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LE SPORT FRANÇAIS DANS L'ENTRE-DEUX-GUERRES

De
328 pages
L'entre-deux-guerres est une période où les identités nationales se restructurent et où les exemples étrangers se présentent comme autant de modèles possibles pour la France. Entre histoire politique et histoire culturelle, entre influences étrangères, construction identitaire et relations internationales, dans quelle mesure le sport et l'éducation physique participent-ils de ces processus ? Le sport apparaît ainsi comme un révélateur original des relations entretenues par les États au moment où se transforment les grands équilibres européens.
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LE SPORT FRANÇAIS
DANS
L'ENTRE-DEUX-GUERREScg L'Hannattan, 2000
ISBN: 2-7384-9799-3Textes réunis par
Jean-Philippe SAINT-MARTIN
et Thierry TERRET
LE SPORT FRANÇAIS
DANS
L'ENTRE-DEUX-GUERRES
Regards croisés sur les influences étrangères
L'Harmattan L'Harmattan Inc. L'Harmattan Hongrie L'Harmattan Italia
5-7, rue de l'École-Polytechnique 55, rue Saint-Jacques Hargita u. 3 Via Bava, 37
75005 Paris Montréal (Qc) 1026 Budapest 10214 Torino
FRANCE CANADA H2Y 1K9 HONGRΠITALffiCollection Espaces et Temps du sport
dirigée par Pierre Arnaud
Le phénomène sportif a envahi la planète. Il participe de tous les problèmes de
société qu'ils soient politiques, éducatifs, économiques, sociaux, culturels,
juridiques ou démographiques. Mais l'unité apparente du sport cache mal une
diversité aussi réelle que troublante: si le sport s'est diffusé dans le temps et dans
l'espace, s'il est devenu un instrument d'acculturation des peuples, il est aussi
marqué par des singularités locales, régionales, nationales. Le sport n'est pas
éternel ni d'une essence transhistorique, il porte la marque des temps et des lieux
de sa pratique. C'est bien ce que suggèrent les nombreuses analyses dont il est
l'objet dans cette collection qui ouvre un nouveau terrain d'aventures pour les
sciences sociales.
Dernières parutions
Jean-Pierre DELSAHUT, L'empreinte sportive indienne, 1999.
S. FAUCHÉ, J.-P. CALLÈDE, J.-L. GAY-LESCOT et J.-P. LAPLAGNE (eds),
Sport et identités, 1999.
Marianne LASSUS, L'affaire Ladoumègue, le débat amateu-risme/profes
sionnalisme dans les années trente, 2000.
Claude PIARD , Où va la gym. L'éducation physique à I 'heure des
« staps », 2000.Autres publications:
- Thierry Terret, Naissance et diffusion de la natation sportive, Paris,
L'Harmattan, 1994.
- Thierry Terret, Histoire des sports, Paris, L'Harmattan, 1996.
- L'institution et le nageur. Histoire de la Fédération
Française de Natation, Lyon, Presses universitaires de Lyon, 1998.
- Thierry Terret, Sport and Health in History, Sankt Augustin, Academia
Verlag, 1999.
- Thierry Terret, Éducation physique, sport et loisir. 1970-2000,
Marseille, Ed. AFRAPS, 2000.
en collaboration:
- Pierre Arnaud, Thierry Terret, Le rêve blanc. Olympisme et sports
d'hiver, Bordeaux, Presses Universitaires de Bordeaux, 1993.- Pierre
Arnaud, Thierry Terret, Éducation et politique sportives. 1ge-20e siècles,
Paris, Ed. du CTHS, 1995.
- Pierre Arnaud, Thierry Terret, Histoire du sport féminin, Paris,
L'Harmattan, 1996, 2 tomes.
- Pierre Arnaud, Thierry Terret, Éducation physique, Sports et Arts. 1ge-
20e siècles, Paris, Ed. du CTHS, 1996.
- Pierre Arnaud, Thierry Terret, Le sport et ses espaces. 1ge-20e siècles,
Paris, Ed. du CTHS, 1998.
- Pascal Charroin, Thierry Terret, L'eau et la balle. Une histoire du
water-polo, Paris, L'Harmattan, 1998.Liste des auteurs
Jean-Michel Delaplace,
professeur agrégé d'EPS, CRIS Université Lyon 1 et UFR
STAPS de Montpellier
André Gounot,
maître de conférences en STAPS, UFR STAPS Strasbourg
Timothé Jobert,
doctorant, CRIS Université Lyon 1
Jean-François Loudcher,
maître de conférences en STAPS, UFR STAPS Besançon
Nathalie Rosol,
doctorante, CRIS Université Lyon 1
Jean-Philippe Saint-Martin,
maître de conférences en STAPS, CRIS Université Lyon 1
Jean-Marc Silvain,
professeur agrégé d'EPS, CELRAS Université Lille 3
Thierry Terret,
professeur des universités en STAPS, CRIS Université Lyon 1
et IUFM Lyon
Sylvain Villaret,
ATER, CRIS Université Lyon 1
Christian Vivier,
maître de conférences en STAPS, UFR STAPS BesançonIntroduction: sport,
identités et influences étrangères
Thierry Terret
Du 4 au 8 décembre 1999 s'est déroulé en Italie, à Florence, le
quatrième congrès annuel du Comité Européen d'Histoire du Sport.
Traditionnellement, dans ce genre de manifestation scientifique, les
communications sélectionnées par le comité scientifique sont publiées
quelques mois plus tard sous la forme d'un ou de plusieurs ouvrages1.
Telle n'a pas été la procédure retenue ici par les organisateurs
florentins, ceux-ci n'ayant publié que les textes reçus avant le congrès
et non expertisés. De nombreux intervenants, dont la plupart des
participants français, se sont ainsi vus privés d'une diffusion écrite de
leur travail.
Devant cette situation inhabituelle, nous avons pris l'initiative
de demander au comité d'organisation et aux responsables du CESH
l'autorisation de publier, sous la forme d'un ouvrage collectif, une
partie des textes en langue française non parus à Florence2. Voilà
l'origine insolite de ce livre, qui n'a d'autres prétentions que de mettre
à la disposition d'un public francophone des textes qui risquaient,
sinon, de sombrer dans l'oubli.
Afin de conserver une unité à l'ouvrage, nous n'avons
considéré que les contributions partageant à la fois une période et une
thématique communes. Le thème général choisi par les organisateurs
du congrès du CESH ne nous était cependant pas d'une grande utilité.
