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DEVELOPPEMENT DURABLE ET TERRITOIRES

De
174 pages
Présentation, Frédéric Héran, Bertrand Zuindeau ; Le développement durable et son espace : antécédents intellectuels, Franck-Dominique Vivien et Bertrand Zuindeau ; L’économie de l’environnement appliquée à la ville, Emmanuel Torres ; L’emploi durable, un concept pertinent à l’échelon territorial, Sébastien Knockaert…
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~L'Hannattan,2001 ISBN: 2-7475-2124-9

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DÉVELOPPEMENT

DURABLE

ET TERRITOIRES

L'Harmattan 5-7, rue de l'École-Polytechnique 75005 Paris France

L'Harmattan Hongrie Hargita u. 3 1026 Budapest HONGRIE

L'Harmattan Italia Via Bava, 37 10214 Torino ITALIE

Revue semestrielle publiée par la Faculté des sciences économiques et sociales de l'Université de Lille I

COMITÉ DE RÉDACTION
D. AKAGÜL, B. CONVE~T, L. CORDONNIER, B. DUPONT, B. QURIEZ, A. FERRAND, G. FERREOL, , N. GADREY, 1. HEILBRON, F. HERAN, M. MEBARKI, H. PHILIPSON, F. VAN DE VELDE

RESPONSABLES

DE LA RÉDACTION
F. HÉRAN

B. CONVERT,

DIRECTEUR DE LA PUBLICATION
Ph. ROLLET, Doyen de la Faculté des sciences économiques et sociales

***

ABONNEMENTS

Abonnement annuel,(2 numéros) : 180 francs franco de port. Etranger: 220 francs Le numéro: 90 francs plus 19 francs de port Les demandes d'abonnement sont à adresser à : Éditions de l'Harmattan, 5-7 rue de l'École po,lytechnique, 75005 PARIS Le paiement est à effectuer à l'ordre de : Editions de l'Harmattan Rédaction de la revue: Cahiers lillois d'économie et de sociologie, Faculté des sciences économiques et sociales, Université de Lille I, 59655 Villeneuve d'Ascq cedex. Maquette de la couverture: Denis Cordonnier Composition: Véronique Testelin

Sommaire

Frédéric Héran, Bertrand Zuindeau, Présentation Franck-Dominique Vivien, Bertrand Zuindeau, Le développement durable et son espace: antécédents intellectuels Emmanuel Torres, L'économie de l'environnement appliquée à la ville Frédéric Héran, La réduction de la dépendance automobile Richard Laganier, Helga-Jane Scarwell, Risque inondation, aménagement du territoire et développement durable Jean-Marc Douguet, Matrick Schembri, Évaluation environnementale et faisabilité du développement durable Sébastien Knockaert, Muriel Maillefert, L'emploi durable, un concept pertinent à l'échelon territorial? Lionel Quesne, Franck-Dominique Vivien, L'expérience de développement durable Biosphère 2 : vide territorial ou vide intersidéral?

