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La langue et la mémoire

De
214 pages
Autrefois, jouer aux énigmes et aux devinettes était une préoccupation quotidienne. Les enfants jouaient sous les encouragements de leurs aînés. Les énigmes ont permis à l'enfant kabyle amazigh, grâce au jeu de langue, un apprentissage et une maîtrise de sa langue maternelle. C'est par cette pratique intense qu'énigmes et devinettes ont perduré dans le patrimoine oral amazigh. Appliquée à l'environnement éducatif et scolaire, cette pratique exciterait la curiosité des enfants et les sortirait de l'ennui dans lequel les plonge souvent l'école arabisée.
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La langue et la mémoire
Tameslayt D Wasal
La langue
Autrefois, jouer aux énigmes et aux devinettes était une préoccupation
quotidienne. Le soir, autour du foyer, les enfants jouaient sous les
encouragements de leurs aînés. Les énigmes ont permis à l’enfant kabyle et la mémoire
amazigh, grâce au jeu de langue, un apprentissage et une maîtrise de sa
langue maternelle.
Surprendre par son intelligence et sa maîtrise de la langue. Étonner Tameslayt D Wasal
par les interrogations auxquelles on soumet les autres jouteurs. Amuser
par son sens de l’humour. Inciter à la curiosité en mettant en scène –
à travers une énigme – un vécu qui touche de près ou de loin le village
ou la confédération (Arch). Transmettre en refaisant vivre toutes les
situations possibles et imaginables qui touchent jeunes et moins jeunes.
Cette pratique intense et quotidienne de la langue maternelle a permis aux
énigmes et aux devinettes de perdurer dans le patrimoine oral amazigh.
L’énigme permet de mettre en avant tous les sujets, des plus courants aux
plus inattendus. Youcef ALLIOUI
Le jeu des énigmes doit entrer dans l’environnement éducatif et
scolaire pour mieux exciter la curiosité des enfants et les sortir de l’ennui
dans lequel les plonge souvent l’école arabisée. Ce jeu fera ainsi œuvre
utile. Sous les aspects les plus ludiques, il permettra aux enfants amazighs
de se libérer du carcan des cours formatifs et souvent déroutants. C’est une
façon nouvelle d’appréhender les apprentissages en leur permettant de
jouer et de donner libre cours à leur fantaisie et à leur imagination. Ce n’est
qu’à travers leur langue maternelle (l’amazigh) que la mémoire de leurs
ancêtres fera partie du patrimoine immatériel de l’humanité.
Youcef ALLIOUI est psychologue sociolinguiste. Il a déjà consacré plusieurs
ouvrages aux énigmes et aux autres joutes oratoires kabyles (timsal et izlan).
De ce jeu littéraire majeur, il en a gardé des souvenirs, remplis de bonheur et
de complicité avec ses proches, qui se sont enrichis de découvertes littéraires et Édition bilingue berbère-français
linguistiques insoupçonnées. À des fi ns didactiques, le texte de cette publication
est enrichi d’une traduction littérale et agrémenté de poèmes kabyles anciens.
Illustration de couverture : Chemin de cactus
de la propriété familiale – Vallée de la Soummam,
photo Youcef Allioui.
ISBN : 978-2-343-06137-5
23
La langue et la mémoire
Youcef ALLIOUI
Tameslayt D Wasal



LA LANGUE ET LA MEMOIRE



TAMESLAY T D WASAL

ttimsaâraq d i tmauya




Edition bilingue berbère-français





NN N



NNNNNNNNNNNNNNNNNNNOuvrages de l’auteur
Timsal - Enigmes berbères de Kabylie, bilingue berbère-français,
L’Harmattan, 1990.
Contes kabyles – Contes du cycle de l’ogre - Timucuha, bilingue
berbère-français, L’Harmattan, 2001. les – Contes du cycle de l’ogre - Timucuha, bilingue
berbère-français, L’Harmattan, 2001.

Contes du cycle de l’ogre - Timucuha, bilingue berbère-français,

L’Harmattan, 2003.
Enigmes et joutes oratoires de Kabylie – Timsa raq – Timsal - Izlan
– bilingue berbère-français, collection « Présence
berbère », L’Harmattan, 2005.
Les Archs, tribus berbères de Kabylie – Histoire, résistance, culture
et démocratie, collection « Présence berbère », L’Harmattan, 2006.
L’ogresse et l’abeille – Contes kabyles - Timucuha, bilingue
berbère-français, L’Harmattan, 2007.
La sagesse des oiseaux – Timsifag - Contes kabyles – Timucuha,
bilingue berbère-français, L’Harmattan, 2008.
L’oiseau de l’orage – Afrux Ubandu – Timsifag - Contes kabyles –
Timucuha, bilingue berbère-français, L’Harmattan, 2008.
Sagesses de l’olivier – Timucuha n tzemmurt – Contes kabyles –
Timucuha, bilingue berbère-français, L’Harmattan, 2009.
Les chasseurs de lumière – Iseggaden n tafat – Contes et mythes
kabyles – Timucuha d yizran, bilingue berbère-français,
L’Harmattan, 2010.
Un grain sur le toit – Aâqqa af ssqef – Enigmes et sagesses berbères
de Kabylie, bilingue berbère-français, collection « Présence
Berbère », L’Harmattan, 2012.
erHistoire d‘amour de Sheshonq 1 - Roi berbère et pharaon d’Egypte
– Contes et comptines kabyles, bilingue berbère-français, collection
« Présence Berbère », L’Harmattan, 2013.
Amsayer, traduction de The Prophet de Khalil Gibran,
L’Harmattan, 2014.

© L'HARMATTAN, 2015
5-7, rue de l'École-Polytechnique ; 75005 Paris

http://www.librairieharmattan.com
diffusion.harmattan@wanadoo.fr
harmattan1@wanadoo.fr

ISBN : 978-2-343-06137-5
EAN : 9782343061375
H


Youcef ALLIOUI





LA LANGUE ET LA MEMOIRE

Enigmes, jeux et traditions
dans la Kabylie d’antan


TIMSAARAQ
TAMESLAYT D WASAL DI TMAWYA

timsaâraq di tmauya




Traduction littérale
Commentaire linguistique et ethnographique



Edition bilingue berbère-français



Pour Saïd Medjber, Joseph Gabel et Fernand
Bentolila, avec toute ma gratitude.

Va avec les sages, tu glaneras de leur sagesse.
Ddu d-imusnawen a d-gemmrev di tmusni-nsen.

