Du politique dans les organisations

Publié par

Issus de recherches empiriques, les textes rassemblés ici rappellent que toute "technique de gestion" est une construction socio-historique dont la nécessité n'a rien d'absolu. L'intérêt est de montrer que les choix de gestion et les instruments développés pour les déployer dans l'entreprise ont leur source dans des jeux sociaux dont l'essence fondamentale est d'ordre politique. La déconstruction des dispositifs de gestion révèle ainsi les soubassements politiques dans lesquels tout acte de gestion se trouve engagé, loin des visées optimatrices que leur prête le discours managérial.
Publié le : mardi 1 juillet 2003
Lecture(s) : 66
EAN13 : 9782296328587
Nombre de pages : 280
Voir plus Voir moins
Cette publication est uniquement disponible à l'achat

Du politique dans les organisations
Sociologies des dispositifs de gestion

Série Sociologie de la gestion coordonnée par Valérie Boussard et Salvatore Maugeri

Cette série vise à héberger les textes de chercheurs, jeunes

ou confirmés, qui se sont donné les pratiques de gestion et
de management comme objet. Enquêtes de terrain et réflexions distanciées sur les nouvelles méthodes de gestion et management trouveront ici un support de publication qui permettra à un public élargi d'accéder à des textes qui demeurent trop souvent au stade de rapports de recherche confinés à des cercles étroits de spécialistes.

Sous la direction de
Valérie BOUSSARD et Salvatore MAUGERI

Du politique dans les organisations
Sociologies des dispositifs de gestion

A vec une préface de Pierre Tripier

L'Harmattan 5-7, rue de l'École-Polytechnique 75005 Paris

FRANCE

L'Harmattan Hongrie Hargita u. 3 1026 Budapest HONGRIE

L'Harmattan Italia Via Bava, 37 10214 Torino

ITALIE

@L'Hannatlan,2003 ISBN: 2-7475-4798-1

REMERCIEMENTS
Cet ouvrage n'aurait pas vu le jour sans les journées d'étude organisées les 4 et 5 novembre 2001 par le laboratoire « Printemps» de l'Université de VersaillesSt-Quentin-en- Yvelines. À cet égard, il convient de remercier l'ensemble des participants et des intervenants de ces journées dont les analyses et réflexions, bien qu'elles n'aient pu toutes trouver une place dans ces pages, n'en ont pas été moins précieuses pour l'avancement de notre recherche. Il faut remercier également les membres de l'atelier « dispositif» du laboratoire Printemps, responsables de l'organisation et de l'animation des journées d'étude, en particulier Marie Buscatto, Muriel Charliet-Kerbiguet, Jean-Louis Matrod, Delphine Mercier, Djaouida Sehili, Hélène Stevens.

SOMMAIRE
Préface La sociologie des dispositifs de gestion: une sociologie du travail?
par Pierre TRIPIER, professeur émérite. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .. Il

Introduction par Valérie BOUSSARDet Salvatore MAUGERI. . . . . . . . . . . . . . . .. . . . . . . . .. 25

PREMIERE

PARTIE

DISPOSITIFS

DE GESTION:

LES RESSORTS

CONTRADICTOIRES

DE LA DISCIPLINARISATION Chapi tre 1 Stratégies de direction
par Frederik MISPELBLOM

et dispositifs
BEYER.

de management

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .. 65

Chapitre 2 Entre personnalisation et gestion standardisée: les paradoxes des centres d'appels par Matthieu AMIECH
Chapi tre 3 Une lecture pessimiste du processus de rationalisation. L'exemple des dispositifs de gestion logistique
par Salvatore MAUGERI... ... ... .. . ... ... ... . .. ... ... ... .. . . .. ... . . . . .. . .. . ..

89

105

Chapitre 4 De la contrainte d'obéissance à la contrainte d'autonomie: l'exemple des groupwares par Sylvie CRAIPEAU

133

DEUXIEME

PARTIE

DISPOSITIFS

DE GESTION: TRAJECTOIRE

VISEE RATIONALISATRICE, POLITIQUE?

Chapitre 5 Les dispositifs de gestion au fil du temps. Une succession d'outils contradictoires par Frédéric de CONINCK Chapitre 6 Dispositifs de gestion par Valérie BOUSSARD Chapitre 7 Cohérence et incohérence
par Thomas REVERDY...

159

et simulacres

de contrôle 173

dans la gestion de l'eau
. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . ... . . . . . .. .. 193

Chapitre 8 La construction des dispositifs de gestion: une analyse par le concept de « traduction»
par Ewan OIR Y

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . ...