7 Il 41 61 87 103 133 151

INTRODUCTION
Frédéric HÉRAN, Bertrand ZUINDEAU*
L'apport essentiel du développement durable, approche émergeant au cœur des années 80, est d'insister sur l'importance des enjeux intergénérationnels. Non que le devenir des sociétés ait été une question négligée auparavant : on sait, au contraire, que les téléologies de natures diverses foisonnent depuis longtemps. L'originalité de la problématique du développement durable est plutôt d'avoir systématisé cette idée que passé, présent et futur sont étroitement interdépendants: la situation actuelle de l'environnement est largement redevable de la croissance industrielle passée, de même les chances de croissance future sont très directement hypothéquées par les choix économiques actuels. En résumé, on pourrait même dire que le développement durable est la conjonction d'un principe objectif d'interdépendance temporelle et d'un principe normatif d'équité. Pourtant, l'attention accordée à l'équité intergénérationnelle appelle assez logiquement la considération d'une autre dimension: la dimension spatiale. L'interdépendance, si elle est intertemporelle, renvoie également à l'espace. Jamais autant les territoires n'ont été en interrelation. Sur bon nombre de plans, économique, technologique, financier, etc., les limites nationales s'effacent. Les problèmes écologiques traversent de plus en plus les frontières. Les devenirs des différents territoires sont imbriqués. Partant, les solutions proposées revendiquent tout autant des formes d'interdépendance active, autrement dit, des formes de coopération. Ainsi, l'objectif d'équité intergénérationnelle que prône le développement durable doit se compléter d'une prise en compte de l'enjeu d'équité territoriale. Plus que paradoxal, il aurait été absurde que les contributions sur le développement durable oublient la question du territoire, pour se concentrer exclusivement sur la problématique de long terme. En réalité, il n'en est rien, car assez rapidement, cette approche au départ globale qu'est le développement durable a suscité quantité de travaux, émanant d'acteurs divers (collectivités locales, associations, entreprises, instituts de recherche. ..), et montrant à la fois l'intérêt et la nécessité de relayer les préconisations à l'échelle mondiale par des actions au niveau local et régional.

*

Respectivement, CLERSE - IFRESI-CNRS, Université de Lille 1 ;

Frederic.Heran@ifresi.univ-lille1.fr ; MÉDEE-IFRESI-CNRS, Université de Lille 1 ; Bertrand.Zuindeau@ univ-lille 1.fr
Cahiers lillois d'économie et de sociologie, 1er sen1estre 2001 n° 37,

Frédéric Héran, Bertrand Zuindeau

Cependant, mettre l'accent sur les interdépendances spatiales conduit presque inévitablement à révéler à la fois la complexité des phénomènes en jeu et la difficulté de la conception et la l11iseen œuvre des actions à mener. Comment appréhender l'écheveau des causes à la fois localisées et d'ordre régional et planétaire? Comment prendre en compte ces multiples circularités, cercles vicieux, interférences entre phénomènes, rendant la détermination des causalités inextricable et nécessairement partielle? Sur le plan de l'application des politiques, comment traiter la disjonction spatiale, très fréquente, entre les territoires responsables des nuisances et ceux qui en pâtissent? Comment mettre en place des mécanismes de régulation efficaces lorsque les cadres juridiques supranationaux sont à ce point lacunaires? Des structures situées à une échelle ad hoc, celle du territoire du problème à traiter, sont-elles à créer? Comment articuler verticalement des formes de coopérations alors que, déjà, les territoires doivent mettre en place, non sans difficultés, des coopérations horizontales? Loin de répondre complètement à ces différentes questions, ce numéro thématique tente plutôt de convaincre le lecteur de la richesse de la conjonction de ces deux problématiques que sont le développement durable et le territoire, et de mettre en lumière les problèmes analytiques qui en résultent. Les différents articles alternent des apports plutôt généraux, précisant ces difficultés, et des développements qui, s'appuyant sur un certain nombre de situations concrètes, illustrent les enjeux de développement durable territorialisé et les obstacles à la mise en œuvre de cette approche. Dans un article préliminaire, Franck-Dominique Vivien et Bertrand Zuindeau distinguent deux grandes traditions de pensée dans l' appréhension des aspects spatiaux du développement durable. Certains insistent d'emblée sur la dimension globale et planétaire du problème -une seule crise sur une seule terre appelant nécessairement une réponse globale-, d'autres au contraire mettent l'accent sur l'ancrage local et régional des nuisances; ce qui justifie des traitements différenciés reposant sur la mobilisation des acteurs locaux. Ces deux traditions ne s'ignorent pas cependant et s'accordent au moins sur la nécessité d'« articuler les territoires». Mais force est de constater que ce souci reste encore largement incantatoire, sans vraiment de traduction concrète. Tous les travaux qui suivent s'efforcent justement de combler un peu cette lacune en abordant concrètement divers thèmes. Deux contributions tentent d'abord d'explorer les conditions d'un développement urbain durable, à travers, d'une part, la recherche globale d'une qualité environnementale et, d'autre part, la réduction de la dépendance automobile. Emmanuel Torres rappelle qu'en concentrant les populations et les richesses, les villes génèrent d'importantes externalités négatives et sont 8

