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HOMMES GALANTS, FEMMES FACILES

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Fabienne H. Baider

HOMMES GALANTS, FEMMES FACILES
Etude socio-sémantique et diachronique

L 'Harmattan
5-7, rue de l'Ecole

France
Polytechnique

L 'Harmattan

Hongrie

L'Harmattan

Italie
15

Hargita u. 3
1026 BUDAPEST

Via degli Artisti, 10214 TORINO

75005 PARIS

(Ç) L'Harmattan, 2004 ISBN: 2-7475-7478-4 EAN : 9782747574785

Avant-propos

A l'origine de ce livre, une réflexion amorcée à l'Université de Californie à Berkeley, durant le séminaire Language and Gender dispensé par la regrettée S. Fleischman. Cette réflexion s'est concrétisée en une thèse, soutenue à l'Université de Toronto (Canada) dans le cadre des départements des Études Françaises et des Women 's Studies, sous l'aimable direction des professeurs A.-M. Brousseau, P. Bhatt, C. Jennings et B. Merillees, grâce à l'aide financière de l'Ontario Graduate Scholarship Program (OGS), du Conseil de Recherche en Sciences Humaines du Canada (CRSH) et de l'Université de Toronto. Le présent ouvrage est inspiré de ma thèse, complètement remaniée et révisée. Mes remerciements à P. Laurendeau, à qui je dois énormément, et notamment la relecture de l'ensemble du manuscrit, ainsi que les informations sur les emplois québécois mentionnés dans le présent ouvrage; à P. Larrivée pour des observations aussi utiles que judicieuses sur la première partie; à K. Morgan et à K. Armatage qui ont encadré ma formation en Women's Studies. Malgré tous les conseils prodigués par les professeurs sus-nommés, je garde, bien sûr, l'entière responsabilité de mes errements. Cet ouvrage n'aurait jamais vu le jour sans le soutien spontané et inconditionnel de ma sœur Anne-Lise, ainsi que celui de mes amis en Amérique du Nord, en France et ailleurs. Je leur en suis infiniment et éternellement reconnaissante. Grâce à S. Cromer, à B. Césari d'Ibis Press à Paris, la lourde et angoissante tâche éditoriale a été réalisée de main de maître. Ce livre est dédié à Suzanne Leroy, ma mère, qu'une longue maladie a empêchée de finir sa thèse et à Suzanne Fleischman, qui, éminente dans ses recherches, a touj ours su rester grande dans ses critiques.

Introduction

Une femme galante est une femme de mauvaise vie, un homme galant est un homme bien élevé. Une honnête femme est une femme vertueuse, un honnête homme est un homme cultivé. Une femme savante est ridicule, un homme savant est respecté. Une femme légère l'est de mœurs. Un homme, s'il lui arrive d'être léger, ne peut l'être que d'esprit. On dit une fille ou une femme facile, mais pas un homme facile; une femme de petite vertu, mais pas un homme de petite vertu; on dit une femme de mauvaise vie, mais on dit un Don Juan. On dit une faible femme, mais pas un faible homme. Un homme faible est un homme trop indulgent. On aime les petites femmes, mais on admire les grands hommes. Les petits hommes n'existent que chez Gulliver et les grandes femmes ont du mal à s'habiller en confection. Yaguello 1992 [1978] : 142.

Ainsi les syntagmes formés d'adjectifs tels que facile, légère, honnête auraient-ils un sens différent selon que l'adjectif est associé au nom femme ou au nom homme. En effet, lors de la référence à

l'être féminin, la collocation 1 [adjectif et femme] est connotée péjorativement (femme savante), sexuellement (petites femmes, honnête femme) ou les deux (femme facile, femme galante, femme légère, etc.). Il est aussi notable que cette connotation est touj ours
1. Le mot collocation est ici compris comme un syntagme adjectif + nom dont les deux éléments une fois en co-occurrence ont un sens en que 1que sorte consacré par la langue, ainsi l'adjectif grand associé au nom homme ou le nom femme associé à l'adjectif facile .

