Entre sphères légales et réseaux illégaux

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Nous sommes confrontés à un monde où le contournement des lois apparaît nécessaire pour se maintenir au pouvoir, quelle que soit l'arène envisagée, financière, économique, politique. Ainsi la conspiration dans l'industrie de l'équipement électrique lourd (USA), les manipulations du Libor par les institutions bancaires participatives, les tractations dans l'industrie du tabac pour camoufler les effets sur la santé des usagers, révèlent l'importance d'aborder ces crimes sous l'angle de réseaux illégaux, en dépit de l'appartenance des conspirateurs à des sphères résolument légales.
Publié le : lundi 15 juin 2015
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EAN13 : 9782336384603
Nombre de pages : 184
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Questions contemporaines
Louise FinesQ ENTRE SPHÈRES LÉGALES
ET RÉSEAUX ILLÉGAUX QuQueesstitioons cns coonnttemempoporrainaineess
Le jeu de la collusion
Des exemples récents tout à fait exemplaires et extraordinaires constituent
une occasion à nulle autre pareille d’étudier le phénomène de la collusion en
tenant compte de ses multiples facettes. ENTRE SPHÈRES LÉGALESQQQAinsi, la conspiration dans l’industrie de l’équipement électrique lourd
(États-Unis), les manipulations du Libor par les institutions bancaires ET RÉSEAUX ILLÉGAUXparticipantes (niveau international), les tractations développées par l’industrie
du tabac en vue de camou er les effets de la nicotine sur la santé des usagers
(niveau international) et les schèmes de collusion couplés à la corruption Le jeu de la collusionqui se sont développés dans la Ville de Laval (Province de Québec) révèlent
l’importance d’aborder ces crimes sous l’angle de réseaux illégaux, en dépit
de l’appartenance des conspirateurs à des sphères résolument légales.
En effet, par leur sophistication, leur ampleur et leur récurrence, les
conduites criminelles des élites sont susceptibles de mettre en péril les
fondements mêmes de la démocratie. En l’occurrence, nous sommes
confrontés à l’existence d’un monde où le contournement des lois apparaît
nécessaire pour se maintenir au pouvoir, quelle que soit l’arène envisagée,
nancière, économique, politique.
Louise Fines enseigne à l’université d’Ottawa (département de criminologie) en
poursuivant une ré exion sur les crimes en col blanc.
Questions contemporaines
En couverture © Louise Fines
ISBN : 978-2-343-05878-8
19 €
Louise Fines
ENTRE SPHÈRES LÉGALES ET RÉSEAUX ILLÉGAUX



Entre sphères légales
et réseaux illégaux
Questions contemporaines
Collection dirigée par B. Péquignot, D. Rolland
et Jean-Paul Chagnollaud

Chômage, exclusion, globalisation… Jamais les « questions
contemporaines » n’ont été aussi nombreuses et aussi complexes à
appréhender. Le pari de la collection « Questions contemporaines »
est d’offrir un espace de réflexion et de débat à tous ceux,
chercheurs, militants ou praticiens, qui osent penser autrement,
exprimer des idées neuves et ouvrir de nouvelles pistes à la réflexion
collective.


Dernières parutions

Jean PETIT, La bataille de Notre-Dame-des-Landes, éléments de
langage, 2015.
Thierry CHARLES, Les nouvelles perspectives de la souveraineté,
2015.
Jean-Christophe TORRES, L’école et les valeurs, Variations
sur la difficulté éducative, 2015.
Emilija PUNDZI ŪT Ė, Diplomatie de l’arrogance. Le cas de la
Russie dans les pays baltes, 2015.
Nicole PERUISSET-FACHE, La bourse ou la vie. Réflexions sur
les valeurs contemporaines, 2015.
Jean-Marc DA SILVA, Libéralisme et totalitarisme, 2015.
Alain MESSAGER, Le sabre et la poussière, Essais sur le
postmodernisme et la guerre, 2015.
Sébastien EVRARD, Réformer l’administration et réformer l’état,
Jalons historiques et juridiques, 2015.
Max MEMMI, La France en partage, 2015.
Marine LAMARE, Le droit à la ville. Justifications, apports,
manifestations et portées, 2015.
Louise FINES, Irresponsabilités récurrentes des élites. Accidents
fortuits et crimes en col blanc, 2015.
Sophie AOUIZERATE, Les habitants de France sont-ils des
Français ?, 2015