La formulation laconique de «Sport et culture », non explicitée,
laissait en effet la porte ouverte à des interprétations très larges, où les
analyses portant sur les relations entre le sport et la culture artistique
1 Les actes du premier congrès du CESH (Rome, 1996) ont été publiés sous la
direction d'Arnd Krüger et Angela Teja, (La Comune Eredità dello Sport in Europa,
Rome, CONI-Scuola dello Sport, 1997), ceux de la troisième édition (Copenhague,
1998), en deux volumes par Else Trangbaeck et Arnd Krüger, The History of
Éducational Institutions, Physical Éducation and Sport, Copenhague, CESH,
1999 ; Gender and Sport from European Perspectives, Copenhague, CESH, 2000.
2Quelques textes originaux ont été modifiés, d'autres ont été rédigés en complément
spécialement pour l'ouvrage.côtoyaient celles qui se centraient sur la culture sportive, elle-même
déclinée en de multiples approches. Si une telle profusion ne saurait
étonner au regard de ce que Christian Pociello a savoureusement
rappelé dans Les cultures sportives!, il n'en reste pas moins que des
limites aussi vagues affaiblissent le projet scientifique, en laissant
croire à l'existence d'un objet complexe là où il n'y a que
superposition d'objets d'étude. Comme le rappelait malicieusement
Roland Renson dans son discours inaugural à Florence, le thème du
congrès revenait finalement à traiter de « sport et sport» !
Pour autant, il serait injuste de penser à un complet éclectisme
des communications au regard du thème proposé. En réalité, tout
comme la sociologie, l'histoire du sport aborde la question de la
culture selon trois dimensions. La première, étroite, traite
essentiellement de la production sportive des groupes sociaux du point
de vue des pratiques, des techniques, des institutions, des valeurs....
On y trouve par exemple des analyses sur la naissance du sport2, la
genèse des formes de pratiques3, les concurrences culturelles4 ou les
processus d'acculturation5. La seconde, davantage centrée sur la
structuration des groupes, s'intéresse à la manière dont le sport
contribue à la construction des identités (locales, nationales,
affinitaires, confessionnelles, sexuelles)6. La dernière, enfin, est de
nature plus anthropologique et envisage, pour faire bref, la culture
sportive dans ses oppositions et convergences avec la nature
humaine 7.
1Christian Pociello, Les cultures sportives, Paris, PUF, 1995.
2 Depuis Allen Guttmann, From Ritual to Records: The Nature of Modern Sports,
New York, 1978, les exemples sont nombreux sur ce sujet.
3 Sur la natation, cf. T. Terret, Naissance et développement de la natation sportive,
Paris, L'Harmattan, 1994.
4
En France, le travail pionnier de Jacques Defrance, L'excellence corporelle, PUR-
Ed. STAPS, 1987, demeure l'une des meilleures illustrations du genre.
5 On pense notamment à l'acculturation scolaire, longuement étudiée par Pierre
Arnaud (Le militaire, l'écolier, le gymnaste, Lyon, PUL, 1991).
6 On trouvera une bonne synthèse de ce type de travaux dans S. Fauché, J.-P.
Callède, J.-L. Gay-Lescot, J.-P. Laplagne, Sport et identités, Paris, L'Harmattan,
2000.
7 Voir, parmi les exemples récents, Kim Min-Ho, L'origine et le développement des
arts martiaux, Paris, L'Harmattan, 1999; Fabrice Delsahut, L'empreinte sportive
indienne, Paris, L'Harmattan, 1999.
10Plusieurs des participants de Florence avaient choisi de
s'attacher à la seconde dimension, la question identitaire, en
privilégiant notamment le niveau de l'identité nationale parmi
l'ensemble des regards possibles. D'autre part, l'originalité de ces
travaux était de s'inscrire radicalement dans une perspective
internationale. Doit-on s'étonner de ce rapprochement? Pas vraiment,
si l'on considère l'identité dans un double mouvement «d'unification
et de distinction par lesquels un groupe cherche à fonder sa cohésion
et à marquer sa position par rapport à d'autres groupes» 1. Dès lors,
la structuration d'un groupe à un niveau national ne se comprend qu'à
travers les influences que l'autre, «l'étranger », fait peser sur elle.
Ces logiques du« dedans - dehors », «pour soi - contre
autrui », « avec - contre» ont certes déjà été abordées, en particulier
par Gilbert Andrieu, mais elles ont paradoxalement davantage été
utilisées dans le cadre d'une histoire de l'éducation physique que dans
celui d'une histoire du sport2. La perspective comparativiste y est en
outre souvent plus développée que la question des identités ou des
influences. Un livre récent, dirigé par Pierre Arnaud et James
Riordan3, est toutefois venu combler cette lacune. Encore aborde-t-il
surtout les aspects politiques, en développant moins les dimensions
culturelles des relations entre sport et relations internationales. Enfin,
on remarquera que la plupart de ces travaux portent sur une même
période, l' entre-deux-guerres, moment de forte intensification de la
perception des modèles étrangers.
1 M. Lipiansky, Identité et communication, Paris, PUF, 1992.
2 G. Andrieu, L'éducation physique et le sport en France de 1913 à 1936 et les
influences étrangères, Nanterre, Centre de Recherche en STAPS, 1989 ; G. Andrieu,
Les influences réciproques en éducation physique et en sport en Europe aux XIXème
et XXème siècles, Actes du Congrès international d'histoire du sport, Marly-le-Roi,
1990; M. Astolfi, J.F. Loudcher, R-M. Respond, C. Vivier, Étude comparée des
documents officiels suisses et français relatifs à l'éducation physique (XIXe-XXe
siècles), in Actes du colloque transfrontalier, Lausanne, 1995 ; J.-M. Delaplace, C.
Treutlein, G. Spitzer (Eds), Le sport et l'éducation physique en France et en
Allemagne. Contribution à une approche socio-historique des relations entre les
deux pays, Clermont-Ferrand, Ed. AFRAPS, 1994 ; J. P. Saint-Martin, L'exemplarité
des éducations physiques étrangères en France entre les deux-guerres mondiales,
Thèse de doctorat en STAPS, Lyon I, 1997.
3 P. Arnaud et J. Riordan, Sport et relations internationales, Paris, L'Harmattan,
1998.
IlDans cet esprit, le présent ouvrage propose finalement une
histoire du sport et de l'éducation physique au croisement de trois
regards, l'un sur les influences étrangères, l'autre sur la construction
identitaire, le dernier sur les relations internationales, en prenant
quelques exemples relevant soit de l'histoire politique, soit de
l'histoire culturelle, et en privilégiant la période de l'entre-deux-
guerres.
