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Renaître, ou disparaître

De
302 pages
L'auteur approfondit ici quelques idées sur des sujets majeurs. La nature qui nous entoure est notre seul habitat. Il est important de réfléchir sur les périls qui la menacent. Les responsables qui conduisent leur pays arrivent à des carrefours où il faut choisir les bonnes voies. Il convient aussi de préparer l'avenir par une éducation appropriée et de nous préoccuper de notre langue. Notre civilisation se trouve aujourd'hui face à un avenir incertain : elle peut renaître ou risquera de disparaître.
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Questions contemporaines
Félicien BorelRENAÎTRE,Q OU DISPARAÎTRE
QuQueesstitioons cns coonnttemempoporrainaineess
Cet ouvrage ne constitue pas un traité politique. L’auteur a voulu QQQ
approfondir quelques idées proposées sur des sujets majeurs. Il s’agit
de civilisation réelle, de la vie des peuples. C’est donc in niment
sérieux. La nature qui nous entoure est notre seul habitat. Il est
important de ré échir sur les périls qui la menacent. Les idéologies
se proposent comme guides politiques là où l’on s’occupe de
l’organisation de notre société et de notre santé. Ces questions
sont trop souvent livrées à des démagogues sans scrupules. Les
responsables qui conduisent leur pays arrivent à des carrefours où RENAÎTRE,il faut choisir les bonnes voies. Il convient aussi de préparer l’avenir
par une éducation appropriée et de nous préoccuper de notre
langue. La vie est aussi celle de la qualité des âmes qui font cette
civilisation, qui l’exalteront ou la perdront. Bien des civilisations ont OU DISPARAÎTRE
décliné avant de tomber dans l’oubli. La nôtre est aujourd’hui en
péril face à un avenir incertain où elle pourra renaître ou risquera
de disparaître.
Félicien Borel est né à Saint-Julien en Champsaur, dans les
Hautes-Alpes. Professeur agrégé de philosophie, il a effectué
sa carrière outre-mer, soutenant une thèse d’ethnologie sur les
anciens Mérina, à Madagascar. Retiré dans son village natal, il y est
Questions contemporainesdécédé n 2013. Si l’éternité réside dans une personnalité ayant
marqué les esprits, il restera présent dans le cœur de ceux qui l’ont
connu et apprécié pour ses qualités humaines.
ISBN : 978-2-343-04388-3
30 €
Félicien Borel
RENAÎTRE, OU DISPARAÎTRE














Renaître, ou disparaître

Questions contemporaines
Collection dirigée par B. Péquignot, D. Rolland
et Jean-Paul Chagnollaud

Chômage, exclusion, globalisation… Jamais les « questions
contemporaines » n’ont été aussi nombreuses et aussi complexes
à appréhender. Le pari de la collection « Questions es » est d’offrir un espace de réflexion et de débat à
tous ceux, chercheurs, militants ou praticiens, qui osent penser
autrement, exprimer des idées neuves et ouvrir de nouvelles
pistes à la réflexion collective.


Dernières parutions


Alain RENAUD, Lyon, un destin pour une autre France, 2014.
Blaise HENRION, Eurocopter savait, La vérité sur un crash
mortel, 2014.
André PRONE, La fin du capital. Pour une société
d’émancipation humaine, 2014.
Philippe QUÊME, Finance et éthique. Le prix de la vertu...,
2014.
Maurice BERTRAND, Machiavel ou l’Illusion réaliste, 2014.
Cyril MARÉ & Rémi RAHER, Géopolitique de l’Arctique,
2014.
Chantal PERRAS, La coopération policière globale contre le
trafic de drogue transnational, 2014.
Gaby NAVENNEC, Les souffrances sociales. De l’acceptation
aux alternatives, 2014.
Julien PINOL, Essais nucléaires : 1961, une apothéose ?, 2014.
François COUDERC, Chronique d’une aventure politique
ordinaire, 2014.
Gérard DAHAN, La manipulation par les sondages.
Techniques, impacts et instrumentalisations, 2014.
Nadine JASMIN, Les mairies au défi des politiques d’égalité,
2014.

Félicien Borel

















Renaître, ou disparaître


























































































































© L’Harmattan, 2014
5-7, rue de l’Ecole-Polytechnique, 75005 Paris

http://www.harmattan.fr
diffusion.harmattan@wanadoo.fr

ISBN : 978-2-343-04388-3
EAN : 9782343043883







Avec mes remerciements



A mon épouse dont le soutien actif, au quotidien, m’a
permis de réaliser cet ouvrage.


« Je me dis, dans l'extase et dans l'effroi sacré,
Que peut-être, là-haut, il est dans l'Ignoré,
Un dieu supérieur aux dieux que nous rêvames,
Capable de donner des astres à des âmes. »
Victor Hugo (Choses du soir)


Mon époux, auteur de cet ouvrage, est décédé le 8
novembre 2013, un mois après en avoir terminé la
rédaction.
J'ai eu la chance de suivre au jour le jour le
cheminement de sa pensée dans l'élaboration et la
construction de son livre qu'il a souhaité intituler :

Renaître ou disparaître

Agrégé de philosophie, mon mari était un sage, un
homme curieux de tout. Sans prétention aucune, il
s'interrogeait, avec le bon sens paysan qui le caractérisait,
sur le devenir de notre civilisation.
C'est avec l'intention d'actualiser ses écrits, en essayant
de ne pas trahir les idées de l'auteur, même si j'ai dû
réduire le texte original, que j'ai introduit quelques courts
passages relatifs aux événements qui me sont apparus
comme importants sur le plan de la politique nationale ou
européenne depuis le mois de novembre 2013 jusqu'en
juin 2014.