Pour les enfants amazighs et la petite Tawes – qui porte le
doux prénom de ma mère – qui m’avait abordé un jour pour
me dire une devinette kabyle en plein marché de Belleville.
Pour Nna Tassaâdit (Bou-Zeggan) qui m’a fait l’honneur de
m’envoyer deux énigmes qui donnent tout leur éclat à ces
braises qui continuent d’éclairer la maison kabyle.

Mon père, Mohand Améziane Ouchivane (1898-1971) : « Ce
sont les enfants qui font un pays. Si les enfants jouent et rêvent,
ce pays a trouvé la porte du bonheur et de la paix. Seule la
culture ouvre toutes les portes de l’avenir d’un pays.»
« Jouer ! Jouer ! Viendra le temps où vous ne pourrez plus
jouer ! Viendra le temps où la langue et la mémoire seront
malmenées par le vent furieux. Le vent mauvais, venu
d’ailleurs, qui les privera de la terre et de leurs racines !
Plantez les arbres ! Regardez le ciel ! Ecoutez les oiseaux et le
vent dans les champs de blé ! Voyez le papillon qui admire la
rosée ! Regardez la fourmi qui s’engouffre dans la
fourmilière ! Si vous buvez à une source, laissez-la propre
pour que les oiseaux et les animaux s’y désaltèrent ! Tout cela
existe dans les énimges ! » (Urarew-t ! Urarew-t ! A d-yass
wakkud anda’ra tfak turart fell-awen ! A d-yass wakkud anda
tameslayt d wasal a-ten iceggeb wavu : avu abuôayûu asen
ikkes akal yakw d-iéuran ! ééut îjuô ! Ïillewt igenni ! Ëessewt
i yifrax d-igran n tmusni ! Walit afeôîeîîu yegren allen di nnda !
Walit taweîîuft ikecmen di tbulga ! Ma teswam di l Ɛinseô,
teooem-t d-azedgan bac ad swen yifôax d-isegla ! D’aya-gi
yakw I’gellan di temsaâraq ! Tamurt d-arrac. Ma yella puraren
yerna pargun, tamurt-nni, taggurt l_lehcaca d lehna tufa-yas !
Ala tisula i’gpellin tiggura uzekka n tmurt.) AVANT-PROPOS
« Une seule braise éclaire la maison – L’énigme »
(Yiwet tirgit teççuô axxam – Tamsa reqt).

Récemment, une vieille grand-mère (Nna Tasaâdit), qui m’avait
entendu parler des énigmes, demande à son petit-fils de m’en
1transmettre deux « pour me rendre hommage » : « Le chêne de
l’Assemblée, sa parole porte comme une batte – Le sage » (Tasaft n
Wegraw, awal-is yugar alqaw – Amusnaw).
Par-delà la clé de l’énigme, celle-ci fait allusion à un jeu ancien,
une sorte de cricket ou de base-ball (ta$wlalt), pratiqué par les
hommes dans l’ancienne Kabylie. Dans cette énigme, la langue du
sage est comparée à une batte de base-ball (alqaw) qui atteint sa
cible. On ne peut qu’admirer, une fois encore, la justesse de la
métaphore.
La seconde énigme nous renvoie vers l’association parole /
tissage, expression allégorique que l’on peut retrouver dans
beaucoup de langues autochtones et notamment africaines.
« Un métier à tisser sans lisse et sans fils de trame qui est brodé avec
allégorie et confiance – La parole » (Aéeîîa mebla ilni d- ulman iéva
s tweqda d laman – Awal).
Beaucoup de Kabyles m’accostent dans la rue pour me saluer et
me féliciter à propos de ce que j’écris. Beaucoup reviennent sur les
énigmes. « C’est un genre littéraire majeur » (Fernand Bentolila)
auquel j’ai consacré plusieurs ouvrages.
Mon plus beau souvenir, je le dois à cette petite fille d’environ six
ans qui m’apostrophe dans la rue pour me dire une énigme qu’elle
avait relevée dans l’un de mes ouvrages.
Quand sa maman se pencha vers elle pour lui chuchoter quelque
chose à l’oreille tout en me fixant du regard, j’étais loin de
« deviner » qu’elle était en train de lui dire quelque chose comme :
« Dis-lui une devinette... C’est ce monsieur qui a écrit le livre que je
t’ai acheté sur les énigmes ! »
La petite se gratta l’oreille – un peu comme dans le conte
« L’oiseau de l’orage ». Arrivé à leur niveau, elle me dit l’air bien

1 Voir les n° 285 et 294.
5
H–gêné : « Oh la la ! Je me souviens de la devinette, mais je ne sais pas
comment je vais la dire ! »
« C’est laquelle ? Elle parle de quoi, la devinette ? » Lui dis-je en
souriant. Elle me répondit alors : « Elle parle de la chauve-souris...
ça y est, je me rappelle ! » Et dans l’instant, beaucoup de monde put
entendre une devinette kabyle en plein marché de Belleville : « Quel
est l’oiseau qui allaite ? » (Anwa afôux yessuîuven ?)
D’entendre cette devinette déclinée dans les deux langues, en
français d’abord puis en kabyle m’avait rempli de joie ! Ce fut donc
en plein marché que la petite fille, la maman et moi avions discuté
des énigmes et des devinettes pendant près d’une heure !
Comme quoi il suffisait d’une devinette pour que la braise se
remette à briller dans les yeux d’une petite fille au point de
m’éclairer...
C’est à chaque fois dans des moments semblables que se
détermine en moi ce rapport charnel aux textes oraux des Anciens
dont la plupart ont été et continuent d’être véhiculés par les femmes.
Dès lors, continuer à donner une forme à ces énigmes, à ces textes
oraux qui viennent de la nuit des temps, c’est comme redonner vie à
tous ces mots qui osaient, malgré la guerre et la misère, sortir de ce
silence douloureux, à travers les voix d’enfants qui seuls pouvaient
le rendre supportable en donnant une grande légèreté aux sentiments
et aux mots.
En arrivant à la maison, je me suis mis aussitôt à reprendre ce
travail de recherche qui date de plus de 30 ans.
Ce livre est donc une mise à jour. Il comporte quelques
suggestions à des fins d’utilisation didactique par les enseignants de
la langue berbère. L’ouvrage est également enrichi de variantes, de
précisions ethnographiques et linguistiques ainsi que de poèmes
anciens en relation avec les sujets traités dans les énigmes.
Le travail premier résulte des recherches en sociolinguistique sous
la direction de Fernand Bentolila à l’Université René Descartes,
Paris IV. Le groupe de recherche berbère regroupait alors une
quinzaine de chercheurs qui couvraient toutes les aires occupées par
les différents parlers amazighs. Les premiers textes ont paru sous le
2titre de « Devinettes berbères ».