Cette contribution est organisée en trois temps. La première
partie porte sur «l'exportation» des modèles français, dans une
logique qui rejoint souvent la promotion de l'image du pays (à travers
les Jeux Olympiques ou les Jeux interalliés). Mais le processus de
reconnaissance est souvent laborieux comme en attestent les exemples
du sport féminin et du tennis de table. La seconde partie insiste
davantage sur les influences étrangères proprement dites, à travers les
exemples de l'éducation physique, du naturisme, des méthodes
d'entraînement et du sport travailliste. Enfin, la dernière partie
constitue un requestionnement de la problématique identitaire qui
bouscule la logique strictement nationale privilégiée auparavant: la
défense d'une méthode nationale à travers l'hébertisme, la variabilité
des identités dans le cas de la natation ou, enfin, la question de la race
dans la boxe sont autant d'exemples illustrant l'existence de niveaux
différents de structuration identitaire dont le sport est à la fois le
véhicule et le témoin.
12Première partie
Les Français et le sport internationalPour une participation des Françaises
aux Jeux Olympiques (1900-1928).
Un combat mené par Alice Milliat
Nathalie Rosol
Introduction
L'étude de la participation des françaises aux Jeux Olympiques
modernes illustre la difficile entrée des sportives dans l'enceinte
olympique. Les travaux de G. Pfister1 ou de M. Leigh et T. Bonin2
mettent en évidence le combat de la FSFI3, présidée par Alice Milliat,
contre l'IAAF4 et le CI05, pour un élargissement du programme
féminin aux J.O. Mais avant de jouer un rôle sur la scène
internationale, Alice Milliat choisit de défendre le sport féminin dans
son pays. Malgré ses efforts pour favoriser la participation des
Françaises, ces dernières concourent en nombre très limité lors des
premiers jeux. TIfaut attendre Amsterdam, en 1928, pour observer une
présence accrue des sportives françaises.
Il est intéressant de corréler cette observation avec le départ de
Pierre de Coubertin de la présidence du CIO en 1925. L'étude des
idées de sur la participation olympique féminine grâce à
l'œuvre complète de N. Müller6, laisse penser que le président du CIO
n'est pas étranger à cette quasi absence féminine aux J.O.
1
G. Pfister, The Struggle for Olympia: the Women's World Games and
Participation ofWomen in the Olympic Games, in ICHPER.SD Journal, vol XXXII
n04, Summer 1996, pp. 21-25.
2
M. Leigh & T. Bonin, The Pioneering Role of Madame Alice Milliat and the FSFI,
in Journal of Sport History, 4(1), 1977, pp. 72-83.
3 Fédération Sportive Féminine Internationale créée en 1921.
4
International Amateur Athletic Federation.
S
Comité International Olympique.
6 N. Müller, Textes choisis. Olympisme. Discours de Pierre De Coubertin, Zurich,
Weidman, 1986, tome II.D'autre part, les ouvrages de T. Zeldinl et de S. de Beauvoir2
décrivent un contexte social français au début du siècle basé sur la
domination de l'homme. L'analyse de J. Gleyse3 permet de
comprendre pourquoi une image négative de la femme sportive tend
alors à se répandre dans les foyers français. Cela nous amène à
formuler l'hypothèse que, sans les incessantes revendications d'Alice
Milliat et le départ de Coubertin du CIO, les Françaises n'auraient pu
être aussi nombreuses aux J.O. d'Amsterdam. Nous tacherons donc de
montrer en quoi l'année 1928 offre une revanche à la Fédération des
Sociétés Féminines Sportives de France, qui s'est longtemps heurtée
au refus de Pierre de Coubertin ainsi qu'à une forte désapprobation
nationale.
1 - La position de Pierre de Coubertin face à la participation des
femmes aux Jeux Olympiques modernes
«Les Olympiades ont été rétablies pour la glorification rare et
solennelle de l'athlète [mâle] individuel» 4.
Pierre de Coubertin affirme une opinion qui sera la sienne durant
ses vingt neuf années à la présidence du CIO. Son point de vue
rétrograde, en décalage avec un contexte social propice à
l'émancipation des femmes, se manifeste chaque fois qu'il s'agit de
débattre de la participation féminine aux J.O.. Lors des premiers
congrès du CIO, il se soucie fort peu du sport féminin. Puis, devant les
revendications des fédérations féminines sportives, il persiste dans son
combat de sauvegarde de J.O. masculins et tient des propos de plus en
plus virulents contre les femmes attirées par la compétition.
1
T. Zeldin, Histoire des passions françaises. 1848-1945, tome 1 : Ambition et
amour, Paris, Payot & Rivages, 1994.
2 S. de Beauvoir, Le deuxième sexe. Les faits et les mythes, tome 1, Paris, Gallimard,
1976.
3 J. Gleyse, L'image de la femme dans les discours sur l'EP et le sport de 1870 à
1930, in P. Arnaud & T. Terret (textes réunis par), Histoire du sport féminin, tome
II, Paris, L'Harmattan, 1996.
4 40èmeDiscours de Pierre De Coubertin tenu pour le anniversaire du rétablissement
des Jeux Olympiques, Lausanne, CIO, 1934, in Müller N., op. cit., p. 350.
161-1 L'idéal olympique masculin affectionné par Pierre de
Coubertin
Lorsqu'en 1894, au congrès de la Sorbonne à Paris, Pierre de
Coubertin exprime l'idée de rénover les Jeux Olympiques, il se réfère
aux Jeux de la Grèce Antique. Les J.O. modernes doivent « s'inspirer
du plein idéal viril qui fut [...] celui de l'athlétisme antique [lequel]
triompha complètement à Olympie »1. Dans son esprit, il n'y a donc
aucune ambiguïté: les femmes n'ont pas leur place aux Jeux. Ainsi,
lors des premiers congrès olympiques (la Sorbonne en 1894, le Havre
en 1897, Bruxelles en 1905), la question de la participation féminine
aux J.O. n'est jamais abordée. Dans le rapport officiel du Congrès
International de Sport et d'Éducation Physique de Bruxelles en 1905,
on peut lire:
« Seul point de l'ordre du jour à ne pas être abordé: l'éducation
physique des femmes. Pas plus que Coubertin, qui conseille aux
représentants américains de «se hâter lentement », les délégués
européens ne considèrent devoir y accorder une simple réflexion: le
sport féminin [...] restait un sujet ignoré »2.
Pierre de Coubertin rappelle dans la Revue olympique de juillet
1912 les bases des Jeux Modernes et règle la question de la
participation féminine à l'aide de quelques affirmations. «Nous
estimons que les Jeux Olympiques doivent être réservés aux
hommes »3. Cependant, en 1912, à Stockholm, les femmes participent
déjà aux J.O. en tennis, golf, tir à l'arc et natation. Coubertin propose
alors de «faire marche arrière» et de supprimer ni plus ni moins
toutes les épreuves féminines.
D'autre part, il fait preuve d'un certain cynisme lorsqu'il
s'appuie sur «le dogme de l'égalité des sexes» pour démontrer le
ridicule des revendications féminines. En effet, puisque les femmes
1Bulletin du Bureau International de Pédagogie Sportive nOS,Lausanne, CIO, 1931,
pp. 5-7., in N. Müller, op. cit., p. 293.