Un grand merci à nos amis Michèle et Yves qui m'ont
aidée à effectuer cette petite mise à jour, Nadine et
Edouard pour leur relecture de l'ouvrage ainsi qu'à Emilie,
Anne Laure et Jérôme qui m’ont assistée sur le plan
pratique et technique.

Monique Borel Gasquet
9 INTRODUCTION


Nous ne nous trouvons pas dans un temps toujours
recommencé, à travers les cycles impersonnels d'un éternel
retour, là où il n'y aurait rien de vraiment nouveau sous le
soleil. Nous sommes dans une histoire où des êtres vivants
meurent et où des peuples entiers passent sans espoir de
revenir. De ce temps, nous connaissons peu de choses dans
le passé, nous percevons bien mal le présent où pourtant
nous vivons, et n'entrevoyons guère le futur. C'est pourtant
ce qui nous importerait car il s'agit de notre unique vie
terrestre. Le problème est alors clairement posé : nous
devrions examiner l'histoire qui nous concerne pour
essayer d'un peu la connaître et, par la lucidité ainsi
acquise, éviter les pièges et dangers qui nous menacent en
tant qu'individus et peuples. Les événements nous
démontrent que ce n'est pas là une simple imagination et
une peur irraisonnée, quand on sait que tant d'hommes et
tant de sociétés se sont enfoncés et perdus dans les
profondeurs du passé dont ne subsistent bien souvent que
quelques traces, de vagues souvenirs ou même rien du
tout. Or, pour éviter la chute mortelle, il faudrait discerner
son approche. Avoir cette clairvoyance n'est pas chose
facile en regard de précédents complexes. L'histoire des
temps anciens, d'abord orale, s'est constituée par le biais
des souvenirs de plus en plus précis que l'on a dû noter
peu à peu. Puis, dès l'Antiquité, on y a ajouté des
commentaires divers, comme le faisaient déjà Hérodote au
cinquième siècle avant notre ère, et un peu plus tard
Thucydide, suivis de siècle en siècle par une multitude
d'historiens. Dans les temps modernes toutes les sciences
se sont développées. L'histoire a tenté d'en faire autant en
e
perfectionnant ses méthodes. Au 19 siècle, elle se
rapproche de ce que l'on prend alors l'habitude de nommer
11 « sociologie ». Les deux disciplines se recoupent
puisqu'elles ont trait l'une et l'autre aux sociétés humaines.
eAu 20 siècle elles en arrivent à se confondre avec des
historiens tels F. Braudel, P. Chaunu, ou d'autres encore.
Cette histoire nouvelle tend à atteindre la vie réelle des
sociétés ainsi qu'elle s'est déroulée dans les périodes
ancestrales.
L'océan de l'histoire
Allons à l'essentiel à travers quelques métaphores
usuelles. L'histoire est, du point de vue de l'écoulement du
temps, comme un fleuve qui passe avec son courant
ordinaire, ses crues, ses rapides, ses tourbillons, puis à
nouveau son cours plus calme avant qu'apparaissent de
nouveaux accidents, et ainsi sans fin. Du point de vue de
sa structure, l'histoire fait plutôt penser à la mer, avec sa
surface la plus visible faite, selon les images de P. Valéry,
de fins éclairs, petits, rapides, posés sur une imperceptible
écume. Dessous passent les vagues courantes figurant ce
que l'on voit bien et que l'on peut toucher, ce qui est
emporté souvent par une houle régulière et puissante,
comme celle que poussent des alizés venus de l'est. Plus
abyssaux et moins visibles, s'enfoncent ou remontent de
grands courants marins tel celui qui vient du sud-ouest de
l'Atlantique et qui se dirige vers le nord-est et donc vers
l'Europe. Plus profondément encore, on peut enregistrer
des mouvements irréguliers engendrés par l'activité du
fond de l'océan, agité par des tremblements de terre, des
volcans, des déplacements de plaques terrestres qui
remuent d'énormes masses d'eau déferlant sur les côtes et
les îles basses habitées par les hommes. Ces comparaisons
semblent sans doute assez éloignées de notre sujet mais ce
sont les images auxquelles recourt souvent F. Braudel pour
symboliser quelques aspects de l'histoire humaine. Les
12 événements particuliers en constituent l'apparence, ce que
tout le monde peut distinguer et à propos de quoi chacun
peut avoir ses propres opinions. L'intelligibilité en est
souvent manifeste mais aussi quelque peu illusoire car des
éléments importants sont cachés, sans lesquels on ne
comprend pas le déroulement des faits. Ce sont pourtant
ces sujets de réflexion, pris dans une longue durée, qu'il
convient d'approfondir pour bien percevoir l'histoire, en
dégageant de mieux en mieux ce qui n'apparaît pas au
premier abord. F. Braudel n'occulte pas ce qui est si
évident qu'on n'y prête plus d'attention, tel le climat qui est
une constante dans chaque région et qui en conditionne
l'histoire. Ainsi Braudel dit qu'il pleuvait en certaines
saisons sur la Toscane au temps des Etrusques, comme
c'est encore le cas de nos jours. On utilisait, autour de la
Méditerranée, un outillage usuel qui a perduré longtemps
chez les paysans ou les pêcheurs. On parlait des langages
dont certains mots et expressions demeurent avec une
mentalité précise. Mais toutes ces connaissances sont
encore bien empiriques et l'historien peut aller plus loin. Il
doit fouiller dans le passé pour y découvrir ce que
personne n'avait vu immédiatement et que quiconque ne
discerne spontanément aujourd'hui, en étudiant des
documents plus ou moins officiels que tout le monde a
oubliés. Ces manuscrits séculaires dévoilent certains faits ;
epar exemple, à partir du 18 siècle, la natalité en France
stagne alors qu'en d'autres pays européens elle augmente.
Le savoir aurait pu dans le passé pousser à y porter
remède. Dans le même ordre d'idées, un historien
cherchera comment la foi chrétienne a évolué en Provence
eau cours de ce même 18 siècle. Il s'appuiera pour ce faire
sur des actes de mariage ou de décès. Ces réflexions sont
utiles mais aussi sans fin ; elles en arrivent même à
devenir discutables au fur et à mesure que l'on entre dans
la narration de pratiques dont la signification est
13 indécidable, donc sujette à des interprétations subjectives
aléatoires. P. Chaunu appelle cette histoire « sérielle », car
au terme de ce long travail on voit émerger des séries de
faits, et donc des causalités, susceptibles de mettre à jour
des déterminismes qui sont à la base d'une science plus
précise, but de la recherche historique.
Il est important pour nous de visualiser une longue
évolution plongeant ses racines dans une histoire ancienne
dont les hommes d'aujourd'hui n'ont plus instinctivement
conscience. Pourtant elles sont capables d'accumuler une
grande puissance, et un jour elles émergeront à la lumière
pour changer le cours de toute l'histoire.
Les longues décadences
eL'idée de cette longue durée, théorisée au 20 siècle,
n'est pourtant pas nouvelle. Elle a interpellé dans le passé
des auteurs généralement philosophes. Ils s'étaient
focalisés sur la lente évolution des civilisations, les
conduisant à leur grandeur ou à leur décadence, et même
quelquefois à leur disparition. On pourrait en citer de
nombreux, mais quelques-uns nous ont paru émergents :
ceux qui s'intéressent à ce qui est vraiment vital, c'est à
dire les facteurs de la vie et de la mort des civilisations.