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en défaveur du mot femme, puisqu'elle n'affecte pas les syntagmes contenant le nom homme 2. Cette péjoration et cette sexualisation s'accompagnent donc d'une dissymétrie lexicale. Comment expliquer ces phénomènes? Yaguello précisait plus loin dans le même texte que le mot femme, pris en emploi absolu, serait connoté sexuellement. Si c'est vraiment le cas, la coïncidence de la connotation du syntagme et de la connotation du mot femme ferait-elle partie « des convergences qui ne doivent rien au hasard» (Wagner 1968 : Ill)? On pourrait en effet émettre I'hypothèse que le mot femme serait responsable de la connotation de l'adj ectif. Cependant, pour établir que cette coïncidence fait effectivement partie de ces convergences qui ne sont pas fortui tes, il s'agit, dans un premier temps, de déterminer si les différences de sens évoquées dans la citation ci-dessus existent encore ou si elles ont jamais existé. Dans l'affirmative, l'explication de cette différence devra prendre en compte le sens et le rôle de chaque élément de ces ~ntagmes, notamment celui de l'adj ectif, celui du nom et celui du syntagme en soi. Afin d'établir l'existence d'un sens différentiel, j'ai d'une part consulté les définitions lexicographiques en synchronie des adjectifs concernés, et d'autre part, cherché l'attestation de cette différence dans les emplois en contexte. En effet, comme beaucoup de dictionnaires sont de «grands traînards» (Laurendeau 1994) quant au renouvellement de leurs articles et qu'ils sont aussi «des créations idéologiques» (Yaguello 1992), un corpus de contrôle est ESsentiel pour vérifier le bien-fondé de la définition lexicographique. Pour ce faire, j'ai travaillé à l'aide de base de données Frantext de l'Institut National de la Langue Française (INaLF) et en particulier du laboratoire de recherches ATILF (Analyse et Traitement Informatique de la Langue Française). Elle offre en 2001 à peu près 3 500 textes à 80 % littéraires 3. Comme tout corpus, cette base de données manifeste un certain parti pris et l'image qu'elle trans-

2. Je désigne par connotation les éléments du contenu sémantique d'un mot dont l'apparition est déclenchée par une situation particulière. Cette définition correspond au sème afférent de Rastier (v. chap. 2). 3. J'ai précisé pour toutes les citations provenant des bases de données Frantext et ARTLF (v. infra), l'auteur, le titre de l'ouvrage, l'année de publication de l'édition choisie et la page. Pour les compléments d'informations bibliographiques, je renvoie les lecteurs aux bibliographies de ces bases de données. J'ai gardé l'orthographe et la typographie des cita tions.

INTRODUCTION

Il

met de la société réelle relève à la fois d'« un reflet» et d'« un camouflage» (Le Goff 1997 [1977]: 131). Je reviendrai sur ces limites dans le premier chapitre, ainsi que sur les relations qu'entretiennent les textes littéraires avec les classes dominantes. De même, il faut préciser que les sens différentiels qui ont été attestés de cette manière sont ceux reconnus dans le français de l' Hexagone, puisque les sources (dictionnaires et bases de données) décrivent, en priorité, ce français-là. Il est à noter que pour les Québécois, par exemple, les grandes femmes n'ont pas seulement du mal «à s 'habiller en confection », pour reprendre la boutade de Yaguello, elles sont aussi célèbres ou de mérite, comme le sont les grands hommes (Baider et Brousseau 1999). Une fois qu'une différence de sens a été établie (ou réfutée) ~ pose la question de son origine. Quel est effectivement le rôle du nom? Le nom femme est-il vraiment connoté? Contaminerait-il, en quelque sorte, l'adjectif? Comment expliquer le fait qu'il n'existe pas, a priori, de différence de sens entre un homme intelligent et une femme intelligente ou entre un homme difficile et une femme difficile? Quel serait le rôle de l'adjectif, puisque seulement certains d'entre eux sont interprétés différemment? Le premier chapitre examine ces différentes questions et des hypothèses sont ébauchées dans le second. Ces deux premiers chapitres n'épuisent pas les différentes approches relatives à la résolution du sens contextuel à proprement parler; ils privilégient des réflexions thé 0riques qui permettent de prendre en compte une différence de sens essentiellement sociologique. Un autre travail, centré sur des approches formelles telles que celle de Pus tejovsky, est en cours 4. Le troisième chapitre a pour but d'examiner s'il existe une évolution de l'adj ectif au fil du temps lors de son emploi avec le mot femme et le mot homme. Jusqu'à ce point de ma présentation, je n'ai considéré que le sens différentiel établi des syntagmes et il s'agit de savoir si ces expressions ont connu un sens neutre lors de la référence à l'être féminin à un moment donné de leur histoire. Cette étape diachronique est essentielle pour démontrer qu'il existe effectivement un phénomène de contamination de la part du nom ou de la référence à l'être féminin, qui affecterait les adjectifs. Les sources primaires de ce corpus historique sont en partie des documents lexicographiques pour la plupart informatisés. A partir de ces sources, l'évolution des adjectifs mentionnés par Yaguello a été retracée pour chaque période de I'histoire de la langue française.
4. Cf. Baider, Jacquey et Liang 2004.