Introduction

loin d'être durables. Mais les acteurs urbains qui habitent et aménagent la ville concourent aussi puissamment à définir, maintenir et améliorer la qualité environnementale. La ville est donc à la fois la source d'importantes nuisances et le creuset d'une nouvelle culture de la qualité de vie, intégrant de mieux en mieux de très nombreux acteurs locaux. Frédéric Héran montre néanmoins que la dépendance automobile -c'est-à-dire l'absence d'alternative à l'usage du véhicule particulier motorisé- est un phénomène qui n'a d'autres frontières que les limites du système automobile lui-même et non celles de la ville. Aussi, contrairement aux espoirs actuels, ce n'est pas par des mesures territoriales consistant à limiter l'urbanisation, qu'il est possible de réduire la dépendance automobile, mais par des mesures bridant l'efficacité du système auton10bile, en particulier la réduction de la vitesse des véhicules de porte-àporte. Dans ce cas, les effets sont bien territoriaux -l'étalement urbain, la fonctionnalisation de l' espace- mais le traitement ne peut être circonscrit dans un périmètre précis. Les deux contributions suivantes s'intéressent, quant à elles, à la gestion de la ressource en eau, selon des points de vue très différents. Richard Laganier et Helga Scarwell décrivent la gestion du risque lié aux inondations dans le bassin de la Canche, un fleuve côtier du Pas de Calais. Ici, le phénomène à gérer est strictement délimité (par les frontières du bassin versant) : une situation rare et a priori très favorable à une gestion territorialisée efficace. Pourtant, deux autres aspects compliquent singulièrement le problème. D'une part, le risque inondation doit être nécessairement intégré dans une gestion globale de la ressource en eau. D'autre part, le bassin versant comprenant pas moins de 203 communes regroupées en diverses structures intercommunales aux intérêts souvent divergents, la concertation est pour le moins ardue et les indispensables compromis à trouver difficiles. Jean-Marc Douguet et Patrick Schembri abordent également la question de la ressource en eau, dans la région de Bretagne. Mais ils s' intéressent aux impacts des pratiques agricoles -apports excessifs en éléments fertilisants et usage des pesticides- sur la qualité des eaux. Si le bassin versant reste le territoire pertinent pour traiter les eaux et l'origine immédiate de cette pollution diffuse, la remise en cause de l'agriculture intensive productiviste relève d'une prise de conscience et de décisions qui doivent aussi progresser à bien d'autres échelles (nationale, européenne...). Ces deux contributions se rejoignent cependant sur la nécessité de trouver des modalités de dialogue entre acteurs locaux, reposant notamment sur une représentation commune du phénomène à traiter.

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Frédéric Héran, Bertrand Zuindeau

La contribution de Sébastien Knockaert et Muriel Maillefert explore enfin la dimension emploi du développement durable. Les auteurs montrent, à partir de certaines expériences réussies, que l'essor d'« emplois durables» -c'est-à-dire susceptibles de satisfaire aux objectifs du développement durable- dépend fondamentalement de la construction de régulations définies et négociées à l'échelon local. C'est une preuve de plus que les problèmes environnementaux ont forcément aussi et toujours une dimension locale, ne serait-ce qu'à travers les personnes qui ont à les traiter. Lionel Quesne et Franck-Dominique Vivien concluent ce numéro thématique en montrant aisément, à travers l'analyse de l'expérience Biosphère 2, comment une reconstitution de la vie sur terre condensée dans une bulle ne peut conduire qu'à une confusion des échelles spatiales (et temporelles). Cette expérience démontre à son corps défendant qu'« entre l'attachement à la biosphère et l'arrachement au sol dans une écosphère, il faut choisir». Une autre manière de dire, en somme, que la dimension spatiale du développement durable ne peut pas être évacuée ou simplifiée, pas plus que sa dimension temporelle.