Hérodote, considéré quelquefois comme le père de
l'histoire, ne pratique pas une science rigoureuse mais
appréhende déjà la réalité avec une certaine sagesse :
« telles cités étaient grandes autrefois qui sont en général
maintenant petites, et celles qui sont grandes de mon
temps, étaient autrefois petites »- Histoire I- 5-. Quelques
dizaines d'années plus tard, Platon réfléchit sur l'évolution
des sociétés et les possibles causes de leur décadence. Il
eapprofondit le sujet, au 4 siècle avant notre ère, dans son
livre La République (essentiellement au livre VIII). Il
14 énonce à plusieurs reprises une idée générale selon
laquelle toute l'histoire est décadence, et il précise que
nous n'avons pas beaucoup d'emprise contre cette
vicissitude, si ce n'est lutter pour en retarder l'échéance. Il
n'en fait guère la sociologie mais se place surtout sur le
plan de la psychologie et de la morale, en montrant
comment les régimes politiques s'enchaînent et se
détruisent peu à peu. « Les gouvernements ne sont pas
consciemment responsables même si ce sont eux-mêmes
qui se détruisent » Loi- 683 c. Ils n'y peuvent rien : « ils
auront beau être habiles et renforcer l'expérience par le
raisonnement », ils ne discerneront pas mieux ce qui se
passe (République – VIII- 546 b). Platon nous décrit alors
la psychologie des dirigeants et acteurs populaires qui font
évoluer leur pays de la timocratie, gouvernement militaire,
à l'oligarchie, soit le gouvernement d'une minorité de
personnages influents et riches, puis à la démocratie,
gouvernement du peuple, jusqu'à la tyrannie, le plus
mauvais de tous les gouvernements où les citoyens sont
soumis aux caprices d'un seul. Pour parer à cette
décadence, Platon propose une constitution idéale,
l'aristocratie, qui est le gouvernement des meilleurs et
donc le meilleur des gouvernements, celui des gens
compétents et désintéressés, puisque dans un régime
semicommuniste, c'est à dire celui où les dirigeants ne
détiennent pas de biens propres, on évitera toute
corruption. L'analyse a montré en effet que, dans
l'effondrement des régimes précédents, le facteur principal
de la décadence était précisément l'argent. Pour
développer de telles idées, Platon s'appuyait sur son
expérience d'aristocrate athénien dans une société déjà
politiquement complexe. Son intelligence psychologique
valait celle des penseurs ultérieurs. Elle n'est donc pas à
négliger.

15 Sautons quelques siècles et éloignons-nous du monde
européen pour mentionner un auteur examinant ce même
problème de l'évolution et du déclin des sociétés qui,
malgré leur valeur propre, à un moment donné, entrent en
décadence pour ne plus se relever. Ibn Khaldoun, penseur
nord-africain, écrit en 1377 sa Muqaddimah, puis quelques
textes dans lesquels il nous explique comment des peuples
forts s'installent sur de bonnes terres, y prospèrent un
certain temps, s'y amollissent peu à peu dans le bien-être
avant d'être submergés par d'autres groupes plus
invincibles, que plus tard le même destin emportera. C'est
l'éternelle leçon portée par la tradition arabe et bien
souvent reprise. On la trouve au siècle suivant chez un
auteur comme N. Machiavel dans son livre intitulé Le
Prince (1512), dont la leçon est essentiellement : soyez
intelligents et forts ; seuls ceux qui ont « la virtu »,
l'énergie, subsisteront.

