ZPIU du rural en ZPIU, souvent qualifié
respectivement de rural profond et de rural urbanisé. Plus
récemment, une nouvelle nomenclature a été proposée, qui, faisant
apparaître, de façon plus fine, les espaces à dominante rurale et les
espaces à dominante urbaine, est en passe de se substituer aux
définitions antérieures. Ces changements successifs montrent la
difficile appréhension du rural comme catégorie spatiale.
Représentant, dans sa définition classique, 85,5% des communes
rurales soit 26 % de la population et 83,5% du territoire françaisls, il
est envisagé paradoxalement, comme un espace résiduel (effets
induits, sous influence extérieure, dépendant) découlant d'une
conception extensive de l'urbanisation.
L'analyse que nous venons de présenter de façon très
rapide, fondée sur l'assimilation et l'absorption des espaces ruraux
dans la société industrielle à dominante urbaine, fait indéniablement
état des grandes tendances de l'évolution des sociétés rurales.
Cependant, elle semble échouer lorsqu'il s'agit de rendre compte de
la diversité des processus de transformation, de la variété des
mécanismes de renouvellement des espaces ruraux, des forces et des
spécificités internes mises en œuvre. Aussi, cette première lecture
en appelle une seconde, plus endogène et plus qualitative: celle de
la recomposition rurale et de la prise en compte des spécificités
propres à ces espaces.
18 INSEE-INRA, Les campagnes et leurs villes, INSEE, Paris, 1998
29En effet, cette seconde thèse défend la permanence de
contrastes et l'existence encore prégnante d'un di vage entre
campagnes et villes. Cette persistance d'une différenciation ne nie
pas pour autant la variété et la complexité des échanges entre
espaces urbains et espaces ruraux. L'interdépendance, l'interrelation
forte entre ces deux espaces ne signifie pas nécessairement la
disparition d'une catégorie territoriale. Ce second type d'analyse, à
caractère davantage sociologique, qui interroge « ce qui fait
spécificité », ce qui différencie et distingue,« ce qui fait identité»
se retrouve aisément chez B. Kayser19. Celui-ci qualifie l'espace
rural comme un mode particulier d'utilisation de l'espace et de la
vie sociale et souligne l'inscription locale comme trait dominant des
sociétés rurales. Il s'oriente davantage vers une approche en termes
de dynamisation, de revitalisation, de recomposition, de
«renaissance rurale» dont nous analyserons les principales
composantes dans le paragraphe qui suit.
Au lieu d'entrevoir une absorption urbaine, un
dépeuplement et un nivellement voire une disparition des
particularismes ruraux, il s'agit davantage ici de percevoir les
éléments de constitution d'une ruralité nouvelle, les modes
d'adaptation et de réajustement des territoires ainsi que la
singularité et la persistance d'une identité rurale.
Dans une perspective voisine, N. Mathieu20 propose une
analyse sur les «modes d'habiter », comme élément de
différenciation du rural et de l'urbain. En somme, le renouvellement
19 KAYSER B., La Renaissance rurale, sociologie des campagnes du monde
occidental, Paris, A. Colin, 1990. Sa définition est la suivante: «l'espace rural se
définit comme IIIlmode particulier d'utilisation de l'espace et de la vie sociale,' il
est ainsi caractérisé par:
IIIle densité relativement faible des habitallts et des constructions, faisallt
apparaître une prépondérance des paysages à couverture végétale;
1111 IIsage économique à domÙzance ag ro-sylvo-pastoral ;
IlIl mode de vie de ses habitants caractérisé par lellr appartenance à des
collectivités de taille limitée et pal' leur rapport à l'espace,'
UHe identité et IIlle représentation spécifiques, fortement connotées pal' la
cultllre paysanne. »
20MATHIEU N., «Rural et urbain unité et diversité dans les évolutions des modes
d'habiter », in JOLLIVET M., EIZNER N. (eds), L'Europe et ses campagnes,
Paris, Presses de la fondation nationale des sciences politiques, 1996.