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LE DÉVELOPPEMENT DURABLE ET SON ESPACE: ANTÉCÉDENTS INTELLECTUELS ET QUESTIONS POUR L'AVENIR
Franck-Dominique VIVIEN, Bertrand ZUINDEAU*

Reconnaissant d'emblée l'importance de la dimension spatiale du développement durable, l'article cherche à identifier les origines intellectuelles des contributions actuelles sur cette question. Deux courants, euxmêmes formés de conceptions plurielles, sont repérés: l'un, «globaliste», mettant l'accent sur l'importance des interactions économiques et environnementales à l'échelon mondial, l'autre, « localiste/régionaliste », insistant sur la spécificité des contextes locaux et la pertinence de ces autres niveaux pour la mise en œuvre des actions de développement durable. L'article analyse ces deux courants de pensée et cherche à cerner leurs échanges et emprunts éventuels. La relative faiblesse de ces derniers nous parait pouvoir éclairer une lacune importante dans la littérature actuelle sur le développement durable territorialisé, à savoir la difficulté à penser l'articulation des espaces, du local jusqu'au global.

INTRODUCTION Il est certain que le développement durable a d'abord à voir avec le temps. Le terme français durable, traduction -il est vrai contestée- de l'anglais sustainable, rappelle que cette problématique de développement, qui s'est largement diffusée depuis le milieu des années 80, s'intéresse aux conditions de maintien dans la durée des systèmes économiques et sociaux, en tenant compte des contraintes environnementales. Ajoutant à la dimension temporelle la référence à l'équité, nous obtenons même une définition du développement durable qui pourrait passer pour complète et, en tout cas, se rapprochant assez fidèlement de celle, la plus connue et la plus consensuelle, extraite du rapport Brundtland (CMED, 1987:51) : le développement durable « est un développement qui répond aux besoins du présent sans compromettre la capacité des générations futures de ré* Res,Pectivement, CERAS-HERMES, Université de Reims-Champagne-Ardenne et MEDEE-IFRESI, Université de Lille 1. Cahiers lillois d'économie et de sociologie, n° 37, 1ersemestre 2001

