L'Afrique en discours

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Depuis plusieurs décennies, les discours publics francophones utilisent un ensemble de lieux communs et de stéréotypes pour présenter l'Afrique comme un continent en crise. Les auteurs de ce livre s'interrogent sur les modalités historiques, anthropologiques, linguistiques et littéraires de ces discours afin de mieux comprendre pourquoi les idées reçues sur l'Afrique en crise s'inscrivent dans la longue durée. Comment les lieux communs parviennent-ils à établir des normes culturelles dans les sociétés francophones, et comment l'opinion est-elle marquée par les stéréotypes de la crise ?
Publié le : samedi 15 août 2015
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EAN13 : 9782336389363
Nombre de pages : 188
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L&G
Sous la direction de
Michael Rinn & Nathalie Narváez Bruneau
L’AFRIQUE EN DISCOURS
Lieux communs & stéréotypes de la crise
Depuis plusieurs décennies, les discours publics francophones utilisent L’AFRIQUE EN DISCOURS un ensemble de lieux communs et de stéréotypes pour présenter
l’Afrique comme un continent en crise.
Lieux communs & stéréotypes de la criseLes auteurs de ce livre s’interrogent sur les modalités historiques,
anthropologiques, linguistiques et littéraires de ces discours pour
mieux comprendre pourquoi les idées reçues sur l’Afrique en crise
s’inscrivent dans la longue durée.
Il s’agit également, à l’aide d’exemples actuels, de savoir sous quelles
conditions les discours sur l’Afrique évoluent. Enfn, comment les
lieux communs parviennent-ils à établir des normes culturelles dans
les sociétés francophones, et comment l’opinion est-elle marquée par
les stéréotypes de la crise ?
Ce travail pluridisciplinaire s’inscrit dans le projet « Discours
d’Afrique » animé depuis 2008 par un réseau international de
chercheurs francophones en sciences humaines et sociales. Il fait
pendant au livre L’Afrique en images paru dans la collection « Eidos »,
série RETINA, en 2015.
Michael Rinn est Professeur des universités à l’université de Bretagne
occidentale, titulaire de la chaire de linguistique française et de stylistique.
Il a publié de nombreux travaux sur les récits du génocide et l’usage des
émotions dans le discours social.
Nathalie Narváez Bruneau est doctorante en littérature comparée à
l’université de Bretagne occidentale. Elle s’intéresse au dire de la violence
par les femmes d’Afrique subsaharienne, des Amériques et de la Caraïbe.
Image de couverture : © Benoît Blanchard, Corrections
(M.M.) (détail), 2014, 18x25 cm ; 250x150 cm, huile sur toile et
graphite sur papier canson.
Crédit photographique : Cyrille Robin © Galerie Laurent Mueller.
ISBN : 978-2-343-06956-2
19 e
Local & Global
Sous la direction de Michael Rinn
L’AFRIQUE EN DISCOURS
& Nathalie Narváez Bruneau
Lieux communs & stéréotypes de la crise
Local & Global











L’Afrique en discours

Lieux communs & stéréotypes de la crise















ème Ce livre est le 36 de la

Créée en 2012 & dirigée par
Gilles Rouet & François Soulages

Comité scientifique international de lecture
Argentine (Silvia Solas, Univ. de La Plata), Belgique (Claude Javeau, Univ. Libre de
Bruxelles), Brésil (Alberto Olivieri, Univ. Fédérale de Bahia, Salvador), Bulgarie
(Ivaylo Ditchev, Univ. de Sofia St Clément d’Ohrid, Sofia), Chili (Rodrigo Zuniga,
Univ. du Chili, Santiago), Corée du Sud (Jin-Eun Seo (Daegu Arts University,
Séoul), Espagne (Pilar Garcia, Univ. Sevilla), France (Gilles Rouet, Univ. Matej Bel,
Banská Bystrica et GEPECS, Univ. Paris Descartes, Sorbonne Paris Cité, &
François Soulages, Univ. Paris 8), Géorgie (Marine Vekua, Univ. de Tbilissi), Grèce
(Panayotis Papadimitropoulos, Univ. d’Ioanina), Japon (Kenji Kitamaya, Univ.
Seijo, Tokyo), Hongrie (Anikó Ádam, Univ. Catholique Pázmány Péter, Egyetem),
Russie (Tamara Gella, Univ. d’Orel), Slovaquie (Radovan Gura, Univ. Matej Bel,
Banská Bystrica), Taïwan (Stéphanie Tsai, Unv. Centrale de Taiwan, Taïpei)