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D'autres syntagmes à sens différentiel ont été découverts au fil de ces recherches; certains d'entre eux ont disparu de nos jours, ainsi la différence de sens entre une folle femme «prostituée» et un fol homme «homme fou ». La base de données informatisée ARTFL (American Research on the Treasury of the French Language), dont les 2 000 textes littéraires en 1999 s'échelonnent du Moyen Âge jusqu'au milieu du XXe siècle, a fait office de texte de contrôle pour ce chapitre. Homologue américaine de la base de l'INaLF, la

base ARTFL 5 permet de reprendre dans son contexte pragmatique
le sens de chaque syntagme et d'attester son emploi. Sa dérive sémantique est discutée à partir des documents ou sources secondaires qui se composent d'articles de spécialistes et de grammairiens consacrés au glissement de sens en question. Le rapport éventuel de cause à effet entre le phénomène de péjoration de l'adjectif et son emploi avec le mot femme fait l'objet du quatrième chapitre. Celui-ci examine dans une perspective diachronique la définition de femme pour établir s'il existe une convergence entre la polarisation du sens des syntagmes et le contenu séman tique de ce mot. Si cette convergence est attestée, comment alors expliquer que les mêmes adjectifs peuvent aussi être interpr étés avec une connotation péjorative et sexuelle lors de leur emploi avec le mot fille, ainsi fille galante, fille légère ou fille publique? Les cinquième et sixième chapitres proposent une hypothèse quant à l'origine de cette péj oration qui semble affecter les noms désignant l'être féminin en général, hypothèse essentiellement psycho et sociolinguistique. A partir de celle-ci, le septième chapitre, consacré à la métaphore et à la métonymie, met en cause non plus les mots appartenant au paradigme femme, mais le concept même « être féminin». Retracer les origines de la sexualisation de ces syntagmes affirme l'impact de la pragmatique sur le sens et l'influence du social sur la sémantique et cet impact fait l'objet du huitième chapitre. Ces recherches confirment en effet que l'étude de la connotation force les linguistes à examiner d'autres domaines qui leur sont plus ou moins reliés, tels que la sociologie, l'idéologie et I'histoire, cela afin de montrer que les mécanismes de production de sens sont infiniment plus complexes que la théorie classique du signe (KerbratOrecchioni 1977). Une telle approche pluridisciplinaire est illustrée dans le dernier chapitre; celui-ci essaie de retracer les raisons
5. ARTFL est le site miroir nord-américain de l'A TILF. Cette partie a été rédigée à l'époque où l' auteure résidait au Canada.

INTRODUCTION

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d'être idéologiques de ce phénomène linguistique et de mettre en évidence les enjeux sociaux qui en seraient à l'origine: à la valeur différentielle des syntagmes à laquelle est consacré cet ouvrage correspond la valeur différentielle des sexes qui est au fondement de la société (Héritier 1996). C'est peut-être un cliché que d'affirmer la dialectique entre la langue (qui nous sert à catégoriser la réalité) et cette même réalité (elle-même influencée par la langue); il n'en demeure pas moins fondamental de rappeler le rôle des institutions dans la création de cette symbolique et le rôle du pouvoir dans l'usage et la norme linguistiques.

Première partie
Femmes, le mauvais genre? l

Dire madame le Docteur, c'est proclamer la supériorité du mâle, dont le genre masculin est l'expression grammaticale. (Albert Dauzat, cité par Benoîte Oroult, Le Monde, Il juin 1991) Quand je diz femme, je diz un sexe tant fragil, tant variable, tant muable, tant inconstant et imparfeiet que nature me semble [...] s'estre esguarée de ce bon sens [...] quand elle a basty la femme. (Rabelais, Livre III, Ch. XXXII, 226-228)

1. Titre du numéro du Monde diplomatique consacré aux femmes, marsavril 1999.

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Sens différentiel et dissymétrie lexicale

La citation de Yaguello donnée en introduction évoque une différence de sens entre les collocations formées du nom femme ou du nom homme et les adjectifs grand, petit, faible, galant, savant, f aeUe, léger et honnête. Le corpus synchronique comprenant, entre autres, des textes écrits durant les vingt dernières années, va-t-il corroborer les observations contenues dans Les Mots et les femmes publié en 1978 ? Aucune étude antérieure n'ayant été consacrée au sens différentiel qui fait l'objet de cet ouvrage, seule la consultation des dictionnaires a permis d'établir le sens métalinguistique de ces syntagmes en synchronie; des recherches dans la base de données informatisée Frantext en ont vérifié le sens linguistique, comme l'explique la section suivante. 1.1 Dictionnaires et textes de contrôle L'établissement pes: du sens des syntagmes s'est effectué en deux éta-

1. La première a consisté en la consultation du sens métalinguistique de l'adj ectif et des collocation s dans les dictionnaires contemporains, notamment le Petit Robert 94 (noté PR), le Trésor de la langue française (noté TLF) en version papier et en version informatisée. 2. La deuxième avait pour but de vérifier le sens de ces syntagmes dans la base de données Frantext, corpus employé pour la rédaction du TLF d'où une influence sur les définitions de ce dictionnaire, en particulier dans sa version informatisée. Des exemples sont donnés pour chaque différence de sens dans le texte et d'autres occurrences sont listées dans l'Annexe I; cependant, l'ensemble des citations peut être consulté dans la base de données en ligne. On peut touj ours débattre de tel ou tel sens ac-