215

TROISIEME

PARTIE

LES DISPOSITIFS

HORS DE L'ENTREPRISE

Chapitre 9 Pourquoi parler de « dispositifs» ? Le cas d'un centre d'accueil de personnes
par J eanMarc WELLER.

séropositives

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .. 249

Chapitre 10 Quand les chômeurs vieillissent. Dispositifs de gestion des chômeurs et catégorisations sociales
par Didier DEMAZIERE. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .. . . .. 263

8

PREFACE
par PIERRE TRIPIER
Professeur Émérite, université de Versailles-Saint-Quentin-enYvelines

PREFACE LA SOCIOLOGIE DES DISPOSITIFS DE GESTION: UNE SOCIOLOGIE DU TRA VAIL?
Pierre TRIPIER Professeur Émérite Laboratoire Printemps

Puisqu'il est difficile de vraiment réfléchir sans s'« asseoir sur l'épaule de géants », cette préface est inspirée par la phrase de Guillaume d'Occam: « Celui qui croit que tout se produit dans les choses de la même manière que dans les noms et inversement tombe facilement dans les paralogismes» 1 ; elle est inspirée aussi par le sentiment que beaucoup de chronologies rétrospectives, notamment celles qui sont fabriquées par des non-historiens, tombent facilement dans les défauts des philosophies réalistes: comme les mots utilisés d'une période à une autre sont les mêmes, les auteurs de ces histoires imaginent les réalités qu'ils étudient à des périodes différentes, comparables. Mais elles peuvent avoir changé de morphologie et de physiologie: l'usage du même mot conduit alors au paralogisme. Prenons par exemple le mot travail dans l'acception utilisée par ce qu'il est convenu d'appeler la «sociologie du travail », sociologie qui s'est développée en France après la seconde guerre mondiale, sous la double influence d'un maître aussi prépondérant que curieux des mutations de la société, Georges Friedmann, et de l'expansion du système universitaire dans tous les pays alors développés.
1 Guillaume d'Occam, Expositio super libros elenchorum, I c, lop. III, p. 8, cité in Biard J. (1997), Guillaume d'Occam, logique et philosophie, Paris, PUF, ColI. Philosophies, p. 9.

Il

Préface
Comment, étudiant le travail, expliquer les dynamiques dont est saisie la société? Telle semble la question qui anime l'auteur du Travail en Miettes. Il publie une réponse à cette question dans ce qui va- être pour plusieurs années le mode de transmission de cette sous-discipline en France et en Amérique Latine: le Traité de Sociologie du travail, édité par Friedmann et Naville. Cette réponse pourrait être résumée dans la définition suivante de Touraine et Mottez: "Le travail mécanisé, le niveau et la forme des salaires, les méthodes de gestion et d'organisation des entreprises, définissent une situation de travail et permettent d'analyser les attitudes et l'action
ouvrières ,,1.

En somme, pour ces auteurs, il est possible de tenir un discours symétrique et dépassionné sur la condition ouvrière, car en étudiant la situation de travail, on peut porter un jugement sur:

.
.

les conditions physiques et psychiques de l'action de l'ouvrier devant la machine, autrement dit sur ses conditions de travail: les dangers ou risques (physiques, sanitaires, moraux) auxquels il s'expose, les routines qu'il peut mettre en place, les événements qui peuvent enrichir son expérience; l'équité régissant le fait d'accepter ces conditions de travail et la balance entre l'énergie dépensée, la peine corporelle ou intellectuelle subie et leur contrepartie en salaire; les systèmes de commandement auxquels l'ouvrier a affaire: la façon dont il reçoit des consignes, la manière par laquelle on exerce un contrôle sur lui, dont on fixe ses objectifs et évalue ses résultats, les degrés de liberté qu'on lui laisse, la confiance qu'on lui fait.

.

Ces trois points donnèrent des clés d'interprétation des attitudes et action ouvrières, dans une situation marquée alors par une forte sécularisation religieuse, un exode rural important, la constitution de deux ligues antagonistes au plan mondial et l'existence de partis « ouvriers» et de syndicats se rattachant de façon plus ou moins étroite à chacune d'entre elles. Mais qu'en est-il aujourd'hui? Peut-on tenir la même définition? Il faudrait faire ici un peu de sociologie de la sociologie du travail : Touraine, qui avait été quelque temps ouvrier mineur et a ensuite étudié « L'évolution du travail ouvrier aux usines Renault », n'ignorait pas qu'un élément important affectait les relations entre ouvriers qualifiés et entreprise: le caractère brutalement autoritaire et arbitraire des relations entre agents de
1

Touraine A. & B. Mottez (1962), « Classe ouvrière et société globale », in
Friedmann G. & Naville P., Traité de Sociologie du Travail, Paris, A. Colin, p. 235.

12

Préface
maîtrise et ouvriers. Ce caractère sera négligé par les chercheurs qui aborderont l'entreprise à la fin des années soixante, quand ce mode de commandement aura largement disparu. Ils recompos~ront sur le mode du conte de fée les rapports entre ouvriers qualifiés et entreprise en interprétant la période de l'entre-deux-guerres et de la reconstruction comme celle de l'existence d'un pouvoir ouvrier confronté - affronté - à une direction prédatrice. Pour ne pas avoir besoin, par commisération, de citer des auteurs français, renvoyons le lecteur à un auteur américain, Braverman, qui se tailla, au milieu des années soixante-dix, un beau succès de librairie à partir de ce genre de mythologie!. Ce qu'on vivait dans les entreprises, au milieu des années cinquante et début des années soixante, correspond en réalité à la disparition des ouvriers qualifiés des ateliers de production et à leur transfert vers la fabrication de prototypes ou la maintenance des installations. Cette période est celle que Touraine a appelée la «phase B de l'industrialisation », quand l'enchaînement des travaux d'une machine à l'autre et la rationalisation du traitement des salaires ouvriers, par la mise en place de ce que Aglietta, Boyer et quelques autres ont appelé les mécanismes «fordistes» de régulation2, rendent inutiles les rapports hiérarchiques brutaux. À la fin de la décennie, quand les chercheurs, auteurs de « contes de fée», entrent dans les usines, ils recueillent des témoignages sur le « bon vieux temps» et, dans un mouvement de parfait anachronisme, projettent sur lé passé la situation ouvrière qu'ils ont sous leurs yeux. Ils exportent sur la scène académique, en toute bonne foi et sans la critiquer, la nostalgie que les vieux ouvriers ont de leur jeunesse. Certains intellectuels retrouvent alors, sans le savoir, des accents proudhoniens pour expliquer les injustices du capitalisme: la mauvaise volonté de ce système à reconnaître la créativité ouvrière et payer à son juste prix la contribution des travailleurs à l'enrichissement de toute la société. À l'époque, c'est le système de classification des statuts et qualifications qui fonde la répartition des ressources entre salariés. Il sera donc l'objet de disputes et controverses, alors même que nous sommes déjà à la veille d'une mutation, car le travail, tel qu'il est alors étudié, va changer de nature, avec