30de la niralité s'accompagne d'un mode d'habiter, d'un genre de vie
spécifique où la maison, la présence de la nature, des pratiques
différenciées de l'espace peuvent expliquer un goût nouveau pour le
localisme et une croissance de la fréquentation rurale. Aussi, la
ville, bien que triomphante du point de vue économique et
démographique, se révèle-t-elle ici en situation de crise: crise
identitaire, crise idéologique, crise morale. Cette dernière lecture
qui met l'accent, de fait, sur les signes favorables dans l'évolution
des sociétés rurales et qui s'intéresse plus spécifiquement au formes
de renouvellement de ces espaces, s'avère, dominante et
transversale à notre travail de recherche. Ce parti pris scientifique,
dont nous allons faire état tout au long du questionnement est le
résultat d'une réflexion sur l'étonnante diversité des évolutions
rurales et des stratégies cherchant à les valoriser. Si nous ne
négligeons pas les différents processus d'urbanisation qui
accompagnent la modernisation et l'ouverture des campagnes, nous
souhaitons privilégier davantage les mécanismes de résistance,
d'adaptation, de réappropriation et de recomposition, internes à ces
espaces.
Il apparaît plus juste, semble-t-il, de s'interroger
aujourd'hui, non plus sur les rapports entretenus entre villes et
campagnes, sur les flux et moyens de domination urbaine, mais
davantage sur les mécanismes et les processus d'intégration des
espaces ruraux dans le système global. Avec quelles capacités et
quelles spécificités l'espace rural intègre-t-il la société globale et
envisage-t-il son avenir? Au delà des tendances lourdes qui
affectent l'espace rural, à partir des changements dans les systèmes
productifs agricoles comme de l'extension des zones urbaines et
périurbaines, il est nécessaire d'intégrer dans l'analyse les nouvelles
composantes socio-démographiques et socio-économiques
susceptibles de se révéler déterminantes pour son évolution et
spécifiques aux nouvelles stratégies internes de renouvellement. Les
paragraphes qui suivent tenteront d'amorcer l'analyse.
311.2.2. Recomposition sodo-démographique et renaissance
rurale
UIl rellouveau démographique
« Péri-urbanisation », « déconcentration urbaine », «exode
urbain », «rurbanisation» autant de termes qui laissent entrevoir
une recomposition sociale dont B. Kayser fait un élément essentiel
de la «renaissance rurale », inversant ainsi les anciens schèmes,
tant répandus, de l'effondrement démographique et de la
désertification. En effet, après des décennies de déclin, la courbe de
la population rurale tend, au milieu des années 70, à se stabiliser et à
se redresser sur un grand nombre d'espaces ruraux21.Ce phénomène
de renversement démographique a suscité dans la communauté
scientifique, polémiques et discussions: certains, s'appuyant sur la
réalité du déclin persistant de beaucoup de petites communes
rurales, refusent d'y croire; d'autres avancent qu'il ne s'agit en rien
d'un mouvement de reprise de l'espace rural, mais seulement d'un
phénomène d'extension de la péri-urbanisation, d'une «nouvelle
»22;fonne d'urbanisation d'autres encore expliquent qu'il ne s'agit
que d'un épisode conjoncturel, lié à la crise économique et urbaine.
S'il est bien vrai que le renversement n'est pas valable pour
l'ensemble des espaces ruraux (plus du tiers des communes rurales
françaises continuent aujourd'hui à voir leur population
diminuer), on notera néanmoins que la croissance, extrêmement
forte au voisinage des grandes villes (14%), significative autour des
villes moyennes (8%) et des petites villes (4%), se retrouve dans la
plupart des régions rurales des pays industrialisés. Ce renouveau
démographique se fonde sur les gains migratoires. L'exode urbain a
désormais nettement pris le dessus sur le mouvement inverse. Ainsi,
les facteurs habituellement mis en avant (dépopulation agricole,
vieillissement...), lorsqu'il s'agit d'espace rural, ne permettent plus
21 Les deux derniers recensements généraux de la population (1982 et 1990) en
attestent: l'ensemble des communes rurales a gagné 7% entre 1982 et 1990. La
population rurale (selon la définition ancienne) compte en 1990 13,4 millions
d'habitants, soit 23,6% de la population du pays.
22BOUDOUL l et FAUR l-P., « Renaissance des communes rurales ou nouvelle
forme d'urbanisation », Economie et statistique, n0149, novembre 1982.