Franck-Dominique Vivien, Bertrand Zuindeau

pondre aux leurs ». Le développement durable est ainsi une problématique d'équité intergénérationnelle. Cependant, il est évident que l'espace y occupe une place importante. Logique et éthique justifient, en effet, d'adjoindre la dimension spatiale à la dimension temporel1e du développement durable: - les deux dimensions sont liées: la généralisation spatiale d'un problème influe sur la viabilité dans le temps du système concerné; - l'équité intergénérationnelle, à savoir l'ambition de limiter les inégalités dans le temps, n'a de sens que si elle se complète d'une équité intragénérationnelle, relative quant à elle aux inégalités synchroniques, autrement dit à des inégalités manifestées sur les territoires; - en amont même de la durabilité, le développement est nécessairement situé sur un plan spatial: les enjeux, les réponses possibles, les acteurs s'inscrivent dans un ou des territoires. De fait, nombreuses sont les contributions ayant trait au développement durable qui tiennent compte, voire insistent sur la dimension spatiale. Qu'il s'agisse d'apports théoriques, de travaux d'institutions ou d'associations, les exemples sont légion. Or, parcourant le contenu de cette littérature, il nous semble que deux grands types de rapports à l'espace, schématiquement indiqués ici, sont représentésl: - Un premier corps de travaux, dont le rapport Brundtland et les différents documents issus du Sommet de la Terre à Rio de Janeiro sont assez représentatifs, se caractérise par l'affirmation d'une prééminence de la dimension globale des phénomènes à prendre en considération: problèmes économiques et écologiques aux répercussions mondiales (problèmes de développement au Sud, déforestation, diminution de la biodiversité...) ou touchant d'emblée la planète dans son ensemble (accroissement de l'effet de serre...). Ces analyses insistent sur l'accentuation en cette fin de siècle des interdépendances, entre les territoires, mais aussi entre les domaines eux-mêmes (économique, sociale, environnemental). Les préconisations qui en découlent relèvent, elles aussi,
1 Vis-à-vis du rapport à l'espace, la partition n'est pas complète: une troisième série de travaux -qui ne sera pas traitée ici- se caractérise par son a-spatialité. Ces contributions se rangent majoritairement dans le courant néoclassique de la croissance soutenable, qui se limite à l'analyse de mécanismes d'optimisation intertemporelle, en présence de capital naturel. On se contentera d'observer que les développements néoclassiques en matière d'économie spatiale n'ont guère établi de pont avec la problématique de la durabilité, sauf à prendre en considération toute la littérature voisine, relative à la dimension spatiale des externalités environnementales. Pour une synthèse de ces derniers développements, on pourra par exemple se reporter à l'ouvrage de H. Siebert (1998), et tout particulièrement à la partie 4.

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Le développement

durable et son espace

de l'échelon global: le renforcement du droit international, l'extension de la coopération internationale sous des formes renouvelées, le rôle amplifié des institutions internationales, sont les modes d'actions mis en avant. - Un deuxième champ de réflexions, qui émane de différents horizons (littérature universitaire2, collectivités locales, associations, entreprises), s'intéresse à la pertinence du local ou du régional\ pour l'appréhension des problèmes, mais surtout pour la mise en œuvre des réponses. Quand bien même convient-il de «penser globalement », il y a lieu « d'agir localement» -pour faire écho à une formule traditionnelle des écologistes. Plusieurs raisons sont en mesure de justifier la référence au local: nécessité de relayer les décisions internationales, quelle que soit l'importance de ces dernières, par des applications sur les différents territoires nationaux et infranationaux, constat qu'au plan local des leviers existent déjà qui permettraient d'asseoir les mesures de développement durable (état des compétences des collectivités locales, rôle des entreprises dans le contexte loca!...), plus grande efficacité de l'action locale tenant à des facteurs tels que la limitation des coûts d'organisation, une meilleure connaissance des préférences des individus4... Pour aller au-delà de la démarche typologique qui vient d'être esquissée, cet article a pour objet de chercher à comprendre les raisons de ces différents positionnements du développement durable à l'égard de la variable spatiale. Certes, connaître l'origine institutionnelle de la contribution nous renseigne déjà en grande partie vis-à-vis d'une telle question: qu'une institution internationale (respectivement une collectivité locale)
2 On peut ainsi citer: Nijkamp et al. (1991) ; Nijkamp et al. (1992) ; Lonergan (1993) ; Hardy, Lloyd, (1994) ; Selman (1996) ; Camagni, Gibelli (1997) ; Camagni et al. (1998); Ring et al. (1999) ; Zuindeau (2000). 3 Effectivement, l'approche territoriale dont il est question concerne à la fois le niveau le plus fin -le local- et l'échelon intermédiaire que constitue le régional (en l'occurrence d'ailleurs la région peut tout aussi bien désigner un échelon infranational qu'un ensemble de pays). Dans la suite du texte, le plus souvent, il sera fait référence, de manière explicite, aux deux échelons en question: local et régional, parfois suivant la forme articulée local/régional. Il se peut, cependant, qu'un seul de ces deux termes n'apparaisse, ne serait-ce que pour éviter des lourdeurs de style. Dans ce cas, il n'y a pas lieu de considérer que la notion non mentionnée soit par nous exclue. Nous reconnaissons une certaine indécision dans la façon de faire, mais qui, en définitive, n'est que le reflet des ambiguïtés parcourant la littérature sur cette question. 4 Ce type d'arguments s'inscrit plus précisément dans ce que certains auteurs ont dénommé le « théorème de la localité» et qui consiste en l'application au domaine du développement durable de la théorie néoclassique du fédéralisme fiscal (Camagni, Gibelli, 1997 ; Camagni, Capello, Nijkamp, 1998). 13

