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Coopération et économie sociale

De
339 pages
A partir de 1904, Charles Gide travaille activement à la réunification du mouvement des coopératives de consommation, rompue par la sécession des coopératives socialistes, qui sera finalement restaurée en 1912. Le débat, en apparence idéologique, a en fait une importante dimension pragmatique - le développement commercial du mouvement coopératif. Et la question sociale a toujours la même actualité. Il faut réguler le développement de l'économie industrielle et corriger ses aberration sociales.
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CHARLES GIDE
COOPÉRA TION ET ÉCONOMIE SOCIALE 1904 - 1926

LES ŒUVRES DE CHARLES GIDE

-VOLUME VII

Collection dirigée par Marc Pénin

Charles Gide 1847-1932 - L'esprit critique Volume l Écrits 1869-1886 Volume II Principes d'économie politique (26e édition, 1931) Volume III L'Émancipation Volume IV Coopération et économie sociale 1886-1904 Volume V Contributions à la Revue d'économie politique Volume VI Les Institutions du progrès social Volume VII Coopération et économie sociale 1904-1926

LES ŒUVRES DE CHARLES GIDE - V GLUME VII

CHARLES GIDE
COOPÉRATION ET ÉCONOMIE SOCIALE
1904 - 1926

Présenté et annoté par Patrice Devillers

Comité pour l'édition des œuvres de Charles Gide

L'Harmattan 5-7, rue de l'École-Polytechnique 75005 Paris FRANCE

L'Harmattan Hongrie Kônyvesbolt

KossuthL. u. 14-16
1053 Budapest

L'Harmattan Italia Via Degli Artisti, 15 10124 Torino ITALIE

http://www.librairieharmattan.com harmattan 1@wanadoo.fT

@L'Ha~ttan,2005 ISBN: 2-7475-8902-1 EAN: 9782747589024

Présentation du volume

par Patrice

Devillers

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Les fondations sont posées, mais tout reste à faire. Telle était la conclusion du premier volume sur le coopératisme de Charles Gide. Ce second ouvrage présente donc des textes écrits entre 1904 et 1926, c'est-à-dire qu'il couvre une période qui nous conduit de la marche vers la réunification du mouvement coopératif aux cours sur la coopération donnés au Collège de France jusqu'en 1930 par le vieux maître. Les documents ici présentés sont regroupés en quatre parties. D'emblée nous aborderons une série de textes qui doivent nous permettre de comprendre comment, entre 1904 et 1912, certains coopérateurs socialistes et nîmois prennent conscience de la nécessité de la réunification du mouvement et s'attachent à la construire. Les deuxième et troisième parties sont étroitement liées, car c'est la question sociale qui est le cœur de ces textes. Durant la période 1880-1914, l'industrialisation de l'économie française, et son corollaire la montée en puissance d'un prolétariat de plus en plus pugnace, impose l'intervention de l'État en terme de mesures sociales. Certes, les pouvoirs publics visent surtout l'organisation des conditions d'usage de la force de travail, mais, coincés entre la
1. Patrice Devillers, est Professeur certifié de sciences économiques et sociales. Il appartient au CLERSE (ESA 8019 CNRS, Université de Lille I)

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pression insistante d'un salariat politiquement et syndicalement organisé et les résistances patronales, ils sont mis en demeure de participer désormais au financement des politiques sociales, et surtout ils doivent imposer le principe de l'assurance sociale obligatoire. Il en résulte donc la mise en place à la fois d'un droit du travail, qui porte essentiellement sur les questions des salaires, et de l'organisation du travail industriel}, et d'une protection sociale qui tend à se généraliser. Mais l'État reste très réticent à intervenir trop directement, et nous verrons dans une troisième partie que les structures d'économie sociale apparaissent comme autant de moyens de solutionner la question sociale, tout en contenant l'intervention des pouvoirs publics dans le cadre d'un solidarisme républicain, c'est-à-dire d'un solidarisme social et laïc. Néanmoins, un processus est amorcé qui vise à réguler le développement de l'économie industrielle en corrigeant ses aberrations sociales, processus qui passe par la mise en place d'un principe de droit sur les ruines de l'assistance religieuse ou morale du libéralisme. Enfin, dans une dernière partie, nous présenterons quelques-uns des cours sur la coopération et les questions sociales donnés par Gide après la Grande Guerre. Nous reviendrons plus particulièrement dans ces textes sur la confrontation de l'idée coopérative aux thèses socialistes, car ce mélancolique apôtre qui a humanisé l'économie politique2 reviendra plus d'une fois dans le cadre de ces cours à son attachement au socialisme associationniste et à sa grande méfiance face au socialisme marxiste.

La marche vers l'unité coopérative.

De la construction coopérative.

de l'unité socialiste à la construction

de l'unité

La fin du XIXe siècle est marquée par un processus d'unification du mouvement socialiste. Sur le plan syndical, cette unité est quasiment assurée depuis l'apparition de la CGT en 1895. Il faut toutefois attendre la charte d'Amiens de 1906 pour qu'un compromis politique, entre les différentes tendances qui l'animent, permette l'éclosion d'une doctrine syndicale commune.
1. 1890, abolition du livret ouvrier; 1892, réglementation de la journée de travail pour les femmes et les enfants; 1893, loi sur l'hygiène et la sécurité; 1898, loi sur les accidents de travail; 1898, journée de repos hebdomadaire. 2. C'est ainsi que Célestin Bouglé présente Gide, lors d'une petite cérémonie organisée en son honneur pour son premier cours au Collège de France, le 1er décembre 1921.

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Sur le plan politique, l'unité du parti est effective en 1905 avec la naissance de la SFIO pour laquelle Jaurès dut s'employer totalement. Il convient, cependant, de remarquer que l'unité socialiste s'est bâtie sur le recul de l'influence guesdiste. Comme la CGT, la Bourse des coopératives socialistes éprouve, dès sa création, maintes difficultés à se pourvoir d'une doctrine cohérente, car divers courants coexistent, qui ont de la coopération des visions très divergentes. Les guesdistes refusent toujours de reconnaître une quelconque portée socialiste au mouvement coopératif, auquel ils n'accordent d'autre mission que de procurer des subsides au parti ouvrier. De leur côté, les partisans d'Allemane 1 optent pour une lutte économique qui doit permettre la réalisation d'un socialisme pratique. Il faut faire la conquête de municipalités dans lesquelles sera mis en place tout un ensemble de services sociaux gérés par les travailleurs: alimentation collective de la population, logement, etc. La coopération de consommation s'inscrit parfaitement dans un tel programme, notamment par sa capacité à éduquer les salariés pour la future gestion de ces services publics décentralisés. «Confiné jusqu'ici dans son rôle d'agent d'exécution, d'ouvrier transformant la matière, le peuple n'a pu encore, à part quelques exceptions trop rares, s'exercer aux fonctions d'administrateurs. Or la coopération est à ce point de vue une admirable école d'éducation sociale, et c'est la seule qui soit, présentement, à la portée du salarié. Négliger de s'en servir, c'est volontairement abandonner un précieux moyen d'émancipation2. Enfm, d'autres courants minoritaires, blanquistes et libertaires, sont aussi représentés. Toutefois, leur audience est restreinte. Le processus d'unification qui caractérise le mouvement socialiste ne saurait être sans conséquence sur son pilier coopératif. Dans ce cadre, le recul de l'influence du guesdisme au sein des appareils socialistes autorise la construction d'un discours coopératif allant dans le sens de la réunification. Jaurès en apparaît comme le principal artisan. Trois événements particuliers l'ont conduit vers le mouvement coopératif. C'est d'abord, en 1895, le combat pour la Verrerie ouvrière d'Albi. Il en sort indécis. En effet, les coopératives de production peuvent se muer en simples sociétés patronales. Qu'y aurait-il de surprenant à ce qu'elles retournent au capitalisme, puisqu'elles ne font qu'en venir, qu'en procéder, qu'elles en sont comme imprégnées3 ? Mais peut-être sont-elles une des voies vers le socialisme? En avril 1899, Jaurès assiste à l'inauguration de la Maison du Peuple à Bruxelles. Cette seconde rencontre s'avère déterminante. Le modèle belge le convainc des
1. Jean Allemane (1843-1935), socialiste français. Il participe à la Commune de Paris. Après l'amnistie, devenu député, il crée le Parti ouvrier révolutionnaire en 1890 et fait de la grève générale le moyen essentiel de la lutte du prolétariat. 2. Article du journal allemaniste Le Parti Ouvrier, 1899. Cité par 1. Gaumont, Histoire générale de la Coopération en France, tome II, 1924, p. 276. 3. 1. Jaurès, cité in C. Prochasson, Jean Jaurès et la coopération, Revue d'économie sociale, n03 et 4, 1985.