1 Gilles Rouet & François Soulages (dir.), Frontières géoculturelles & géopolitiques
2 S. Dufoulon & M. Rostekova (dir.), Migrations, Mobilités, Frontières &Voisinages
3 H. Balintova & J. Palkova (dir.), Productions et perceptions des créations culturelles
4 Gilles Rouet (dir.), Citoyennetés et Nationalités en Europe. Articulations et pratiques
5 Serge Dufoulon & Jacques Lolive (dir.), Esthétiques des espaces publics
6 A.Galabov & J.Sayah (dir.), Participations & citoyennetés depuis le Printemps arabe
7 Gilles Rouet (dir.), Nations, cultures et entreprises en Europe
8 Serge Dufoulon (dir.), Internet ou la boite à usages
9 Gilles Rouet (dir.), Usages de l’Internet. Educations & culture
10 Dominique Berthet, Pratiques artistiques contemporaines en Martinique.
11 Gilles Rouet (dir.), Usages politiques des nouveaux médias
12 Radovan Gura & Natasza Styczynska (dir.), Identités & espaces publics européens
13 Gilles Rouet (dir.), Quelles frontières pour quels usages ?
14 Anna Krasteva (dir.), e-Citoyenneté
15 Gilles Rouet (dir.), Actions citoyennes. Esthétisation de l’espace public
16 François Soulages (dir.), Géoartistique & Géopolitique, Frontières
17 Serge Dufoulon & Gilles Rouet (dir.), Europe partagée, Europe des partages
18 Marc Veyrat (dir.), Arts & espaces publics
19 Isabelle Moindrot & Sangkyu Shin (dir.), Transhumanités
20 Anna Krasteva & Despina Vasilcu (dir.), Migrations en blanc. Médecins d’est en ouest
21 Thierry Côme & Gilles Rouet (dir.), Esthétiques de la ville. Équipements & usages
22 David Sudre & Matthieu Genty (dir.), Le sport. Diffusion globale et pratiques locales
23 Ivaylo Ditchev & Gilles Rouet (dir.), La photographie : mythe global et usage local
24 I. Saleh, N.Bouhaï & H. Hachour (dir.), Les frontières numériques
25 François Soulages (dir.), Biennales d’art-contemporain & frontières

