La Porte

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Dans sa rude montagne pyrénéenne, entre Béarn et Pays basque, le vieux Barcus rêve d'une autre vie. En attendant, dans sa masure en pierres sèches, il contemple souvent sa magnifique porte d'entrée, oeuvre massive d'un charpentier espagnol de passage, qui l'orna d'un coeur gravé dans le chêne. Un homme possédant une telle porte, pense-t-il, se doit de connaître tôt ou tard un grand destin. Justement, quand une jeune randonneuse venue de la ville lui en propose un prix inespéré, le vieil homme pense que son jour est enfin venu. Et de conclure avec la jeune fille un étrange marché...
L'histoire commence comme un fait divers rural. Elle se poursuit comme un conte ou une fable cruelle, quand la fatalité s'en mêle. Et l'on découvre que la porte de Barcus est la clé de chemins incertains, de paradis perdus, de lendemains imprévisibles.





Publié le : jeudi 3 juillet 2014
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EAN13 : 9782221125663
Nombre de pages : 59
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Martine Marie Muller

La porte

ROMAN

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Et voici qu’à nouveau cette odeur consacre les noces de l’homme et de la terre, et fait lever en nous le seul amour vraiment viril en ce monde : périssable et généreux.

Albert Camus, Noces

Il était un homme qui vivait à flanc de montagne, il y a longtemps de cela ; un homme jeune et fruste, fort et sauvage, un homme d’autrefois, un homme d’avant le déluge, une lame d’homme pyrénéen. Il était un homme simple mais qui rêvait du ciel. Il rêvait d’un ciel pour sa vie, pour sa femme, d’un ciel plus grand et plus pur, d’un ciel couleur de paradis sur ce village misérable où chacun traînait une condition de terrien obtus, ne se souciant que de sa masure et de ses bêtes avec une discipline mercenaire qui n’obéissait qu’aux saisons de la survie. Tendus vers la besogne, ils avaient tout oublié, du début frais de la vie à la dernière déclivité de la terre qui rend chaque moment si précieux. À ne se soucier que de vivre, rien ne les inclinait guère à la joie ou au rêve.

— Barcus, disait sa jeune femme, à quoi rêves-tu donc ?

— Bella, répondait Barcus, caressant la tête de son chien, un jour viendra où je pourrai t’offrir une vie meilleure.

— La meilleure vie, c’est celle de chaque matin, en m’éveillant près de toi.

Elle n’ajoutait pas, par timidité et docilité, que son bonheur c’était le corps de Barcus tout contre sa peau comme un flanc de bête, ni qu’il lui était douloureux de le voir parfois se refuser à l’amour et se lever, la nuit. Alors qu’elle soufflait la bougie, elle le voyait s’éloigner sur la colline, ombre mélancolique qui fixait les étoiles. Cependant, Barcus avait l’air de rêver de leur vie avec tant de clarté que Bella se sentait en toute sécurité auprès de cette ramure d’homme sauvage et obstiné.

— Non, grondait souvent Barcus. Ici, à vivre ainsi, ce n’est pas la meilleure vie.

Il regardait le toit moussu de sa masure de pierres sèches, lovée contre un flanc d’herbes où respiraient des sources mystérieuses, dentelé de longues fougères frisées qui mangeaient les sous-bois jusqu’à la vallée d’Aspe. Il regardait la maison, l’étable modeste mais pleine de bêtes fécondes, puis son regard revenait à la masure de ses ancêtres et se fixait sur la porte.