1 Braverman H. (1976), Travail et capitalisme monopoliste. La dégradation du travail au XX' Siècle, Trad. F., Paris, Maspero. 2 Boyer R. (1986), La théorie de la régulation: une analyse critique, Paris, La Découverte.

13

Préface
ce que certains appellent le post-fordismel. renouveler dans ce genre de sociologie. Et, ici, les choses vont se

Le travail: quatre concurrentes du terme

acceptions

complémentaires

et

Que le lecteur nous permette de faire ici un petit détour sémantique, car le moment nous semble venu de poser la question d'Occam: dans cette vision magnifiée du passé, dans ce retour inattendu à Proudhon, comment comprendre ce qui se joue sans aller au tréfonds de la signification de ce que ces sociologues appellent travail? La réponse apparaît rétrospectivement claire: dès le début des années quatre-vingt et peut-être jmême avant, les sociologues n'ont pas la même définition implicite de ce terme. Ils croient qu'ils débattent du même objet et en fait, non. Et ce malentendu subsiste très probablement jusqu'à aujourd'hui. En effet, il nous semble que l'on peut distinguer quatre définitions sousjacentes, quatre « paradigmes », au sens de Kuhn, du travail.

.

Travail-tourment

La première, celle des Grecs, des Romains et des premiers chrétiens forge le mot tripalium, instrument de torture formé de trois~pieds, évoquant la souffrance et le tourment provoqué par l'acte de travailler. On sait que, pour faire échapper les moines à ce tourment, Saint Bernard décrète qu'ils ne sont pas hommes mais intermédiaires entre les hommes et les anges.

.

Travail- vocation

Luther, que cette distinction révoltez, estimant que ce privilège conduit à la paresse, conclura qu'il faut fermer les couvents, et revenir à l'épître de Saint Paul aux Théssaloniciens : « Que celui qui ne travaille pas, qu'il ne mange pas ». Comme l'a montré M. Weber dans le trop fameux Ethique protestante et esprit du capitalisme, mais probablement de façon beaucoup plus nette dans « Les Sectes protestantes et l'esprit du Capitalisme» et dans ses

1 Durand C. et alii (1985), Le Travail et sa sociologie, essais critiques, Paris, L'Harmattan, coll. Logiques Sociales. 2 Luther (1999), « Jugement sur les vœux monastiques », in Œuvres, Paris, Gallimard, coll. La Pléiade, pp. 902-905.

14

Préface
enquêtes sur la grande industrie 1, la Réforme installe alors un nouveau concept de travail: celui du chemin vocationnel que chacun doit suivre au mieux, mais, en même temps, l'économie du temps devient un devoir moral. Les sociologues du travail français s'empareront de cette nouvelle façon de concevoir le travail comme vocation d'une vie. Alertés par un article de J. M. Chapoulie, ils découvriront au début des années quatre-vingt les travaux de Hughes et ses disciples de la « Seconde École de Chicago ». Cette approche coïncidait avec l'utilisation de plus en plus raffinée des histoires de vie professionnelle sous l'impulsion d'un rapport de recherche jamais publié en livre mais très photocopié sur le sort des boulangers artisanaux2. Cette démarche s'inspirait aussi de l'Ecole de Chicago, mais la première, celle de Thomas et Park. Comme on le sait, les trois auteurs cités (Thomas, Park et Hughes) étaient fils de pasteur et il y avait un continuum entre les convictions de leurs pères et leur façon d'interroger les processus co llectifs3. Les sociologues qui s'inspirèrent de cette tradition, que l'on pourrait attribuer au duo Thomas-Hughes, retrouvèrent le parcours initiatique de la guilde germanique et du chemin vocationnel. Il leur apparut que l'important était moins le travail effectué aujourd'hui et maintenant que le système qui charpente l'ensemble des travaux rémunérés dans le cours d'une vie: la carrière suivie et la coïncidence entre cette carrière et la vocation que chacun ressent.

.

Travail-dépense d'énergie

Après Luther et les théologiens réformateurs, une troisième définition du travail est née à la fin du XVIIIe siècle et va rencontrer, au début du siècle suivant, les définitions physiques de force, d'énergie, d'équivalence de l'énergie et de travail. C'est celle qu'utilise le Chevalier de Jaucours dans la
1 Weber M. (1905/1964), L'Ethique Protestante et l'esprit du capitalisme, Trad. F., Paris, Plon; ibid. (1908/1988), « Introduction méthodologique aux enquêtes de la « verein für sozialpolitik sur la sélection et l'adaptation des ouvriers des grandes fabriques », version espagnole: Sociologia dei trabajo industrial, Madrid, éd. Trotta; ibid. (1920/ 1964), Les Sectes protestantes et l'esprit du capitalisme, Trad. F., Paris, Plon.