La suite des livres publiés dans la Collection Local & Global à la fin du livre

Publié avec le concours de

Sous la direction de
Michael Rinn & Nathalie Narváez Bruneau







L’Afrique en discours

Lieux communs & stéréotypes de la crise

























































































© L’Harmattan, 2015
5-7, rue de l’Ecole-Polytechnique, 75005 Paris

http://www.harmattan.fr
diffusion.harmattan@wanadoo.fr

ISBN : 978-2-343-06956-2
EAN : 9782343069562









Introduction


Plusieurs décennies après les indépendances, les
discours publics sur l’Afrique ne cessent de brosser le
tableau d’un continent dans la tourmente économique,
sociale ou culturelle. On ne peut que s’interroger sur les
raisons de l’invariabilité ces discours qui fondent sur des
préjugés aussi figés que péjoratifs de l’Afrique, mais
également sur leurs modes de fonctionnement. En effet,
comme le montrent les recherches dans le domaine des
sciences humaines et sociales, les crises que le continent
traverse trouvent des explications historiques, culturelles,
sociales multiples et complexes. Aussi faut-il savoir quelles
sont les situations susceptibles de produire un changement
de cette perception unilatérale adoptée par les discours
publics, comme la révolutions des Tunisiens et des
Egyptiens contre leurs régimes autocratiques au printemps
2011, afin de montrer à l’opinion que l’Afrique et les
Africains contribuent pleinement à l’essor du monde
contemporain.
Ce livre veut savoir comment il faut penser à la fois
les impératifs de la cohésion sociale générale auxquels
répondent les préjugés, et la nécessité, tout aussi impérative,
de dépasser les idées reçues pour établir entre rapport le
moi et à l’autre, rapport qui ne peut exister que dans la
singularité. Pour dégager la complexité de cette
interrogation, nous interrogeons deux concepts théoriques
hérités de la rhétorique antique qui sont aujourd’hui
7 largement actualisés par les sciences des discours : les lieux
communs et les stéréotypes.
Nous définissons les lieux communs comme des
principes régulateurs qui régissent les discours auxquels ils
1confèrent une autorité et une cohérence . Ils fournissent un
cadre d’application qui aspire à la fois à l’universalité et à
l’atemporalité. En cela ils sont proches des maximes
idéologiques, soutenant des raisons qui paraissent évidentes
2pour une communauté de locuteurs donnée . Ainsi,
l’analyse des lieux communs menée dans ce livre montre
comment les discours sur l’Afrique relèvent d’une structure
argumentative biaisée. Il faut alors se demander sur quelle
forme se construit la cohérence discursive, la validation de
l’autorité qui s’adresse aux récepteurs des discours, la
pertinence contextuelle et la démonstration des preuves
partagées. Cette réflexion sur les lieux communs en usage
dans nos sociétés actuelles conduit à l’élaboration d’une
topique des discours sur l’Afrique. Par topique, nous
entendons la méthode de collecter des informations et d’en
faire émerger la nature des arguments. Ainsi, notre livre
analyse systématiquement les schèmes explicatifs des
invariants culturels et historiques dominants à l’œuvre dans
la représentation discursive du continent africain afin de
critiquer leurs représentations narratives, figuratives,
esthétiques, ainsi que leurs normes éthiques.
Quant aux stéréotypes, appréhendés ici comme des
images toutes faites qui médiatisent le rapport de l’individu
à la réalité sociale, leur problématique provient de leur
3fonction bivalente . D’une part, l’usage courant souligne la

1 Pour les références bibliographiques, nous recommandons de consulter
les différents chapitres du livre. Voir également ANSCOMBRE J.-C. « De
l’argumentation dans la langue à la théorie des topoï », in J.-C.
Anscombre, Théorie des topoï, Paris, Kimé, 1995, pp. 11-47, AMOSSY R.,
L’argumentation dans le discours, Paris, Armand Colin, 2006, pp. 110-126.
2 ANGENOT M., La parole pamphlétaire, Paris, Payot, 1982, pp. 179-181.
3 Dans son livre Public Opinion (1922), le journaliste et critique américain
Walter LIPPMANN théorise le premier le concept de stéréotype comme
des images toutes faites. Selon cette approche, la médiatisation entre
l’individu et le monde réel est souvent prise en charge par des moyens de
propagande qui cherchent à présenter au citoyen une vision simplifiée et
8 fonction destructive, ou du moins réductrice, de l’image
collective figée. Cette approche péjorative souligne le
danger d’un jugement non critique - source de tous les
préjugés qui font largement l’objet de ce livre, et d’une
valorisation du savoir de seconde main à l’égard du
continent africain. D’autre part, le modèle théorique
attribue au stéréotype une fonction constructive qui répond
à un besoin anthropologique d’avoir recours aux modèles
interprétatifs préexistants pour affronter les multiples
4réalités de la vie socio-culturelle . Comme la majorité des
concepts et des croyances, le stéréotype soulève ainsi la
question du rapport entre la culture que nous recevons en
héritage et les discours qui nous construisent en tant
qu’êtres sociaux. Cependant, une thèse majeure soulevée
par le livre consiste à penser que si l’analyse des stéréotypes
vise à recenser le décalage entre la représentation discursive
et la réalité sociale, il ne faut pas céder à l’illusion d’une
vision inversée, voire “neutre”, d’une culture autre. Notre
analyse de l’Afrique en discours permet justement de
comprendre que ni la vision embellie d’une réalité
représentée, ni l’absence même de tout stéréotype est
susceptible de lever les frontières entre le nous et les autres.
Cela nous permet de soutenir que vouloir dépasser les
stéréotypes ne se fait qu’au prix d’un dialogue critique avec
les autres.
La problématique historique, culturelle et politique
du livre, la diversité des formes discursives qui font l’objet
de nos discussions, ainsi que les méthodes théoriques
nécessaires à l’examen des lieux communs et des
stéréotypes sollicitent des approches interdisciplinaires.
Celles-ci s’interrogent sur la construction d’une identité
culturelle des lieux communs et des stéréotypes ethniques.
Par ailleurs, elles montrent la relation entre stéréotypes et
préjugés, influant sur les attitudes cognitives, affectives et
comportementales à l’œuvre dans la transmission des

