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CORPUSETMÉTHODES
ÉPISTÉMOLOGIESCRITIQUESET
APPROPRIATIONS MULTIDISCIPLINAIRES©L’Harmattan, 2011
5-7, rue de l’Ecole polytechnique, 75005Paris
http://www.librairieharmattan.com
diffusion.harmattan@wanadoo.fr
harmattan1@wanadoo.fr
ISBN : 978-2-296-54243-3
EAN : 9782296542433MARCELA PATRASCU, JULIE BRUSQ, SUZY CANIVENC,
DAMIEN LE GAL(DIRS.)
CORPUSETMÉTHODES
ÉPISTÉMOLOGIESCRITIQUESET
APPROPRIATIONS MULTIDISCIPLINAIRES
Avec les contributions de :
JulieBrusq,NabilaBestandji,SuzyCanivenc,Kahina
Djerroud,NolwennHénaff,DamienLeGal,JeanneMeyer,
MarcelaPatrascu,MariaPhilippou,AlexandraPoulet,
ElatianaRazafimandimbimana,FlorenceThiault etNisrine
Zammar.
L’HarmattanEspacesDiscursifs
Collection dirigée par ThierryBulot
La collectionEspaces discursifs rend compte de la participation des
discours (identitaires, épilinguistiques, professionnels…) à
l’élaboration/représentation d’espaces – qu’ils soient sociaux,
géographiques, symboliques, territorialisés, communautaires,… – où
les pratiques langagières peuvent être révélatrices de modifications
sociales.
Espace de discussion, la collection est ouverte à la diversité des
terrains, desapproches et des méthodologies, et concerne –au-delà du
seul espace francophone – autant les langues régionales que les
vernaculaires urbains, les langues minorées que celles engagées dans
un processus de reconnaissance ; elle vaut également pour les diverses
variétés d’une même langue quand chacune d’elles donne lieu à un
discours identitaire ; elle s’intéresse plus largement encore aux faits
relevant de l’évaluation sociale de la diversité linguistique.
Derniers ouvrages parus
Logambal SOUPRAYEN-CAVERY, L’interlecte réunionnais.
Approche sociolinguistique des pratiques et des
représentations, 2010.
JeanneROBINEAU,Discrimination(s), genre(s) et urbanité. La
communauté gaie à Rennes, 2010.
ZsuzsannaFAGYAL,Accents de banlieue.Aspects prosodiques
du français populaire en contact avec les langues de
l'immigration , 2010.
PhilippeBLANCHET etDanielCoste (Dir.), Regards critiques
sur la notions d' »interculturalité ». Pour une didactique de la
pluralité linguistique, 2010.
Montserrat Benítez FERNANDEZ, Jan Jaap de RUITER,
Youssef TAMER,Développement du plurilinguisme. Le cas de
la ville d’Agadir, 2010.INTRODUCTION
Corpus et méthode est un ouvrage collectif qui propose des
réflexions épistémologiques et théoriques ainsi que des études
de terrain autour de la relation entre corpus et méthodes. Il
s’agit d’une thématique particulièrement actuelle dans un
contexte où les outils méthodologiques sont de plus en plus
déconstruits et où les frontières disciplinaires se révèlent
perméables.
1Les Sciences Humaines et Sociales promeuvent la mise en
place de méthodologies «ancrées dans le terrain ». Dans ce
contexte, si le corpus apparaît aujourd’hui commeconstitutif de
toute recherche en Sciences Humaines et Sociales (littéraire,
sociolinguistique, ethnologique, didactique, sociologique,
informationnelle et communicationnelle, etc.), sa conception et
sonanalysedemeurent très variables selon les travaux engagés.
Ses modalités de constitution, sa place, ses fonctions, son
exploitation dans un processus de recherche prêtent à de
nombreuses pratiques méthodologiques. Disciplines, écoles,
chercheurs,courantsde pensée, tendent tousà uneappropriation
de l’objet-corpus et à un développement des méthodes propres
en lien avec celui-ci. Dans ce contexte, comment un chercheur
en SHS peut-il s’approprier et s’approprie-t-il l’objet-corpus,
depuis le « recueil » jusqu’à l’analyse, à travers l’emploi d’une
méthodologieet lacréationd’une méthode?