C’était une haute porte de plus de deux mètres, trop haute et trop large pour la masure de pierre mais que le caprice orgueilleux du grand-père avait fabriquée avec un charpentier de passage, un Espagnol, venu de son pays par la montagne. L’homme avait demandé l’hospitalité, secouant son sac à besogne qui ne contenait qu’une poignée de gros clous, de chevilles de bois et autres malices d’artisan qui avaient émerveillé le grand-père. Comment l’ancêtre avait-il pu trouver sept belles et déjà anciennes longues pièces de chêne massif qui allaient servir à faire la porte ? Nul ne le raconta jamais, mais les sept pièces de bois furent bien jointoyées, chacune finement séparée de l’autre par une rainure délicate qui faisait une ligne d’horizon où se marquait, ici et là, l’encoche maladroite de la main fatiguée, le dépeçage vif du ciseau à bois. Chaque pièce de bois avait été comme rayée par les dents d’un peigne puissant, peut-être pour atténuer quelque défaut du bois, ou donner au lissé du chêne quelque chose d’un désir humain, celui de l’obscur charpentier. Par amour de son métier, ou par reconnaissance, l’Espagnol avait posé, en haut et en bas de la porte, une rangée de gros clous de fer joufflus qui en soulignait la puissance féodale mais, contre toute attente esthétique, il avait pris la peine et le temps, au cœur de la porte, de graver un cœur. Quelle étrangeté que ce cœur, si doux, si lisse dans le chêne, comme un bénitier de bois dans lequel Barcus et Bella passaient leur paume en franchissant le seuil de leur masure. Les ragots du village avaient évoqué quelque amour secret entre le charpentier espagnol et celle qui allait devenir la grand-mère de Barcus. On jasa longtemps : pourquoi une telle porte ? Et puis il prenait son temps, le charpentier espagnol ! Et puis pourquoi un cœur et pas une croix, comme cela se faisait chez les gens honnêtes et transparents ?

Dans les couleurs déclinantes du soir, quand les estives se mouillaient d’une grande flaque rouge, quand les sapinières exhalaient une plainte rauque, le cœur alors palpitait doucement dans sa cosse de bois rogue et brut, car si le charpentier s’était contenté de bien jointoyer ces rugueuses pièces en une grande brassée, il avait particulièrement soigné le cœur. On sentait encore, après toutes ces années, le coup de râpe, le becquetage minutieux du ciseau, le plus tendre, celui à bout rond, canule délicate dans la chair fatiguée du bois qui n’avait pas résisté davantage.

C’était une porte unique que tous lui enviaient. D’autres avaient des murs de galets, des sols dallés, d’autres encore des frontons de pierre, comme ceux du village, les plus riches, avec une date gravée dessus. Mais lui, Barcus, avait une porte, une porte unique, et chaque soir, en la franchissant et en saluant le cœur de bois, Barcus se disait que quelque chose de plus grand attendait l’homme qui possédait une telle porte.

Pourtant, une fois la porte fabriquée et montée sur ses gonds, une fois le charpentier disparu, la vie de la lignée des Barcus avait continué, tout simplement. Le jeune homme était devenu père et son enfant était devenu père à son tour, ouvrant la même porte de la même masure. Aujourd’hui, ils étaient tous morts, les femmes aussi, fantômes évanouis dont les os fouissaient le sol du cimetière de la vallée, sous le regard des neiges éternelles. Une autre femme était venue, née de la même terre, de la même enfance, qu’il avait si bien nommée Bella qu’il lui arrivait d’en oublier son nom d’origine. Bella, pleine d’une certitude sereine, traversait la vie, non pas comme un spectre blêmi par la rancœur mais d’un pas si sûr que rien de laid ne l’atteignait. Bella, issue d’une race de femmes qui semblait ne jamais devoir disparaître, convaincue que l’existence même de ce qu’elle aimait ne lui serait jamais enlevée. Bella, venue d’une race ancienne qui avait pris souche au commencement des temps, avait traversé les âges au milieu des dévastations des hommes, certaine d’elle et de Barcus, pour l’éternité.

