Français-Créole Créole-Français

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Sur le plan purement littéraire, convient-il de traduire une langue hautement littéralisée (le français) en une langue qui ne l'est pas ou n'est qu'en passe de l'être (le créole) ? Dans l'affirmative, comment effectuer cette opération aux multiples écueils, c'est-à-dire quelle conception et quels procédés. Riche des "leçons" de l'Europe en la matière, cet ouvrage s'adresse à toute personne qu'intéresse la problématique de la traduction et même, plus largement, de l'écriture (au sens où l'entendait un Roland Barthes) en pays créolophone.
Publié le : mercredi 1 septembre 2004
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EAN13 : 9782296369832
Nombre de pages : 496
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FRANÇAIS-CRÉOLE/ CREOLE-FRANÇAIS
De la traduction

Éthique. Pratiques. Problèmes. Enjeux

Sémantiques Collection dirigée par Marc Arabyan
Déjà parus

Carol SANDERS, Variation etfrancophonie, 2004. Annie BOONE et André JOLY, Dictionnaire terminologique de la Systématique du Langage" 2004. François THUROT, Tableau des progrès de la science grammaticale, 2004. Krassimir MANTCHEV, La linguistique, Œuvres de Krassimir Mantchev, Tome L 2004. Serge MARTIN (textes réunis et présentés par), Chercher les passages avec Daniel Delas, 2003. J . OUZOUNOV A-MASPERO, Valéry et le langage, 2003. André DEDET, Structure du langage et de l'inconscient, 2003. Léonard MOUTI ALABDOU, Naissance de la folie: une approche discursive, 2003. Thierry MEZAILLE, La blondeur, thème proustien, 2003. Giulia CERIANI, Mark:eting moving, l'approche sémiotique, 2003. Driss ABLALI, préface de Jacques Fontanille, La sélniotique du texte, 2003. Marielle RISPAIL, proJacqueline Billiez, Le francique, 2003. Juhani HARMA (éd.), Le langage des médias: discours éphémères ?, 2003. Rafika KERZAZI-LASRI, La métaphore dans le commantaire politique, 2003. Jacques ANIS & alii (éd.), Le signe et la lettre, 2002. Jean ALEXANDRE, Eden, huis-clos, 2002. Marie-Sylvie POLI, Le texte au musée, 2002. Yong-Ho CHOI, pro Michel Arrivé, Le problème du temps chez Ferdinand de Saussure, 2002. Dominiqlle DUCARD, La voix et le miroir, 2002. Roselyne KOREN et Rllth AMOSSY (éd.), Après Perelman: quelles politiques pour les nouvelles réthoriques ?, 2002.

Jean-Pierre ARSA YE

FRANÇAIS-CRÉOLE/ CRÉOLE-FRANÇAIS De la traduction
Éthique. Pratiques. Problèmes. Enjeux

Presses Universitaires

Créoles (GÉREC-F)

L'Harmattan 5-7, rue de l'ÉcolePolytechnique 75005 Paris

FRANCE

L'Harmattan Hongrie Hargita u. 3 1026 Budapest HONGRIE

L'Harmattan Italia Via Bava, 37 10214 Torino ITALIE

~L'Hannattan,2004 ISBN: 2-7475-6939-X EAN : 9782747569392

Remerciements Nos remerciements Jean Bernabé, qu'il vont en premier lieu à M. le professeur de thèse, pour les encourageet pour l'aide méthodologique également Raphaël Pierre Pinalie en maà Pierre Gerry L'Étang,

notre directeur

ments qu'il nous a prodigués nous a apportée. Confiànt, Patrick Chamoiseau,

Nous remercions

et Daniel Dobat (alias Mandibèlè) Nous adressons

dont les remarques,

tière de créolistique, nous ont été d'une grande utilité. enfin un merci tout particulier Pinalie pour sa minutieuse relecture de notre texte.

Jean-Pierre Arsaye

Le présent ouvrage est issu de notre thèse de doctorat soutenue le 11 février 2003 à l'Université jury : M. Paul Bensimon, Nouvelle; M. Jean Bernabé, Professeur, Université des Antilles et de la Guyane; M. Robert Damoiseau, Guyane; ris X-Nanterre; M. Ralph Ludwig, Wittenberg, Allemagne. Professeur, Martin-Luther-Universitat HalleProfesseur, Université des Antilles et de la Professeur émérite, Université Paris III-Sorbonne des Antilles et de la Guyane. Faisaient partie du

M. Jean-René Ladmiral, Maître de conférences

habilité, Université Pa-

SIGLES ET ABRÉVIATIONS

CF/FC : Créole- français/français-créole CG : Créole guadeloupéen Chap. : Chapitre (exemple: chap. II) CM : Créole martiniquais L : Livre (exemple, LI: Livre I) LA : Langue d'arrivée LC : Langue-cible LD : Langue de départ LS : Langue-source Ndt : Note du traducteur rééd. : Réédition sd : Sans date SE : Situation d' énonciation SI : Situation-image SN : Syntagme nominal SV : Syntagme verbal trade : Traduction UT : Unité de traduction

INTRODUCTION GÉNÉRALE

1. Champs et objet de l'étude
En 1996, sur proposition de R. Confiant, nous avons effectué la traduction de Bitako-a, un de ses romans en créole qu'il avait publié neuf années plus tôt, c'est-à-dire en 1985. Faute de temps, à cause de nombreux travaux d'écriture et aussi pour des raisons touchant à une certaine éthique(*), cet auteur, à la fois prolifique et talentueux, ayant déjà eu l'occasion de réaliser l'auto-traduction de son roman Marisosé (1987) sous le titre Mamzelle Libellule (1995), avait cette fois préféré nous confier cette tâche, laquelle, pour le diglotte français-créole que nous étions, se révéla passionnante, enrichissante, mais n'en comporta pas moins, parallèlement à des interrogations d'ordre éthique, nombre de difficultés, d'embûches qu'au bout de plusieurs semaines, nous parvînmes plus ou moins à surmonter ou à contourner. Ainsi fut publié en 1997, Chimères d' En- ville, traduction française de Bitako-a. C'est au cours de cette opération intertextuelle, achevée au bout de quatre ou cinq semaines, à raison d'une ou deux heures par jour et de trois jours par semaine, que nous conçûmes l'idée de choisir comme sujet d'un mémoire de DEA en Langues et Culture Régionales, soutenu en 1998, les problèmes de traduction entre le créole et le français, conscient déjà qu'il s'agissait là d'un sujet des plus complexe, touchant aux domaines les plus divers: linguistique, stylistique, anthropologie, philosophie, éthique... Ce sujet suscita en nous un tel intérêt que l'année suivante, nous entreprîmes de traduire en créole, une douzaine de nouvelles de l' écri vain français de la fin du XIXe siècle, Guy de Maupassant, entreprise qui fut bien plus ardue que la précédente. C'est ainsi que fut publié dans le courant du mois de Juillet 2000, le recueil bilingue (avec les textes originaux), An dousin kanpay èk dot istwèkout (Une partie de campagne et autres nouvelles). Les raisons de ce choix étaient triples: d'abord, les œuvres de Maupassant étaient déjà entrées

(*) À propos de son recueil de nouvelles Jik dèyè do Bondyé 1979) qu'il a, par le biais d'une auto-traduction, transformé en roman sous le titre La lessive du Diable (2000), Confiant devait confirmer lors d'une interview qu'il a accordée à Delphine Perret le 18/07/00 « qu'un écrivain ne peut pas se traduire lui-même [car il est] trop tenté de récrire son texte» (Perret, 2001 : 150), point de vue éthique auquel il vint à déroger avec, d'une part, la publication de cette auto-traduction et de l'autre, celle de
Morne Pichevin (2002), à la fois retraduction et auto-traduction de Bitako-a.

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: De la traduction

dans le domaine public, ce qui dispensait notre éditeur d'acheter des droits de traduction; ensuite, nous cherchions à traduire des textes assez courts et donc plus abordables par un public, déjà fort restreint, que pourrait rebuter l'ampleur d'un roman; enfin, l'origine normande de Maupassant nous avait interpellé, notre langue créole ayant été formée, entre autres, par des parlers normands qui n'ont sans doute pas manqué d'influencer le style du grand prosateur. Aussi, nous devons à tous ces travaux de traduction l'inculcation d'une pratique qui nous a conduit à la réalisation de la présente thèse. Pour autant, nous souscrivons aujourd'hui à l'affirmation d'Henri Meschonnic (1999 : 70) selon laquelle « il y a sans doute un nombre infini de relations entre la théorie et la pratique. Qui les unissent et les séparent. Encore faut-il définir les termes. Par théorie (du langage), j'entends l' acti vité théorique (non telle ou telle "théorie"), comme recherche des fonctionnements, des stratégies, des enjeux, des notions implicites sur le langage que montrent et cachent à la fois les pratiques. » Ainsi que l'écrit Maurice Pergnier (1993 : 16) « Un ouvrage consacré à la traduction ne peut [...J pas commencer sans que soit proposée une définition de l'objet étudié, définition qui orientera la totalité de la recherche et de l'argumentation. » Partant, nous appellerons traduction, « toute forme de "médiation interlinguistique", permettant de transmettre de l'information entre locuteurs de langues différentes» (ibid.). De manière très schématique, on peut dire avec Jean René Ladmiral (1994: Il) que « la traduction fait passer un message d'une langue de départ (LD) ou langue-source dans une langue d' arri vée (LA) ou langue-cible. » La présente étude s'organise autour de deux grands axes: la traduction de textes littéraires français en créole et la traduction de textes littéraires créoles en français. Concernant ces textes, nous distinguerons deux cas: 1) celui des textes littéraires originaux appartenant au monde antilloguyanais francophone à l'exclusion d'Haïti, 2) celui des textes originaux n'appartenant pas au monde antilloguyanaIs. Le champ de notre investigation se limitera au cas des traductions entre le français et les créoles à base lexicale française parlés dans les Petites Antilles francophones (espace dont la situation de diglossie est l'une des grandes caractéristiques), ces traductions ayant été effectuées à différentes époques par des auteurs presque tous diglottes et dont on trouvera, à la fin du présent ouvrage, quelques extraits avec traduction et commentaires. L'objet de notre étude consistera à tenter de savoir quelles sont les difficultés - justiciables de la linguistique et de l'esthétique littéraire - auxquelles tout traducteur entre le créole et le français doit faire face lors de son activité traduisante et quels sont les moyens dont on dispose pour résoudre ces difficultés.

Introduction générale.

Il

Pour cela, il nous semble indispensable, d'une part de questionner le cheminement que doit suivre la pensée entre le créole et le français dans l'acte de traduire - cheminement brouillé à cause de la situation de diglossie - et d'autre part, à l'instar de Vinay & Darbelnet, auteurs auxquels nous nous référerons souvent, d'« étudier sur des exemples aussi précis et aussi probants que possible les mécanismes de la traduction, en dériver des procédés, et par-delà les procédés, retrouver les attitudes mentales, sociales, et culturelles qui les informent» (Vinay & Darbelnet (1977 : 26). En somme, l'objet de notre investigation sera essentiellement de tenter non seulement une étude contrastive entre le français et le créole, étude ambitionnant de s'ériger en référence pour tout traducteur envisageant de travailler entre ces deux langues mais aussi d'exposer une (ou des) méthode(s) permettant d'effectuer le passage interlinguistique de la manière la plus satisfaisante possible. Il relèvera donc à la fois de la traductologie (puisqu'il sera une réflexion sur la traduction en situation diglossique) et de la traductique (puisqu'il proposera aussi une étude des procédés de traduction). Sans doute ce travail ne traitera-t-il pas de toutes les questions relatives aux problèmes de traduction (la chose est-elle d'ailleurs possible ?), mais nous voulons bien croire que la diversité des faits étudiés permettra de poser les principes essentiels et d'exposer l'expérimentation d'une méthode. En raison de la multiplicité des écrits créoles depuis les années 70, de la création d'une Licence et d'une Maîtrise de langues et Cultures Créoles à l'Université des Antilles et de la Guyane (1994), de l'introduction de l'enseignement du créole dans les lycées, de l'augmentation du corpus de textes traduits du créole au français et vice versa et enfin de l'instauration en 2001 d'un CAPES de créole, un tel travail, consistant en une réflexion pour tenter de trouver les bases d'une traductique entre le créole et le français, autrement dit, établir les éléments nécessaires pour une didactique de la traduction entre ces deux langues, nous a paru nécessaire, d'autant qu'à notre connaissance, il n'avait jamais été qu'assez limitativement entrepris. La traduction, comme nous le verrons dans cette présente étude, est une nécessité culturelle, idéologique, voire économique comme d'ailleurs le démontre l'Histoire. N'est-ce pas une traduction, celle de la Bible par Luther, qui est à l'origine de la formation de l'allemand littéraire? Et concernant le créole, ce n'est pas gratuitement que par exemple, dans sa préface au roman en créole de R. Confiant, Marisosé, Guy Hazaël-Massieux (1987 : 14) formulait le vœu de voir publier une version bilingue de ce roman « pour que le plus vaste public puisse accéder un jour à ce livre et à cette langue savoureuse. » Mais une telle entreprise nous semblait une véritable gageure. À tel point que l'on peut même se demander avec George Steiner (1998), si la traduction peut être un sujet en soi, car « le bagage théorique du traducteur

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: De la traduction

est en général pauvre et pragmatique. Ce qu'apporte l'historien ou le spécialiste de la traduction est un commentaire plus ou moins élaboré, plus ou moins sensible d'un exemple particulier. On passe au crible et on juge telle ou telle version arabe d'Aristote ou de Galien. On oppose la façon dont Roy Campbell fait passer en anglais un sonnet de Baudelaire aux lectures
proposées par Robert Lowell et Richard Wilbur

[...]

