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La justice universelle en question

De
299 pages
L'intérêt de cet ouvrage est de mettre en perspective certaines ambiguïtés de la justice pénale internationale, les ressorts politiques qui les sous-tendent et le caractère encore inachevé de l'édifice en cours. En évoquant les cas de Charles Taylor, de Saddam Hussein, de Pinochet et de Hissène Habré, Sidiki Kaba relate les calculs politiques qui ont entouré leurs procès, ou l'absence de procès. On saisit la trame politique des procédures inachevées ou expéditives et des délocalisations sans raison, sinon politique, des procès.
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Sociétés Africaines et Diaspora
Collection dirigée par Babacar SALL Sociétés Africaines et Diaspora est une collection universitaire à vocation pluridisciplinaire orientée principalement sur l'Afrique et sa diaspora. Elle accueille également des essais et témoignages pouvant servir de matière à la recherche. Elle complète la revue du même nom et cherche à contribuer à une meilleure connaissance des réalités historiques et actuelles du continent. Elle entend également œuvrer pour une bonne visibilité de la recherche africaine tout en restant ouverte et s'appuie, de ce fait, sur des travaux individuels ou collectifs, des actes de colloque ou des thèmes qu'elle initie. Déjà parus Sidiki KABA, La Justice universelle en question. Justice de blancs contre les autres, 2010. Seidik ABBA, Rébellion touarègue au Niger. Qui a tué le rebelle Mano Dayak ?, 2010. Mandiaye GAYE, Le Sénégal sous Abdoulaye Wade. Banqueroute, corruption et liberticide, 2010. Me Boucounta DIALLO, La crise casamaçaise. Problématique et voies de solutions, 2009. Seidik ABBA, La presse au Niger. Etat des lieux et perspectives, 2009. Momar Sokhna DIOP, Quelles alternatives pour l’Afrique ?, 2008. Kodou WADE, Sexualité et fécondité dans la grande ville africaine, la cas de Ouakam, 2008. Ndiassé SAMBE, El Hadji Diouf, footballeur et rebelle, 2008. Seidik ABBA, Le Niger face au Sida : atouts et faiblesses de la stratégie nationale contre la pandémie, 2008. Mame Marie FAYE, L’immolation par le feu de la petite-fille du président Wade, 2008. Thierno DIOP, Marxisme et critique de la modernité en Afrique, 2007.

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© L’Harmattan, 2010 5-7, rue de l’Ecole-Polytechnique, 75005 Paris http://www.librairieharmattan.com diffusion.harmattan@wanadoo.fr harmattan1@wanadoo.fr ISBN : 978-2-296-11238-4 EAN : 9782296112384

A Bibi, son épouse Virginie, ses enfants, Cheikh – Moreau, Sidiki - Demba, Amina Aïcha, à ses parents, Collé et Cheikh et à sa tante, Khady mon épouse

« La justice sans la force est impuissante. La force sans la justice est tyrannique. La justice sans force est contredite, parce qu’il y a toujours des méchants. La force sans la justice est accusée. Il faut donc mettre ensemble la justice et la force ; pour cela faire que ce qui est juste soit fort ou ce qui est fort soit juste ». Blaise Pascal. (Pensées sur la religion)

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Préface................................................................................................11 Avertissement.....................................................................................15 Prologue .............................................................................................29 CHAPITRE I Affaire Hassan Omar El Béchir : la CPI entre enjeux politiques, marchandages diplomatiques et espoir des victimes ..........................47 CHAPITRE II Le procès de Charles Taylor devant le Tribunal Spécial Sierra Léonais à La Haye : un seigneur de guerre dans le prétoire d’une justice délocalisée.....................................................................91 CHAPITRE III Saddam Hussein : la justice étouffée par la raison du plus fort imposée par les Etats-Unis ...............................................................119 CHAPITRE IV Augusto Pinochet face aux juges britannique, espagnol et chilien...149 CHAPITRE V L’Affaire Habré un dictateur face à la justice : les victimes entre influences politiques et espoirs............................175 CHAPITRE VI Slobodan Milosevic : le procès inachevé du bourreau des Balkans .223 CHAPITRE VII La Justice Universelle est-elle Possible ?.........................................247 Remerciements .................................................................................275 Bibliographie....................................................................................277 Annexes............................................................................................281

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Le dialogue auquel Sidiki Kaba invite le lecteur était tout sauf un exercice facile. Sans doute a-t-il voulu, à sa façon, et il s’en explique dans l’ouvrage, rendre hommage à un jeune militant des droits de l’homme, dont les premiers pas sur le terrain très contrasté de la justice pénale internationale avaient suscité en lui bien des interrogations. Mais par delà la proximité familiale qu’il a avec Bibi, l’auteur a incontestablement réussi, à travers une discussion posthume, qui parcourt l’ouvrage, à faire œuvre de pédagogie. Et en poussant plus loin l’introspection des questions réponses, Sidiki Kaba dévoile les doutes et les interrogations que lui-même a eu à affronter au cours des dernières années. En s’engageant, il y a de cela près de vingt ans, au Sénégal et d’une manière plus générale, sur le continent africain, dans la rude bataille pour l’instauration d’une juridiction internationale qui mettrait fin à l’impunité dont jouissaient à travers le monde les auteurs de crimes sans nom : crimes de guerre, crimes contre l’humanité, voire génocide, Sidiki Kaba n’avait certainement pas mesuré la portée historique de cette action Lorsqu’à la tête de l’Organisation nationale de défense des droits de l’home (ONDH) au Sénégal, il se lançait, avec d’autres juristes africains,révulsés par la barbarie du génocide rwandais de 1994, dans une vaste campagne de sensibilisation des opinions publiques africaines, et de l’opinion publique internationale, en faveur de la lutte contre l’impunité, l’auteur n’imaginait pas que ses efforts joints à ceux de la grande chaîne qui s’était formée autour des grandes organisations non gouvernementales, allaient aboutir à l’impensable : la création de la Cour pénale internationale (CIJ). Comment ne pas faire le lien originel, fût-il même ténu, entre l’apport des défenseurs des droits de l’homme, notamment sénégalais, et l’action diplomatique menée par le

