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La lutine

De
298 pages
Le squat est un lieu qui fascine et inquiète parce que mal connu ou mal aimé des médias et du grand public qui n'y voient que trouble et confusion. Cet ouvrage comble ce manque par une étude systématique des interactions dans un squat Lyonnais. Quels traits caractérisent le style communicatif dans le squatt "la Lutine" ? Quel est l'impact des valeurs sociopolitiques sur le parler du groupe ? Quelles sont les valeurs identitaires d'un tel groupe ?
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LA LUTINE
Portrait sociostylistique d'un groupe de squatteurs à Lyon

@

L'Harmattan,

2007

5-7, rue de l'Ecole polytechnique; 75005 Paris
http://www.1ibrairieharmattan.com diffusion. harmattan @wanadoo.fr harmattan!@wanadoo.fr

ISBN: 978-2-296-03309-2 EAN : 9782296033092

Sabine KLAEGER

LA LUTINE
Portrait sociostylistique d'un groupe de squatteurs à Lyon

L'Harmattan

Espaces Discursifs Collection dirigée par Thierry Bulot
La collection Espaces discursifs rend compte de la participation des discours (identitaires, épilinguistiques, professionnels...) à l'élaboration/représentation d'espaces - qu'ils soient sociaux, géographiques, symboliques, territorialisés,

communautaires,...- où les pratiqueslangagièrespeuventêtre révélatricesde
modifications sociales. Espace de discussion, la collection est ouverte à la diversité des terrains, des

approches et des méthodologies, et concerne - au-delà du seul espace francophone - autant les langues régionales que les vernaculaires urbains, les langues minorées que celles engagées dans un processus de reconnaissance; elle vaut également pour les diverses variétés d'une même langue quand chacune d'elles donne lieu à un discours identitaire; elle s'intéresse plus largement encore aux faits relevant de l'évaluation sociale de la diversité linguistique. P. LAMBERT, A. MILLET, M. RISPAIL, C. TRIMAILLE (dirs), Variations au cœur et aux marges de la sociolinguistiques, Mélanges offerts à Jacqueline Billiez, 2007. Christine BIERBACH et Thierry BULOT, Les codes de la ville. Cultures, langues et formes d'expression urbaines, 2007 Thierry BULOT, La langue vivante, 2006 Michelle VAN HaaLAND, Maltraitance communicationnelle,2006 Jan JAAP DE RUITER, Les jeunes Marocains et leurs langues, 2006. UNESCO ETXEA, Un monde de paroles, paroles du monde, 2006. Thierry BULOT et Vincent VESCHAMBRE (dirs.), Mots, traces et marques,2006. Véronique CASTELLOTTI & Hocine CHALABI (Dir.), Lefrançais langue étrangère et seconde, 2006. Sophie BABAUL T, Langues, école et société à Madagascar, 2006. Eguzki URTEAGA, La langue basque dans tous ses états.
Sociolinguistique du Pays Basque, 2006.

Elatiana RAZAFIMANDIMBIMANANA, Français, franglais, québé-quoi ?, 2005. Martine COTIN, L'Ecriture, l'Espace, 2005. Jean-Marie COMITI, La langue corse entre chien et loup, 2005. Sophie BARNECHE, Gens de Nouméa, gens des fies, gens d'ailleurs... Langues et identités en Nouvelle-Calédonie, 2005.

REMERCIEMENTS

Merci à mes copines et copains à Lyon - pour votre aide et votre amitié.

Danke meinen Eltern, die mich immer unterstützen !

INTRODUCTION
La Lutine!, c'est le nom que nous avons donné à cet immeuble, que nous squattons depuis avril 1998. L'immeuble appartient à la Courly, ainsi que des centaines d'autres appatements (sic !) ou immeubles laissés volontairement vides, pour de sombres histoires de marché de l'immobilier. Pendant que des gens dorment dehors. Nous ne sommes pas a priori des clients rêvés pour les agences immobilières : chômeurs, RM1stes, ou même trop jeunes pour l'être, étrangère, nous avons peu de chances d'obtenir un logement si nous passons par le circuit « normal ». C'est l'une des raisons pour lesquelles nous squattons. Mais ce n'est pas la seule (Tract « La bourse aux vêtements gratuits»).

1 Une étude de terrain
Ce volume synthétise et reprend une recherche (Klaeger 2003a) effectuée sur le terrain Lyonnais entre 1997 et 2002. Après avoir décidé de faire une étude sociostylistique en France, le milieu auquel j'allais m'intéresser me parut évident: les squatts.2 En 1991/92, pendant une année d'études à Lyon, j'avais fait la connaissance des squatteurs et squatteuses3 de la

1

Ceci est un pseudonyme.Tous les noms des personneset des lieux

(à l'exception des squatts déjà expulsés, donc « historiques ») ont été changés. 2 De l'anglais « to squat» = s'accroupir. En ce qui concerne l'orthographe de squat(t), il existe la norme squat (par exemple dans le Nouveau Petit Robert, 1994) et la façon dont cela est écrit par le groupe même que je présente: squatt. Dans mon étude à base ethnographique, j'adopte l'orthographe squatt et ses dérivés squatteur et squatteuse. 3 J'ai choisi de ne pas féminiser grammaticalement l'ensemble de ce travail d'une manière systématique. Pourtant, j'aimerais souligner l'existence des femmes en mettant la forme féminine là où elle ne gêne pas la lecture. Dans le chapitre méthodologique et les chapitres d'analyse, j'ai renoncé à la féminisation. C'est surtout dans le chapitre ethnographique que j'ai utilisé les deux formes.

