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L’Angélus de minuit, 1989

Le Roi en son moulin, 1990

La Nuit des hulottes, 1991

Prix RTL-Grand Public 1992

Prix du printemps du livre 1992

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Chez d’autres éditeurs

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Barbe d’or, Jean-Claude Lattès, 1983 ; Souny, 1992

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Gilbert Bordes

Des enfants tombés du ciel

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Prologue

— Monsieur Chevillard, je vous remercie d’avoir répondu à mon appel !

Maurice d’Hérisson, proche collaborateur du général Trochu, s’était levé de son siège pour accueillir son visiteur, un homme de petite taille au visage recouvert d’une abondante barbe noire, au regard ardent.

— Je suis très honoré que le gouvernement provisoire de la toute nouvelle république ait pensé à moi ! dit Pierre Chevillard.

Grave, M. d’Hérisson lui désigna un siège et s’assit derrière son bureau. Le soleil éclairait la pièce d’une lumière déjà automnale.

— Les soucis, monsieur Chevillard, les soucis accablent ce pauvre gouvernement mis en place depuis le 4 septembre, depuis la fuite de l’impératrice et le refus de l’empereur de revenir. Il nous laisse la France dans de beaux draps ! Savez-vous que depuis hier, 17 septembre 1870, les Prussiens convergent vers Paris qu’ils menacent d’encercler ! Est-ce possible à notre époque ?

— On peut faire confiance à notre armée pour les en dissuader ! répliqua Chevillard, qui ne perdait pas un geste de son interlocuteur. Nos troupes sont prêtes et ne craignent pas l’envahisseur !

— Certes ! fit d’Hérisson. Mais le climat est malsain. Nous redoutons les espions capables de faire capoter les actions de notre armée !

Pierre Chevillard prit un air étonné. Il se demandait où M. d’Hérisson voulait en venir. Pourquoi l’avait-il convoqué à la mairie de Paris, siège du gouvernement provisoire, lui, simple ingénieur au service de l’armée ?

— Les Parisiens sont courageux ! observa-t-il. Ils ont montré dans leur histoire qu’ils pouvaient se mobiliser contre l’ennemi.

— Certes, mais la situation est inédite. L’empire a brisé le patriotisme et les Français ne pensent plus qu’à leur petite tranquillité. Les troupes prussiennes trouvent dans nos campagnes des gens prêts à les accueillir, pourvu qu’elles ne causent aucun dégât. Nous redoutons qu’après l’encerclement de Paris qui se prépare et que nous allons combattre, des Parisiens, plus attachés à leur confort qu’à la gloire de leur pays, ne jouent le jeu de l’ennemi.

En parlant ainsi, M. d’Hérisson exprimait les craintes de Trochu. Le gouvernement provisoire n’était pas populaire. La menace prussienne repoussait l’organisation des élections et personne ne savait comment réagirait le peuple. Il fallait donc le tenir d’une main ferme.

— Nous avons pensé à vous, poursuivit Maurice d’Hérisson, parce que vous êtes un excellent ingénieur. Nul n’a oublié ici les améliorations que vous avez apportées dans l’usinage des armes et la nouvelle culasse du chassepot, qui vous doit beaucoup. Aussi avons-nous besoin de votre perspicacité. Votre connaissance de la physique et des nouveaux procédés de communication peut aider la nation. Le général Trochu souhaite vous confier la mission d’appréhender les espions, les traîtres, tous ceux qui, de Paris, tenteront de communiquer des informations à l’ennemi, et nos renseignements nous indiquent qu’ils sont nombreux.

— Je suis au service de mon pays, et si je puis être de quelque utilité dans sa défense, j’en serai le premier honoré.

Pierre Chevillard, le cœur léger, sortit du bureau de M. d’Hérisson. L’occasion était inespérée. Traversant une place où des enfants se battaient, il serra les poings.

— Moringuet, la chance a tourné ! dit-il sans quitter des yeux un garçon qui martelait de coups son camarade au sol. Moringuet, ce sera toi le premier espion ! Enfin, je vais avoir ta peau !

Puis il s’éloigna en sifflotant. La haine brillait dans ses yeux.

Première époque

Une prison nommée Paris

Le jour blanchissait le ciel de Paris en ce mardi matin 20 septembre 1870. Les rues s’animaient, mais aux habituels porteurs d’eau, de lait s’ajoutait une foule de badauds qui se rassemblaient par groupes pour commenter les événements.