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capacités émancipatrices de la coopération. Enfin en septembre 1899, à Paris, il est témoin de la création de la boulangerie socialiste, dont Mauss est un des principaux fondateurs. De cette triple confrontation, Jaurès ressort persuadé que coopération et socialisme peuvent se conjuguer au même temps. Il l'affirme dès le premier congrès de la coopération socialiste, à Paris, en juillet 1900. L'objectif premier reste l'unité du parti. Cependant, il ne saurait être question de délaisser un mouvement coopératif qui est intrinsèquement socialiste. Si, pour l'heure, nombre de coopératives tendent à se rapprocher du camp de la bourgeoisie, il faut affmner les principes qui les ramèneront du bon côté de la barrière sociale et ne point hésiter à crier haut et fort que pour être sociétaire coopérateur, il faut être socialiste1. Néanmoins, il ne suffit pas que la coopération devienne socialiste. Si la primauté de la lutte politique demeure, le syndicat et la coopérative ont capacité à se poser en auxiliaires précieux car ils participent à l'action socialiste commune. L'unité du parti repose aussi sur leurs épaules. Les socialistes ne doivent donc pas s'écarter du mouvement coopératif. En conséquence, ilfaut que le socialisme devienne coopérateur2. Ainsi, si Jaurès entérine le schisme de 1895, il marque pourtant nettement son désaccord avec Guesde et les siens. En effet, en reconnaissant que l'action des pôles syndicaux et coopératifs est déterminante quant à la construction du monde socialiste de demain, il ouvre la porte à la conception maussienne des trois piliers (politique, syndical et coopératif)3. Il s'agit en fait de relativiser l'action politique et d'attacher, en contrepartie, plus d'importance à la capacité des organisations ouvrières syndicales et coopératives à préparer l'émancipation des travailleurs. L'adhésion de Jaurès à la thèse des trois piliers traduit sa détermination à utiliser tous les moyens afin d'avancer au plus vite sur la voie du socialisme. Ne chicanons pas sur les questions de préséances... Lorsque trois actions sont aussi essentielles que le sont l'action syndicale, l'action coopérative et l'action parlementaire, il est vain de régler entre elles un ordre de cérémonie, ilfaut les utiliser toutes les trois au maximum4. Toutefois, affmner l'autonomie des coopératives par rapport à l'appareil politique socialiste, c'est rendre possible un rapprochement avec l'Union dans la mesure où les coopératives socialistes brisent leur dépendance envers le parti. Une première mesure concrète allant dans ce sens est prise en 1910 par le congrès socialiste international de Copenhague qui libère les coopératives de la tutelle du socialisme politique. En France, l'offensive des socialistes « neutralistes », lors du congrès de la Bourse à Calais, en juillet 1911, débouche
1. 1. Jaurès, Premier Congrès national et international de la coopération socialiste, in C. Prochasson, ibidem. 2. [bide/no 3. Sur ce point, voir H. Desroche, Pour un traité d'économie sociale, chap. 6 : « Marcel Mauss ou l'économie sociale comme économie volontaire », p. 129-154, éditions ClEM, 1983. 4. 1. Jaurès, in C. Prochasson, op. cit.

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sur la reconnaissance de l'autonomie politique des coopératives. La route de la réunification est ouverte, et Jaurès s'y montre favorable. En effet, l'unité socialiste est une réalité, tant sur le plan syndical que sur le plan politique. Seul le mouvement coopératif reste scindé en deux factions. Cette partition est stérile. Convaincu du caractère génétiquement socialiste de la coopération, Jaurès voit dans la réunification la possibilité de ramener sur le bon chemin les coopératives neutralistes de l'Union. D'autant qu'il considère que les thèses gidiennes ne sont pas aussi éloignées des siennes qu'elles le paraissent. Tous deux ne recherchentils pas l'abolition du salariat? De leur côté, les coopérateurs de l'Union abondent également dans le sens de la réunification. Finalement, le fonctionnement des deux fédérations et de leurs coopératives apparaît similaire. Qu y a-t-il, là, qui diffère de ce que nous faisons nous-mêmes d'une manière plus large? Tout simplement ceci: nos adversaires ne pratiquent la neutralité qu'entre gens à étiquette socialistel. Mais tout autant que le rapprochement idéologique, qui est d'ailleurs à mettre principalement à l'actif des socialistes, c'est la nécessité de plus en plus pressante de bâtir une unité commerciale qui impose la reconstruction d'une coopération unifiée.

Une réunification commerciale. Sur le marché de la distribution, la coopération de consommation se heurte au petit commerce, d'une part, et aux grands magasins succursalistes d'autre part. La présence de ces magasins succursalistes (Dock rémois, Casino) est beaucoup plus préoccupante sur le plan commercial2. À partir d'un entrepôt central, ils dirigent des marchandises bon marché vers la clientèle populaire qui forme l'essentiel des bataillons de coopérateurs. L'impact croissant de ce type de magasin met en relief les divisions du mouvement coopératif et l'incite à s'interroger à nouveau sur l'opportunité d'installer un magasin de gros unique. En fait, chacune des deux fédérations possède une structure commerciale centrale. L'Union, lors de son congrès de 1900, a rejeté une proposition de Gide qui prônait l'installation d'un magasin de gros, fédération générale d'achats et de production, semblable aux wholesales anglais. Elle a donc fait le choix de développer des fédérations régionales, qui pourront être rattachées à un organe national. L'office coopératif de renseignements commerciaux est alors créé à la fin de l'année 1900, mais, dans l'esprit, ce n'est qu'une réactivation de la chambre commerciale de 1885. Ce sont les tenants de la
1. G. Alfassa, leader de L'Union, proche de Gide, in la revue L'Emancipation, septembre 1909, cité in D. Lefebvre, « Coopération neutre et coopération socialiste 18901912 », Revue de l'économie sociale, n° 9, 1986. 2. Vers 1913, ces types de magasins regroupent un réseau d'environ 12 000 succursales, in A. Gueslin, L'invention de l'économie sociale, Economica, p. 240-241, 1988.

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coopération ménagère qui l'ont à nouveau emporté; ceux pour qui la coopérative fonctionne uniquement pour un groupement isolé d'individus adhérents qui constituent un marché protégé, ceux qui refusent toute portée sociale au mouvement coopératif. Le choix de l'Union correspond ainsi tout à fait à celui des coopératives des chemins de fer PLM dont la fédération régionale connaît un franc succès autour de Grenoble et dont le leader Fitsch siège toujours au sein des plus hautes instances de la fédération neutraliste. De son côté, le courant gidien reste très attaché à l'exemple britannique, dans les résultats duquel il puise la conviction que la réussite économique et moraleI du mouvement coopératif passe impérativement par la création d'un magasin de groS2. Dans ce cadre, l'office n'est qu'une étape sur le chemin d'une réalisation plus ambitieuse. Aussi, dès sa désignation à la tête de l'Union en 1902, Gide confie la gestion de l'organe commercial de la fédération à l'un de ses proches, Daudé- Bancel, dans l'espoir de précipiter la mise en place du magasin de gros. Néanmoins, la montée en puissance de l'office est assez lente et l'essentiel de sa tâche reste celle d'un intermédiaire entre les coopératives et les fournisseurs. Il faut attendre 1908 et la transformation de l'office en coopérative de gros des sociétés françaises de consommation pour que les affaires directes prennent le pas sur l'intermédiation commerciale. Dès 1900, la Bourse socialiste a installé une commission d'études d'achats qui est restée fort discrète, mais qui a eu le mérite d'envisager son rôle comme celui d'un fournisseur direct des coopératives. Elle a notamment tenté d'organiser une brûlerie de café, embryon d'un service de production et de vente au détail vers les sociétés affiliées à la Bourse. Cependant, c'est le succès de quelques fédérations régionales qui ouvre surtout la route à la création d'un magasin de gros de la Bourse. La réussite la plus importante est à mettre à l'actif de la fédération parisienne, qui fonctionne déjà comme un véritable magasin de gros, car elle est capable d'acheter en gros pour stocker et revendre, mais aussi de fabriquer du pain et des biscuits, car elle s'occupe de la boulangerie de la coopération socialiste. D'autres fédérations régionales, en Bretagne et dans le Nord et le Pas-de-Calais en particulier, s'avèrent vite efficaces. Sur ces bases, le congrès de Nantes de la Bourse, en 1905, décide la création d'un magasin de gros national qu'il veut installer à Lens. Mais, finalement, c'est la fédération parisienne, forte d'une expérience plus conséquente, qui est transformée en magasin de gros le 16 septembre 1906. Son premier dirigeant, aussi l'un de ses