2

ChapoulieJ. M. (1973), « Sur l'analyse sociologiquedes groupes professionnels»,
Revue Française de Sociologie n° 14, I ; le rapport était de D. Bertaux pour le Commissariat au Plan (1976), cf Bertaux Wiame I. (1982), « L'installation dans la boulangerie artisanale », Sociologie du Travail, I, et Bertaux D. (1997), Les Récits de vie, Paris, Nathan Université, collection 128.

3

Vidich A.H. & S. M. Lyman (1985), American Sociology, worldly rejections of
Religion and their Directions, New Haven, Yale U. P.

15

Préface
grande encyclopédie de d'Alembert, Diderot et Condorcet: « Occupation journalière à laquelle l'homme est condamné par son besoin et à laquelle il doit en même temps sa santé, sa subsistance, sa sérénité, son bon sens et sa vertu peut-être ». Ici, le mot travail, lié à la dépense d'énergie, ouvre au sens physique du terme, qu'il acquerra au XIXe siècle après quelques hésitations de vocabulaire: produit d'une force par le déplacement de son point d'application. Force prenant le sens de "Toute cause capable de modifier un corps, son mouvement, sa direction ou sa vitesse". L'articulation entre ces deux concepts est éclaircie par la remarque suivante de Cournot: "Quand on étudie la manière d'agir des forces, on est bien vite amené à envisager la force sous deux aspects différents: tantôt comme une chose qui subsiste et dont on use indéfiniment sans la consommer, comme lorsque l'on emploie des poids à équilibrer les uns des autres,. tantôt comme une chose qui se consomme ou se dépense, en raison de l'usage même que l'on en fait, pour produire certains mouvements ou opérer dans les corps certaines transformations (..) on appelle aujourd'hui communément quantité de travail ce qui constitue précisément la quantité de force dépensable (...). On prend pour terme de comparaison ou pour unité de travail l'une de ces dépenses de forces qui peuvent se convertir les unes dans les autres (..) à savoir celle qui a pour résultat d'élever un poids donné à une hauteur donnée ,,1. Cette conception du travail indique deux types d'échange qui, selon le principe de conservation de l'énergie apparu au miIleu du XIXe siècle, doivent donner lieu à des transactions équilibrées: l'échange entre l'énergie dépensée par un individu et les compensations qu'il reçoit en termes de rémunération, d'intérêt, de réalisation de soi et d'équilibre psychologique; l'échange entre l'énergie dépensée par une nation tout entière et son degré de richesse. La physique dans laquelle naît ce concept est tout entière tournée vers la recherche de l'équivalence. Dans cette conception, les études sur le travail chercheront à comprendre comment se crée une activité en situation (combien a-t-il fallu d'énergie pour qu'elle naisse et se développe? Qui a fourni cette énergie? S'il y a plusieurs fournisseurs, quelle énergie ont-ils procuré, de quelle nature est-elle ?). Le problème est de savoir si l'équivalence présupposée se réalise (entre récompenses et dépenses individuelles ou collectives) ou, mieux, comment elle s'effectue (dans quels termes, avec l'agrément de qui ?, etc.).

1 Cournot A.A. (1861/1982), Traité de l'enchaînement des idé~s fondamentales dans les sciences et dans l 'histoire, chap. VII, réed. Paris, Vrin, pp. 81, 82 & 84.

16

Préface
L'équivalence permet de comprendre qu'il y ait conflit et dans quels termes il se pose. Il y aura mésentente quand l'équivalence ne se rencontre pas ou si elle est jugée inacceptable par une des parties: trop de dépenses pour pas assez de retour sur investissement, que la dépense soit le capital avancé pour que le travail s'effectue ou la dépense physique du travailleur pour avoir une rémunération.

.

Travail-intelligence

Enfin, dans les années 70 apparut la définition de Newell et Simon, aujourd 'hui omniprésente dans les entreprises: le travail est intelligence individuelle et collective. Il consiste à poser et résoudre des problèmes, seul ou en coopération, et, dans ce dernier cas, travailler c'est tout faire pour obtenir une coopération. L'entreprise devient une intelligence collective.

Vers une définition

multidimentionnelle

du travail

Ce qui apparaît clairement à mes yeux, grâce aux écrits de Frédéric de Coninck dans cet ouvrage, c'est que loin de voir ces définitions dans une succession, en pensant que l'une remplace l'autre, il faut les voir dans la complémentarité. La question à poser concernant le travail ne serait ni ~quelest le degré de peine ressentie, la douleur physique ou morale éprouvée, ni même comment les nier en faisant le bravache. Ce ne serait pas non plus le rapport entre énergie dépensée et rémunération (culturelle, symbolique et pécuniaire) pour telle activité, ni d'où vient le travailleur, quelle expérience a-t-il, comment s'investit-il dans le travail, ou encore quels sont ses horizons professionnels et familiaux? Il ne s'agit pas non plus de savoir, étant donné les outils dont il dispose, les contraintes qu'il subit, les règles qu'il doit suivre, quels sont les problèmes qu'il peut poser et résoudre? Mais les quatre types de questions à lafois. Si telle est la manière de poser de façon sereine et symétrique les recherches sur la situation de travail, que devient sa définition par Touraine et Mottez qui avait été énoncée en plein règne des seules définitions du travail comme tourment et dépense d'énergie? Une première réponse à cette question serait d'ajouter aux études en sociologie du travail, telles qu'elles étaient faites il y a cinquante ans, des considérations de démographie individuelle et collective permettant d'ajouter dans tous les cas les perspectives longitudinales offertes par les marchés du