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cordé à une citation, mais la loi du grand nombre aidant, j'ai ESsayé d'être la plus obj ective possible dans l'interprétation des occurrences. 1.1.1 Le dictionnaire: un outil linguistique Le choix de documents lexicographiques est basé sur deux raisons, l'une d'ordre sémantique, l'autre d'ordre sociologique. En effet, comme la description du sens (et donc la création des entrées) est la raison d'être du dictionnaire, le travail du lexicographe est de construire scientifiquement un signifié; ce travail passe par «la recherche des traits pertinents logiques» (Mounin 1972: 62) afin de rédiger une définition acceptable. Ces traits sont source de contentieux, ainsi le Petit Larousse de 1940 définissait-il encore le nom femme selon les traits pertinents suivants: «compagne de l 'homme », « épouse» et « celle qui est ou a été mariée» (Yaguello 1992 : 167). Ces traits se réduisaient pour Monsieur Larousse, symbole de son époque, au statut d'épouse et conséquemment, à la relation de la femme vis-à-vis de l'homme. En revanche, le nom homme était défini comme «être mâle», «représentant de l'espèce ». A aucun moment n'était mentionné dans la définition « compagnon de la femme» ou n'était établi un rapport, quel qu'il soit, avec la femme; le mot existait en tant qu'entité. Ces ouvrages, dits de référence, identifient donc des traits paradigmatiqu es que l'on pourrait qualifier de « situationnels» selon Mounin (1972); les entrées deviennent alors très particulières au lexicographe ce que résume Kleiber (1999 : 87) par la formule suivante, humoristique et à propos: «Le lexicographe est celui qui a ses entrées dans le dictio n naire ».

1.1.2 Le dictionnaire: un témoin sociologique L'adj ectif « situationnel » prend toute son importance quand on ~ rappelle que les ouvrages lexicographiques décrivent une certaine situation sociale à l'aide d'un discours approprié à celle-ci. A des exigences commerciales - le dictionnaire est avant tout un produit éditorial- s'ajoutent les intentions didactiques des lexicographes et les pressions idéologiques (Lehmann 1979: 19-20). C'est donc une certaine description de la langue dans un discours produit et perçu par l'ensemble des locuteurs de cette langue, selon certaines no rmes. Ces normes s'appliquent aussi bien au locuteur (Ie lexicographe) qu'au récepteur (Ie public), puisque celui-ci attend de l'ouvrage de réfé rence « un certain type de discours qui [lui] permet

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de se reconnaître comme participant à une même culture» (Girardin 1979 : 84). On oublie, par exemple, que le dictionnaire, d' apparence objective et neutre, est le produit d'un certain nombre de lexicographes. Le discours lexicographique est bien un lieu privilégié où la langue semble se définir elle-même, mettant volontiers ent~'eparenthèses le référent et les auteur( e)s (Beaujot 1979). Cette instance énonçante véhicule des préjugés qui influencent la non1enclature, le choix des citations ou l'invention d'exemples comme on le verra dans ce chapitre. De témoin linguistique, le dictionnaire devient un actant sociologique. Le corpus lexicographique, à la fois un document sémantique et un témoin sociologique de choix, peut être considéré comme « le symptôme d'un discours dominant avec lequel la société se lisait et ~ sacralisait» (d'Oria 1988 : 8). 1.1.3 Les textes de contrôle Cependant, employer des dictionnaires comme unique source de données ne permet pas une mise en contexte suffisante pour rendre compte du sens en discours de tel ou tel syntagme. C'est la raison pour laquelle la notion de texte de contrôle est fondamentale afin de retrouver le contexte de l' époq ue, mais aussi afin de vérifier les informations lexicographiques. La base de données Frantext ~ compose de textes principalement littéraires, en version informatisée et en ligne pour une recherche rapide. L'interface améliorée de 2001 en facilite aussi l'emploi et permet de rassembler des citations et des listes d'occurrences de manière très efficace. Cette base ~ développe continuellement: des textes sont ajoutés et la présentation des résultats des recherches s'améliore toujours; des études plus poussées et sophistiquées sont possibles depuis la rédaction de ce livre. Néanmoins, on sait que c'est bien souvent une certaine classe sociale qui avait - et a toujours - accès à l'édition. De plus, les textes de Frantext sont aussi pour la plupart des textes littéraires comme la bibliographie l'atteste. Le miroir qu'ils nous tendent reflète plutôt, pour reprendre les mots de Le Goff (1997), «des imagos que des images». Il faut garder en tête les limites de ce corpus lexicographique et de ces textes de contrôle qui ne contrôlent que les emplois d'une norme qui pourrait être qualifiée de soutenue, bien que les dernières additions dans la base essaient de rem édier à ce vilain défaut.