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Introduction

Croix-Rousse.4 Cette époque-là était une période plutôt riche et active pour le milieu libertaire5, militant, et cet activisme s'exprimait entre autres par une véritable « vogue» de squatts. Les squatteurs et squatteuses tentaient d'unir « les habitants de la Croix-Rousse face à la spéculation immobilière et à la répression policière» (Collectif 1992 : 60) et organisaient des concerts, des débats, des soirées vidéo, des repas de quartier, etc. Ce monde militant m'a tout de suite fascinée. Des normes et des habitudes sur lesquelles je ne m'étais pas posée de questions auparavant ne me semblaient plus tellement « normales »6 ou intouchables. Le fait qu'il s'agisse d'un milieu à prétention antiautoritaire - où l'on ne se contente pas de ne pas nommer de leaders, mais où les rapports de pouvoir réels sont remis en question - me semblait, et me semble toujours, particulièrement intéressant. Pour constituer un corpus, j'ai, en 1997, repris contact avec les Lyonnais et Lyonnaises du milieu militant - ou plutôt repris contact avec le milieu, car les personnes n'étaient plus les mêmes. A part quelques connaissances de «jadis », j'étais confrontée à une nouvelle génération de militants et militantes. Ceux-ci étaient assez ouverts, mais au moins au début un peu sceptiques aussi quant au sens et aux buts de ce projet d'études - qui était, avouons-le, encore assez vague. L'ouverture du squatt La Lutine (en octobre 1997) m'a donné l'idée et la possibilité de limiter l'analyse à un groupe circonscrit, c'est-à-dire les habitants et habitantes de cette maisonlà, au nombre de sept à l'époque. Après plusieurs courts séjours à Lyon, étant devenue amie avec les « Lutinistes », puis après une période de quelques mois passée dans la maison même, j'ai partagé ma vie entre le squatt à Lyon et mon appartement en Allemagne de façon régulière à partir de l'été 1998 jusqu'en
4 Quartier traditionnel des canuts, des ouvriers, mais aussi des squatts, à Lyon. S Cf. Collectif 1992, mais aussi Pucciarelli 1996. 6 En ce qui concerne le concept de « normalité », cf. IVA.5.

Introduction

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2003. Je me considère donc comme faisant partie de l'endogroupe (ou groupe interne ou in group) que Baugnet (1998 : 79) caractérise comme suit: «le groupe d'individus qu'une personne a catégorisés comme membres de son propre groupe (groupe d'appartenance) et à qui elle a tendance à s'identifier. » Mon premier long séjour à la Lutine a coïncidé avec le déménagement du groupe dans sa deuxième maison, et le moment où un autre groupe de squatteurs et squatteuses les a rejoints. Une phase pleine d'émotions, extrêmement excitante, émouvante - bref, intéressante - pour les Lutinistes, et je ne peux que souligner ce que dit Schwartzman (1989 : 93) sur le cycle de vie d'une organisation: « The early, 'birth' stage tends to be the most exciting period when it seems that the organization has the most commitment from its members and the most potential to accomplish its objectives. » Je connais donc bien la vie quotidienne dans ce squatt-Ià, et c'est peut-être pour cette raison que j'ai vite compris qu'enregistrer et étudier la conversation familière, les interactions de tous les jours, n'est pas faisable et ne serait pas bienvenu. C'est pour cela que j'ai choisi de faire une analyse des réunions? du groupe, un choix pour lequel tout le monde donnait son accord. Les enregistrements de six de ces réunions, plus celui d'une réunion d'un autre groupe, deux discussions, une conversation et des interviews forment mon corpus, que je décrirai en détail à la fin du chapitre II.
Qu'est-ce que je fais avec ces données, qu'est-ce que je veux montrer avec mes analyses?

? Cf. Schwartzman (1989: 110): « [...] meetings [are] the major form that provide [...] participants in this setting with the sense of organization as well as a sense of themselves in the organization. It is in this light that the tremendous emphasis on this form of gathering, which is widely reported in the literature on alternative organizations [...], must be understood.» (C'est Schwartzman qui souligne)

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Introduction

J'étudie comment, dans ce milieu alternatif urbain, une identité sociale spécifique est construite au travers d'un style de communication, et dans quelle mesure les valeurs sociopolitiques qui y sont revendiquées influent sur les normes communicatives du groupe. L'analyse se situe dans un cadre théorique et méthodologique qui peut être caractérisé comme description de la sociostylistique d'un groupe spécifique, basée sur les principes de l'ethnométhodologie, de l'ethnographie de la communication, de la sociostylistique et de l'analyse conversationnelle courants qui seront présentés dans le chapitre 1. J'utilise une méthode herméneutique qui allie l'analyse empirique et la réflexion, qui développe des thèses au fur et à mesure des analyses des données, en combinant la description des mécanismes formels - selon les principes de l'analyse conversationnelle classique - avec des méthodes interprétatives qui se basent sur l'ethnographie de la communication. A ma connaissance, il n'existe pas en français de portraits sociostylistiques, dans le sens d'une représentation détaillée du comportement verbal d'une quantité limitée de personnes qui ont développé une cohésion sociale relativement stable (cf. Kallmeyer 1995a: 1). Par contre, il faut citer les travaux allemands dans le cadre du projet Kommunikation in der Stadt8 de l'!nstitutjür deutsche Sprache à Mannheim. Les auteurs y étudient les caractéristiques verbales de groupes sociaux urbains, en tenant compte de leurs organisations sociales et de leurs structures communicatives. Les centres d'intérêt sont la description du processus de différenciation sociostylistique de mondes sociaux, et la description de styles communicatifs comme expression de l'identité sociale de différents groupes, ainsi que les processus sociaux liés à l'intégration, la distanciation et la différentiation.

Cf les volumes 1 à 4 de Kommunikation in der Stadt (1994-1995), vol. 1 et 2 édités par Kallmeyer. Le volume 3 est rédigé par Keirn (1995), Ie volume 4 par Schwitalla (1995).

8

Introduction

Il

Ma propre recherche se veut une contribution à l'étude des comportements verbaux urbains francophones. Mon portrait sociostylistique de la Lutine est conçu comme un tour d'horizon, comme idée d'ensemble des traits qui me paraissent caractéristiques de ce groupe. C'est pour cela que j'ai choisi plusieurs voies d'investigation qui couvrent plusieurs genres de situations conversationnelles. Je me suis penchée sur les aspects suivants: la façon de s' autodéfinir, de parler de son propre groupe (l'auto-catégorisation et l'auto-représentation) ; une manière spécifique de plaisanter que j'ai appelée « la mise en scène des actions imaginaires », et certaines règles communicatives concernant le politiquement correct et la gestion de conflits. J'aimerais qu'on comprenne ce groupe comme, d'un côté, un groupe singulier, et d'un autre côté comme représentatif d'une certaine subculture lyonnaise.

