Maroc. Voyage dans les royaumes perdus

De
Publié par

A la fin du XVIIIe siècle, un jeune Français s'engage malgré lui dans un voyage périlleux à travers l'Empire du Maroc, obstinément fermé alors aux nations chrétiennes d'Europe. Il est aussitôt pris dans les tourbillons de la fin du règne du sultan Mohamed Ben Abdallah et des guerres de succession qui s'ensuivent. Au-delà de la fiction romanesque, c'est toute l'histoire du Maroc et des Marocains, princes et paysans, qui s'offre au lecteur sous une plume avisée et sans complaisance.
Publié le : dimanche 2 octobre 2011
Lecture(s) : 47
EAN13 : 9782296470255
Nombre de pages : 204
Prix de location à la page : 0,0112€ (en savoir plus)
Voir plus Voir moins
7 jours d'essai offerts
Ce livre et des milliers d'autres sont disponibles en abonnement pour 8,99€/mois

Maroc
Voyage dans les royaumes perdus


































© L’Harmattan, 2011
5-7, rue de l’Ecole polytechnique ; 75005 Paris

http://www.librairieharmattan.com
diffusion.harmattan@wanadoo.fr
harmattan1@wanadoo.fr

ISBN : 978-2-296-56480-0
EAN : 9782296564800 Mustapha Kharmoudi






Maroc
Voyage dans les royaumes perdus


Roman historique
























L’Harmattan Au Maroc, « les sauterelles viennent quelquefois, les sécheresses sou-
vent, les pachas toujours », vieux proverbe paysan.
En racontant cette histoire, j’avais toujours en tête l’enfant rural et miséreux que
j’étais il y a fort longtemps, au fin fond de la campagne reculée du Maroc.
À l’époque, pendant nos trop longues nuits d’hiver et de privation, j’écoutais
avec angoisse les miens raconter comment, par un passé lointain mais qui me
semblait si proche, les armées de maints princes et sultans ravageaient nos terres
sans pitié, quand mes ancêtres, pauvres et dépouillés, n’arrivaient plus à faire
face à leur insatiable voracité…
MK
Besançon, juin 2011

Avertissement
L’auteur s’est appuyé sur de nombreux témoignages de voyageurs européens
qui s’étaient rendus au Maroc entre le XVIIe et le XIXe siècle, ainsi que sur les
rares ouvrages rédigés en arabe par des chroniqueurs marocains.
Les descriptions des villes et des campagnes, les événements historiques, no-
tamment ceux qui concernent la succession du sultan Mohamed Ben Abdallah
ainsi que ses déboires avec son fils le prince Yazid, sont authentiques.
Cependant, une fiction reste en fin de compte une simple fiction.
Remerciements
Merci à Véronique, Joëlle, Rachid, Fernand et Séverine pour leur aide pré-
cieuse. Prologue
Cela s’était passé deux siècles avant cette histoire. À l’époque, l’Empire du Ma-
roc était composé d’une multitude de petits royaumes dispersés et divisés. Et les
princes se faisaient sans cesse la guerre. L’un d’eux, un certain Moulay Zidane,
fraîchement détrôné, fuyait vers les provinces du sud pour restructurer son ar-
mée et reprendre des forces. Mais sur sa route, des tribus en dissidence l’avaient
attaqué. Il n’avait eu la vie sauve qu’en se repliant sur la ville de Safi. De là, il
avait affrété un navire pour transporter son harem et ses bagages, et un second
navire, dont le capitaine était français, pour transporter ses nombreux livres.
Arrivé à Agadir, le premier navire avait déchargé femmes et malles. Par contre,
le capitaine français attendait l’arrivée du sultan déchu ; il tenait à recouvrer
l’alléchante commission promise avant de rendre les livres. En vain.
Finalement, l’approche de l’hiver l’avait obligé à reprendre sa route en direction
de la France. Avec sa cargaison.
Chemin faisant, comme souvent à l’époque, il avait piraté un navire hollandais
et s’était approprié son chargement. Rien d’anormal à cela : la Hollande et la
France étaient en état de guerre…
Mais les Espagnols, alliés des Hollandais, l’avaient arraisonné à son tour, et sai-
si le butin volé au navire hollandais, ainsi que les livres du sultan.