Louise Fines



Entre sphères légales
et réseaux illégaux

Le jeu de la collusion


















Du même auteur

Fines, L. (2011). Recherche qualitative et cyber-espace-temps :
Crimes en col blanc et autres problématiques contemporaines.
Les Presses de l’université du Québec. Les crimes en col blanc. Théories, stratégies
de défense et mouvements du pouvoir. L’Harmattan. Questions
contemporaines.
Fines, L. (2012). L’organisation des crimes en col blanc. Une
gestion meurtrière. L’Harmattan.
Fines, L. (2013). Les crimes invisibles. Délits contemporains,
dénonciation et temps de réaction. Les Éditions Liber.
Fines, L. (2013). Négociations et crimes en col blanc.
Immunités réciproques. L’Harmattan. Questions
contemporaines.
Fines, L. (2015). Irresponsabilités récurrentes des élites.
Accidents fortuits et crimes en col blanc. L’Harmattan.
Collection Questions contemporaines.







© L'HARMATTAN, 2015
5-7, rue de l'École-Polytechnique ; 75005 Paris

http://www.librairieharmattan.com
diffusion.harmattan@wanadoo.fr
harmattan1@wanadoo.fr

ISBN : 978-2-343-05878-8
EAN : 9782343058788

Sigles et abréviations
BBA : l’Association des banquiers britanniques
Commission Charbonneau : Commission d’enquête sur l’octroi
et la gestion des contrats publics dans l’industrie de la
construction (province de Québec)
Euribor : The Euro Interbank Offered Rate
FED : Réserve Fédérale Américaine
FSA : Financial Services Authority (Angleterre)
Libor : The London Interbank Offered Rate
SFO : L’office britannique de lutte contre la délinquance
financière
PRO : Le parti du ralliement officiel de Laval (province de
Québec, parti dissous en novembre 2012)
UPAC : L’unité permanente anticorruption (province de
Québec)




5

Introduction
Tant d’un point de vue historique que criminologique,
assurément les conduites criminelles des organisations — et des
individus qui y travaillent —, déployées à hauteur de l’industrie
légale dont elles relèvent, ont retenu l’attention des chercheurs
(Sutherland, 1949/1983 ; Denzin, 1977 ; Brady, 1984 ; Doig,
1984 ; Braithwaite, 1993 ; Barker, 1994 ; Punch. 1994 ;
Calavita, Pontell et Tillman, 1997 ; Pearce et Tombs, 1999).
Encore aujourd’hui, nombreux sont les auteurs contemporains
qui persévèrent dans leurs efforts en vue de scruter sous tous les
1angles les conduites criminelles des élites . Il faut dire que les
conséquences de ces actions à grande échelle ont des
répercussions sans commune mesure lorsqu’on les compare aux
crimes commis par des individus (les crimes de la rue), à la fois
parce que la dimension organisationnelle suppose, en général,
un nombre important de participants, mais également, parce que
l’effet décuplé est quasi imparable, à moins qu’un des membres
du groupe ne donne l’alerte pour mettre au jour l’infraction en
cours. D’ailleurs, la durée des crimes en col blanc ne peut que
nous surprendre. Parfois, il peut s’écouler des décennies avant
que les instances de surveillance ne se manifestent dans le
dessein d’y mettre un terme.
Par voie de conséquence, des questions plurielles se
posent. Par exemple, quels sont les fractures, mécanismes et
conditions qui permettent aux infracteurs présumés de
poursuivre leurs illégalismes sans se faire intercepter par les
instances de contrôle ? Quelles sont les dimensions qui
favorisent ces conduites organisationnelles et individuelles dont
on ne sait pas toujours à quelle catégorie elles appartiennent :
des comportements financiers audacieux, des transactions
commerciales tolérées, ou bien des actes criminels ? Comment
interpréter — qualifier — des délits qui ne sont pas
nécessairement traités comme des crimes par les autorités

