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Dire, agir, définir

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256 pages
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Ajouté le : 01 janvier 1995
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EAN13 : 9782296296930
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DIRE, AGIR, DÉFINIR
dictionnaires et langage ordinaire

Collection "Logiques Sociales" Dirigée par Dominique Desjeux et Bruno Pequignot

:Dernières parutions: Bourgoin N., Le suicide en prison, 1994. un travail de reconstruction persuasive dupassé, 1994. 1994. 1994. dans l'Union européenne, de la crise, 1994.

Coenen-Huttier Lallement Esquenazi

J., LamémoirefatnÜiale: de communication

Dacheux E., Les stratégies

M. (00.), Travail et emploi. u temps des métamorphoses, Les générations 1994. 1994. J.- P., Film, perception raisonnée et mémoire,

Baudelot C, Mauger G., Jeunesses populaires. Gagnon C., lA recomposition Giroud C, Introduction Plasman R, Lesfemmes des territoires,

aux concepts d'une sociologie

de l'action,

1994.

d'Europe sur le nuJrché du travail, 1994. De l'usage social des notions à leur problématisation, et l'ostréiculteur, 1994. 1994.

Robert Ph., Les comptes du crime, 1994. Ropé F., Savoir et compétences. 1994. Van Tilbeurgh Zolotareff V., L'huître, le biologiste J.-P., Cerclé A., Pour une alcoologie plurielle,

@ L'Hannattan, 1995 ISBN: 2-7384-2934-3

GEORGES-ELIA

SARF ATI

DIRE, AGIR, DEFINIR dictionnaires et langage ordinaire
critique de la raison lexicographique d'un point de vue pragmatique Préface de Oswald Ducrot

~

Éditions L'Harmattan
5-7, rue de L'Ecole-Polytechnique 75005 Paris

DU MÊME AUTEUR: Le Gramophone d'Ingres, Ed. Les 4 fils, 1984 Ethique et Ecriture, in G.E. Sarfati Ed., Ed. Le Hameau, 1985 La nation captive, sur la question juive soviétique, Ed. Nouvelle Cité, 1985 L'Envers du Destin, entretiens avec Léon Poliakov, Ed. Bernard de Fallois, 1989 "L'écriture de la parole: sur l'oeuvre poétique de Claude Vigée" Actes du Colloque de Cerisy, La terre et le souffle, Albin Michel, 1992 "La Parole empoisonnée, les Protocoles des Sages de Sion et la vision policière de l'histoire", in P.-A. Taguieff Ed., Faux et Usages d'un Faux, Vol. 2, Berg-Editeurs, 1992 Discours Ordinaire et Identité Juive, Berg-Editeurs, paraître ) (à

"Les mythes déclencheurs de la passion collective (fonctions des images, sons, représentations structurées), Nuremberg comme archétype", Cahiers Bernard Lazare, n° 128-130, L'expression passionnelle en politique et en religion, 1991, p. 46-64.

SOMMAIRE

Liste des abréviations Préface Introduction
Première partie: L'image de quelques notions fondamentales dans le corpus lexicographique 1. Le concept de dictionnaire 2. Le paradigme de l'usage linguistique 3. Le concept de lexicographie 4. Le concept de définition Deuxième partie: Le schème représentationaliste dans le corpus lexicographique 1. Le corpus lexicographique comme expression de la philosophie linguistique du sens commun 2. Le représentationalisme de principe( 1) : les postulats 3. Le représentationalisnle de principe(2) : les concepts naturels 4 le représentationalisme méthodologique 5. Le statut épistémologique des autres concepts 6. Un paradoxe de la philosophie linguistique du sens commun Troisième partie: De la philosophie linguistique du sens commun à la pragmatique du langage 1. J. L. Austin, la philosophie du langage ordinaire et l'amendement du schème représentationaliste fort: quand dire, c'est faire 2. O. Ducrot, la sémantique intentionnelle Quatrième partie: L'état du savoir linguistique dans les dictionnaires de langue 1. Généralités 2. Les concepts linguistiques dans le corpus lexicographique