Chef de l’Etat sénégalais de l’époque, Abdou Diouf, en faveur de la signature des textes fondateurs de Rome en 1998. C’est d’ailleurs dans le prolongement de cette action que le Sénégal a été le premier pays à ratifier l’acte constitutif de la Cour pénale internationale. C’est à travers ce rappel du contexte dans lequel la Cour pénale internationale a vu le jour, dans le sillage des Tribunaux pénaux internationaux pour l’ex Yougoslavie (TPIY) et le Rwanda (TPIR), que le lecteur est appelé à prendre part à tous les débats autour de la corrélation entre la justice universelle à venir et tous les principes d’indépendance et d’impartialité qui commandent son bon fonctionnement. Tout en saluant les avancées enregistrées au cours de la dernière décennie dans la lutte contre l’impunité des violences commises ici ou là par des autocrates, prêts à tout pour assouvir leur soif de pouvoir, l’auteur n’esquive pas également les nombreux manquements à leurs obligations d’éthique internationale dont sont souvent responsables les dirigeants des grands pays occidentaux. Derrière des discours sur la primauté du droit, sur la nécessité de lutter contre l’impunité, sur le respect des principes démocratiques, l’histoire récente regorge d’exemples où les considérations politiques ont systématiquement pris le pas sur les exigences de justice, où la fonction juridictionnelle a été trop étroitement subordonnée à des objectifs politiques. Si le mandat d’arrêt international lancé par la Cour pénale internationale contre le Président du Soudan, Omar El Béchir, pour crimes de guerre et crimes contre l’humanité, au Darfour, peut se justifier par le climat de terreur instauré par le régime de Khartoum depuis 2003, il n’absout pas pour autant la Cour, et singulièrement son procureur, d’avoir actionné le droit dans un contexte où interféraient les intérêts stratégiques des États Unis. Du reste l’auteur n’élude pas cet aspect, même s’il le verse sur le compte d’une justice pénale universelle encore en gestation et donc en quête de repères. A propos du Darfour, Sidiki Kaba, et il s’en explique longuement auprès de Bibi, privilégie l’la mise en cause directe ou indirecte de la responsabilité des auteurs des atrocités à 12

grande échelle commises au Darfour, sur les contingences politiques qui ont poussé la Cour à poursuivre Omar El Béchir. Comment ne pas relever, à ce sujet, que c’est le Conseil de sécurité, un euphémisme pour designer les grandes Puissances, membres permanents de l’organe restreint, qui a saisi la Cour, après avoir auparavant dépêché sur le terrain une Commission d’enquête internationale, dont le rapport a sans conteste accéléré le processus qui a abouti à la décision de la Chambre préliminaire de la CPI de lancer un mandat d’arrêt contre Omar El Béchir. L’intérêt de l’ouvrage de Sidiki Kaba est de mettre constamment en perspective certaines ambiguïtés de la justice pénale internationale, les ressorts politiques qui les sous-tendent inévitablement, et le caractère encore inachevé de l’édifice en cours. En évoquant les cas de Charles Taylor, de Saddam Hussein, de Pinochet et de Hissène Habré, Sidiki Kaba relate fort opportunément les calculs politiques voire le cynisme qui ont entouré leurs procès, ou l’absence de procès en ce qui concerne l’ancien dirigeant tchadien. Le lecteur saisit sans mal la trame politique des procédures inachevées ou expéditives (Pinochet, Saddam Hussein et Hissène Habré), des délocalisations sans raison, sinon politique des procès (Charles Taylor). Ce sont sans doute les dérobades étatiques concernant entre autres la saisine des juridictions internes, au titre de la compétence complémentaire, qui alimentent aujourd’hui le plus le climat d’hostilité à l’égard de la Cour pénale internationale, notamment en Afrique. Si les griefs portés contre la Cour restent pour l’essentiel très confus, et portent sur le fait que seuls des Africains sont à ce jour traduits devant la CPI, ou inculpés par elle, il n’en est pas moins vrai que ce qu’on appelle communément la « conscience universelle » semble être particulièrement passive devant d’autres violations massives du droit humanitaire, que ce soit en Tchétchénie ou au Sri Lanka. Le rapport officiel des Nations Unies sur les crimes de guerre commis à Gaza lors de l’agression israélienne à la fin 2008 n’a pour l’instant été suivi d’aucune initiative internationale. 13