Franck-Dominique Vivien, Bertrand Zuindeau

ait un discours ou un programme conférant une place majeure à la coopération internationale (respectivement l'action locale) ne surprend guère. Mais cela n'épuise pas, selon nous, la problématique. Nous pensons qu'il est utile d'étudier les traditions de pensée dans lesqueIIes ces différents apports s'inscrivent pour mieux comprendre l'état actuel du rapport à l'espace que tisse la littérature contemporaine consacrée au développement durable. Ainsi de l'approche globale du développement durable qui reprend et prolonge un certain nombre de travaux liés à l'écologie globale ou reste fortement empreinte de la référence au Club de Rome. Ainsi de l'approche locale et régionale qui trouve, elle aussi, plusieurs sources d'inspiration dans des auteurs anciens comme Patrick Geddes et Lewis Mumford ou, de manière plus marquante encore, la doctrine de l'écodéveloppement. Parcourant ces conceptions, l'article tentera de mettre en relief l'appréhension du territoire qui est la leur. Nous verrons aussi jusqu'à quel point les deux traditions sont étrangères l'une à l'autre ou, au contraire, se sont éventuellement rencontrées. Pour le moins, nous essaierons de voir si chacune des deux traditions traite du pôle spatial dominé -le «local» pour l'approche «globale», le «global» pour l'approche « locale »- et comment elle envisage l'articulation des deux. Dans la dernière partie de l'article, nous opérerons un retour sur l'approche spatiale du développement durable telle qu'elle existe actuellement. Nous verrons alors combien la question de l'articulation des niveaux spatiaux fait l'objet d'un traitement très insuffisant dans les contributions, l'origine intellectuelle binaire de l'approche nous apparaissant alors comme un motif d'explication majeur de cette insuffisance. 1- L'ESPACE DU DÉVELOPPEMENT DURABLE: TIONS DE PENSÉE DEUX TRADI-

La problématique du développement durable a des racines intellectuelles multiples. Parmi les divers cheminements conceptuels qu'il convient de suivre pour en embrasser toute l'ampleur, nous avons choisi de nous centrer sur celui qui fait référence à la dimension spatiale. Deux traditions de pensée, nous venons de le voir, sont repérables, chacune mettant l'accent sur une dimension particulière du territoire: la dimension globale, d'un côté, et la dimension régionale ou locale, de l'autre. Nous allons examiner à tour de rôle ces points de vue, en soulignant à chaque fois les filiations existantes avec les termes actuels de la problématique du développement durable. Si, dans le cadre de cette dernière, la prééminence de la dimension globale nous semble évidente en première analyse, il y a lieu, cependant, de s'interroger sur une possible antériorité de la dimension régionale et locale.