7 9 15 19 21 33 45 49 53 55 57 71 85 91 101
123

125 127
131 133 141 5

Cinquième partie: Le statut théorique de la pragmatique du langage dans le corpus lexicographique usuel et spéciaUsé 1. La définition de la pragmatique du langage dans les dictionnaires de langue 2. La définition de la pragmatique du langage dans les dictionnaires de linguistique 3. Remarques comparatives sur les définitions de la pragmatique du langage dans les dictionnaires de langue et les dictionnaires de linguistique 4. La situation lexicographique du concept de performativité dans le PRob et le GRob Sixième partie: La représentation des "parties du discours" et du mot dans les dictionnaires de langue 1. Le concept des "parties du discours" 2. L'anthropologie implicite des "parties du discours" 3. Critique de la représentation du mot Septième partie: A propos du statut des déictiques et des connecteurs dans les dictionnaires de langue 1. Déictiques et connecteurs: un problème de terminologie 2.Connecteurs et déictiques dans les études pragmatiques: état de la question 3. Connecteurs et déictiques dans les dictionnaires de linguistique

157 159 163 165 173

181 183 187 205

211 213 217 219
223 225 231 237 251

Note prospective Conclusion Index des notions Bibliographie Tables des matières 6

LISTE DES ABREVIATIONS
DIctionnaires de langue DEC DictionnaireExplicatifet Combinatoire DFC Dictionnairedu FrançaisContemporain DFF Dictionnairedu FrançaisFondamental DFNC Dictionnairedu FrançaisNon Conventionnel DFLE Dictionnairedu FrançaisLangue Étrangère DHLF DictionnaireHachettede la LangueFrançaise DLFCM, Dictionnaire de la Langue Française Classique et Littré Moderne DUF DictionnaireLaroussede la LangueFrançaise DQLF, DictionnaireQuillet de la LangueFrançaise GUF Grand Laroussede la Langue Française GRob Grand Robert MicroRo Micro Robert b PRob Petit Robert PRob 2 Petit Robertdes Noms Propres TLF Trésor de la Langue Française Dictionnaires encyclopédiques EBFU Encyclopédie du Bon Français dans l'Usage Contemporain DEQ DictionnaireEncyclopédiqueQuillet GDEL Grand Dictionnaire Encyclopédique Larousse EU EncyclopediaUniversalis Dictionnaires de Unguistique DDDL Dictionnairede Didactiquedes Langues DESL DictionnaireEncyclopédiquedes Sciencesdu Langage DL, DdeL Dictionnairede LinguistiqueLarousse DU Dictionnairede la Linguistique DRTL DictionnaireRaisonnéde la Théorie du Langage GALF Guide Alphabétiquede la LinguistiqueFrançaise LS Lexique Sémiotique

7

DictiolllUÜres spéciaux des synonymes DBS, Dictionnaire Bordas des Synonymes DBSA Dictionnaire Bordas des Synonymes et des Antonymes DRobS Dictionnaire Robert des Synonymes

-

étymologiques DEBW, DE Dictionnaire Étymologique Bloch et Wartburg Larousse Étymologique LE Dictionnaire de la Langue Pédagogique DLP