17

Préface
travail aux différentes générations. La façon dont une vie de travail qui est une vie d'accumulation d'intelligence des techniques, des procédures et de leur environnement, est rémunérée. On reconstitue ainsi, par des analyses qualitatives et quantitatives des parcours personnels agrégés, une vision de ce que l'interaction de chaque parcours personnel et de l'ordre collectif crée comme opportunités et divise en segments, et les salariés et les indépendants. Comment l'appartenance à un sexe ou une ethnie d'origine, à une souche familiale urbaine ou rurale, nombreuse ou peu dense, et surtout, à un niveau d'études initial différent, crée des destins dont la séparation est lisible statistiquement, par exemple dans les fichiers FQP explicités par des biographies professionnelles. Mais si ces informations permettent de mieux comprendre la situation de travail et de porter un regard moins idéologique sur les conditions salariées, elles manquent encore des éléments de comparaison qui éviteraient d'engendrer les défauts de perspective contre lesquels Occam nous met en garde. Les analyses longitudinales sont rétrospectives, elles permettent les diagnostics, mais interdisent les pronostics. Car, ce qui a changé en cinquante ans, c'est le rythme et le mode de transformation des organisations industrielles, de services ou administratives. Analyser une situation de travail avec le même concept que Touraine à la fin de la guerre d'Algérie, suppose de pouvoir intégrer la nature et le rythme de changement des« méthodes de gestion et d'organisation des entreprises ». Pour se livrer à cette activité, les chercheurs doivent entrer dans les détails les plus techniques, les plus gestionnaires, pour faire fonctionner leur compréhension. En effet, comment comprendre la situation de travail sans comprendre ce qu'obligent et contrôlent, mais aussi ce que laissent comme marge d'autonomie les dispositifs modernes de gestion? La situation a changé depuis les contremaîtres en chapeau melon photographiés par Touraine et reproduits dans son livre sur Renault!. Depuis, la psychologie sociale humaniste a tenté de concilier ce qui apparaissait inconciliable: une organisation bureaucratique et l'implication dans une vocation. En effet, pendant de longues années une masse de recherches a tenté de voir comment l'éthique du chemin vocationnel, de l'apprentissage et de l'implication sur toute une vie pouvaient se concilier avec une organisation ayant ses règles, ses routines et ses contrôles. On peut citer les chercheurs du Survey Research Center, d'Ann Harbor, comme les socio-techniciens du Tavistock Institute of Human Relations de Londres; les
1 Touraine A. (1955), L'Evolution du travail ouvrier aux Usines Renault, Paris, éd. du CNRS.

18

Préface
chercheurs consultants autour de Seashore à l'Université du Michigan et leur Quality ofwork research Program, les auteurs plus isolés comme Herzberg, Maslow ou Mc Gregor et bien d'autres encore. On pourrait dire de ces efforts qu'ils ont triomphé et que les dispositifs de gestion qui, depuis les années 1980, envahissent les entreprises en promettant plus d'efficience et davantage d'implication individuelle ont effectivement réussi, au moins sur le papier, à concilier ce qui semblait inconciliable, à allier autonomie, réactivité et efficacité, intérêts personnels et intérêts de l'entreprise. Les études de processus qui ont conduit au « lean management» ont permis de diversifier les activités, de multiplier les dimensions de chaque emploi. L'élargissement des tâches préconisé au début des années soixante-dix par Herzberg et qui semblait alors utopique est devenu une situation très générale. Elle correspond d'ailleurs dans les pays développés à la croissance du nombre de diplômés de l'enseignement supérieur, comme le prouve la situation française où les emplois dans lesquels entraient, il y a cinquante ans, les simples bacheliers sont maintenant occupés par les Bac + 5, capables en principe de passer de la mono-activité à des articulations de processus plus complexes. Par ailleurs, la tertiarisation de l'industrie ainsi que la prééminence dans la capitalisation et la production de profits des services et de ce qui est immatériel conduisent à s'éloigner du spectre du secteqr de la construction automobile qui a servi, pendant quelques décennies, d'alpha et omega de l'activité de travail salarié. Le nombre et la qualité, dans la littérature récente, des études sur le travail à I'hôpital, montrent bien que l'on est dans un autre monde que celui du montage à la chaîne ou de l'emboutissage de carrosseries. Apparaît maintenant une matrice disciplinaire, une conj onction conceptuelle complète. Celle-ci se constitue à la fois à partir de la définition physique et tourmentée du travail - celle utilisée par Marx, Proudhon et Taylor -, de la définition vocationnelle du travail - servie par Luther, Durkheim! et Hughes -, et, enfin, de la définition cognitive du travail formalisée par Newell et Simon et les spécialistes de résolution de problème, ainsi que les fervents d'Argyris et des savoirs tacites. Ces quatre conceptions du travail doivent être mobilisées ensemble si nous voulons comprendre quelque chose à quoi que ce soit et en particulier à ce qui se dégage de ce livre coordonné par Valérie Boussard et Salvatore Maugeri.
1 On songe ici au Durkheim qui inaugure la sociologie des professions avec Les Formes élémentaires de la vie religieuse (Paris, PUF, coll. Quadrige, mult. réed.)