2 Plan
Cette étude se répartit en 6 chapitres qui se regroupent en 2 parties, dont la première (chapitres I et II) est consacrée aux méthodes et à l'arrière-plan ethnographique, et la deuxième (chapitres III à VI) aux analyses proprement dites. Le chapitre I traite des méthodes sur lesquelles je base mon travail, notamment l'ethnographie de la communication, l'ethnométhodologie, l'analyse conversationnelle et la sociostylistique. Le chapitre se termine par la présentation du corpus et des conventions de transcription. Le chapitre II est consacré à une description ethnographique de la Lutine et de ses habitants et habitantes. Après une introduction qui a pour fonction d'éclairer la notion de « squatt» et qui retrace l'histoire de la Lutine, je présente les Lutinistes dans leur ensemble et en tant qu'individus. Nous verrons ensuite les bases politiques communes et l'inscription de ce groupe dans le milieu libertaire lyonnais. Pour donner une petite idée du lieu, je décris les locaux.

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Introduction

Le premier chapitre d'analyse, le chapitre III, examine la réunion à la Lutine comme type d'interaction. Ceci s'est avéré utile pour une meilleure compréhension de certaines particularités des interactions que j'analyserai, mais aussi pour mieux concevoir le rôle que joue la réunion dans la vie de ce groupe. La description des caractéristiques internes et externes de ce type d'interaction est envisagée de façon détaillée. Le chapitre IV est consacré à l'auto-catégorisation et l'autoreprésentation du groupe. J'y reconstruis la perpétuelle constitution interactive de la catégorie « squatteur/squatteuse », utilisée comme auto-référence, et je montre les différentes facettes de cette catégorie, c'est-à-dire l'auto-image et l'auto-représentation comme «squatteurs conquérants », «squatteurs sages », « squatteurs méchants/rebelles », etc. Il s'agit dans ce chapitre de révéler le rapport entre l'auto-image, l'auto-représentation, la tâche communicative et le contexte. Le chapitre V traite du « politiquement correct au féminin ». Je m'y penche sur la question de savoir comment les idées antisexistes et féministes du groupe influencent l'interaction verbale, notamment en ce qui concerne l'interaction entre hommes et femmes, et sur la féminisation grammaticale dans les réunions. Dans le chapitre VI est introduite et étudiée une forme de plaisanterie que j'ai baptisée « l'action imaginaire ». Il s'agit, comme son nom l'indique, de projets utopiques. Ces séquences jouent un rôle non négligeable dans la vie du groupe. Nous verrons comment, dans ces extraits, se dévoilent le savoir partagé, la congruence des systèmes de valeur et les systèmes de référence des participants; ceci dans l'intertextualité et le choix des modèles de comportement pendant l'action.

CHAPITRE I
ELEMENTS THEORIQUES ET METHODOLOGIE
1 Introduction
Pour parvenir à mes fins dans ce travail, je combine une description classique, orthodoxe selon les principes de l'analyse conversationnelle, avec l'ethnographie de la communication Les deux méthodes se complètent.l L'analyse conversationnelle répond au « comment» et à certains « pourquoi» du fonctionnement de l'interaction verbale. L'ethnographie nous aide à éclaircir ces aspects du « pourquoi », de certains points ou mécanismes dans la communication, qui ne sont pas interprétables ou explicables avec la seule approche conversationnelle, ou, comme l'exprime Deppermann (2000 : 96) : « [...] there are several systematic issues which favor or even require ethnographic knowledge to be used in order to improve and validate a conversation analytic study. » Günthner (2000 : 28) parle d'une « restriction énorme» dans le cas où l'analyste n'utilise que des catégories rendues explicites (que l'on peut donc trouver dans le texte) par les participants.2 Les données ethnographiques peuvent éclaircir des points qui, sinon, resteraient obscurs: le savoir socioculturel des interactants appris par l'observation et/ou (comme dans mon cas) par la participation est ainsi utilisé comme ressource à l'interprétation des données. L'analyse conversationnelle classique part du principe que l'interaction verbale se déroule selon certains mécanismes que
I

Pour une discussion de « l'analyse conversationnelleethnographique» cf. Deppermann 2000. 2 Elle cite Bourdieu (1974 : 35), qui reproche à ['analyse conversationnelle son « hyper-empirisme » (Günthner 2000 : 28).

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Chapitre I - Eléments théoriques et méthodologie

l'on suppose universels (cf. par exemple les règles d'alternance de Sacks/Schegloff/Jefferson 1974). Les règles d'application de ces mécanismes « varient sensiblement d'une société à l'autre ainsi du reste qu'à l'intérieur d'une même société, selon l'âge, le sexe, l'origine sociale ou géographique des interlocuteurs. » (Kerbrat-Orecchioni 1993 : 61). Dans notre cas, il ne s'agit pas de décrire ces règles d'application dans une société, mais dans un groupe subculturellyonnais - celui de la Lutine. Ajoutons que ces règles varient aussi selon le contexte situationnel. Ce qui nous intéresse ici, c'est donc l'application (c'est-à-dire le choix du traitement de ces mécanismes) qui, par contre, est spécifique et construite de manière « locale» (<< local production of social order », cf. Garfinkel 1967), interactive, dans le groupe même étudié. C'est là où s'expriment et où sont saisissables les conditions socio-historiques dans lesquelles se déroulent les interactions et les valeurs pertinentes qui en sont constitutives.

2 L'approche méthodologique
Comment ces courants se sont-ils développés, quels sont leurs croisements, comment s'influencent-ils les uns les autres? Quelles études ont influencé mon analyse des interactions verbales à la Lutine? C'est à ces questions que le chapitre suivant va tenter de répondre.
2.1 L'ethnographie de la communication

L'ethnographie de la communication se développe dans le cadre de l'ethnographie qui a ses sources dans l'anthropologie américaine. Elle est apparue officiellement dans la publication de The Ethnography of Speaking de Hymes en 1962. Hymes y fait appel à une ethnographie qui se préoccupe davantage d'aspects de la communication négligés jusqu'alors par l'anthropologie et par la linguistique traditionnelles; il revendique une
synthesizing discipline which focuses on the patterning of communicative behavior as it constitutes one of the systems of culture, as it

Chapitre 1- Eléments théoriques et méthodologie
functions within the holistic context of culture, and as it relates to patterns in other component systems (cf. Saville-Troike 21989 : 1).