32à eux seuls d'expliquer les mouvements démographiques affectant
les espaces ruraux. La population rurale augmente précisément dans
une période qui voit s'effondrer les effectifs de l'agriculture.
L'apparition progressive de nouvelles catégories de population
(salariés, retraités, classes moyennes, etc.) vient expliquer ce
renversement. L'élargissement des aires résidentielles, la montée
des migrations quotidiennes23 de travail, que facilitent le
développement des infrastructures de transport et les nouvelles
technologies de communication, sont l'illustration d'une mobilité
accrue dont bénéficie l'espace rural. Ce phénomène de mutation
démographique est également renforcé par le désir d'accession à la
propriété, l'aspiration à vivre en dehors des concentrations urbaines,
le choix de modes de vie multi-résidentiels, de création d'activités
hors de la ville, etc., lié au rehaussement idéologique du monde
rural qui s'est opéré dans l'imaginaire urbain à partir des années 70.
Notons enfin, que ces processus de reprise démographique affectent
différemment les territoires et qu'ils demeurent le résultat d'une
volonté d'ouverture et d'adaptation des collectivités rurales au
monde extérieur.
Vne nouvelle structuration sociale
La croissance démographique s'accompagne inévitablement
d'une modification de la composition sociale de la société rurale.
La réduction des catégories socio-professionnelIes
«traditionnelles », l'arrivée de nouvelles professions ou de
nouveaux usagers engendrent une profonde diversification,
transformant et enrichissant le tissu social rural. L'analyse de la
composition socio-professionnelle de la population des campagnes
et de son évolution entre 1962 et 1990 montre la chute brutale des
actifs agricoles et une redistribution au profit des autres catégories
qui font émerger une autre ruralité de plus en plus détachée de sa
simple fonction agricole. La poussée de l'ensemble des catégories
salariées fait une place particulièrement forte aux ouvriers, mais
l'augmentation des catégories plus aisées (celles des « cols blancs »,
2360% des ruraux et 50% des urbains travaillent à l'extérieur de leur commune de
résidence.
33cadres moyens et supérieurs) concernés par le développement
résidentiel ou touristique, est aussi flagrante.
La transformation du paysage social résulte ainsi du déclin
des activités agricoles (phénomènes de «dépaysannisation» ) et
industrielles au profit des fonctions tertiaires. L'irruption de
nouvelles catégories de ruraux, résidents secondaires ou usagers
divers de l'espace rural opère une profonde transformation des
rapports sociaux locaux. En effet, au delà de leurs apports
économiques pour les sociétés locales (activité du bâtiment, du
commerce, etc.), ils constituent des forces sociales, des ferments
d'innovation et de mobilisation. Aussi, contradictions et clivages
sous-tendent-ils parfois ces nouveaux lieux de brassage social, un
conflit latent opposant notamment les « enracinés », les
« autochtones », les « gens du pays» et ces nouveaux habitants. De
nouvelles pratiques se mettent en œuvre, de nouvelles valeurs
s'affrontent, d'anciens et de nouveaux modèles se croisent, de
nouveaux modes de sociabilité se créent, redéfinissant ainsi le lien
local et le degré d'appartenance à la localité. Stratégies d'intégration
et de marginalisation, relations d'alliance ou d'opposition font et
défont les groupes locaux, tissant de nouvelles configurations
sociales locales. Cette dimension sociologique du changement rural
interroge l'intégration sociale, la recomposition du lien social, la
redéfinition de l'identité et de l'appartenance locales. L'identité
locale, de ce fait, loin d'apparaître comme un invariant, comme un
acquis intangible, se présente comme l'enjeu d'un processus de
constante redéfinition. L'identité locale, constamment remise en
cause, est interactive et se donne à voir comme une série de
compromis successifs au sein des rapports sociaux locaux. Enfin,
cette modification socio-démographique de l'espace rural
s'accompagne d'un processus de recomposition économique des
activités et des fonctions de cet espace.
1.2.3. Recomposition socio-économique et nouvelles fonctions
non agricoles
Quelle place tient l'agriculture aujourd'hui dans notre
société?