1. Pour de nombreux coopérateurs, le recours au magasin de gros apparaît comme la solution idéale pour éviter toute collusion entre les administrateurs d'une coopérative et les fournisseurs. A l'époque, deux des plus grosses coopératives parisiennes (La Bellevilloise et La Moissonneuse) sont compromises dans de telles affaires. 2. Deherme, secrétaire général de l'Union, déclare en 1901: «Le magasin de gros n 'a pas à se justifier, il s'impose. », in 1. Gaumont, Histoire du magasin de gros des coopératives de France, 1906-1931, PUF, 1932,257 pages, p. 74.

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principaux inspirateurs, Louis Héliès, affiche alors son ambition: « A u trust capitaliste, opposons le trust ouvrier. 1» L'office commercial de l'Union et le magasin de gros de la Bourse se livrent une concurrence acharnée, qui tourne rapidement à l'avantage des socialistes. En l'occurrence, le militantisme se présente comme un argument commercial de poids. Ainsi, en 1909, le magasin de la Bourse réalise un chiffre d'affaire de 7,5 millions de francs alors que celui de l'Union atteint seulement 1,5 mi1lion2. Néanmoins, ces résultats sont insignifiants en comparaison de ceux réalisés par le Wholesales (640 millions), par le magasin de gros écossais (186 millions) ou danois (59 millions). La dualité commerciale du monde coopératif nuit à l'ensemble. En 1912, sur 2 880 coopératives de consommation, 470 sont affiliées à la Bourse et 410 à l' Union3. Celles qui restent refusent d'opter pour l'une ou l'autre fédération et leurs structures commerciales. Dans le même temps, la concurrence de la distribution capitaliste se montre de plus en plus véhémente. Il devient nécessaire de concentrer les deux magasins de gros pour étoffer la clientèle de coopératives et pour rationaliser la gestion de leurs activités et de leurs réseaux. En conséquence, Daudé-Bancel et Héliès prêchent avec ardeur pour l'unité. La réunification de la coopération française est donc à l'ordre du j our en 1912. Sur le plan politique, les socialistes ont peu à peu aboli toutes les barrières idéologiques qui gênaient les neutralistes. Sur le plan commercial, l'unité apparaît comme une nécessité économique. L'unité est donc effective à la suite du congrès unitaire de Tours (28-29-30 décembre 1912), qui met en place la Fédération nationale des Coopératives de consommation (FNCC) sur les ruines de l'Union et de la Bourse, qui se sont sabordées dans ce but. Dans le même temps, la création d'un magasin de gros unique est décidée. Il est en place le 1er juin 1913. Cependant, certains socialistes craignent d'avoir abandonné trop de substantifique moelle dans la dynamique unitaire. « Quand le mouvement de concentration capitaliste, le commerce à la sonnette, les maisons à succursales multiples et la hausse des prix firent trembler les coopératives et les poussèrent vers la concentration, vers l'unité avec IDnion de la rue Christine, pour éviter des désastres et pour fortifier le magasin de gros, la panique, qui parut exagérée à plus d'un, fit passer le point de vue socialiste derrière le point de vue commercial. Les affaires eurent le pas sur le parü4.» Ce sont surtout les
1. L. Héliès s'est déplacé plusieurs fois en Grande-Bretagne et il est très impressionné par les résultats des wholesales. C'est dans cette direction qu'il veut orienter le développement du magasin de gros de la Bourse. Ibidem, p. 95. 2. J. Gaumont, ibidem, p. 119. 3. Chiffres fournis par A. Gueslin, op. cil., p. 241. 4. P. Brizon, in l'Encyclopédie socialiste, vol. La coopération, 1913,595 pages, p. 232.

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coopératives guesdistes qui ressentent comme une véritable perte d'identité le fait de réfuter toute référence à la lutte des classes. Elles redoutent que Jaurès, aveuglé par le souci politique d' optimaliser l'action socialiste du mouvement coopératif, n'ait négligé que ce soit les coopératives socialistes qui aillent au neutralisme. En conséquence, les 200 coopératives de la fédération du Nord, proches de Guesde, refusent d'adhérer à la nouvelle fédération nationale unitaire. Dans le même temps, l'Union n'a fait que peu de concessions et s'est simplement désintéressée des économats patronaux. Ainsi, les deux tendances ont sacrifié leurs extrêmes pour se réunifier. Néanmoins, le pacte d'unité exigeant l'adhésion de toutes les coopératives aux principes rochdaliens, Gide n'hésite pas, à ce propos, à parler de défaite des coopérateurs socialistes qui sont contraints d'abandonner leurs critères sélectifs 1. En faisant le choix de la réunification, le mouvement coopératif opte pour l'efficacité économique. « Nous allons à l'unité pour y faire de la besogne, nous y allons dans l'intention de transformer les méthodes techniques de la coopération, de les acclimater à la lutte nouvelle contre le commerce, en évolution lui-même, et contre les dernières formes si redoutables qui s'appellent les sociétés à succursales multiples.2 » La petite coopérative locale tend à être dépassée. Aussi le mouvement de la coopération de consommation cherche-t-il à mettre en place son propre réseau succursaliste, capable de concurrencer les réseaux capitalistes existants. C'est au lendemain de la Première Guerre mondiale que s'opère la métamorphose du mouvement, par le regroupement de sociétés locales solides dans le cadre d'une société régionale, à laquelle le Magasin de gros concède la gestion d'entrepôts afm de centraliser les approvisionnements régionaux. La société régionale procède alors à l'extension du réseau de magasins, selon une logique de densification des tournées de livraisons. Dans ce contexte, les sociétés locales fragiles ou excentrées sont délaissées. Quant aux sociétaires, ils perdent toute prise directe sur la gestion de l'entreprise qui est tombée entre les mains d'une technostructure coopérative. Certes, ils peuvent encore intervenir dans la vie de la société, mais de façon de plus en plus diffuse, par le biais d'une pyramide d'assemblées générales qui font qu'ils se trouvent fortement éloignés des centres de décision.

De la question sociale. Pendant la période 1880-1914, poser la question sociale revient à se pencher sur le sort des ouvriers et des employés. La principale difficulté à
1. C. Gide, L'école de Nîmes, p. 117-118, PUP, 1947. 2. E. Poisson (leader de la Bourse), allocution au congrès unitaire de Tours, cité in A Gueslin, op. cil., p. 244.