19

Préface

Appariements et incompatibilités des paradigmes
Toutes les définitions du travail ne s'apparient pas également, même si les recherches entrant dans le détail montrent qu'elles sont toujours là, omniprésentes. Dès que l'on monte en généralité, cependant, les raisonnements booliens sont rois: que l'on raisonne en « avant/après» ou en « ce n'est pas ci, c'est ça », on cache une partie des paradigmes pour se concentrer sur un seul aspect de ceux-ci, au mieux sur la combinaison de deux aspects.

Par exemple, certains travaux -

de moins en moins de nos jours -

se

fondent exclusivement ou presque sur la première acception du travail, celle de travail comme tourment. Disons que dans les distinctions de statut qui séparent les nobles des roturiers et les ecclésiastiques des profanes, elle a joué un grand rôle. Certains des auteurs qui utilisent la définition physique du travail, surtout quand ils plaident le caractère inégalitaire des rémunérations offertes en compensation de l'énergie dépensée, peuvent utiliser cet argumentaire. Les descriptions faites par un Engels, un Proudhon, un Le Play, un Marx ou un Hugo sur la condition ouvrière au XIXe siècle, ainsi que l'état lamentable de la santé des recrues urbaines françaises pendant la guerre de 1870, démontrent le bien fondé de cette approche du travail, mais aussi son caractère incomplet. Un autre exemple de l'usage forcément partiel du « paradigme travail» est formé de la composition qui s'incarne dans les outils du néo-management : celle du travail comme chemin vocationnel et comme intelligence. Tout se passe comme si les outils qui cherchent à réduire les défauts et à améliorer l' organisation (conduite de projets, management par la qualité totale, etc.) articulaient les paradigmes de la prise de décision (la résolution de problèmes) et du chemin vocationnel (l'engagement dans un contrat individuel, la mobilisation de soi en faisant siens les objectifs stratégiques de l'organisation, l'abandon d'une culture de statut pour une culture de résultat). On dirait que les limites géographiques des églises réformées sont enfin franchies et que l'articulation de ces deux principes, s'incarnant dans les outils et dispositifs de gestion, permet d'inonder le monde entier, au nom de l'efficacité, avec ces éléments transformés de la culture puritaine. Il ne faudra pas alors s'attendre à ce que le travail apparaisse comme tourment dans les raisonnements, ni que l'on examine la question de la rémunération équitable de la dépense d'énergie.

20

Préface Du paradigme au niveau de réalité
Alors que les quatre acceptions du travail sont présentes dans la réalité, ils n'apparaissent ensemble dans aucun énoncé, puisqu'ils sont partiellement contradictoires: il est difficile de dire simplement que le travail est intelligence et tourment, tourment et accomplissement de soi, rémunéré de façon inéquitable, mais intelligence, etc. Notre hypothèse, et nous pensons qu'elle se vérifie dans ce livre, c'est que l'existence de ces quatre réalités du travail empêche les diagnostics univoques et les attentes simplistes. Elle conduit à l'ambivalence des analyses ou à leur découpage en niveaux. Si, sur un niveau, un dispositif est analysé comme instrument de contrainte, de contrô le et de domination, il y a fort à parier qu'il apparaîtrait comme intelligence dans un autre, comme vocation à un troisième. Les grandes synthèses booléennes qui permettent de dénoncer, depuis vingt-cinq siècles, l'état de la société, comme celles de Foucault, ont leur raison d'être, guidées par les analyses ressenties par les chercheurs, l'angle de vue qu'ils ont choisi et la figure de Socrate qu'ils s'efforcent de réincarner. De même, la célébration du « nouveau », de la technique « de pointe» et la répétition des discours de camelot vantant un nouveau dispositif s'incarnaient à la même époque chez les Sophistes. Ces analyses, cependant, laissent des détails inexpliqués, des exceptions et des queues de distribution sans éclairage. Or, les données faibles statistiquement peuvent être importantes pour la connaissance. C'est probablement pour cela que, dans ce livre, l'exercice est plus complexe, il s'agit aussi de voir comment agissent tous les paradigmes à la fois, et ce regard doit entrer dans le détail des choses et des dispositifs. Car, à un autre niveau, apparaissent des éléments relevant d'autres logiques, ce qui conduit à la fois à la prudence et à la nuance. La sagesse populaire nous dit que l'enfer est pavé de bonnes intentions, il l'est aussi d'illusions technicistes et gestionnaires. La seule façon d'y échapper est de regarder ce qui se passe dans le détail et de savoir, comme nous l'apprend Simmel après Machiavel et quelques autres, qu'il n'y a pas d'action sur la réalité sans revers. Y aurait-il besoin de politique, de management dans le sens premier, si l'ambivalence qui se traduit en résultats inattendus, en méconnaissances et malentendus, en cercles vicieux, n'existait pas? Il suffirait de quelques machines universelles. Alors, la sociologie des dispositifs est-elle une sociologie du travail, au temps de l'ordinateur et de la délocalisation des activités secondaires? Si l'on admet la « quadrature du travail» par ses paradigmes et la conduite et le contrôle des processus par l'intermédiaire de ces machineries, elle pourrait

21

Préface
y songer partiellement, mariée à l'observation ergonomique et à l'analyse démographique et biographique des itinéraires. Mais ce serait absurde de prétendre qu'elle remplace ou succède à cette magnifique tradition. Non, elle est simplement devenue un outil commode pour « entrer dans la place» et comprendre ce qui se passe aujourd'hui et maintenant dans les entreprises et les organisations, sans aucun recours au rétroviseur. Un cheval de Troie, en quelque sorte, permettant de tenir le rôle de Sherlock Holmes...