idéologiquement orientée de la réalité. Plusieurs chapitres du livre
discutent largement cette approche.
4 Cf. AMOSSY R. et HERSCHBERG-PIERROT A., op. cit, pp. 43-50.
9 croyances d’une communauté de locuteurs. Quant aux
études consacrées aux textes littéraires, elles permettent de
savoir comment s’énoncent les lieux communs dans les
discours sur l’Afrique, et comment s’actualisent dans
l’écriture littéraire les faux semblants du déjà-dit et du
déjàpensé de la famine, de la maladie, de la guerre et du
génocide. Notre critique s’exprime de manière exemplaire à
l’égard du cliché, notion stylistique qui se définit par l’effet
du banal et du figement lexical.
Pour les références bibliographiques, nous
renvoyons à trois sources documentaires. L’association
5« Coordination pour l’Afrique de Demain » (CADE) offre
un regard critique sur l’évolution du continent. Articulant
des thématiques variées comme l’état de la démocratie, le
défi de la pauvreté ou les enjeux de l’éducation, le site se
propose de jeter un « autre regard sur l’Afrique et les
Africains ». Il relate également les débats publics,
rencontres et colloques organisés par la CADE sur
l’évolution du continent. Enfin, il donne accès au bulletin
mensuel d’information publié par l’association. Le site
6Africa south of the Sahara réalisé par l’African Studies
Association (ASA) est une base documentaire abritée par
l’université de Stanford (USA). Elle regroupe à la fois
l’ensemble des pays de la région subsaharienne et les
thèmes majeurs qui les concernent, comme le commerce,
l’environnement, le développement, la santé publique, etc.
Le site rassemble également de nombreux liens
régulièrement mis à jour et commentés. Enfin, le site
« L’Etat de droit » est développé conjointement par le
Centre d’Etudes d’Afrique noire (CEAN) et de l’Institut
7d’Etudes Politiques (IEP) de Bordeaux . Il présente pour
chaque pays de la région la situation institutionnelle et une
chronologie historique. Il offre aussi une sélection
bibliographique commentée.