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laquelle ils doivent faire face, c'est une progression fort modeste du pouvoir d'achat de salaires faibles. C'est d'ailleurs ce que montre J. Lhomme 1. Pendant la période 1840-1910, il apparaît une légère progression du pouvoir d'achat de l'ouvrier, mais celle-ci est très lente et elle est due principalement à la variation du coût de la vie, plutôt qu'à celle du salaire nominal. De plus" le salaire réel mesure le pouvoir d'achat de l'ouvrier qui travaille, mais ne nous dit rien sur celui des chômeurs. Or, quand il y a chômage, l'écart grandit entre la réalité, à savoir le pouvoir d'achat de l'ensemble des ouvriers, et le salaire réel (qui n'est réel que pour les salariés non licenciés). Or, sur l'époque, on ne dispose pas de données fiables sur le chômage. Il n'est donc pas possible de savoir dans quelle proportion il affecte le niveau de vie de l'ouvrier, mais, en tout état de cause, il convient de nuancer l'optimisme quant à une progression du salaire réel. L'idée de paupérisation de la classe ouvrière apparaît donc discutable pour Gide puisqu'il constate que la hausse du niveau de vie pour le monde ouvrier est réelle au long du XIXe siècle, même si elle est faible. «[...] et si dure qu'ait été la façon dont ils [les entrepreneurs] ont abusé de leur situation, si léonine qu'ait été la part qu'ils ont prélevée, il n'est pas sûr qu'ils n'aient pas rendu à la classe ouvrière plus qu'il ne lui ont pris. [. ..] La condition des classes ouvrières s'est notablement élevée depuis un siècle et cela malgré un accroissement de la population qui [...] l'a pourtant en grande partie neutralisée »2. Mais il ne s'agit pas que de pauvreté matérielle. L'industrialisation taylorienne qui est en marche signifie aussi déqualification. La mécanisation couplée à la division du travail a pour effet de déshabiller le salarié de ses savoir-faire et de le conduire à une détérioration de ses conditions de travail et de ses conditions de vie, tant économiques que sociales. En conséquence, les mouvements syndicaux se développent et prennent une place qui ne peut plus être négligée. Certes, il ne peut être fait abstraction de clivages au sein du monde syndical; clivages entre un syndicalisme révolutionnaire qui vise à renverser le système capitaliste, et qui fait de la grève générale le fer de lance de son activisme, et un syndicalisme réformiste qui cherche d'abord à rendre convenables les conditions de vie du salarié dans et hors usine. Ceci ne signifie pas pour autant que ces structures ne puissent pas se retrouver dans des combats communs. Ainsi en est-il par exemple du principe d'action directe3. Si, pour le patronat, il s'agit d'un emploi permanent de la violence, les militants, de leur côté, la définissent comme la prise en main de son sort par le salarié lui-même qui alors conduit sa lutte. Dans ce cadre, les formes de l'action directe sont diverses et permettent à chacun de s'y exprimer en
1. 1. Lhomme, Le pouvoir d'achat de l'ouvrier français au cours d'un siècle - 18401940, Le Mouvement social, n° 63, avril-juin 1968. 2. C. Gide, « Les théories économiques de Karl Marx », Revue du Christianisme social, août 1898, p. 271. 3. Sur ce point, voir G. Lefranc, Histoire du mouvement syndical français, Librairie Syndicale, 1937,471 pages, p. 265-269.

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fonction de l'ardeur de son engagement: le boycottage, la mise en place de labels syndicaux, le ga 'gannyl, le sabotage, la grève, qui demeure l'arme principale, et parfois la constitution de coopératives de production telles la Verrerie ouvrière d'Albi ou les coopératives de Saint-Claude, dans le Jura. La pression syndicale porte essentiellement sur la question des salaires et sur celle de l'organisation du travail. L'État y répond autant que possible, notamment par le développement du droit du travail. Mais cette pression est également de plus en plus fort en matière de protection sociale. L'État se doit donc aussi d'organiser la couverture sociale des travailleurs. Il agit d'abord par la mise en place d'une assistance envers les indigents (1893, assistance médicale gratuite; 1904, assistance à l'enfance; 1905, assistance aux vieillards, infIrmes et incurables). Néanmoins, il faut noter qu'en ce domaine les fonds publics engagés restent limités2. Bien évidemment, les réactions libérales se font véhémentes quant à ces mesures et condamnent systématiquement toute politique sociale des pouvoirs publics3. C'est notamment dans ce cadre que les discussions autour de la mise en place d'un système d'imposition sur le revenu se radicalisent. Or, le débat monte encore d'un ton lorsque l'État affmne sa volonté de rendre obligatoire les assurances sociales, et en particulier les retraites. Sur ce point, des précédents existent. Ainsi, en 1883, Bismarck instaure un régime d'assurances sociales obligatoires en Allemagne, essentiellement dans le but de contrarier la propagation des idées socialistes au sein de la population. Mais cet exemple est irrecevable pour une Ille République revancharde qui rejette spontanément tout ce qui est prussien. En France, depuis 1894, un système obligatoire de retraite fonctionne uniquement pour les mineurs, sur la base d'une égale cotisation des travailleurs et du patronat. Ce texte affiche, en fait, la volonté de détacher la gestion des fonds versés par les salariés dans les caisses de retraite patronales, de l'administration des compagnies minières, afin d'éviter qu'ils ne soient engloutis dans une faillite d'entreprise, comme cela s'est produit pour la Compagnie de Bessèges en 1889. Il reste toutefois à étendre ce cas particulier aux autres secteurs d'activité. Le mouvement mutualiste désire se positionner en alternative crédible à une protection sociale organisée par les pouvoirs publics. Il est indéniable que la mutualité assume correctement son rôle envers son public en ce qui concerne le

1. Terme écossais qui renvoie à l'idée de travailler le moins possible durant son temps de travail. 2. Sur ce point, voir P. Grevet, Besoins populaires et financement public, Les éditions sociales, 1976, p. 278-280. 3. H. Hatzfeld, Du paupérisme à la Sécurité sociale - 1850-1940, A. Colin, 1971,345 pages, p. 57 à 99.

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domaine de la santé. Les mutualistes sont convenablement médicalisés 1. Par contre, sur le plan des retraites, qu'elles peuvent légalement fournir depuis 1856, leur action reste limitée, à la fois en nombre de contrats passés, mais également parce qu'elles atteignent des montants extrêmement faibles. En la matière, les caisses patronales ne font guère mieux. Le principal obstacle qui se dresse devant le mouvement mutualiste, c'est sa distance d'avec le monde ouvrier. D'abord, la mutualité s'est engagée de façon trop ostensible au côté des républicains qui en font un élément d'opposition aux organisations qui se veulent révolutionnaires. « Chaque fois qu'un ouvrier entre dans nos sociétés de secours mutuel, c'est un soldat de moins pour la révolution... c'est créer par l'épargne une nouvelle classe de petits capitalistes. 2» Mais surtout la raison essentielle de cette rupture réside dans l'incapacité fmancière de la classe ouvrière à se mutualiser. Seule une frange du monde ouvrier a les moyens d'assurer sa protection sociale. Ainsi, le responsable mutualiste L. Mabilleau reconnaît que « la mutualité ne pourvoit à l'assurance que des membres les plus intéressants de la classe ouvrière, ceux qui peuvent économiser et qui représentent déjà une élite économique dans le pays. Les sacrifices sont trop élevés pour les humbles travailleurs »3. Ainsi, lorsqu'en 1911 la mutualité regroupe 3,5 millions d'adhérents, et surtout 16,6 % des actifs, elle ne compte dans ses rangs que 13 % d'ouvriers alors qu'ils représentent à eux seuls 44 % des actifs. Pourtant, l'adoption de la charte de la mutualité en 1898 apparaît clairement comme la solution de secours pour ceux qui craignent une trop forte intervention des pouvoirs publics dans le domaine de la protection sociale. En fait, ils ont opté pour un axe médian en mettant en place une mutualité solidariste, l'État ne venant gratifier qu'ex-post le choix de la prévoyance. C'est dans ce sens que les solidaristes, et Léon Bourgeois le premier, sont intervenus dans la mise au point de la loi du 1er avril 1898 relative aux sociétés de secours mutuels. Leur philosophie transparaît totalement dans les discussions qui précèdent l'adoption du texte: « C'est dans les sociétés de secours mutuels que l'on trouve sous la forme la plus généreuse l'application des principes de fraternité et de solidarité... Il faut faire comprendre aux travailleurs les bienfaits de la prévoyance individuelle fécondée par l'association [...J, l'association mutuelle où l'individu n'abdique rien de sa personnalité, mais puise dans la collectivité de l'effort une force nouvelle tout en retirant de l'association des avantages proportionnels aux charges qui lui incombent... L'intervention de l'État ne doit se produire qu'après pour majorer la prime... »4.
9, 1984. 2. Intervention du rapporteur lors des débats au Sénat autour du texte relatif aux sociétés de secours mutuels, JORF du 10 février 1898, p. 130. 3. ln A. Gueslin, op. cil. p. 200. 4. JORF du mardi 5 mars 1898, p. 2089 à 2093.