Et là, surprise : la prise la plus importante était un livre de Saint Augustin. Son
armature était couverte d’or, et plusieurs pierres précieuses y étaient incrustées.
Un livre inestimable donc, aussi bien par l’aspect historique et l’importance de
son auteur, que par sa simple valeur marchande en or et en diamants.
Par la suite, le gouvernement français avait protesté vigoureusement, et défendu
avec force le capitaine du navire. Tant et si bien que l’affaire s’était soldée par
un procès. Le capitaine avait été libéré, mais les Espagnols avaient confisqué les
livres, car à l’époque le Maroc était en état de guerre avec l’Espagne…
I
Nous sommes le 14 avril 1789, je viens de fouler le sol de l’Empire du Maroc.
Mon émotion est immense, bien que la traversée m’ait mis dans un mauvais
état. Tout autour de moi, les gens ne cessent de courir et de hurler. Cela m’a fait
repenser à mon défunt père qui, à trop fréquenter les ports, parlait toujours à
haute voix…
Les nerfs à vif, je m’isole avec mes bagages et mes porteurs, et m’assieds sur
une malle. Il me faut tempérer mon enthousiasme, car ce n’est nullement un
voyage d’agrément. Ne m’a-t-on pas prévenu qu’on ne voyage pas sans risque
dans les royaumes de Fez et de Marrakech ? Nous, nations chrétiennes
d’Europe, nous avons déjà exploré les régions les plus reculées du monde, jus-
qu’en Chine et aux Indes. Mais ce pays, pourtant si proche par la géographie,
nous est encore largement inconnu. Ses dirigeants maintiennent ses portes fa-
rouchement fermées, et très peu de chrétiens osent s’y aventurer comme je
m’apprête à le faire.
C’est que je dois acheminer de toute urgence des préparations au médecin fran-
çais qui soigne le sultan Sidi Mohamed. On dit que le vieux despote souffre de
nombreux maux qui ont failli l’emporter ces derniers temps, si ce n’était notre
médecine sérieuse et réputée.
Mais notre valeureux médecin s’est retrouvé à court de médicaments. D’où
l’importance de ma mission.
Du moins de la partie officielle de ma mission. Car je suis en même temps
chargé de proposer un échange de livres précieux : un exemplaire rare du Coran
contre un hypothétique livre chrétien qui dormirait dans la bibliothèque du sul-
tan. Un livre de Saint Augustin. Peut-être un inédit, qui sait. On m’a affirmé que
la réussite de ce volet de ma mission pourrait bouleverser la situation politique
en France. Et pourrait peser tout autant sur la succession en cours à la tête de
l’Empire du Maroc. En tout cas, une affaire de haute importance. Plus impor-
tante aux yeux de certains de mes supérieurs que la santé d’un sultan déjà trop
âgé et de surcroît malade…
Toutefois, mon rôle est bien modeste pour l’une et l’autre de ces missions. C’est
à un lieutenant français qu’il reviendra de récupérer les médicaments et le cof-
fret, ici même à Tanger. Lui et personne d’autre, m’a-t-on averti. D’où ma séré-
nité en cet instant et dans ce lieu pourtant aussi agité qu’un essaim d’abeilles lâ-
chées dans la nature à la recherche d’un nouvel emplacement…
Mon regard est constamment happé par des dizaines de gaillards qui déchargent
et rechargent des malles et des sacs, sans doute remplis de produits importés
d’Europe et d’ailleurs, et de produits locaux en partance pour le reste du monde.
Les porteurs courent dans tous les sens, excités par les injonctions et les me-
naces de leurs maîtres et employeurs. La plupart d’entre eux emportent de
lourdes marchandises vers les entrepôts, là-bas, de l’autre côté du port.
??Partout j’entends crier :
Balek ! Balek !
Je ne connais pas ce mot, sans doute signifie-t-il attention dans leur parler local.
J’ai pourtant récemment suivi une initiation intensive à leur dialecte, en prévi-
sion de ce voyage. Certes, lors de leur séjour en France, les membres des délé-
gations officielles de l’Empire du Maroc utilisent parfois entre eux ce parler
guttural et contracté, mais dans les réunions officielles, ils parlent un arabe que
je comprends aisément. Pas tout à fait la langue classique, mais les mots me
sont, somme toute, assez familiers ; et les discours prononcés lentement afin de
permettre aux interprètes d’en donner la version française.