» (Steiner,

1998 : 373).

Bref, une étude sur la traduction, objet d'art, ne peut être que descriptive et taxonomique plutôt que vraiment théorique et formelle du « sujet» de la traduction. S'agissant de notre sujet d'étude, elle ne peut que se borner à tenter, à partir de ce commentaire dont nous venons de parler, d'appréhender en quoi la démarche traductrice s'inscrit dans une problématique de l'écriture en pays créolophone. De façon traditionnelle, dans les pays monolingues, les traductions s'effectuent généralement d'une langue étrangère vers la langue maternelle du traducteur. Il en va tout autrement dans ces pays en situation de diglossie que sont les Petites Antilles, la Guyane et Haïti, pays où coexistent, en effet, chez la grande majorité des locuteurs, deux langues, le créole et le français. En outre, la grande majorité des traductions ainsi que les travaux des traductologues n'ont concerné que des langues prestigieuses (langues sémitiques, asiatiques, en particulier), c'est-à-dire ayant atteint un certain statut littéraire et donc intégré un large éventail de registres, ce qui est bien loin d'être le cas du créole. Enfin, la proximité lexicale des deux langues en contact accentue encore la singularité et la complexité de la situation dans laquelle se trouve plongé tout traducteur opérant entre elles. Aussi peut-on penser que, dans ces pays, la pratique traduisante ainsi que l'éthique qui y est attachée échappent, sinon totalement, du moins en bien des points, aux conceptions classiques de la traduction. Par ailleurs, deux situations peuvent se présenter: ou bien le texte à traduire a été écrit par un auteur non créolophone (généralenlent, textes d'auteurs européens) évoquant des réalités étrangères au monde créole, ou bien le texte à traduire (français ou créole) provient d'un auteur lui-même créolophone, voire du traducteur lui-même (auto-traduction) et dans ce deuxième cas on serait tenté de dire qu'au lieu de s'effectuer de l'Autre au Même, celle-ci, dans les deux sens, s'effectue du Même au Même. Selon Jean Bernabé, dans un article à paraître, il s'agit, dans le premier cas, de traductions interculturelles et, dans les autres cas, de traductions intraculturelles . Mais loin de s'arrêter à la question du statut des deux langues en présence, la problématique de la traduction se révèle encore plus complexe quand on pense à la diversité aussi bien du créole (des créoles) que du français. En effet, même s'il est à base lexicale française, le créole présente des variétés géolectales entre la Martinique, la Guadeloupe, la Guyane et Haïti,

Introduction générale.

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voire à l'intérieur même de ces pays. Pareillement, le français parlé aux Antilles,au Canada ou dans certains pays africains n'obéit plus à la norme en vigueur en France aujourd'hui. Ceci n'a pu manquer d'avoir de notables répercussions sur les œuvres littéraires comme en témoignent, par exelnple, les romans des écrivains de la Créolité. Alors, en définitive, se posent les brûlantes questions de savoir pour qui traduire, comment traduire, pourquoi traduire en pays créolophone et selon quelles conditions. En conséquence, notre hypothèse est qu'une conception spécifique de la traduction est nécessaire lorsque celle-ci s'effectue entre le créole et le français. Trois faits sont à considérer dans notre recherche: 1) le créole est encore une langue essentiellement orale qui n'a donc pas pleinement atteint un statut littéraire (ce statut sous-entendant l'existence de différents registres de langue qu'un long usage par différentes couches sociales permet de forger) ; 2) le créole ayant jusqu'à aujourd'hui toujours été, dans l'espace antilloguyanais francophone, à l'exception d'Haïti, tenu à l'écart des programmes d'enseignement, sauf dans quelques cas isolés et ce, depuis seulement une date assez récente, seule une fraction très réduite de la population est capable de lire aisément les œuvres écrites en créole et, de ce fait, le public touché par celles-ci est relativement réduit; 3) enfin, il faut tenir compte du fait, souligné par certains linguistes, telle M.-C. Hazaël-Massieux, qu'une norme graphique et lexicologique, si elle n'a pas encore été suffisamment définie, n'est du moins pas entièrement satisfaisante (en dépit de ses avantages) car souffrant, comme nous le verrons, d'un manque de redondance. Notre problématique est donc double. À partir de notre hypothèse de départ, à savoir la nécessité de découvrir les configurations d'une éthique possible pour la traduction en pays diglossiques, comment traduire une langue littéraire (le français), même souvent jugée comme étant de précellence, en une langue n'ayant pas encore acquis ce statut (le créole) ? Et dans le cas inverse, le créole étant une langue non-littéraire, à quel niveau de la langue française le traducteur d' œuvres créoles devra-t-il situer son travail de traduction ? Ce type de truchement est-il Inême éthiquement envisageable? Face à toutes ces questions, il faut bien entendu considérer que le choix d'une optique de traduction suppose la confrontation avec un certain nombre de difficultés, de problèmes à résoudre: problèmes d'ordre éthique, culturel, idéologique ou esthétique. * *

*

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. Français-créoleICréole-français
de l'ouvrage

: De la traduction

2. Structuration

En vue de réaliser notre étude, nous avons entrepris la lecture ou la relecture de nombreuses traductions aussi bien de textes littéraires que de textes non-littéraires et nous nous sommes livré à chaque fois à une comparaison entre le texte de départ et le texte d'arrivée. Ces textes qui appartiennent à différentes époques - le plus ancien remonte à moins de deux siècles -, ont été rédigés par des auteurs d'idéologies différentes. Les textes d' arri vée sont tous le fait d'auteurs appartenant à différentes époques et tous originaires des Petites Antilles (Martinique et Guadeloupe). Dans notre travail qui se voudra donc à la fois synchronique et diachronique, nous exclurons le cas de la Guyane et celui d'Haïti, pays dont nous ne connaissons pas suffisamment le créole, lors même que nous serons amenés à nous référer à des œuvres d'auteurs tel Atipa, du guyanais Alfred Parépou (1885) ou Dézafi de l'Haïtien Frankétienne (1995), ce dernier auteur ayant eu une influence non négligeable, en particulier sur Raphaël Confiant, du moins dans les textes créoles de ce dernier. Tout traducteur littéraire se trouve confronté à trois réalités: la dimension de la langue, la dimension de la culture véhiculée par cette langue et enfin la dimension du traitement esthétique de cette langue et de cette culture. Ces trois dimensions exigent le respect d'un certain nombre de valeurs et donc engagent la responsabilité du traducteur. En un mot, elles exigent une éthique. Pour nous, ceci revient donc à considérer trois grands axes: l'éthique, la langue et la culture (la «langue-culture»), l'esthétique. En conséquence, notre étude se développera en trois livres qui traiteront chacun de l'un des axes susmentionnés: 1) Dans le Livre I, nous essaierons, à la lumière de travaux de linguistes (créolistes ou non, traductologues ou non), et d'historiens de la traduction dans les pays européens en particulier, de dégager une éthique de la traduction entre le créole et le français: pourquoi traduire? Quels sont les enjeux linguistiques, culturels, idéologiques et même économiques de -cette opération ? Dans cette partie, nous tenterons de savoir sur quelle conception de la traduction devrait reposer cette activité en pays créolophones et, par voie de conséquence, dans les pays en situation diglossique en général. 2) Dans le Livre II, nous chercherons à dégager les problèmes justiciables de la stylistique linguistique, problèmes auxquels se heurte forcément toute éthique de la traduction. Pour cela, après avoir considéré les aspects socio-linguistiques de l'écriture, nous essaierons de savoir, d'une part ce qui fait 1'« étrangeté» des œuvres écrites en créole et d'autre part quelles sont les conséquences de la diglossie sur la traduction du dénotatif; 3) Une éthique de la traduction est également confrontée à des problèmes d'ordre esthétique. Aussi, le Livre III sera-t-il consacré à l'étude

Introduction générale.

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de la traduction sur le plan littéraire. Nous y analyserons les rapports entre traduction et niveau de langue, les procédés techniques utilisés pour la traduction du message, et enfin l'analyse des problèmes spécifiques à la traduction des différents modes d'organisation textuels (ou types structurels), à savoir la description, les structures poétiques, les structures argumentatives, les structures narratives et les structures dialogiques.

* * * 3. Explicitation du corpus et de la bibliographie de référence
Nous l'avons spécifié, notre recherche s'est déroulée en s'appuyant sur deux catégories d'ouvrages: Dans une première catégorie nous citerons des travaux de linguistes, créolistes (J. Bernabé, M.-C. Hazaël-Masieux, R. Ludwig, etc.) ou non (C. Bally, C. Kerbrat-Orecchioni, etc.), de traductologues (J.-R. Ladmiral, A. Berman, H. Meschonnic, Maurice Pergnier, Vinay & Darbelnet, J. & C. Demanuelli, D. Séleskovitch, M. Lederer, etc.) de stylisticiens (Ch. Bally, Cressot & James, etc.), de poéticiens (H. Meschonnic...) dont les conceptions sont complémentaires les unes des autres ou parfois opposées, d'essayistes ayant porté leurs réflexions sur nos spécificités culturelles, en particulier la langue créole et la problématique de l'écriture en pays créolophones (Édouard Glissant, Raphaël Confiant, Jean Bernabé, Patrick Chamoiseau, etc.). Une deuxième catégorie d'ouvrages est, comme nous l'annoncions plus haut, constituée essentiellement par des traductions purement littéraires (romans, poèmes, essais, pièces de théâtre) que nous nous attacherons à analyser. Nous devons préciser ici, qu'à côté des traductions effectuées à partir d' œuvres originales produites, soit par des auteurs appartenant au monde antillo-guyanais (R. Confiant, Thérèse Léotin...), soit par des auteurs français (Guy de Maupassant, Gustave Flaubert, Albert CalTIUS,Samuel Becket, Jean-Marie Le Clézio...), nous avons considéré les phénomènes particuliers de l'auto-traduction et des traductions de traductions. Signalons également que certaines traductions dont nous ferons l'analyse ont été produites par R. Confiant et sont à ce jour encore inédites (traductions du Cahier d'un retour au Pays natal, d'Aimé Césaire, de L'Étranger d'Albert Camus, d'Un cœur simple de Gustave Flaubert), ce pour quoi nous lui adressons nos remerciements d'avoir bien voulu nous les communiquer. Enfin, aux extraits de ces textes, extraits transcrits, s'agissant du créole, selon leur graphie d'origine, s'ajoutent comme exemples, nombre d'énoncés de notre cru pour lesquels nous avons adopté la nouvelle graphie standard du GÉREC-F.

LIVRE PREMIER

TRADUIRE EN SITUATION DIGLOSSIQUE : QUELLE ÉTHIQUE?

