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CINQUANTE ANS DE BILINGUISME AU CAMEROUN Quelles perspectives en Afrique ?

Etudes Africaines
Collection dirigée par Denis Pryen et François Manga Akoa

Dernières parutions

Kengne FODOUOP, Le Cameroun : autopsie d'une exception plurielle en Afrique, 2010. Joseph ITOUA, Institution traditionnelle Otwere chez les Mbosi, 2010. OIFDD, Guide des valeurs de la démocratie, 2010. Hygin Didace AMBOULOU, Nostalgite. Roman, 2010. Ingrid Alice NGOUNOU, Internet et la presse en ligne au Cameroun, 2010. Romuald LIKIBI, L'Union africaine face à la problématique migratoire, 2010. Mbeng TATAW ZOUEU, L'unification du droit de la famille au Cameroun, 2010. Paul KOFFI KOFFI, Houphouët et les mutations politiques en Côte d'Ivoire. 1980-1993, 2010. Wilson-André NDOMBET, Développement et savoirs au Gabon. De 1960 à nos jours, 2010. Etanislas NGODI, L'Afrique centrale face à la convoitise des puissances. De la conférence de Berlin à la crise de la région des Grands Lacs, 2010. José LUEMBA, L'Afrique face à elle-même, 2010. Étienne Modeste ASSIGA ATEBA, Croissance économique et réduction de la pauvreté au Cameroun, 2010. Paul Gérard POUGOUE, Sylvain Sorel KUATE TAMEGHE, Les grandes décisions de la cour commune de justice et d'arbitrage de l'OHADA, 2010. O.I.F.2.D, Guide des valeurs de la Démocratie, 2010. Pascal Alain LEYINDA, Ethnomotricité et développement. Jeux traditionnels chez les Ndzébi du Congo-Brazzaville, 2010.

Sa’ah François GUIMATSIA

CINQUANTE ANS DE BILINGUISME AU CAMEROUN Quelles perspectives en Afrique ?
Préface d’Ebénézer NJOH MOUELLE

DU MEME AUTEUR :
- Décolonisation de l’Afrique ex-française Enjeux pour l’Afrique et la France d’aujourd’hui (ouvrage collectif coordonné par Alexandre Gerbi), Collection Points de Vue, Editions l’Harmattan, Paris, janvier 2010. - Meghegha’a Temi ou Le tourbillon sans fin (roman), Collection Encres Noires, Editions l’Harmattan, Paris, juillet 2009.

© L’Harmattan, 2010 5-7, rue de l’Ecole polytechnique ; 75005 Paris http://www.librairieharmattan.com diffusion.harmattan@wanadoo.fr harmattan1@wanadoo.fr ISBN : 978-2-296-11857-7 EAN : 9782296118577

D E D I CA C E

A la mémoire de Tegni Jean, de Megni Francisca, et de Megni Elisa, avec mon éternelle amitié.

Je dédie ces pages aux Camerounais qui croient aux vertus du bilinguisme, et aux Africains qui sont conscients que l’avenir du continent est à un multilinguisme intégratif.

PREFACE

Par Ebénézer NJOH MOUELLE Philosophe et homme politique camerounais

e bilinguisme français-anglais, l’un des éléments fondateurs de la nation camerounaise depuis octobre 1961, est devenu l’une des marques distinctives de ce pays dans le concert des nations. A l’occasion des 50 ans d’indépendance du Cameroun et d’une quinzaine d’autres pays africains en 2010, il fallait penser à évaluer pour évoluer. En clair, il était nécessaire de dresser un bilan de ce bilinguisme, en vue d’anticiper sur les évolutions ou de suggérer de nouvelles orientions à la lumière de la globalisation des phénomènes socioéconomiques et des échanges culturels, en cours sous nos yeux. C’est dans ce contexte que se situe le présent ouvrage de Sa’ah François Guimatsia intitulé « Cinquante ans de bilinguisme au Cameroun. Quelles perspectives en Afrique ? ». Avec ce titre et ce sous-titre, l’auteur met en exergue la consubstantialité entre le bilinguisme officiel camerounais et le multilinguisme africain à organiser. A l’ère des regroupements et de la mondialisation, les politiques locales et nationales, dans tous les domaines, devraient pouvoir s’insérer dans une vision beaucoup plus globale. Cette volonté d’élargir le champ des préoccupations, en passant du local au global, est d’ailleurs constante dans les trois articulations de cette réflexion sur le bilinguisme camerounais qui nous est ici proposée. La première partie du livre plante le décor à travers une évocation succincte mais bien ciblée de certaines situations de bilinguisme dans le monde. L’auteur fait des analyses intéressantes sur les multilinguismes canadien, suisse et belge – avec une édifiante incursion dans les situations démolinguistiques du Nigeria et de la nouvelle Afrique du Sud qui sont encore plus proches du Cameroun - pour montrer que le bilinguisme n’est pas une trouvaille camerounaise, mais un phénomène véritablement mondial, même s’il est diversement vécu d’un pays à l’autre. Les solutions et 7