Quant à la procédure judiciaire susceptible d’être intentée au titre de la compétence universelle, et dont la Belgique s’était faite le chantre, elle est aujourd’hui, plus qu’hier (lorsque le dictateur Pinochet avait pu échapper aux mailles du filet du juge espagnol Garzon) enlisées dans les sables des seuls rapports de force politique. Qui n’a en tête les plaintes qui se sont multipliées pendant un temps contre des responsables politiques, y compris des Chefs d’Etat, comme George Bush et qui se sont toutes heurtées à la raison d’Etat, ou plutôt à la raison du plus fort ! Les différentes étapes de l’avènement d’une justice universelle, retracées dans l’ouvrage de Sidiki Kaba, montrent le caractère encore imparfait de l’entreprise en construction. L’auteur, pourtant animé d’une foi inébranlable dans les progrès déjà réalisés, pointe du doigt les défaillances du système actuel, en termes entre autres de moyens, notamment financiers, ou d’interférences politiques. L’expérience acquise au cours des six années passées à la présidence de la principale organisation de défense des droits de l’homme, la Fédération Internationale des droits de l’homme (FIDH) confère incontestablement à Sidiki Kaba l’autorité et la légitimité nécessaires pour formuler des suggestions destinées à consolider les fondations dans le domaine des droits civils et politiques, et à les étendre aux droits économiques et sociaux, voire écologiques. Dans ce dernier registre, il ne se prive pas de rappeler que la Charte africaine des droits de l’homme et des peuples de 1981 avait mentionné que le droit à l’environnement est un droit fondamental au même titre que les droits civils et politiques et les droits économiques, sociaux et culturels ». Albert BOURGI

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Deux sentiments m’habitaient au moment où j’ai entrepris ce projet d’ouvrage. Un sentiment de fidélité à la mémoire d’un jeune militant des droits de l’homme qui nous a quittés à la fleur de l’âge, à 33 ans, à qui je voudrais rendre un hommage mérité. Un sentiment d’espoir qui me pousse à croire, vaille que vaille, que nous parviendrons à vaincre le défi de la justice internationale qu’il avait identifié comme l’énorme enjeu de notre société contemporaine. Je vais livrer les étapes clefs de sa vie palpitante de jeune défenseur des droits de l’homme pour le connaître un peu mieux. Homme d’action et de conviction, Bibi s’était engagé, dès l’âge de 16 ans, dans le combat des droits de l’homme. Cheikh et Collé, ses parents, l’ont mis au monde en 1975 à Dakar. Il m’était très proche parce qu’il a partagé son enfance et son adolescence entre Dakar et Thiès où je réside avec sa tante, Khady mon épouse, qui est la sœur cadette de sa mère. J’ai cherché à l’aider dans ses choix d’avenir pour qu’il embrasse la carrière d’avocat et vienne partager avec moi, dans mon cabinet, ce difficile mais exaltant métier qui m’amène, chaque jour, à arpenter les coins et recoins du temple de Thémis. Quoiqu’il ait été, longtemps, fasciné par les effets de manches des avocats au prétoire et la beauté de leur art oratoire, il n’a pas succombé, au charme de la profession d’avocat. Et pourtant, je l’ai amené avec moi, au cours de mes nombreux déplacements professionnels à l’intérieur du Sénégal, assister à plusieurs procès dans différentes juridictions du pays. Il m’a, souvent, avoué qu’il était émerveillé par la théâtralité comique des chaudes empoignades verbales des avocats à la barre et des effets de manches qu’elle produisait sur le public médusé des salles d’audience.

Bibi savait raison garder en toutes circonstances. Comme il aimait les chiffres, il m’a informé qu’il se destinait à la carrière de comptable. Il n’avait pas tort. Il exercera plus tard un métier qu’il a aimé et dans lequel il s’est épanoui. On peut dire de lui qu’il a aimé ce qu’il a choisi et a choisi ce qu’il a aimé. Mais il ne s’est jamais départi de l’idée de justice dont le sentiment se développera en lui durant son intense et courte existence. Il avait, très tôt, découvert que l’injustice était à portée de main. Elle est d’une banale facilité. On l’inflige au quotidien au faible, à la femme, à l’étranger, à l’homosexuel, au handicapé, à l’immigré, à la minorité ….Et ses effets sont si dévastateurs qu’ils peuvent briser une vie, déstructurer une société, provoquer des conflits et affecter la vie d’une communauté. Bibi était un homme résolu et courageux qui savait faire face à l’adversité. Je me souviens de l’accident qui lui était arrivé à l’âge de 10 ans et qui avait failli lui coûter la vie. Comme tous les enfants de son âge, il aimait le football. Son ballon s’était logé sur le toit de l’atelier de menuiserie de son grand père qui contenait des machines. Il s’était hissé sur le toit en fibrociment qui s’est fissuré, sous son poids, il a fait une chute de huit mètres. Son poignet droit a été sectionné au trois quart par une scie tranchante. Transporté d’urgence à l’hôpital Principal de Dakar. Il y restera près de trois mois, et il y subira six opérations chirurgicales. Il s’en sortira avec un handicap. Son poignet s’étant déformé. Dès sa sortie d’hôpital, il a tenu à rejoindre son école. Car il voulait passer, avec ses camarades de classe, son examen d’entrée en sixième pour accéder, avec eux, au lycée. Il fera preuve d’une volonté admirable. A deux mois de l’examen il apprendra à écrire avec la main gauche et accéléra son rythme pour rattraper les cours perdus durant sa longue hospitalisation. Il gagna son pari puisqu’il fut admis à l’examen d’entrée en 6ème au lycée Blaise Diagne de Dakar avec d’excellentes notes.