8

PREFACE
Quand éprouve-t-on le besoin de consulter un dictionnaire de sa propre langue? Pour vérifier une orthographe un peu acrobatique, pour savoir, dans des cas litigieux, comment un mot se combine syntaxiquement avec d'autres (par exemple quelle préposition exige un verbe), pour connaître le sens d'un mot rare, ou les emplois rares d'un mot usuel. Dans tous les cas, l'objectif premier du dictionnaire est d'être utile. Il doit donner les renseignements nécessaires pour mieux maîtriser la langue, conçue comme un instrument de communication, pour mieux comprendre et mieux se faire comprendre. Pour ce faire, cependant, un dictionnaire est amené à mettre en oeuvre une certaine conception préalable du langage: on ne peut pas décrire le sens d'un mot sans s'appuyer sur une idée générale de ce qu'est le sens, on ne saurait même dire avec quel type de mots un mot se combine sans avoir auparavant une classification des mots. La pratique lexicographique repose donc -c'est ce que montre en détail Sarfati- sur une théorie linguistique. Or cette théorie, généralement le dictionnaire ne la dit pas. Certes les termes principaux de la théorie sont souvent euxmêmes des mots de la langue, et à ce titre le dictionnaire se doit de les définir, et de définir non seulement les termes anciens et reconnus, ("adjectif", "verbe", etc.), mais aussi les termes techniques récents, qui, rapidement, entrent à leur tour dans le vocabulaire commun. Mais Sarfati montre que ces définitions que les dictionnaires donnent de leur propre métalangage sont généralement fort peu opératoires, et n'éclairent guère sur la façon dont le dictionnaire lui-même les utilise. L'étude des théories linguistiques mises en oeuvre par les dictionnaires, la découverte de cette "raison lexicographique" qui leur est sous-jacente, ne peut donc être qu'une analyse de l'implicite, du non-dit, de ce que le discours lexicographique montre ou atteste, mais ne déclare pas. 9

Tel est le travail entrepris par Sarfati. Si ce travail est possible - alors qu'il n'était même pas envisageable il y a quarante ans-, c'est que la théorie du sens implicitement admise par les dictionnaires a cessé depuis peu d'apparaître comme une évidence ( ce qui est une façon de ne pas apparaître) ; son évidence, d'ailleurs, était fortifiée par les dictionnaires eux-mêmes, dans la mesure où, considérés comme la référence fondamentale en matière de langue (si vous voulez connaître le sens d'un mot, demandez-le à Monsieur Larousse), ils contribuaient, par leur existence même, à entretenir la conception sur laquelle ils se développaient. Selon Sarfati, c'est le récent surgissement des recherches "pragmatiques" en linguistique qui a permis de voir, par contraste, que les dictionnaires se fondaient sur une conception particulière du sens, que l'on peut appeler "représentationaliste" - conception qui devient perceptible seulement lorsqu'on découvre que c'est une conception parmi d'autres, également possibles. La recherche pragmatique en linguistique s'est tellement développée, et dans tant de directions diverses, qu'on ne saurait à proprement parler la définir. Un thème reste cependant constant: pour décrire le sens d'un mot, il faut s'interroger sur ce qu'on fait quand on l'emploie. Plus radicalement, le sens d'un mot, c'est ce à quoi il sert. Bien sûr ce slogan ne peut pas constituer une définition, car tout le problème est de préciser, parmi l'infinité des effets possibles d'un mot, ceux auxquels on va choisir de s'intéresser. S'agit-il de ses effets réels -ensemble immense et bien difficile à structurer-, ou de ceux seulement auxquels le locuteur pense lorsqu'il l'emploie, effets qui le guident, au moins à ce qu'il croit, dans son choix? Et, parmi ces derniers, faut-il considérer ceux que l'on cherche effectivement à obtenir, ou ceux que l'on prétend chercher à obtenir (effets que l'on pourrait appeler stratégiques dans le premier cas, diplomatiques dans l'autre)? Et même si l'on se restreint à la dernière possibilité, il faut encore préciser le domaine à l'intérieur duquel on envisage l'efficacité de la parole. Car on peut s'intéresser aux effets d'un énoncé sur la situation où il apparaît, par exemple à la façon dont 10