En revanche là, au milieu de ce brouhaha incessant, j’ai du mal à saisir ce qu’ils
se disent. Je rougis à l’idée qu’il faudra peut-être, à l’interprète que je suis, un
interprète pour comprendre les gens du pays…
Après un long moment d’attente, je commence à m’inquiéter : partout où mon
regard se porte, je ne vois pas la moindre trace du militaire français. Ni d’un
certain Yossef, un juif marocain qui accompagne les rares Français qui se ha-
sardent dans ce pays.
Peut-être y aura-t-il aussi mon ami Al Gharnati, un des conseillers du sultan, ou
du moins d’un des princes prétendants au trône. J’avais fait sa connaissance à
Paris il y a un an tout juste. Il servait d’interprète personnel à l’ambassadeur du
sultan. Nous avions travaillé ensemble à la traduction des documents officiels
que nos deux pays devaient cosigner. C’est lui qui avait été à l’origine de ma
mission officieuse : quand je lui avais montré l’exemplaire rare du Coran, il
m’avait parlé à son tour d’un livre chrétien dans la bibliothèque du sultan. Un
ouvrage unique, d’une valeur inestimable. Du moins à ses dires…
Pour l’heure, me voici dans un monde insondable, le regard rivé sur tous les
passants du port, à la recherche de mon compatriote. Et surtout en proie au ver-
tige, car tous se ressemblent et portent les mêmes habits. À l’exception toutefois
des rares Européens qui se distinguent par l’habillement de leur pays. L’un
d’eux est sûrement anglais, facilement reconnaissable à sa façon ridicule de se
vêtir. Son accoutrement m’amuse, et je ne suis pas le seul à m’en moquer :
chaque fois que les porteurs passent à son niveau, ils ralentissent leur course et
pouffent de rire. S’il compte traverser ainsi les territoires de l’Empire du Maroc,
me dis-je avec mépris, il ne risque pas de passer inaperçu. Nulle part dans le
monde d’ailleurs, il ne pourrait échapper aux regards amusés des curieux.
Pour ma part, j’ai été bien avisé de suivre les conseils de quelques connaisseurs
pour le choix d’habits discrets qui n’attirent pas l’attention…
Pendant que je prenais plaisir à dévisager l’Anglais, des porteurs encadrés par
des hommes en armes ont surgi brusquement derrière moi. Je me suis retourné,
et j’ai été saisi de stupeur : là, au milieu de la cohue, et comme si elle n’en fai-
sait pas partie, une mahométane s’avance majestueusement. Elle ne semble
??
guère prêter attention aux gesticulations de son entourage. Pourtant c’est bien
pour lui libérer le passage que ses hommes n’hésitent pas à nous bousculer. La
belle dame se meut sans paraître faire des pas. On dirait qu’elle glisse, c’est
sans doute à cause de sa longue robe bleu ciel qui traîne dans la poussière du
port.
Son visage est mystérieusement voilé par un joli fichu rose, agrémenté de toutes
petites broderies bleutées. Oh ! Je suis sûr qu’en ce moment même, je dois res-
sembler à tous les hommes du port : la bouche ouverte et le regard prisonnier de
la seule chose que l’on voit d’elle, ses yeux noirs, son regard foudroyant.
Arrivée à mon niveau, elle s’arrête brusquement, et me jette un regard furtif,
mais à l’emprise duquel nul ne peut échapper. Suffisant pour me tétaniser. Le
vacarme du port ne s’est pas arrêté par enchantement, mais je n’entends plus
rien devant cette apparition irréelle, sortie tout droit d’un merveilleux conte
oriental.
Elle réajuste sa tenue avec délicatesse, comme pour me laisser apercevoir
l’ombre de son sourire, et me dit :
Avez-vous besoin d’aide, cher Monsieur ?
Et en français ! Évidemment je n’ai pas répondu. Qu’aurais-je pu répondre
d’autre que oui et non à la fois ? Par inadvertance, un petit mouchoir tombe de
sa main, mais elle n’y prête guère attention. Devant mon mutisme, elle esquisse
quelques pas pour s’éloigner, et déjà ses brutes de gardes et ses porteurs
l’engloutissent. Je me baisse discrètement pour ramasser le mouchoir abandon-
né, et je le dissimule dans la manche de ma veste.