22

INTRODUCTION
VALERIE BOUSSARD SALVA TORE MAUGERI

INTRODUCTION
Valérie BOUSSARD et Salvatore MAUGERI Laboratoire Printemps, de Versailles-Saint-Quentin-enYvelines

Université

Que sait-on de la gestion - pourtant si prégnante, si structurante? La gestion n'est pas médiatique. La gestion est modeste. Elle ne fait pas parler d'elle. À part la presse spécialisée qui présente aux praticiens d'entreprise les dernières avancées, démarches ou logiciels, la gestion ne s'étale pas. Il faut dire qu'elle ennuie. Les instruments de toute nature qui la sous-tendent ne passionnent pas. On lui préfère le management. Ce dernier, en tant que technique de gestion des hommes, se laisse plus facilement saisir: il ne passe pas par des outils complexes (en particulier les mathématiques), il engage les individus directement et ne laisse pas indifférent parce qu'il est souvent traduit dans le langage du bon sens, qui est, on le sait, la chose la mieux partagée... C'est certainement pour cette raison que les sociologues ont trouvé en lui un sujet de réflexion qui a rencontré un certain écho social. L'implication des salariés, au moyen de la participation, de la responsabilisation, de la culture d'entreprise, de la qualité, et, dernièrement de « l'excellence », est depuis longtemps disséquée et commentée. « Mythe» (Le Goff), « illusions » (Villette), « torticolis» (Linhart) ou même « coût» (Aubert et de Gaulejac), le management et ses conséquences sont appréhendés, compris ou médiatisés par les sociologues. En ce qui concerne les aspects techniques et matériels de la gestion (manuels qualité, systèmes d'informations, GPAO, CAO et autres activités assistées par ordinateur, référentiels de compétences, gestion de projet, tableaux de bord, reporting financier, etc.), le chemin est moins facile. La difficulté à les intégrer en tant qu'objet d'étude tient certainement à leur apparence. Ils ne semblent pas ordonner les hommes - comme le management -, mais les choses: ils listent des événements, collectent, traitent et communiquent des « données », planifient les opérations matérielles, contrôlent les activités, comptent, dénombrent, comparent, pondèrent, évaluent, etc. Rien de plus ingrat, en somme, mais aussi de plus simple et légitime à première vue. Cette rationalisation des processus a, au premier regard, l'évidence du naturel. La gestion et ses outils « disent» le cours des activités en fonction de critères « objectifs» qui ont été identifiés

25

Introduction
dans la perspective de l'amélioration constante des activités confiées au manager. Dans ce contexte, quand la gestion est interrogée par les sociologues, c'est généralement en termes de conséquences sur les hommes, les collectifs, la société. De ce point de vue, on peut considérer que les premiers travaux sociologiques sur la gestion remontent aux analyses de la tay lorisation et de l'automatisation (Mayo, Friedmann, Naville). La sociologie qui en est issue interroge le plus souvent le travail, l'organisation, les groupes sociaux et leurs interactions, etc., à partir des dispositifs de gestion en place dans l'entreprise. Elle tend à considérer les techniques de gestion comme un fait «naturel », une «variable» indépendante, une démarche « imposée» par l'environnement, le contexte économique, et dont les incidences sur le social doivent être signalées, et même critiquées. À la manière de la technologie dans les approches évolutionnistes, elle en traite, en somme, comme d'un fait exogène aux confrontations d'acteurs, comme une donnée extérieure aux jeux et enjeux stratégiques animant les organisations. Si l'analyse des conséquences sociales ou humaines des choix de gestion est importante, elle passe pourtant à côté de l'essentiel: toute technique est une construction socio-historique dont la nécessité n'a rien d'absolu. Autrement dit, les choix de gestion et les instruments développés pour les appliquer ont leur source dans des jeux sociaux, en même temps qu'ils construisent d'autres jeux, qu'ils les « mettent en acte », selon l'expression heureuse de K. Weick (Weick, 1979). Cette hypothèse impose alors aux sociologues de rentrer dans les mécanismes même de la gestion pour saisir les constructions et processus de traduction dont elle est l'objet au niveau local comme global. Cette démarche, initiée en France par M. Berry (Berry, 1983), s'est révélée fructueuse. En analysant de l'intérieur plusieurs instruments de gestion, ses travaux démontrent que ces instruments contribuent à la construction des rapports sociaux dans les organisations, à partir des représentations et significations cristallisées en eux. En codant et simplifiant le « réel », les outils de gestion déterminent en effet des jeux d'acteurs qui se développent selon les logiques implicites imposées par ceuxlà... On peut ainsi inférer une influence « occulte» des outils de gestion, dont la déconstruction est riche d'enseignement, en particulier pour une meilleure appréhension des logiques sociales dans l'organisation. Le problème? Les outils de gestion sont des « technologies invisibles» (Berry, 1983), dont la construction et les conséquences, d'essence avant tout politique, ne se laissent pas facilement saisir.