Quand Bella marchait à la rencontre de son mari, quand Bella revenait de la source, la peau brunie sous la jupe de coton, si belle avec ses seins debout sous la camise légère, le corps puissant et tendu dans le vent de la montagne, le chignon noir bien natté sur le haut de la tête, alors Barcus se sentait heureux, cinglé d’un désir qui fouettait son corps jusqu’à la nuque. Sa peau frémissait, son poing se ferrait sur sa canne de berger et toutes ses entrailles se serraient d’un désir violent. Puis, tout soudainement, l’image fanée de sa mère surgissait sur le corps de miel de Bella. Il voyait ce que le vent, le labeur, le poids des seaux feraient du ventre de sa femme, de la peau de sa femme. Il verrait le nid d’aigle couvert de cendres, la peau presque noire craquelée de ravines profondes, le front crevassé, les mains osseuses et déformées, branches cassantes sous le poids des seaux d’eau ou de lait, toujours plus lourds. Il n’y aurait plus ni beauté ni soupir d’amour quand la vie aurait vidé les beaux seins lourds de Bella qui pendaient sur sa bouche, au cœur des nuits de désir, comme les fruits du paradis. C’était du moins l’idée que Barcus s’en était toujours faite, du paradis. Un jour, se disait-il avec une férocité presque maladive, un jour viendrait où, à trop vivre et trop œuvrer, Bella ne serait plus Bella, comme il viendrait un jour où elle et lui ne seraient plus que des charognes desséchées et leurs os inutiles iraient rejoindre le grand ossuaire de la vallée.

Barcus aurait pu se soumettre à cette condition de toujours, secouer ses idées mélancoliques avec sa belle tête bouclée et noire de bélier têtu, siffler Oursou et s’en retourner à l’ouvrage, mais Barcus était venu en ce monde avec un rêve trop grand pour une vie trop petite. Il aurait pu secouer ses inquiétudes, regarder sa femme, son chien au panache roux et blanc, sa masure de pierre et son cœur de chêne, faire boire ses bêtes au ruisseau bouillonnant et frémissant dont les jupons mousseux se retroussaient à la fonte des neiges, mais Barcus soupirait et lançait dans le ciel clos un grand brame de bête prisonnière sans pouvoir vraiment ni parler ni expliquer, même à Bella. Tout était enfoui au plus profond de lui, si bien caché qu’il comprenait peu de lui-même et de ses désirs. Il sentait seulement des bribes de lumière fugitives mais il avançait à tâtons, comme accroupi au fond d’une cave.

Partout la montagne dressait ses murailles en un cirque puissant et abrupt, moisson poussée dru de pics acérés. Partout le regard cognait comme une balle, rebondissait sur les plaques perdues des névés étincelants, sautait sur les pentes moelleuses où paissaient les bêtes sages, puis le regard tirait vers le sud où les neiges éternelles creusaient les reins, s’alanguissaient avec des poses de reine hautaine et froide. Mais vers l’est, alors qu’elle semblait céder par endroits, la montagne alors se drapait de longues sapinières d’un vert guerrier, toutes dressées, hérissées pour une improbable bataille de mortels. Barcus était un homme libre mais il se croyait enchaîné et en était malheureux.

Si l’attente avait été une rude et longue patience pour Barcus, un combat muet et presque honteux, elle tomba un soir, tout d’un coup, comme un fruit trop mûr.

 