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Mais il avait beaucoup souffert des railleries et des moqueries de ses camarades de classe qui n’avaient pas hésité à l’exclure de leurs parties de football en raison de son « poignet droit en forme de louche ». C’est en ces moments de rejet et de solitude que son promotionnaire Papis Ndiaye est venu vers lui et avec qui il se lia d’une grande amitié. Bibi n’était ni rancunier ni amer. Il ne s’est point recroquevillé sur lui-même. Bien au contraire. Il a décidé d’aller vers les autres pour partager avec eux leurs peines et leurs joies. Son humanité était chevillée à son corps. Elle le suivait partout. Il m’a fait part de sa volonté de rejoindre l’Organisation nationale des droits de l’homme (ONDH) qui a été la première organisation africaine de défense des droits de l’homme au Sud du Sahara. Elle avait été créée en 1988 par Me Mame Bassine Niang. J’ai, aussitôt, encouragé Bibi dans son choix et je lui ai demandé d’adhérer à l’ONDH Inter-jeunes qui est une structure interne de l’ONDH chargée d’accueillir les jeunes pour les former au militantisme des droits de l’homme. Mame Ibrahima Tounkara était Président de cette structure. Mactar Diallo en était le Secrétaire général. Ils ont accueilli, à bras ouverts, Bibi qui avait 16 ans. C’était en 1991. L’ONDH s’apprêtait à organiser un symposium international en partenariat avec la Fédération internationale des ligues des droits de l’homme (FIDH) à Dakar. Ce symposium avait un triple objectif : - Renforcer la campagne internationale pour l’abolition de l’apartheid que l’ONDH avait lancée en 1990. Elle avait invité à ce symposium Nelson Mandela qui venait d’être libéré de prison. Ce dernier a accepté l’invitation de notre organisation. Celle-ci lui offrait l’occasion de remercier, d’une part, le Président Abdou Diouf, actuel Secrétaire général de l’Organisation internationale de la Francophonie, pour le soutien indéfectible qu’il a toujours manifesté à l’ANC dans son combat historique contre le régime odieux de l’apartheid en Afrique du Sud. En effet, le Président Abdou Diouf s’est 17

beaucoup investi dans ce combat. Il n’a pas hésité, lorsqu’il était Président de l’Organisation de l’Unité africaine, à violer l’espace aérien de l’Afrique du Sud pour marquer la désapprobation de l’Afrique contre l’apartheid. Nelson Mandela s’offrait, d’autre part, l’occasion de féliciter notre organisation qui s’était jointe à d’autres pour dénoncer l’apartheid, cette ségrégation d’Etat, que les Nations Unies ont qualifié de crime contre l’humanité. Il a tenu à nous livrer un message où il insistait sur la nécessité de maintenir la pression sur le gouvernement sud-africain qui était tiraillé entre ses faucons et les forces extrémistes de tous bords qui cherchaient à faire échouer le processus de dialogue entamé avec l’ANC. Ce message est le même que celui qu’il avait livré ailleurs : « Comme le marathon, c’est le dernier kilomètre qui est difficile ». Notre symposium recommandait précisément à l’0rganisation de l’Unité Africaine (OUA), à l’0rganisation des Nations Unies (ONU), aux Etats occidentaux d’accentuer les pressions sur le gouvernement sud-africain jusqu’à la conclusion d’un accord politique avec l’ANC. Nous avons offert à Nelson Mandela « la Colombe d’or » qui est la plus haute distinction de notre organisation. Cet homme, qui dégageait un grand charisme, n’était, à l’époque, ni Prix Nobel ni Président de la République. Il ne sera lauréat du Prix Nobel de la paix qu’en 1993 et Chef de l’Etat de l’Afrique du Sud post-apartheid qu’en 1994 à la suite des premières élections démocratiques organisées dans ce pays. L’homme qui avait reçu son prix à Dakar était le plus vieux prisonnier du monde et nous voulions marquer notre solidarité pour son combat. Bibi, Tounkara et Mactar étaient présents. - Le second objectif de notre symposium était la création d’une organisation panafricaine des droits de l’homme qui serait chargée de jouer un rôle de contre-pouvoir non institutionnel dans les Etats africains qui s’engageaient dans des transitions démocratiques difficiles. Cette organisation devait, avec les militants de ses associations membres, promouvoir les valeurs des droits de l’homme de démocratie, de justice et de paix. Le nom « d’union interafricaine des droits de l’homme » 18