26

Introduction

Ainsi, l'invisibilité de la démarche gestionnaire est ce qui pose probablement le plus de difficulté à l'observation sociologique. Pour en révéler les vrais ressorts, il faut aller au-delà des apparences, au-delà de la façade sans aspérité des comptes et dénombrements, des statistiques et évaluations quantitatives de toute nature qu'élaborent les machines et les hommes. De nombreux sociologues ont alors apprivoisé la gestion, son vocabulaire et ses outils, se sont faits « experts» des techniques pour pouvoir les interroger sans se laisser impressionner ni berner. Les résultats de cette immersion montrent que la gestion n'est pas aussi terne qu'elle le laisse paraître. Plusieurs textes réunis dans un ouvrage collectif récent (Maugeri, 2001) montrent que les outils de gestion portent en eux des règles tacites de mise en ordre organisationnel. Sous-tendus par une dynamique avant tout cognitive, ils colportent des représentations implicites des « bons modèles organisationnels» et des «bons» comportements salariaux. Dans son introduction à l'ouvrage, S. Maugeri soutient finalement que, liés directement aux processus de création du sens, de construction des significations au travail, les outils de gestion fonctionnent comme des machines à fabriquer des interprétations qui légitiment les positions d'acteurs et les rapports de forces. Ils sanctifient les actions et les décisions managériales et les justifications que le management donne à celles-ci, contribuant à la production et à la reproduction de l'ordre organisationnel et de ses inégalités. Derrière la gestion se cachent des rapports politiques. Le délit dont fait alors état l'ouvrage est celui de la rationalité revendiquée de l'organisation, le mensonge de la nécessité économique ou commerciale justifiant les choix de gestion et l'ordre social dans l'entreprise, quand celle-ci est de part en part traversée, animée, vivifiée par des logiques de nature essentiellement sociale et politique. S'il parle de délit, c'est parce que ces processus restent masqués par le discours gestionnaire, « technique », consolidé par des outils qui lui servent de paravent. L'ouvrage coordonné par S. Maugeri adopte une terminologie spécifique pour parler des supports de l'action managériale, celle de dispositif de gestionl. Ce terme tranche avec certains travaux prenant la gestion pour
1 Cet ouvrage est le fruit d'un travail collectif conduit au sein du laboratoire « Printemps» par le groupe « Dispositifs », dirigé à l'époque par Pierre Tripier. Le terme de « dispositif de gestion» que nous cherchons à présent à formaliser est né des discussions conduites au sein du groupe. Nous saisissons l'occasion qui nous est donnée pour remercier P. Tripier et l'ensemble des chercheurs, notamment des

27

Introduction
objet. Ces derniers utilisent diverses appellations: instruments de gestion ou outils de gestion (Berry, 1983, Bayart, 1995, Moisdon, 1997) ou même machines de gestion (Girin, 1983). L'utilisation du terme dispositif n'est pas une étiquette de plus pour désigner les équipements à la fois conceptuels et matériels du management. Il correspond à un choix théorique. Ce terme renvoie à l'idée que les équipements mobilisés par les gestionnaires sont constitués d'éléments disparates, interdépendants et finalisés (Mercier et Séchaud, 1998). C'est ainsi la nature hétéroclite en même temps que la dimension systémique des dispositifs de gestion qui est soulignée.

Les dispositifs et de niveaux

de gestion:

articulation

systémique

d'objets

Les processus de gestion désignés par le terme de dispositif sont d'abord des assemblages disparates et complexes d'outils, de techniques, de règles, de procédures, mais aussi d'acteurs, de discours, de représentations et de visions organisationnelles - c'est-à-dire d'éléments matériels, ~umains et discursifs étroitement imbriqués les uns dans les autres, s'étayant les uns les autres, et visant la conduite des organisations. Le terme de dispositif ambitionne ainsi de mieux rendre compte à la fois de la variabilité des éléments mobilisés, de leur nature hétérogène, mais aussi de leurs interdépendances. Ce n'est pas tout. Pour reprendre les mots de A. Hatchuel et B. Weil, les dispositifs de gestion supposent, pour mettre en œuvre le «substrat technique », une « philosophie gestionnaire)} et une « vision simplifiée de l'organisation» (Hatchuel, Weil, 1992). Ainsi, les dispositifs de gestion doivent être compris comme une articulation d'objets mais aussi de « niveaux de réalité ». L'entrelacement des dimensions discursives, mélange de représentations et de constructions symboliques (Cuq, Sehili et Tripier, 1995), et des dimensions concrètes, mélange d'outils de nature et d'étendue variables, se situe au cœur de ce qui pourrait être la définition des dispositifs de gestion qu'on cherche à développer ici. Elle rend justice à leur nature camp lexe et stratifiée. Tous les textes de cet ouvrage présentent les dispositifs comme des articulations d'objets et de discours. Les textes de la seconde partie décrivent
doctorants, qui ont contribué en première ligne à solidifier ce nouvel objet dans le champ sociologique. Sans eux, les réflexions que nous soumettons à nos lecteurs n'existeraient probablement pas...

28

Soyez le premier à déposer un commentaire !

17/1000 caractères maximum.