5 Cf. http://www.afrique-demain.org
6Cf. http://library.stanford.edu/areas/african-collections
7 Cf. http://www.etat.sciencespobordeaux.fr
10 Dans le chapitre d’ouverture, Isaac Bazié
s’interroge précisément sur le rôle joué par les discours sur
Afrique dans la quête d’identité des sociétés occidentales.
L’étude indique pourquoi la topographie du mal africain,
désigné comme un lieu où règne la violence, se transforme
en un lieu discursif pour forger la mémoire collective d’un
continent situé au cœur des ténèbres. Marc Bonhomme
revient sur l’expression contemporaine de cette mémoire à
travers l’allocution de Nicolas Sarkozy à Dakar en 2007. Il
analyser le fonctionnement ambigu des lieux communs
empruntés par le président français. Conçu par son
conseiller Henri Guaino, historien, le discours de N.
Sarkozy accentue la représentation catastrophiste et
fortement polémique de l’Afrique. Nathalie Narváez
Bruneau poursuit cette réflexion en analysant un essai
d’Aminata Traoré, auteure malienne. En effet, ce dernier se
présente comme une réponse adressée au discours de
Dakar tenu par le président Nicolas Sarkozy. Cela lui
permet de recenser un grand nombre de stéréotypes, d’une
Afrique malade, à l’humiliation des immigrants, en passant
par l’idéalisation de la mère protectrice de son peuple et des
cultures africaines.
Quant au chapitre de Amzat Boukari-Yabara, il
porte sur le discours d’un intellectuel britannique, Walter
Rodney, historien et activiste anti-impérialiste durant les
années 1960 à 70. L’examen des articles publiés par Rodney
montre l’ancrage fortement stéréotypé du discours
antiimpérialiste sur l’Afrique en crise, notamment celui de
l’incompétence des élites africaines. Il permet de constater
comment cet argumentaire est aujourd’hui repris par des
politiques africains sans prendre en compte le poids du
carcan théorique et idéologique dans lequel ils s’engouffrent
et qu’ils aident à véhiculer. Nassim Amrouche étudie dans
le chapitre suivant la représentation de l’identité berbère
pour s’interroger sur la construction théorique et
idéologique de la notion de tribu. Celle-ci définit d’abord un
enjeu ethnographique pour les chercheurs occidentaux,
avant d’être instrumentalisée par la politique coloniale.
Cette lecture conduit à établir un parallèle avec le précédent
11 chapitre : le discours hégémonique de colon finit par être
repris par la population locale. Ainsi, la tribu continue à
alimenter le discours militant de l’identité berbère
d’aujourd’hui.
Dans le chapitre suivant, Benjamin Wolff montre
comment des voyageurs-écrivains français s’accordent sur
ela perception de l’Ethiopie de la fin du XIX siècle. L’étude
permet de bien comprendre la double valence du
stéréotype, construisant l’image d’une Afrique comme un
territoire d’altérité et comme un espace miroir de l’Europe.
Pour compléter l’approche interdisciplinaire, notre livre
s’interroge également sur l’usage des lieux communs et des
stéréotypes dans les écritures littéraires. Eugène
Nshimiyimana brosse d’abord un bilan de l’état de la
recherche. Même si l’afropessimisme reste d’actualité chez
de nombreux discours, perpétuant ainsi l’herméneutique
occidentale d’un continent mythique, la littérature
francophone d’aujourd’hui construit des représentations
d’une Afrique vivante, contradictoire, mouvante. L’étude
comparative des œuvres de Calixthe Beyala et de
JeanMarie Adiaffi montre comment les personnages sont
présentés comme des individus, malgré les grands thèmes
qui animent leur quête : l’identité africaine et la
décolonisation. Le chapitre de Jean Pierre Fewou Ngouloure
thématise un roman d’éducation de Gaston Paul Effa, un
écrivain lorrain d’origine camerounaise. L’étude porte sur
l’écriture précieuse du beau geste destinée à revaloriser
l’image écornée de l’Afrique. Si ce raffinement littéraire
semble bien éloignée de la visée persuasive des discours
publics, il n’en demeure pas moins que l’écriture du beau
geste répond ici à un programme éthique destiné à
neutraliser les stéréotypes d’un continent perçu trop
souvent à travers le seul prisme de la crise.
Le dernier chapitre de l’ouvrage proposé par
Christine Ramat consacré au théâtre africain actuel parvient
à réorienter cette optique. S’en dégage un tableau d’une
scène en résistance qui met en lumière la réversibilité du
tragique et du comique pour déjouer les affres de la crise au
quotidien. L’étude des productions du GROUPOV
12 (Rwanda 94), de Sony Labou Tansi ou de Wole Soyinka
montre comment le théâtre cherche à en finir avec les
stéréotypes de la crise en le tournant en dérision.