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les approches adoptées par les autres pays devraient enrichir le cheminement bilingue du Cameroun. En outre, la scène linguistique africaine bouge constamment à la faveur des nouvelles considérations géoéconomiques, car ici les Etats comprennent bien, à l’instar de la Guinée Equatoriale, du Rwanda, du Nigeria, du Mozambique et du Ghana, que la langue de l’ancienne puissance coloniale ne leur suffit plus aujourd’hui dans leur sous-région. La deuxième partie du livre plonge le lecteur au cœur même du bilinguisme officiel camerounais en construction depuis un demi-siècle. Le phénomène est ici minutieusement décrypté et objectivement évalué de l’intérieur en quelque sorte, car l’auteur est un acteur engagé dans ce secteur depuis une trentaine d’années. Son analyse embrasse à la fois les aspects didactiques pratiques et le cadre institutionnel, les atouts, les faiblesses et le bilan de cette politique au double plan individuel et officiel, la perception et les attitudes assez contrastées des Francophones et des Anglophones, l’action de l’Etat en tant que moteur et promoteur du bilinguisme, sans éluder la situation des langues nationales dans ce contexte. Avec perspicacité et en puisant dans son expérience de formateur bilingue, l’auteur diagnostique les insuccès et met en perspective les enjeux et, surtout, il suggère des améliorations souhaitables afin de susciter l’adhésion populaire. Visiblement pour lui, bien au-delà de l’intégration nationale à l’intérieur, la politique du bilinguisme devrait devenir le socle sur lequel se construisent la compétitivité et la visibilité linguistiques des Camerounais à l’extérieur, dans une Afrique et un monde en mutation constante, où les langues jouent et joueront de plus en plus un rôle capital. La troisième partie de l’ouvrage, qui vient rappeler que l’auteur ne s’adresse pas uniquement aux spécialistes mais aussi au grand public, se veut encore plus pratique. L’auteur y examine et dissipe certaines appréhensions par rapport au moment du début de la construction du bilinguisme chez l’enfant, et souligne les avantages avérés du bilinguisme volontairement précoce, si le mode d’emploi est bien maîtrisé. Il se penche ensuite sur les difficultés bien réelles que rencontrent les adultes qui s’engagent sur le tard à acquérir une nouvelle langue étrangère, et leur propose ses originales « six clés du succès ». C’est à la conclusion de l’ouvrage que l’auteur embraie véritablement sur le continent africain : en réalité le bilinguisme camerounais est un puissant facilitateur de l’intégration africaine, d’où la nécessité de l’approfondir, de le consolider et de l’intégrer dans une architecture politique cohérente, qui englobe aussi les langues nationales - dont l’importance est évidente au plan culturel - et même les autres grandes

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langues internationales, pour une visibilité linguistique camerounaise avérée en ce 21ème siècle. Cette préoccupation de l’auteur rejoint d’ailleurs certaines de mes idées personnelles sur la question1. En effet, je crois que, étant donné les évolutions et le foisonnement des échanges observables dans le monde, le bilinguisme camerounais ne devrait pas s’envisager, ni dans sa forme ni dans son implémentation, comme immuable et éternel. Il appartient à la volonté politique camerounaise de l’ajuster selon les besoins, les intérêts et les aspirations du pays, notamment en le faisant évoluer vers un plurilinguisme visant à faire du Cameroun un carrefour linguistique dans le monde. Le stade suprême de cette évolution devrait consacrer la disparition, par exemple, de la distinction entre les lycées bilingues et les autres, puisque tous les lycées seront naturellement devenus bilingues, à l’image des Camerounais eux-mêmes. En mettant un accent particulier sur la vocation africaine du Cameroun à travers son bilinguisme - entre autres - ce livre vient rappeler et confirmer le rôle de premier plan que jouent les langues, aujourd’hui plus qu’hier, dans l’évolution des nations et dans l’épanouissement des individus. Etant donné qu’elles sont des données de l’Histoire, qui est elle-même en construction permanente, il nous appartient - aux Camerounais et aux Africains - d’orienter linguistiquement cette construction, sans attendre de subir les influences extérieures qui, dans le passé, ne nous ont pas toujours été favorables D’où l’intérêt et la pertinence des réflexions contenues dans cet ouvrage dense, digeste et agréablement enrichi par l’approche remarquablement transdisciplinaire de l’auteur qui, dans ses analyses comme dans ses conclusions, ne reste jamais cloîtré dans sa spécialité de linguiste. Au bout du compte, grâce à sa plume bien acérée et à sa vaste culture, il réussit à transformer un thème sociopolitique d’une brûlante actualité en un excellent objet de littérature. Yaoundé (Cameroun) le 17 mai 2010.