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Hymes introduit le concept de la compétence communicative3 dans lequel la langue est considérée comme une composante de communautés socioculturelles, comme un instrument de communication qui n'est pas abstrait de son développement et de son utilisation. La compétence communicative va au-delà de la connaissance du code linguistique; elle inclut le savoir social et culturel:
Cette compétence communicative est très largement implicite, elle s'acquiert à travers les interactions. Elle inclut des règles portant sur des aspects variés: savoir gérer les tours de parole, savoir de quoi parler dans telle situation, savoir synchroniser ses mimiques avec ses propres paroles et celles du coénonciateur, savoir ménager les faces d'autrui (Maingueneau 1996 : 19).

Les besoins communicatifs d'une communauté ont une influence directe sur le comportement langagier, il existe des liens entre la structure de la communication et la structure sociale ainsi qu'entre structure et fonction communicatives.4 Le but de l'ethnographie de la communication est de découvrir ces structures, c'est-à-dire de décrire le savoir commun de base, les règles communicatives, les rituels qui permettent aux interlocuteurs de communiquer de façon adéquate dans leur communauté ou dans leur groupe, et dans une certaine situation. Ces règles communicatives ou conventions peuvent s'appliquer à des groupes très restreints et changer d'un petit groupe à l'autre: « [...] participation in different small group structures gives rise to different discourse conventions even where individuals are
3 A distinguer de la compétence linguistique de Chomsky qui désigne la compétence à produire et à interpréter des énoncés grammaticalement corrects sans égard au contexte. Pour une description de ce qui différencie les deux concepts, cf. Kerbrat-Orecchioni 21995 : 29-37. 4 Cf. Hymes (l974a: 5): « [...] a science that would approach language neither as abstracted form nor as an abstract correlate of community, but as situated in the flux and pattern of communicative events. It would study communicative form and function in integral relation to each other. »

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Chapitre I - Eléments théoriques et méthodologie

reared in the same or similar family environments.» (Gumperz/Hymes 1972 : 7). D'où l'importance décisive qui est accordée au contexte dans lequel se déroule l'interaction, contexte physique et socioculturel (cadre et site). L'ethnographie nous permet ainsi de
mieux identifier le tissu organisationnel au sein duquel prennent sens les 'méthodes' [...J déployées par les membres d'un groupe pour mener à bien leurs tâches, pour prendre des décisions, ou pour accomplir leur travail (Mondada 2001 : 5).

Autour de Hymes se groupent des chercheurs comme Gumperz, le cofondateur de l'ethnographie de la communication. Gumperz affirme que signification, structure et emploi du langage sont socialement et culturellement relatifs; il étudie la manière dont des structures linguistiques sont utilisées par différents groupes sociaux qui interagissent, et comment elles deviennent des répertoires spécifiques. Ses réflexions sur le rapport groupe social - structure du langage - emploi se retrouvent dans sa définition de speech community, conçue comme: «any human aggregate characterized by regular and frequent interaction by means of a shared body of verbal signs and set off from similar aggregates by significant differences in language usage. » (Gumperz 1971 : 114).5 L'interaction entre groupes n'est pas son seul centre d'intérêt, mais c'est surtout son concept des indices de contextualisation qui nous intéresse, définis comme des «clusters» de signes indexicaux qui donnent son cadre interprétatif à l'énoncé: «signalling mechanisms such as intonation, speech rhythm, and choice among lexical, phonetic, and syntactic options [...] said to affect the expressive quality of a message but not its basic meaning.» (GumperzlCook-Gumperz 1982: 16). Ces indices (verbaux et non-verbaux) relient ce qui est dit au savoir contextuel (qui est donc aussi un savoir culturel partagé) des interlocuteurs; de la
5 Ceci, comme on le trouvera développé plus loin dans Gumperz/Hymes (1972), ne veut pas dire que le comportement langagier dans un groupe est tout à fait homogène, mais que les interprétations de celui-ci sont concordantes.

Chapitre I - Eléments théoriques et méthodologie

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même façon qu'ils sont utilisés comme «cues» par les participants pour interpréter le message, ils rendent aussi possible l'interprétation de l'énoncé pour l'analyse. La conséquence méthodologique en est que l'on peut voir, en étudiant la réaction à un énoncé, si les conventions interprétatives sont plus ou moins partagées par les interlocuteurs. 2.2 L'ethnométhodologie L'ethnométhodologie, appelée par Harvey Sacks « sociology of nothing happened today » (cité par Auer 1999: 129), est très proche de l'ethnographie de la communication. Il s'agit également d'un courant sociologique d'origine nord-américaine, qui a pour objectif de découvrir les mécanismes, les régularités de la constitution de la réalité sociale dans l'interaction au quotidien. Elle
fait l'hypothèse que ce que nous percevons et traitons dans le quotidien comme des réalités sociales préalables, comme des états de fait objectifs, comme des réalités existant indépendamment de notre participation, résulte en réalité de notre propre production, de nos actions et de nos perceptions. Ce n'est que dans nos actes que se réalise la réalité sociale, que s'établit l'objectivité des événements perçus comme « objectifs », et la factualité de ce qui passe pour être « factuel ». Puisque tous les membres de la société participent à ce processus de production de la réalité, il doit présenter des structures formelles que l'on peut isoler et saisir en tant que telles (Bergmann 1994a : 179-180).