Il convient de préciser que dans la présentation qui est la
nôtre ici, le concept de méthodologie est entendu comme un
appareil de traitement de corpus préalablement institué, au sein
1SHS.Corpuset méthodes8
2d’un champ disciplinaire . Quant au terme de méthode, il se
réfère à la pratique de recherche issue du transfert d’une
méthodologie à un travail donné, à « un ensemble de règles
empiriques (vérifications par multiplications d'observations et
expérimentations diverses), logiques (cohérence des théories;
résistance à la réfutation), et éthiques (recherche de la
3connaissance la plus objective possible) ».
Cette problématique renvoie à un ensemble de
questionnements relatifs:
- à la nature du corpus: sa sélection, sa construction, son
organisation, sa hiérarchisation…,
- au conditionnement des pratiques méthodologiques:
choix effectués quant à la constitution du corpus et
réciproquement, cadre théorique et/ou pratique préalable,
adaptabilitéà la réalitédu terrain…,
- au positionnement épistémologique du chercheur:
implication du sujet-chercheur dans son corpus,
distanciation par rapport à l’objet, explicitation des choix
méthodologiques…,
-à la finalité socialeet scientifiquede la recherche.
Ce volume s’inscrit dans une dynamique de mutualisation
des connaissances et des expériences. Dans une perspective
critique et transdisciplinaire, il rassemble les contributions des
chercheurs inscrits en Sciences Humaines et Sociales dans
diverses disciplines: sociolinguistique, didactique des langues
et sciencesde l’informationetde lacommunication.
2Taylor, Steven J., Bogdan, Robert, 1984 [2e éd.], Introduction to
Qualitative Research methods, John Wiley and Sons, New York, 302
pages.
3Morin, Edgar, 1990, Arguments pour une Méthode (autour d'Edgar
Morin),ColloquedeCerisy,Paris:Seuil, p. 257Corpuset méthodes 9
Le volume comporte douze textes organisés en trois
thématiques: « le point de vue qui crée l’objet », « un corpus,
des corpus: au delà de la clôture disciplinaire », « les enjeux de
l’interdisciplinarité:être ou ne pasêtre 3discipliné3 ».
4«Le point de vue crée l’objet »
Un premier groupe de textes réunit des contributions qui
questionnent la relation entre corpus et méthode à travers des
réflexionsépistémologiques.
Suzy Canivenc propose un texte à portée critique qui
interroge le renouvellement épistémologique proposé par le
constructivisme radical, perspective particulièrement séduisante
pour les chercheurs en SHS désireux de dépasser les lacunes du
paradigme positiviste : la prétention à l’objectivité, la
séparation sujet-objet, le raisonnement de type cause-effet, le
paradigme explicatif. Après avoir brièvement défini le
constructivisme radicalen soulignant ses liensavec lesSciences
de l’Information et de la Communication (SIC) ainsi que son
potentiel « révolutionnaire », ce texte interroge les limites de
cette révolution paradigmatique en l’apparentant à un
changement de type 1 où « plus ça change, plus c’est la même
chose ». Ce texte voit dans le constructivisme moins le
dépassement du positivisme que son simple prolongement,
voire même son renforcement du fait de sa capacité à intégrer
les traditionnelles critiques qui lui sont faites. En conclusion,
cet article propose d’adopter un « méta point de vue récursif »
qui nuance tant la conception enchantée que critique du
constructivisme radical en appelant à une vigilance de tous les
instants.