Les mêmes problèmes sont repris et développés par un
epenseur important du 18 siècle, Montesquieu, dans ses
Considérations sur les causes de la grandeur des romains
et de leur décadence, en 1734. Il ne s'attache guère à la
psychologie mais il examine l'histoire de cette nation, à
partir de ses origines relativement connues, jusqu'à la fin
de l'Empire d'Occident en 470, et même de l'Empire
ed'Orient au 15 siècle. Comme Platon, il accorde une
grande place à la morale, non pas celle d'un idéal
personnel, mais celle, peut-être quelquefois bien immorale
à nos yeux, qui permet à un peuple de se maintenir debout
et de marquer l'histoire de son empreinte. Pourquoi Rome
a-t-elle émergé au milieu de bien d'autres petites cités ?
Montesquieu nous parle des romains se préoccupant de
guerres et de butins déjà à l'époque des rois. Dès lors la
longue histoire de ce peuple sera faite de luttes et de
conquêtes avant que s'amorce la décadence et que se
16 prépare la fin. C'est que pour être une nation importante il
faut le vouloir de toutes ses forces. Il faut des lois sans
doute, mais il faut surtout une morale solide avec des
mœurs austères centrées sur le travail et la vertu au sens
latin du mot « virtus ». « On craignait plus l'oisiveté que
les ennemis » (chapitre II) et « l'or et l'argent s'épuisent,
mais la vertu, la constance, la force et la pauvreté ne
s'épuisent jamais » (chapitre IV). Il fallait être fort partout
mais d'abord à la guerre, aguerri physiquement (les soldats
devaient être capables de parcourir une trentaine de nos
kilomètres par jour avec un énorme paquetage), solide
aussi moralement : « ce n'est pas ordinairement la perte
réelle que l'on fait dans une bataille (c'est à dire quelques
milliers d'hommes) qui est funeste à un état, mais la perte
imaginaire et le découragement » (chapitre IV). Après la
bataille de Cannes, perdue contre Hannibal en 216 avant
notre ère « il ne fut pas permis aux femmes même de
verser des larmes » (chapitre IV). En ce qui concerne ces
attitudes, une philosophie fut d'un immense secours pour
les romains, celle des Stoïciens avec sa morale de la force,
« secte admirable », nous dit Montesquieu. Les romains
faisaient donc des guerres pour les gagner ; ils
établissaient des traités qu'ils ne respectaient pas ; ils
s'emparaient des richesses des vaincus et les ramenaient
chez eux. Rome devenait alors de plus en plus opulente.
Son influence et sa puissance s'étendaient. Les romains
considéraient comme naturel que le monde leur
appartienne. Ainsi s'établissait la « pax romana ». Au
milieu de cette réussite politique la décadence s'insinuera
sans que personne n'y prenne garde. Montesquieu retrouve
ici une idée de Platon ; c'est que « les fautes que font les
hommes politiques ne sont pas toujours libres ; souvent ce
sont des suites nécessaires de la situation où l'on est ; et
les inconvénients ont fait naître les inconvénients ». Cette
décadence fut en premier lieu liée, paradoxalement, à
17 l'agrandissement de l'empire. Les légions romaines passent
les Alpes et la mer ; les gens de guerre perdent alors peu à
peu, loin de leur patrie, « l'esprit des citoyens ». Quant à
ceux-ci, restés au pays, ils ne se soucient plus beaucoup de
conquêtes lointaines. Puis l'armée, qui est au centre du
dispositif de la puissance, va peu à peu perdre ses qualités.
Elle élira les empereurs qui se sentiront obligés de la
remercier par des mesures démagogiques : atténuation de
la discipline, adoucissement des exercices physiques,
réduction de l'infanterie au profit de la cavalerie,
repliement des frontières lointaines et dangereuses vers les
villes plus agréables où la vie est plus facile, recrutement
de nouveaux soldats chez les barbares, distribution de
terres aux anciens combattants. Corrélativement, les
citoyens vont devenir peu à peu corrompus. Leur nombre
augmente car la citoyenneté est donnée à un nombre
croissant d'individus intégrés au peuple romain. L'état perd
l'habitude de demander des efforts à la population et
instaure, au contraire, l'usage démagogique de lui octroyer
des avantages plus ou moins mérités. On aura donc droit à
des terres à cultiver, à de la nourriture. On aura droit aussi
à des distractions pour les peuples (le fameux et méprisant
« panem et circenses » de Juvenal à propos des romains de
la décadence débutante – Satyre X 81), et même à de
l'argent. Recevoir devient une chose naturelle, et quand
l'état ne donnera rien il y aura des revendications parfois
violentes car ces gratifications sont regardées, d'après
l'expression de Montesquieu, « comme des droits acquis »
(chapitre XVIII). Mais pour donner il faut avoir, d'où
l'augmentation des impôts prélevés dans les provinces
romaines, au point de devenir intolérables. Ainsi la
mentalité avait changé. Elle était d'ailleurs entraînée dans
cette voie laxiste par une philosophie, venue elle aussi de
Grèce et répandue dans l'empire, à savoir la philosophie
épicurienne enseignant la recherche du bonheur et du
18 plaisir. Ainsi Rome s'affaiblissait. Montesquieu retrouve
ici la vieille idée déjà énoncée par Hérodote et Platon :
c'est l'amollissement et la corruption qui perdent les
civilisations. La chute est alors au bout. Et A. Augustin,
dans sa Cité de Dieu, n'aura plus qu'à enregistrer la fin
d'un monde qu'un autre monde s'apprêtait à remplacer.
Une question à laquelle il est bien difficile de répondre en
vient à se poser : les romains auraient-ils pu prévoir la
décadence de leur nation ? Ils avaient peut-être déjà
quelques lumières sur ce sujet à partir des réflexions que
pouvaient leur livrer les auteurs grecs, et, chez eux, de
nombreux historiens et notables. D'autre part, c'est nous
qui posons la question en la formulant d'une façon qui
n'aurait peut-être pas été celle des populations concernées.
Elles savaient que d'autres civilisations avaient disparu ou
avaient perdu leur éclat : égyptiens, peuples du Moyen
Orient, grecs anciens et d'autres encore. Mais la chute de
leur propre empire était pour elles sans doute
inimaginable. Pour nous, les analyses de Montesquieu
peuvent évoquer d'autres périodes de l'histoire. Elles sont
de nature, sans doute aussi, à nous faire réfléchir sur une
réalité que nous vivons aujourd'hui. Nous devrons y
revenir.