Elle renoue avec la conception de 1'« Alltagswissen »6 développée par Alfred Schütz, et l'interactionnisme symbolique

6 Littéralement « savoir quotidien ». Schütz postule qu'il existe un savoir de base partagé par tous les membres d'une société. Ce savoir n'est pas cohérent, ni explicite, et partiellement non consistant. Il contient, selon le sociologue allemand Schütze (à ne pas confondre, donc, avec Schütz), des conceptions élémentaires de ce qui (du point de vue des membres d'une société) peut arriver dans l'ensemble de cette société, c'est-à-dire de ce qui correspond à son programme d'événements ordinaires possibles et de leur forme routinisée (cf. Schütze 2001 : 537).

18

Chapitre I - Eléments théoriques et méthodologie

de George Herbert Mead.? Ce qui est particulièrement intéressant ici est le concept du monde social (Anselm Strauss) qui signifie que dès qu'un groupe de personnes se réunit et coopère autour de problèmes sociaux, un réseau se crée sur la base des activités qui en résultent. Dans ce réseau se développent des modes spécifiques de pensée, qui mènent à des comportements spécifiques, verbaux et non verbaux. L'ethnométhodologie
prend pour objet les implicites sociaux de toutes sortes, ce que l'on tient pour acquis. [...] Elle étudie particulièrement les méthodes (d'où le terme ethnométhodologie), les procédures que mobilisent les acteurs sociaux pour gérer leurs problèmes de communication dans la vie quotidienne (Maingueneau 1996 : 38).

C'est Harold Garfinkel qui crée ce courant en réponse aux méthodes quantitatives caractéristiques de la sociologie américaine jusque dans les années 50 : Distinctive emphasis on the productionand accountabilityof order in and as ordinary activitiesidentifyethnomethodologicalstudies and set them in contrast to classic studies as an incommensureablyalternate sociology(Garfinkel 1990: 78).

Dans ses Studies in Ethnomethodology (1967), il souligne que la recherche sociologique devrait davantage étudier les méthodes que les membres d'une société utilisent pour interpréter leur propre monde social et pour être capables d'interagir à l'intérieur de celui-ci: chaque individu est en fait occupé sans cesse à se définir comme membre légitime de sa sociétéS, à travers ses comportements qu'il base sur les normes de cette société - normes construites et reconstruites ainsi de façon interactive. Les termes clefs9 ici sont l'indexicalité et la réjlexivité,

Il s'agit de l'analyse des relations entre l'individu et la société; les rôles pris par l'individu dans l'interaction avec autrui y ont une place centrale. Pour un aperçu cf. par exemple Becker/McCall 1990. 8 Dans un sens large, et dans un sens plus restreint comme membre légitime de son propre milieu. 9 Coulon (1987: 25-45) y ajoute pratique/accomplissement, « accountability» et membre. La notion d'accomplissement (ou, en anglais, «achievement») pose que « les activités des partenaires sont .../.. .

?

Chapitre I - Eléments théoriques et méthodologie

19

termes « empruntés» à la linguistique classique. L'indexicalité est un phénomène que nous rencontrons dans notre vie quotidienne; il s'agit du fait que nous devions sans cesse interpréter dans leur contexte les éléments langagiers qui, isolés, n'ont pas de sens précis, clair: l'indexicalité est propre au langage naturel en tant que tel. Garfinkel attribue à ces procédés un intérêt crucial quand il définit l'ethnométhodologie comme «the investigation of the rational properties of indexical expressions and other practical actions as contingent ongoing accomplishments of organized artful practices of everyday life.» (Garfinkel 1967: Il). Les pratiques langagières se configurent en structurant la situation d'énonciation et d'interaction, et sont en même temps configurées par celle-ci. La réflexivité se réfère justement à la manière dont nous organisons nos actions quotidiennes selon le contexte pour que nos partenaires nous comprennent comme nous l'entendons: «the activities whereby members produce and manage settings of organized everyday affairs are identical with members' procedures for making those settings 'accountable'.» (Garfinkel 1967: 1). C'est à travers la gestion des circonstances locales de la production langagière (le lieu, les interactants - leur relation réciproque, leur histoire commune - le temps, le déroulement antérieur de l'action, etc.), des caractéristiques spécifiques du contexte, que les locuteurs se signalent comment ils veulent être

très peu déterminées par des concepts ou par des normes extérieures, mais que leur signification réside plutôt dans leur production» (Gülich 1991 : 336). L'interaction est une production collective, locale, des interactants (sur la notion du « interactional achievement », cf. aussi Schegloff 1982). Les interactants rendent ainsi « accountable », gérable, analysable, racontable, etc., ce qu'ils disent, le monde dont « l'accountability » donne une représentation étant un univers local, principalement centré autour d'un groupe limité de personnes. Coulon parle de membres parce que l'analyse ethnométhodologique n'impose pas des catégories ou des unités théoriques préétablies, mais cherche à découvrir celles des participants, à adopter la perspective du groupe étudié, à décrire les dynamiques observées.

20

Chapitre 1- Eléments théoriques et méthodologie

interprétés - sans qu'il soit nécessaire de s'y référer de manière explicite. L'ethnométhodologie cherche donc à « comprendre comment les acteurs sociaux réalisent une appréhension commune, partagée et intersubjective, du monde social dans lequel ils vivent» (Trognon 1994 : 10), et à décrire les structures et mécanismeslO de cette construction de la réalité:
Tous les comportements observables dans les échanges quotidiens sont « routinisés » : ils reposent sur des normes implicites, admises comme allant de soi, et il revient à l'ethnométhodologue d'exhumer toutes ces fausses évidences sur lesquelles est construit notre environnement familier (Kerbrat-Orecchioni 21995 : 62).

A partir de la fin des années 60, un groupe d'ethnométhodologues commence à s'intéresser à des phénomènes communicatifs, à la conversation comme étant l'une des formes fondamentales de l'organisation sociale:
L'étude des conversations est vite devenue l'objet favori des ethnométhodologues qui y ont vu une interaction sociale essentielle, où les sujets participent à la définition de la situation dans laquelle ils se trouvent. Sont particulièrement étudiées les procédures que mettent en œuvre les interactants pour organiser ensemble l'activité de communication [...] (Maingueneau 1996 : 39).