proposé par mon ami Mabassa Fall, secrétaire général de l’ONDH, a été accepté par les participants. Parmi eux, il y avait les représentants des organisations guinéennes (OGDH), mauritanienne, (LMDH), malienne (AMDH), ivoirienne (LIDHO), burkinabé (MBDHP)……. - Le troisième objectif visait à concrétiser avec la FIDH son internationalisation. Celle-ci avait décidé d’accompagner ses nouvelles ligues africaines dans leur combat pour l’enracinement de la culture des droits de l’homme et de la démocratie. Le Président de la FIDH, Daniel Jacoby, était accompagné de son prédécesseur Daniel Meyer. Ils ont, tous les deux, obtenu la Colombe d’or, pour leurs efforts dans la promotion des droits de l’homme et le renforcement des liens entre les Ligues du nord et celles du Sud. Mon ami, Antoine Bernard, Directeur exécutif de la FIDH a participé activement aux travaux du symposium ainsi que Danielle Mitterrand présidente de la Fondation France Liberté et Christine Dessouches qui représentait l’Agence de coopération technique (ACCT). La réussite de ce symposium sur le plan organisationnel et scientifique a amené la FIDH à confier, plus tard, son premier Congrès organisé hors du continent européen. Après le Congrès de Madrid de 1995 qui a consacré l’élection de mon ami Patrick Baudouin à la présidence de la FIDH, le bureau international de la FIDH a désigné Dakar pour abriter le 33ème Congrès de l’organisation. Bibi, Mactar, Tounkara… et autres ont joué à côté de Mabassa Fall, coordonnateur général du congrès, un rôle important dans l’organisation matérielle de ce symposium. Bibi avait été affecté aux tâches ayant trait à la logistique, à l’accueil des participants, à leur hébergement…bref à leur confort. Il s’en est acquitté avec dévouement et gentillesse selon le témoignage concordant de plusieurs congressistes. Avant ce Congrès mémorable de la FIDH à Dakar, j’avais été élu président de l’ONDH en juillet 1995. J’avais décidé de faire de l’ONDH inter -jeunes le fer de lance de notre organisation. 19

Tounkara, Mactar et Bibi et leurs camarades seront associés à l’ensemble des activités de notre programme triennal d’actions. Ils ont activement participé, au sein de l’ONDH, à la campagne nationale que nous avions lancée pour la création de la Cour Pénale Internationale et au forum de la société civile que nous avions tenu en marge de la réunion régionale africaine que le Président Abdou Diouf avait organisée, en 1998, à Dakar, avec la présence remarquée de Mme Emma Bonino, député italienne, qui dirigeait l’ONG « no peace without justice ». A cette occasion, le Président Abdou Diouf avait lancé un appel afin que l’Afrique s’unisse afin de lutter contre l’impunité et pour participer massivement à la conférence diplomatique de Rome. Le continent était, en 1998, ravagé par des conflits meurtriers. Les guerres civiles du Libéria, de la Sierra Leone, de la Somalie, du Congo Brazzaville occasionnaient des violations massives des droits de l’homme. Le génocide rwandais qui a été perpétré quatre ans plus tôt (1994) produisait ses effets désastreux sur l’ensemble de la région des Grands Lacs dont la déstabilisation était en cours. Notre campagne pour la Cour Pénale Internationale a atteint ses objectifs. Puisque la Conférence Diplomatique de Rome a enregistré une forte participation des Etats africain dont la quasi-totalité a signé le Statut de Rome. Après la création de la Cour Pénale Internationale, le 17 juillet 1998 à Rome, les militants de l’ONDH s’activèrent dans une nouvelle campagne pour la ratification du Statut de Rome afin qu’il entre en vigueur le plus tôt possible. A cette occasion, ils rencontrèrent les parlementaires, les partis politiques, les syndicalistes et les membres de la société civile sénégalaise pour les rallier à leur combat. La rencontre avec le Président Abdou Diouf a été rendue possible grâce à Yann Aguilla, son conseiller juridique, qui est actuellement magistrat au Conseil d’Etat à Paris. Abdou Diouf a saisi en 1999 le Parlement qui, au cours d’une session 20

extraordinaire, a adopté deux importantes lois portant sur la ratification du Statut de Rome et la criminalisation de l’excision au Sénégal. Par ce vote historique du Parlement, le Sénégal devenait, ainsi, le premier Etat au monde à avoir ratifié le Statut de Rome. Ne boudons pas notre plaisir. Ce fut une belle victoire. Il ne fallait pas s’arrêter en si bon chemin. Il fallait continuer notre action en faveur la Cour Pénale Internationale. Dans le cadre d’un programme de formation des formateurs de l’ONDH, Bibi et Tounkara ont été désignés pour effectuer à New York un stage de formation auprès de la Coalition Mondiale pour la Cour Pénale Internationale qui venait d’être créée à l’initiative de près de deux mille ONG de la société civile mondiale. La FIDH, membre fondateur de cette structure, siégeait au comité de pilotage. Les deux défenseurs, Bibi et Tounkara, ont appris, à côté d’autres militants venus d’ailleurs, les stratégies d’organisation de campagnes de ratification du Statut de Rome par les Etats et de mise en œuvre par ces derniers des lois d’adaptation avec les législations nationales. Bibi m’a avoué que sa visite à New York l’avait beaucoup marqué. Il m’a dit avoir éprouvé une grande émotion en visitant la salle du Conseil de Sécurité où les cinq grandes Puissances de la planète (Etats-Unis, Chine, France, Russie, Grande Bretagne) décident des grandes questions internationales qui concernent la sécurité et la paix du monde. Il était revenu au Sénégal, décidé à donner le meilleur de luimême pour traduire sur le terrain les enseignements dont il avait bénéficié à New York. Il participera avec ses amis au vaste programme d’éducation populaire dénommé « les droits de l’homme à la Case » que j’avais lancé en tant que président de l’ONDH. Ce programme visait à vulgariser les droits de l’homme dans les six langues nationales du Sénégal pour une appropriation judicieuse par les populations du message de la Déclaration Universelle des droits de l’homme de 1948.