34Cette question demeure actuellement au cœur des débats
sociaux, économiques, politiques. L'espace rural n'est plus la seule
scène des agriculteurs; il est le lieu de vie ou de résidence d'autres
populations dont les origines sont diverses, les activités variées et
les stratégies complexes. Même si elle demeure encore un pôle
dominant comme référence culturelle, idéologique et symbolique,
l'agriculture doit aujourd'hui composer, cohabiter avec d'autres
secteurs d'activités.
Si le rural n'est plus (ou est de moins en moins) agricole,
doit-on néanmoins condamner l'agriculture, la réduire à sa seule
fonction de production intégrée au marché mondial, détachée des
autres secteurs d'activités et comme déconnectée du territoire? Les
débats actuels sur la multifonctionnalité s'orientent vers une
redéfinition de l'agriculture et de ses conditions d'exercice et
mettent en évidence de nouvelles « missions» comme l'entretien du
paysage, la protection des espèces et des races, la gestion durable de
l'environnement, l'accueil touristique Nous verrons
ultérieurement, que, au-delà d'une agriculture industrielle,
productive, «performante» et totalement intégrée (qui définit le
modèle économiquement dominant), subsistent des formes d'une
agriculture familiale, « paysanne », adaptée et renouvelée.
LafOllCtiOll ellvirollllemelltale de l'espace rural
Avec la montée des préoccupations écologiques, la
préserv'!tion des espaces ruraux est devenu un véritable enjeu pour
la totalité de la société. L'idée du «gardiennage de la nature»
émerge comme ùn facteur d'évolution des sociétés rurales: la
protection, la conservation des espaces naturels et des espèces
deviennent le maître mot des années 1990. La dernière loi agricole
française (1998), à travers la mise en place des Contrats Territoriaux
d'Exploitations (CTE) intègre pleinement la fonction
environnementale de l'exploitation agricole. Pour certaines
politiques, le monde rural doit être un grand «musée vivant », lieu
de cure reconstituante à l'usage des citadins; cette finalité
s'exprime tout particulièrement dans la création des Parcs Naturels
Nationaux et Régionaux. Le nouveau culte de la nature élève le «
paysage» au statut de bien collectif, de patrimoine à sauver,
35appelant une prise en charge collective. Nous retrouvons ici les
»24analyses de B. Hervieu et 1.Viard autour de la «publicisation de
l'espace rural interrogeant le droit de consommation et la logique de
regard.
Les fonctions industrielle et tertiaire de l'espace rural
Les statistiques relatives à l'évolution, entre 1982 et 1990,
du nombre d'actifs en espace rural font apparaître une légère
croissance de l'emploi industriel (+ 3%) alors même qu'il baisse
dans les espaces urbains25. Il se manifeste essentiellement par la
création d'un tissu de PME qui trouve en espace rural de nouveaux
critères de valorisation (performance, qualité de la main d'œuvre,
qualité du cadre de vie, moindre coût foncier, exploitation de
ressources liées au territoire...). Précisons cependant que de
nombreuses PME développent de plus en plus d'activités liées au
secteur tertiaire. Ainsi, celui-ci, qu'il soit marchand et non-
marchand, joue un rôle économique de plus en plus important en
milieu rural. Si certains services se désagrègent ou disparaissent
dans certains secteurs (fermeture d'écoles, de bureaux de poste, de
commerces...), d'autres se développent et constituent dans bien des
cas l'essentiel de la croissance de la population active: pensons au
développement d'établissements à vocation sanitaire et sociale
pourvoyeurs de nombreux emplois. L'espace rural demeure ainsi un
lieu d'attractivité pour de nouvelles dynamiques selon une double
logique de mobilisation «interne» et de partenariat «externe »,
combinant ressources locales et réseaux extérieurs.
1.2.4. Les fonctions récréative et résidentielle de l'espace rural:
nouvelles opportunités de dYl1amisation rurale
Pratiques touristiques et développement rural
24 B. HERVlEU, J. VIARD, op. cil.
25 CAVAILHES J. et alii in BERGER A., ROUZlER J., «L'espace rural,
élargissement conceptuel et orientation méthodologique », Economie Rurale,
septembre-octobre 1995.
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