INTRODUCTION

DU LIVRE I

« Pas de grande traduction, écrit Berman (1999b : 17), qui ne soit, aussi, pensée, portée par la pensée. La traduction peut fort bien se passer de théorie, non de pensée. Et cette pensée s'effectue toujours dans un horizon philosophique. » Ces réflexions supposent « qu'il existe entre les philosophies et la traduction une proximité d'essence» (ibid. : 18), laquelle implique que toute réflexion philosophique en la matière, devra tenir compte des particularités de situations culturelles, linguistiques et même historiques. En effet, s'agissant de notre sujet d'étude, comment penser les traductions entre le créole et le français? S'interroger sur une éthique de la traduction littéraire en pays créolophone, pays n'ayant pas affirmé une histoire littéraire suffisamment étendue, conduit à se pencher sur la problématique de cette activité telle que celle-ci fut pratiquée dans les pays à tradition littéraire suffisamment longue. Comment interpréter le fameux adage italien traduttore,

traditore

(<< traduire

c'est trahir») ? En quoi consiste cette trahison? Quelle

part le traducteur doit-il réserver à l'esprit et quelle part à la lettre? Doit-il s'effacer totalement devant l'auteur du texte de départ ou bien doit-il faire intervenir sa propre personnalité? Et où se situe sa responsabilité eu égard au lecteur d'une part et, de l'autre, au texte (et donc à l'auteur) qu'il traduit? Ce sont toutes ces questions que recouvre le mot éthique. Il est certain que le traducteur du français au créole ou vice versa, ne peut y échapper, sans compter que vient s'y ajouter celle de savoir quel intérêt il y a, dans une telle situation, à traduire de l'une à l'autre des deux langues en présence. Partant, qu'il traduise en créole ou en français, il s'agit de savoir si, sur le plan stylistique, le traducteur peut, aujourd' hui, se permettre de n'imiter que les modèles fournis essentiellement par la littérature française et donc échapper, tout au moins en partie, à la problélnatique actuelle de l'écriture en pays créolophone: s'engager dans l'option d'une écriture en français standard, en français créolisé, en créole francisé? Autre question: est-il éthiquement envisageable de traduire une œuvre littéraire en français fortement créolisée comme celle d'un Chamoiseau, par exemple? En résumé, la grande question sur laquelle devrait se fonder une éthique de la traduction français-créole, créole-français est de savoir quelle conception de cette activité doit adopter le traducteur créolophone, lorsqu'il opère entre ces deux langues.

Chapitre premIer

À partir des conceptions classiques et modernes du traduire

o. Préliminaires
« La traduction, nous dit Berman (1999b: 16),est une expérience qui peut s'ouvrir et se (re )saisir dans la réflexion ». Or, force est de reconnaître qu'en la matière, l'expérience comme la réflexion font défaut entre le créole et le français. Aussi nous semble-t-il justifié de considérer les différentes conceptions de la traduction dans les pays monolingues à longue tradition littéraire, et ce, afin de conduire, à partir de la situation très particulière des Petites Antilles françaises, situation qui met en présence deux langues dont l'une est minorée (le créole) et l'autre majorée (le français), notre propre « réflexion (positive) sur la dimension éthique, poétique et pensante du traduire. Cette triple dimension [étant] l'envers exact de la triple dimension de la figure traditionnelle de la traduction» (ibid. : 27). Car, toujours selon Berman, il y a une opposition entre a) traduction ethnocentrique (à visée annexionniste de toute culture) et traduction éthique (visant à un décentrement), b) traduction hypertextuelle et traduction poétique, le terme « hypertextuel » renvoyant « à tout texte s'engendrant par imitation, parodie, pastiche, adaptation, plagiat, ou toute autre espèce de transformation formelle, à partir d'un autre texte déjà existant» (Berman, 1999b : 29), ce qui fait que «la traduction ethnocentrique est nécessairement hypertextuelle, et la traduction hypertextuelle nécessairement ethnocentrique » (ibid. : 30), c) traduction platonicienne (ou platonisante), ne se soumettant pas à une réflexion sur la traduction, et traduction « pensante». Jean Peeters (1999 : 268) établit à son tour une classification quelque peu comparable à celle de Berman, principalement en montrant lui aussi le caractère binaire de cette activité. En quoi consiste donc ce binarisme ?

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Livre I Traduire en situation diglossique : quelle éthique?

1. Les grandes conceptions du traduire 1.1. Les « sourciers»
et les « ciblistes » (Ladmiral, 1979)

Selon Jean-René Ladmiral, (1994), deux conceptions opposées ont prévalu en Europe parmi toutes celles qui furent avancées dans l'histoire de la traduction: alors que l'une, ethnocentrique(l), ne se soucie pas de fidélité absolue, l'autre prône à la fois la fidélité et l'élargissement. La première est plutôt représentée par la tradition française partisane d'une traduction « effaçant» l'œuvre originale au nom de l'orthodoxie de la langue et de la culture française, la seconde par la position allemande du XVIIIe siècle, s'efforçant de respecter les caractéristiques de l' œuvre originale. Voici ce

qu'écrit, à ce sujet, Ladmiral (1994 : xv) : '« il y a deux façons fondamentales de traduire; ceux que j'appelle les sourciers s'attachent au signifiant de la langue, et ils privilégient la langue-source; alors que ceux que j'appelle les ciblistes mettent l'accent non pas sur le signifiant, ni même sur le signifié mais sur le sens, non pas de la langue mais de la parole ou du discours, qu'il s'agira de traduire en mettant en œuvre les moyens propres de la languecible. » Pour exprimer en d'autres termes ce que nous venons d'exposer à propos des sourciers et des ciblistes, nous dirons que certains traducteurs (des « sourciers») s'attachent volontiers à la litté ralité des traductions, quitte à s'écarter des normes de la langue d' arri vée, alors que d'autres (des « ciblistes») préfèrent plutôt leur littérarité et se conforment à ces normes. Littéraristes et littéralistes n'ont pas manqué d'arguments pour justifier leur position respective ou pour critiquer ceux qui n'étaient pas de leur camp. Ainsi, faisant sienne la conception française (respect de la culture et de la langue française), Voltaire par exemple, dans ses Lettres philosophiques, tint ces propos: « Malheur aux faiseurs de traductions littérales qui, en traduisant chaque parole, énervent les sens! c'est bien là qu'on peut dire que la lettre tue, et que l'esprit vivifie. » À en croire Charles BalI y (1951 : 50), la littéralité proviendrait souvent d'un scrupule dû au respect de la tradition, à
(1) S'agissant de cet ethnocentrisme, on pense à la fameuse « Querelle des Anciens et des Modernes» qui eut lieu en France, entre 1687 et 1714. On sait que les « Anciens » (Boileau, Racine, La Fontaine, Bossuet, La Bruyère, Fénelon, Ménage, etc.) avaient pour modèles surtout les auteurs grecs (Homère, Aristophane, Euripide, Ésope, etc.) et latins (Tacite, Virgile, etc.). De leur côté, les « Modernes» (Charles Perrault, Corneille, Fontenelle, Saint-Évremond, etc.) tenaient en très haute estime l'esprit français, favorisant ainsi un certain repli sur les valeurs nationalistes et donc engendrant un nouvel académisme. Cette querelle eut pour épilogue la victoire rela-

tive des

«

Modernes ». La tradition française en matière de traduction, tire là son
aux « belles infidèles. »

origine. Les Anciens s'opposaient

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la crainte de dénaturer la réalité. D'où l'emploi d'emprunts et de calques, phénomènes que Charles Bally qualifie trop péremptoirement à notre sens, « d'imitations serviles et un peu naïves» et que nous aborderons dans la troisième partie de notre étude. Et l'auteur de citer l'exemple de la langue de l'Écriture Sainte. « La plupart des mots et des tournures qu'on lui doit sont des traductions littérales et presque mécaniques du texte sacré; ici la négligence des traducteurs n'est pas en cause; ils ont apporté au contraire un soin si pieux à leur tâche, qu'ils ont préféré rendre servilement ce qu'ils n'osaient interpréter librement» (Bally, 1951 : 50). Nous verrons, au chapitre suivant, que cette crainte, ces scrupules, seraient liés à une « sacralisation de la langue », source, d'après Ladmiral (1994), de tous les problèmes de traduction. Tenants ou héritiers de la tradition allemande, les « sourciers» tentent de sauvegarder le caractère étranger du texte original. BerJnan, théoricien de cette conception, écrira: « J'appelle mauvaise traduction la traduction qui, généralement sous couvert de transmissibilité, opère une négation systématique de l'étrangeté de l' œuvre étrangère. » Mais qu' entend-t-on exactement par les mots « étranger» et «étrangeté» ? Par rapport à qui ou à quoi est-on étranger? Expliquant la pensée de Friedrich Schleiermacher dans une préface qu'il consacra à un texte de ce dernier, Berman écrit: «"Étranger" ifremd) ne désigne pas simplement ce qui est extérieur au pays ou au territoire(2). Dans l'Herméneutique, Schleiermacher utilise les deux termes, Fremder et Auslander, et remarque, à propos de l'histoire du mot hostis ("étranger", devenu "ennemi"), la suppression de l'extériorité spatiale que porte le mot Auslander. L'étranger se définit à partir du rapport à ce qui est propre (das Eigener) : est étranger ce qui n'est pas ou ce qui n'est plus moi, ce que je ne reconnais pas comme ma propriété; je peux donc aussi (3). Les hommes changent dans l'histoire, ils ne être étranger à moi-même sont pas eux-mêmes leur propre fondement, ils sont pris dans une totalité qui les dépasse et n'ont pas une claire conscience d'eux-mêmes: autant d'éléments qui font de l'étrangeté (Fremdheit), c'est-à-dire de la conscience qu'il y a quelque chose d'étranger, du sentiment que quelque chose échappe à toute ré-appropriation, une dimension fondamentale de l'existence humaine » (Berman, 1999a : 19). 1.2. Les« verres colorés» et les « verres transparents» (Mounin, 1955)

En fait, Ladmiral qui se positionne parmi les théoriciens de la traduction cibliste, n'est pas le premier a avoir formulé et défini le binarisme de la traduction telle que celle-ci fut pratiquée dès l'origine en Europe. Plus d'une

(2) La mise en caractères gras est de notre fait. (3) Idem.

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vingtaine d'années avant lui, en 1955, Georges Mounin distinguait dans son célèbre essai, Les Belles infidèles, deux classes de traductions: les « verres colorés» et les « verres transparents. » Les premières sont porteuses d'une étrangeté issue de l'original alors que les secondes en sont dépourvues. Cependant, à la différence de Ladmiral, il précise qu'« il existe plusieurs types de traduction, légitimes selon les textes. » Selon lui, les deux grandes classes de traduction se résument comme exposé infra: 1.2.1. La classe des verres transparents. - Le traducteur situant son travail dans ce type de traduction s'attachera à «traduire de telle sorte que le texte, littéralement français, sans une étrangeté de langue, ait toujours l'air d'avoir été directement pensé puis rédigé en français, - c'est-à-dire, en quelque sorte, réaliser l'ambition des "belles infidèles" sans l'infidélité. » Il pourra s'engager dans l'une de ces trois orientations: 1) soit traduire l'originalité de l' œuvre sans rendre l'originalité de la langue étrangère; 2) soit « traduire la saveur de l'œuvre sans s'attacher à traduire l'odeur du siècle où elle fut écrite» (ibid. : 74); 3) soit « traduire la saveur de l'œuvre sans chercher à rendre l'odeur d'une civilisation différente de la nôtre» (ibid. : 74). 1.2.2. La classe des verres colorés. - Le traducteur adepte des verres colorés s'efforcera de « traduire mot à mot de façon que le lecteur, ligne après ligne, ait toujours l'impression dépaysante de lire le texte dans les formes originales (sémantiques, morphologiques, stylistiques) de la langue étrangère, - de façon que le lecteur n'oublie jamais un seul instant qu'il est en train de lire en français tel texte qui a d'abord été pensé puis écrit dans telle ou telle langue étrangère: deuxième classe de traductions» (Mounin, 1994 : 74). Comme pour les verres transparents, il aura le choix entre trois voies possibles: 1) soit rendre l'originalité de l' œuvre en même temps que l'originalité de sa langue maternelle; 2) soit, en plus des conditions précédentes, rendre la saveur de l' œuvre avec l'odeur de son siècle; 3) soit restituer la saveur de l' œuvre en même temps que l'odeur de la ci vilisation qu'elle reflète. 1.3. « Correspondance Nida & Ch.- R. Taber) formelle» et « équivalence dynamique» (E.-A.