2 Devinettes berbères, éditions du CILF (Conseil International de la Langue
Française) ; Paris, 1986. Avec le concours de la Fondation de France. INTRODUCTION
Mon père : « Une énigme est semblable au papillon
qui se pose sur une fleur au printemps. » (Tamsa reqt
am ufeôîeîîu irsen af ujeooig di tefsut.)

Autrefois, jouer aux énigmes et aux devinettes était une
occupation quotidienne. Le soir, autour du foyer, les enfants jouaient
aux énigmes. Ce jeu entraînant et vivifiant ne laissait personne
indifférent et ce que l’on soit jeune ou plus âgé. Les enfants jouaient
donc souvent sous les encouragements de leurs parents et de leurs
grands-parents.
Les énigmes et les autres pans de la littérature orale permettent
aux enfants, grâce au jeu de langue, un apprentissage et une maîtrise
de leur langue maternelle.
Surprendre par son intelligence et sa maîtrise de la langue.
Étonner par les interrogations auxquelles on soumet les autres
joueurs. Amuser par son sens de l’humour. Inciter à la curiosité en
mettant en scène – à travers une énigme – un vécu qui touche de près
ou de loin la famille.
Transmettre en refaisant vivre toutes les situations possibles et
imaginables qui touchent jeunes et moins jeunes. Cette pratique
quotidienne de la langue maternelle a permis que les devinettes et
les énigmes ne soient pas encore disparues du patrimoine oral.
L’énigme permet de mettre en avant tous les sujets, des plus courants
au plus inattendus.
Il ne s’agit plus de jouer comme on le faisait pendant les veillées
d’autrefois. Le jeu des énigmes doit entrer dans tous les
environnements, y compris l’environnement scolaire pour exciter la
curiosité des enfants et les sortir de l’ennui dans lequel les plonge
3souvent l’école .
Ce jeu fera ainsi œuvre utile. Sous les aspects les plus ludiques, il
permettra aux enfants de se libérer du carcan des cours formatifs et
souvent déroutants. C’est une façon nouvelle d’appréhender les
apprentissages en permettant à l’enfant de jouer et de donner libre
cours à sa fantaisie et à son imagination. Il faut qu’il renoue avec la

3 Notamment depuis l’arabisation anarchique que l’Algérie s’était évertuée à
imposer sans se soucier des problèmes que pouvaient rencontrer les enfants dans
leur apprentissage des savoirs de base.
7
Hlangue et la mémoire du patrimoine immatériel et universel de
l’humanité.
Mon père : « Le soir, quand je revenais de la vallée et que je rentrai
au village dans la montagne, j’entendais des rires d’enfants fuser ici
et là. Je savais alors qu’ils étaient en train de jouer aux énigmes... »
(Mi-d ppu$ale$ seg’Wza$ar ar taddart deg iv, selle$ i tavsiwin n
warrac ppfeggivent-ed ssya w-ssya. S wakken i êsi$ belli puraren
timsa raq...).
41 – Du nom des énigmes
Selon les différentes localités kabyles, une douzaine de termes sont
employés encore aujourd'hui pour désigner les énigmes.
Je les donnerai dans l'ordre de leur fréquence :
1 - Tamsa reqt (pl. timsa raq, timsa raqin, times erqin) : « celle
qui égare », du verbe a req : « s'égarer », « échapper(s) », « se
tromper », « ne pas deviner », « disparaître », « cacher », « ne plus
se rappeler ».
2 - Tamsefrup (pl. timsefra) : « celle qui explique » du verbe efru :
« expliquer », « résoudre », « terminer », « séparer les belligérants »,
« ramener la paix » (tifrat = paix), « trier ».
3 - Asefru désigne également le poème ou une composition rimée
chargée d'un sens ésotérique à l'attention des esprits sagaces.
Du verbe ssefru : « démêler », « expliquer », « expliciter »,
« spécifier », « dire un poème », « s'adonner à la poésie ».
4 - Taqnuét (masc. aqnué, pl. tiqwnaé, iqwnaé) est à l'origine, un jeu
de dames dans lequel deux joueurs déplacent 24 pieces (12 x 2) sur
un plateau (une pierre plate) carré, divisé en 144 cases. Nous l'avons
trouvé sous le nom de tiddas et de damma (lat. damina ?), verbe
qwennez : « jouer aux dames », « gagner la partie ».
Qqunneé « donner sa langue au chat » (au jeu des énigmes) et
Squnneé « faire donner sa langue au chat » (toujours au jeu des
énigmes) sont les formules qui permettent au sphinx d'additionner
des « points d'échec » (iqwnaz). Aqnué c'est le point, c'est une partie