Un autre auteur encore est aussi digne d'intérêt pour
notre propos car son exposé conforte celui de
Montesquieu, tout en concernant une réalité sociologique
plus proche de notre histoire : l'évolution de la civilisation
occidentale en France, surtout depuis le Moyen Age
ejusqu'à la révolution de 1789. A. Comte, philosophe du 19
siècle, écrit entre 1830 et 1842 un énorme Cours de
philosophie positive dans lequel il réfléchit sur l'apparition
et l'évolution des sciences fondamentales ; il y explicite
longuement les réalités historiques et sociologiques
présentes à l'arrière-plan de la mentalité moderne (leçons
19 52 à 55). Son analyse déjà un peu ancienne n'est sans
doute pas parfaite, mais elle nous relate clairement
comment un peuple, ou au moins des catégories sociales
diverses, croient aller vers un certain idéal de société et
avancent vers leur affaiblissement provisoire, et peut-être
leur perte définitive. A. Comte, philosophe dans un sens
idéaliste puisqu'il pense que « ce sont les idées qui
gouvernent et bouleversent le monde », mais aussi
philosophe de l'histoire, ne méprise rien de la réalité
sociale passée. Ainsi admire-t-il le Moyen Age catholique
souvent critiqué à tort, selon lui, par les protestants d'abord
epuis par les rationalistes du 18 siècle. Il ne tarit pas
d'éloges sur l'instauration et l'organisation de la chrétienté
par l'Eglise et il évoque à plusieurs reprises ce « chef
d'œuvre politique de la sagesse humaine ». Il y a là, pour
lui, un grand moment de l'histoire qui se prolongera
ejusqu'au 19 siècle, et qu'il faut considérer globalement car
ce genre de réalité prépare de loin les grands événements
qui marqueront un tournant de l'histoire. Les hommes sont
convaincus de maîtriser les situations de la manière la plus
appropriée, mais ils ne peuvent connaître les répercussions
de leurs décisions. L'Eglise constituée, avec les papes à sa
tête, organise la société avec adresse. Elle n'a sans doute
qu'un savoir empirique assorti de son bon sens, mais elle
arrive à des solutions qu'A. Comte considère comme
géniales. L'essentiel à la base c'est la séparation des
pouvoirs. La hiérarchie catholique revendique la direction
spirituelle du monde en laissant le gouvernement politique
aux autorités civiles. Les querelles du Moyen Age entre les
papes et les empereurs, ou rois, concernent la délimitation
des pouvoirs entre spirituel et temporel. L'apogée de cette
organisation sociale se situe entre l'avènement de Grégoire
VII en 1073 et la mort de Boniface VIII en 1303. A.
Comte analyse les conditions statiques nécessaires à
l'heureuse influence sociale du catholicisme : pape élu
20 ayant ensuite l'autorité suprême, institution monastique
favorisant l'internationalisme, usage du latin, éducation du
clergé, célibat ecclésiastique évitant la constitution d'une
caste sacerdotale, morale sociale, confession permettant de
surveiller la mise en pratique de l'éducation, croyance au
péché originel, en la rédemption, aux punitions et
récompenses éternelles, etc. Tout cela contribue à établir
cette réalité prodigieuse : la Chrétienté. Mais pour un
philosophe de l'histoire rien ne dure, et la perfection
atteinte contenait déjà les germes de la décadence.
L'Eglise est solide ; elle assure les croyances et la morale
sociale : adoucissement relatif des mœurs, respect des
femmes... Elle assure aussi la stabilité du pouvoir féodal
qu'elle sacralise, maintenant par-là l'ordre social. Les
universités du Moyen Age n'ont peut-être pas un esprit très
scientifique mais elles s'intéressent à la logique et
précisent la notion de rationalité. Certains théologiens,
comme Thomas d'Aquin, reprennent des concepts de la
philosophie grecque, d'Aristote surtout, et appliquent un
langage plus rationaliste à leur doctrine. C'est à leurs yeux
sans doute, et pour A. Comte aussi, un progrès de la
pensée ; mais c'est aussi préparer de très loin le
rationalisme moderne qui se retournera contre l'Eglise sans
que personne n'ait pu le prévoir. Face à elle, les états vont
chercher à récupérer le plus de pouvoir possible. Les rois
d'abord entreront en lutte avec le pape ; ils l'emporteront
peu à peu ; par là ils saperont les bases spirituelles de leur
autorité. Comment affirmer dès lors que leur pouvoir vient
de Dieu si aucun représentant du divin ne le confirme ? De
même, les chefs féodaux vont ruiner lentement leur
prestige acquis noblement dans la défense des plus faibles.
D'abord ils avaient fait la guerre pour contenir les
invasions ; ils se préoccupaient maintenant de conquêtes ;
or, d'après A. Comte, c'est toujours pour les institutions
humaines, temporelles ou spirituelles, le signe le moins
21 équivoque de leur irrévocable extinction que de les voir
ainsi se tourner spontanément contre leur but primordial.
De surcroît, les féodaux, liant leur sort à celui des rois,
galvaudaient toute caution spirituelle, d'autant plus que
ebeaucoup d'entre eux, à partir du 16 siècle, se firent
protestants pour être encore plus indépendants et libres.
C'était une erreur supplémentaire ; cette laïcisation du
pouvoir guettait non seulement les rois et les seigneurs
mais aussi les chefs des églises particulières, nationales
par exemple, ainsi qu'en Grande-Bretagne l'église
Anglicane, ou en France, mais de façon très atténuée, ceux
qui penchaient vers une église Gallicane. Ainsi les rois, les
féodaux et ceux que l'on appellerait dans le langage
d'aujourd'hui des nationalistes, croyaient agir pour
renforcer leur autorité et leur prestige ; ils préparaient, de
loin sans doute, mais sûrement, leur affaiblissement et leur
élimination de l'histoire.