C’est alors que je réalise que cette belle dame n’est autre que la princesse ma-
hométane du navire. En effet, pendant toute la traversée, notre navire a été la
proie de vagues farouchement déchaînées à cause de je ne sais quelle fâcherie
maritime. J’ai été si mal en point que le capitaine m’a installé dans une cabine
centrale ; au centre, on ressent moins les secousses. Et du coup, je n’ai plus mis
le nez dehors. J’ai dormi, ou du moins j’ai essayé de dormir, car plusieurs per-
sonnes faisaient la fête, nuit et jour, dans les cabines voisines. Ils chantaient tout
le temps. En arabe, en espagnol et en italien.
À quelques reprises, j’ai entendu distinctement une voix de femme, une très
belle voix. À mon grand étonnement, elle a même fredonné un air de comptine
que ma mère me chantait dans mon enfance, à Gênes…
Je l’ai vue depuis mon hublot, plus tard, vers la fin de la journée. Elle est restée
longtemps sur le pont, à observer je ne sais quel point à l’horizon. Seule. Puis
une bourrasque vicieuse l’a attaquée par surprise. Elle s’est débattue pour ne pas
perdre le haïk qui l’enveloppait. Le vent a tout de même emporté son voile,
mais je n’ai pas réussi à distinguer son visage à cause de sa longue chevelure :
telle la crinière d’un fier cheval au triple galop, ses cheveux noirs et lisses, atta-
qués par mille vents, se sont mis à virevolter dans tous les sens…
??
Absorbé par cette apparition incongrue dans ce port, j’ai sursauté quand un petit
homme au visage jovial m’a abordé :
Bonjour ! C’est moi Yossef… Bienvenue !
Bonjour ! Fais-je. Euh… On m’a parlé de toi. Ravi de faire enfin ta connais-
sance.
Vous devriez être deux, n’est-ce pas ?
Le médecin est tombé malade. Il est resté à Marseille. C’est pour cela que
j’ai une semaine de retard…
D’accord ! Alors bienvenue à toi tout seul. Haha !
Et le lieutenant français qui doit m’accueillir ?
Il est reparti à Fez. De toute urgence…
Mais… mais c’est lui qui doit me conduire jusqu’à Fez… Quand est-ce qu’il
reviendra ?
Pas de sitôt. Mais ne t’inquiète pas, c’est moi qui t’emmène à Fez. Haha !
Quoi ?
Je t’expliquerai, dit-il avec précipitation. Pour l’instant, il faut qu’on se dé-
pêche de rentrer…
Je reste coi. Interdit. Si le lieutenant est à Fez, c’est qu’il va me falloir lui porter
le coffret jusqu’à Fez. Et ce n’est pas ce guide qui va me rassurer, me dis-je en
dévisageant le petit bonhomme emmitouflé dans sa cotonnade grise et coiffé
d’un vieux bonnet noir.
Alors ce voyage ? dit-il avec un large sourire.
Épuisant, je suis tout retourné à cause de la tempête…
Tu me raconteras…
Il ne finit pas sa phrase ; il se presse vers l’attroupement de la princesse maho-
métane pour aussitôt revenir, accompagné de quatre porteurs.
Voilà, dit-il. Ce sont les hommes de Mademoiselle Nadia. Ils vont prendre
tes malles, pour ne pas nous retarder. On les récupérera après… Puis il ajoute :
qu’est-ce qu’il y a dans ce sac que tu portes ?
C’est pour le lieutenant, dis-je négligemment.
Les médicaments pour le sultan ? Très bien, garde-les sur toi…
Pendant que l’on emporte mes bagages, Yossef paie des bakchichs à chacun des
quatre caïds du port. Loue une mule pour moi, et sonne le départ.
Je suis ravi de quitter ce tohu-bohu. Mais très vite, je remets pied à terre : im-
possible de tenir sur le dos de la bête au milieu d’une folle agitation.
Hors du port, nous retrouvons une circulation qui, tout en restant dense et dé-
sordonnée, est tout de même moins agressive pour l’ouïe. Yossef presse le pas
derrière la mule et le muletier. Je peine à suivre leur rythme, d’autant que mon
attention est constamment sollicitée par cette ville indescriptible. Surtout par
toutes ces femmes totalement voilées, à part quelques-unes, sans doute des pay-
sannes, qui portent sur leur dos de volumineux fardeaux.