4 Pour plus de détails, cf. Y. Allioui, Un grain sur le toit - Aâqqa af ssqef - Enigmes
et sagesses berbères de Kabylie, L’Harmattan, Collection « Présence berbère »,
2012, p. 406.
8
HHHHHH5gagnée. À ne pas confondre avec aqennué qui signifie « embarras »,
« gêne », « complication », « boule dans la gorge » (angoisse : « il
m'a laissé dans l'embarras » (yeooa-yi-d aqennué). Cela signifie
aussi « grumeaux », « bosse », « grosse bouchée », « boule »,
« boulette ».
5 - Tamesbbibbit (pl. timesbbibbay) qui est 1'origine également d'un
tout autre jeu d’enfants et d’adolescents : les joueurs (jeunes des
deux sexes) font cercle accroupis. Ici, le sphinx s'appelle « le hibou »
(bururu), car il a les yeux bandés.
Chacun des joueurs choisit un nom d'animal. Le jeu consiste à
transformer sa voix de façon à ce que le « hibou » ne la reconnaisse
pas. S'il reconnaît « l'animal » ou « l’oiseau » qui vient de parler,
celui-ci le remplace en portant à son tour le bandeau du hibou, non,
sans avoir auparavant porté « le hibou » sur le dos (ibbibbi) d'où le
nom tamesbbibbit « celle (jeu) où l'on se porte sur le dos ». Il est
aujourd'hui un simple jeu d'enfants qui consiste, à « se porter sur le
dos » (timbibbit). Dans le jeu des énigmes, on retrouve le verbe
bbibb dans plusieurs formules : « Je te charge ! » (A-k sbbibbe$ !),
dit le sphinx à l'un des joueurs qui donne sa langue au chat. « Je
donne ma langue au chat ! » (Aqnué !)
L’Oedipe ajoutera : « Charge-moi ! » (Sbbibbi-yi !). Le sphinx dit,
par exemple : « Porte-moi jusqu’à Bougie des ancêtres ».
6 - Tam ayt (pl. tim ayin), c'est l'histoire plaisante, l'anecdote à sens
amusant ou moral ; une parabole, un proverbe ou une mésaventure :
« J'ai vécu une mésaventure » (Tevra fell-i tem ayt).
7 - Taqsiî (pl. tiqsivin) est en fait la petite histoire, l'anecdote
amusante, le court récit (de l’arabe elqissa ?).
8 - Tamacahup (pl. timucuha), c'est le conte, l’histoire merveilleuse
qui par extension s'applique aussi à l’énigme. Par le masc.
(amacahu) on désigne aussi, selon mon grand-père, « le mythe »
(izri). A-macahu ! « Ô conte ! Ô mythe ! » (cf. n° 158) est la formule
pour annoncer le commencement d'un conte ou d'une énigme qui
signifie « il était une fois ».
9 - Tamacahup usefru (pl. timucuha usefru) ou encore asefru n
tmacahup (pl. isefra n tmacahup) sont les structures sous-jacentes qui
forment la combinaison du 3 et du 8 ci-dessus qui, littéralement,
veulent dire « conte de poème » (conte rimé) et « poème de conte »

5 Les géminées donnent toujours un mot ou un verbe de sens différent en kabyle.
Sew : boire ; Ssew : irriguer. Taxlalt : allumette ; taxellalt : couverture ; tisula :
tradition et littérature orales ; tisulla : herbe comestible.
9
HHÿÿH6(poème conté ).
10 - Tamkersup (pl. timkersa) « celle qui est nouée », du verbe ekres
« faire un nœud », « compliquer, rendre les choses difficiles » : « La
situation m'est difficile » (Tekres fell-i teswi t). « Il a ridé son front »,
il boude (Ikres tawenza-s / anyir-is). « Mon sang s'est noué » : J'ai
des varices (Kersen idammen-iw).
L'énigme est donc perçue comme « un nœud » (tiyersi) qu'il faut
défaire, pour trouver la solution.
11 - Tamsa wweqt (pl. timsa wiqin) « celle qui gêne », du verbe
« gêner », « embarrasser » (sa wweq). « Être gêné », « être
embarrassé » ( awwqe$), « Il m'embarrasse » (i ewweq-iyi), « Je ne
sais comment faire avec lui » ( ewweqe$ deg-s)
12 - Tameckalt (pl. timeckalin) « celle qui entrave », du verbe
« entraver de liens » (cekkel). Nous retrouvons la même idée qu'au
niveau de 10 et 11. Cckal signifie aussi « patte », « attache »,
« empêchement » et « sûreté d’une arme à feu ».
13 - Tamcellakt (pl. timcellakin) « celle qu'il faut deviner » du verbe
« deviner » (cellek) (cf. 100). En fait, c’est le terme qui désigne la
devinette même. Comme je l’ai dit plus haut, en acquérant ses lettres
de noblesse comme genre littéraire oral, la devinette a laissé place à
« l’énigme » (tamsa reqt). Tant est si bien que l’énigme a fait
oublier la devinette (tamcellakt).
72 – De la devinette et de l’énigme en Kabylie
Jadis, selon mon grand-père, le jeu des devinettes (timcellakin)
(cf. les n° 100, 160,161, 184...) était différent de celui des énigmes
qui était pratiqué sous forme de joutes oratoires (izlan) au même titre
que la poésie (cf. n° 276), pendant les fêtes divines berbères
(la waceô). Le premier jeu était donc familial, auquel s'adonnaient
surtout les plus jeunes, alors que le second était généralement public

6 La référence constante aux contes tient au fait que les énigmes consacrent les
mêmes fonctions psychopédagogiques : littéraires, esthétiques, sociales,
historiques, psychologiques et symboliques. Tout comme dans les contes, rien n’est
fortuit ni gratuit dans les énigmes dont les clés – ou les solutions – sont données et
explicitées par la culture et l’histoire générale (ou la mythologie) des Berbères,
d’une confédération ou d’une famille kabyle, voire d’un individu qui a marqué les
siens tels le Cheikh Aheddad, le Cheikh Mohand et le poète Si Mohand.
7 Pour plus de détails, cf. Y. Allioui, Enigmes et joutes oratoires – Timsaâraq,
timsal, izlan, Collection « Présence berbère », L’Harmattan, 2005, 374 p.
10
HHHHHHHHHet d’une importance telle qu’il était comparé par mon père à « un
enjeu d’une importance capitale ».
L’un et l'autre jeux obéissaient à des règles fort différentes.
Exemple de devinette (n° 100) : « Quel est l'oiseau qui allaite ? – La
chauve-souris ».
Le critère de distinction ne repose pas sur la présence d'un
8interrogatif en début d'énoncé .

Dans l'énigme, ce n'était pas tant l'objet à deviner qui importait
que le texte lui-même : la rime, l'assonance, le rythme, le
vocabulaire, la syntaxe et également (et surtout) le sens caché – le
non-dit – qui, bien souvent, est plus important que l'objet même à
deviner.
Énigme n° 2 : « Un coffre clos domine le marché » – Le ciel.
Dans cette énigme, le sens caché, ce sont notamment les étoiles
qui sont là mais qu'on ne peut voir en plein jour (moment où se tient
le marché).