— Ils ont fait sauter le pont de Sèvres et le pont de Saint-Cloud. Nos troupes n’ont rien pu faire !

— Je les ai vus, monsieur, nos pauvres gardes nationaux, détaler comme des lapins sous la mitraille ! Les Prussiens sont à nos portes ! Notre armée n’a pu les arrêter à Forbach-Spicheren et à Froeschwiller, mais Paris saura se défendre !

— Il paraît qu’ils ont coupé toutes les routes, les voies de chemin de fer, et qu’ils encerclent Paris au-delà de nos forts !

— Justement, cette racaille n’a pas eu le courage d’avancer un peu plus. Et pour cause, nos quinze forts sont bien équipés ! Quelques canonnades, et vous verrez que les routes s’ouvriront !

— Mais que dites-vous là… ? Nos forts présentent un tel état de délabrement qu’ils ne seront d’aucune utilité ! Heureusement que Paris est efficacement défendu par ses murailles et ses fossés !

— Nos murailles ne valent guère mieux ! Voilà des années qu’elles ne sont plus entretenues ! La vérité, monsieur, c’est que nous allons tous mourir de faim !

— Mais pourquoi dramatiser ? dit un bourgeois plein d’assurance. Les gens du gouvernement provisoire ont tout prévu. Avez-vous vu le jardin du Luxembourg ? Il est grouillant de moutons. Deux cent mille autres et quarante mille bœufs ont été rassemblés au bois de Boulogne. Les entrepôts de grain et de farine sont pleins ! Nous avons de quoi tenir des semaines !

Malgré l’optimisme et les histoires drôles qui circulaient d’un groupe à l’autre, les regards anxieux surveillaient les coins de rues, redoutant l’arrivée d’un bataillon ennemi. La veille, Catulle Moringuet avait pu avec beaucoup de difficultés rentrer de chez un de ses clients de Meudon ; les troupes prussiennes se trouvaient entre Clamart et les forts de Vanves et d’Issy. Tout convoi en provenance de Paris était refoulé, mitraillé s’il s’obstinait à vouloir passer. Seuls les particuliers, après d’interminables questions, fouilles et vérifications pouvaient entrer dans Paris.

Catulle Moringuet habitait au pied de la butte Montmartre, rue Caulaincourt, une grande maison bourgeoise en meulières blanches, dressée au milieu d’un vaste parc où l’automne s’installait lentement. Un marronnier laissait tomber ses fruits durs comme des cailloux qui arrachaient, dans leur chute, des feuilles déjà jaunes. Au fond de la cour, les écuries abritaient quatre magnifiques chevaux. L’aile droite avait été aménagée en logements pour les domestiques. L’opulence du lieu indiquait que, contrairement à la multitude de manœuvriers et de miséreux qui grouillaient de Rochechouart à la gare de Lille, Catulle Moringuet n’avait rien à redouter de la mauvaise saison. Le siège de Paris pouvait durer, ses greniers étaient pleins, ses réserves de bois et de charbon lui permettraient d’attendre le retour du printemps.

Son aisance, Catulle Moringuet la devait, certes, à son père qui avait agrandi la fonderie, mais surtout à lui-même qui avait su, au bon moment, y adjoindre un atelier de tôlerie, une forge et une usine qui produisait des pièces mécaniques pour les nombreuses machines nouvelles et les industries qui se développaient en cette période de grands changements.

La guerre prenait une tournure qui ne lui convenait pas. Si, jusque-là, elle était restée éloignée, l’encerclement de Paris allait très vite l’empêcher de travailler. Contrairement à la plupart des Parisiens, il redoutait qu’elle ne dure longtemps et qu’elle le ruine. Il n’attendait rien des nouveaux dirigeants qui palabraient beaucoup, lançaient de belles phrases, mais se révélaient incapables de conduire le pays en de telles circonstances. Comment faire confiance à une armée qui n’avait pas su arrêter la progression des Prussiens, qui s’était fait battre lamentablement à Sedan ? Et comment confier la défense des bons bourgeois à ces « moblots », soldats-citoyens dont beaucoup ne savaient même pas se servir d’un fusil ? Catulle était de ceux qui pensaient que la négociation, le compromis valaient mieux que ce maudit conflit voulu par Bismarck et déclaré par Napoléon III.