1. O. Faure, « Le rôle de la mutualité dans l'essor des soins - 1850-1914», Prévenir, n°

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Le texte qui est adopté a pour effet de mettre en place une mutualité républicaine et solidariste, dont les domaines de compétence sont singulièrement élargis puisqu'elle obtient la possibilité de développer des assurances-vie, d'accorder des allocations de chômage et de rendre des services en matière de placement et d'éducation professionnelle (art. 1). Les pouvoirs publics ont la possibilité de subventionner les mutuelles notamment pour encourager la constitution de pensions de retraite. Enfm, le Conseil supérieur des sociétés de secours mutuel, composé de 36 membres dont la moitié sont des mutualistes, est installé (art. 34) avec pour tâche essentielle de contrôler la répartition des subventions et secours versés pour les retraites. L'impact de cette loi est positif puisque très vite la mutualité connaît une forte croissance: 1,9 millions d'adhérents en 1898, 3,5 millions en 1911 et 5,3 millions en 1914. Toutefois, c'est la petite et moyenne bourgeoisie qui constitue l'essentiel de la clientèle mutualiste. Le détachement du monde ouvrier de la mutualité perdure. Cette rupture avec la classe ouvrière est problématique. En effet, la philosophie solidariste qui imprègne fortement la mutualité conduit à envisager une généralisation du phénomène mutualiste sur les bases d'une dynamique de l'exemple. Or, dès lors qu'une partie de la population s'écarte de la mutualité, le mutualisme intégral des solidaristes est en péril. Obtenir la gestion du système de retraite qui doit être mis en place serait donc un excellent moyen d'y parvenir, d'autant que ce problème débattu à la Chambre depuis 1890 n'est toujours pas résolu, alors que les organisations ouvrières en font l'une de leurs plus importantes revendications. Mais, a priori, la mutualité n'a pas les moyens de ses ambitions, notamment parce qu'alors qu'elle aimerait s'assurer la maîtrise du système de retraite, elle reste totalement aliénée au principe de prévoyance. Il lui faut repenser sa position vis-à-vis de l'obligation des assurances sociales. Alors que l'on débat sur les formes de la protection à accorder aux vieux travailleurs, il apparaît clairement que, pour les solidaristes, la reconnaissance du droit à l'existence ne doit s'entendre qu'en tant que corrélation du devoir de prévoyance. Si le citoyen gagne, par le contrat de solidarité, un droit à la sécurité, la société acquiert en même temps le droit d'obliger celui-là à être prévoyant malgré lui 1.Ainsi la prévoyance devient obligatoire, et de vertu individuelle, elle se transforme en devoir social. C'est encore l'influence de Léon Bourgeois qui sur ce point s'avère déterminante. Il reconnaît que les mutuelles sont les plus compétentes pour l'organisation de la couverture du risque maladie, mais que par contre le risque vieillesse étant « régulier et certain », et donc son calcul plus aisé, « l'État peut en faire sa préoccupation principale »2. Il constate même que « l'on organisera
1. François Ewald, L'État providence, Grasset, 1986, p. 331. 2. Léon Bourgeois, discours au Musée social, 1905, in P. Dubois, Le Solidarisme, thèse de 3e cycle, Université de Lille II, 1985, p. 155.

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pas les retraites si le principe de l'obligation n'est pas inscrit dans la loil ». En conséquence, la mutualité se doit d'aller rapidement vers l'obligation. « Hâtezvous, parce que la société ne peut attendre, parce que le problème est posé d'une façon telle que les retraites se feront en tout cas,. si vous ne voulez pas qu'elles se fassent sans vous, hâtez-vous de vous organiser et de développer votre action.2 » Mabilleau, président de la FNMF, lors du congrès de la Mutualité française à Nantes, en 1904, réussit alors un retournement spectaculaire, et pour le moins opportuniste, des principes mutualistes. « L'obligation, après tout, n'est qu'un moyen transitoire de réaliser la généralisation de la prévoyance qui est le plus cher de nos désirs. 3 » Toutes les conditions sont donc maintenant réunies pour que la Mutualité puisse obtenir l'intégralité de l'organisation du système de retraite. Elle dépose même, en 1905, un projet de loi visant à rendre obligatoire, dans chaque commune, la présence d'une société de secours mutuel apte à gérer le régime de retraite. Pourtant, malgré tant d'efforts, la loi de 1910 sur les retraites ouvrières et paysannes est un demi-échec pour la mutualité, puisqu'elle n'obtient pas l'exclusivité de gestion du système.

1. Léon Bourgeois, discours au banquet offert à Mabilleau, 1901, in P. Dubois, op. cit., p.156. 2. Léon Bourgeois, idem. 3. L. MabilIeau, discours au congrès de la Mut!lalité française à Nantes, 1904, in P. Gibaud, De la mutualité à la Sécurité sociale, Les Editions ouvrières, 1986, p. 89.

Première partie

LA RÉUNIFICATION DU MOUVEMENT COOPÉRATIF

Conférence à l'assemblée générale de l'Association protestante pour l'étude pratique des questions sociales1

Cette courte conférence, qui suit une présentation de la coopération anglaise faite par Fabre, lequel a notamment commenté quelques projections photographiques, permet d'abord de saisir que cette coopération anglaise reste pour Charles Gide la référence essentielle, l'exemple qui doit être suivi. Il peut alors regretter « l'état de division» du mouvement français, qui le prive de la réunion de toutes ses forces afin de gagner la place qui doit être la sienne.

Messieurs, Les admirables photographies qui viennent de passer sous vos yeux m'ont fait revivre les jours que j'avais passés il y a deux ans à Manchester, quand je visitais les fabriques de la Wholesale. Celle qui m'a laissé le souvenir le plus vif, c'est la fabrique de confitures de Middleton. Je vois encore ces jeunes filles, presque ensevelies sous des montagnes de fraises qu'elles épluchaient de leurs mains diligentes, toutes souriantes, de temps en temps en croquant une, et je comparais, par la pensée, ce travail charmant, qui donnait satisfaction à tous les sens à la fois, la vue, l'odorat et le goût, à celui de ces malheureuses femmes que l'industrie moderne
1. [Les travaux de ce congrès, qui se tint du 21 au 24 juin 1904 à Nantes, ont été publiés à Paris aux Librairies Fishbacher en 1904. Cette petite conférence de Gide se trouve aux pages 123-127.]

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condamne à vivre dans des milieux homicides, à manier des matières toxiques. Je vois les pots de confitures, d'énormes pots de grès blanc, superposés en piles, en colonnes, à perte de vue, comme dans une cathédrale gothique. On vendait 80 000 de ces pots par semaine! Vous me direz que la fabrication des confitures ne peut pas avoir de grandes conséquences sociales? Pardon! On commence par les confitures et on ne sait pas par quoi on finit! La société de consommation commence par faire des confitures, puis la pensée lui vient qu'au lieu d'acheter du sucre et des fruits aux marchands, il serait plus économique de produire elle-même son sucre et ses fruits, et la voilà qui songe à créer des raffmeries et des vergers et des serres, ou, pour aller chercher au loin les fruits exotiques comme les oranges, à avoir des bateaux! Et aussitôt fait! La Wholesale n'a pas encore de raffmeries de sucre parce qu'elle trouve mieux son compte à l'acheter à l'étranger, mais elle a déjà des jardins maraîchers et des serres pour ses fraises et ses tomates. Et, comme vous l'avez vu, elle a aussi toute une flotte. Et puis, les confitures sont un excellent instrument de propagande et d'éducation coopérative. Tout petits, les enfants ont les yeux fixés avec amour sus le pot qui contient des choses si excellentes et ils savent que ces biens leur viennent de la société coopérative, c'est d'ailleurs écrit dessus. Ils n'oublieront plus de leur vie cette leçon de choses. En cela la Wholesale n'a fait qu'appliquer sans le savoir les enseignements de Fourier. Il répète sans cesse dans ses livres que le pain est la nourriture qui caractérise les misérables sociétés civilisées actuelles, mais que la confiture est celle qui caractérisera la société future. Il dit que Dieu, en donnant cette connaissance aux petits enfants, a bien su ce qu'il faisait et que lorsque ceux-ci réclament «pas beaucoup de pain et beaucoup de confitures dessus », ils ont la claire et prophétique vision des temps à venir, et que les mères, au contraire, qui, se croyant sages, leur donnent des tartines avec beaucoup de pain et le moins possible de confitures, vont à l'encontre des lois de l'évolution et des desseins de Dieu. Hé bien! la coopération anglaise, elle, n'a pas commis cette erreur . En France, nous sommes bien en arrière. La coopération elle-même en est encore à l'âge barbare du pain, car il n'existe que des boulangeries coopératives, mais non des confiseries coopératives. En France, la coopération ne peut rien montrer des merveilles que vous venez de voir, ni fabriques, ni palais, ni gros dividendes. Il est certain que la richesse et le succès ont un peu trop développé chez nos amis coopérateurs de l'autre côté de la Manche le goût des dividendes, qu'ils appellent familièrement, en amis, le divi. À ce point de vue, l'éducation coopérative laisse un peu à désirer. Ce ne sont pas seulement les confitures coopératives que les enfants apprennent à apprécier de bonne heure, ce sont aussi les « divi ». On raconte qu'un enfant de coopérateur, qui avait déjà beaucoup de frères et de sœurs, un jour, en revenant de l'école, trouva une nouvelle petite sœur dans un berceau. Il s'informa, naturellement, d'où elle venait et comme on