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Le développement

durable et son espace

A- La prééminence du global L'idée d'une intégration globale des espaces et des problèmes qui s'y posent n'est pas neuve, ainsi que s'attache à le montrer Armand Mattelart (1999). Elle prend cependant un tour nouveau à partir des années 70, à la faveur de la reconnaissance de la problématique environnementale. CeIleci peut se résumer dans ces termes: une seule Terre, une seule crise, une seule réponse à cette crise. Des enseignements de l'écologie globale, on passe à l'élaboration d'un modèle du monde; de la reconnaissance d'une crise environnementale, on passe à la description d'une crise générale, qui met en cause la croissance, le mode de développement et le système de valeurs qui commande à ceux-ci; de la nécessité d'une réponse globale découlent les prémices d'un gouvernement mondial. a- Une seule Terre La montée en puissance de l'environnementalisme est contemporaine de la conquête spatiale. En témoignent les photographies de la Terre prises par la NASAS que l'on retrouve sur la couverture de la plupart des documents et rapports traitant de « l'état de la planète », ceux du Club de Rome, du Worldwatch Institute ou, quelques années plus tard, de la Commission Mondiale sur l'Environnement et le Développement. Ces images, largement diffusées par ailleurs, symbolisent le regard nouveau que l'on porte sur notre planète. En bon prospectiviste qu'il est, Bertrand de Jouvenel (1967:368) est probablement un des plus attentifs à ce changement de perspective provoqué par ces images retransmises par les premiers vols spatiaux. «Nous assistons au début d'une époque, écrit-il : celle de la recherche au-delà des confins de notre atmosphère, puisse-telle être aussi celle de notre éveil aux richesses de la planète. » Quelques années plus tard, au terme de la Conférence sur l'environnement humain de Stockholm, Barbara Ward et René Dubos (1972) insistent à leur tour sur l'unité et sur la fragilité de la planète et intitulent leur rapport des débats tenus lors de la conférence: Only One Earth. Le rapport de la CMED (1987: 1-2) se placera aussi dans cette perspective. Son introduction s'in5 A. Mattelard (1999:313) explique ainsi: «Deux 'vues globales', deux images en couleur de la Terre rapportées par les missions spatiales font basculer la représentation du globe. La première, Earthrise, est une photographie de la Terre partiellement assombrie mais jugée par la NASA de qualité suffisante pour être vue par une audience de masse. Elle a été prise par l'équipage d'Apollo 8 en décembre 1968, première fois où un véhicule spatial échappe à l'orbite terrestre et encercle la Lune. La seconde, The Whole Earth, ou photo 22 727, date de la mission Apollo 17, en décembre 1972. Ce cliché du globe est unique par sa définition. Reproduite à l'infini sur les objets les plus divers, cette photo est destinée à devenir un symbole. » 15

Franck-Dominique Vivien, Bertrand Zuindeau

titule « Une Terre, un monde» et, dans son premier paragraphe, on peut lire: « Depuis l'espace, nous voyons une petite boule toute fragile, dominée non pas par l'activité et les constructions de l'homme, mais par une nébuleuse de nuages, d'océans, de verdure et de sols (...) Depuis l'espace, nous pouvons nous pencher sur la Terre et l'étudier comme un organisme dont la santé est fonction de celle de tous ses éléments. L'incapacité de l'homme à intégrer ses activités dans cette structure est actuellement en train de modifier de fond en comble les systèmes planétaires. Nombre de ces changements s'accompagnent de dangers mortels. Il nous faut absolument prendre conscience de ces nouvelles réalités -que personne ne peut fuir- et il nous faut les assumer. » Cette nouvelle façon de regarder le monde, au travers d'un « macroscope », pourrait-on dire en reprenant l'expression des écologues Eugène et Howard Odum (1971 :9), ne fait que concrétiser l'approche haliste de la science écologique et la montée en puissance de l'écologie globale (Rambler et al.,1989), cette science de la Biosphère qu'appelait de ses vœux Vladimir Vernadsky (1929) qui a trouvé des échos dans l'Hypothèse Gaïa mise en avant par James Lovelock (1979) et Lynn Margulis. Marquée par l'entrée dans l'ère nucléaire, cette science de la vie qu'est l'écologie en est venue de plus en plus dans la période contemporaine à considérer des questions de survie: survie des astronautes ou des sous-mariniers dans leurs environnements confinés, ainsi que les étudient les frères Odum (1971), survie de l'humanité tout entière, confrontée aux risques d'un «hiver nucléaire» (Sagan et Turco, 1990) et, plus largement, à une « crise planétaire» dont on va peu à peu découvrir l'ampleur en reconnaissant au cours des années 80 une série de problèmes globaux d'environnement (pluies acides, diminution de la couche d'ozone, renforcement de l'effet de serre). Lancée officiellement par le Conseil International des Unions scientifiques en septembre 1986, la question du «Global Change », dont l'évolution du climat de la planète est une des principales composantes, est désormais à l'ordre du jour des agendas politiques et scientifiques. b- Une seule crise La liste des problèmes environnementaux auxquels il convient de faire face est longue: croissance démographique, disparition d'espèces, déforestation, dégradation des sols, épuisement des ressources naturelles, pollutions en tous genres, etc. Or, nous avertit le Club de Rome, bien que ces problèmes apparaissent différents, ils doivent être appréhendés dans leur globalité. En effet, d'une part, ils s'étendent à l'ensemble de la planète, quels que soient les systèmes sociaux ou politiques dominants et, d'autre part, ils agissent fortement les uns sur les autres. Il importe donc