Il n’avait pas dormi de la nuit, préoccupé par les événements dramatiques autour de Paris, dont il pressentait qu’ils le toucheraient directement, et par ce qui se passait dans sa propre maison. Du petit salon où une servante avait allumé un feu, il regardait par la fenêtre l’aube se lever. Un jour pas comme les autres puisqu’il allait être père. Marie-Agnès, son épouse, avait ressenti les premières douleurs la veille, vers dix heures. Pervenche, l’accoucheuse qui surveillait la future maman depuis plusieurs jours, n’avait pas caché son inquiétude : « Il y a quelque chose de pas normal ! Rien ne se présente comme il faudrait. Ce sera long, très long et douloureux ! »

Catulle n’avait pas montré son angoisse. C’était un jeune homme de vingt-huit ans, au front traversé de fines rides et dont les premiers cheveux blancs éclaircissaient les tempes. « C’est de famille ! avait-il l’habitude de dire. Mon père était tout blanc à mon âge ! » Il était grand, sportif, le visage long, les yeux clairs sous d’épais sourcils noirs, les cheveux courts. Contrairement aux usages de l’époque, il se rasait entièrement le visage et sa figure glabre lui conférait une gravité, une réserve qui inspiraient le respect à tous, même aux plus vieux serviteurs qui l’avaient connu enfant. Il parlait peu mais juste, et ceux qui l’approchaient étaient étonnés par la force, la détermination qui émanaient de tout son être.

Dans la rue, derrière le grand portail de fer forgé, un groupe d’hommes discutait avec beaucoup de gestes. Catulle les regarda un moment. Un cri retentit à l’étage. Quelqu’un parla, des pas résonnèrent dans l’escalier de bois, puis le silence retomba. Catulle se tourna vers sa mère dont il avait oublié la présence. La vieille femme était assise près de la cheminée qui éclairait son visage anguleux et regardait trois cartes qu’elle tenait dans sa main droite. Un nouveau cri retentit, plus long, strident, un cri de douleur. Le jeune homme le ressentit telle une lame froide tranchant sa chair. Adélaïde posa les cartes sur une table basse, au-dessus du jeu étalé.

— Le diable est entré dans cette maison ! dit-elle. J’ai sorti trois fois le valet de pique !

Catulle eut un haussement d’épaules. Sa mère, depuis la mort de son mari, l’année précédente, n’avait plus toute sa raison. Cette femme jusque-là sensée, rigoureuse, était persuadée d’entrer en contact avec Dieu par l’intermédiaire de l’âme de son époux, restée près d’elle, et d’avoir connaissance de l’avenir.

Des tisons s’effondrèrent dans l’âtre au milieu d’une gerbe d’étincelles.

— Trois fois le valet de pique ! répéta Adélaïde. C’est plus qu’un signe. Le malheur est ici et pour longtemps. Le diable l’a décidé, nous n’y pouvons rien !

Agacé, Catulle se tourna vers la fenêtre. La fatigue engourdissait ses membres. Il sourit pourtant : la veille, en rentrant de Meudon, il avait rencontré le lieutenant Girard, son cousin, qui commandait un corps d’armée près du fort d’Issy. Girard avait salué Catulle et ordonné à deux soldats de l’accompagner à la porte de Paris. « Surtout n’en profitez pas pour entrer dans tous les bistrots que vous allez croiser ! » Pourquoi Catulle pensait-il a de telles futilités dans un moment aussi grave ?

Des pas martelèrent l’escalier. Piétrine, la vieille servante pour qui Catulle ressentait un attachement quasi filial, arriva dans le salon. C’était une femme très maigre, d’une soixantaine d’années. Son visage grave indiquait qu’elle n’apportait pas de bonnes nouvelles. Elle dit pourtant :

— C’est un garçon !

Gênée, Piétrine garda la tête baissée. Catulle s’impatienta :

— Que se passe-t-il ? Mon fils est-il contrefait ou trop faible pour survivre ?

— Non, Catulle – Piétrine appelait le maître par son prénom et le tutoyait. Il n’est pas seul, un deuxième enfant est en train de naître !

— Des jumeaux ! s’exclama le jeune père. À deux, ils seront plus forts ! C’est une bonne nouvelle !