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lui donna l'explication traditionnelle et discrète « qu'on avait été l'acheter chez le marchand »... «Ah! dit-il, quel dommage qu'on n'ait pas été l'acheter à la coopérative. On aurait eu un joli dividende dessus! » Nous n'en sommes pas là en France. C'est peut-être un bien. La pauvreté a certains avantages, mais il ne faut pas en abuser. Nous en abusons. Être pauvre, pour un individu, c'est souvent une marque de vertu; mais pour une association, être pauvre, c'est souvent une marque d'impuissance. Cette pauvreté et cette impuissance tiennent surtout à notre état de division. Jamais nos sociétés coopératives françaises, nombreuses pourtant, n'ont réussi à s'entendre pour créer un magasin de gros comme ceux qui existent en Angleterre et dans tous les pays. Il existe bien une Union coopérative, mais combien faible encore! Cependant, depuis une vingtaine d'années, il y a un certain progrès. Et puisque Fabrel vous parlait tout à l'heure de cette date célèbre de 1844, qui marque l'ère du mouvement coopératif en Angleterre, on peut dire qu'il y a en France une date correspondante: c'est celle de 1884, où nos amis de Boyve2, Fabre et quelques autres fondèrent à Nîmes le premier foyer coopératif et organisèrent le premier congrès qui se tint à Paris en 1885. Peu après je me joignis à eux, et vous avez le privilège de voir réunis ici ce soir sur l'estrade - ce qui n'arrive pas souvent - ceux que je me permets d'appeler les trois évangélistes de la coopération en France. Je sais bien qu'on compte quatre évangélistes, mais il n'yen a que trois de synoptiques. Hé bien! nous sommes les trois synoptiques. Mais les trois évangélistes se font vieux: bientôt, vous ne les reverrez plus tous les trois réunis ni même séparés sinon en projections photographiques comme celles qu'on vient de vous montrer. Il serait donc bien nécessaire que les
1. [Auguste Fabre (1833-1922). Fils de pasteur et bourgeois, ce petit patron est un fouriériste convaincu. Son

intérêt pour Fourier l'a conduit dans les années 1860 jusqu'au De retour à Nîmes, après la guerre de 1870, il s'implique dans

Familistère de Guise où il a travaillé avec Godin. la vie économique, mais aussi politique et sociale

de la cité et tente d'amener ses ouvriers à la pensée de Fourier. fait également l'éducation fouriériste du jeune " Gide. Enfin, aux côtés de De Boyve et de Gide, il participe à l'aventure coopérative de l'École de Nîmes.] 2. [Édouard de Boyve (1840-1923). De vieille noblesse huguenote, sa grande aisance financière lui permet

de consacrer son temps aux œuvres sociales et religieuses de Nîmes. Très proche de la coopération des Christian socialists, son coopératisme se veut une forme de christianisme social. Initiateur du premier congrès coopératif en 1885, il est le père du mouvement de la coopération de consommation en France.]

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CHARLES

GIDE

jeunes vinssent les remplacer. Il ne manque pas de jeunes ici. Lequel d'entre eux se fera l'apôtre de la coopération dans cette grande ville de Nantes? Il Ya bien 5 ou 6 sociétés coopératives dans cette ville, mais je ne crois pas qu'elles soient représentées dans cette salle. Elles sont si petites que vous les ignorez et elles s'intéressent si peu au mouvement coopératif qu'elles nous ignorent. Laissez-nous espérer que de la conférence de ce soir, il restera quelque chose de plus vivant qu'un souvenir: une petite coopérative qui deviendra grande.

Aux révolutionnaires1

Ce petit texte traduit assez bien la fracture qui existe en 1905 entre la Bourse des coopératives socialistes et l'Union des coopératives de consommation dirigée par Gide. Si la rupture est surtout idéologique pour l'heure, Gide, plus pragmatique, insiste plutôt sur l'aptitude à gérer de façon efficace et saine. Sur ce plan, il doute de la capacité du mouvement coopératif, tant socialiste que neutraliste d'ailleurs, à trouver suffisamment de bons gestionnaires aptes à le servir. Il a des doutes certainement aussi sur le plan de la morale. En effet, depuis 1898, quelques grosses coopératives socialistes de la région parisienne ont disparu ou failli disparaître après les malversations d' « une maffia de pots-de-viniers et de quémandeurs de commissions »2. Il reste à assener une nouvelle fois à ses détracteurs l'exemple de la coopération rochdalienne formatrice et efficace (surtout en Angleterre). Elle peut alors être présentée comme moyen d'abolition du salariat.

Supposons, si vous le voulez, que la révolution sociale soit faite dès demain. La sanglante journée est terminée et elle a réussi; le peuple a triomphé sur toute la ligne; la bourgeoisie a été supprimée en tant que classe; la propriété individuelle a été abolie; les sol, sous-sol, usines, machines, magasins, chemins de fer, banques et encaisses des banques, tout est dans les mains du peuple: vous voyez que je vous fais la partie belle. Vous vous êtes couchés dans les lits des bourgeois et des rêves dorés y ont bercé votre sommeil... Et après? Ces fermes, ces usines, ces chemins de fer, ces banques, ces magasins, il faut les faire marcher. Il s'agit de remettre en mouvement tout cet immense appareil économique, appareil de production, de circulation et de répartition, qui entretient au jour le jour la vie économique du pays, et qui, s'il venait à s'arrêter un seul jour, entraînerait la mort du corps social tout entier, de même que l'arrêt
1. Le Midi fédéral, 30 décembre 1905.
2. [J. Gaumont, Histoire générale de la coopération en France, tome Il, p. 328, édité par la FNCC, 1923.]