Écoutons ma mère : « ... Autrefois, l'énigme est un jeu pratiqué
sous forme de joutes oratoires pendant les mariages et les jours de
fête, comme celle du Nouvel An (Yennayer). Celles-ci opposaient
deux groupes, deux femmes ou bien un homme et une femme (cf.
n° 276). C'est un jeu de mots et de poésie. L'énigme porte sur une à
dix phrases, comme des vers : la majorité des énigmes sont de petits
poèmes... » (... Zik-nni, tamsa reqt ppuraren-p medden d-izlan di
tme$riwin yakw di la waceô am Yennayer. Sin i’gpemqabalen ama
ppilawin ama argaz p-pmeîîut. P-purart af awal d usefru. Tamsa reqt
teppawi si yiwet n tguri ar ecôa tguriwin, s wudem n tseddaôin : am
usefru amectuê di tugep nnsent... Asmi llant d izlan di tme$riwin wid
yefkan tislit pqamaôen imawlan n yisli... win i geqreê kra ad isuddem
ul-is zdat wayev... D-acu, wlac cceêna deg’izlan ! I-mi irkeb af
tawalt-agi : "Deg izlan illan yella, ar beôôa war cceêna !"

8 Selon une classification plus "savante", ma mère donnait comme devinettes
également les n° 13, 15, 41, 42, 43, 50, 51, 56, 62, 65, 68, etc. Sont appelées aussi
"devinettes" toutes celles qui traitent de sujets sexuels ou grossiers : « devinettes de
bergers » (tim ayin imeksawen), dit-on par euphémisme. On laisse entendre par là
que « les bergers n'ont pas la culture » (imeksawen ur ppawin ara di tmusni). En
réalité, ces devinettes ne sont pas le propre des bergers (cf. n° 149, 157), les femmes
elles-mêmes en produisaient aussi, comme en témoignent les n° 148 et 150.
11
ÿÿÿÇHHÈÈÇHHHAu temps où elles faisaient l'objet de joutes oratoires, pendant les
fêtes, c'est le groupe ou « famille élargie » (adrum) ou « le village »
(taddart) de la fiancée qui fait face (avec ses meilleurs jouteurs) au
groupe du fiancé.
Les izlan (joutes oratoires au sens noble du terme) fournissent
également l'occasion à celui (ou celle) qui a quelque chose sur le
cœur de le « déverser » devant 1'autre et l’assistance (cf. n° 276).

Ma mère : « ... Les joutes oratoires de la fête de mariage ont lieu
au cours de certaines étapes qui marquent la cérémonie. Lors de
celles qui s'appellent la « promesse ou engagement de la fiancée »
(chez l'oncle maternel ou paternel de la fiancée ou du fiancé), la
« semoule », jusqu'à la grande joute oratoire qui a lieu pendant le
« souper », soirée d'application du henné de la fiancée... Il y avait
également des joutes oratoires lors de n'importe quelle fête du
village... » (Izlan n tme$ra n zzwao na$ tisulya ppilin deg wsarus af
teslit, ma yella tedda ar beôôa ; deg wedrum ar xal-is na$ ar emm-is
n teqcict na$ n weqcic, deg wewren alma d izlan imeqwranen deg
imensi n tme$ra anda tpeqqen teslit lêenni... Pilin da$en yizlan di
taddart di yal tame$ra...).
Lors des mariages qui lient deux cités différentes, ma mère
mentionnait une douzaine de joutes oratoires plus ou moins
importantes, la dernière ayant lieu pendant « les cadeaux » pour la
mariée (isefkan). Ceci peut évidemment se passer différemment d'un
9village à un autre .
Il n’est pas difficile, aujourd'hui, de donner les raisons précises
qui ont fait perdre à ce jeu et à d'autres manifestations culturelles le
caractère public de parade. Selon les Anciens (dont mes parents), ces
raisons tiennent aux déstructurations successives subies par la
société kabyle. Les déstructurations essentiellement causées par la
longue colonisation française et les insurrections et la guerre qui s’en
étaient suivi ont provoqué le repli et l'exil des Kabyles. Cela a
entraîné le recul de la langue berbère (tamazi$t) devant l'arabe et le
français, notamment après l’insurrection de 1871 où la Kabylie fut
divisée en deux territoires distincts appelés « Petite Kabylie » et

9 Les différentes étapes de la cérémonie du mariage sont souvent différentes d’une
tribu/nation (arch) ou confédération (taqbilt) à une autre. Ce que je dis ici est
valable uniquement pour les villages de l’arch des Awzellaguen. « Frontières
linguistiques et culturelles berbères » obligent, similitudes et ressemblances
s’imposent à toute la Kabylie.
12
ÿÿíÿÿH« Grande Kabylie ». Entendons par là qu'autrefois – avant la
10colonisation – le tamazi$t tenait dans la « République kabyle » la
place d’une langue dominante et florissante qui lui revenait
naturellement. Elle gérait les différents stades de la communication
11ordinaire : économique, politique, juridique et social .
« Il existait également une langue mystérieuse appelée « la langue
12cachée / secrète » (Tahuîéit), dont mon père m’avait enseigné
quelques rudiments. Il ne faut pas confondre Tahuîéit avec la langue
ésotérique des confréries kabyles « La langue aboutie »
(Tamengawt / Tamegwa), même si, aux dires des Anciens, des liens
quotidiens existaient entre ces deux langues singulières, sortes de
métalangues qui véhiculaient un langage moderne et spécifique à
certaines professions.
La première était réservée aux membres des confréries. La
seconde était l’apanage des philosophes, des poètes, des musiciens,
13des artisans, des marins, des armuriers et des faux-monnayeurs .
Bien que « ésotériques », c’étaient deux métalangues dont l’usage
enrichissait la langue kabyle de tous les jours. C’est ainsi que le
besoin d’expliquer les choses en kabyle afin de leur donner un sens
14est, me semble-t-il, d’une nécessité absolue et criante . »

À travers la littérature orale et notamment les mythes, les contes
et les énigmes, on peut retrouver ici et là des « emprunts » faits à ces
langues cachées. C’est donc riche de ces apports que la littérature
orale s’est maintenue de façon aussi étonnamment foisonnante.