Dans les années soixante, E.-A. Nida & Ch.-R. Taber, font le départ entre deux manières opposées de traduire. La première manière, qu'ils condamnent et qu'ils appellent la « correspondance formelle», consiste à

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traduire la « signifiance » du texte original. Que peut-on entendre par signifiance du texte? La définition qu'en donne J.-L. Cordonnier (1995 : 131), partisan, lui, de la « correspondance formelle », nous semble assez explicite. C'est pour lui « le résultat du travail de différenciation qui se fait dans la langue, par le biais du discours. Ce qui fait, par exemple, qu'une page de Proust est reconnaissable entre toutes. La signifiance se voit au niveau du travail d'écriture, sur les mots, sur la syntaxe, sur l'organisation générale du discours. À l'encontre des tenants de la théorie du sens, notre position est qu'il n'y a pas de traduction du sens, de la totalité du sens à tout le moins, s'il n' y a pas aussi, traduction de la signifiance. Ce qui veut dire que l'organisation du texte à traduire, doit se retrouver, sous une forme ou sous une autre, dans le texte traduit. » Le mode de traduction dont Nida & Taber (1971) font l'éloge et qu'ils nomment « équivalence dynamique », met l'accent sur le sens et la langue de traduction. Selon ces deux auteurs, la traduction doit s'adresser à un lecteur « moyen », puisque les lecteurs aussi bien que les niveaux de lecture sont multiples, et se plier au « génie» de la langue de traduction. Le texte d'arrivée doit revêtir un caractère naturel et donc être indemne de toute étrangeté. À leurs yeux, le style du texte original, sa forme, ne seront pris en compte que si l' équi valence le permet entièrement. « En transférant le message d'une langue à une autre, estiment Nida & Taber, c'est le contenu qui doit être conservé à tout prix; la forme, excepté dans des cas spéciaux, comme la poésie, est largement secondaire, puisque dans chaque langue les règles qui relient le contenu à la forme sont hautement complexes, arbitraires et variables. C'est un peu comme ranger des habits dans des bagages différents: les habits restent les mêmes, mais la forme des valises peut varier beaucoup, d'où la façon dont les habits sont rangés doit être différente» (cité par Meschonnic, 1973 : 332). Pour ces deux auteurs, la forme ne peut être conservée que si elle véhicule le même contenu en langue d'arrivée. Un effort excessif pour la conserver conduit immanquablement à« une perte ou à une distorsion grave du message» (ibid.). Toutes ces raisons classent d'emblée leurs auteurs parmi les théoriciens de la traduction « cibliste» et leur idéologie pourrait donc être qualifiée d'annexionniste malgré l'appellation de « nouveauté» qu'ils donnent à leur conception. Ils estiment que la représentation de l'expérience apportée par le texte-source, le traducteur doit la dire «"comme on la dirait", c'est-à-dire "naturellement", "spontanément", tout droit et sans contorsion» (Chevalier, 1995 : 59). J .-C. Chevalier appelle «sentiment de l' orthonymie » cette conviction. «C'est lui, affirme-t-il, qui pèse sur nos formulations habituelles; c'est lui, semblablement, qui, en maintes circonstances gouverne l'esprit du traducteur. C'est à lui que l'on doit nombre de transformations dont les textes traduits offrent l'exemple et qui n'avaient de nécessité que celle de

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l' orthonymie » (ibid. : 60). En d'autres termes, Chevalier met en garde les traducteurs contre une trop grande influence, un respect trop aveugle des normes de la langue d'arrivée. 1.4. Traductions belnet) « exactes» et traductions « inexactes» (Vinay & Dar-

Pour Vinay & Darbelnet (1977 : 31), nombre des difficultés de traduction, plutôt qu'à la langue, tiendraient à la parole. En effet, alors que la langue est constituée par les mots et les constructions à la disposition de tout sujet parlant ou écrivant en dehors de l'usage qu'il en fait, la parole, elle, relève de l'usage de ces derniers. La parole déforme, subvertit la langue et ainsi la fait évoluer. « La langue correspond aux notions traditionnelles du lexique et de la grammaire, la parole réside dans les faits de style écrit ou parlé qui caractérise tout énoncé. Le message relève surtout de la parole. Le rédacteur d'un message utilise les ressources de la langue pour dire quelque chose de personnel, d'imprévisible qui est un fait de parole. Par ailleurs, la valeur(4) relève de la langue, et la signification de la parole» (ibid. : 30). En fait, selon Vinay & Darbelnet, le problème de savoir s'il faut traduire littéralement ou librement est un faux problème. Leur argumentation réside dans le fait que «le choix s'établit non pas entre une traduction littérale et une traduction libre, mais entre une traduction exacte et une traduction inexacte. Grâce à la stylistique comparée, on doit arriver à ne s'écarter de la littéralité que pour satisfaire aux exigences de la langue d'arrivée. On ne s'écarte de la littéralité que pour des raisons de structure ou de métalinguistique et on s'assure alors que le sens est sauvegardé» (ibid. : 267). Les traductions « obliques », quant à elles, utilisent généralement, plutôt que l'emprunt ou le calque ou en plus de ceux-ci, la modulation, l' équi valence et l'adaptation, procédés sur lesquels nous aurons l'occasion de revenir dans la troisième partie de notre étude.

comme étant « L'ensemble des significations que peut prendre un mot suivant les cÜntextes où il est susceptible de figurer» (1977 : 16), alors que la signification serait « le sens d'un signe dans un contexte donné» (ibid. : 30). Citant l'exemple du mot « mouton» donné par Saussure, ils expliquent que « Ce signe a le même signifié que "sheep" dans des contextes tels que "Le berger garde ses moutons", mais il n'a pas la même valeur puisqu'il peut désigner la viande de mouton (mutton) et, ce que Saussure n'avait pas prévu, la laine comme garniture de vêten1ent (en anglais "mouton") » (ibid. : 30).

(4) Vinay & Darbelnet définissent la « valeur»

À partir des conceptions classiques et modernes du traduire.

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1.5. « Pour une poétique du traduire»

(Henri Meschonnic)

1.5.1. Les règles d'une poétique du traduire. - Langue de départ, langue d'arrivée, langue-cible, langue-source, traduction sourcière, traduction cibliste, équivalence, fidélité, interprétation..., Henri Meschonnic (1999) considère pour sa part que tous ces termes, coutumiers des théoriciens de la traduction, constituent ce qu'il appelle « la langue de bois du traduire» et proclame la nécessité d'une « évolution des mœurs dans la traduction ». Selon lui, « il s'agit, de réagir contre cette conception autant fallacieuse que répandue, qui oppose des sourciers et des ciblistes : les sourciers louchant vers la langue de départ, en tâchant de la calquer; les ciblistes regardant droit devant eux, en réalistes, vers la langue d' arri vée, en ne pensant qu'à préserver l'essentiel, le sens. Les sourciers, eux, soucieux de laforme. Inessentielle » (ibid. : 22). Quant à la question de la fidélité, Meschonnic estime qu'elle est confondue, par ceux qui s'en réclament, avec la fidélité à une époque. « La fidélité d'une époque, écrit-il, paraît infidélité plus tard, parce qu'elle était sans le savoir une fidélité non au texte, mais à l'époque. » C'est ce qui expliquerait que les traductions vieillissent généralement plus vite que les œuvres originales. Car, « dès qu'on regarde de quoi elle est faite, on voit [que la fidélité] est d'abord une fidélité au signe. Et aux idées reçues. L'effacement du traducteur n'a qu'une visée: donner l'illusion du naturel. Quitte à effacer toutes les particularités qui appartiennent à un autre mode de signifier, effacer les distances, de temps, de langue, de culture» (ibid. : 26). Quid, donc, de la traduction, de la bonne traduction? Une poétique qui, pour Meschonnic, est « le feu de joie qu'on fait avec la langue de bois» (ibid. : 22) et dans les termes de laquelle il faudrait repenser la question de l'esthétique des œuvres littéraires, et donc des traductions. Dans cette optique, il définit ce qu'est une mauvaise traduction et ce qu'est une bonne: « Pour la poétique, est mauvaise la traduction qui remplace une poétique (celle du texte) par une absence de poétique» (ibid. : 130). Aussi, ni la sty listique, ni la rhétorique ne peuvent remplacer cette poétique, laquelle relève non seulement d'une esthétique mais aussi d'une création. Le rythme et l'oralité constituent une « sémantique du continu» à laquelle ne peut se substituer « le discontinu du signe », tout comme « le système de discours où tout se tient et fait sens », ne peut être remplacé par le littéralisme ni par « un pragmatisme qui croit avoir tout compris parce qu'il ne connaît et ne retient que du sens. » Enfin, « est mauvaise la traduction qui remplace le risque du discours, le risque d'une subjectivation maximale du langage, son historisation maximale, qui seul fait qu'il y a un texte, par les autorités, les garanties de la langue et du goût ambiant; une traduction qui remplace l'altérité par l'identité, l'historicité par l'historicisme [...] ou par la déhistorisation, même maquillée d'archaïsmes [...] » (ibid. 130).

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Pour Meschonnic, la traduction est littérature ou poésie autant que l'est œuvre à traduire. Elle doit inventer sa propre poétique « en rapport avec la l' poétique du texte. »Sera «bonne », une traduction qui « remplace les solutions de la langue par les problèmes du discours, jusqu'à inventer un problème nouveau, comme l' œuvre l'invente; une traduction qui, ayant le texte pour unité, garde l'altérité comme altérité. Elle est, avec ses moyens à elle, historicité pour historicité» (ibid. : 130). Cela revient à dire que, la traduction étant une opération translinguistique, doit être considérée comme l'écriture d'un texte et ne peut être théorisée par la linguistique de l'énoncé ou par une poétique formelle. Meschonnic voit chez Étienne Dolet, l'esquisse de ce qu'est l'essentiel d'une poétique du traduire, poétique que celui-ci édicte en cinq règles dans son Traité de bien traduire d'une langue en aultre, publié en 1540 : Première règle: «entendre "parfaitement le sens & matière de l'auteur" ». Deuxième règle: connaître parfaitement les deux langues. Troisième règle: donner la priorité au discours « par le choix des "sentences" et de l' "intention" », au lieu de se livrer au mot à mot. Quatrième règle: éviter les mots trop proches du latin et aussi les néologismes, c'est-à-dire suivre le « commun langage ». Cinquième règle: s'attacher à 1'« observation des nombres oratoires », c'est-à-dire au rythme et à la prosodie et veiller à la « cohérence d'une "harmonie de langage" ». De ces cinq règles, la plus importante est, selon Dolet et Meschonnic, la cinquième car, pour eux, le rythme et la prosodie sont essentiels au sens. Quant à la quatrième, par sa « recherche de la mesure, [elle] est déjà l'éthique d'une poétique du traduire ». Elle nous paraît d'autant plus intéressante qu'elle évoque une situation comparable à celle que connaissent actuellement certains auteurs de traductions du français au créole (Arsaye, l'Étang, Confiant) ou du créole au français (Arsaye, Confiant), les textescibles créoles s'affranchissant autant que possible du français standard, les textes-cibles français étant écrits en un français aussi proche que possible de celui des écrivains du courant de la Créolité. S'agissant de la deuxième règle de Dolet (connaître parfaitement les deux langues), si elle est à recommander, il n'est pas sûr qu'elle soit une nécessité absolue comme tendent à le prouver certains exemples, tel celui de Baudelaire, traducteur des contes d~Edgard Poe en étant à peine initié à l'anglais par sa mère née à Londres, Gérard de Nerval, traducteur de Goethe mais ne possédant que quelques rudiments d'allemand, Marcel Proust(5), traducteur de Ruskin mais sachant

(5) Dans un article paru dans le magazine Lire en 1997, Didier Sénécal nous rapporte, à propos de Proust, qu' « une fois que sa chère maman a établi une transposi-

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moins encore l'anglais que Baudelaire. Car l'étonnant c'est que la fidélité des traductions qu'ils ont commises, est reconnue. Voici ce que pense Henri Van Hoof6) (1991 : 72), à propos de Gérard de Nerval: «Ses traductions, complètes et fidèles, d'un style alerte et coulant, manquent peut-être un peu de puissance mais n'en constituèrent pas moins une révélation pour ses contemporains par leur respect de l'esprit profond de l'original. » Et s'il est vrai que Van Hoof paraît plus nuancé au sujet de Baudelaire quant au style de celui-ci qu'il juge plus contraint, il ne reconnaît pas moins la fidélité de son interprétation de Poe: « De ce fait [la mauvaise connaissance de l'anglais du traducteur], la traduction baudelairienne est plus littérale qu'aisée [...] En dépit de ses imperfections, fidèle jusqu'à l'audace ou, plutôt, jusqu'à la timidité, consciencieuse jusqu'à la minutie, l' œuvre laborieuse de Baudelaire est, dans l'ensemble, une juste reproduction du monde, à défaut du style de Poe» (ibid. : 71).