— Je l’espère ! fit Piétrine en tournant les talons.

Elle remonta rapidement à l’étage où Pervenche l’appelait. Catulle n’était pas pressé de voir ses deux enfants ; les nouveau-nés ne l’avaient jamais attiré. C’était l’affaire des femmes. Cependant, il avait hâte de serrer dans ses bras Marie-Agnès, qui endurait tant de souffrances pour assurer la survie de sa maison.

Sa mère n’avait manifesté aucune réaction en apprenant la naissance des jumeaux. Elle étala les cartes sur la table et en tira deux au hasard. La stupeur se marqua sur son visage, puis l’incrédulité. Elle reposa les cartes, Marine, la jeune servante, arriva avec une brassée de bûches.

— Laisse-nous ! dit Adélaïde qui, malgré sa démence, n’avait rien perdu de son sens aigu de l’économie. Il ne fait pas encore assez froid et la situation ne nous incite pas à gaspiller le bois.

Marine plaça les bûches dans la niche du mur et quitta la pièce. Cette fille d’une vingtaine d’années, aux lourds cheveux blonds, aux yeux d’un bleu léger servait dans la maison depuis l’âge de dix ans, Catulle la considérait un peu comme sa petite sœur. Son regard se posa furtivement sur le nouveau père, s’y accrocha un instant, puis elle sortit. Adélaïde tira de nouveau les cartes.

— Le malheur est ici et n’en partira que quand il aura tout détruit ! Il se prépare des choses terribles !

— Je vais faire un tour ! dit Catulle, agacé par les propos alarmistes de sa mère.

Il prit sa cape. Un cri à l’étage l’arrêta au bas de l’escalier. Piétrine, affolée, dévalait les marches. Elle faillit tomber en ratant la dernière mais se retint à la rampe.

— Catulle, c’est un grand malheur ! On croyait à deux petits jumeaux, mais…

Son corps sembla se vider de sa substance. Elle s’affaissa sur la rampe de bois, le visage baissé.

— Ce sont des triplés ! C’est horrible ! dit-elle en fondant en larmes…

— Des triplés ?

— Oui, trois garçons ! Pardonne-moi ce que je vais dire, mais plaise à Dieu que l’un des trois meure au plus vite !

Elle sanglotait, consciente de la laideur de son souhait destiné à sauver la maison de la malédiction. La peur populaire des enfants multiples la terrassait. Si les jumeaux n’étaient pas rares, peu survivaient, et c’était bien ainsi puisqu’une même âme ne pouvait habiter deux corps. Les cas de triplés étaient exceptionnels, mais se produisaient parfois dans les maisons maudites. Par ces trois enfants, le diable se substituait à la Trinité de Dieu. Heureusement encore, la plupart mouraient.

Catulle resta un moment perplexe. Des triplés ! Il ne pouvait accepter la croyance de Piétrine : trois garçons seraient encore plus forts que deux, c’était une chance ! Pas un instant il n’imaginait qu’ils puissent mourir dans les prochains jours. Au contraire, il se voyait agrandissant son usine et ses fils prenant la relève, chacun dans une spécialité qui ferait d’eux les plus gros producteurs de pièces mécaniques de Paris.

— Piétrine, cesse donc de pleurer et de dire des sottises ! Je veux voir mes fils tout de suite.

Piétrine leva ses yeux mouillés sur son maître. Elle savait le peu de cas qu’il faisait des superstitions, elle admirait son courage, mais comment ne pas penser, comme la vieille Adélaïde, que le malheur était entré dans cette maison ?

— Que Dieu te protège ! dit la servante. Mais je sens bien que ce matin rien n’est comme avant…

— Ce sont des foutaises ! Je veux que mes fils vivent !

De la pièce voisine, la vieille Adélaïde s’écria alors :

— Le diable est dans la maison ! J’ai senti son haleine putride !

Consultant ses cartes, elle ajouta !

— Ils ne mourront pas ! Leur vie se poursuit au-delà de mes cartes. Ils vivront !

— Mère, taisez-vous ! tonna Catulle, comme si le fait d’évoquer les malheurs suffisait à les provoquer.

— Pourquoi me tairais-je ? Votre père m’avertit que tout va basculer !

Elle tira une nouvelle carte.