10 Cf. Y. Allioui, Les Archs, tribus berbères de Kabylie – Histoire, résistance,
culture et démocratie, L’Harmattan, 2005, 406 p.
11 Selon mon père, à l’époque du royaume kabyle des Mokrane, la langue kabyle se
parlait à la cour ottomane et à celle d’Espagne et de Malte où le royaume y avait
des ambassadeurs (imcuya ).
12 Littéralement : « langue appropriée, d’intégration ». Des verbes « intégrer »,
progresser, et « approprier » (heîîeé). Pour Tamengawt, le professeur Mohammed
ARKOUN m’a appris qu’on disait aussi Tamegwa.
13 D’où nous viennent les termes : « magistrat » (amwalem) ; « musique avec un
seul instrument » (tasburda/tasburdit s yiwen uburdi), « musique avec plusieurs
instruments » (tawerya s myal iwariyen) ; « nombre et compter »
(Asukkas/Asunnan : ssikkes/ssali/esni) ; « chiffres » (isayfaren) « mémoire, pensée,
conscience, bon état d’esprit » (asal) ; « astronome » (amradwani) ; « le cristal »
(anazbay) ; « la harpe » (tama zaft) ; « imaginer » (merres) ; « contraindre, abuser,
aliéner » (feccen), etc.
14 Khalil Gibran, Amsayer (The Prophet), préface et traduction de Youcef Allioui,
L’Harmattan, 2014, 119 p.
13
HH C’est en redevenant un simple jeu d'enfants et d'adolescents, sous
le regard encourageant des Anciens et avec la participation des plus
grands au cours des veillées d'hiver, que les énigmes ont perduré si
nombreuses. Ceci n’est point anodin. Il émane d’une volonté et d’un
stratagème des Anciens de sauvegarder tout ce qui pouvait l’être de
ce patrimoine. On observe le même phénomène au niveau des
mythes kabyles. Devant l’hostilité des religions monothéistes, nos
grands-mères ont eu l’idée de génie de les transformer en contes, en
« mythes désacralisés » pour en sauver un plus grand nombre. C’est
sans doute pour faire face à tous ces dangers que courait notre
littérature orale que les Anciens Kabyles avaient réfléchi à la façon
de sauvegarder ce patrimoine riche de récits, poèmes, contes, mythes
et comptines, de proverbes et d’énigmes. Pour ce faire, ils durent
instaurer des règles précises, voire draconiennes, pendant tous les
jeux instaurés par la littérature orale kabyle.
153 – Du jeu et de la création des énigmes
Jadis joute oratoire, aujourd'hui simple passe-temps familial qui
se fait d’ailleurs très rare, le jeu des énigmes continue d'obéir à
16certaines règles . Celui ou celle qui est désigné à la courte paille (s
tes$art) réclame le silence par la formule inévitable, essentielle et
obligatoire suivante : « Je jette un grain sur le toit, celui qui parlera
agonisera ! » (Teggre$ a eqqa ar ssqef win i d-ineîqen ad isselqef !)
Dans un silence quasi religieux, l'assistance attend silencieuse et
respectueuse que le sphinx révèle son énigme. Dans un instant
l’énigme va tomber. On attend le verbe, le rythme, l'assonance et
17surtout la rime. On aura tout le temps après de penser à « la clé »
(tasarup). L'auteur répète intérieurement sa`phrase (ses vers).
Imperturbables ou souriants, les autres doivent attendre patiemment.
L'attente ne peut excéder cinq minutes.

15 Cf. notes 1 et 3 (pour plus de détails).
16 Ce sont toutes ces règles dont je souhaite l’introduction à l’école pour que la
littérature orale, dans sa grande diversité, continue d’offrir aux enfants ce monde
merveilleux que nous-mêmes avions connu.
17 Dans les Babors, on dit « La dalle » (Tablaî). Je parle des règles (et des mots) qui
s’imposaient dans la grande vallée de la Soummam. Celle-ci s’étend sur les
montagnes qui l’entourent : « La montagne des Portes » (Adrar n Teggura),
Achtoub (Actuv), La montagne de la soif (Adrar n Fad), le Djurdjura oriental
(Oeroeô Usamer) et l’Akfadou (Akeffadu).
14
HCes quelques minutes sont importantes. On pense non seulement à
l’énigme ou l’énigme qui va venir, mais également (et surtout) à celle
qu'il faut préparer pour riposter, étonner. Le sphinx, littéralement « le
cavalier » (amnay) commence par annoncer la formule qui sert
d'introduction à son énigme : « Que mon histoire (énigme / énigme)
soit belle ! Que Dieu la fasse comme une longue tresse et qu'elle brille
comme un tison ! » (A-macahu ! A-pelhu ! A-p yessuffe$ Öebbi annect
usaru ! A-perreqreq am usafu !) Et l’énigme de suivre avant d'être
fermée par une formule finale à travers laquelle le sphinx lance son
défi :
« C'est quoi ? C'est quoi ? (devinez ! Devinez !) Celui qui la (solution)
trouve aura la douceur ; quant à l'autre, il aura un coup sur la tête ! »
(D-acu-t ? D-acu-t ? Win i-p yufan ad yaf llhu, ma d wayev a-p ya$
saqerru !)
Qu’il me soit permis de rappeler que ces formules varient d'un
village à un autre. D-acu-p ? Littéralement « C'est quoi la » peut
devenir : d-acu-t « C'est quoi le », si le maître de l’énigme, « le
sphinx ou le cavalier » (amnay) se conforme à une règle du jeu qui
veut que ce dernier précise le genre de la clé. D'autres règles peuvent
également être insérées dans le jeu. On peut, par exemple, préciser
le thème de l’énigme. Ces règles sont aussi variables que les
formules.
18 À Ighbane (I$ban ), autre village des Awzellagen, la première
formule est sensiblement différente : « Je jette un grain dans le puits,
celui qui dit mot, mourra en suffoquant, celui qui observe le silence,
son cadeau c'est un pigeon » (Ïeggre$ a eqqa $el-lbir win d-ineîqen
a-t ine$ ukkuffir, win yessusmen asefk-is d itbir). Le silence obtenu,
« le maître de 1'énigme ou le maître du mot, du verbe » (bab n
temsa reqt na$ bab n wawal) commence son énigme par la formule
consacrée et obligatoire dans tous les récits oraux : « Que mon
énigme soit belle par la grâce de Dieu ; elle aura un écho, celui qui
l'entend s'en souviendra » (A-macahu ! Öebbi a-p yesselhu ! Ap-awi
ahu, win is islan ad as yecfu !)

18 Mot qui signifie « Lieu caché », non du village où eut lieu le fameux Congrès de
la Soummam du 20 août 1956 ; et non pas à Ifri comme l’historiographie officielle
et quelques notables de l’arch des Awzellaguen, affiliés au parti unique du FLN,
ont fini par l’imposer avec l’idée saugrenue de changer jusqu’au nom de l’arch en
collant le nom du village d’Ifri à celui de l’arch Awzellaguen ! Un non-sens dont
nous étions abreuvés pendant la colonisation et qui continue depuis l’indépendance
de l’Algérie.
15
ÿíHHïÇÇÇë L'énigme énoncée, le sphinx la fait suivre de la formule finale :
« Qu'est-ce que c'est ? Qu'est-ce que c'est ? Celui qui devine aura la
19douceur, quant à l'autre, il me portera sur le dos jusqu'à Akfadou »
(D-acu-t ? D-acu-t ? Win i-t yufan ad yaf llhu, ma d wayev, ay
ibbibb alma d-Akeffadu !)