4 Saussure (de), Ferdinand, 1995 (Reéd), Cours de linguistique
générale.Paris:Payot, p. 23Corpuset méthodes10
Damien leGal s'intéressedans sonarticleà la relationentre
méthode et corpus d'un point de vue épistémologique,
méthodologique puis praxéologique. Il définit d'abord les
concepts de «corpus » et de « méthode » dans une approche
transdisciplinaire. Puis, explicitant l'interdépendance entre le
niveau épistémologique (plan de la réflexion sur l'approche et
les voies d'accès à la connaissance), le niveau méthodologique
(les principes régissant les méthodesde rechercheemployées)et
le niveau praxéologique (les pratiques de recherche elles-
mêmes), l'article envisage la manière l'adoption des quatre
principes forts du constructivisme implique un certain nombre
de conséquences sur ces trois plans. Prenant appui sur la
recherche qu'il réalise, le chercheur présente différents
exemples de traduction des principes constructivistes sous
formede méthodesd'enquêteetde traitementdesdonnées.
Le texted’Alexandra Poulet et Elatiana
Razafimandimbimanana traite de la prise en compte de la
subjectivité en tant que partie intégrante du travail de recherche
en Sciences Humaines et Sociales. Les auteures partent du
postulat que face à son travail, le chercheur ne peut s’extraire
des propriétés réflexives et identitaires qui en font un individu
et un acteur social. L’acteur-chercheur investit en effet son
travail, son terrain ainsi que les questionnements qui en
découlent avec le regard propre à son historicité et à sa
complexité. Se pose alors pour les auteures, la question de la
scientificité d’une recherche critique inclusive de la subjectivité
et de l’expérienciation de l’acteur-chercheur? Ce texte fait
apparaître en quoi l’ (inter)subjectivité inhérente à la rencontre
altéritaire est un apport scientifique multidimensionnel. Elle
permet de prendre en compte les subjectivités des acteurs et les
tensions, contradictions qui en découlent. Il montre enfin
qu’une épistémologie intégrative du « soi » peut être au service
d’une entreprise scientifique, ce qui implique aussi des apports
en termesde méthode(s).
Le texte de Maria Philippou interroge également ces
problématiques de la subjectivité et de la distanciation du
chercheur par rapport à son terrain. L’auteure questionne lesCorpuset méthodes 11
implications d’ordre éthique et le rôle du chercheur, dans des
cas où la population enquêtée a récemment vécu un événement
traumatisant. Le cas des « réfugiés » de Chypre fut et reste un
problème difficile à approcher, l’île étant divisée en deux
parties complètement différentes et indépendantes. La présence
des réfugiés dans la partie sud de Chypre reste dynamique et
symbolique et elle témoigne du manque du respect des Droits
de l’Homme de la part de la Turquie. Réaliser une enquête
auprès de personnes relatant l’expérience traumatisante et
douloureuse de la guerre, nécessite aussi de prendre en compte
l’aspect psychologique et de faire preuve de respect. Le
chercheur est obligé de suivre des méthodes particulières pour
la formation de son questionnaire: par rapport à l’ordre précis
des questions, à la façon de formuler les questions et au choix
de la présentation de son questionnaire. Le processus du recueil
des témoignages devient alors une tâche subtile qui interroge la
relationduchercheurà son terrain.
Un corpus, des corpus : au delà d’une clôture
disciplinaire
Une deuxième série de textes s’inscrit davantage dans une
perspectived’analysecritiquedecorpus spécifiques.
Nabila Bestandji revisite la question du traitement de
corpus en s’appuyant sur l’étude d’un corpus de presse écrite.
L’auteure s’est donné comme objectif principal la recherche de
tous les éléments susceptibles d’abriter la subjectivité en
essayant de comprendre leur mode de fonctionnement et
d’organisation. Son argumentation s’appuie sur une étude
comparative de deux quotidiens d’expression française: Le
MondeetEl Watan,aucoursdu mois quia suivi lesattentatsdu
11 septembre 2001. L’étude des titres semble particulièrement
importante pour l’auteure,car c’est par leur intermédiaire que leCorpuset méthodes12
lecteur prend d’abord contact avec les journaux. L’agencement
fait que le lecteur “accroche”et penche pour l’achatde tel ou tel
autre journal. L’intérêt d‘un travail basé sur la comparaison des
données est aussi un choix méthodologique: l’auteure montre
ainsi dans son texte que c’est par le contraste que les résultats
sont plus parlants.