1 Voir par exemple Lascoumes et Nagels (2014).
7
2compétentes ? Si des activités illicites contribuent à l’essor de
3l’économie, peut-on parler de « vrais crimes » ? Est-ce que la
collusion est un crime ou un mal nécessaire ? Précisément en
matière de collusion, peut-on parler de crimes sans victimes ?
Où se retrouvent les victimes des déviances des élites ? Dans
quelle classe sociale ?
En l’occurrence, pour répondre, en partie, à ces
questionnements et aux diverses interrogations qui ne
manqueront pas de surgir, il apparaît judicieux de cerner un
crime en col blanc spécifique, le cas particulier de la collusion.
Dans son sens le plus large possible, la définition de la
collusion apparaît assez simple. Des acteurs — il faut être au
moins deux, et en général, il y a plusieurs membres – vont se
concerter en vue de décider d’un plan d’action apte à tromper
4autrui . Dans la configuration précise de la collusion en vue de
manipuler les prix (price fixing), il s’agit de s’entendre et, en
quelque sorte, de fausser les prix, avec pour finalité, dans la
5plupart des cas, un enrichissement financier . Mais encore une
fois, est-ce vraiment un délit ? S’agit-il d’une action normale ?
Devrait-on recourir aux instances pénales pour ces pratiques qui
s’apparentent à des activités commerciales ?
À des fins conceptuelles, dans ce livre, nous abordons la
question de la collusion en ciblant plusieurs secteurs d’activité :
ainsi, avec la collusion dans le secteur de l’équipement
électrique lourd et les ententes à hauteur de l’industrie du tabac,
ce sont les arènes commerciales qui sont sous enquête. Par
6ailleurs, avec la conspiration des banquiers et la manipulation
7du Libor , c’est le secteur financier qui est examiné. Enfin, la
situation de la Ville de Laval (province de Québec) permet de

2 Sur ce dernier point, voir : Goetz (1997).
3 Pour une réflexion sur cette question voir : de Maillard (2005).
4 Ainsi, la collusion renvoie à des ententes secrètes entre plusieurs acteurs en
vue de causer du tort à autrui (Larousse, 1970).
5 Voir par exemple : Cummings, Brown et O’Connor (2007).
6 Dans ce livre, collusion et conspiration sont des termes utilisés
indifféremment
7 Le taux auquel une banque pense pouvoir emprunter auprès des autres
banques.
8
cibler la sphère politique. De fait, par sa configuration unique,
ce cas montre toute la pertinence, pour les criminologues, de
scruter en profondeur les crimes en col blanc, ne serait-ce que
parce que les élites au pouvoir sont corruptibles. En somme,
nous allons nous intéresser à des conduites individuelles et
organisationnelles toutes susceptibles de léser autrui, de causer
du tort aux consommateurs ou au public at large.
Incidemment, dans la foulée de nos recherches actuelles et
futures, il a semblé que le défi de vouloir comparer des
configurations éclectiques et d’en tracer les contours poreux
méritait le détour, ne serait-ce que parce qu’il importait de
retracer les conditions d’émergence de la collusion en tenant
compte de ses excroissances et manifestations les plus
surprenantes. C’est pourquoi, sans contredit, les cas de figure à
l’étude ont été choisis afin de refléter une variété de conduites,
d’événements, de crimes, d’acteurs ainsi que de stratégies
organisationnelles et individuelles, celles développées par les
conspirateurs pour masquer les signes compromettants des
infractions aux non-initiés.
Dans cet ordre d’idées, par-delà les controverses qu’elles
ne manquent pas de susciter, ce que les études portant sur les
crimes en col blanc permettent surtout de faire, c’est de mieux
saisir ce qui se passe quand des acteurs de la sphère légale
s’engagent dans la voie du crime, de mieux comprendre et
d’expliquer aussi les dimensions particulières de situations où
individus et organisations se retrouvent en position de se
soustraire pendant de longues années aux poursuites pouvant
être initiées contre eux par les instances compétentes (pénales,
administratives, civiles, infrajudiciaires), alors que le système
(leur hiérarchie, chaîne de commande, organisation, sphère
d’appartenance, cadre d’opération) les protège, tout en
cautionnant leurs conduites diachroniques.
À ce propos, deux axes de recherche vont guider nos
travaux.
D’une part, les acteurs impliqués dans les schèmes de
collusion relèvent de sphères légales, mais forment des réseaux
8illégaux ; d’autre part, les conspirateurs se servent du système