A. Comte aurait pu lire ce qu'écrivait F-R. de
Chateaubriand en 1821, dans ses Mémoires d'Outre-Tombe
(partie I, livre V, chapitre 1) publiées plus tard et qui
allaient dans le même sens que son Cours : « les hommes
se trompent presque toujours dans leur intérêt, soit qu'ils
se meuvent par sagesse ou passion : Louis XVI rétablit le
parlement qui le contraignit à appeler les Etats
Généraux ; ces mêmes Etats Généraux transformés en
Assemblée nationale et bientôt en Convention détruisirent
le trône et le parlement, envoyèrent à la mort et les juges
et le monarque de qui émanait la justice. […] Mais Louis
XVI et les parlements en agirent de la sorte parce qu'ils
étaient, sans le savoir, les moyens d'une révolution
sociale ». A peu près à la même époque, Balzac faisait
exprimer une idée voisine par Z. Marcas, personnage de la
Comédie humaine : « la France ne vous dira pas qu'elle
22 est lasse ; jamais on sait comment on périt ; le pourquoi
est la tâche de l'historien ».

Nous nous sommes demandé si les romains auraient pu
pressentir que la chute de leur empire approchait. La
question peut être posée pour tous ceux que cite A. Comte.
Et la réponse est voisine. Les théologiens du Moyen Age
ne possédaient pas les éléments leur permettant d'en
envisager les dangers possibles, les capacités de l'esprit
humain venant pour eux de Dieu et ne pouvant que
contribuer à sa gloire. A la même époque, mais dans un
tout autre domaine, les rois et féodaux auraient peut-être
pu voir leur but présent dévié de sa mission originelle.
Dans ce cas la volonté de puissance, trop forte dans la
nature humaine, les empêchait d'exercer un esprit critique
lucide leur révélant les dangers de leur démesure. De plus
la morale, même chrétienne, qu'ils prônaient, était trop
éloignée de ce que l'on appellerait aujourd'hui les droits de
l'homme pour avoir quelque souci de la liberté ou de
l'égalité. Ainsi la réflexion sur le passé nous renseigne sur
ce qui aurait pu être accompli mais elle ne nous garantit
pas que nous aurons, à l'avenir, plus de lucidité que les
hommes qui nous ont précédés, afin de résoudre les
problèmes nouveaux dont les énoncés eux-mêmes
n'apparaissent pas nettement.
Des auteurs plus récents ne sont pas plus optimistes
quant au déroulement de l'histoire et à la lucidité des
hommes qu'ils considèrent aussi comme responsables de
ce qui les atteint. Ainsi R. Grousset, dans son Bilan de
l'histoire, n'excuse pas les hommes : « en général aucune
civilisation n'est détruite du dehors sans s'être tout
d'abord minée elle-même, aucun empire n'est conquis de
l'extérieur qu'il ne se soit préalablement suicidé ». A.
Malraux, angoissé par cette disparition des peuples, fait la
23 même constatation définitive : « Athènes est morte parce
qu'Athènes voulait mourir ».