Se développe, en particulier sur l'impulsion de Harvey Sacks (cf ses Lectures de 1964 à 1972), et « nourished by Goffman's [...] conception of the 'interaction order' as an autonomous domain of investigation» (Heritage 1995 : 393), une branche de l'ethnométhodologie dont les recherches portent sur les conversations quotidiennes en situation « naturelle» : il s'agit de l'analyse conversationnelle.

JO «

[...] la production locale et endogène de tels phénomènes d'or-

dre, via des opérations, des micropratiques ou des routines, le but de la recherche étant de saisir un principe organisateur interne et d'en rendre compte en termes de procédures et de méthodes.» (Kaufmann/Quéré 2001 : 374)

Chapitre I - Eléments théoriques et méthodologie

21

Avant de présenter ce courant, j'aimerais introduire des notions de Goffman qui, lui-même, n'a pas fondé d'« école» (Kerbrat-Orecchioni 21995 : 66), mais dont les travaux interactionnistes ont une grande influence sur l'analyse des interactions verbales.
2.3 Les concepts de Goffman

Les concepts de Goffman qui jouent un rôle pour l'analyse des interactions verbales sont principalement le «face work », le « footing» 11,les rituelsl2, et la notion de cadre participatif13 Le concept des faces est central pour la description de l'interaction communicative, parce que le traitement de l'autre, la gestion des relations avec autrui, la présentation de soi-même doivent se passer de façon à ce que les normes de la communauté en la matière soient respectées - le «face-work» met ces normes en évidence, et tout FTA (<< face-threatening act », acte menaçant pour la face) et la réaction qu'il provoque les rend explicites.
Ordinarily, maintenance of face is a condition of interaction, not its objective [...]. To study face-saving is to study the traffic rules of social interaction; one learns about the code the person adheres to in his movement across the paths and designs of others, but not where he is going, or why he wants to get there (Goffman 1967 : 12).

Les théories de Goffman à propos du «face work », développées par Brown et Levinson (1978, 1987) pour l'analyse des
Il

Le « footing» désigne la position qu'un locuteur montre vis-à-vis de son énoncé (cf. Goffman 1981). 12« Goffman développe l'idée d'une attention rituelle que se portent mutuellement les individus en interaction, qui consiste pour chacun à s'attacher à ce que personne ne perde la face. » (Traverso 1999 : 10) 13« Les participants d'une interaction peuvent ne pas être seulement deux et leur rôle au cours de l'échange peut varier. Goffman distingue donc les participants ratifiés, ceux qui sont directement impliqués dans l'interaction, et les témoins (bystanders) qui entendent mais sont en dehors du jeu interlocutif.» (Maingueneau 1996: 13)

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Chapitre I - Eléments théoriques et méthodologie

stratégies de politesse seront utilisées comme base pour l'étude de la gestion des faces à l'intérieur de la Lutine. Pour Goffman (1967 : 9-15), le « face work» contient tout ce que fait une personne pour éviter qu'elle-même ou son interlocuteur ne perde la face. Brown/Levinson (1987 : 66) postulent « that all competent adult members of a society have (and know each other to have) 'face', the public self-image that every member wants to claim for himself, consisting in two related aspects », et ils distinguent ensuite deux faces indissociables (face positive/négative )14 : (a) negative face: the basic claim to territories, personal preserves, rights to non-distraction- Le. to freedomof action and freedom from imposition;
(b) positive face: the positive consistent self-image or « personality» (crucially including the desire that this self-image be appreciated and approved of) claimed by interactants (ibid.).

Soulignons encore une fois que, si l'on retrouve sans doute dans chaque communauté humaine une forme de reconnaissance mutuelle qui correspond au concept de face, son contenu varie par contre d'une société à l'autre.
2.4 L'analyse conversationnelle

« Discipline carrefour », comme l'appelle Maingueneau (1996 : 25), l'analyse conversationnellels est influencée par l'anthropologie cognitive, l'anthropologie culturelle, la phénoménologie de Husserl, la sociologie phénoménologique de Schütz et enfin par l'ethnométhodologie et les travaux interactionnistes de Goffman. Ce sont surtout les études de Sacks, Schegloff, Jefferson et Schenkein qui ont permis de développer ce courant.

Cf. aussi Kerbrat-Orecchiani (par exemple 1992, 1996). 15 Pour une introduction en allemand cf. Bergmann 1994b, Brinker/Sager 1996, Kallmeyer/Schütze 1976, Kallmeyer 1988, Gülich 1991 ; en trançais Kerbrat-Orecchioni 21995, 1996, Traverso 1999, Vian 1992, etc.

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L'analyse conversationnelle n'a développé ni méthodologie ni théorie formulées, ce qui s'explique par le choix de ne pas appliquer une méthode hypothético-déductive, mais de développer les catégories d'analyse et les déductions théoriques à partir des données. Elle est strictement empirique et suit des principes méthodiques que Günthner (2000 : 24-26) liste comme suit:

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des textes « authentiques» comme objet d'analyse la fixation de l'interaction par l'enregistrement audio ou vidéo et la transcription de celui-ci la recherche des stratégies formelles de l'organisation de l'interaction l'analyse du problème interactif qui est à la base des structures d'ordre la validation de l'analyse

2.5 Le portrait sociostylistique

Des études de groupes et de leur comportement quotidien font depuis un certain temps l'objet d'études en sociolinguistique et en ethnographie de la communication. Rappelons des travaux classiques de 1'« urban anthropology» comme ceux de l'Ecole de Chicago: ne citons que les travaux de Thrasher (1927) sur les bandes de jeunes, de Wirth (1928) sur un ghetto juif, de Whyte (1943) sur un «slum» italien et enfin de Park/Burgess/McKenzie (1925) qui travaillent, entre autres, sur le problème de l'assimilation et les préjugés raciaux. Pratiquement toutes les œuvres de l'Ecole de Chicago sont consacrées à la question de l'immigration et à ses conséquences. Elles sont caractérisées par leur fondement sur de solides sources documentaires - «au fil des années, une véritable banque de données sur la ville de Chicago est ainsi élaborée, augmentée et mise à jour» (Coulon 1992 : 112) - et leur prise en compte de la place théorique de l'acteur social en tant qu'interprète du monde, du point de vue et des pratiques élaborées par les individus. On remarque ici une prédominance de l'intérêt pour des groupes marginaux, des minorités.