8 Voir Denzin (1997) ; Baker et Faulker (1993).
9
pour commettre leurs crimes et pour poursuivre leurs opérations
délictueuses, notamment parce qu’ils œuvrent dans les champs
économique, financier, bancaire et politique du cadre légal.
D’où l’intérêt d’aborder l’étude de la collusion sous l’angle
de crimes systémiques : les conduites criminelles sont
perpétrées avec l’aide du système, et parfois aussi, elles sont
encouragées par le système lui-même. De fait, dans l’analyse, de
manière à établir le réseau conceptuel des caractéristiques et des
propriétés de la collusion, nous allons recenser autant les motifs
des acteurs, leurs modus operandi, leurs appartenances
multiples, la nature des gains engrangés que les justifications
évoquées par les infracteurs présumés pour expliquer leur
participation aux schèmes collusifs. En l’occurrence, à l’aune
d’une sélection de configurations fécondes, il apparaissait
opportun de tenter de laisser émerger les propriétés particulières
du processus de la collusion et d’en cibler les caractéristiques
plurielles. Ou pour le dire autrement, il s’agissait d’explorer les
différentes facettes de la collusion et de les soupeser,
notamment, à l’aune des torts causés aux victimes.
Ainsi, tel que mentionné plus tôt, quatre cas de figure vont
constituer une occasion privilégiée d’examiner un phénomène
délictueux des plus intéressants, à savoir la collusion qui se
déploie au sein d’acteurs appartenant à des sphères légales,
précisément en vue de réaliser des finalités diverses.
Outre la conspiration qui s’est déployée à hauteur de
l’industrie de l’équipement électrique lourd (1951, États-Unis),
sont abordés le cas de la manipulation du Libor (2007, Europe
et États-Unis), la collusion orchestrée par les compagnies de
tabac en vue de camoufler la nocivité de leurs produits (1953,
Etats-Unis et niveau international), et enfin, les schèmes de
collusion qui se sont manifestés à Laval (1995, province de
Québec, niveau municipal), cette dernière déclinaison mettant
en scène des activités de corruption liées au financement
occulte du parti politique au pouvoir.
Concrètement, à des fins épistémologiques, théoriques et
conceptuelles, les données empiriques utilisées pour procéder à
l’étude de ces configurations recoupent de multiples tribunes
(médiatiques, organisationnelles, juridiques, témoignages issus
d’une commission d’enquête…).
10
Dans le premier chapitre, nous précisons l’angle théorique
qui va guider nos travaux. En effet, à la suite d’auteurs
contemporains, il importe de retenir que les acteurs, tout en
relevant de sphères légales, n’en forment pas moins des réseaux
illégaux. Par ailleurs, la collusion est abordée sous l’angle de
crimes systémiques, une proposition conceptuelle qui s’inspire,
dans un premier temps, de l’assertion développée par Wheeler
et Rothman (1982/1994) concernant l’utilisation de l’entreprise
à des fins criminelles.
Selon ces auteurs, pour perpétrer leurs crimes, les
infracteurs présumés se servent parfois de l’organisation comme
d’une arme. Si à l’intérieur de circonstances spéciales, le crime
est susceptible alors de profiter à la société commerciale, il faut
tout de même remarquer que les conséquences peuvent être
dramatiques pour l’organisation ainsi mobilisée à des fins
criminelles, puisqu’elle peut littéralement imploser, tant elle a
été spoliée.
Dans un deuxième temps, la notion de crimes systémiques
tient compte d’une particularité des crimes en col blanc, à
savoir que de nombreuses conduites délictueuses sont commises
par les entreprises avec l’aide directe de l’État. Autrement dit,
de nombreux actes illégaux sont facilités par les instances
9politiques . Les exemples en ce domaine sont légion et rendent
compte de ce phénomène spécifique : le gouvernement, de
connivence avec une ou des sociétés commerciales, devient
l’instigateur de certaines formes de criminalité à grande échelle.
Par le fait même, Michalowski et Kramer (2006) montrent toute
la pertinence de se référer à la notion de crimes commis avec
10l’aide de l’État (state corporate-crime ), notamment pour
traduire une situation récurrente, la participation de l’État à des
crimes commis de concert avec une société commerciale.
En bout de ligne, pour notre étude sur le processus de la
collusion, il importe de retenir que les acteurs sont susceptibles
de se servir du système pour commettre leurs crimes. En outre,
parfois, c’est le système lui-même qui favorise la perpétration