1.5.2. La traduction: création et non reproduction.« Une pensée fait quelque chose au langage, et c'est ce qu'elle fait qui est à traduire», soutient Meschonnic (1999 : 23). À l'opposé de Ladmiral, il considère que « quelles que soient les langues, il n'y a qu'une source, c'est ce que fait un texte; il n'y a qu'une cible, faire dans l'autre langue ce qu'il fait. Ça, c'est du réalisme. » Ce que fait un texte traduit selon une poétique du traduire, c'est créer une historicité et « l' historicité du traduire et de la traduction est première pour la poétique» (1973 : 358). Aussi Meschonnic pense-t-il que le traducteur littéraire doit être un créateur, un véritable écrivain. Et il cite Valéry Larbaud dont il partage la pensée: «pour rendre [...] le sens littéraire des ouvrages de littérature, il faut d'abord le saisir; et il ne suffit pas de le saisir: il faut encore le recréer » (cité, ibid. : 353). Puis il précise: « Le recréer, c'est produire le fait nouveau qu'il (Larbaud) appelait le Fait du Prince: dans le traduire comme dans l'écrire, c'est l'apport personnel» (ibid. : 353). C'est ce « Fait du Prince» qui peut préserver les traductions du vieillissement (les mauvaises traductions vieillissant bien plus vite que

tion mot à mot, il installe son fatras sur la table de la salle à manger ou au salon puis déploie ses phrases interminables à coups de dictionnaire et d'intuition. Ses amis anglophones sont mis à contribution - en particulier Reynaldo Hahn, Robert de Billy, Robert d'Humières et la Britannique Marie Nordlinger. Quand on s'étonne de son audace, il répond simplement: "J'ai appris l'anglais [...] des yeux et ne sais ni prononcer les mots ni les reconnaître quand on les prononce. Je ne prétends pas savoir l'anglais. Je prétends savoir Ruskin. » (6) Traducteur professionnel, exerçant dans les domaines littéraire et scientifique, fondateur et ancien rédacteur en chef de la revue Le linguiste, membre de la Commission pour l'histoire et la Théorie de la Traduction de la FIT (Fédération Internationale des Traducteurs).

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l'original). De tels textes ainsi caractérisés, Meschonnic les appelle «traductions-textes. » Ils vont au-delà de l'idéologie d'une époque. Telles seraient les traductions qu'ont su produire saint Jérôme, l'abbé Prévost, Diderot, Nerval, Baudelaire, Pasternak, Pound, Brecht et quelques autres. Les traductions-textes s'opposent aux traductions-introductions, lesquelles seraient le fait d'auteurs non écrivains auxquels Meschonnic refuse d'attribuer le titre de traducteur mais « d'introducteur. » Dans les traductions-textes, la recréation, l'apport personnel du traducteur n'est nullement antinomique de la nécessité de conserver les mêmes rapports entre ce qui est marqué dans l'original et ce qui est marqué dans la langue d'arrivée, point capital pour Meschonnic et par lequel ses propositions se révèlent plus contraignantes que celles d'un Léon Robel (s.d. : 62) dont il partage bien des vues et pour qui l'important c'est « la re-production de la structure profonde phonosémantique du poème original» ou, si l'on préfère, la re-production des éléments d'ordre prosodique et non pas son sens « sémantique» ou « lexical », c'est-à-dire ce sans quoi un poème n'est pas un poème. À mille lieux d'une conception cibliste de la traduction, Meschonnic s'en prend assez vigoureusement aux propositions de Nida et Taber et, par là même, se range parmi les défenseurs de la traduction « par correspondance formelle» : « Il faut, pour fonder la théorie et la pratique de la traduction des textes littéraires, écrit-il, critiquer les postulats et les techniques élaborées par Nida » (ibid. : 329). Et plus loin: « [Nida] prend pour véritéréalité-nature une distinction idéologique courante, selon laquelle la forme est opposée au sens et privée de sens. S'il en était ainsi, on ne pourrait que souscrire à sa conclusion: que seul doit être sauvé le sens. Mais, si même on admettait pour le langage véhiculaire la pertinence et l'efficacité de cette dichotomie [...], cette dichotomie, qui aggrave l'arbitraire du signe, est contredite ou rognée par la nécessité du rapport de signifiant à signifié, comme l'a montré Benveniste» (ibid. : 331). Et c'est parce qu'elle est création et non reproduction qu'une bonne traduction s'inscrira dans la durée: « Une grande traduction est une traduction qui marque et qui dure. Par quoi elle neutralise la différence de valeur banalement admise avec l'original. Différence fondée empiriquement, parce que la plupart des traductions ne durent pas» (1999 : 38). Sont donc « grandes », par exemple, les traductions de Poe par Baudelaire, de Goethe par Nerval ou de Ruskin par Proust. En bref, comme l'écrit Antoine Albalat (1991 : 16), « on ne dure que par le style; il ne survit que s'il est parfait. » 1.6. La conception « interprétative» (SéleskovitchlLederer)

Dans un article où elle se propose d'expliquer ce qu'est, par opposition à la traduction linguistique, la traduction interprétative dont elle se déclare être le promoteur, Danica Séleskovitch cite un extrait de La vie de Freud,

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d'Ernest Jones, extrait qui décrit la façon dont travaillait l'illustre psychanalyste. Pour lutter contre l'ennui - il accomplissait alors son service militaire - Freud avait entrepris, au début de l'année 1880, de traduire un livre du philosophe anglais John Stuart Mill (1806 - 1873), le premier des cinq gros volumes qu'il devait ensuite traduire tour à tour. Traducteur de talent, il prenait plaisir à cette tâche. Mais sa méthode de travail différait de celle des autres traducteurs. « Au lieu de transposer'laborieusement les formules de la langue étrangère, explique Séleskovitch (1993 : 65), et de s'attarder sur chacune de ses expressions il lisait un passage, refermait le livre et rédigeait son texte en se demandant de quel vêtement un Allemand aurait habillé les mêmes idées - méthode assez peu usuelle chez les traducteurs mais qui donnait des résultats d'une rapidité et d'une qualité remarquables. » Aussi, lorsque Freud refermait le livre après en avoir lu un passage, « les formes linguistiques de l'original s'évanouissaient pour ne laisser subsister que la conscience du sens» (ibid. : 85). En se demandant « de quel vêtement linguistique un Allemand aurait habillé les pensées étrangères », il « traitait les pensées d'autrui comme si elles avaient été les siennes et les exprimait comme ill' aurait fait de ses propres idées. Son expression, en étant spontanée et en cherchant uniquement l'adéquation au sens, se conformait au génie de la langue allemande et fournissait ainsi au lecteur allemand une formulation transparente» (ibid. : 85). Enfin Freud travaillait passage par passage parce que « le discours se décompose en unités de sens(7)qu'un traducteur fidèle à l'articulation de la pensée originale se doit de restituer toutes. En dépassant la longueur d'un "passage", Freud aurait risqué d'omettre une partie du contenu; en restant en deçà, dans le "phrase par phrase", par exemple, il serait retombé dans l'empan de la mémoire formelle (que l'on appelle aussi mémoire immédiate ou à très court terme) qui est de sept à huit signes» (ibid. : 85). Ainsi, par sa méthode, le père de la psychanalyse pouvait-il éviter de subir l'influence des signes de la langue-source et d'en transposer les signifiés(8), ce qui, du fait de tournures étrangères et de la trahison' des normes, aurait eu pour conséquence d'occulter la pensée originale. C'est grâce à une certaine distanciation par rapport au texte qu'il parvenait à libérer les mécanismes cognitifs seuls capables de lui permettre d'effectuer une, traduction interprétative et non linguistique. Pour Danica Séleskovitch (ibid. : 256), « traduire signifie transmettre le sens des messages que contient un texte et non convertir en une autre langue

(7) Nous aurons largement l'occasion, au chapitre I de notre Livre II, de développer cette noti on d'uni té de sens qui en fait, correspond à ce que l'on appelle l'unité de traduction. (8) La mise en italique est de notre fait.

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dans laquelle il est formulé ». Ce disant, elle assimile le sens à l'idée, au « vouloir dire» du locuteur ou de l'auteur, ce même sens étant « le compris» chez l'auditeur ou le lecteur. Ainsi donc, cette méthode qui, selon ses promoteurs, peut. convenir aussi bien aux textes littéraires qu'aux textes non littéraires (textes juridiques ou administratifs par exemple) semble plutôt en concordance avec une conception cibliste de la traduction (1'« étrangeté », selon Séleskovitch et Lederer constituant « un obstacle à surmonter plutôt qu'un objet à traduire») met en relief la nécessité de ce que certains traductologues (Demanuelli, Delisle) appèlent la déverbalisation, c'est-à-dire une « opération par laquelle un sujet prend conscience du sens d'un message en perdant conscience des mots et des phrases qui lui ont donné corps» (J. & C. Demanuelli, 1995 : 51) et dont l'intérêt fondamental est d'éviter les mécanismes du transcodage, apanage du traducteur non chevronné, le principe adopté étant le « mot à mot. » À ce titre, selon M. Lederer, H. Meschonnic serait, tout comme Berman, à classer parmi les sourciers. Pour autant, elle n 'hésite pas à épingler les théories de ces derniers. « Meschonnic, écrit-elle, est fondé à parler d"'annexion" si une traduction supprime la culture ou l'époque de l'original. Il ne l'est pas, s'agissant des structures linguistiques. La traduction, lorsqu'elle n'est pas enseignement des langues mais transmission des pensées et des émotions n'a que faire des structures de la langue étrangère; c'est dans le naturel d'une langue d'arrivée qu'elle peut le mieux faire comprendre les différences de culture et d'époque » (Lederer, 1994 : 81). À propos de l'étrangeté chère à Berman, elle poursuit non sans pertinence: « [Berman], craignant qu'une traduction claire gomme le caractère exotique de l'original prône l'étrangeté sans se demander si la langue originale était étrange pour les lecteurs originaux » (ibid. : 82). Pourtant cette dernière objection trouve déjà 'sa réponse dans L'Épreuve de l'étranger, ouvrage de Berman (1984 : 201) dans lequel celui-ci considère que l'œuvre littéraire, « [s'instituant] toujours dans un certain écart à sa langue », son « étrangeté native [...] se dédouble de son étrangeté (effecti vement accrue) dans la langue étrangère. » Dès lors, quoi d'étonnant à ce que la déverbalisation soit vivement contestée par les partisans de la formalisation? Ainsi Lusson & Robel (1980 : 30) estiment que « Toute "théorie" qui introduit la sémantique dans son discours sans préciser son statut par rapport à la langue et sa place précise dans le système de la langue produit par là n1ême un flou irréductible qui rend cette théorie peu utilisable. Quant aux positions practicistes, elles sont plus encore grevées d'implicites qui tirent irrémédiablement la théorie vers un empirisme où toute cohérence se perd dans les sables mouvants. » Enfin Henri Meschonnic (1986: 79-80), est tout aussi critique: « L'herméneutique appliquée à la traduction, ne transporte qu'un cadavre.

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Ou plutôt son esprit. Le corps est resté sur l'autre rive. Et l'esprit sans voix. » 1.7. Un littéraliste radical: Peter Newmark

seul est

Sans doute Peter Newmark est-il le théoricien littéraliste contemporain de la traduction qui prône la position la plus extrême. S'en prenant à Vinay & Darbelnet, il condamne leur conception de cette discipline: « Vinay and Darbelnet' s prejudice against literal translationhas become notorious and has had a baneful influence on translation teaching if not translation» peuton lire dans son ouvrage A textbook of Translation (1988 : 86). Ses attaques n'épargnent pas non plus les tenants de la « théorie du sens. » Pour lui, en effet, une bonne traduction ne peut se faire que de manière systématiquement littérale, car c'est la seule condition pour demeurer dans la vérité et l'exactitude. «We do translate words, écrit-il, because there is nothing else to translate,. there are only the words on the page,. there is nothing else there» (ibid. : 73). Ou encore: « Many translators say you should never translate words, you translate sentences or ideas or messages. I think they are fooling themselves» (ibid. : 36-37). Une telle conception, qui fait diamétralelnent pièce à la conception interprétative de la traduction, a été très sévèrement critiquée par Jean Delisle (1990) qui rétorque: « On ne le répétera jamais assez: traduire c'est rendre intelligible. Par conséquent, ce ne sont pas des mots que l'on transpose d'une langue en une autre, mais le sens dont ils sont porteurs. [...] La position insoutenable de Peter Newmark se situe aux antipodes des découvertes de la linguistique moderne en ce qui concerne les fondements des équivalences de traduction» (1988 : 66). 2. De quelle(s) conception(s) relèvent res entre le français et le créole? les diverses traductions littérai-

Si en Europe les conceptions du traduire ont varié en fonction des .pays et des époques, on peut se demander si ces conceptions trouvent ou ont trouvé leur application dans les Petites Antilles francophones. Eu égard au corpus relativement restreint des traductions dans les deux sens, il semble que l'on puisse parler aussi bien de traductions « ciblistes » que de traductions « sourcières. » Cependant, les conceptions de Mounin précédemment exposées, définissant différents « registres» de traduction, de par leur simplicité même, nous paraissent plus susceptibles de fournir un éclairage convenant à une première approche de la question. Peut-on ignorer les manifestations de l'étrangeté du créole dans les traductions françaises d'un auteur commeR. Confiant, écrivain du, courant de la Créolité? Et que dire de l'étrangeté du français dans les œuvres traduites