Pour sa part, Kahina Djerroud questionne les différentes
dimensions de la récolte d’un corpus en sociolinguistique
appliquée à l’étude des représentations linguistiques et
spatiales de deux quartiers (populaire et résidentiel) d’Alger:
quelles sont les démarches à suivre pour que la matière
discursive qui constitue le corpus soit pertinente pour répondre
aux questions initiales de l’étude ? L’auteur passe en revue les
trois paradigmes essentiels en sociolinguistique et les
principaux courants méthodologiques en sciences humaines,
puis propose d’adopter une procédure mixte pour surmonter les
limites de chaque approche. Pour finir, l’auteur détaille les
principales techniques de recueil de corpus (entretien,
questionnaire)appliquéesà sa recherche.
L’objectif du texte proposé par Florence Thiault est de
mettre en évidence l’intérêt qu’il y a à articuler approche
ethnographique et analyse du discours pour l’étude d’un corpus
constitué de messages archivés d’une liste de discussion en
information-documentation. L’analyse de discours s’applique
aujourd’hui à de nouveaux corpus, comme les discours clos
circulant dans des communautés restreintes qui à travers leurs
rites langagiers partagent un même territoire. Un élargissement
du contexte s’impose à l’analyste, une telle démarche suppose
en effet de s’efforcer de restituer les connaissances, savoirs,
catégories mobilisés par les sujets parlants pour construire le
sens. Cette étude limitée ne prétend pas à l’universel,
néanmoins le terrain professionnel que l’auteure analyse est
porteur d’un potentiel de renseignements pour d’autres
situations.
Nolwenn Hénaff s’intéresse à un corpus spécifique: les
blogs. Dans son texte elle propose une typologie permettant de
mieux appréhender ce nouvel outil communicationnel.Corpuset méthodes 13
L’auteure met en perspective les différentes formes
d’instrumentalisation des blogs,ainsi que l’impact général du
phénomène «blogs » quant à la question de la «prise de parole
citoyenne» sur Internet. Pour atteindre cet objectif, l’auteure a
organisé un échantillon autour de deux axes issus de
l’ambiguïté provoquée par la catégorie d’instrumentalisation:
l’axe «à but lucratif / à but non lucratif » et l’axe « amateur /
professionnel ». La chercheure espère ainsi, par sa démarche,
appréhender de manière plus fine les caractéristiques supposées
rationalisantes des blogs à vocation instrumentalisée, mais aussi
les éventuelles constances présentes dans les dispositifs
communicationnels émanant de la sphère amateur /
professionnel.
Questions de méthodes : «Être ou ne pas être
discipliné »
Une troisième et dernière partie clôturera le volume par des
textes qui questionnent lesapportsde l’interdisciplinarité.
Jeanne Meyer propose dans son texte une approche de
divers outils méthodologiques caractérisés par leur capacité à
être transférés. Étudiés puis adaptés au contexte dans lequel ils
sont réinvestis, ces outils sont directement intégrés à une
recherche sur le rôle du discours dans les procédés
discriminatoires à l'embauche. Sont ici analysés : le locuteur
masqué comme méthode permettant de travailler sur la figure
de l'Autre potentiellementdiscriminé ; l'observation participante
pour identifier les items (positifs et/ou négatifs) d'évaluation
(positifs et/ou négatifs) dans les processus d'embauche ; le
questionnaire à échelles d'attitudes afin de révéler les
représentations sociolinguistiques / stéréotypes sociolangagiers
présentsàRenneset l'entretien semi-directifde façonà observer
les pratiques discriminatoires en discours. Cette étude sur lesCorpuset méthodes14
discriminations à l'œuvre en milieu professionnel conduit ici à
envisager les outils méthodologiques des Sciences du Langage
comme outils potentiels pour la lutte contre les discriminations,
ce qui offre une nouvelle perspective dans un système
actuellement en manque de dispositifs pour la compréhension
de ladiscrimination systémique
Marcela Patrascu propose une approche descriptive et
praxéologique des pratiques informationnelles et
communicationnelles en condition de mobilité. L’observation
des usages de dispositifs socio-techniques nomades (ordinateur
portable, DVD portable, téléphone portable, etc.) rencontre
plusieurs difficultés dues à une double mobilité. En effet cette
double mobilité (objets nomades et usagers en mobilité) rend le
recueil des données plus difficile à mettre en œuvre. Le
dispositif méthodologique que l’auteure propose dans le cadre
de l’étude des usages de la télévision sur le téléphone portable,
vise une appréhension multimodale de l’interaction entre
l’usager, l’objet technique et l’environnement. Il s’agit d’une
approche qui porte à la fois sur les discours, les conduites et les
maniements des artefacts. L’approche que la chercheure
envisage cherche à dépasser les approches « logocentriques »
qui ne prennent en considération uniquement les productions
langagières accompagnant l’action. Elle défend à l’instar de
Christian Le Moënne (2004 ; 2008), Jean Luc Bouillon, Sylvie
Bourdin et Catherine Loneux (2007 ; 2008) un retour des
recherches en SIC sur la question organisationnelle comme
problématique heuristique dans les approches des technologies
de l’informationetde lacommunication.