2 Rapport Officiel du Congrès International de Sport et d'Éducation Physique, sous
le Haut patronage de S.M. Léopold II, Palais des Académies, Bruxelles, 9-14 juin
1905, in Y.P. Boulongne & K. Lennartz, Un siècle du CIO 1894-1942, Vol I,
Lausanne, CIO, 1994, p. 94.
3
P. de Coubertin, Revue Olympique, juillet 1912, in N. Müller, op. cit., p. 705.
17souhaitent concourir aux J.O., il propose qu'elles se mesurent sur un
pied d'égalité avec les hommes:
« Accepterait-on les engagements pêle-mêle sans distinction de sexes,
qu'il s'agisse d'un concours individuel ou d'un concours par
équipes? Ce dernier procédé serait logique puisque le dogme de
l'égalité des sexes tend à se répandre» 1.
Et c'est avec réalisme qu'il apporte lui-même une réponse à cette
proposition:
« Quatre vingt quinzefois sur cent, les éliminatoiresfavoriseront les
hommes. (...) Quelles que soient les ambitions athlétiques féminines,
elles ne peuvent se hausser à la prétention de l'emporter sur les
hommes en courses à pied, en escrime, en équitation. ... Faire
intervenir ici le principe de l'égalité théorique des sexes, ce serait
donc se livrer à une manifestation platonique dépourvue de sens et de
2
portee» " .
Finalement, il reste une troisième solution possible: l'organisation
séparée de Jeux Olympiques Féminins. Mais le rénovateur des J.O.
s'empresse de critiquer cette possibilité et met en avant des
considérations purement pratiques et financières:
« Les organisations déjà surchargées, les délais déjà trop courts, les
difficultés de logements et de classement déjà formidables, les frais
déjà excessifs, il faudrait doubler tout cela! Qui voudrait s'en
3
?C arger » .h
Les arguments formulés par Coubertin suffisent à infléchir les
décisions des autres membres du CIO qui restent sous l'emprise de
leur président et la question de la participation des femmes n'est guère
prise au sérieux.
1
Ibidem.
2
Idem, p. 706.
3
Ibidem.
181-2 Sa conception du sport féminin et du rôle social de la femme
Pierre de Coubertin juge absurde cette «campagne féministe
[pleine de] passion et d'expression exagérées... »1 ; sa conception du
sport féminin et de l'éducation physique féminine l'amène toujours à
refuser des épreuves aménagées aux femmes. Quelles sont donc les
raisons qui le poussent à écrire: «Je n'approuve pas personnellement
?la participation des femmes aux concours publics »2
Tout d'abord, Coubertin estime que le spectacle de femmes
disputant des épreuves sportives est indécent à regarder. Les dames de
l'époque n'ont pas à s'afficher en public; la vision de ces femmes en
tenues sportives, expansives, libérées, prêtes à souffrir physiquement
pour une victoire n'est pas recommandable. Il s'agit d'un problème
d'éthique posé par le risque de la malveillance du spectateur
risquant d'être en proie à des émotions malsaines.
« S'il y a des femmes qui veulent jouer au football ou boxer, libre à
elles, pourvu que cela se fasse sans spectateur, car les spectateurs
autour de telles compétitions n 'y viennent point pour voir du sport »3.
« ...Je dirai très franchement ici toute ma pensée: rien de sérieux ni
de durable n'est à craindre si se trouve observée la règle unique qui
domine toute la question: pas de spectateur (aux compétitions
féminines). Le spectateur sportif a toujours besoin d'être surveillé
moralement. Il faut savoir ce qu'il cherche et pourquoi il est là. Mais
tandis que pour les concours masculins, la grande majorité est là pour
le sport (...), il en ira toujours autrement des concours féminins... »4.
De plus, Coubertin avertit l'opinion des dangers et des
débordements que peut occasionner le sport. TI ne condamne pas
l'excès chez le sportif masculin, au contraire, il le juge bénéfique pour
1 P. de Coubertin, Leçons de pédagogie sportive, 1921, cité par J.F. Pahud, La
femme et les J.O. d'été., in Revue de l'A.E.F.A. n088, Paris, 1984, p. 51.
2 P. de Coubertin, Les Assises philosophiques de l'olympisme moderne, 1935, in N.
Müller, op. cit., p. 438.
3 P. de Coubertin, Discours des Quarante Années d'Olympisme, 1934, in J. Durry,
Le Vrai Pierre De Coubertin, Paris, Comité Français Pierre De Coubertin, 1994, p.
69.
4 P. de Coubertin, Leçons de pédagogie sportive, 1921, in J.F. Pahud, op. cit., p. 51.
19la santé psychique de l'homme. La femme, en revanche, ne peut que
se tenir à l'écart: l'exploit sportif est contre sa nature. Sa féminité, sa
santé et sa dignité en dépendent.
« Quand il s'agit des garçons (...), cette concurrence sportive (...) est
vitale (...) avec toutes ses conséquences et tous ses risques. Féminisée,
elle prend quelque chose de monstrueux» 1.
Cependant, même à l'abri des regards indiscrets, Coubertin
émet des réserves sur la pratique sportive féminine. Dans son esprit, la
femme n'est pas faite pour s'entraîner, ni atteindre des records
sportifs. Elle ne doit pas chercher à dépasser ses limites physiques et
mentales à travers une activité inadaptée à sa morphologie. Celle qui
tombe dans l'excès sportif s'expose à des problèmes de santé liés à la
violence physique d'une pratique sportive trop intense.
«L'hygiène, l'esthétisme commandent de ne pas exposer le corps de
lafemme aux excès et à la violence d'un sport par définition réservé à
la jouissance corporelle de l'éphèbe masculin.l...] Il Y a « antinomie
» entre les deux mots «athlétisme» et «féminin ». C' ~st aux
« hygiénistes» et au «corps médical» de dire si la femme peut
pratiquer des sports violents qui sont propices aux hommes »2.
Pierre de Coubertin envisage le sport au féminin d'une manière
bien particulière: il définit l'activité sportive féminine comme
une éducation physique plutôt qu'un entraînement. L'objectif pour la
femme est d'être pourvue « d'un corps sain, persévérant et beau» en
vue d'être « un facteur créateur dans la famille et dans la société en
général. Pour ce faire (...), elle ne doit pas chercher le record et donc
ne s'adonner qu'à l'éducation physique »3. Il rejoint donc les
conceptions hygiénistes de l'époque et définit une éducation physique
féminine adaptée selon lui aux réelles capacités physiologiques des
femmes:
1 P. de Coubertin, Discours des Quarante Années d'Olympisme, 1934, in J. Durry,
op. cit., p. 69
2
P. de Coubertin, Congrès de Prague, 1925, in Y.P. Boulongne & K Lennartz, op.
cit.,p.188.