Ainsi, d'Hérodote et Platon jusqu'à Montesquieu,
A. Comte et d'autres observateurs plus récents, nous
voyons une histoire pleine de dangers cachés qui
emportent les civilisations sans que les hommes soient
capables de prévoir les événements à venir et de les
prévenir. Les événements sont contingents car ils
dépendent de causes accidentelles multiples, qui
ellesmêmes étaient imprévisibles : un rien peut avoir des
conséquences importantes et disproportionnées, comme
l'incidence du nez de Cléopâtre ou celle du grain de sable
de Cromwell, que B. Pascal mentionne dans ses Pensées.
De ces riens, beaucoup surgissent à l'improviste, brouillant
tous nos calculs. Il suffit qu'une seule cause soit différente
pour que l'ensemble prenne un cours différent de celui que
l'on croyait entrevoir. Les événements étant imprévisibles,
on peut au moins essayer de discerner les tendances, en
espérant faire moins d'erreurs dans les prévisions et dans
la pratique qui s'ensuit. La qualité essentielle devient alors
celle que valorisaient déjà les grecs : la prudence qui fait
appel aux connaissances, à l'intelligence, à la mesure ; qui
fait appel aussi à l'énergie, à la volonté de vivre et de
survivre. Les longues civilisations ont eu cette dynamique
pendant un certain temps, d'autres en ont manqué et sont
mortes.
De la connaissance du monde actuel
Les hommes du passé ont été emportés dans une
histoire dont ils ne connaissaient assez bien ni les éléments
particuliers ni les mécanismes généraux. Pour nous,
essayer de tirer de tout cela quelques lumières est fort
utile. C'est dans le présent que nous devons vivre et dans
24 un avenir incertain que nous nous apprêtons à pénétrer.
Notre premier problème est donc tout à fait actuel :
peuton bien connaître le monde d'aujourd'hui et augurer de ce
qu'il nous réserve dans les années qui viennent. Nous
avons une source de renseignements inépuisable, sinon
crédible, constituée par l'ensemble des médias, soit de tous
les moyens de diffusion des connaissances théoriques
actuelles, de descriptions relatant ce qui a lieu sur terre, de
communications à propos de ce que les gens se donnent
comme explication quand ils essaient de penser le monde
qui les entoure.
Questions de méthode
Considérons maintenant les méthodes pouvant nous
conduire à notre but : mieux cerner notre présent pour
mieux entrevoir notre avenir et discerner les risques que
l'évolution sociale comporte. Le premier élément d'une
bonne méthode semble être de bien réfléchir, ce qui est
pour la pensée l'acte de revenir vers elle-même en
évoquant tout ce qu'elle sait déjà sur son sujet, et en
faisant appel aux principes utiles pour élucider l'objet de
sa recherche. Des connaissances précises nous seront
fournies de plusieurs façons : intuitivement par les faits
sociaux, et plus rationnellement par des statistiques
concernant certains des multiples aspects de la société
d'aujourd'hui. Les sociologues ou les historiens s'appuient
sur ces données qui leur apprennent, par exemple,
combien de personnes actuellement pensent ou font telle
chose et, pour ce qui est du passé, comment se déroulait la
vie des populations, quel pourcentage de femmes se
mariaient, combien d'enfants elles procréaient, combien de
ceux-ci mouraient en bas âge, etc. Nous connaissons
quelques-unes de ces statistiques indiquant des trajectoires
et donc une évolution. Nous en citerons certainement trop
25 peu de façon précise à propos de la démographie, de
l'économie, des migrations, ou encore de la santé, des
comportements individuels, etc. Nous nous référerons
cependant aux résultats qu'elles indiquent, avec le risque
de ne pas posséder suffisamment d'éléments, d'être
trompés par d'autres et de commettre des erreurs dues à
des connaissances encore trop partielles. Pour réfléchir il
ne suffit pas d'avoir des données mais aussi de pouvoir se
référer à des règles, s'appuyer sur des principes ; il faut
d'abord analyser, c'est à dire décomposer le complexe en
éléments plus simples ou, comme disait R. Descartes dans
son Discours de la méthode : « diviser chacune des
difficultés que j'examinerai en autant de parcelles qu'il se
pourrait et qu'il serait requis pour les mieux résoudre ».
On trouve des exemples de la pensée analytique à travers
toute la philosophie, ou dans les sciences humaines. Pour
ce qui est des domaines concernant la marche des sociétés,
nous rencontrerons des penseurs tels W-F. Hegel ou
eK. Marx, au 19 siècle, examinant une évolution de
l'histoire qu'ils appellent dialectique. Cette démarche nous
paraît intéressante pour comprendre le fonctionnement des
sociétés qu'elle analyse. Le mot « dialectique » sert à
l'indiquer et déjà un peu à le comprendre à travers son
étymologie grecque : « dia-legein » qui signifie discuter,
c'est à dire opposer le pour et le contre quand on n'est pas
d'accord. C'est donc un substantif désignant un certain
type d'évolution qui, de même que la discussion, progresse
non par déduction logique mais par opposition d'éléments
qui ne sont pas accordés, qui se rencontrent un peu par
hasard et qui, dans l'écoulement inéluctable du temps,
doivent aboutir à un nouvel équilibre ; lui-même, opposé à
une autre entité, devra en donner un autre et ainsi sans fin.
W-F. Hegel pense que le monde évolue dans le temps à
partir de ce qui est, qu'il appelle la thèse, à travers ce qui
s'y oppose, l'antithèse, vers une nouvelle réalité, la
26 synthèse. Il insiste sur cette opposition entre thèse et
antithèse qui constitue le moteur du changement.
L'exemple connu est dans l'Antiquité l'institution de
l'esclavage : dans ce contexte règnent des maîtres,
peutêtre malheureux personnellement mais satisfaits de leur
situation qu'ils tiennent à perpétuer, opposés à des
esclaves, personnellement peut-être heureux mais qui
refusent d'être en accord avec cette situation. Ce sont ces
esclaves qui représentent l'antithèse insatisfaite et qui, par
là et à ce moment-là, sont les moteurs de l'histoire. De
façon générale toute réalité humaine évolue à travers le
négatif, soit ce qui n'est pas satisfaisant, comme la
dépendance, la souffrance, la violence, l'injustice, la
guerre, la maladie ou la perspective de la mort, et appelle
un destin plus acceptable. Cette dialectique hégélienne est
schématisée autour d'une idée, la contradiction ; c'est à
travers celle-ci que les modernes, et surtout les disciples
de K. Marx, ont raisonné à propos de l'histoire. Elle est
sans doute le schéma utile, mais elle radicalise les
oppositions. Les éléments, dans le concret, se voient
imposés par la force des choses une remise en équilibre
inévitable. Dans cette dialectique c'est le négatif qui
maintient la tension et fait progresser le cours des
événements. On pourrait penser la réalité de façon un peu
différente, plus complexe et en partie inverse. W-F. Hegel
valorise le négatif et en vient, par exemple, à glorifier les
guerres : « elles sont comme les vents qui empêchent les
eaux des lacs de croupir ». Mais l'histoire peut ralentir et
comme s'endormir ; l'homme satisfait ne tend plus vers
rien ; les peuples heureux n'ont pas d'histoire ; ils n'ont
plus beaucoup de ressort pour se montrer créatifs ; tout au
plus vont-ils subsister si aucune adversité extérieure ne se
présente pour les détruire. Le positif aura produit quelque
chose de neutre, cet engourdissement, ce déclin et
peutêtre cette mort. L'histoire n'a alors plus de moteur. Le
27 positif peut même produire tout simplement du négatif ;
les populations si opulentes qu'étudie Ibn Khaldoun
deviennent paresseuses et risquent alors d'être attaquées et
vaincues.