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1.2 Sens des syntagmes La principale observation de Yaguello quant au sens des syntagmes mentionnés était la péjoration qui affectait tous ceux qui étaient composés du mot femme. C'est en effet le fil conducteur des résultats de cette section. 1.2.1 Généralités Deux grandes tendances précisent ce phénomène de péjoration, tendances mises en évidence dans l'Annexe II, résumé de la recherche en synchronie. D'une part, on observe une valeur moindre lors de la référence à l'être féminin. D'autre part, la péj oration est accompagnée d'une sexualisation pour la plupart des syntagmes ayant ce référent. La valeur moindre s'explique par le raisonnement suivant: pour l'adj ectif grand, par exemple, la grandeur physique contenue dans le syntagme grande femme est moins valorisée et moins valorisante que la grandeur sociale contenue dans grand homme. Ce phénomène est aussi vrai pour le syntagme femme savante et le syntagme homme savant: la connotation est ici franchement péjorative. Une autre distinction entre ces syntagmes est à préciser: une catégorie regroupe d'une part, les collocations dont le sens le plus courant (par défaut) est effectivement le sens différentiel, ainsi la collocation femme facile « 1.- femme de vertu facile; 2.- de caractère facile» et d'autre part, une catégorie dont le sens différentiel est un sens secondaire (une acception) ainsi honnête femme ou femme honnête « 1.- femme probe; 2.- femme vertueuse ». Les sens notés par défaut sont attestés en corpus tout en répondant à mon intuition de francophone ou à celle de mon entourage. 1.2.2 Connotation sexuelle: facile, galant/e, honnête, léger/légère, petite L'Annexe III indique la fréquence d'emploi des syntagmes qui font l'objet de ce chapitre. Excepté des adjectifs tels que grand ou petit, les adjectifs qui font l'objet de ce chapitre sont peu fréquents (galante) ou leur emploi en syntagmes peut sembler démodé (femme légère) puisque souvent les dernières occurrences remontent aux années soixante-dix. De ce fait, des dictionnaires contemporains ne précisent plus toujours l'acception sexuelle lors de leur emploi avec le mot femme.

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. Sens métalinguistique
L'acception sexuelle est explicitement formulée pour l'adj ectif f acile, que ce soit par le TLF ou par le PR : TLF FACILE: Au fig. Personne d'accès facile / de facile accès [...] Qui ne donne pas de soucis, qui demande peu d'effort. Epoque facile. Femmefacile. Dont on obtient sans peine les faveurs. PR FACILE: Un homme de facile accès: qu'il est aisé d'aborder [...] Spécialt (1835), vieilli: En parlant d'une femme, Qui accepte facilement des relations sexuelles.~ Léger. Femme, fille facile 1. En revanche, la connotation sexuelle du syntagme femme galante n'est plus précisée dans le TLF informatisé, alors que dans la version papier, elle était notée; elle l'est aussi dans le PR. L'adjectif galant au masculin aurait un sens différent selon la position de l'adjectif avant ou après le nom: un galant homme serait «un homme de bien» et un homme galant «un homme courtois ». Cette différence est omise par le TLF qui limite l'emploi de galant à l' antéposition (galant homme), spécifiquement dans le sens de « courtois vis-à-vis des femmes ». Les occurrences en corpus confirmeront ce choix: TLF GALANT: En partie. [Vis-à-visd'une femme] Qui ménage la reputation, sauve l'honneur d'une femme en sachant demeurer discret ou en l'épousant pour la sortir d'une situation compromettante. Synon. Chevaleresque.
PR GALANT: Empressé, entreprenant auprès des femmes
-

Poli, at-

tentionné (notamment à l'égard des femmes) [...] Péj. Femme galante, de mœurs légères. En ce qui concerne l'adjectif honnête employé avec le mot femme, historiquement, le sens sexuel existait uniquement lors de l'antéposition de l'adjectif: une honnête femme était «une femme vertueuse»; le sens par défaut de «probe, droite» était réservé pour l'interprétation de femme honnête. Pourtant, le PR restreint le sens de honnête «chaste, fidèle» au paradigme féminin, mais l'étend aux deux positions de l'adjectif, avant ou après le nom femme. En revanche, le TLF informatisé exemplifie la «forte conno tation sexu elle» de honnête avec trois attestations dont deux mettent en cause le comportement d'un homme: «Distinguer les caresses de l 'honnête homme de celles du sadique» (Mauriac, Thérèse Desqueyroux, 1927: 196). Cependant, les emplois en corpus

1. Le PR 94 emploie d'ailleurs le syntagme femme facile pour définir putain: «femme facile qui a une vie sexuelle très libre».

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indiqueront une connotation sexuelle plus particulièrement pour le référent féminin, comme signalée par le PR : HONNÊTE: Qui se conforme aux lois de la probité, du devoir, de la vertu [...] Vieilli (d'une femme) Irréprochable dans sa conduite, de mœurs pures. ~ Chaste, fidèle, vertueux. Une femme honnête. « Qu'elle soit fille honnête ou fille de rien, qu'elle soit pucelle ou qu'elle soit putain, on se ~ uvient d'elle» (Brassens). Quant à l'adj ectif léger, le PR note la connotation sexuelle de cet adjectif sans préciser expressément un référent féminin. Cependant, implicitement, cette connotation existe spécifiquement pour la femme, comme nous le verrons plus loin. Le TLF ne mentionne aucune connotation sexuelle: LÉGER: 1° (Personnes). Qui a peu de profondeur, peu sérieux. ~ fiivole, futile, insouciant, superficiel. Une fille légère et frivole. Un caractère léger - Être, se montrer léger dans sa conduite, dans ses
juge ments. ~ Déraisonnable, dissipé, distrait, écervelé, étourdi [...] d' occupations. ~ capricieux,