3Idem, p. 189.
20« De la culture physique sportive, oui, cela est excellent pour la jeune
fille, pour la femme, mais cette rudesse de l'effort masculin (...), il
faut grandement le redouter pour l'être féminin »1.
Dans son esprit, quelques exercices de gymnastique réalisés en privé
assurent une parfaite santé à la femme qui est avant tout une épouse et
une mère. De plus, il est profitable pour elle de connaître les bienfaits
du sport chez l'homme, pour guider ses fils vers des activités sportives
adaptées à leurs besoins. Coubertin est donc convaincu que la femme,
« dans le monde, reste ce qu'elle a toujours été, elle est avant tout la
compagne de l'homme, la future mère de famille et doit être élevée en
vue de cet avenir immuable. (Il est nécessaire également) qu'elle soit
à même de diriger intelligemment l'éducation sportive de ses fils »2.
C'est un comportement quelque peu «phallocrate» qu'adopte
le président du CIO. Il se retranche derrière cet idéal où l'homme
décide de ce qui est bon ou mauvais pour la femme, des libertés, des
devoirs qu'elle se doit de respecter N. Müller relève « cettefaçon
de voir traditionnelle [...J qui s'en rapporte essentiellement au
modèle de l'Antiquité et du Moyen Age »3. En effet, Coubertin compte
sur l'applaudissement féminin pour récompenser les athlètes des J.O. :
« cette formule combinée de l'idéal antique et des traditions de la
chevalerie est la seule saine et la seule satisfaisante à ses yeux» 4.
Pour tenter de comprendre ses convictions sur la place et le
rôle de la femme dans la société, Y. P. Boulongne analyse le milieu
familial aristocratique de Coubertin.
«Les femmes (y) sont respectées et honorées. Elles ont reçu une
bonne instruction, mais à domicile. (...) Les convenances veulent
qu'elles ne sortent pas du domaine ou de l'hôtel particulier, sauf pour
aller à la messe ou rendre visite à leurs pauvres, et toujours
1 P. de. Coubertin, L'utilisation pédagogique de l'activité sportive, (I et II), in Le
Sport Suisse n° 1074,21 novo 1928, p. 1. et n0107S ,28 novo 1928, p. 1.
2
P. de Coubertin, Notes sur l'éducation publique, Paris, Hachette, 1901, p. 281.
3 N. Müller, op. cit., p. 705.
4 P. de Coubertin, Revue Olympique, juillet 1912, in N. Müller, op. cit., p. 706.
21accompagnées. Partout, le mari les chaperonne. [...] Propriétaire du
mari, lafemme légitime reste dérobée du monde »1.
On peut comprendre que le personnage ait été marqué par ces
manières bourgeoises et aristocratiques de considérer la femme
comme une épouse soumise et une mère entièrement dévouée au bien
être familial.
1-3 Pierre de Coubertin persiste dans son refus jusqu'à la fin de
son mandat: quelle conséquence pour le sport féminin?
Le fondateur des J.O. continue d'avancer les yeux fermés
quand il s'agit de reprendre le débat sur la participation féminine aux
J.O.. TIcroit toujours que «c'est une affaire de temps et que le bon
sens et la bonne tenue finiront par l'emporter »2. Toutefois, c'est nier
la réalité que de tenir de tels propos car les revendications des femmes
en sport sont finalement le reflet des bouleversements sociaux et
culturels du XXème siècle. En restant sur sa position, il ignore le fait
que la condition sociale, politique et juridique des femmes a évolué
dans la société européenne.
«La confiance acquise pendant la guerre, les possibilités d'influence
obtenues par l'accès à presque toutes les professions et par le droit de
vote et l'éligibilité, se répercutèrent sur le sport» 3.
Mais Pierre de Coubertin reste insensible à cette émancipation
féminine et se retranche derrière ses considérations rétrogrades. Son
point de vue restrictif est la cause d'un grand nombre de décisions
prises par le CIO qui vont à l'encontre des souhaits des fédérations
féminines sportives. Au congrès de Prague de 1925, il estime qu'il
faut «supprimer certains sports féminins comme la boxe, la lutte, le
football »4 et rédige la règle 28 de la nouvelle Charte Olympique de
1 Boulongne Y.P., Pierre De Coubertin: un regard neuf sur son humanisme, ses
croyances et son attitude à l'égard du sport féminin, Sainte-Foy, Les Presses de
l'Université Laval, 1991, p. 377.
2 Lettre de Pierre De Coubertin à Henri De Baillet-Latour, 6 mai 1931, archives
CIO.
3 Y.P. Boulongne & K Lennartz, op. cit., p. 224.
4
Procès-Verbal du congrès de Prague, 1925, archives CIO.
221925 où l'on peut lire « qu'une demande de participation féminine à
une épreuve olympique doit être soumise à l'approbation des
fédérations internationales, (...) mais il faut auparavant l'accord du
1
CIO» .
Cependant, en 1928, Pierre de Coubertin condamne en vain les
décisions du congrès de Barcelone, où le CIO - dont il n'est plus le
président depuis 1925 - accepte finalement d'introduire des épreuves
athlétiques féminines aux J.O.. C'est un échec pour lui; ses idées,
combattues avec force durant sa présidence, ne sont plus majoritaires
au sein du CIO. Lui qui a toujours considéré l'athlétisme comme le
sport viril par excellence, représentatif des Jeux de l'Antiquité, le
voici devant un stade envahi par des athlètes féminines. ..
Le tableau représentant l'évolution du programme olympique
féminin reste encore le meilleur outil pour accuser la position
rétrograde du CIO aux vues des transformations sociales - notamment
en France - du XXème siècle. Ainsi, il faut attendre la XIème
Olympiade pour voir apparaître des épreuves d'athlétisme, alors que
déjà en France, les femmes sportives tentent de battre les records des
athlètes étrangères lors de compétitions féminines dignes des Jeux
Olympiques.
2 - Le sport féminin en France
Au début du XXème siècle, l'apparition des premières sociétés
sportives pour les femmes, amène les partisans du sport féminin à
s'adresser aux deux fédérations masculines. Cependant, ni l'USGF2,
ni l'USFSA3 n'acceptent de créer une section féminine. Le sport
féminin français doit donc s'autogérer et se trouve rapidement mis au
banc de la société. Une guerre d'idées commence entre les
traditionalistes - partisans d'une éducation féminine sportive - et les
défenseurs des idées d'Alice Milliat, adeptes d'un sport qui se
pratique au féminin comme au masculin.