En attendant la réponse, le sphinx dit et répète – pour maintenir la
pression – à peu près la même formule dans tous les villages :
« Devinez ou donnez votre langue au chat et portez-moi sur le dos là
où je vous dirai ! » (D-acu-t, na$ iniwt-ed « aqnuz ! » Tbbibbem-iyi
anda’ra wen d-ini$ !) Selon des règles préétablies, le sphinx aura à
proposer son énigme à un ou plusieurs participant(e)s ou encore à
toute l'assistance. Quand c'est un enfant qui l'annonce, il est évident
qu'elle s'adresse d'abord aux enfants. C'est devant la difficulté que
« le maître de l'énigme » élargit triomphalement la fourchette d'âge
ou l'adresse directement à un autre groupe, si le choix de jouer en
groupe a déjà été fait.

Il existe beaucoup de façons de jouer aux énigmes. Nous donnons
ci-après les cinq procédés les plus répandus :

201 - Deux personnes qui s'opposent (le sphinx et l'œdipe) .
2 - Seul à seul : chacun pour soi.
3 - Le sphinx contre toute l'assistance.
214 - Deux groupes qui s'opposent .
5 - Plusieurs groupes qui se forment avec des capacités
« intellectuelles » et des tranches d'âge plus ou moins identiques
dans chaque groupe.

Si un groupe ne trouve pas la clé de l’énigme, s'avoue vaincu et
donne sa langue au chat (Aqnué !), le groupe adverse peut
transmettre le défi à un autre groupe.
Quand le sphinx a « lâché » son énigme, celui (ou celle) à qui elle
s'adresse réfléchit et propose une série de clés qui approchent en
général le thème de l'énigme, s'il est fait obligation au maître de
l’énigme de le préciser. Dans le cas contraire, il fait un certain

19 Montagne, continuum du Djurdjura oriental, dotée d’une forêt de chênes (Zzan)
et d’un parc naturel.
20 Formes propres aux joutes oratoires (Izlan).
21 Cf. supra note 12.
16 nombre de demandes auxquelles le groupe adverse est obligé de
répondre : « Est-ce que j'approche ? » (Ma qrib ad awve$ ?). Ou bien
« Est-ce que je me rapproche de la brûlure ? » (Ma qrib ad r$e$ ?) ;
ou bien encore, formule plus amusante : « Dois-je bientôt rentrer les
bêtes ou pas encore ? » (Qrib ad rre$ azal na$ mazal ?) Cette dernière
question, qui intervient dans de nombreux jeux, peut être écourtée
comme suit : « Est-il temps (de rentrer les bêtes) ou non ? » (D-azal
na$ mazal ?)
S'il n'arrive toujours pas à trouver, le sphinx ou le cavalier
(amnay) peut préciser le thème ou reformuler l’énigme de son propre
chef : une façon de relancer le jeu car on se lasse bien souvent de
chercher quand on ne trouve pas. Le sphinx a aussi un rôle
d’animateur. Surtout lorsque c’est un adulte qui joue face à un
groupe d’enfants.
Si l’énigme est résolue, on passe à une autre. Le participant
suivant (en son nom ou au nom de son groupe) prépare la sienne en
récitant les mêmes formules ; formules qu'on oublie parfois quand
les esprits se sont échauffés.
Si l’énigme n'est pas trouvée par le premier participant auquel elle
est adressée, le sphinx a le choix de garder son énigme pour le
prochain tour ou de la proposer à un autre joueur, ou un autre groupe,
après avoir chargé symboliquement le premier. Le sphinx exige de
l'œdipe ou de son groupe : « Donne ta langue au chat ! », « Dis :
échec ! » (Ini-d : aqnué !)
L’œdipe dit alors : « Je donne ma langue au chat ! » (Aqnué !)
Fort de sa victoire, le sphinx ajoute alors : « Je te charge ou tu me
portes sur le dos ? » (A-k sbbibbe$ na$ a-yi tbbibbev ?) L'œdipe
choisit alors de dire une des deux formules :
l – « Je te prends sur mon dos ! » (A-k bbibbe$ !) Et le sphinx,
magnanime, de montrer sa bonne éducation en répondant : « Au
paradis, toi et moi, nous y mangerons des crêpes ! » (Yel-loennet,
keçç d nekk di te$rifin a d-neçç !)

Si au contraire, l’adversaire refuse de « s’incliner » et opte pour
l'autre formule en refusant de porter le sphinx sur le dos, il dit :
2 – « Charge-moi ! » (Sbbibb-iyi !)