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Nous avions organisé, à cet effet, une « Caravane des droits de l’homme » qui a sillonné plusieurs régions du pays où nous avions implanté des ligues régionales comme ce fut le cas à Ziguinchor, Kaolack, Diourbel, Fatick, St Louis, Kolda. L’installation, en 1996, de la Ligue de Thiès qui avait porté à sa tête, mon ami, le Docteur Bamba Diop fut un grand succès tant par l’organisation que par la participation des habitants de la ville. Bibi, Mactar et Tounkara aimaient déclamer ce poème du pasteur allemand Martin Nemoller dans leurs interventions liminaires devant leur auditoire : « En Allemagne, ils sont venus pour les Communistes. Et je n’ai rien dit car je n’étais pas communiste. Puis ils sont venus pour les juifs, Et je n’ai rien dit car je n’étais pas juif. Puis ils sont venus pour les syndicalistes, Et je n’ai rien dit car je n’étais par syndicaliste. Puis ils sont venus pour les catholiques, Et je n’ai rien dit car je n’étais pas catholique Puis ils sont venus pour les protestants Et je n’ai rien dit car je n’étais pas protestant. Alors ils sont venus pour moi, Et à ce point là, il ne restait plus personne pour parler de moi » Que faut-il retenir de cette poésie militante ? Qu’il est important pour chacun de s’engager dans le combat des droits de l’homme car défendre les droits de l’homme, c’est certes défendre les autres, mais c’est aussi se défendre soi-même. On doit les défendre par devoir et par solidarité. Mais aussi par intérêt. Notre indifférence peut se retourner contre nous. Notre égoïsme peut nous être fatal. Notre silence peut nous précipiter dans l’abîme. Nous devons donc tous nous dresser ensemble 22

pour combattre l’injustice et l’arbitraire. C’est ce message que Bibi et ses amis livraient partout où ils animaient des conférences. Ce programme a eu un large écho au sein des populations. Il a contribué à l’éveil des consciences civiques et à la création de plusieurs associations. L’espace public a été investi par de nouveaux acteurs qui n’ont pas tardé à jouer leur rôle de contrepouvoir face à l’arbitraire du pouvoir. Bibi va quitter le Sénégal en 1999. Mame Ibrahima Tounkara deviendra fonctionnaire international au Comité International de la Croix Rouge (CICR) où il développe ses convictions militantes avec discrétion et efficacité. Mactar Diallo sera un brillant magistrat. Chargé de mission de la FIDH, il effectuera des missions d’enquête pour cette organisation. L’une des plus intéressantes est celle qu’il a effectuée à l’Est de la RDC, où il a pu recueillir plusieurs témoignages de victimes qui serviront aux représentants de celles-ci devant la CPI. Quant à Bibi, c’est avec une riche expérience de militant des droits de l’homme de terrain, de formateur, d’éducateur, de lobbyiste, d’enquêteur qu’il va s’envoler pour la France pour poursuivre ses études supérieures. Il rejoindra très tôt la FIDH, à la demande de Antoine Bernard, qui va lui faire intégrer l’équipe dynamique des hommes et des femmes engagés qui servent, avec beaucoup de compétence et de dévouement, cette grande organisation. Il y trouvera sa place au milieu de collègues qui lui témoigneront amitié et affection. C’est au siège de la FIDH que je vais présider, de 2001 à 2007, grâce à la confiance unanime et réitérée des membres de ses ligues, que Bibi viendra me trouver pour m’annoncer qu’il ‘’ était amoureux. Elle était normande et il voulait l’épouser’’ Quand vas-tu me la présenter lui ai-je répondu ? Il m’a dit « très bientôt ». Ce fut chose faite et le projet de mariage prit corps le 2 février 2003. Il se maria avec Virginie, une charmante jeune femme qui lui voua un grand amour. Ils ont eu trois enfants : Cheikh23

Moreau, Sidiki-Demba et Amina Bibi Aïda qui est née à Dakar 5 mois après le décès de son père qu’elle ne connaîtra jamais si ce n’est par les photos. Bibi m’a fait le grand plaisir de donner mon prénom à son deuxième fils. Au sein de la FIDH, Bibi mènera plusieurs activités et missions dans de nombreux pays. A Quito (Equateur) en 2004 et à Lisbonne (Portugal) en 2007 où il a participé aux deux derniers congrès en y accomplissant, ironie du sort, les tâches qu’il avait effectuées sept ans plus tôt lors du 33ème Congrès de la FIDH à Dakar. Il s’est rendu, dans la perspective du procès de Jean- Pierre Bemba Gombo à La Haye, à Bangui, avec Marceau, Delou, Karine …pour organiser la défense des victimes des milices de Jean-Pierre Bemba Gombo accusées de crimes sexuels et crimes contre l’humanité lors de la tentative de coup d’Etat de 2002-2003 du général Bozizé. L’année dernière en 2008, il a accompli avec moi deux missions successives au Sénégal dans le cadre de l’affaire Hissène Habré. La première audience a eu lieu le 7 janvier 2008. Ces missions nous ont permis de rencontrer les ambassadeurs de l’Union Européenne et les autorités sénégalaises (le ministre de la Justice et ses collaborateurs) dans le but de lever les obstacles à la tenue du procès de Habré. La seconde mission a eu lieu du 22 au 28 novembre 2008, à l’occasion de la Réunion Internationale Organisée par le Comité International pour un procès juste et équitable de Hissène Habré avec la participation de Florent, Clémence, Reed Brody, Jacqueline, Clément, Dobian, Alioune, Souleymane Niang, Assane Dioma. Une seconde plainte avait été déposée par les victimes auprès du procureur de la République. Elles voulaient contraindre ce dernier à donner une suite à leur première plainte qui n’avait toujours pas été traitée. La dernière mission de Bibi que je retiendrai est celle effectuée à La Haye avec Antoine, Karine, Delphine,… pour assister à l’ouverture du procès de Jean -Pierre Bemba Gombo. Il avait été marqué par ce procès.