34 Livre I Traduire en situation diglossique : quelle éthique?

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en créole? Peut-elle être compatible avec le concept de « déviance maximale» que nous devons au linguiste Jean Bernabé, concept qui prône la nécessité d'une autonomisation du créole par rapport au français, seul moyen, selon lui, de sauvegarder son originalité? Il nous apparaît qu'à ce sujet, l'idée de Berman selon laquelle une bonne traduction devrait refléter l'étrangeté de l'œuvre de départ mérite, sinon d'être nuancée, du moins d'être mieux élucidée. La traduction de l'étrangeté de la langue-source ne serait-elle pas à rechercher seulement dans le cas où celle-ci n'est pas en position dominante par rapport à la langue-cible? Seule serait alors à rendre l'étrangeté, non de la langue mais du texte-source. Ces considérations closes, il convient de savoir, pour chaque cas spécifique, s'agissant du rendu de l'étrangeté, dans quelle mesure les traductions du créole au français ou du français au créole sont sourcières ou ciblistes. La question n'est pas simple, comme nous pouvons en témoigner. En effet, traducteur de Bitako-a (1985), roman créole de Confiant, sous le titre de Chimères d'En- Ville (1997), nous avons éprouvé les difficultés de cette activité. Comment devions-nous nous déterminer par rapport aux conceptions dont nous venons de parler? Notre situation était passablement singulière: Confiant étant aussi l'auteur de romans écrits en français créolisé, pouvionsnous faire autrement que de nous conformer à leur style? Pouvions-nous éviter, en l'occurrence, l'influence des œuvres en français de l'auteur? Car procéder autrement pourrait, à coup sûr, être qualifié de trahison. Nous avions alors le sentiment que notre rôle s'apparentait, de facto, à celui de pasticheur. Puisque nous étions auteur également de traductions en créole de nouvelles de Maupassant, notre choix relevait au contraire de l'évidence même: traduire en un créole le plus déviant possible par rapport au français, le créole francisé ne nous paraissant pas autre chose que du « petit nègre» (ce qui n'est pas obligatoirement le cas, précisons-le, du français créolisé). 2.1. La traduction du créole vers le français

On peut, à propos des traductions de textes créoles vers le français, distinguer, d'une part, des « verres transparents» et, de l'autre, des « verres colorés. » Les premiers, si l'on se limite au cas de la prose romanesque, comptent peut-être certaines auto-traductions (nous disons bien « peut-être» car, dans les éditions bilingues, il est généralement difficile de savoir lequel du texte français et du texte créole précède l'autre) et de bien rares œuvres telles les traductions des Contes Créoles du guadeloupéen Jean Juraver (1985) par Sylviane Telchid. Il est probable que, dans le futur, d'autres productions de ce type verront le jour. Manifestement, si l'on adopte la conception de Mounin, on peut dire que ces œuvres se situent dans le premier registre des verres transparents (traduction de l'originalité de l' œuvre et non de l'originalité de la langue-source). S'agissant des verres colorés, ils

À partir des conceptions classiques et modernes du traduire.

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seraient alors nettement représentés par les traductions françaises des romans en créole de R. Confiant, leur registre étant le troisième (restitution de la saveur de l'œuvre et de la civilisation qu'elle reflète). Dans le cadre de la poésie, nous ne trouvons guère d'exemple illustrant les deux types de traductions, hormis celui des deux traductions de « MatinoÏa », poème lyrique de Jean Bernabé (1980) : l'une par Raphaël Confiant, l'autre par Roger Toumson. Voici un extrait de l'original suivi de ces deux traductions. Texte original:
Gadé mwen 0 gadé mwen Ka atann Tou piti tou fwèt anba an fifin lapli ki poko Menm ka bay. Gadé mwen tou flègèdè andan kasil nati mwen Akondi an douvan)ou Kanyan ka machonnen Zèb toulè i ka vansé asou gwo midi kako

MATINI

Zyé mwen sé chat... Man ka wè pipiri blé an tan lontan otita kanpèch Té ka tilili An savann. Man ka wè syèl néyé an dlo Man ka wè nyai ka bat lapikoré Akondi an bann rad lablanni... MATINO Pawôl mwen sé kabrit... Mé ki moun Ki moun )ôdi )ou ki sa li ankà asou palanmen sé Nya)-la ti dantèl monyonyon Lora) ki tibren Two rèspèktan pou yo pé sa pété bon pété-a Anba chalè gwo solèy ?

Traduction par R. Confiant (1981 : 72): Regarde 0 regarde mon attente si frêle si froide sous la pluie fine

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en situation

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: quelle éthique?

qui ne s'offre point encore. Regarde-moi en mon sexe si chétive et virginale semblable à l'aube courbaturée d'avancer sous la vaillance du soleil en ruminant. MATINI Félins mes yeux qui voient le bleu des jours naissants, ceux d'autrefois quand les campêchiers couraient la savane qui voient les cieux en crue qui voient les eaux étincelantes qui voient les nuages picorant à loisir blanches toiles que l'on étale...
MATING

Agile et prophétique ma parole qui s'interroge qui cherche celui qui a pouvoir de déchiffrer sur la paume des nuages les lignes dentellières d'un orage si timoré qu'il craint un peu l'éclat de son roulement sous la chaleur du grand soleil.

Traduction par R. Toumson (1980 : 143): Regarde 0 regarde je me fais petite et froide toute à attendre sous la pluie bruine encore à venir Regarde-moi si blette si chétive dans la capsule de mon sexe vois moi défaillir telle une aube maladive ruminant l'herbe qu'elle paît dans sa marche au grand midi d'enfer
MATINI œil du chat que je vois aux petits matins bleus d'antan campêchiers nant que je vois ciels noyés d'eau que je vois les eaux étincelantes que je vois les nuages en dérive comme une mauvaise troupe de hardes mises au blanchi MATING

parmi savane foison-

prophétique parle ma parole comme le cabri

À partir des conceptions classiques et modernes du traduire.

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mais qui donc aujourd'hui qui donc lit sur la paume des nuages l'orage en ses fines dentelles trop poli pour rouler tonnerre au chaud du gros soleil Chacune de ces deux traductions est assez « oblique» par rapport à l'original. Mais il est surprenant de constater que rien dans le texte de Confiant ne révèle son appartenance au courant de la Créolité. Il faut dire qu'à l'époque où il l'écrivit (1981), ce courant littéraire dont il devait être, moins d'une dizaine d'années plus tard, l'un des tenants, n'était pas encore

créé. Il semble même, à en juger par certaines expressions

(<< campêchiers

parmi savane », « troupe de hardes mises au blanchi », « rouler tonnerre », « gros soleil») que le texte de Toumson comporte des accents plus « créoles» que le sien et mérite davantage l'appellation de verres colorés. Par ailleurs, ne peut-on envisager, avec moins d'ambition puisque son histoire n'excède qu'à peine trois siècles, de restituer dans notre vernaculaire, 1'« odeur d'une époque» ? La question, nous semble-t-il, vaut la peine d'être posée quand, dans l'exemple qui suit, R. Confiant traduit le mot « Tantant» par «Tatie » :
Fyôl tafya koumansé fè zwèl adan tout djèl ki nonm ki fanm. Lontan Tantant té za boulé, ka lévé gôldômi'y wotè lonbrik Li (Confiant 1987 : 102). « Des fioles de tafia se mirent à circuler de bouche en bouche, tant chez les hommes que chez les femmes. Tatie était déjà grise depuis longtemps et soulevait sa robe de nuit à hauteur de son nombril (Confiant, 1994 : 158). »

Il faut noter qu'à l'époque où se déroule 1'histoire, le terme « Tatie » n'était pas encore introduit dans le vocabulaire usuel de la Martinique, voire des Petites Antilles. Les gens utilisaient, en effet, le mot Tantant, qu'ils s'exprimassent en français où en créole. L'emploi anachronique de « Tatie » par un auteur appartenant au courant de la créolité peut donc paraître assez inattendu, surtout quand il fait sortir ce mot de la bouche de la campagnarde qu'est la narratrice (9).Mais peut-être est-ce là tomber dans l' ergoterie.
2.2. La traduction du français vers le créole

Rendre en créole 1'« odeur du siècle» d' œuvres françaises ou écrites dans d'autres langues prestigieuses nous semble sinon impossible, du moins bien difficile, pour la raison que la langue créole est une langue jeune, ayant (9) À vrai dire, l'anachronisme semble être un principe cher aux écrivains de la Créolité, mais ce, lorsqu'ils utilisent des mots ou expressions remontant à ses sources européennes. Il est d'ailleurs de vertu fécondante pour la langue créole. Nous y reviendrons dans le chapitre IV de notre livre I.

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en situation

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: quelle éthique?

donc peu changé dans son lexique, sa morphologie, sa syntaxe et sa phonologie, composantes susceptibles de se modifier avec le temps et par lesquelles est rendue cette « odeur. » C'est ainsi que, dans sa traduction du Don Juan, pièce théâtrale de Molière, le Martiniquais Georges Mauvois (1996) n'a pu rendre certains termes, certaines tournures propres à l'époque du grand dramaturge du XVIIe siècle, ainsi que le montre, entre autres, le passage suivant, tiré de l'acte I, scène 1, accompagné de sa traduction: SGANARELLE, tenant une tabatière. Quoi que puisse dire Aristote et toute la Philosophie, il n'est rien d'égal au tabac: c'est la passion des honnêtes gens, et qui vit sans tabac n'est pas digne de vivre. Non seulement il réjouit et purge les cerveaux humains, mais encore il instruit les âmes à la vertu, et on apprend avec lui à devenir honnête homme. Ne voyez-vous pas bien, dès qu'on en prend, de quelle manière obligeante on en use(lO)avec tout le monde, et comme on est ravi d'en donner à droit(ll) et à gauche, partout où l'on se trouve? [...] (Molière, rééd., 1969: 34). SCHANGO- (Un gros cigare aux doigts) Ou ni dé sèrten filozàf, tèlkon Aristàt, k'a di'w fimen pa bon. Pa kouté sa. Ayen pa bon pasé tabak. Kan ou sé an moundèbyen, ou pou enmen 'y. Si ou pé pa fimen an siga, ou pa mérité vivo Dé}à i ka ba 'w plézi èk i ka ba sèrvo 'w an pi}. Mé an plis, i ka enstwi nanm ou pou lèbyen, i ka aprann ou vini an misyé. Zàt pa ka wè mannyè, dépi ou ralé'y, ou ka vini prélè épi tout moun, plézi ou ni pou bay an pili a dwat, a gàch, kèlkanswa la ou yé ? [... ] (trad. Mauvois, 1996 : 13).

Enfin, toujours en ce qui concerne la traduction des textes français vers le créole, on peut dire que, les verres transparents (si tant est qu'ils puissent exister en l'état actuel des choses, en raison de la proxiInité lexicale des créoles martiniquais et guadeloupéen par rapport au français), cherchent à se situer dans l'un des trois registres mentionnés sans toutefois y parvenir pleinement à cause de la différence de statut littéraire des deux langues en présence. Pour ce qui est des verres colorés, ils ne seraient pas autre chose que du créole francisé, une option dangereuse car pouvant conduire, si l'on n'y prend garde, au « petit nègre. »

3. Conclusion
Toutes les conceptions du traduire, de nature binaire car se situant soit du côté de la littéralité, soit de celui de l'interprétation plus ou moins libre,

(10) On se conduit. (11) Masculin se rencontrant couramment chez des auteurs de la même époque, comme Bossuet ou Boileau.

À partir des conceptions classiques et modernes du traduire.