Parce que la maison de Barcus était la première en venant par le chemin des crêtes, que tous appelaient le « chemin des douaniers », ou le « chemin des contrebandiers », et parce que le hameau ne se cueillait du regard qu’une bonne courbe de chemin plus loin, ce fut chez lui que s’arrêta une étrange caravane. Le jour, au plus gros de l’été, tirait sur sa fin quand Oursou se mit à aboyer, bondissant sur place, secouant sa longue fourrure dorée qui lui faisait comme une houppelande d’autrefois. Attiré par les aboiements pressants, Barcus vit descendre au loin, sur la plus haute colline, trois ânes chargés d’humains qu’il n’avait jamais vus. À bien y regarder, il s’agissait d’une seule mule, qui allait la dernière, d’un âne et d’un joli pottock, petit cheval basque fort courageux, d’autant qu’une main maladroite de jeune drôlesse des villes le menait comme un cheval de bois. Le premier arrivé fut le guide, un vieux à la peau couleur couenne de lard, au visage épineux comme une peau de hérisson, le béret raide de crasse sur un crâne tondu. La donzelle était de la gent blonde et nonchalante, ou malade ; le père, sans doute, venait derrière, sur une belle mule, raide dans des habits de chasse qui avaient l’air trop neufs. En les observant, Barcus s’intéressa particulièrement à cette grande mule, fine, vaillante, avec des paturons précautionneux sur l’herbe grasse.

Barcus cria : « La paix ! » à Oursou, qui se fit silencieux mais resta méfiant, et s’approcha à leur rencontre à petits pas, l’échine plate. Le guide, le pantalon bleu délavé et flasque sur ses cuisses maigres, avait déjà mis pied à terre et saluait d’un adichat grasseyant et presque inaudible : la jeune dame était trop fatiguée, il pensait avoir le temps de redescendre pour la soirée à Mauléon, mais je t’en fiche de ces citadins, ça tarde, ça cueille des fleurs, bref, ça se baguenaude, ça t’attendrait le passage d’un isard comme le retour du Messie !

Le guide cracha sa chique tandis que le père, le pas maigre et oscillant, aidait sa fille à descendre du pottock. Barcus salua en retirant son béret, prit les bêtes par la bride et les mena derrière l’étable, à l’abreuvoir taillé dans un arbre. Il aurait aimé héler Bella, occupée sans doute à retourner les fromages dans la cahute de pierre qui jouxtait la maison, mais il n’osa pas. Il dessella les bêtes, ne leur laissant que leurs brides, et les mena à l’étable. S’en revenant devant sa maison, il vit la jeune fille, très pâle, les yeux clos, assise sur le banc de pierre qui longeait la façade de sa maison. La pierre était chaude sous les mains blanches. La jeune fille exhala un soupir de bien-être. Puis, les yeux toujours clos, les longues mains fines dénouèrent les rubans du chapeau de paille qui chuta sur la longue robe de cretonne beige. Le père et le guide regardaient la vallée en silence. Oursou allait de l’un à l’autre, la truffe frétillante mais suspicieuse.

— Voulez-vous du lait, mademoiselle ? demanda Barcus dans un français bien articulé, hérité de l’école où il avait passé deux hivers, entre huit et dix ans.

— Je ne sais, soupira la demoiselle, le docteur m’interdit tout… mais oui, il me semble que cela me ferait plaisir…

Elle le regarda droit dans les yeux, d’un beau regard brillant, bleu fiévreux, où palpitait une pépite d’or dans chaque prunelle. Bella arriva enfin, tout étonnée et ravie.

— De la visite ! Quel bonheur ! s’exclama-t-elle en français, saluant d’une légère révérence toute la compagnie.

Le père de la jeune fille retira son chapeau de chasse trop neuf en réponse à son salut.

— J’apporte des bols ! Asseyez-vous, messieurs, reprit Bella.

Le père s’assit près de sa fille, sur le banc, tandis que le guide s’accroupissait près de Barcus, sur des souches de bois disposées autour des cendres du feu que Barcus allumait chaque soir devant sa maison. Bella allait et venait, offrant aussi des petits fromages bien secs qui ravirent la demoiselle. Les hommes refusèrent le lait.

— Je ne t’ai pas vue manger avec un tel appétit depuis longtemps, dit le père d’une voix attendrie.

— C’est le bon air de nos montagnes ! Je vous l’avais dit, père, que cette excursion me ferait le plus grand bien.