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Il est revenu à Paris complètement transfiguré. Il m’a rendu compte de cette audience historique avec beaucoup d’enthousiasme. Il était convaincu que la voie de la justice était ouverte pour les innombrables victimes centrafricaines qu’il avait rencontrées au cours de sa mission en Centrafrique. C’était le mardi 13 janvier 2008. Nous avions décidé de prolonger notre discussion en allant dîner avec mon frère Aliou venu me rendre visite. Et c’est à l’Européen, brasserie en face de la gare de Lyon, que Bibi va me livrer sa foi dans la justice et dans sa double fonction préventive et dissuasive contre la répétition des crimes. Ce fut notre dernier entretien. En effet, Bibi nous quittera le lendemain soir. La nouvelle de sa disparition brutale qui m’a été rapportée à l’aube du jeudi 15 janvier 2009 par mon frère Aliou, m’a profondément bouleversé. Virginie, l’épouse de Bibi, me l’a confirmé aussitôt en m’annonçant avec gravité et dignité par téléphone que « Bibi était parti ». En effet, dans la nuit du mercredi 14 janvier, Bibi a été victime d’un violent accident de circulation. Transporté par un ami qui roulait à folle allure, la voiture s’est emballée et a été réduite en un tas de ferraille après plusieurs tonneaux. Le corps, sans vie de Bibi en sera extrait, quelques heures plus tard, par des gendarmes qui ont constaté son décès et porté secours au conducteur du véhicule qu’ils ont évacué à l’hôpital où il a bénéficié de soins intensifs qui lui ont permis de survivre à ses blessures. J’ai transmis la terrible nouvelle à Antoine Bernard et à Souhayr Belhassen, Présidente de la Fédération Internationale des Ligues des Droits de l’Homme (FIDH) à Paris. Bibi travaillait dans cette organisation, depuis près d’une dizaine d’années, comme comptable puis contrôleur de gestion. Ses collègues, dévastés par la brutalité de la nouvelle, ont été longtemps partagés entre un sentiment d’incrédulité et un sentiment de grande émotion.

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Des témoignages d’affection affluèrent de partout vers le blog que Nico, le webmester de la FIDH avait créé pour l’occasion. J’en ai retenu un qui résume le sentiment général de la grande majorité des collègues, amis et parents qui ont voulu témoigner de la générosité, de la disponibilité et de la gentillesse de Bibi. Ce dernier n’était pas sans défaut. Loin s’en faut. Si tel n’était pas le cas, il ne serait pas un homme complet. Mais, ils avaient tous en mémoire le bonheur qu’il éprouvait à apporter son assistance morale à tous les défenseurs désespérés qui s’adressaient à la FIDH pour obtenir une aide. Tous se rappelaient aussi sa finesse et son urbanité. Il était un collègue mais aussi l’ami de nombreuses personnes à qui il manquera. Le témoignage auquel je faisais allusion plus haut est celui de Philippe Vallet notre trésorier. Il est le chef d’une équipe dynamique constituée de Corinne, Samia et Bibi qui nous a, toujours, livré avec une constante régularité le rapport financier de notre organisation avant la tenue de chaque réunion du Bureau International qui se tient trois fois l’an. Et à chaque Congrès qui a lieu une fois tous les trois ans dans la capitale d’un pays symbolique d’une région affectée par la violation des droits de l’homme, ils se sont acquittés de leur tâche avec la même compétence et la même rigueur. Philippe Vallet va livrer son hommage, le 17 janvier 2009, à celui qu’il porta pendant de nombreuses années sous son aile protectrice en empruntant à W.H Auden son poème « Arrêter les pendules » qui donne l’impression d’avoir été écrit par son auteur pour Bibi : « Il était mon ami, mon fils, mon frère ». « Je croyais que l’amitié ne finirait jamais, j’avais tort.. ». Mais ce légitime sentiment de désespoir ne doit pas nous faire oublier que la vie triomphe toujours de la mort. Beaucoup de bonnes choses adviendront et continueront d’égayer notre vie, comme beaucoup de malheurs continueront de nous frapper de plein fouet au cœur pour nous rappeler la fragilité de notre existence.