1
F. Auger, Une histoire politique du mouvement olympique: l'exemple de l' entre-
deux-guerres, Thèse de Doctorat, U.F.R. Sciences Sociales et Administration,
Paris X, 1998, p. 116.
2
Union des Sociétés de Gymnastique de France.
3 des Françaises de Sports Athlétiques.
232-1 Création d'un cadre institutionnel autonome et indépendant
Ce sont des hommes, convaincus de l'utilité de la gymnastique
pour la femme, qui vont donner le premier élan au sport féminin en
créant dans leur société de gymnastique une section féminine. Ainsi,
en 1899, la Société d'Éducation Physique et de Patronage:
Association des Instituteurs, accueille des jeunes filles au gymnase
Voltaire à Paris. Puis, en 1900, M. Podesta, président du club des
« Enfants du Havre» ouvre une section pour fillettes et jeunes filles 1.
Citons également la société de M. Pélan, « En Avant », qui suit le
même exemple en 1906. D'autre part, dès 1909, de véritables clubs
féminins naissent: c'est le cas de Fémina-Sport, créé en 1911 par M.
Payssé et Académia par M. de Lafreté, en 19152. En natation,
l'initiative de la création du premier club féminin revient à Mme
Thirion qui fonde l'Ondine de Paris en 1906. Les femmes pourront
aussi pratiquer la natation sportive et les plongeons acrobatiques dès
1909 aux Mouettes de Paris3.
Devant l'accroissement du nombre d'associations sportives
féminines, les dirigeants des sports féminins cherchent à regrouper les
différents clubs sous un cadre institutionnel. Une demande est alors
adressée aux administrateurs des sports masculins dans l'intention de
faire diriger le sport féminin par ces unions déjà dotées d'un
organisme et d'un cadre institutionnel. Mais l'USFSA et l'USGF
répondent négativement4. Les partisans du sport féminin tels que M.
Payssé ou M. Pélan, prennent alors l'initiative de fonder la Fédération
des Sociétés Féminines Sportives de France (FSFSF) en décembre
1917. La présidence en est confiée au Dr. Baudet et à Mme Surcouf.
Alice Milliat en est tout d'abord la trésorière, puis, de juin 1918 à
février 1919, elle s'occupe du secrétariat général, pour enfin devenir
présidente à l'unanimité le 10 mars 1919, laissant le secrétariat
général aux mains de Mme Brulé.
1
Moniteur Officiel de l'Union des Sociétés de Gymnastique de France n° 51, 19 juin
1909, p. 7.
2Idem.
3
M.T. Eyquem, La Femme et le Sport, Paris, Susse, 1944, p. 81.
4 Idem, p. 27.
24Ainsi, malgré le refus de l'USFSA d'accepter sous sa direction
les pratiques féminines en athlétisme, natation, basket-baIl, football ou
encore cyclisme, le sport féminin se développe de façon parallèle et
s'institutionnalise.
Quelque peu en marge de cette évolution s'inscrit l'histoire de
la gymnastique féminine. En effet, en 1912, Mme Ludin, présidente de
l' «Eglantine de Lyon », prend l'initiative de réunir trois sociétés
féminines: l'Eglantine de Lyon, la Société féminine de gymnastique
et la Gauloise qui vont jeter les bases d'une union féminine de
gymnastiquel. Ainsi, le 21 avril 1912, est fondée à Lyon l'Union
Française des Sociétés de Gymnastique Féminine (UFSGF), dont le
président est M. Podesta (puis M. Amy en 1920) et la vice-présidente
Mme Ludin. Trois autres sociétés répondent à ce premier appel: les
Enfants du Havre, la Vaillante Châtillonnaise et l'Union Saumuroise2.
Ainsi, à côté de l'USGF qui dirige la gymnastique masculine depuis
1873, une autre union indépendante de gymnastique féminine,
l'UFSGF, prend forme.
Dès 1917, le sport féminin est donc géré par deux institutions:
l'UFSGF, issue de la pratique féminine gymnique, et la FSFSF qui
propose un plus large éventail dans le choix des sports. Très vite, ces
deux fédérations se trouvent en désaccord sur la forme que doit
prendre le sport féminin français. L'orientation sportive choisie par
l'UFSGF est de privilégier une gymnastique éducative et hygiéniste.
Ainsi, on peut lire sur une affiche publicitaire de l'UFSGF :
«Jeunes filles, venez dans nos sociétés pratiquant la méthode
française et par la gymnastique, les sports modérés et les jeux, vous
3"acquerrez... FORCE, GRACE, SANTE» .
Cela traduit un héritage «suédiste », marqué par l'influence des
gymnastiques hygiénistes et médicales visant une éducation à la santé.
Au contraire, l'objectif de la FSFSF est de proposer un entraînement
1 2èmeM. Le Secrétaire Général C. Ludin, «Compte-rendu moral de l'année 1913 au
Congrès de Paris le 15 novembre 1914 à la Sorbonne », in Bulletin Officiel de
l'Union Française des Sociétés de Gymnastique Félninines n° 4, février 1914.
2Moniteur Officiel de l'Union des Sociétés de Gymnastique de France n° 51, 19juin
1909, p. 7.
3 C. Guyomard, «Les débuts de la gymnastique féminine» in Le Gymnaste, avril
1987,p.6
25omnisport avec un intérêt marqué pour la formation de championnes.
La FSFSF est ainsi la première fédération féminine à dresser une liste
de records sportifs féminins.
2-2 Des critiques virulentes
L'UFSGF n'apprécie pas cette option d'ouverture vers la
compétition sportive proposée par la fédération d'Alice Milliat. En
effet, un compte-rendu paru dans le bulletin officiel de l'UFSGF
d'avril 1921 traduit ses sentiments d'inquiétude quant au chemin suivi
par le sport féminin. Les professeurs de gymnastique regrettent le peu
de précautions prises par certains clubs sportifs féminins pour amener
toutes leurs gymnastes, semble-t-il, à un niveau compétitif élevé. Ils
dénoncent le manque d'intérêt accordé à l'éducation gymnique qui,
selon l'UFSGF doit constituer la base de tout entraînement, et ils
s'insurgent contre la disposition de certaines sociétés à ne pas tenir
compte des capacités physiques individuelles de chaque sportive.
«Ce qui n'est pas admissible, c'est que certaines fédérations,
exclusivement sportives cherchent à entraîner la masse dans leur
conception. Il semblait qu'avant de parler de sport pour la jeune fille,
considérée avec raison comme un objet fragile et délicat, on allait
organiser l'éducation physique dans toutes les classes sociales, et
surtout à l'école, qu'on allait former les techniciens susceptibles de
faire pénétrer progressivement cette idée dans la masse, non! ilfallait
arriver premier. Qu'importe les santés compromises, qu'importe le
recul que peut amener un mouvement parti trop vite, l'ambition est
satisfaite, et cela suffit» 1.