À partir d’un rappel chronologiquede l’histoirede l'analyse
de contenu, Julie Brusq met en évidence que les différents
courants qui la composent recourent à plusieurs méthodes
issues de diverses disciplines : la sémantique utilise les
statistiques, la sémiotique s'inspirede l'esthétique,etc.L'auteure
poursuit en exposant les courants constructivistes de l'analyse
de contenu, mobilisant le concept de «discursivité sociale » de
BernardDelforce.Elle montre que l'approche constructiviste de
la communication a considérablement enrichi l'analyse deCorpuset méthodes 15
contenu notamment en valorisant l'impact du contexte sur le
sens donné au contenu. Face à cette infinie ressource
disciplinaire, l'auteureenarriveà laconclusion selon laquelle la
délimitation du travail de recherche dépend de la
problématisation, de son inscription dans un champ
disciplinaire ainsi que dans une épistémologie particulière.
Parmi celle-ci, l’épistémologie constructiviste défendue en SIC
5 6par Christian Le Moënne et Catherine Loneux (2007)
notamment, propose de valoriser les contextes dans lesquels les
recherches sont menées.
Le texte de Nisrine Zammar interroge le rôle que joue
l’approche interdisciplinaire dans la compréhension de
nouveaux phénomènes communicationnels. Les sciences de
l’information et de la communication ont la particularité d’être
« une science d’adjonction, c’est-à-dire une science inter, trans
7et pluridisciplinaire ». L’auteure revient sur la définition de la
pratique de l’interdisciplinarité qui consiste à utiliser les
ressources de disciplines diverses pour construire une
représentation adéquate d’une situation.Cette interdisciplinarité
est appropriée par l’auteure comme une méthodologie de
compréhension des différents aspects des réseaux sociaux et de
leurs usages. Un défi reste à surmonter: comment bénéficier de
cette richesse tout en abordant une approche
communicationnelle ? Comment l’héritage méthodologique et
conceptuel de la sociologie, de la psychologie ou de
5Le Moënne, Christian, 2003 «Questions et hypothèses sur les
approches constructivistes et les recherches en communications
organisationnelles » dans La place du constructivisme pour l’étude
des communications, Actes du Colloque de Béziers, Université
MontpellierIII.
6Loneux,Catherine, 2007, L’éthique entrepreneuriale et managériale
comme dispositif communicationnel: analyse des enjeux et pratiques-
problématisations. Mémoire d’Habilitation àDiriger des Recherches:
AixMarseille 1.
7 Miège,Bernard, 2004, L’information-communication, objet de
connaissance,Bruxelles:ÉditionsDeBoeckUniversité.Corpuset méthodes16
l’anthropologie permettra de comprendre et de délimiter l’objet
de recherche ?