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~ :1 :~

il affecte la situation respective des interlocuteurs, ou seulement à ses effets sur le discours ultérieur, aux possibilités d'enchaînement discursif qu'il ouvre ou interdit. Autant dire que le recours à la pragmatique ne suffit pas à délimiter une voie de recherches, mais fait éclater aussitôt une multitude de voies divergentes. Quelle que soit la voie considérée, il reste que ce recours rend perceptible, par contraste, la conception, tout à fait contraire, sur laquelle se fondent d'habitude les dictionnaires, et c'est cela seulement qui intéresse cette critique de la raison lexicographique à laquelle est consacré l'ouvrage de Sarfati. Par opposition à la recherche pragmatique, cette lexicographie que l'on peut actuellement appelée "classique" apparaît essentiellement "représentationaliste". Décrire le sens d'un mot consiste pour elle à essayer de faire comprendre quelles propriétés un objet doit posséder pour que ce mot puisse lui être légitimement appliqué Ge dis seulement "essayer de faire comprendre" : il est clair que le dictionnaire, définissant un mot à l'aide d'autres mots de la même langue, ne peut faire allusion aux propriétés des choses que comme à un horizon, que l'utilisateur est censé imaginer derrière ces infinis renvois de mots à mots, renvois qui constituent le tissu de l'oeuvre lexicographique). Même si les choses désignées restent nécessairement cachées, c'est un accès à ces choses que le dictionnaire prétend indirectement ouvrir, et c'est cet accès qui est présenté comme l'entrée dans le domaine de la signification. Voilà ce que Sarfati nous aide à découvrir, en même temps qu'il suggère une autre forme de dictionnaire qui reste à construire (il faudrait d'ailleurs se demander si cette construction est possible, et si le dictionnaire n'est pas, par nature et fonction, essentielleme~t représentationaliste). Supposons qu'on arrive, que Sarfati, par exemple, arrive à la constituer, c'est une nouvelle critique de la raison lexicographique qu'il faudra écrire, car la pragmatique qui aura consciemment guidé cette constitution, n'en fournira sans doute pas le soubassement théorique profond, mais seulement une motivation ou une justification Il

superficielles. Et c'est ailleurs qu'il faudra chercher la "raison It immanente à ces futurs dictionnaires pragmatiques. Si une activité est toujours à critiquer, si ses fondements sont toujours à élucider, c'est qu'elle est toujours autre que les apparences qu'elle se donne, autre que ce qu'on croit faire lorsqu'on l'exerce. Oswald Ducrot

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"Je ne crois pas que l'on puisse dire que l'objectif visé par les philosophes analystes, tels du moins que je l'ai présenté, se confonde avec l'objectif que poursuivent, selon les méthodes traditionnelles qui leur sont propres, le lexicographe ou le sémantiste. Bien que je vous concède que tout ce que la sémantique ou la lexicographie peuvent apporter soit du plus haut intérêt pour le philosophe ana-

lyste."

L. Apostel, Colloque de Royaumont La philosophie analytique

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"Le dictionnaire doit enfin donner des indications sur les rapports entre les mots et ceux qui les emploient, c'est-à-dire aborder la pragmatique, domaine des actes du langage, des usages et des discours, et non plus du système fondamental que la théorie appelle la 'langue' (ex: les niveaux d'usage, les emplois jugés comme nouveaux ou aberrants, fautifs, abusifs, etc.). "

Encyclopédies

et dictionnaires

Alain Rey de langue

"Le lexicographe dont le propos était une amélioration constante du dictionnaire par l'utilisation des données toujours plus exactes et plus précises, se trouve dans l'obligation de repenser son système métalinguistique en théoricien et non en érudit. (...) Aussi bien souhaitons-nous, dans cette impasse, une aide réelle des théoriciens de la linguistique et non pas seulement leur critique. " J. Rey-Debove Étude linguistique et sémiotique des dictionnaires français contemporains