Nous remercions tout particulièrement Alpha
Ousmane Barry, professeur de linguistique française à
l’Université Michel de Montaigne - Bordeaux 3, de ses
conseils et des lectures qu’il a consacrées au manuscrit.
Alpha Ousmane Barry est le fondateur du réseau
international de recherche « Discours d’Afrique » qui réunit
de nombreux chercheurs francophones. Ce réseau répond à
un besoin pressent de mener l’analyse des discours africains
(littérature, presse, politique, vie quotidienne), pour mieux
comprendre la place qu’occupe aujourd’hui l’Afrique dans
le contexte de la globalisation des rapports humains. Dans
8le cadre de ces recherches, trois livres ont déjà été publiés .
Le présent livre en est le troisième volume de la série. Le
quatrième, Discours d’Afrique 4, est actuellement en
9préparation .


Michael Rinn

8 LEDOUX C.-L. (dir), Discours d’Afrique 1 (Tome 1) : Pour une rhétorique des
identités postcoloniales d’Afrique subsaharienne, Les Cahiers de MSHE,
Besançon, Presses Universitaires de Franche-Comté, 2009 ; BARRY A.
(dir), Discours d’Afrique 1 (Tome 2) : Pour une sémiotique du discours littéraire
postcolonial d’Afrique francophone, Paris, L’Harmattan, 2009 ;
NGALASSOMWATHA M. (dir.), Discours d’Afrique 2 : L’imaginaire linguistique dans les
discours littéraires, politiques et médiatiques en Afrique, coll. « Des études
oafricaines et créoles », n 1, Pessac, Presses Universitaires de Bordeaux,
2011.
9 WALTER J. et BONHOMME M. (éds), Les médias au Maghreb et en Afrique
subsaharienne. Formes discursives, publics, et enjeux démocratiques, Nancy,
Éditions universitaires de Lorraine, coll. « Questions de communication »
(à paraître).
13








Chapitre 1

Parcourir les lieux autres
Crises africaines & altérifications occidentales


Orientant le contenu de ce chapitre dans le sillage
d’une Afrique identifiée comme étant toujours en crise, j’y
examine les dynamiques de construction de l’altérité dans
des discours occidentaux portant sur les lieux de violence
de ce continent. Il s’agit donc dans un premier temps de
voir de quelle manière les définitions de l’identité, dont
l’ancrage négatif indispensable à la constitution de soi,
posent l’Afrique comme différente du monde occidental.
Le deuxième support se trouve dans la théorisation
nécessaire du lieu qu’on doit considérer comme une donnée
objective a priori, mais dont le potentiel identificatoire
permet des approximations, des constructions et des
raccourcis dans la représentation de l’autre, surtout lorsque
un contexte de violence et de crise crée des conditions
favorables à cette altérité. Mon analyse portera sur l’œuvre
du journaliste et écrivain polonais Ryszard Kapuściński.