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dans la circulation du sang entraînerait instantanément la suppression de la vie. Et ne me dites pas que cela se fera de petit à petit, que vous prendrez votre temps, que vous ferez votre apprentissage. Est-ce dans une journée d'émeute et sur les barricades que vous ferez l'apprentissage de ces arts pacifiques? Non! non! les exigences de la vie sociale ne vous accorderont pas un jour, pas une minute! C'est sur I'heure qu'il vous faudra prendre la direction économique et en assumer la responsabilité, sinon la société périra... ou plutôt, non, elle ne périra pas, mais, dans un spasme d'agonie, elle rejettera l'ordre de choses nouveau qui l'étouffe et reprendra son ancienne vie. Rappelez-vous que, quel que soit le parti qui arrive au pouvoir, s'il n'est pas en mesure d'assurer sans interruption la continuation de la vie économique du pays, il est condamné! Les socialistes révolutionnaires peuvent être vainqueurs dans cent batailles, les légions ouvrières peuvent promener de capitale en capitale le drapeau rouge victorieux, si elles ne sont pas en mesure de remplacer sur I'heure les propriétaires, capitalistes, entrepreneurs, commerçants, par des hommes tirés de leur propre sein, tout cela ne servira de rien et tout sera à recommencer! Et ce n'est pas moi qui parle de la sorte; c'est un des pères du nihilisme, Herzen l, qui écrivait: «Quand bien même la poudre (il ne connaissait pas encore la dynamite) ferait sauter aujourd'hui ce vieux monde, on le verrait renaître de ses cendres, hélas! toujours bourgeois! » Eh bien, vous sentez-vous en état de remplacer ainsi, du jour au lendemain, la classe qui a exercé jusqu'à ce jour la direction économique? Si vous me répondez oui, permettez-moi de penser que vous n'êtes pas modestes. Ne me dîtes pas, en effet, que pour la production et la fabrication des richesses vous en saurez autant que les patrons, puisque ces richesses c'est vous-mêmes qui les produisez. Mais songez que la fabrication n'est aujourd'hui qu'un côté secondaire de l'entreprise: c'est la partie commerciale qui est la plus importante et qui seule décide du succès ou de la ruine. Or, cette science des affaires, cette administration des capitaux dans laquelle il suffit d'une erreur de quelques centimes sur les prévisions pour entraîner des différences de plusieurs centaines de mille francs dans les résultats, cet art si particulier qui s'ingénie à aller chercher des clients jusqu'aux extrémités du monde et à en faire naître là où ils n'existent pas encore, à épier les caprices de la mode, à deviner quelle sera celle de demain et à déjouer ses changements incessants par des changements anticipés dans la façon de produire, toute cette stratégie du commerce, aussi savante que celle de la guerre, qui, comme elle, a ses capitaines et ses généraux et dans laquelle bien des peuples, nos voisins et nos rivaux sont passés maîtres, la possédez-vous? Et la classe ouvrière, au lendemain d'une révolution et encore dans la première ivresse du triomphe, saura-t-elle s'assujettir librement et instantanément à cette discipline et à cette régularité dans le travail qui est la condition indispensable de toute entreprise collective?

1.

[Aleksandr

Ivanovitch

Herzen

(1812-1870).

Révolutionnaire

russe,

proche

du nihilisme,

il publie en exil la

revue politique et littéraire La cloche

et pose notamment

le problème

du servage.]

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Et ne me dites pas que vous l'apprendrez bien parce que vous êtes aussi intelligents que les bourgeois. Je le crois, je ne suis pas de ceux qui pensent que la direction patronale suppose des mérites transcendants; mais, encore une fois, où et comment l'apprendrez-vous? Ce ne sera pas en travaillant comme salariés; ce ne sera pas non plus par l'enseignement gratuit et obligatoire, ni même par l'enseignement intégral que l'on réclame dans certains programmes, comme si l'on prêtait à ce mot une vertu magique. Permettez à un professeur qui, comme moi, a déjà fait passer pas mal d'examens dans sa vie, d'être assez sceptique à l'endroit de ce qu'on peut apprendre sur les bancs de l'école en fait d'enseignement pratique. Il n'y a qu'une seule façon, pour la classe ouvrière, de s'exercer au maniement des capitaux, à la pratique commerciale, au mécanisme des entreprises collectives, c'est d'apprendre à faire elle-même ses affaires pour son propre compte, c'est-à-dire de s'organiser en associations coopératives. Et ce sont ces associations coopératives de consommation, de crédit ou de production qui fourniront à la classe ouvrière, au jour voulu, les cadres dont elle aura besoin. 1 J'ai déjà exprimé cette opinion, il y a vingt ans au congrès de Lyon et je suis heureux de la voir confIrmée presque dans les mêmes termes par un témoignage venu des États-Unis. C'est une brochure publiée par le secrétaire du bureau coopératif des Chevaliers du Travail, John Samuel. Il énumère les diverses raisons qui doivent déterminer un ouvrier à se faire coopérateur et il termine par celle-ci: «parce que, dit-il, c'est la seule voie que j'aperçoive par laquelle les travailleurs puissent s'élever à la position qu'ils peuvent et qu'ils doivent occuper... parce que le magasin coopératif leur donnera, avec le capital, l'habitude des affaires, leur apprendra le mécanisme de la grande production collective dans toutes ses parties, leur donnera les moyens d'exercer une action de propagande par des conférences, congrès, centres régionaux, leur donnera la puissance en leur apprenant en même temps à user de cette puissance pour leur plus grand avantage et pour le plus noble des desseins ». Ceux donc qui vous disent que l'ordre économique existant peut être changé en un tour de main se trompent ou vous trompent. Quand il s'agit d'une révolution politique, c'est possible; trois j ours peuvent suffIre pour renverser un trône, c'est chose si fragile qu'un trône! Mais quand il s'agit de remplacer l'organisme économique tout entier par un organisme nouveau, il y faut le travail d'une longue élaboration préalable, semblable à ce travaillent et silencieux qui fait surgir du sein de l'océan Pacifique, par une poussée invisible et ininterrompue, les îles de coraux, ou qui élève au fond d'un vase l'architecture mystérieuse des cristaux... à la condition toutefois qu'on ne trouble pas le liquide. Je me rappelle à cette occasion une conversation que j'eus un jour avec un des chefs du Parti socialiste. Il me parlait de la nécessité de la révolution; je
1. [La coopération et le parti ouvrier en France, discours de France, Lyon, septembre 1886. Ce discours
IV des Œuvres de Charles L'Harmattan, p. 79-105.] d'inauguration du second par Patrice congrès Devillers, des sociétés et

coopératives

marque l'entrée en coopération

de Gide. Ce texte
Coopération

est reproduit dans le volume Économie Sociale 1886-1904,

Gide, présenté

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CHARLES GIDE

lui disais: « Vous croyez à l'évolution (il y croyait en effet), c'est-à-dire vous croyez que la société ne peut se transformer que par le jeu des lois naturelles et que ces transformations sont toujours lentes et insensibles. Que de siècles n'a-t-il fallu pour passer de l'esclavage au servage et du servage au salariat! Comment pouvez-vous penser que la révolution sociale se fera en un jour ? » Il me répondit: « L'évolution n'est nullement incompatible avec la révolution et la nature elle-même nous en donne l'exemple. Voyez le poussin dans l'œuf: il se forme suivant les lois naturelles qui président à l'évolution de tout être vivant, mais un jour vient où, pour sortir de l'œuf, il doit briser à coups de bec la coquille qui lui sert de prison. C'est sa révolution à lui! Et de même la classe ouvrière, le jour où elle voudra s'émanciper définitivement et sortir à la lumière du soleil, devra briser par la force cette croûte épaisse de lois, de préjugés, de monopoles que le temps a formée autour d'elle et qui l'enferme dans une véritable prison; ce sera là notre révolution à nous, et elle sera parfaitement conforme aux lois naturelles. » Ce n'était pas mal répondu. Voulez-vous me permettre de vous dire ce que je lui répondis à mon tour? « Sans doute le poussin pour éclore est forcé de faire sa petite révolution, comme vous l'appelez, mais il a soin de ne briser sa coquille que le jour où il est déjà tout formé, où il a plumes, bec et ongles; aussi, à peine sorti de l' œuf, le voyez-vous qui va picorer comme père et mère. S'il cassait sa coquille quelques jours trop tôt, il mourrait. Or, la question est justement de savoir si la classe ouvrière est en ce moment toute formée pour cette nouvelle vie et pour ces conditions d'existence auxquelles elle aspire? Elle fera donc bien de ne casser la coquille que quand elle aura pris, elle aussi, plumes, bec et ongles... et c'est la coopération qui les lui donnera justement, en lui donnant ses instruments de production et en lui apprenant à s'en servir! La classe bourgeoise, le tiers état comme on l'appelait, était prête, elle, à prendre la direction économique de la société et l'exerçait en fait depuis longtemps déjà, quand elle a fait 89. »

Allocution de M. Charles Gide au congrès de Limoges (samedi 30 mai 1908)

Si, dans ce texte, Gide revient rapidement sur l'échec d'une tentative de rapprochement entre les deux fédérations de la coopération de consommation, il en profite surtout pour accueillir une nouvelle génération de jeunes coopérateurs dont il est à la fois le maître et le mentor. Volontaires, efficaces, ils s'impliquent complètement et forment des dirigeants compétents au sein de l'Union, avant, plus tard, de le devenir dans une coopération réunifiée à laquelle ils travaillent déjà. Achille Daudé-Bancel, Alfred Nast, Georges et Maurice Alfassa, Bernard Lavergne sont de ceux-là. Il est à noter cependant que la Bourse socialiste des coopératives forme également de jeunes hommes de talent, tels Henri Sellier, Marcel Mauss1 ou Ernest Poisson qui travailleront aussi de façon déterminante à la réunification.