En critiquant l'orientation de la FSFSF, l'UFSGF vise le sport féminin
en général. M. Vénard, secrétaire général de l'UFSGF, s'exprime en
ces termes:
«Il y a deux manières de comprendre les sports féminins. Nous, nous
sommes pour les sports féminins, mais non pas pour les sports
féminins de Mme Milliat. (...) Mme Milliat fait le plus grand tort aux
1 Bulletin Officiel de l'Union Française des Sociétés de Gymnastique Féminines
n° 10,30 avrill92l, p. 12.
26sports féminins et nous en souffrons. (...) je tiens à le dire, il y a eu des
excès lamentables dans les sports féminins. (...) Ce dont nous ne
voulons pas, ce sont des tournées de 15 jours en Espagne, des
tournées de 15 jours en Angleterre. (...) On ne peut pas demander aux
jeunes filles de faire ce que font les hommes. C'est l'erreur de Mme
Milliat »1.
De nombreuses polémiques apparaissent alors concernant la
pratique féminine de compétition. Les femmes ne risquent-elles pas de
mettre en danger leur santé? Les rencontres sportives ne sont-elles
pas vécues comme des exhibitions sujettes à des plaisanteries de
mauvais goût chez les spectateurs? Faut-il condamner le sport
féminin ou essayer de comprendre le désir d'émancipation des
femmes? Les esprits restent encore très attachés à la vision
traditionaliste de la place sociale dévolue à la femme en ce début de
siècle. Si bien que les critiques affluent pour crier au scandale. Ainsi,
la «course des midinettes» organisée à Paris en 1903 suscite
l'indignation chez les journalistes:
«Horribles détails! les jupes volent terriblement. (...) Les pauvres
midinettes hachent durement le gazon de jambes malhabiles à courir.
Elles butent et culbutent, à volonté, sous les regards d'une galerie
dont l'éclectisme se passionne pour le sport sans dédaigner une douce
grillarderie. (...) Les cheveux flottants volent au vent, les nattes se
secouent, les chignons dégringolent, frisures et ondulations
s'aplatissent. - Allez la petite noire! - Hurrah! la rouge a l'air noir,
la noire est toute rouge. Les cheveux sont collés, les dessous de bras
humides» 2.
Les médecins réagissent également devant ce qu'ils
considèrent comme des excès néfastes pour le corps de la femme. Le
Dr Bellin Du Coteau préconise une éducation de la grâce, dans le
respect de la féminité plutôt qu'une par trop virile:
1Discours de M. Vénard in Bulletin Mensuel de l'Union Française des Sociétés de
Gymnastique Féminines n01?, 30 novembre 1921, pp. 48-49.
2 A. Foucault, Les midinettes au Parc des Princes, in La Vie au Grand Air n°269,
novembre 1906, p. 836.
27«Le football non plus ne nous séduit guère. «Charges» et
« mêlées », images guerrières, nous éloignent totalement du sens
esthétique, car la guerre, même idéalisée, n'est point belle. Sa
brutalité s'accommode à peine de la vigueur du poilu. Que feraient
nos compagnes en ce cataclysme! Encore, il y a des chutes. M. Trélat
l'a dit: « Quand lafemme tombe, elle ne tombepas, elle s'écroule. »
Redoutons ces écroulements. Et ne détaillons point ainsi chaque sport
en particulier, pour établir que bien peu répondent aux possibilités
physiologiques ou esthétiques d'une anatomie gracile »1.
Un article du Dr. Faidherbe dans le Journal de Médecine de Paris
critique plus précisément la pratique de l'athlétisme pour la femme:
«Dans l'athlétisme c'est l'organisme tout entier qui se plie et
s'adapte à une fonction, à un geste. Il se produit, à l'occasion de la
répétition des mêmes mouvements, de véritables «déformations
professionnelles» qui atteignent non seulement les formes, ce qui est
sérieux pour la femme, mais aussi et surtout les fonctions, ce qui est
plus grave. (...)
L'athlétisme féminin est inutile, parce que les méthodes d'éducation
physique sont suffisamment nombreuses et attrayantes pour que, bien
choisies et médicalement surveillées, elles produisent rapidement le
résultat qu'on nous demande: relever l'état physiologique de nos
futures mères et le maintenir dans saforme optima.
L'athlétisme féminin est un leurre parce que les performances
exprimées en minutes, en secondes, ou en centimètres, ne donnent
aucune idée de la valeur physiologique du sujet.
L'athlétisme féminin est un danger physiologique, parce que les
organes de la femme sont excessivement sensibles à toutes sortes
d'influence et que l'état de ces organes, par fausse honte ou par
négligence, ne peut être facilement contrôlé par le médecin.
Parce que le système nerveux de la femme particulièrement
susceptible réagit violemment à tout effort, à toute secousse,. parce
1
M. Bellin Du Coteau (Dr), La femme et l'éducation physique, in A. Géo (sous la
direction de), L'almanach sportif, 1927, p. 63.
28que l'athlétisme ne corrige rien et ne fait à cause de l'adaptation,
qu'accentuer la malformation» 1.
Les critiques des hommes restent moqueuses et virulentes, comme
celles qui apparaissent à travers le discours de l'écrivain M.
Zamacois :
«J'ai assisté une fois à l'arrivée d'un cross-country féminin, et j'ai
juré que de ma vie l'on ne m'y reprendrait. Imaginez l'irruption à
toutes jambes d'un peloton de créatures échevelées, défigurées par
2.l'effort, blêmes, la bouche déformée»
Ou bien encore, lorsque les premières nageuses inscrites au club de
Mme Thirion, « l'Ondine », tentent de prendre part à un grand nombre
de réunions, elles doivent généralement subir
«(...) un sourire ironique, ou pire, chez les hommes, et un mépris
souverain chez les femmes. Il leur a fallu une certaine dose de
courage pour franchir ces premières étapes, car outre cette attitude
équivoque des spectateurs, les organisateurs ne prenaient guère
d'égards vis-à-vis d'elles, les parquant dans de très sommaires
vestiaires »3.
Ainsi, à une époque où le rôle de la femme est souvent limité à
celui de mère et d'épouse, le sport féminin de compétition soulève de
nombreuses critiques: il est vécu comme portant atteinte à la dignité
de la femme. Les sportives sont l'objet de moqueries et ne sont guère
prises au sérieux. Dans ce contexte, en novembre 1921, les sujets de
discordes entre les deux institutions féminines éclatent de nouveau au
grand jour lors de pourparlers engagés entre M. Amy, président de
l'UFSGF et M. Payssé, fondateur de la FSFSF. L'UFSGF reproche
ouvertement à la fédération Milliat d'approvisionner ses caisses en
1
Dr. Faidherbe, Les dangers de l'athlétisme féminin, in Bulletin de la Fédération
Féminine Française de gymnastique et d'éducation physique n024, janvier 1924,
pp. 4-5.