??
À un moment, Yossef nous demande de l’attendre, et disparaît à l’intérieur
d’une grande échoppe. J’en profite pour me retourner et voir le port du haut de
la ruelle.
Ça y est ! me suis-je dit à haute voix, je suis en Orient !
Mais ce n’est pas tout à fait l’image que je m’en étais faite depuis mon enfance,
car les rues de Tanger sont sales et boueuses, et nombre de maisons en ruine.
Pourquoi toutes ces maisons délabrées ? dis-je à Yossef, dès son retour.
Les guerres, mon ami ! Les guerres ! répond-il avec un grand sourire,
comme si le mot guerre n’était chargé d’aucune gravité…
J’ai immédiatement repensé au passé de Tanger et de son triste sort, par la cause
des Anglais. Cette cité avait été par le passé une belle place, du moins tant que
les Portugais présidaient à sa destinée. Car par la suite, ils avaient eu la mau-
vaise idée de la céder aux Anglais, en dot à leur roi Charles II lors de son cé-
lèbre mariage avec Catherine, l’infante du Portugal. Ces bougres d’Anglais, plu-
tôt que d’en faire bénéficier le commerce de tous, l’avaient circonscrite à leur
unique et égoïste usage. Advienne que pourra. Par la suite, constamment harce-
lés par les armées mahométanes, ils avaient fini par plier bagage, non sans avoir
détruit la cité derrière eux au lieu de la rendre aux Portugais.
Cette évocation m’a irrité, comme m’irritent souvent les Anglais. Mais je
m’empresse de la chasser de mon esprit, en repensant à la princesse mahomé-
tane. Et Tanger reprend aussitôt à mes yeux de toutes ravissantes couleurs. Par-
fois nous traversons des ruelles si étroites que deux mules chargées ne peuvent
s’y croiser. Il faut à chaque fois tout le tintamarre des muletiers et des passants
pour avancer. Les gens marchent sur les côtés, tout contre les murs, pour éviter
la boue et les saletés.
Yossef, tout en avançant d’un pas ferme, se retourne de temps en temps pour
m’encourager. Avec un égal sourire.
À un moment, nous empruntons une rue plus large et mieux entretenue. Fraî-
chement nettoyée : il y a encore, par-ci par-là, des petits tas de poussière amas-
sée par quelque balayeur. Aussitôt, Yossef enlève ses babouches pour marcher
pieds nus. Sur le coup, j’ai pensé à un quelconque caprice, mais j’ai vite consta-
té que ses petits pieds manifestement en souffraient. Puis, à l’entrée d’une nou-
velle ruelle, il se rechausse et reprend sa marche normale.
Intrigué, je presse le pas jusqu’à sa hauteur, et lui demande de m’expliquer son
geste. Il me sourit, comme si de rien n’était, avant de dire :
Tu n’as pas vu qu’il y avait une mosquée ?
Si ! Et alors ?
C’est le respect…
Pourquoi le porteur et moi-même n’avons-nous pas eu à nous déchausser ?
Vous n’êtes pas juifs… Tu as dû lire cela dans des livres, n’est-ce pas ?
Je ne réponds pas, je reste dubitatif…
??
Notre marche nous fait croiser toutes sortes de gens : du vieil édenté au jeune
vigoureux. La plupart vont à pied, mais nombreux sont ceux qui se déplacent à
dos d’âne ou de mulet. Quelques-uns cependant se pavanent fièrement à cheval.
Je demande à ralentir la cadence pour mieux apprécier ce que je vois. Mais
Yossef se borne à répéter que nous devons rejoindre le mellah avant la ferme-
ture des portes.
Tu auras le temps de voir le pays et les gens du pays…
Au sortir d’une toute petite ruelle, nous débouchons sur une large place, où des
dizaines d’hommes, de femmes et d’enfants s’affairent à des préparatifs de
grand souk : une véritable ruche s’agite ainsi juste avant la tombée de la nuit.
Qu’est-ce que c’est ? dis-je.