Garçon ignorant et léger [...] ~ étourneau. 2° Vx Qui change trop
aisément de sentiments, d'opinions,

changeant, inconstant. « Quoi de plus léger que la femme?» (Muss.) - MOD. Spécialt (en amour) ~ volage. Femme légère. Par ext. Qui est trop libre. Proposlégers.~ grivois; libre; licencieux.Mœurs légères. Dans la définition ci-dessus, le seul exemple faisant référence à un être masculin illustre l'acception vague «se montrer léger dans sa conduite, dans ses jugements»; celle-ci aurait pu inclure la conduite sexuelle, mais l'exemple inventé associe léger à ignorant et indique ainsi plus une légèreté dans le jugement. Les synonymes de léger (déraisonnable, écervelé, etc.) qui précédent l'exemple au masculin ne suggèrent pas non plus le domaine sexuel. En revanche, l' expression fille légère est associée àfrivole, adjectif qui a luimême une acception sexuelle «inconstant dans ses relations amo ureuses ». Le sens sexuel est aussi explicitement mentionné après l' exem pIe au masculin et l'exemple restreint cette acception au référent féminin. De par la disposition de ces informations, les lecteurs peuvent en déduire que la conduite d'un homme ou d'un garçon léger ne fait pas allusion à la sexualité. Cette déduction est confirmée par le renvoi dans l'entrée dictionnairique de l'adj ectif facile à l'adj ectif léger dans le cas où l'acception de facile serait sexuelle et explicitement restreinte au référent féminin. Ces procédés impliquent une acception sexuelle de léger uniquement pour les femmes au même titre que pour l'adjectif facile. La connotation sexuelle de petites femmes, mentionnée par Yaguello (1978) et par Beaujot (1979: 88) pourrait surprendre. Beau-

SENS DIFFÉRENTIEL

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jot précise que petites femmes désignait des demoiselles de petite vertu sous le Second Empire comme l'atteste cette citation: ... à partir du Second Empire, et coexistant un moment avec lui, le Paris de la Vie Parisienne, le Paris des petits théâtres et des petites femmes, bordel du monde et Mecque de la haute couture, avec son doublet populaire à la Goldoni: Paname, la ville des titis (Gracq, En lisant en écrivant, 1980 : 285). Seul le TLF (s.v. FEMME) version papier précise le sens de l'expression petites femmes «femmes de plaisir»; dans ce même dictionnaire, sous le vocable lorette «jeune femme aux mœurs faciles», le syntagme au singulier est aussi employé dans ce sens: «La lorette proprement dite, la petite femme élégante des Bouffes, est rare à Berlin» (Taine, Notes Paris, 1867: 303). Le PR illustre par contre le sens de petit «qui a peu de valeur morale ou intellectuelle » avec une citation au sujet« des petits hommes» (doit-on comprendre le mot homme dans le sens « être humain» ?) : PETIT: [H.] Qui a peu de valeur (quant au mérite, aux qualités intellectuellesou morales). « il n y a que les petits hommes qui redoutent lespetits écrits» (Beaum.). Lespetits esprits. Les occurrences du corpus de Frantext, limité à la période 19002000, sont présentées ci-dessous et confirment en général le sens sexuel pour le référent féminin.

.

Sens linguistique

Les quatre occurrences de femme facile datent d'avant 1970 dans la base de données. Elles sont toutes dans le sens sexuel, s'opposant à « chaste» et ayant pour synonyme, par exemple, « accessible» : J'expliquais son dégoût des proies plus accessibles; assise sur ce lit, je n'étais plus qu'une femme facile. L'impossibilité où il était de m'aimer créait entre nous une similitude plus forte que ces contrastes du sexe qui servent entre deux êtres humains à détruire la confiance (Yourcenar, Feux, 1936: 125). J'ai noté que dans la traduction de Risibles amours (Kundera 2000 [1968]: 104) le syntagme est employé adverbialement et dans le sens sexuel: « Il s'irritait de plus en plus de voir à quel point son amie savait se conduire en femme facile» puisque l'amie du jeune homme se conduit « en une vile séductrice qui savait parfaitement user de son charme.» (p. 98). Les occurrences de homme facile dans la base de données décrivent un caractère et non un comportement sexuel: « Vous n'êtes pas un homme facile à avoir chez soi» (Proust, A la Recherche du temps perdu, 1921 : 374).