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Chapitre I - Eléments théoriques et méthodologie

C'est l'ethnographie de la communication dont j'ai déjà parlé qui se penche sur la communication comme caractéristique centrale des communautés. Sa puissance réside dans l'explication des rapports entre les procédés de communication, les structures sociales et les membres d'une communauté, et cela à l'aide de l'étude de situations communicatives concrètes.
A sociolinguistic approach to communication must show how these features of discourse contribute to participants' interpretations of each other's motives and intents and show how thesefeatures are employed in maintaining conversational involvement (Gumperz/Cook-Gumperz 1982: 16).16

Pour le portrait sociostylistique, ce sont justement «these features» qui nous intéressent - les caractéristiques du comportement communicatif des membres du groupe qui sont liées à leur identité sociale et qui correspondent à la forme considérée « normale» de leur parler (cf. Kallmeyer 1995a : 3). Pour mon étude sur la Lutine, l'intérêt est donc de donner une description du comportement communicatif du groupe, qui est lié à son identité militante. Je vais essayer de montrer l'influence qu'ont ses valeurs politiques sur la manière d'interagir au niveau verbal. Pour la description sociostylistique de la Lutine, je me réfère à un concept de base, le style communicatif social!? pour lequel les règles communicatives (<< Regeln des Sprechens/der Kommunikation ») jouent un rôle primordial (cf. Kallmeyer/Keim/Nikitopoulos 1994 : 121). 2.5.1 Le style communicatif social L'idée du style, comme le souligne Hahn (1986: 603), est applicable à tous les domaines de la vie et des activités humaines, qu'elles soient profanes ou sacrées; au travail et aux loisirs, au comportement extérieur et à des mouvances intérieures,
C'est moi qui souligne. I? OU bien le style communicatif/le style social - j'utilise ces expressions comme synonymes. Selting (1997 : 9) parle dans ce contexte d'une « stylistique interactionnelle » (<< interaktionale Stilistik »).
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Chapitre 1- Eléments théoriques et méthodologie

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au physique et au psychique. La condition pour pouvoir désigner un comportement ou une apparence comme style est, selon lui, l'occurrence de traits caractéristiques dans les activités ou dans leurs résultats - traits qui ne sont pas seulement attribués aux buts de ces activités ou aux règles de comportement explicites. Les éléments stylistiques sont au contraire de nature plutôt expressive qu'instrumentale18 ; ils servent à exprimer et à maintenir une «identifiabilité expressive» (<< maintenance of expressive identifiability» de Goffman 1974 : 288). Le centre d'intérêt en décrivant le style social d'un groupe est le comportement communicatif authentique des membres du groupe, c'est-à-dire des caractères communicatifs de ce qu'ils considèrent eux-mêmes comme leur comportement normal, comme la manière de communiquer qui leur est propre, qui correspond à leur monde social (cf. Kallmeyer 1995a: 12). On parle du style communicatif social parce que les formes stylistiques sont développées et utilisées pour marquer le positionnement social des locuteurs: le style crée des symboles identitaires, il représente le capital (dans le sens de Bourdieu 1984) du groupe/du milieu. Le style représente donc plus qu'une structure ou une forme: il a une fonction, un sens. Le style est une catégorie holistique, il inclut l'ensemble de plusieurs phénomènes et caractères19 à tous les niveaux linguistiques, de la phonologie jusqu'à la pragmatique, et poursuit l'intégration des conversations du groupe dans des contextes de
18 Ou « technique ». Goffman (1974: 289) donne l'exemple des joueurs d'échecs qui illustre cette idée: chaque joueur a une manière différente de jouer, les Américains procèdent différemment des Russes, etc. Ce ne sont pas les règles du jeu qui créent cette différence, elles restent pareilles pour tous, mais l'application, la disposition de chacun à les utiliser - bref, le style individuel ou, dans le cas des équipes russes ou américaines, le style collectif. 19 Et, comme le souligne Fix (1996: 314-315), un ensemble a d'autres caractéristiques que la somme des caractéristiques de ses composantes; c'est-à-dire en l'occurrence que le style ne peut être compris que comme ensemble, comme unité, comme « Gestalt ».

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Chapitre I - Eléments théoriques et méthodologie

comportements et d'expériences plus généraux. Ainsi, les traits du comportement communicatif qui sont pertinents pour l' identité sociale représentent dans leur ensemble le style commun icatif social (cf. Kallmeyer 1995a: 3). Il faut de plus souligner le caractère de « ressource» de ce concept holistique : les interactants choisissent - pas forcément de manière consciente, comme nous allons le voir - un certain style dans leur répertoire et rendent ainsi interprétable l'activité communicative courante; ils produisent du sens social à travers le style. Mais, et cela me semble important, si les locuteurs veulent manifester sans laisser de doute une appartenance culturelle ou sociale, leur choix est réduit au minimum afin d'assurer l'interprétabilité de leur manière de communiquer (cf. Kallmeyer 2000 : 267). Le style est le résultat d'une attitude vis-à-vis de différentes possibilités de réaliser un certain acte communicationnel ; des propriétés très différentes co-occurrent, pour rendre interprétable chaque fois un sens spécifique ou une signification et/ou un effet interactif spécifique (cf. Sandig/Selting 1997a: 3). Tandis que, pour la stylistique linguistique traditionnelle20, un choix entre différentes réalisations d'un seul sens se fait en utilisant un répertoire de variations, pour l'ethnographie de la communication, ce choix comprend des formes de communication spécifiques qui reflètent les normes et les conventions d'une certaine culture (ou d'un certain groupe), c'est-à-dire que les membres de cette culture (ou de ce groupe) associent au choix du style un certain sens et une certaine fonction. Le style est donc motivé, a un caractère stratégique, crée des identités: «styles should be seen as systematically motivated, as essentially rational adaptation to certain contextual circumstances.» (Levinson 1988: 183). Dans un portrait sociostylistique de groupe, il s'agit alors de décrire le style dans sa fonction de signaler l'appartenance à
Une stylistique qui, soulignons-le, s'intéresse surtout à des textes écrits. Pour l'histoire de la stylistique, cf. Sandig (1995) et Sandig/Selting (1997b).
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Chapitre I - Eléments théoriques et méthodologie