C’est la grande place de Tanger. Et c’est demain, jour de souk. Il faut que
tout soit prêt pour les premiers visiteurs, dès le petit matin…
À notre arrivée dans un quartier juif, le mellah, nous devons d’abord montrer
patte blanche au caïd mahométan qui en surveille l’entrée. Yossef marchande
âprement mon droit de passage, et doit tout de même payer trois fois le tarif
usuel pour mon admission…
Depuis le port, Yossef a salué de nombreuses personnes. Surtout des négociants
devant leurs échoppes. Mais à peine dans l’enceinte du mellah, c’est en plus
grand nombre que les gens l’interpellent. Certains l’appellent le Français.
Je me sens quelque peu gêné d’être une curiosité pour toutes ces bonnes gens
qui nous dévisagent avec amusement. Encore plus lorsqu’une grosse femme,
postée devant la porte de son gourbi, nous interpelle, en français :
Bonjour les Français !
Bonjour beauté ! Haha ! répond Yossef.
Comme nous avons ralenti le pas dans le mellah, je prends le temps de tout ob-
server avec attention. Comment vais-je faire pour retenir tous ces détails ?
L’attitude de celles et ceux que ma présence intrigue, les cris des enfants qui se
chamaillent dans leurs jeux, ou encore les mélodies enchevêtrées que de vieux
musiciens mendiants chantonnent de leurs voix cassées…
En bon guide, Yossef m’explique que les mellahs sont des quartiers où tous les
juifs vivent librement et exclusivement entre eux. Ils y gèrent leur vie selon
leurs règles et leurs lois religieuses. Les mahométans n’y interviennent presque
jamais. J’ai tout de même noté qu’il a omis intentionnellement de préciser que
les juifs ont surtout obligation de vivre confinés de la sorte…
Il me dit que, dans les grandes villes, les mellahs sont souvent entourés d’une
grande muraille, et ne disposent que d’une entrée ou deux, surveillées cons-
tamment par des caïds mahométans.
Difficile de ne pas relever que celui où nous sommes actuellement est un quar-
tier miséreux, même si ses habitants ne semblent guère en pâtir.
En France, j’ai déjà vu des situations de grande pauvreté, mais jamais un si
grand dénuement…
??
Notre marche prend fin devant la porte d’une maison avenante, une sorte
d’auberge. Un homme d’un certain âge nous accueille en déclarant bruyamment
toute sa fierté de recevoir un Français.
France bien ! lâche-t-il dans un rire éclatant et saccadé.
Je l’ai remercié en français, mais Yossef m’a découragé sur-le-champ :
France bien ! C’est tout ce qu’il sait de la langue française. Haha !
Yossef paie d’avance, et nous rejoignons une chambrette exiguë à l’étage. J’ai
du mal à comprendre pourquoi nous devons dormir dans une telle promiscuité.
Mais pour l’heure, c’est la fatigue qui réclame réparation.
Du coup, sans tarder, je me laisse choir sur un semblant de lit. Et je m’endors
sans demander mon reste.
??
II
Dans la nuit, un horrible cauchemar m’a réveillé : j’étais prisonnier d’affreux
guerriers mahométans qui s’apprêtaient à me couper la tête pour avoir ramassé
le mouchoir de la princesse mahométane. Je ne me suis apaisé que lorsque la
voix de Yossef m’est parvenue. Il discutait avec d’autres hommes sur la ter-
rasse. J’ai pensé qu’ils devaient boire de l’alcool tant leurs rires m’ont rappelé
les éclats des tavernes de Paris, tard le soir…
Le lendemain, à mon réveil, je me suis senti encore assommé par le voyage. Et
sous le choc du peu que j’ai vu de Tanger.
Finalement, malgré la fatigue et la somnolence, je décide de me lever. Je range
la petite couverture grise, et je me précipite vers la terrasse. De là, le quartier
s’offre amplement à ma vue. Le soleil est déjà haut, et le jour d’une étonnante
clarté. Déjà de nombreux enfants s’amusent, à même la poussière, à un jeu qui
m’est inconnu ; en tout cas il doit être drôle puisque leurs rires me parviennent
de façon ininterrompue. Autour d’eux, il n’y a guère d’adultes, à part trois
vieilles femmes, tout de noir vêtues, qui discutent entre elles en gesticulant…
Pendant que j’étais à ces distractions, Yossef a surgi de je ne sais où, pour me
bombarder de questions sur mon sommeil et mon mal de mer. Je n’hésite pas à
lui dire tout le mal que je pense de ce fichu matelas. Afin de lui faire com-
prendre qu’un représentant du gouvernement français mérite un bien meilleur
accueil, une meilleure maison et un meilleur lit…
C’est par prudence que je t’ai emmené ici. Il nous faudra beaucoup de dis-
crétion pendant ce voyage…
Pourquoi ? dis-je naïvement.