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Voir notamment ma communication faite lors de la table ronde organisée à la Fondation Muna à Yaoundé le 2 février 2009 par les anciens élèves du Lycée Bilingue de Buea, et publiée dans mon site web www.njohmouelle.org.

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AVANT-PROPOS

parcours. Cinquante ans, ce n’est plus l’âge des maladies infantiles, ni celui des velléités et des atermoiements juvéniles. Pour les individus comme pour les institutions, c’est bel et bien l’âge de la maturité et donc des certitudes. Un demi-siècle de cheminement linguistique original pour ce pays situé au cœur de l’Afrique Centrale. Naturellement, il est de bon ton de magnifier un tel anniversaire avec des publications spéciales, des conférences, des colloques et des évaluations critiques du chemin parcouru. Bien qu’on puisse considérer le présent ouvrage comme l’une des bougies allumées dans le contexte de cette célébration, l’objectif de son auteur est plus humble : il s’agit d’un florilège de réflexions menées par un acteur doublé d’un observateur qui, depuis plus de trois décennies, contribue à la promotion du bilinguisme institutionnel au Cameroun à travers sa carrière de formateur bilingue. Vu sous cet angle, ce livre est le témoignage d’un homme de terrain sur la pratique et l’évolution du bilinguisme camerounais, à une époque où les enjeux linguistiques ont gagné en acuité partout dans le monde. En cinquante ans, beaucoup d’eau a coulé sous les ponts. Les besoins linguistiques des individus et des nations sont, en effet, en évolution constante. A travers des politiques linguistiques ancrées dans le passé mais surtout tournées vers l’avenir, les pays s’adaptent en fonction de leurs intérêts et de la conjoncture. Une espèce d’ajustement linguistique en permanence. A titre d’exemple, la France accueille depuis le début des années 2000 en moyenne une dizaine de nouveaux enseignants de langue chinoise chaque année. A ce sujet, l’ambassadeur chinois à Paris, Kong Quan, a fait la révélation suivante : « En France, 44 000 élèves apprennent le chinois dans 449

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e bilinguisme officiel camerounais – tout comme la réunification des deux parties francophone et anglophone de son territoire – célèbre en 2011 son premier demi-siècle de

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lycées et 150 universités ».2 D’ailleurs, cette langue connaît un véritable âge d’or en Europe et dans le monde depuis l’admission de la Chine à l’OMC3 en 2001, étant donné que selon les projections de plusieurs spécialistes, elle deviendra l’une des langues incontournables du 21ème siècle, profitant ainsi de la place qui sera celle de la Chine dans l’économie mondiale. Dans cette mouvance, le Cameroun peut légitimement être fier de son bilinguisme français-anglais, une option aujourd’hui cinquantenaire dont la construction a commencé au moment où les vertus du multilinguisme n’étaient pas encore évidentes pour tout le monde. En outre, cette dualité linguistique camerounaise est devenue la marque distinctive de ce pays dans le concert des nations. Le passage du temps l’a consolidée, à tel point que les deux langues apparaissent aujourd’hui comme deux puissantes ailes qui portent et contribuent à propulser ce pays vers les plus hautes cimes de la modernité. … Rappelons toutefois que le bilinguisme d’un pays peut ne pas entraîner automatiquement celui de ses citoyens, pour des raisons contextuellement compréhensibles. Or, en donnant à ses deux langues officielles le même statut même si elles n’avaient pas le même poids sur le terrain, le Cameroun a délibérément fait le choix d’un bilinguisme officiel égalitaire, paritaire et intégral. En clair, l’objectif des pères fondateurs de ce pays n’était pas simplement de réaliser une juxtaposition des régions anglophones et des régions francophones au sein d’une même nation, mais bien au-delà, de faire en sorte que les Camerounais maîtrisent les deux langues partout sur le territoire national. Une véritable intégration nationale par les langues : le pays a ainsi opté à la fois pour le bilinguisme institutionnel de l’Etat et pour le bilinguisme individuel des citoyens. Véritablement le haut de gamme en la matière. Cependant, à y regarder de près, plusieurs questions méritent d’être posées aujourd’hui : quel est le pourcentage des Camerounais qui ont franchi avec succès la cloison linguistique du pays ? Pourquoi ce bilinguisme
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Déclaration faite à l’occasion d’une réception des professeurs de chinois à son ambassade parisienne le 4 février 2010, et publiée sur le site www.fr.china.embassy.org/zfzj/t655865.htm consulté le15 février 2010. 3 Organisation Mondiale du Commerce