2 M. Zamacois, Les Annales politiques et littéraires, in Bulletin de la Fédération
1erFéminine Française de gymnastique et d'éducation physique n° 27, avril 1924,
p. 3.
3 1erRevue La Culture Physique n° 92, novembre 1908, p. 1444.
29organisant des épreuves sportives où les femmes se donnent en
spectacle.
Mr Le Président. «- (...) j'ai déclaré, dans le premier Bulletin qui a
paru, que nous étions la fédération la plus puissante et que nous
n'avions pas besoin de fusionner en ce moment avec vous. Il y a une
chose qui nous sépare complètement, une chose formidable, c'est la
question d'argent. (...)
Vous faites tous les dimanches des exhibitions de football et autres,
tout cela à guichet ouvert, par conséquent c'est bien de l'exhibition.
Vous faites des recettes, et vous dites que c'est pour la propagande.
Nous prétendons le contraire, et nous ne serons jamais d'accord à ce
. 1
sUJet» .
Dans sa réponse, M. Payssé laisse de côté la dimension morale de
l'argument, mais défend les actions de la FSFSF d'un point de vue
pragmatique. Il émet l'idée que l'argent est un moyen de faire vivre
également le sport féminin de la manière dont la fédération Milliat
l'entend.
M. Payssé. - «le résultat de notre propagande est peut-être
intéressant! Voulez-vous que je vous le dise?
Le Stade Elisabeth sur lequel, actuellement, s'entraînent quatorze
sociétés des lycées féminins, était sur le point de passer au Stade et au
Racing Club de France qui voulaient le racheter. Nous, sociétés de
sport féminin, avec les exhibitions que vous nous reprochez, nous
l'avons sauvé» 2.
Le débat houleux concernant l'orientation à donner à la
pratique physique féminine, s'étend à la question de la participation
des Françaises aux J.O. Les Français restent réticents devant cette
nouvelle attirance des femmes pour un style de pratique qui leur était
jusqu'à présent réservé. Les idées majoritaires sont celles de
l'UFSGF: les femmes n'ont pas les capacités pour supporter les excès
d'un entraînement sportif. Et quand bien même le pourraient-elles,
1 Bulletin Officiel de l'Union Française des Sociétés de Gymnastique Féminines
n017, 30 novembre 1921, pp. 52-53.
2 Idem, pp. 53.
30elles doivent d'abord penser au bien de la nation plutôt que de
chercher à réaliser des exploits sportifs qui donnent lieu à de
regrettables exhibitions... Ainsi le sport féminin - de la façon dont
l'entend la fédération d'Alice Milliat - est désapprouvé par la société.
On imagine alors aisément combien il est vain de la part de la FSFSF
de revendiquer une participation féminine aux Jeux Olympiques.
3- La victoire d'Alice Milliat
Le combat s'annonce donc très laborieux pour ces Françaises
qui rêvent de se rencontrer dans l'enceinte d'un stade olympique.
Mais ces sportives sont prêtes à braver les préjugés et les interdits
moraux pour obtenir le droit de disputer des épreuves sur les mêmes
stades que les hommes. Alice Milliat ne désespère pas et la FSFSF
multiplie les championnats féminins.
3-1 La position d'Alice Milliat
Les sportives françaises, vivement critiquées, retiennent la
leçon et prennent exemple sur les sportifs: une compétition se prépare
et les organisateurs doivent veiller à ce qu'aucun débordement ne
puisse se produire. De plus, un entraînement plus intensif nécessite
toujours le suivi d'un médecin. Les propos d'Alice Milliat ne sont pas
ceux d'une rebelle, mais bien ceux tout à fait objectifs d'une
dirigeante sensée et compétente:
«Les sports féminins ont pris un développement considérable au
cours de ces dernières années. On ne compte, en effet, pas moins de
20 000 adhérentes à nos sociétés françaises.
Le point de départ de tout entraînement est la culture physique. Elle
doit se pratiquer hiver comme été, de préférence au grand air et d'une
façon continue.
Avant de pousser plus avant dans la pratique du sport, il est
indispensable de subir un examen médical complet. Bien entendu, je
ne saurais trop conseiller à mes camarades de choisir un médecin qui
comprenne le sport: il y en a de plus en plus, heureusement!
D'ailleurs, les résultats obtenus sont probants. Nous tenons
rigoureusement à jour les fiches physiologiques de nos adhérentes ,.
31elles nous ont permis de constater que nombre de jeunes filles
arrivées chétives dans un club, se sont développées, par la suite d'une
façon considérable. C'est notamment le cas d'une de nos
championnes les plus réputées.
En principe, il est préférable de ne pas se spécialiser, à moins qu'on
ne veuille participer à des épreuves bien déterminées pour lesquelles
on possède des aptitudes spéciales. L'entraînement devient alors,
toute proportion gardée, analogue à celui pratiqué pour les sport
masculins. Mais ici, la sobriété et la prohibition du tabac sont choses
plus faciles à obtenir.
A vec de la persévérance, nous augmenterons encore le nombre de nos
succès internationaux qui sont déjà très encourageants si on tient
compte du peu de temps qui nous a été donné pour nous
. 1
pe ectzonner».rfi
3-2 Premiers clubs et premières compétitions féminines
La première compétition féminine de natation, en 1905, permet
aux nageuses françaises de tenter la «traversée» de Paris à la nage
(12 km). D'autre part, les qualités athlétiques des femmes sont de plus
en plus sollicitées. En mai 1915, la première réunion de sports
athlétiques féminins est organisée par M. de Lafreté et connaît un
franc succès:
« L'Auto, donnant le compte rendu de cette manifestation dans son
numéro du lendemain, déclara qu'elle marquerait une date dans
l' histoire du sport en France. Avant cette réunion, l'athlétisme
féminin (courses à pied, sauts avec élan sans tremplin, lancers, etc.),
n'avait jamais donné lieu à des compétitions sérieuses» 2.
Deux ans plus tard, en juillet 1917, un premier championnat de
France d'athlétisme est mis en place par «Fémina-Sport ». Ces «six
journées sportives» proposent des épreuves de course de relais, de
javelot, de saut de cheval, de simultanés aux barres parallèles, de lutte,
1
A Milliat, Les sports féminins, in Almanach du Miroir des Sports, Paris, 1923,
pp. 15-16.
2 G. De Lafreté, in Bulletin mensuel de l'Union Française des Sociétés de
Gymnastique Féminines n013, 31 juillet 1921, pp. 5-6.
32