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un groupe, dans le groupe même (signalisation interne des membres d'un groupe) et dans sa fonction de définir et de stabiliser l'identité du groupe. Le style mène au-delà de ce qui est dit, il s'agit d'une auto-représentation implicite du locuteur, de ses suppositions à propos des auditeurs, de sa conception de la situation communicative et de sa position vis-à-vis du problème à résoudre avec l'énoncé/le texte concerné (cf. Franck 1984: 123). Pour qu'un comportement communicatif soit identifiable comme style, il doit y avoir des phénomènes récurrents dans la manière de s'exprimer, des comportements énonciatifs qui se ressemblent dans leur forme - Kallmeyer (l995a : 8) parle d'un « habitus intériorisé ». Le style social se compose donc, d'un côté, de dispositions intériorisées, de suppositions considérées comme « naturelles », bref de ['habitus dans le sens bourdieusien du terme.21 D'un autre côté, ce style social n'est pas aussi stable que l'habitus, mais continuellement en train d'évoluer, de changer, en interaction avec la société environnante, et le comportement langagier des autres (cf. Kallmeyer 1995a : 8). Dans l'idée que le style social est le résultat de l'interaction, de la gestion de la vie sociale, des problèmes de communication de tous les jours, nous retrouvons ici le concept ethnométhodologique.

Cf. Bourdieu (1982 : 14) : « Tout acte de parole et, plus généralement, toute action, est une conjoncture, une rencontre de séries causales indépendantes: d'un côté les dispositions, socialement façonnées, de l'habitus linguistique,qui impliquentune certaine propension à parler et à dire des choses déterminées (intérêt expressif) et une certaine capacité de parler définie inséparablement comme capacité linguistique d'engendrement infini de discours grammaticalement conformes et comme capacité sociale permettant d'utiliser adéquatement cette compétence dans une situation déterminée; de l'autre, les structures du marché linguistique, qui s'imposent comme un système de sanctions et de censures spécifiques. »

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Chapitre I - Eléments théoriques et méthodologie

Un style est donc une entité dynamique et flexible que l'on doit traiter comme catégorie de participants (Sandig/Selting 1997a: 1), car ce sont les interactants (locuteurs et auditeurs) qui le re-produisent, qui l'actualisent de manière interactive. Pourtant, il faut souligner ici que les interactants peuvent avoir un savoir intuitif de l'effet de certains moyens langagiers qu'ils utilisent (tacit knowledge), mais cela ne veut pas dire qu'ils utilisent un certain style comme tel de manière consciente (cf. Selting 1997 : 30). Le style comme produit du travail culturel d'un groupe est le résultat de définitions et de redéfinitions dans l'interaction du groupe. La constitution d'identités et de relations sociales est une occupation constante dans le groupe qui peut être implicite ou explicite, comme dans les métadiscours sur les normes et idées du groupe - nous verrons des exemples des deux cas.22 La stylistique interactionnelle ne considère plus le style comme variable dépendante du contexte23 - contrairement par exemple à Bernstein (entre autres 1971) ou Labov (entre autres 1972), qui considèrent style et contexte comme des entités relativement statiques, corrélatives. Nous regardons style et contexte, au contraire, comme interdépendants; leur relation est réciproque et interactive, le style modèle le contexte et vice versa. Dans un certain contexte, un certain style est attendu dans le cadre d'un savoir culturel partagé, mais c'est le style réellement choisi qui crée, définit et/ou change, de son côté, le contexte. La
22 Une manière implicite est, par exemple, le traitement humoristique des idées et des valeurs du groupe dans les actions imaginaires (cf. chap. VI) ; une discussion explicite se trouve dans R4 dont j'analyse des extraits dans IVA.8. 23 Ni dépendante de la situation, du degré d'attention des interactants, du type de l'interaction ou du texte, de la tâche communicative (cf. Selting 2001 : 5). Les interactants ont, certes, des attentes quant au style qui devrait être employé dans un certain contexte communicatif, mais le style réellement employé peut diverger de ces attentes, car il est, comme j'ai déjà dit, a) le résultat d'un choix et b) construit de manière interactive.

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relation interdépendante et réflexive entre le contexte et le style distingue, selon Selting/Hinnenkamp (1989 : 5), ce dernier du concept de « variété» (régionale, sociale, situationnelle). La variété existerait donc « comme telle », tandis que le style existe en relation avec un locuteur, avec une interprétation qui lui attribue une certaine fonction. Auer (1989 : 30) voit la différence entre « style» et « variété» d'un côté dans le fait que des variétés sont toujours des (sous)systèmes bien distinguables les uns des autres24, et de l'autre côté que les variétés ne sont définies «que» grammaticalement - tandis que les styles comprennent aussi des caractères d'autres systèmes communicatifs (turn-taking, gestes...). Pour Selting (2001 : 5), le style représente un symbole ou un signe communicatif, la variété fonctionnerait quant à elle comme symptôme (de l'origine sociale ou régionale du locuteur). Elle précise que le style est une variation langagière qui se distingue d'autres formes conçues comme variations langagières?5 Car n'oublions pas que l'utilisation de différentes variétés peut avoir un caractère stylistique (cf. Schwitalla 1995, Keim 1995). C'est pour cela que la distinction entre variété et style et les différentes expressions de ces deux concepts-là dans la variation me semblent problématiques. La conception de variétés selon un dia système est une catégorisation très rigide, qui ne me semble pas bien comparable avec l'idée d'un style communicatif qui se construit de manière interactive. Les deux concepts viennent de deux domaines différents: la sociolinguistique classique et l'étude des interactions verbales. Le style n'existe qu'en relation avec les interlocuteurs et leur interprétation de ce dernier - interprétation qui doit être constante parmi les membres d'une communauté/d'une culture

24 C'est-à-dire que la frontière entre une variété A et une variété B est une frontière nette. Celle-là peut être pourtant très subtile.
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Qui sont descriptibles sans référence aux systèmes de décodage

des interactants.