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n’a-t-il, en 50 ans, pas encore réussi à faire chuter le mur linguistique entre les Anglophones et les Francophones au Cameroun ? Quels efforts sont faits pour mieux outiller les générations montantes ? Que fait – ou devrait faire - l’Etat en tant que défenseur, promoteur et utilisateur du bilinguisme ? Le système éducatif, dans son rôle classique de formatage socioculturel des citoyens dès le bas âge, a-t-il lubrifié ou retardé le processus ? Comment faire face à l’obligation de maîtriser les langues étrangères qu’exige de plus en plus le marché de l’emploi ? Quelles sont les conditions d’un bilinguisme de qualité chez les jeunes d’aujourd’hui - citoyens et acteurs économiques de demain - qui vivront sous une plus grande emprise de la globalisation par les langues ? Quelles leçons tirer de l’expérience des autres pays multilingues? Dans ce contexte, quelle est la place réservée aux langues autochtones, qui constituent le bastion inexpugnable de l’identité culturelle des Camerounais bien au-delà du bilinguisme officiel ? Peut-on continuer à promouvoir uniquement l’anglais et le français, ces deux langues de raison, en tournant ostensiblement le dos aux langues du cœur que sont les langues autochtones? Quel devrait être le bagage linguistique idéal de l’Africain du 21ème siècle ? C’est ce questionnement qui a servi de déclencheur à l’idée d’écrire ce livre. … Au bout du compte, il s’agit d’un postulat sous la forme d’un ensemble de convictions fortes à partager: en matière de langues – prises comme symboles et véhicules de l’identité culturelle en constante fécondation - les stratégies et les choix des Africains devraient être solidement ancrés dans leur substrat culturel, tout en restant éclairés par la science. Certes, le bilinguisme camerounais a été validé et confirmé par la mondialisation, mais il reste à le parfaire en l’approfondissant et en le recadrant dans une stratégie à la fois nationale, continentale et globale. En réalité, le défi est de s’ouvrir à l’oxygène de la modernité dans l’équilibre, sans aucune mutilation ou amputation culturelle. L’essentiel pour les Africains en ce 21ème siècle - pensons-nous - est d’être linguistiquement compétitifs, après avoir effacé les stigmates d’un déracinement culturel qui n’a que trop duré. Ils devraient mûrir, s’unir et avancer ensemble, en tenant compte de leur indispensable enracinement culturel et des exigences linguistiques du nouveau contexte mondial. Etant donné l’importance de cette problématique, ce débat devrait quitter les amphithéâtres pour se tenir dans les milieux populaires. C’est ce que le présent livre souhaite contribuer à susciter.

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Parmi les textes réunis ici, certains ont été écrits entre 2006 et 2008, puis réactualisés en 2009 dans la perspective de la présente publication. Le livre, structuré en quinze chapitres, se veut un ouvrage de vulgarisation et de conscientisation – pas seulement un traité réservé aux seuls experts et spécialistes - sur les enjeux politico-linguistiques du bilinguisme aujourd’hui au Cameroun, et un cadre de réflexion et d’analyse autour d’un phénomène que la mondialisation met de plus en plus au premier plan.

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PREMIERE PARTIE

LE MULTILINGUISME : UN PHENOMENE MONDIAL