Identité, négativité, violence

Dans une réflexion intitulée « L’Autre »,
l’anthropologue Christoph Wulf affirme : « La conscience
chez l’individu de sa non-identité constitue une prémisse
15 10importante de son ouverture à l’autre . » Sans prendre en
considération les mécanismes qui conduisent à cette prise
de conscience de la non-identité du sujet, à la suite de Wulf,
je pense qu’au cœur même du processus de construction de
l’altérité se pose une négativité sémiologique qui exige que
l’autre soit d’abord le non-moi. Cette négativité, qui est, a
priori, mise à distance positive et fondatrice du rapport à soi,
et ultimement à l’autre, s’érige en un principe contraignant
sur l’axe du soi et de l’autre. Si elle rend possible, une fois
activée, une modulation triadique du rapport à l’autre selon
Wulf (au plan axiologique, communicationnel,
encyclopédique), elle véhicule également, selon les conjonctures,
une visée moins philanthropique et moins généreuse : la
négativité (non-identité) à la base de la reconnaissance de
soi et de l’autre devient dans des circonstances moins
favorables, une négation, mortifère et non désireuse de faire
de la place à l’autre. Dans ce cas, la triple modalité de son
déploiement se lierait comme suit : au plan axiologique, elle
établirait une échelle des valeurs qui hypostasie le moi sur la
négation de l’autre réifié ; au plan relationnel, l’agir
communicationnel qui prend l’autre dans sa mire serait de
type antagonique ; enfin, au plan encyclopédique, le savoir
recherché ou acquis sur l’autre permettrait d’établir les
bases d’une identification-dégradation et d’une action qui
trouve sa légitimité dans un stock de connaissances
organisé et instrumentalisé à des fins de négation et de
destruction.
En faisant abstraction de l’anthropologie culturelle
et en ne prenant en considération que le domaine de la
sémiologie, Philippe Hamon envisage le processus de
11construction de l’altérité comme une négativité distinctive .
En effet, à la base même de sa typologie du personnage
sémiologique, Hamon pose l’identification des différences
comme critère essentiel. L’application de ce principe
différentiel est à rapprocher de la théorie de Wulf. Ainsi, la

10 WULF C., « L’Autre », Parcours, passages et paradoxes de l’interculturel, Paris,
Anthropos, 1999, p. 9.
11 HAMON P., « Pour un statut sémiologique du personnage », Poétique du
récit, Paris, Seuil, 1977, p. 115-180.
16 mise à distance est tantôt vue sous le signe de la négativité a
priori neutre, ou de la différence qui pose l’écart, la rupture
et la séparation comme temps et espace fondateurs des
identités. Au travers les mots d’écart, de rupture, et de
séparation, se dessine un champ lexico-sémantique
permettant de localiser l’identité dans un positionnement qui exige,
pour être opératoire, un pôle positif et un pôle négatif. Ce
qui est en soi une forme de violence verbale, surtout dans le
macrocontexte des rapports entre collectivités, et/ou
parties du monde.
En d’autres termes, la violence potentielle et
minimalement active dans la négativité fondatrice des
identités (singulières ou collectives) est un outil qui sert à
12circonscrire un lieu en soi et un lieu pour soi . Moins implicite
que Christoph Wulf, Johan Galtung l’a vu et analysé dans
les années 1970 en forgeant les concepts de violence directe
et de violence structurelle. Ce qui retient l’attention chez
Galtung est l’effort de précision conceptuelle que l’auteur
apporte en vue de mieux appréhender les manifestations de
la violence directe et de celle qui tue (la violence
structurelle). Mais cette précision s’observe également dans
la nature aboutie de son analyse, laquelle se décline au
niveau de sa définition de la violence qui, si elle devenait
contraignante, obligerait une partie du monde, l’Occident, à
rendre des comptes à une autre partie, le Tiers ou le
QuartMonde. En effet, Galtung postule qu’il y a violence quand
des individus sont privés des moyens pour s’épanouir dans
leur plein potentiel. Ainsi précise-t-il : « Je comprends la
violence comme une insulte aux besoins élémentaires de
l’homme et plus généralement de la vie. Elle abaisse le
13niveau réel des besoins au-dessous de ce qui est possible . »
Vu ainsi, il faudrait inscrire au registre des violences
(post)coloniales verbales les discours de plusieurs acteurs

12 Je reviendrai plus loin sur ces distinctions du lieu.
13 GALTUNG J., « Cultural violence », Journal of Peace Research, 1990,
vol. 27, no. 3, p. 291-305, p. 292. Notre traduction, texte original : « I see
violence as avoidable insults to basic human needs, and more generally
to life, lowering the real level of needs satisfaction below what is
potentially possible. »
17

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