14

INTRODUCTION La présente étude se préoccupe avant tout de porter la critique dans un domaine à la fois familier des linguistes et du grand public, et cependant bien largement méconnu quant à ses enjeux par les uns, et volontiers tenu à l'écart par les autres. Aussi les analyses exposées ici ne prétendent à rien autre chose que d'introduire une exigence théorique continue dans un champ qui s'est souvent défendu de n'en pouvoir longtemps soutenir aucune, mais qui reste cependant très largement réceptif aux avancées de la linguistique théorique. Voilà pourquoi sans doute, l'essentiel de ce préambule consistera à justifier le titre de l'ensemble. Ce titre trace une perspective, annonce un programme de recherche; il ouvre peut être à lui seul un chantier que l'on n'est pas près de fermer. S'il fait écho à un modèle d'études, toutes aussi notoires depuis Kantl, c'est précisément parce qu'une problématique aussi cardinale que celle de la langue - et plus exactement que celle de son traitement descriptif - ne laisse pas de faire question, en dépit du caractère d'évidence que revêt, pour les usagers, une longue tradition d'analyse didactique du lexique. Mais jusqu'à quel point, demandera-t-on, est-illégitime de supposer "une raison lexicographique" ? Dans le cas des dictionnaires - et particulièrement des dictionnaires de langue - la réalité d'une systématique cohérente en tout point est-elle suffisamment attestée pour conclure
1 La Critique de la raison pure servit de prisme à bien d'autres entreprises radicales: Critique de l'économie politique, K. Marx ; Critique de la raison dialectique, J.P. Sartre, Critique de la raison politique, R. Debray ; Critique de la raison économique, A. Gorz, et plus spécifiquement sur le problème du rapJX>rt langage/histoire la Critique de la raison narrative de J.P. Faye.

15

à la prééminence d'un type de rationalité propre, inhérente à son objet? Tout n'est-il pas ici soumis à l'empirie, à la décision d'époque, et, dans le sens levi-straussien du terme, au "bricolage", dès lors qu'on aborde le vaste domaine des dictionnaires? Un examen attentif du corpus lexicographique permet aisément de se laisser convaincre du contraire: non seulement les dictionnaires de langue reflètent un ensemble d'options théoriques en adhérant à une philosophie du langage le plus souvent implicite, mais il existe encore une relation étroite entre les options théoriques dominantes de la linguistique générale (qui déterminent pour une large part l'épistémologie lexicographique) et l'ensemble des décisions méthodologiques et descriptives qui président à la description du lexique. Notre étude prend pour point de départ un constat et tend à introduire dans un champ de recherche peu entrepris une perspective nouvelle. Ceci nous conduit tout naturellement à éclairer en quelques mots le sous-titre. C'est en effet mû par la conscience d'un paradoxe que nous avons affirmé les principales options de recherches: pour autant qu'ils prétendent décrire l'usage linguistique, à partir de sa composante lexicale, les dictionnaires de langue ont depuis des siècles conçu leur entreprise dans des termes qui méconnaissent les usages ordinaires du langage. Partant, nous avons voulu procéder à une double mise à l'épreuve. L'essor récent du paradigme pragmatiquel, ses développement successifs tant dans le domaine des sciences du langage que dans celui des sciences sociales, à partir de la philosophie analytique et de la philosophie du langage anglo-saxonnes, sans les excepter à ce jour, trouvent dans l'objet lexicographique un motif privilégié sur lequel exercer ses attendus. Réciproquement, la
I J. Poulain, L'âge pragmatique, ou l'expérimentation totale, Ed. L' Hannattan, Paris, 1991. 16

réflexion et la pratique lexicographiques peuvent tirer de cette confrontation un bénéfice radical. Pour ce qui est de l'option pragmatique, c'est en termes de perspective interactionnelle sur la communication que nous l'interprétons ici. Et nous tenons qu'un paradigme n'a donné tous ses fruits, et prouvé sa validité, que dans l'exacte mesure où il a passé avec succès l' épreuve des faits, et notamment attesté par la pertinence de ses catégories qu'il pouvait conduire, sans méconnaître aucun obstacle, au stade concret des applications. Pour cette raison, le présent ouvrage affirme le point de vue d'une critique épistémologique interne du corpus lexicographique. Ce point de vue définit donc son objet à partir de l'examen des fondements théoriques de la lexicographie et tend à mettre en évidence la prégnance jusqu'alors méconnue de la conception représentationaliste du langage dans les dictionnaires de langue. Mais contre toute attente peut-être, l'enquête ne traite que des fondements philosophiques de la lexicographie et du statut de la théorie du langage dans les dictionnaires. Il suffit à notre sens que l'analyse se consacre dans le cadre d'une première étude d'envergure à n'éviter aucune des grandes problématiques du massif théorique qui conditionne les autres aspects de l'entreprise lexicologique et lexicographique. Voilà pourquoi cette critique de la raison lexicographique d'un point de vue pragmatique prolonge dans une praxis relativement répandue un regard qui est à la fois celui du philosophe du langage et celui du linguiste sémanticien également soucieux d'évaluer la pertinence des modèles.