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FACILES

Le syntagmefemme galante - selon les quatre occurrences - est
encore plus rare que femme facile. Quant au sens sexuel, il n'est clairement attesté que dans une seule occurrence: Elle, si hardie d'ordinaire, la scène du Café anglais ne lui laissait plus qu'une idée: se disputer, se défendre, par terreur que la facilité à l'abandon ne la fit considérer par Komowcomme une femme galante (Bourget, Le Beau Rôle, 1920: 115). Sinon, le sens est ambigu pour les autres attestations: Joëlle Cabarus, vous n'êtes plus un être à part, vous êtes une vulgaire narcissique, une femme galante qui a perdu tout sens de la vérité (Kristeva,Les Samouraïs, 1990: 174). L'expression semble même signifier «femme chez qui l'on s'amuse », et rappelle le sens d'origine de galer « s'amuser» : Cette lettre, reprit Guénot, émane d'une ci-devant Rochemaure, femme galante, chez qui l'on jouait le biribi, et porte en suscription le nom d'un citoyen Rauline (France, Les Dieux ont soif, 1912 : 212). En revanche, le syntagme galant homme, noté comme vieilli dans le PR s'avère être couramment employé (47 occurrences) et les attestations en sont récentes (1984 et 1982), alors que le syntagme homme galant reste introuvable. Le sens premier de galant homme «homme d'honneur» reste rare et se trouve remplacé par celui d' « homme qui sait se taire». C'est un homme qui tient à sa réputa tion et qui ne met pas en cause celle des autres; il garde « le bon ton, la réserve et la politesse» et s'identifie à I'homme chevalere sque décrit par le TLF : Le travail fini, il allume son petit chef-d'œuvre et, galant homme, il tend la cigarette à sa compagne (Boudard, Les Enfants de chœur, 1982 : 146). On trouve, cependant, quelqu es citations dans le sens vieilli de « homme aux sentiments nobles et délicats» :
Le comte, à la fois ecclésiastique - il est pourvu de plusieurs abbayes -, homme de guerre et galant homme, est un esprit curieux et cultivé, aimant à répandre les bienfaits (Naudon, La Franc-Maçonnerie, 1963 : 41). La citation la plus récente l'emploie dans un contexte sexuel explicite assez inhabituel; la connotation n'est pas péjorative car on comprend le galant homme comme habile dans ses manœuvres galantes: Lui, il ava it été un conteur de fleurettes hors pair, un galant homme habile à faire lentement et comme distraitement glisser sa main des épaules vers la taille, puis vers les fesses, tout en évoquant les étoiles, le

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parfum de la nuit, celui de la dame (Vergne, L'Innocence 1984 : 71).

du boucher,

Les recherches en corpus ne confirment que partiellement un sens différentiel lorsque l'adjectif galant est associé au nom femme ou au nom homme. L'expression galant homme signifie des quaI ités plus honorables que celles comprises dans le syntagme femme galante, sans que ce dernier soit lu expressément de manière sexuelle dans les rares occurrences trouvées en synchronie. La rareté de l'expression, toutefois, ne permet pas de tirer de conclu sion quant à l'existence ou la non-existence d'un sens différentiel. Les emplois en corpus attestent cependant l'acception sexuelle de l'adjectif honnête que ce soit pour honnête femme ou femme honnête, comme le PR l'avait signalé. Le rôle de la place de l'adjectif avant ou après le nom aurait été neutralisé. L'équivalence du sens des syntagmes avait été remarquée dans la boutade de Bloy (Exégèse des lieux communs, 1902: 159): Balzac a voulu, un jour, élever le mur d'Adrien entre la femme honnête et l'honnête femme. Démarcation romantique, aujourd'hui sans exactitude. Les deux sont devenues les mêmes. Le sens le plus courant de honnête femme est celui de « femme respectable, femme comme il faut» : Ses guimpes discrètement montantes attestaient sans roideur sa mode stie d'honnête femme (Yourcenar, L 'Œuvre au noir, 1968: 620). Heureuse comme une jeune mariée, la Léone, d'être ainsi au bras de son Jules semblable à une honnête femme (Boudard, La Cerise, 1963: 380). Cette respectabilité semble incarner des valeurs bourgeoises de moralité, souvent au grand mépris des roman ciers et écrivains: [. . .] flanquée de ces deux moutards qu'elle avait pondus tout exprès, semble-t-il, pour se donner une conscience d'honnête femme (Vrigny, La Nuit de Mougins, 1963: 46). Pour cette honnête femme qui n'avai t jamais eu d'autre ambition que celle de s'aligner sur une catégorie sociale où règne le culte du juste milieu (Aymé, Le Vin de Paris, 1947: 87). Et puis, il y avait chez elle [...] la petite vanité de I'honnête femme, qui fait, par son exemple, la leçon a ux autres femmes. Le député avait pour elle un mépris affectueux (Rolland, Jean-Christophe: La Foire sur la place, 1908: 754). L'expression s'emploie type de la bourgeoise: entre guillemets pour exprimer le stéré 0-

Exemples: vol et respect bourgeois de la propriété, adultère et « honnête femme»; caisse d'épargne et gaspillage; mensonge et sin-