9 Voir par exemple l’étude du cas de PDGP (Fines, 2012).
10 Par analogie, nous pourrions qualifier les crimes systémiques de system
corporate-crime.
11
des conduites criminelles, tout en contribuant à l’émergence de
conditions propices à l’adoption de conduites illégales,
conditions qui, d’évidence, favorisent les membres participants
impliqués dans la collusion. Pour clore ce premier chapitre, les
études de cas qui vont servir de terreau à nos recherches sont
présentées en rafale.
Dans le chapitre deux, nous examinons les structures de la
collusion qui se sont développées au sein des industries
concernées, tout en tenant compte des rituels qui ont permis aux
acteurs de dissimuler leurs crimes aux outsiders, de même que
ceux qui ont contribué à assurer la cohésion du groupe au fil du
temps.
Avec le chapitre trois, ce sont les motifs, justifications et
stratégies de défense déployés par les acteurs qui participent
aux schèmes collusifs sur une base régulière qui sont discutés
de manière à mieux saisir les rationnels qui sous-tendent leurs
actions.
Dans le chapitre quatre, les procédures judiciaires et
administratives qui ont été mobilisées à l’encontre des
infracteurs présumés sont recensées.
Au chapitre cinq, le phénomène de la dénonciation est
abordé en tenant compte des difficultés susceptibles d’affecter
les sonneurs de cloches qui tentent de dénoncer les conduites
d’acteurs qui relèvent de sphères légales.
La question des victimes — et des embûches auxquelles
elles sont confrontées lorsqu’elles tentent d’obtenir réparation –
est abordée dans le chapitre six, le cas particulier des banques
illustrant bien l’interprétation plurielle susceptible de résulter de
l’examen des conduites transgressives des élites.
Dans le cadre du chapitre sept, nous examinons le
processus de la collusion en tenant compte de l’image faussée
de la réalité qui est projetée, une distorsion qui résulte
précisément des machinations orchestrées par les conspirateurs,
entendu qu’ils sont en position de prétendre avoir à cœur le
bien-être du public, quand dans les faits, manipulations des prix
et des marchés démentent ces allégations.
Avec le chapitre huit, la collusion est traitée à l‘aune de la
normalité : les acteurs ayant assumé au fil du temps que les
conduites illégales relatives à la conspiration auxquelles ils
12
participent sur une base séquentielle constituent des fonctions
qui sont inhérentes à leur travail régulier et coutumier.
Enfin, au chapitre neuf, la notion de crimes systémiques est
reprise, en tenant compte de l’impact de ces conduites à hauteur
de la démocratie, eu égard notamment à la capacité exemplaire
des acteurs impliqués dans les schèmes collusifs, non
seulement, à mobiliser le système pour commettre leurs crimes,
mais également en vue se soustraire de l’attention des organes
de contrôle. Ici, non seulement, la collusion est partie prenante
de l’emploi et des activités quotidiennes des acteurs, mais elle
est également imbriquée dans les structures du système dont ils
relèvent.
En ce sens, les dimensions systémiques et diachroniques de
la collusion montrent bien toute la pertinence d’étudier les
11crimes des élites en tenant compte des avantages structurels
dont bénéficient les infracteurs présumés de crimes en col
blanc, de même qu’en tenant compte des dérives récurrentes des
mécanismes de surveillance, lesquels sont conscients de la
puissance politique de plusieurs acteurs, aptes à faire connaître
leurs revendications via un lobby efficace. En effet, les
conditions qui favorisent l’émergence de la collusion et sa
continuité doivent être soupesées à l’aune de la fragilité de la
démocratie : quand certains acteurs chutent, c’est tout le
système qui peut flancher avec eux.






11 Voir Fines (2011a, 2011b, 2012, 2013a, 2013b, 2015).


Chapitre I :
La collusion en vue de manipuler les prix :
un phénomène récurrent qui transcende
les industries
De manière récurrente et diachronique, des ententes
secrètes entre les membres d’une industrie sont révélées par
12voie médiatique . Mais qui sont ces acteurs en position de
réaliser des schèmes de collusion ? Quelles sont les
justifications invoquées par les membres de la conspiration pour
perpétrer ces conduites criminelles pendant de nombreuses
années ? Quels sont les procédés mobilisés par les participants
pour parvenir à leurs fins ? Quelles sont les finalités
recherchées ? Comment les acteurs font-ils pour ne pas se faire
prendre ? Quelles sont les conséquences de ces actions à
répétition pour le public en général ? Est-ce que la durée du
crime résulte de l’habileté des acteurs à masquer le schème
criminel, de l’incompétence des instances de contrôle à repérer
les crimes en cours, d’une forme d’ingérence politique, ou
encore, d’une indifférence systémique à l’endroit des conduites
délictueuses des élites ? Est-ce que le long laps de temps mis à
intercepter les protagonistes témoigne de la puissance des
infracteurs présumés ? Est-ce que les dispositions légales sont
propices à inciter les conspirateurs à poursuivre leurs conduites
illégales ? Que penser, par exemple, de la décision de laisser en
vente libre un produit potentiellement nocif pour la santé des
consommateurs plutôt que d’en limiter l’usage, notamment
quand des personnes sont directement exposées à cette
substance spécifique dans leur environnement ? Faut-il attendre
que la justice parvienne à convaincre les acteurs que leurs
conduites causent du tort à autrui ? Faut-il attendre que la
justice parvienne à se convaincre de la nature criminelle des