Nous nous sommes fixé pour objectif d'adopter une
mentalité réaliste : percevoir le monde tel qu'il a été, tel
qu'il est, et tel que, conjecturalement, il sera peut-être. Or
la réalité est rarement conforme à nos vœux, livrée à la
contingence et au hasard. Il faut nous persuader qu'elle ne
cherche ni à nous rendre malheureux ni à nous faire
plaisir, qu'elle n'est ni morale ni immorale, que les pires
des hommes peuvent échouer ou réussir, que l'on peut voir
des justes condamnés ou des truands récompensés. Les
individus et les peuples tâtonnent pour y mettre de l'ordre
sans y bien réussir. Le hasard revient toujours. Un conte
chinois exprime très bien cela. C'est l'histoire d'un paysan
qui avait un cheval. Un jour le cheval saute par-dessus la
barrière et s'échappe ; est-ce un bien ou un mal ? Le
lendemain son cheval revient accompagné d'un cheval
sauvage ; est-ce un bien ou un mal ? Le fils du paysan
décide d'enfourcher le cheval sauvage ; il tombe et se
blesse grièvement ; est-ce un bien ou un mal ? Le
lendemain la guerre est déclarée ; tous les hommes jeunes
et valides sont réquisitionnés, mais pas le fils du paysan ;
est-ce un bien ou un mal ?... Cette fable chinoise est
déclinable à l'infini. L'on ne sait jamais si la dernière
péripétie est un bien ou un mal. Tout peut toujours arriver ;
il faut donc être toujours prêt pour ne pas être surpris car
l'avenir nous échappera encore.
Des Cassandre et des prophètes
Ces quelques orientations générales étant formulées,
nous devons maintenant observer la réalité d'aujourd'hui.
28 Nos contemporains ont des qualités diverses mais des
défauts aussi, comme celui d'être sensibles aux modes qui
passent ou de se laisser matraquer par des idées émanant
de la publicité ou de quelques intellectuels vivant dans les
inter-mondes de la pensée et du rêve mélangés. Ces
ehommes du 21 siècle nous apparaissent souvent comme
fragilisés devant le monde actuel, dont ils n'ont pas
toujours une vision claire et qui pourtant comporte des
défis comme il n'y en eut peut-être jamais, car ils sont
soutenus par des moyens techniques immenses.

Face à cette mentalité pas toujours avisée, on trouve
des personnes conscientes de la dure réalité, qui cherchent
à ne pas se faire trop d'illusions. Elles sont perçues comme
pessimistes, et aux yeux de certains, comme dépassées par
l'histoire, car elles soutiennent des idées qui ne sont guère
celles du jour. Or un seul propos compte d'abord, la force
des choses qu'il ne faut pas imaginer mais regarder. Un
vieux mythe grec symbolise ces personnages clairvoyants
que personne n'écoute. C'est le mythe de Cassandre. Cette
héroïne de l'Iliade est la fille de Priam et d'Hécube. Elle a
été courtisée par Apollon à qui elle s'est refusée ; il l'a
punie de façon bien ambiguë : elle sera lucide avec le don
de voir l'avenir ; mais personne n'admettra ses prédictions.
Aujourd'hui encore il y a des cassandres, c'est à dire des
esprits nous apparaissant comme clairvoyants, et d'une
certaine façon prophétiques. Les deux mots ne se
confondent pas. Dans le sens courant les prophètes sont
ceux qui prédisent l'avenir. Mais ce sont surtout ceux qui
perçoivent le sens du présent et mettent en garde contre
ses dangers. Les prophètes d'Israël luttaient contre des
modes plus ou moins étrangères et s'efforçaient de
ramener le peuple hébreu dans le droit chemin de la
tradition monothéiste.

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