Et la demoiselle, avec un soubresaut de chevreau, battit des mains comme une petite fille. Barcus regardait les longues mains blanches danser, voleter autour de la tête blonde. Il songea à un vol de colombes lâchant dans l’air atone un ramage tendre, un froissement passionné d’ailes libérées. Une pierre rouge resplendissait sur la main gauche. Puis il vit les larges mains brunes de Bella offrir à nouveau du fromage sur des tranches de pain bis. C’était l’offrande lourde et laborieuse de la terre brune à l’archange blond, et Barcus éprouva une vraie fierté d’époux à contempler le corps de sa femme auprès de cette vierge évanescente. Se serait-elle effacée à l’instant comme un songe qu’il n’en eût pas été plus étonné. Un grognement du guide le tira de ses songeries ; il se leva, entra dans la maison et, sous une pierre plate, prit une gourde en peau remplie du vin du dimanche. Il l’offrit au père qui la regarda d’un air stupide avant de demander une tasse, un verre, quelque chose, enfin, si ça n’était pas trop demander… On sourit et Bella s’en fut chercher un gobelet de bois. Le vieux guide, lui, but à la régalade, la gourde jetée sur l’épaule, grosse main lourde et flasque et molle qui collait sur l’épaule et tendait un petit bec animal vers la bouche assoiffée. Le vin clair jaillit comme du pis de la chèvre, gicla fort dans la large bouche offerte. La jeune fille rit à nouveau avec une innocence si totale qu’on ne pouvait en être offensé. Barcus, à son tour, développa le torse, haussa l’épaule et avala le jet rouge. Le père prit le gobelet, le leva à la santé de tous et remercia Barcus et Bella pour leur bon accueil. La demoiselle avait tenté de caresser Oursou, mais il avait fait un bond méfiant et s’était assis à bonne distance, les yeux fixés sur les étrangers.

Le soir bascula tout d’un coup derrière la paroi blanche de la montagne. Les couleurs du couchant s’évanouirent peu à peu sur les plaques neigeuses des cimes lointaines, glissant en ombres rosées des sapinières jusqu’aux hêtraies. C’était un voile léger glissant de toute la montagne, fuyant vers la vallée.

— On dirait un voile de mariée qui tombe, à la fin du jour de ses noces…, murmura la jeune fille.

La voix était si douce et si mélancolique que chacun baissa les yeux sans oser répondre. Mais la jeune fille reprit, plus légère :

— Nous ne nous sommes même pas présentés ! Je suis Noémie Lascazes, et j’ai convaincu mon père de me faire faire une promenade de santé avant mon mariage, qui aura lieu le mois prochain, à Saint-Jean-Pied-de-Port.

Le père eut un sourire doux et regarda sa fille avec une affection émue.

— Mes félicitations, mademoiselle, s’écria Bella en joignant ses grandes mains.

Le vieux guide semblait avoir renoncé à la chique et proposait à Barcus un tabac gris avec lequel ils se roulèrent une méchante cigarette. Bella se leva à nouveau, entra dans la maison et en revint avec une saucisse sèche roulée dans un torchon propre.

— Pour vous, mademoiselle, c’est bon et sain.

— Merci… Je ne puis plus ! Nous allons dormir ici, n’est-ce pas, père ?

— Monsieur Bigorre, murmura le père, que dites-vous ?

— Il n’y a guère d’autres possibilités que de demander l’hospitalité à Barcus ! grogna le vieil homme en français.

Barcus, agenouillé près des cendres, préparait le feu de la soirée.

— C’est-à-dire, c’est si pauvre chez nous… Voulez-vous que je descende au hameau chercher une maison où il y aurait de la dalle sur le sol… et des montants de bois aux lits ?

— Je ne bougerai pas d’un mètre ! s’exclama Noémie.

Et les mains de colombe s’agitèrent à nouveau près des yeux qui brillaient dans le crépuscule.