12 Voir par exemple, Le Monde, 18 décembre 2014.
15
actions des infracteurs présumés ? En effet, la volonté exprimée
dans les textes légaux peut parfois surprendre.
Ainsi, il arrive que la loi stipule, que la nocivité du produit
sous enquête doive véritablement être prouvée, avant d’en
interdire la production et la distribution, le critère étant d’avoir
une confirmation qui soit significative du point de vue
13statistique . Parfois, aussi, le gouvernement va tout mettre en
œuvre afin que les instances gouvernementales ne soient pas en
posture de faire correctement leur travail : sous financement des
agences, embauche insuffisante de personnel qualifié pour faire
respecter les lois… Quelles que soient les raisons et
circonstances de leurs actions ou omissions, on parle de capture
des agences gouvernementales quand celles-ci ne semblent pas
aptes à assurer la protection du public, optant plutôt pour la
défense des intérêts des sociétés commerciales.
À l’occasion, il arrive que les ententes en vue de manipuler
les prix cessent d’elles-mêmes sans que les criminels ne soient
interpellés par les mécanismes de surveillance, et encore moins
traduits en justice. Sans surprise, l’ouverture d’enquêtes, la
découverte de schèmes criminels via les medias, ou encore, la
crainte que ne soient exposées au grand jour leurs conduites
illégales incitent les conspirateurs à cesser leurs activités
criminelles.
En matière de collusion, différentes configurations sont
susceptibles de se présenter. Cela tient, en grande partie, au fait
que les acteurs relèvent de sphères légales plurielles, et que leur
ingéniosité n’est bornée que par leur incapacité à mettre sur
pied des ententes en vue de manipuler les prix sans se faire
repérer. En effet, pour que le jeu en vaille la chandelle, il faut au
moins que le schème délictueux dure un certain temps. Ceci
étant dit, étant donné que le processus à l’étude – la collusion
— est compris ici comme l’existence de situations où des
acteurs œuvrant dans un cadre légal complotent ensemble en
vue notamment de s’enrichir, il a semblé opportun de mettre en
tension deux axes de recherche porteurs en matière de crimes en
col blanc. D’une part, les acteurs relèvent de sphères légales

13 Voir Gold (2011).
16
mais forment des réseaux illégaux ; d’autre part, les conduites
sous examen constituent des crimes systémiques.
I. Les acteurs relèvent de sphères légales
mais forment des réseaux illégaux
D’évidence, l’appartenance des acteurs à des sphères
légales contribue pour beaucoup à leur indéniable capacité à
masquer leurs crimes aux outsiders, ou du moins à retarder
l’entrée en scène des organes de contrôle. Par ailleurs, lorsque
vient le temps de recourir aux instances judiciaires, la capacité
exemplaire des organisations (considérées au plan légal comme
une personne) à faire entendre leur point de vue confirme leur
indéniable supériorité, notamment lorsque l’on prend comme
point de comparaison la capacité des vraies personnes à
mobiliser les systèmes judiciaires.
En matière de négociation avec la justice, ce poids inégal
entre les individus et les sociétés commerciales a été maintes et
maintes fois souligné auparavant, à ce propos, la terminologie
qui en rend compte est plus qu’explicite : relations
asymétriques, avantages structurels, privilèges et barrières,
mécanismes de déviation notoires (Galanter, 1974 ; Coleman,
1987 ; Fines, 2011, 2013).
Ainsi, le phénomène de la collusion à l’étude, dans nos
travaux, tient compte d’une dimension importante des crimes en
col blanc, les participants au crime appartiennent à des sphères
légales, néanmoins, il importe de remarquer que les nouveaux
groupes ainsi établis forment des réseaux illégaux. Ces réseaux
émanent en quelque sorte de la convergence des membres issus
des cercles concentriques qui sont partie prenante des schèmes
14collusifs . En l’occurrence, les quatre cas de figure retenus ici
pour scruter le jeu de la collusion qui s’est développé au sein
des membres impliqués dans la conspiration témoignent de
cette capacité exemplaire des acteurs à se fondre dans le décor.
Ou du moins, eu égard à leur inscription apparente dans la
légalité, ils parviennent à repousser l’échéance judiciaire ou

14 Voir Denzin (1977) ; Baker et Faulkner (1993).
17

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