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renvoient à la problématique du fond et de la forme des textes littéraires: les unes tablant sur une dichotomie entre ces deux notions (Séleskovitch, Lederer, Pergnier, etc.), les autres affirmant leur indissociabilité (Meschonnic, Berman, etc.). L'étude de ces deux dimensions doit donc être entreprise à différents niveaux d'analyse (lexical, syntaxique, etc.) dans la perspective du truchement. En d'autres termes, nous chercherons à citer littéralité et interprétation « au tribunal de l'observation », pour employer une expression 'de J.-C. Chevalier (1995 : 165). Observation des textes et des langues impliqués, mais aussi observation du phénomène du point de vue historique. Si la

démarche n'est pas nouvelle entre langues prestigieuses

-

des traités exis-

tent, de stylistique comparée, notamment entre l'anglais et le français -, elle n'avait jamais été entreprise, en tout cas pas de manière approfondie, entre les deux idiomes qui. font l'objet de notre étude et qui établissent notre . diglossie, notion que nous aborderons dans notre livre II.
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Chapitre II

Le fond et la forme: leur importance, leurs avatars en traduction

o. Préliminaires
Tout texte est caractérisé par un certain nombre de paramètres que le traducteur consciemment ou non, s'attache à prendre en compte: son thème, son époque, son auteur, ses destinataires. L'ensemble de ces paramètres constituent ce que l'on appelle habituellement « la lettre» (ou « la forme»), c'est-à-dire la manière (sa composition, son plan, son vocabulaire, sa syntaxe, ses figures diverses, son rythme, son style) dont est exposé le sujet d'une œuvre et «l'esprit» (ou « le fond »), c'est-à-dire la matière de œuvre (ses sujets, ses thèmes, les idées qu'elle renferme et leur enchaînel' ment qui construit l'argumentation et le raisonnenlent, et, dans le cas des œuvres romanesques, les remarques sur les caractères, les mœurs, la psychologie, etc. des personnages), indépendamment du langage qui l'exprime. Que deviennent donc, lors du truchement, ces deux dimensions qui coexistent dans d'étroits rapports au sein desquels c'est le sens qui, en quelque sorte, est incorporé à la lettre? Nous verrons que celle-ci, bien moins traduisible que celui-là, est l'objet, lors de l'activité traduisante, de tendances déformantes et peut donc subir des avatars et cela, surtout parce que la prose littéraire est un véritable « cosmos langagier », renfermant une « polylogie informe [de] langues» (Berman, 1999b). D'autre part, nous nous attacherons à montrer que la traduction, tout comme la production de textes littéraires originaux, s'inscrit dans la même problématique de l'écriture en pays diglosslques.

1. Caractères des textes littéraires
1.1. Les critères de la littérarité À l'encontre d'une idée propre à celui qui ne s'arrête qu'à la seule linguistique, la littérature ou plutôt, la littérarité, n'est pas réductible à la forme et au sens. Un texte littéraire peut être défini par trois critères:

42 Livre I Traduire en situation diglossique : quelle éthique?

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1) À la différence des textes non littéraires qui renferment un sens pouvant être transmis dans sa totalité, les textes littéraires, en plus de leur sens, possèdent une signification, laquelle ne saurait en être dissociée. Contrairement au sens, dont il peut parfois être l' équi valent, la signification n'est pas toujours saisissable. Si le « sens» (le sémantisme) d'une recette de cuisine ou d'un exercice de physique peut être entièrement perçu, peut-on en dire autant de la signification d'un poème? La signification d'une œuvre exprime donc quelque chose qui va au-delà de l'informatif simple. 2) Un texte littéraire comporte une part importante de subjectivité, alors qu'un texte pragmatique en est totalement dépourvu. Précisons cependant à ce sujet qu'un texte non littéraire n'est pas obligatoirement pragmatique et dans ce cas, peut être empreint de subjectivité. Le meilleur exemple est celui des lettres d'amour ou d'amitié, qui ne sont pourtant pas en soi, des œuvres littéraires. 3) On admet qu'un texte est littéraire quand il a été produit dans une intention esthétique et que cette intention a été réalisée. Ce troisième critère suppose, en plus de l'utilisation de procédés stylistiques qui sont, pour une part, légués par la tradition et pour une autre, inventés, créés par l'auteur, un niveau de qualité suffisant (pertinence du fond et adaptation du style à celuici, conformité à la stylistique de la langue, aux règles de grammaire, à l'orthographe d'usage, à la rhétorique mais aussi originalité du style et de la conception de l'œuvre). C'est ainsi que, par exemple, un poème ou un roman peut ne pas être littéraire si ce niveau de qualité lui fait défaut. «Il n'y a pas de différence de nature entre le mode d'emploi d'une machine à laver et un poème de Rimbaud, écrit Paul Valentin (1994: 338); il y a une différence de qualité. » 4) Enfin, tout texte littéraire ne peut se départir de l'évocation qui résulte de la conjonction du fond et de la forme et dont les effets peuvent surtout être interprétés en termes de connotation. C'est ainsi que les œuvres françaises lyriques (au sens moderne du terme), qu'elles expriment un lyrisme collectif ou personnel, ont ainsi recours à un vocabulaire plutôt affectif, à une syntaxe souvent disloquée (ellipse, brachylogies, etc.) ou utilisant d'autres procédés de mise en relief, à des images résultant d'une én10tion ou destinées à provoquer une émotion ou exprimant une vision du monde correspondant à un état d'âme. Elles utilisent des rythmes particuliers tels la strophe, la stance, le couplet, etc. On comprend que, face à tous ces critères que nous venons de voir, vertus cardinales de la littérarité, la tâche du traducteur n'est pas simple. C'est ce qu'a tenté d'expliquer Valéry Larbaud à une époque où, selon George Steiner (1998 : 328), à propos de la traduction, « problèmes et notation technique restent à l'état d'ébauche », à travers les lignes suivantes: « Chaque texte a un son, une couleur, un mouvement, une atmosphère qui lui

Le fond et laforme.

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sont propres. En dehors de son sens matériel et littéral, tout morceau de littérature a, comme tout morceau de musique, un sens moins apparent, et qui seul crée en nous l'impression esthétique voulue par le poète. Eh bien, c'est ce sens-là qu'il s'agit de rendre, et c'est en cela surtout que consiste la tâche du traducteur» (Larbaud, 1946 : 69-70). Bref, tout texte littéraire renferme un code spécifique qui se surajoute au code linguistique et qu'il appartient au lecteur comme au traducteur de découvrir. Leur attitude est celle d'un cryptanalyste, terme forgé par Jakobson (1963) et qui désigne le linguiste abordant une langue totalement inconnue de lui(l). Aux textes littéraires s'opposent les textes pragmatiques. On qualifie généralement ainsi des textes qui n'accordent aucune place à l' affecti vité, c'est-à-dire ceux qui servent essentiellement à véhiculer une information plutôt que d'offrir un aspect esthétique (J. Delisle, 1980 : 22). Pour ce qui est de ce type de textes qui ne s'attachent qu'à développer des idées « abstraites» et à propos desquels Barthes (1972) dit qu'ils relèvent du « degré zéro de l'écriture », on peut penser qu'il est souvent possible de séparer le fond et la forme. La tâche du traducteur, ne se limitant alors qu'au fond, serait-elle pour autant plus aisée? Pour ce qui est du traducteur en créole, il faudrait, à en croire Aimé Césaire, répondre par la négative, qui, au cours d'une interview qu'il accorda à Jacqueline Leiner en 1975, déclara: « J'ai parlé du retard culturel martiniquais. Précisément un aspect de retard culturel, c'est le niveau de la langue, de la créolité si vous voulez, qui est extrêmement bas, qui est resté au stade de l'immédiateté, incapable de s'élever, d'exprimer des idées abstraites. » Prenant le contre-pied de cette idée, Daniel Dobat (1993), alias Mandibèlè, dans un mémoire de maîtrise, cite en exemple des extraits de la traduction en créole du Manifeste du Parti Communiste de K. Marx & F. Engels, à partir de la version française, par le martiniquais Georges Henri Léotin (Antilla kréyol, 1985). Kourilet, la traduction en créole du Courrier de l'UNESCO, en 1987, proposition lancée par Édouard Glissant, relève de cette même motivation qui est de prouver les capacités du créole à traduire les « idées abstraites». En fait, ce dont parlait Césaire (et ce ciseleur de la langue française sait de quoi il retourne) c'était probablement l'incapacité du créole à exprimer des idées abstraites selon les normes de l'esthétique littéraire, en l'occurrence celles de la littérarité française. En particulier, ne saurait être

(1) « Le destinataire d'un message codé est supposé en possession du code et par son intermédiaire il interprète le message. À la différence de ce décodeur, le cryptanalyste tombe en possession d'un message sans avoir aucune connaissance antérieure du code sous-jacent; ce n'est que par d'habiles manipulations du n1essage qu'il arrive à déchiffrer ce code du message» (Jakobson, 1963 : 33).

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évité un double recours: d'une part, celui de la périphrase, obstacle à la concision du style et de l'autre, celui du néologisme dont nous verrons dans la dernière partie de notre ouvrage, les dangers, mais aussi la nécessité. Considérons, en guise d'exemples, quelques extraits que nous avons tirés d' œuvres ayant fait l'objet de traduction, soit du français au créole, soit du créole au français: 1.1.1. Dans de nombreux textes, l'affectivité bulaire utilisé par l'auteur. Exemple: Lorsque les premiers beaux jours arrivent, que la terre s'éveille et reverdit, que la tiédeur parfumée de l'air nous caresse la peau, entre dans la poitrine, semble pénétrer au cœur lui-même, il nous vient des désirs vagues de bonheurs indéfinis, des envies de courir, d'aller au hasard, de chercher aventure, de boire du printemps» (Maupassant, rééd. 2000 : 44).
«
I

provient surtout du voca-

Lè sé prèmyé jou labèlsézon-an ka rivé, lè latè ka soti nan sonmèy èk ka viré vèt, lè tyédè santibon van-an ka miyonnen lapo nou, ka antré an lèstonmak nou, ka konm pwofondé menm nan tjè nou, alo dé sèten ladézirans lérèzté san mizi ka varé nou, lanvi kouri, alé nempot koté, chèché lavanti, bwè chalè solèy-la (trad. Arsaye, 2000 : 45).

N'est-ce pas au choix du vocabulaire (<< premiers beaux jours », « tiédeur parfumée de l'air », « pénétrer au cœur », « désirs vagues », « bonheurs indéfinis») que tient essentiellement l'affectivité de ce texte? En outre, certains termes ne trouvant pas leur équivalence en créole, le traducteur a dû forger des néologismes (ladézirans, lérèzté). 1.1.2. Dans d'autres textes, l'affectivité Exemple: « Et peut-être aussi que cette courte Èk mèyè an jou oswè, nan pwochen étreinte fera passer dans leurs veines un prentan-an, lè an réyon latin ki kay peu de ce frisson qu'ils n'auront point tonbé anlè zèb-la, an pyé yo, kay chouconnu, et leur jettera, à ces morts res- boulé yo, yonn kay pran lanmen lot pou suscités en une seconde, la rapide et chonjé tout soufrans toufé tala,. èk divine sensation de cette ivresse, de mèyè tou, kolé-sé ré kout tala kay fè cette folie qui donne aux amoureux tibren frisonnad kouri nan venn yo plus de bonheur en un tressaillement, (menm frisonnad-tala yo pa jen té que ne peuvent cueillir, en toute leur konnèt la), èk kay jété nan ko yo (ko mo vie, les autres hommes! » (Maupas- yo a ki té résisité pannan an sigonn) ti provient plutôt de la syntaxe.

Le fond et la forme.

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sant, rééd. 2000 : 96).

gouté soulri-tala, lafoli-tala Bondyé ka ba nou an èk ki ka pèmèt moun ki nan lanmou ni plis lérèzté adan an sansla}, ki tot dot moun adan tout lavi yo (trad. J.-P. Arsaye, 2000 : 97).

Dans le texte de départ, très ponctué, l'ordre ordinaire des mots est rompu, certains éléments étant mis en relief (<< et leur jettera, à ces morts ressuscités»), ce qui occasionne un rythme haché contribuant à susciter de l'émotion. À cause du manque de souplesse de la syntaxe du créole par rapport à celle du français, le traducteur a eu recours à certaines astuces: utilisation d'une parenthèse, répétition (<< Èk mèyé an jou..., èk mèyè tou... »). 1.1.3. Certains textes renferment des images résultant d'une émotion ou destinées à provoquer une émotion. Mais c'est parce qu'il a eu l'occasion d'observer en artiste le monde et les gens, qu'un auteur parvient à susciter en nous, par le choix des détails descriptifs, une émotion. Exemple 1 : « C'était une voisine que j'avais; une petite ouvrière sans doute, avec une
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grâce toute parisienne, une mignonne
tête blonde sous des cheveux bouclés aux tempes; des cheveux qui semblaient une lumière frisée, descendaient à l'oreille, couraient jusqu'à la nuque, dansaient au vent, puis devenaient, plus bas, un duvet si fin, si léger, si blond, qu'on le voyait à peine, mais qu'on éprouvait une irrésistible envie de mettre là une foule de baisers» (Maupassant, rééd. 2000 : 44 et 46). Exemple 2 : Liniz té renmen lonviyé senmityè bouk la lè'w wè sé té tan La Tousenn èk blanbalenn té ka klenndé kon bètafé an gran karenm, oben kon gidigidi antan gran soukou, léswè san lalin klè... (Léotin, 1993 : 5).