— Avec le guide, nous irons dans l’étable, décida Bella. Mademoiselle Noémie et votre père, vous aurez notre paillasse où je peux même ajouter un drap propre supplémentaire ! D’ailleurs, ajouta Bella, les mains sur les hanches, qu’est-ce à dire, Barcus ? As-tu honte de notre maison ? Sais-tu que mon sol de terre est plus propre et plus doux que de la peau d’ange ?

Barcus prit un air contrit tandis que Noémie et son père riaient.

— Bien parlé, Bella ! s’écria la jeune fille, on voit que votre maison est bien tenue, on le sent tout de suite… Cette porte est magnifique. Unique. Je n’en ai jamais vu de pareille. Unique, vraiment. Et son cœur, on dirait qu’il bat ! Ah, comme je voudrais une porte toute pareille à celle-là pour ma chambre nuptiale !

Fiers, Bella et Barcus se redressèrent.

— C’est la plus belle porte de toutes les portes du hameau, et même de plus loin…

Barcus avança vers la porte de sa maison, chacun tendit le cou, même le vieux guide qui s’arracha à la contemplation silencieuse du feu qui pétillait.

Barcus tira la porte sur ses gonds, fit miroiter le cœur dans la lumière déclinante du jour, dans les rougeoiements du feu, y passa ses grandes mains osseuses et puissantes.

— L’homme qui a joint les bastaings, et planté les clous, et gravé le cœur, aimait son ouvrage et aimait aussi celui, ou celle, pour qui il l’a fait. Il aimait d’amour ou de compassion ou de reconnaissance, je ne sais rien de ce miracle, ni le coût ni l’accord secret ; je sais seulement que c’est une porte riche pour une demeure misérable et un grand mystère…

Le jour avait tout à fait disparu. Seul le feu éclairait les visages graves qui semblaient flotter dans les ténèbres. Le guide se leva sur un signe de tête du père. Il revint avec une lourde couverture d’un rouge sombre que le père disposa sur les genoux de sa fille.

— Je ne suis pas une petite fille, gronda celle-ci.

— Le serein…, il est toujours froid et traître, murmura le père d’un air contrit.

Le mot étrange et mystérieux tomba comme une petite pierre que ni Barcus ni Bella ne ramassèrent.

— Voulez-vous que j’apporte un peu de lumière ? demanda seulement Bella.

— Non, allumez seulement votre maison, j’aime voir la lumière d’une bougie derrière une fenêtre, murmura Noémie Lascazes, et ses longues fines mains coulèrent sur la couverture.

— Il vaudrait mieux te coucher…, murmura le père.

— Encore un instant, père. Barcus…, racontez-moi encore, encore une fois, s’il vous plaît, l’histoire de votre porte…

— Il n’y a pas grand-chose à raconter, mademoiselle Noémie. Mais je sais que c’est pour son mariage que mon grand-père l’a fait faire… que cela devait être une vraie surprise, pour tout le monde, mais surtout pour la fiancée. Cependant, on dit aussi, vous savez ce que sont les commérages de village…, que la fiancée n’était pas insensible au charpentier… Était-ce pour faire taire les médisances, pour montrer sa confiance en sa fiancée et en l’homme qu’il avait accueilli que mon grand-père fit sculpter ce cœur ?… Je ne sais. Ce dont je me souviens, c’est de sa fierté… La veille de sa mort, c’est encore cette porte et son cœur qu’il contemplait avec orgueil et sérénité.

— Ce ne devait pas être un homme ordinaire.

— Un simple berger, mademoiselle Noémie… Pourtant…

Barcus hésita, un peu honteux de cet aveu qui lui tombait des lèvres.

— Pourtant, je me disais, encore enfant, en regardant ce vieux tout voûté : « C’est tout ce que tu as fait…, c’est tout ce que tu as eu de la vie, cette porte…, et ce n’est pas assez. »

— Mais, Barcus, je suis sûre que son mariage a été un très beau mariage, plein de promesses fertiles…, murmura Noémie Lascazes.

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