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PREMIERE PARTIE

L'IMAGE DE QUELQUES NOTIONS FONDAMENTALES, DANS LE CORPUS LEXICOGRAPHIQUE

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1. LE CONCEPT DE DICTIONNAIRE 1.1. L'éclairage étymologique Dans le DE, 0 Bloch et W. Von Wartburg proposent du dictionnaire la définition historique suivante:
"DICTIONNAIRE: 1539 (dictionnaire français-latin de R. Étienne) Empr. du lat. médiéval dictionarium, cf. le préc. " "DICTION, XIIè, au sens 'd'expression, mot', encore chez La Bruyère. Le sens moderne ne paraît pas. au XVIIè s. Empr. du lat. dictio qui a les deux sens. "

Si l'on se réfère à d'autres sources telles que le LEI on obtient un complément d'information qui présente un grand intérêt pour notre problématique: "DICTION: 1165, Gautier d'Aras, 'expression'Gusqu'au
XVIIè su) puis 'manièrede dire', du lat. dictio, action de dire,
sentence.

"DICTIONNAIRE: 1501, Vérard, du lat. médiév. dictionarium . "

"

. .. dire"

Si donc l'on s'en remet, en première approximation, à une définition générique du concept de dictionnaire, les diverses sources convergent pour attester qu'en un sens premier, l'objet-dictionnaire désigne le dire, l'activité énonciative. En d'autres termes, une définition diachronique, radicale, permet de caractériser le dictionnaire de langue, par excellence, comme le lieu privilégié d'inscription du Mais défions nous de la tentation étymologiste - au risque d'idéaliser notre objet - et envisageons à présent la compréhension actuelle du terme, sa définition synchronique.
1 A. Dauzat, J. Dubois, H. Mitterand, 1971

.

21

1.2. La définition dictionnaire

synchronique

du

concept

de

En distinguant entre la description du concept, d'une part dans les dictionnaires de langue, d'autre part dans les dictionnaires de linguistique, il est possible de repérer, dans les définitions successives, un certain nombre de traits constants ainsi que de traits variables. 1.2.1. Le point de vue des dictionnaires de langue On retiendra tout particulièrement les définitions du concept qu'en proposent respectivement le PRob et le DFLE:
"1. Recueil de mots rangés dans un ordre convenu qui donne une définition ou des informations sur les signes. " " S. Le dictionnaire contient le Lexique ou Vocabulaire d'une LANGUE, soit l'ensemble des MOTS ,de cette langue dans l'ordre ALPHABETIQUE et avec leurs divers SENS."

A quelques variantes près, l'ensemble des dictionnaires de langue française, de moyenne ou de grande extension, s'accordent sur les mêmes traits distinctifs. 1.2.2. Le point de vue des dictionnaires de linguistique Quoique avec une plus grande technicité, les dictionnaires spécialisés réitèrent l'ensemble des données déjà présentes dans le corpus usuel; ainsi que cela apparaît, notamment dans le DLL:
"Le dictionnaire est un objet culturel qui présente le lexique d'une (ou plusieurs langues) sous la forme alphabétique en fournissant pour chaque terme un certain nombre d'informations (prononciation, étymologie, catégories grammaticales,

22

définitions, consttuctions, exemples d'emploi, synonymes, idiotisme) ; ces informations visent à permettre au lecteur de traduire d'une langue dans une autre, ou de.combler les lacunes qui ne lui permettaient pas de comprendre un texte dans sa propre langue. Le dictionnaire vise aussi à donner la maîtrise des moyens d'expression et à accroîtte le savoir culturel du lecteur. Le mode de lecture du dictionnaire est la
'consultation'"