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HOMMES

GALANTS,

FEMMES

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cérité. Le bien est essentiellement autre que le mal (Weil, Le Mal, 1943 : 76). J'ai souvent lu [...] qu'il faut qu'un homme se croie bien malin [...] s'il se figure voir entièrement clair non seulement dans les pensées, mais dans la vie d'une femme [...] même s'il s'agit d'une «honnête femme» (Romains, La Douceur de la vie, 1939: 212). Lors de l'acception explicite de «femme sage dans sa conduite sexuelle », honnête femme s'oppose, entre autres, à «allumeuse» et à «femme infidèle» : Don Juan ne pourra jamais rencontrer d'honnête femme, on ne le \erra pas le jour où il la rencontrera: il cherche sa femme fidèle parmi les infidèles (David, La Cybernétique et I 'huma in, 1963: 46). Cheirel a deux sourires très différents: celui de I'honnête celui de l'allumeuse (Renard, Journal, 1903 : 812). femme et

Une seule citation emploie honnête femme dans le sens par défaut de «femme probe, femme honnête », sens donné pour femme honnête: Ils couchaient sur la paille et sur les vieux chiffons que Marie Coqu elière apportait parfois, en cachette, dans ses poches car cette honnête femme n'eût oser voler une aune de drap à ses maîtres (Boyles, La L eçon d'amour dans un parc, 1902 : 256). Le syntagme honnête femme est alors devenu synonyme de «femme respectable », dans le sens sexuel de «qui n'est pas légère ». Le syntagme femme honnête est lu de la même manière, même s'il est cinq fois moins courant que honnête femme. Le sens sexuel, autrefois réservé à honnête femme, est devenu commun pour femme honnête (50 % des occurrences), bien que l'attestation la plus récente ait le sens de « femme probe» : J'avais perdu la foi et ne voulais pas commettre de sacrilège en avalant le soi-dis ant corps de notre Seigneur. De ce côté-là, j'étais une femme honnête (Hanska, Les Amants foudroyés, 1984: 34). La femme honnête s'oppose, en effet, à la courtisane: Je me dressai dans ma robe de chambre à pois. « D'ailleurs, suis-je une femme honnête? Que fais-je dans cette place morbide avec l'époux d'une autre? Dans cette tenue de courtisane? Ne suis-je pas l'exemple type de ces jeunes filles dévoyées? » (Sagan, Un certain sourire, 1956: 79). et elle ne devrait pas avoir d'amant: «C'était pour elle que le choix d'un amant pour une femme honnête.» gèse des lieux communs, 1902: 154). Conséquemment, nerait la femme respectable comme I'honnête femme: aussi grave (Bloy, Exéelle incar« Ce n'était

SENS DIFFÉRENTIEL

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ni une femme honnête, ni une belle dame de salon. » (Mille, Barnavaux et quelquesfemmes, 1908: 22). Pour expliquer la connotation sexuelle de l'adj ectif honnête antéposé ou postposé à femme, on peut arguer de la polysémie du nom femme «être humain femelle» ou «épouse» : une honnête femme serait à comprendre comme «une épouse vertueuse ». De fait, les dictionnaires hésitent entre femme «épouse» et femme « être humain femelle» pour expliquer le sens de ces syntagmes: le PR mentionne «épouse vertueuse, loyale envers son mari»; le dictionnaire Hachette en ligne reste flou: «femme vertueuse, chaste ». On pourrait faire l'hypothèse que, à l'origine, le nom femme faisait référence à l'épouse dans le syntagme honnête femme; le sens sexuel se serait étendu à femme « être humain». Les conclusions tirée s de l'examen des occurrences en corpus de l'adjectif honnête en co-occurrence avec le mot femme sont les suivan tes: Le rôle différentiel de la position de l'adjectif semble être neutralisé; cependant l' antéposition reste la position la plus commune ; Les occurrences pour lesquelles les syntagmes honnête femme / femme honnête font référence au sens par défaut «probe, qui ne vole ou ne ment pas, etc. » sont rares; Le sens d'« épouse» dans le syntagme honnête femme semble s'être étendu à «être humain féminin» dans les emplois en corpus; Les syntagmes honnête femme / femme honnête sont employés pour exprimer le sociotype de la femme rangée ou de la bourgeoise. J'emploie ici le concept de sociotype proposé par Lafont: le sociotype exprime les catégories particulières expri mées par des syntagmes du type femme facile, subdivision du soci0type femme déjà lui-même construit par le discours dominant (Rosier 2000 : 7).

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En revanche, le comportement sexuel de I 'honnête homme ou de I 'homme honnête ne fait pas l'objet d'une attention particulière en corpus, quoi qu'en dise le TLF. En effet, sur les cinquante premières attestations du syntagme honnête homme, qui en présente plus de 491, celui-ci est avant tout probe: I 'honnête homme s'oppose à « crapule », « voyou », « escroc» ; c'est à la droiture morale (qui n'est pas ici sexuelle) que l'on reconnaît cet « honnête homme sans malice» (Brassens 1981 : 73).