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Le développement

durable et son espace

de considérer cette «problématique mondiale », ainsi que l'appellent les membres du Club de Rome, qui est directement inspirée de la notion de Biosphère6 et des perspectives de l'écologie globale: « Les interrelations, peut-on lire en préambule du rapport Meadows (1972: 138-139), y sont devenues si déterminantes, si critiques qu'il n'est plus possible d'isoler un seul des éléments de ce magma qu'est la problématique et de le traiter séparément. Tenter une intervention de ce genre ne peut qu'accroître les difficultés dans les autres secteurs de l'ensemble, et ce de manière imprévisible. Pour les mêmes raisons pas une nation, même la plus puissante, ne peut espérer résoudre ses propres problèmes si tous ceux qui pèsent sur le système global restent sans solution. » Pour mieux faire comprendre cette «Problématique », le Club de Rome a demandé à l'équipe du MIT dirigée par Jay Forrester de développer un modèle censé représenter la dynamique de «l'écosystème mondial» à partir de cinq facteurs jugés critiques: la démographie, la production alimentaire, la production industrielle, la consommation de ressources naturelles et la pollution. Il est intéressant de noter au passage que la première pollution envisagée par le rapport Meadows (1972: 185) est celle concernant l'accroissement de l'effet de serre. Des boucles de rétroaction positives font que les phénomènes, les dynamiques et les pressions environnementales du système se renforcent et aboutissent à un cercle vicieux: une population humaine croissante dont les individus consomment de plus en plus dans un univers fini implique que, quel que soit le scénario testé, le système socio-économique mondial s'effondre du fait de l'épuisement des ressources naturelles, et ce à un horizon temporel assez rapproché. Même si la vision générale n'y sera pas aussi catastrophiste -les limites, nous précise-t-on tout de même, étant peut-être dépassées dans certains secteurs- nous retrouverons le même type d'approche dans Notre avenir à tous de la CMED (1987). Les différents domaines considérés (population, sécurité alimentaire, disparition d'espèces, pertes de ressources génétiques, énergie, pollution, industrie et établissements humains), précise le rapport Brundtland, ne sont pas séparés les uns des autres. Les différentes crises que l'on peut repérer sont imbriquées. « Il y a peu encore, écrit ainsi la CMED (1987 :5), la planète était un vaste monde dans lequel l'activité humaine et ses effets étaient regroupés en nations, en secteurs (énergie, agriculture, commerce), et en domaines de préoccupa6 C'est très symptomatiquement qu'en annexe du Rapport Meadows (1972:54), A. Peccei renvoie presque mot pour mot à la définition proposée par Vernadsky : « la biosphère, cette mince pellicule d'air, d'eau et de sol, épaisse d'une douzaine de kilomètres, pellicule que nous devons partager avec les animaux et les plantes qui nous sont indispensables. » 17