Dans ce cas, le sphinx prépare une « sentence » toujours pleine
d'humour et de malice pour taquiner l'œdipe en chantonnant lui et
son groupe : « Tu as succombé à l'épreuve ! Je te fais porter un
17
ëmulet ! » (Iwwet-ik wugur ! A- k sbibbey aserdun !) Ce qui provoque
les éclats de rire de tous les participants. Il peut également réserver
une sentence unique et exemplaire à l'égard de quelqu’un qui lui
tient tête jusqu’au bout avec l’idée qu’il ne va tarder à prendre sa
revanche.
Exemple : Dans l'assistance, tout le monde sait que ce « quelqu’un »
a un faible pour « quelqu'un » d'autre...
Malicieusement (sans méchanceté aucune), pour faire rire encore
davantage les participants, le maître de l'énigme « charge » (lui fait
porter verbalement sur le dos) la personne d'une autre qui ne
correspond pas du tout à ses rêves : toute l'assistance sait, par
exemple, que Ameéyan a un faible pour Ïawes ; Meqwran a le
choix, soit de « charger » (symboliquement) Ameéyan de Ïawes,
soit au contraire, le charger de Mennun (vieille braillarde du
village) ; dans les deux cas, Ameéyan est taquiné (mais jamais
ridiculisé).
Une fois que l’Oedipe a donné sa langue au chat en disant : Aqnuz !,
le sphinx est obligé de dévoiler la solution.
Pour éviter que l’on rie à ses dépens, l'œdipe peut surprendre le
sphinx en disant le premier, sans attendre que ce dernier prononce
sa sentence :
- « Je te porte sur mon dos là où tu veux ! » (A-k bbibbe$-k na$
bbubbe$-k anda teb$iv !)
Et le sphinx de répondre, « magnanime » :
« Porte-moi au paradis, moi et toi des crêpes nous y mangerons ! »
(Bbibb-iyi al-oennet, nekk d keçç di te$rifin ad-d neçç !).
Mais une vieille de l'assistance peut lancer ses phrases :
« Celui qui s'est tiré d'affaire là où la difficulté n'existe pas n'a quand
même pas capturé un lion par les oreilles ! Celui qui l'emporte devant
le péril, sa dame sait qu'il est brave et modeste ! » (Win iqvan tamsalt
isehlen ur d-iîîif izem g_ wmeééu$ ; win p-iggwin anda yu ren, tepkel
lalla-s d amenfu$ !) : À vaincre sans péril on triomphe sans gloire !
C'est pour ça que le sphinx soumet toujours ou presque son énigme
aux autres. Si toute l'assistance ne trouve pas, il peut alors savourer
un triomphe bien mérité. Et il dira alors :
« L'obstacle vous a tous frappés ! Je vous charge tous autant que
vous êtes ! » (Iwwet i-kwen wugur ! A wen sbibbe$ akken tellam !)
Et il fera dire : « Aqnué ! » à tous.
Quelqu'un de l'assistance peut refuser de prononcer le mot sur le
champ, en demandant quelques secondes supplémentaires, s'il pense
18
ÿãHqu'il est près de la solution. Mais quelques secondes seulement lui
sont accordées car tout le monde est impatient maintenant de
connaître la solution, la clé de l’énigme.
S'il trouve, il est félicité (embrassé par son groupe) et par tout le
monde. S'il ne trouve pas, il dit comme tous les autres : aqnuz ! Le
sphinx dira alors en parlant de sa victoire : « Je vous ai fait dire
aqnuz ! à vous tous tant que vous êtes ! » (Squnze$ kwen akken ma
tellam !)
Il doit alors fournir une clé qui colle à l’énigme en la commentant si
besoin est pour mieux l’expliciter : si l'assistance réclame des
explications. À ce niveau, quatre cas peuvent se présenter.

1 - La solution est indiscutable, on passe à la suivante ou un joueur
la complète par une autre version très proche.

2 - La clé n'est pas satisfaisante : on demande aux aïeules de donner
leur avis sur la question. La clé est refusée, les « points d'échec »
(iqwnaz) deviennent nuls et le maître de l'énigme est « blâmé » par
l'assistance. Ce point peut être retenu à son passif.

3 - Un participant a dit une clé qui colle également à l’énigme (cf.
104, 133,169, ...) ; dans ce cas, on observe les règles en vigueur dans
la famille, le groupe ou le village : ou bien seule la solution du sphinx
est acceptée, ou bien on accepte également celle du joueur. Tout
dépend des groupes et des familles où les habitudes du jeu et les
règles en usage s'instaurent.

4 - Une clé proposée par un participant colle mieux à l’énigme ; elle
1'explique mieux que la clé donnée par le sphinx. On décide alors
de garder la seconde clé. Ma mère : « Le problème (celle qui est
nouée) ou l’énigme appartient à son maître ; la clé appartient à celui
qui la trouvée » (Tamkersup n bab temsa reqt, tamfessuyt n win i
ip-id yufan). Dans ce cas, le point est partagé entre les deux joueurs.
Voir l’énigme n°92 : j'ai assisté à la création de cette énigme par
mon frère Mohand Tayeb et la seconde clé a été donnée par ma
cousine Wnissa. C’était au mois de février 1963. Ainsi naissaient les
énigmes en Kabylie.

19
ÿH224 – De la transcription et de l'homogénéisation du corpus
Ces dernières années ont vu naître beaucoup de productions
littéraires berbères et notamment kabyles. Nous nous félicitons de
voir ainsi notre langue prendre le chemin de l’écrit.
L’homogénéisation qui s’est imposée ici et là ne compromet donc
pas la compréhension du texte en tamazi$t, aucun problème ne se
pose au respect de celle-ci.
Exemple : dans le cas de l’énigme n° 212, le mot « porte » (taggurt)
est prononcé différemment d'une « confédération » (taqbilt) à une
autre. Cette différence phonématique existe seulement au niveau des
géminées « yy » qui se transforment suivant les endroits en « pp »,
« gg », « bb », et « ww ». Précisons au passage que ceux et celles
qui parlent avec « pp » sont majoritaires.
Si comme nous l'avions dit, aucun problème de compréhension ne
se pose entre les kabylophones - quand ils entendent un phonème,
autre que celui auquel ils sont habitués, dans leur confédération -
l'auteur peut dès lors se permettre d'écrire tel que lui l'entend et le
23prononce .
L'auteur peut d'autant plus accepter cette homogénéisation que les
mots où interviennent les variants sont de rares exceptions qui ne
dépassent pas la quinzaine.
En plus de « porte » (tayyurt), où le mot accepte cinq phonèmes
différents, nous avons :
- awwev « arriver » qui, dans sa forme conjuguée au passé
24indéterminé (aoriste) seulement, accepte - suivant les locuteurs que
l'on passe successivement du phonème (géminées) « ww » (iwwev
« il est arrivé ») à iggwev, ibbwev, ippwev.
- aniwa « qui c'est » (au masc.) se prononce dans sa forme « altérée »
anwa/anwi (suppression du « i ») : anbbwa et anppwa (au sing.) et
anbbwi et anppwi (au pl.).
- le mot « lune » accepte seulement les deux prononciations
suivantes : ayyur (déjà cité) et aggur (employé dans le corpus).

22 Pour plus de détails et notamment sur l’aspect psychologique de ces variations
erphonématiques, cf. Y. Allioui, Histoire d’amour de Sheshonq 1 – Roi berbère et
pharaon d’Egypte – Contes et comptines kabyles – Timucuha - Tihoenoa,
L’Harmattan, Collection « Présence berbère », 2013, pp . 185-188.
23 Notons au passage que Mouloud Nammeri (cf. "Poèmes kabyles anciens") a
respecté ces variations phonématiques dans son ouvrage qui nous a valu un beau
printemps berbère dont les braises ne sont pas encore éteintes. Du moins…
24 Ce qui est dit pour l'aoriste est également vabable pour le prétérit.
20
ÿÿ