Sé té an vwazin man .té ni ,. mèyè an ti ouvriyè, épi an laflouzté moun Pari, an tèt blonn tou bid}oul anba chivé'y ki té ka fè boukla} anlè tanp li ,. chivé ki té ka sanm an limyè ki frizé, té ka désann }wenn zorèy Li, té ka kouri lis anlè nik Ii, té ka dansé an van-an, èk, rivé ti tak pli ba, té ka vini an prèlté ou pa té pé menm wè afos i té lé}è, afos i té blonn, men an bidim lanvi té ka pran'w di mété anlè'y tranndouzmil ti bo » (trad. J.- P. Arsaye, 2000 : 45 et 47).

« Au temps de la fête des morts et des grandes illuminations, Lunise aimait contempler les lueurs du cimetière du bourg, qui lui rappelaient la danse des bêtes-à-feu les soirs lourds de Carême, ou le ballet des étoiles par nuit sans lune... » (Léotin, 1993 : 73).

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1.4. Enfin, d'autres textes présentent des images exprimant une vision du monde correspondant à un état d'âme:
Exemple 1 : Man kouri, man kouri, man kouri. Fwenk Lalvé pé i lonng an ryou'y! Moun té ka gadé mwen akwèdi man pa té an krétyen-vivant kon yo menm (Confiant, 1995 : 19). « J'ai couru, couru comme jamais je n'avais couru. Qu'est-ce qu'il peut être long, ce foutu boulevard de La Levée! Les gens me dévisageaient comme si je n'étais pas un chrétien-vivant comme eux-mêmes» (Confiant, trad. Arsaye, 1997 : 45).

Exemple 2 : « Tu vois bien les lieux, n'est-ce pas? Or, cette année-là, aux Rois, il neigeait depuis une semaine. On eût dit la fin du monde. Quand nous allions aux remparts regarder la plaine, ça nous faisait froid dans l'âme, cet immense pays blanc, tout blanc, glacé, et qui luisait comme du vernis. On eût dit que le bon Dieu avait empaqueté la terre pour l'en voyer au grenier des vieux mondes. Je t'assure que c'était bien triste» (Maupassant, rééd. 2000 : 80). Ou ka wè koté-a, an ? Konfèdmanti, lanné-tala jou lé wa, lanèj té ka tonbé dépi an simenn. Yo sé pé di sé té lafendimonn. Lè nou té ka alé ho sé ranpa-a pou gadé plenn-lan, an frési té ka antré an nanm nou, wè nou té ka wè gran lahoday blan tala, anni hlan, glasé, ki té anboskaf kon vèrni. Yo sé pé té di Bondyé té vlopé latè kon an patjé pou i té vwéyé'y nan galta lé vyé monn. Asiré sa té tris épi sé tout (trad. Arsaye, 2000 : 79).

On le voit, à la différence de celle des textes essentiellement pragmatiques, la traduction d'un texte littéraire doit tenir compte de maints facteurs faisant sens (rythme, connotation syntaxique ou lexicale). Car ainsi que l' estime Valéry Larbaud (1946 : 70), « pour rendre ce sens littéraire des ouvrages de littérature, il faut d'abord le saisir, et il ne suffit pas de le saisir: il faut encore le recréer.» Recréation qui, dans la mesure du possible devrait éviter d'aller jusqu'à ce que l'on ne peut appeler qu'adaptation, cas dont nous aurons l'occasion de reparler (livre III) et que Jean-René Ladmiral (1994: 20) définit comme le « cas limite, pessimiste, de la quasiintraduisibilité, là où la réalité à laquelle se réfère le message-source n'existe pas pour la culture-cible » (en fait, toute traduction n'est-elle pas une adaptation, dans la mesure où la fidélité à l'original n'est jamais absolue ?). À ce propos, s'agissant de notre sujet d'étude, on peut s'interroger sur le fait que si du créole au français, on peut le plus souvent, sinon toujours, parler de traduction, il n'en est pas de même du français au créole. Dans ce deuxième

Le fond et la forme.

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cas, mis à part peut-être le genre théâtral (traduction du Don Juan de Molière par Georges Mauvois) et les auto-traductions dont nous verrons plus loin les particularités, il n'y avait toujours eu, du moins pour ce qui est des Petites Antilles francophones, que des adaptations, hormis la traduction en 1987 de la Sainte Bible par Joby Bernabé à partir d'une traduction française, œuvre dont, malheureusement, l'intérêt ne fut guère mesuré et ne l'est toujours guère. TIfallut attendre l'an 2000 pour que paraisse une véritable traduction en créole de textes romanesques: celle de nouvelles de Guy de Maupassant effectuée par Jean-Pierre Arsaye, sous le titre An dousin kanpay. On peut comprendre les raisons d'une telle abstention. Elles sont selon nous, à la fois d'ordre éthique et d'ordre socia-culture!. Pour rester dans cette même idée, il faut d'ores et déjà remarquer par ailleurs que, du créole au français, l'on ne peut parler d'adaptation qu'à propos de textes ayant des caractères de récit, le genre littéraire le plus adapté à la description de la réalité, comme c'est le cas dans l'exemple que nous venons de citer. Et ceci est particulièrement vrai s'agissant du genre romanesque dans lequel les personnages quel que soit leur statut social, peuvent s'exprimer en français sans que cela paraisse incongru. C'est pour cette raison que selon Jean Bernabé, si le français peut être, en toute circonstance, aussi bien la langue indigène tant de la réalité que du récit, le créole ne peut être bien souvent que la langue de la réalité comme le révèle la lecture des romans antillais écrits en langue française et dans lesquels des personnages censés ne s'exprimer dans la réalité qu'en créole, s'expriment en français. Nous sommes ainsi amené à considérer le point suivant: c'est que, s'agissant des récits, romanesques ou non, écrits en créole, on peut dire qu'ils se révèlent souvent incapables d'assumer la réalité. Deux exemples nous permettront d'illustrer ce que nous voulons dire. Dans les Fables de La Fontaine « travesties» en créole par Marbot, le texte est assumé par un narrateur qui se distingue nettement de l'auteur: «un vieux commandeur. » Chez Sylvain, auteur de fables créoles publiées en 1901, le narrateur est « un montagnard haïtien ». Ainsi donc, ce narrateur est toujours un personnage, nègre ou de couleur, fruste le plus souvent, jamais l'auteur lui-même ni un Blanc créole, alors qu'en réalité, Sylvain, Marhot et les autres Blancs des Antilles étaient créaIaphones. Tout se passe comme s'il était inconcevable, dans un texte littéraire, de faire s'exprimer en créole des personnages ne parlant pas créole dans la réalité (gouverneur, préfet, etc.) alors qu'au contraire, tout personnage quel qu'il soit peut s'exprimer en français. Finalement, nous sommes à même de nous demander si, pour exprimer la poétique créole, certains genres littéraires ne conviennent pas mieux que d'autres. Tel serait le cas des genres de l'oraliture (contes, proverbes, devinettes, comptines) qui sont cités ou récités de façon exclusivement orale par

48 Livre I Traduire en situation diglossique : quelle éthique?

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opposition au roman ou à la nouvelle, lesquels ne peuvent guère se concevoir en dehors de 1'.écrit. 1.2. De I '« informité signifiante» des grands textes littéraires

Certains types de textes, relèvent de ce qu'Albert Bensoussan (1995 : 26) définit comme « une littérature où le non-dit est au moins aussi important que ce qui est dit, une écriture avec des parures d'ombre, des intentions, des subtilités, des propos souterrains ou abyssaux que le traducteur doit savoir décrypter, décoder et lire en pleine clarté afin de tenter de les retrouver dans ce que l'on appelle la langue-source - celle de sa soif et de son désir: le téton maternel. » Aussi ces textes sont-ils particulièrement « résistants à l'analyse et à la raison. » En, conséquence, comIne l'explique Berman (1999b : 49), dans toute traduction s'opère un « système de déformation. » De quoi s'agit-il? D'abord, il faut admettre que, selon Berman, « la prose littéraire se caractérise par le fait qu'elle capte, condense et entremêle tout l'espace polylangagier d'une communauté. Elle mobilise et active la totalité des "langues" coexistant dans une langue» (ibid. 51). D'où une certaine «informité », propre à toute grande prose et à ce propos, on peut citer des auteurs comme Balzac, Proust, Joyce, Faulkner, Roa Bastos, Céline, etc. C'est pourquoi « les grandes œuvres se caractérisent par un certain "mal écrire", un certain "non contrôle" de leur écriture» (ibid. : 51). Chez Céline par exemple, dans le Voyage au bout de la nuit, on trouve une phrase comme celle-ci:
« Voilà comment je lui parlais, moi, à Robinson»

coexistant avec une autre, telle
« Tout en pérorant ainsi dans l'artifice et le convenu, je ne pouvais m'empêcher de percevoir plus nettement encore d'autres raisons que le paludisme à la dépression physique et morale dont je me sentais accab lé. .. » (p. 267),

remarquable par sa correction quasi académique. Cette « informité signifiante », cette « prolifération babélienne des langues dans la prose », cette polysémie et cette polyphonie, peuvent constituer de redoutables difficultés pour le traducteur. Sa pratique peut alors occasionner des effets négatifs qui sont des « tendances déformantes» concourant à détruire la lettre au profit du sens et de la « belle forme». Berman (1999b : 53) recense treize de ces tendances: « la rationalisation, la clarification, l'allongement, l'ennoblissement et la vulgarisation, l'appauvrissement qualitatif, l'appauvrissement quantitatif, l'homogénéisation, la destruction des

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rythmes, la destruction des réseaux signifiants sous-jacents, la destruction des systématismes, textuels, la destruction (ou l' exotisation) des réseaux langagiers vernaculaires, la destruction des locutions et idiotismes, l'effacement des superpositions de langues. » Nous essaierons de voir ciaprès ce qu'il en est de l'action de ces tendances déformantes dans le cas des traductions s'opérant entre le créole et le français. 1.2.1. La rationalisation. - Elle affecte surtout les structures syntaxiques de l'original ainsi que sa ponctuation. Sous l'influence d'une certaine idée de l'ordre d'un discours, le traducteur re-compose les phrases et les séquences de phrases, « [ramenant ainsi] violemment l'original de son arborescence à la linéarité.» (ibid.: 53). « La rationalisation se contente d'inverser le rapport du formel et de l'informel, de l'ordonné et du désordonné, de l'abstrait et du concret qui prévaut dans l'original» (ibid. : 54). C'est effectivement ce que tend à montrer l'extrait suivant accompagné de sa traduction: « Et peut-être qu'un soir au prochain printemps, émus par un rayon de lune tombé sur I'herbe, à leurs pieds, à travers les branches, ils se prendront et se serreront la main en souvenir de toute cette souffrance étouffée et cruelle; et peut-être aussi que cette courte étreinte fera passer dans leurs veines un peu de ce frisson qu'ils n'auront point connu, et leur jettera, à ces morts ressuscités en une seconde, la rapide et divine sensation de cette ivresse, de cette folie qui donne aux amoureux plus de bonheur en un tressaillement, que n'en peuvent cueillir en toute leur vie, les autres hommes! » (Maupassant, rééd. , 2000 : 96).
Ék, mèyè an jou oswè, nan pwochen prentan-an, lè an réyon laiin ki kay tonbé anlè zèb-la, an pyé yo, kay chouboulé yo, yonn kay pran lanmen lot po~ chonjé tout soufrans toufé tala,. èk mèyè tou kolé-séré kout tala kay fè tibren frisonnad kouri nan venn yo (menm frisonnadtala yo pa jen té konnèt la), èk kay jété nan ko yo (ko mo yo a ki té résisité pannan an sigonn) ti gouté soulri-tala, lafoii-tala Bondyé ka ba nou an èk ki ka pèmèt moun ki nan lanmou ni plis lérèzté adan an sanslaj, ki tout dot moun adan tout lavi yo (trad. J.-P. Arsaye, 2000 : 97).

En comparant les deux textes, on peut noter les points suivants: 1) présence, à deux reprises, de parenthèses, ce qui dénote d'un besoin. d'ordonner ce qui ne l'était pas dans le texte de départ ;

2) présence de trois virgules dans la première phrase

(<< et

peut-être ->

cruelle») alors qu'il n'yen a pas moins de six dans le texte d'arrivée; 3) au contraire, présence de six virgules dans le texte de départ, alors que le texte d'arrivée n'en comporte que trois.

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