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Ainsi fut le destin de Bibi. Car André Malraux, écrivain français, disait que « c’est la mort qui transforme la vie en destin ». Sa mort prématurée a fait de sa courte et intense vie une symphonie inachevée. Mais c’était une vie débordante d’énergie. Bibi courait sans s’arrêter, comme s’il savait que le temps lui était compté. Comme le poète Ronsard, il aimait « cueillir les roses de la vie » dans l’instant (Carpe diem). Il profitait, avec beaucoup d’intensité, de tous les moments qui s’offraient à lui. Il aimait fredonner des airs, car c’était un mélomane. Il aimait le langage universel de la musique qui rapproche les êtres humains au-delà de leur diversité culturelle. Il a aimé la musique de Myriam Makeba, cette célèbre chanteuse sud africaine dont la voix et les chansons ont été un puissant détonateur dans la lutte contre l’odieux système de l’apartheid. La voix suave de Youssou Ndour l’a toujours transporté. Il aimait son morceau fétiche « taaw » qui signifie aîné en Wolof. Comme si cette chanson lui était dédiée. Le « taaw » a une responsabilité morale vis-à-vis de ses père et mère et de ses frères et sœurs. Il doit les assister lorsqu’ils sont dans une situation de détresse matérielle et morale. Bibi était également un citoyen du monde. Il se définissait comme tel, car il était porteur d’identités multiples. Ces identités entremêlées n’ont pas, toujours, vécu en harmonie avec lui. Elles se sont parfois affrontées dans leurs différences. Il était noir et musulman. Sa femme blanche et catholique. Ses enfants sont métis. Mais il a toujours su s’arracher de cette dichotomie culturelle pour construire l’unité de sa famille dans l’amour et l’ouverture aux autres. Il avait engagé, de son vivant, avec moi, de longues discussions sur la justice internationale qui était d’après lui, une question essentielle de notre société contemporaine. Sa voix continue de me parler et d’exiger des réponses sur le mal de notre monde. C’est cette voix grave mais audible qui m’invite à débattre avec lui et sans concession sur toutes les questions relatives à la justice internationale, à ses espoirs, ses défis, ses incertitudes, ses limites et ses enjeux.

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Sa curiosité, sans bornes, nous conduira à pousser nos réflexions aussi loin que possible. Rien d’étonnant à tout cela. Il m’avait confié qu’il était un adepte de la pensée de Henry Bergson qui énonçait qu’il fallait toujours « penser en homme d’action et agir en homme de pensée ». Bibi marchait en pensant à haute voix. Il est mort avec une énorme capacité d’indignation et un rejet de l’injustice, après avoir assisté à La Haye, au début du procès de Jean Pierre Bemba qui répondait, devant la Cour Pénale Internationale, des crimes horribles que ses milices avaient commis sur des victimes en Centrafrique. Il nous a quittés la rage au cœur, à cause du comportement bestial de ces prédateurs sexuels qui ont perpétré des viols collectifs sur de nombreuses femmes centrafricaines sans défense. Au demeurant Bibi aura été un bon défenseur des droits de l’Homme. Mais, il faut reconnaître que son activité militante n’a mis en danger ni sa liberté ni sa vie. Il n’a pas été non plus la victime de la répression arbitraire d’un pouvoir. Il n’a été ni arrêté, ni torturé, ni embastillé comme c’est, hélas, le sort tragique de milliers de défenseurs des droits de l’Homme à travers le monde. Mais il aura consacré, avec rigueur et foi, dix sept années de sa brève existence de trente trois ans, à se battre inlassablement pour un monde meilleur. Il aura vécu en fusion avec ses convictions. Et il est mort debout avec elles. Sans avoir jamais renoncé à sa capacité d’indignation face à l’injustice et la tyrannie. Il mérite, me semble-t-il, d’être cité parmi ceux que le juge Eva Joly désigne comme des « héros ordinaires ».

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La justice des justices pénales internationales satisfait-elle l’exigence de justice des justiciables du monde ? Ces justices favorisent-elles la construction de la paix malgré les rapports de puissance ? Nous acheminent-elles vers la concrétisation de cette utopie de justice universelle ? Ce sont les questions fondamentales qui seront au cœur de mes débats avec Bibi tout au long de cet ouvrage. Dans un souci de clarification conceptuelle, il importe de signaler d’emblée, que le sens du mot justice que nous emploierons, souvent, variera selon le contexte. Il désignera tantôt le droit, les cours et tribunaux, tantôt l’institution judiciaire ou le résultat judiciaire (jugements et arrêts), la quête de justice des victimes et tantôt l’esprit de justice partagé par tous les êtres humains. Il importe aussi de préciser que nous n’avons pas l’ambition de traiter de manière académique la justice internationale dans son ensemble. Loin s’en faut. Les débats que j’entreprendrai avec Bibi dans cet ouvrage, porteront essentiellement sur les principales formes de justice pénale internationale, leurs avancées, leurs limites, leurs défis, les obstacles politiques et diplomatiques qu’elles affrontent et les espoirs qu’elles suscitent. C’est à travers le destin judiciaire très médiatisé de six chefs d’Etat qui ont été confrontés à cette justice pénale internationale que nous allons tenter de nous y exercer. Ils appartiennent aux quatre régions du monde : l’Afrique, l’Europe, l’Amérique latine, et le Moyen -Orient. Ils ont en commun d’être accusés d’avoir exercé, dans leur pays respectif, des dictatures sanglantes, perpétré des crimes