Marie-KatellHoff,MarcelaPatrascu,SuzyCanivenc,
Damien leGal,JulieBrusq
Nous tenons à remercier le laboratoire PREFics pour
son soutien et sa dynamique qui nous a permis de réaliser des
manifestations scientifiques de qualité dont cette publication
représente l’aboutissement. Nos remerciements s’adressent tout
particulièrement àCatherine Loneux et ThierryBulot.LECONSTRUCTIVISMERADICAL :
REGARDCRITIQUESURUNE
1RÉVOLUTIONPARADIGMATIQUE
Le renouvellement épistémologique proposé par le
constructivisme radical offre une perspective particulièrement
séduisante pour les chercheurs en sciences humaines et sociales
(SHS) désireux de dépasser les lacunes du paradigme
positiviste, telles que les hypothèses ontologiques,déterministes
etdualistes réductionnistes quantà lacomplexitéde l’univers.
La première partie de cet article se proposera de définir
brièvement cette nouvelle approche épistémologique en
soulignant ses liens avec les Sciences de l’Information et de la
Communication (SIC) ainsi que son potentiel
« révolutionnaire ». Cette partie présentera donc le
constructivisme radical dans son versant « positif » et peut-être
même un peu trop «enchanté ».
La seconde partie de cet article se voudra au contraire
beaucoup plus critique et s’interrogera sur les limites de cette
révolution paradigmatique.
Elle s’interrogera tout d’abord sur le possible renforcement
de la rationalité instrumentale que pourrait occasionner ce
renouvellement conceptuel. Elle montrera ensuite que le
constructivisme radical peut s’appréhender non comme un
dépassement du déterminisme, mais comme son simple
prolongement.
Sous cet angle, le constructivisme radical pourrait
s’apparenter à un simple changement de type 1 où « plus ça
change, plus c’est la même chose ». Le constructivisme, bien
plus qu’un dépassement du positivisme, pourrait ainsi refléter
son simple prolongement, voire même son renforcement du fait
de sa capacité à intégrer les traditionnelles critiques qui lui sont
1Suzy Canivenc, Université Européenne de Bretagne – Rennes 2.
PREFics (EA 3207).Corpuset méthodes18
faites.Uneaptitude qui n’est pas sans rappelercelledu « nouvel
espritducapitalisme ».La troisième partiedecetarticle viendra
donc interroger la problématique place de la critique
aujourd’hui.
Le constructivisme : paradigme des « nouvelles
sciences » ayant vocation à dépasser les limites du
paradigme positiviste :
Définition du constructivisme :
Brève présentation :
Le constructivisme postule, comme son nom l’indique, que
nous CONSTRUISONS la réalité: nous l’inventons plus que
nous la découvrons. Comme l’explique Paul Watzlawick:
«avec le constructivisme (…) toute prétendue réalité est (…) la
construction de ceux qui croient l’avoir découverte »
(Watzlawick, 1988). Ainsi, notre conception de la réalité n’est
plus une image vraie d’une réalité qui se trouverait à l’extérieur
de nous-mêmes: elle est profondément liée aux processus
cognitifs qui nous ontconduitàcetteconception.
Le constructivisme brise donc la conception ontologique de
la réalité, qui existerait en elle-même, indépendamment de
nous: « l’on ne considère plus la connaissance comme la
recherche de la représentation iconique d’une réalité
ontologique, mais comme la recherche de manières de se
comporter et de penser qui conviennent. La connaissance
devient alors quelque chose que l’organisme construit dans le
but de créer un ordre dans le flux de l’expérience –en tant que
tel informe » (Von Glasersfeld, 1988). Le paradigme
constructiviste ne se base donc plus sur la «correspondance »
des idées et des faits, mais sur la
«convenance »/l’«adéquation » des idées et des expériences
sensorielles.