Je ne sais pas si on t’a mis au courant, mais actuellement, ça ne va pas très
bien ici…
En France, on dit que c’est juste le prince Moulay Yazid qui est en rébellion,
et que le sultan va bientôt y mettre fin… le temps qu’il se remette d’aplomb…
C’est un peu plus compliqué. Prions qu’il n’y ait pas de guerre civile…
Guerre civile ? dis-je, interloqué.
Yossef ne réagit pas. Il interrompt la discussion, s’assoit à côté de moi, en
riant :
Mais moi j’ai faim, mon ami. Et toi ?
Euh…
Immédiatement, une femme nous apporte des galettes de blé accompagnées de
lait caillé.
Tu es de Tanger ? dis-je pour changer de sujet.
Je suis né dans les régions du sud. C’est là-bas, le pays de mes ancêtres, dit-
il en étendant son bras dans la direction opposée à la mer.
Tu n’es pas un descendant d’Andalous ?
??
Il y a deux sortes de juifs : ceux qui sont d’ici, et ceux qui sont venus
d’Europe après en avoir été… euh…
Il se tait. Je comprends que c’est juste pour éviter de dire : après en avoir été
expulsés par les chrétiens. Aussi je change d’angle :
Mais tes ancêtres sont bien venus de quelque part, non ?
Il me répond qu’il est né dans une tribu juive d’une bourgade du sud, dénom-
mée Zagora. Et que ses ancêtres juifs y seraient venus au dixième siècle avant
notre ère. À ses dires, Joab, un des principaux chefs des armées du roi David,
aurait poursuivi les Philistins en déroute jusqu’à ces terres perdues. Son armée
se serait arrêtée dans la montagne, près de Zagora, une montagne que l’on
nomme encore aujourd’hui Hajrat Slimane, la pierre de Salomon. Là-bas, Joab
y aurait fondé une ville, et aurait fait venir d’autres juifs pour l’aider à retrouver
les mythiques montagnes d’or.
Les montagnes d’or ?
Oui ! Une vieille légende prétend qu’un trésor inimaginable est caché sous
ces montagnes…
Cette histoire me fascine. Je constate qu’on ne m’a pas appris que certains juifs
vivaient dans ces contrées plusieurs siècles avant l’arrivée des Arabes.
Et toi ? me dit-il. Parle-moi un peu de toi…
Je me suis senti ridicule : qu’ai-je à dire sur moi ? Contrairement à lui, je ne fais
que commencer ma vie. J’évoque brièvement mes études supérieures, et ma ré-
cente nomination dans l’équipe des interprètes officiels du gouvernement. Je
sais que tout cela ne vaut pas grand-chose à ses yeux. Alors, je choisis de lui
parler de mon défunt père. Mon père était négociant et voyageur. C’est lui qui
m’avait transmis le goût de l’aventure, et l’attirance pour l’exotisme.
Il avait parcouru une grande partie de la terre, dis-je avec fierté. Il était allé
jusqu’aux confins de la Chine et des Indes. Mais il n’avait jamais mis les pieds
dans l’Empire du Maroc.
Impressionnant ! souligne Yossef.
Encouragé par sa réplique, je lui explique que, quand j’avais huit ans, lorsque
mon père revenait de ses voyages pour passer l’hiver avec nous, il me racontait
ses mille et mille aventures, en long et en large. Des histoires de mers, de ports,
les us et coutumes de peuplades du bout du monde, etc.
Au début, j’en faisais des cauchemars, au point que ma mère avait voulu lui
interdire de me parler de ses horreurs, comme elle disait. Mais dès douze ans, je
m’étais tellement identifié à lui que je me sentais habité d’une bravoure à
vaincre n’importe quel pirate. Et même tous les monstres marins réunis. Haha !
Magnifique ! C’est bien d’avoir eu un père comme le tien…
Je ne cesse de penser à lui depuis que j’ai entamé ce voyage…
Après m’être restauré, je réclame mes malles pour me changer. Mais Yossef me
dit que je n’aurai pas besoin d’habits puisqu’il va m’en procurer. J’insiste mal-
??

Soyez le premier à déposer un commentaire !

17/1000 caractères maximum.