Nous reproduisons ci-dessous, d'après l'Émancipation de Nîmes, les principaux passages de l'allocution prononcée par M. Gide, président du Comité central, au banquet qui a clôturé le XIIe Congrès coopératif. Après avoir remercié l'Union de Limoges de sa réception et après avoir exprimé le regret qu'un si petit nombre des dix mille ouvriers de cette grande société fussent présents à ce banquet et que la coopération de consommation n'ait pu obtenir même ce modeste résultat de procurer à tous ses membres assez d'aisance pour payer leur écot et venir fraterniser à une table commune, après avoir remercié les délégués anglais et M. de
1. [Marcel Mauss (1872-1950), sociologue et anthropologue français, auteur d'un ouvrage fondamental: Essai sur le don. Coopérateur, adhérent à la Bourse socialiste, il y travaille essentiellement au développement du Magasin de gros.]

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CHARLES GIDE

Boyve l, qui avaient dû repartir avant la fm du congrès, et exprimé a propos de celui-ci un autre regret: que M. de Boyve n'ait pas voulu présider l'une des séances et faire entendre sa voix «et que, plus modeste que Jeanne d'Arc, il ait pris pour règle, en toute circonstance, d'être à la peine et jamais à l'honneur ». M. Gide a parlé du projet d'entente avec les socialistes. II a fait remarquer que jamais il n'en avait été autant parlé - et des deux côtés, et du côté des coopérateurs étrangers - que depuis qu'il venait d'échouer; que d'ailleurs il n'y avait pas lieu de s'émouvoir de n'avoir pu signer un traité en forme authentique, un contrat de mariage devant notaire, puisque les réunions mêmes de ce congrès avaient montré que les coopérateurs socialistes et nos amis faisaient très bon ménage. « Je demande à nos collègues du Magasin de gros et de la Bourse, ici présents: Ne se sentent-ils pas chez nous tout à fait comme chez eux? Nous les invitons à tous nos congrès; nous leur préparons de belles réceptions et de grands auditoires, comme avant-hier au punch, comme hier à la conférence contradictoire de notre ami Nast2, comme ce soir dans cette belle salle de banquet. Comme une mère fait pour sa fille, nous les menons dans le monde !... Nous les invitons à exposer leurs idées, à raconter leurs succès et voire même nos défaites et ils ne se font pas prier. Nous nous mettons au premier rang pour applaudir et disons à nos amis: "Écoutez comme ils parlent bien !" « C'est beaucoup plus que de la bonne entente: c'est de la fraternité, il me semble. Fraternité de notre côté surtout, il est vrai. Elle est, comme nous disons dans la langue juridique, un peu unilatérale. Nos collègues socialistes conservent toujours, en effet, à notre égard, une certaine réserve et même une défiance que le citoyen Béguin3 a caractérisée hier très nettement en disant qu'ils avaient bien sujet de se méfier des bourgeois. C'est vrai que nous sommes un peu trop de bourgeois dans le Comité central- comme ici ce soir d'ailleurs - et j'ai toujours regretté qu'il n'y eut pas un plus grand nombre de camarades ouvriers. Mais que pouvons-nous y faire? Il faut nous excuser. Tout le monde ne peut pas naître ouvrier. Nous sommes nés ainsi; nous aurions pu naître nègres. « Mais la question n'est pas là. La question est de savoir si les bourgeois qui sont au Comité central et dans la coopération servent les intérêts de la classe bourgeoise contre la classe ouvrière. Eh bien! s'il en est encore parmi vous qui

1. [Édouard de Boyve (1840-1923). De vieille noblesse huguenote, sa grande aisance financière lui permet de consacrer son temps aux œuvres sociales et religieuses de Nîmes. Très proche de la coopération des Christian Socialist, son coopératisme se veut une forme de christianisme social. Initiateur du premier congrès coopératif en 1885. il est le père du mouvement de la coopération de consommation en France.]
2. [Alfred Nast, étudiant converti au coopératisme par le professeur Gide. Ce juriste, proche du socialisme politique, milite au sein de l'Union Coopérative pour l'unité du mouvement coopératif, mais sur la base de l'autonomie face aux partis politiques.] 3. [Théophile Béguin, leader de la Bourse socialiste, dont il fut administrateur, puis trésorier. Membre du parti socialiste, il est présenté par Gaumont (tome Il, p. 429) « d'un sectarisme sans nuance, tout d'un bloc », et en conséquence assez peu favorable à l'unité.]

COOPÉRATION

ET ÉCONOMIE

SOCIALE

1904-1926

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croient cela, je les engage à consulter les bourgeois eux-mêmes, les vrais bourgeois. Croyez-vous qu'ils nous aiment? «Ce sont eux qui, à bien plus juste titre que vous, pourraient nous montrer de la défiance et nous accuser de trahison, car, par notre propagande, et sans avoir besoin de proclamer la lutte des classes, par le seul développement du principe coopératif, nous ruinons leurs privilèges de classe. Croyez-vous que nous soyons les organes des intérêts bourgeois quand nous enseignons, comme hier soir, par la bouche de notre collègue Nast, que le but de la coopération c'est l'abolition du profit? « Vous avez entendu M. Nast, hier: d'autres jeunes gens de la classe bourgeoise, de nos collègues aussi, ont pris part à ce congrès. D'autres vont nous représenter la semaine prochaine au Congrès coopératif anglais. Et d'autres encore viennent de publier ou préparent des livres sur le mouvement coopératif. On a dit, ironiquement, que le Comité central n'était qu'une petite académie de jeunes intellectuels qui s'amusent aux questions sociales. Permettez-moi de dire que c'est l'honneur du Comité central que d'avoir groupé autour de lui ces jeunes gens pleins d'ardeur, de talent et de sincérité - et permettez-moi d'ajouter que ce sera 1'honneur de ma carrière que d'avoir pu recruter parmi les fils de cette classe bourgeoise, qui à cette heure se ruent avec emportement dans toutes les carrières qui peuvent les conduire à la fortune, aux grasses sinécures, aux riches mariages, à la députation, aux décorations, au pouvoir, quand ce n'est pas trop souvent aux jouissances les plus crapuleuses - d'avoir pu recruter, dis-je, une ou deux douzaines de jeunes hommes pour leur ouvrir la plus désintéressée de toutes les carrières, celle de la propagande coopérative, car non seulement elle ne conduit pas à la fortune, mais même, à la différence du syndicalisme ou de la mutualité, elle ne conduit pas à la popularité. Ah ! si c' eût été ce soir un congrès des syndicats ouvriers ou des sociétés de secours mutuels, nous aurions vu à cette table les représentants de la municipalité et du gouvernement, des conseillers généraux, des députés, et probablement même quelque ministre aurait présidé à ma place; mais comme il ne s'agit que d'un congrès de coopérateurs, il n' y a que nous. Eh bien! je suis heureux et fier de penser qu'il y a encore des jeunes hommes, parmi les bourgeois et les intellectuels, comme vous les appelez, pour répondre à l'appel qui leur est fait et entrer dans une voie où ils savent qu'ils ne trouveront ni profit, ni honneur, ni popularité, ni d'autre satisfaction que celle de pouvoir se dire, au bout de la carrière, qu'ils ont fidèlement servi le Peuple et la Justice! » M. Gide prie les camarades socialistes de ne pas se défier de ces mains de jeunes qui se tendent vers eux, ni de croire à quelque arrièrepensée de leur part. Il sait bien qu'on enseigne aujourd'hui dans la Revue Socialiste que le peuple n'a pas besoin du concours des bourgeois et des intellectuels, même bien intentionnés, qu'il doit les repousser et n'attendre son émancipation que de lui-même. Mais cette thèse ne lui paraît nullement confIrmée par 1'histoire.