. et lexicographie: sur trois points de

1.3. Pragmatique contact

Les conceptions lexicographiques de l'objet-dictionnaire mettent en évidence, entre pragmatique et lexicographie, une communauté de vue qui semble a priori définir l'une et l'autre. Tout d'abord, au point de vue du matériau d'investigation : tandis que les définitions successives soulignent l'intérêt de principe pour la "langue commune", les premières recherches en pragmatique intitulaient leur domaine de recherche: "philosophie du langage ordinaire". Ensuite, au point de vue du cadre de l'investigation: lexicographie et pragmatique linguistique se caractérisent toutes deux comme deux domaines d'investigation du "sens" et de la "production du sens". Enfin, du point de vue de l'objet d'investigation: si les "mots" constituent l'objet d'étude prioritaire des dictionnaires de langue, de même que l'étude de certaines unités lexicales définit également celui de la pragmatique linguistique, les définitions mentionnent en outre que la description des "syntagmes" et des "morphèmes" compte au nombre des objectifs d'un programme d'analyse lexicographique.De son côté, la pragmatique linguistique ne se développe pas exclusivement en fonction de l'analyse des unités lexicales "en contexte", mais également en fonction d'approches syntagmatiques qui privilégient aussi l'analyse d'unités discursives plus complexes que le "mot". 23

1.4. Le dictionnaire de langue comme horizon didactique corrélé à deux types de pratiques: le lexicographe et le consultant Les exemples fournis par le corpus à l'article "dictionnaire" situent l'objet-dictionnaire dans la perspective d'un réseau de pratiques: pratiques discursives et pratiques interprétatives qui sont respectivement celles du lexicographe-linguiste et du consultant-usager. Quoique ces indications soient implicites, elles sont généralement distinguées et sont décrites à part égale:

- Le point de vue du lexicographe:
"Recueillir les mots d'une langue et en fournir des exemples tirés du bon usage, c'est le propre d'un dictionnaire (Racine)." (in GLLF).

-Le point

de vue du consultant:

"On y cherche le sens des mots, la génération des mots, l'étymologie des mots; enfin on en extrait tous les éléments qui composent une phase et un récit; mais personne n'a jamais considéré le dictionnaire comme une composition dans le sens poétique du mot (Baudelaire)" (Ibid.)

En somme, cette répartition des exemples fait référence à l'ensemble des situations qui définissent précisément le dictionnaire de langue par rapport au procès d'encodage (travail du lexicographe) et de décodage (activité du consultant) . Ces exemples éclairent, en effet, aussi bien sur la méthode, les buts et la technique des dictionnaires de langue ("définir", "décrire", c'est-à-dire expliquer et construire un modèle d'usage) que sur les besoins du consultant (chercher "le sens des mots", "vérifier un usage" etc.) .

24

1.5. Essai de typologie des dictionnaires la base de l'approche interne

de langue sur

1.5.1. La construction de la typologie et le corpus Dans ce second moment de l'approche épistémologique interne, il s'agit moins de procéder à une recension théoriquement justifiée des recherches typologiques désormais classiquesl, que d'en retrouver la trace ou le spectre dans la représentation de l'état des recherches dont le corpus lexicographique fait lui-même état. D'extension variable, les dictionnaires de langue ne mobilisent pas le même nombre d'informations. Néanmoins, il est possible de recomposer à partir des différentes données éparses, dans les différentes définitions, une typologie complète des diverses formes lexicographiques (dictionnaires de langue et dictionnaires encyclopédiques confondus). L'agencement organisé des traits distinctifs proposés dans chaque définition soumise à l'analyse (Littré, GLLF, GRob, TLF) permet de déduire le tableau suivant:

1 Y. Malkiel, 1960 ; T.A. Sebeok, 1962 ; A. Rey, 1977 ; D.
Geeraerts, 1984

25