Pour rendre plus intelligiblecetteapprocheépistémologique
(quelque peu déroutante au premier abord, il faut bien
l’admettre), Ernst Von Glasersfeld la compara àCorpuset méthodes 19
l’évolutionnisme darwinien: « tout comme l’environnement
exerce des contraintes sur les organismes vivants et élimine
toutes les variantes qui, d’une façon ou d’une autre,
transgressent les limites à l’intérieur desquelles elles sont
possibles ou ’’viables’’, de la même manière le monde
empirique, celui de la vie quotidienne commecelui du
laboratoire, constitue le terrain d’expérimentation pur de nos
idées » (Von Glasersfeld, 1988). La sélection naturelle (et
épistémologique) va donc sélectionner, non les organismes et
conceptions les plus aptes et « vrais », mais ceux qui « passent
le test » empirique. La métaphore de la serrure est souvent
utilisée pour illustrer le constructivisme: si la clé que j’ai sur
mon trousseau parvient à ouvrir la porte de chez moi, cela veut
dire qu’elle convient, mais non que c’est la « vraie », la seule
clé qui soiadéquateàcette serrure.
Bref historique où l’on perçoit la place centrale des SIC,
« nouvelle science » (Le Moigne, 2001):
Contrairement à une idée encore trop répandue, le
constructivisme n’est pas une conception propre au XXe siècle.
Jean-Louis le Moigne nous rappelle ainsi tout au long de ses
trois tomes consacrés à cette approche l’existence
d’ «épistémologies (…) pré-constructivistes » (Le Moigne,
2002): celles de Valéry, Vico, Hegel, Kant, Léonard de Vinci,
Aristote,Protagoras…
Plus que le constructivisme, ce sont les sciences émergeant
au milieu du XXe siècle, qu’il accompagne et qui
accompagnent son renouvellement, qui sont réellement
« nouvelles ».
Comme l’explique Jean-Louis Le Moigne: «en 1948
apparaissent simultanément au moins trois nouvelles sciences
(…): la cybernétique ou science de la communication et de la
commande (NorbertWiener), la sciencede la transmissionetdu
traitementdu signaletde l’information (ShannonetWeaver), la
science des processus de décision opérationnelle (la recherche
opérationnelle depuis H. A. Simon) » (La Moigne, 2001). On
perçoit d’emblée la place centrale des SIC, qui continuentCorpuset méthodes20
d’ailleurs à faire référence à ces quatre auteurs comme à des
fondateurs.Ainsi, pourJean-LouisLeMoigne, « les sciencesde
la communication et leurs jumelles, les sciences de
l’information ; [sont]des sciences vraiment nouvelles,
prototypesdu Nouvel esprit scientifique qu’annonçaitBachelard
en 1934 » (LeMoigne, 2002).
Ces « nouvelles sciences » vont ainsi être à l’origine du
renouvellement du constructivisme et du qualificatif « radical »
qui lui est désormais accolé. Elles vont en effet impulser une
véritable «entreprise de reconstruction épistémologique,
adaptant la science contemporaine à la production de
connaissances-processus plutôt qu’à la découverte de savoirs
stables » (Le Moigne, 2001). Un bouillonnement
paradigmatique que certains assimilent déjà à une « révolution
scientifique » (Kuhn, 1983) symptomatique du
« franchissement de l’ ’’obstacle épistémologique’’ d’une
’’épistémologie positiviste’’ à une ’’épistémologie non
cartésienne’’ que préconisait [déjà]G.Bachelard en 1934 » (Le
Moigne, 2002).
Le constructivisme : un « tournant » paradigmatique :
Si le constructivisme est désormais qualifié de « radical »
c’est qu’il représente une véritable fracture par rapport à la
conception traditionnelle du monde et des connaissances que
l’on en a. Comme l’explique Ernst Von Glasersfeld, « le
constructivisme radical est alors ’’radical’’ parce qu’il rompt
avec la convention, et développe une théorie de la connaissance
dans laquelle la connaissance ne reflète pas une réalité
ontologique "objective", mais concerne exclusivement la mise
en ordre et l’organisation d’un monde constitué par notre
expérience » (Von Glasersfeld, 1988). Le constructivisme
incarne ainsi pour Jean-Louis Le Moigne la « reformulation
d’une épistémologie ’’concurrente’’ des positivismes » (Le
Moigne, 2001).