La Turquie et nous

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A l'heure où les négociations d'adhésion se poursuivent entre la Turquie et l'Union Européenne, cet ouvrage fait le point sur les représentations qui traversent l'imaginaire collectif des français. L'auteur étudie : la "figure turque" dans de grandes oeuvres littéraires françaises, des discours contemporains des négociations d'entrée de la Turquie publiés sur des forums et analyse un corpus de presse de trois grands quotidiens nationaux (Le Monde, Libération, et Le Figaro). Une réflexion quant au traitement médiatique de la question turque et aux enjeux identitaires qu'elle fait naître.
Publié le : samedi 1 mai 2010
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EAN13 : 9782296699946
Nombre de pages : 383
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La Turquie et nous

Eléonore YASRI-LABRIQUE

La Turquie et nous
Enquête sur l’imaginaire turc de la France

Préface de Maurice Tournier

REMERCIEMENTS

Mes remerciements vont tout d’abord à Monsieur le Professeur Henri BOYER, qui a non seulement accepté avec enthousiasme de diriger mon travail de recherche mais qui m’a aussi constamment assurée de son soutien tout au long de mes trois années de thèse. Je lui suis reconnaissante pour sa grande disponibilité, son écoute attentive et ses précieux conseils. Je tiens également à remercier mon mari qui m’a aidée à accomplir mes études doctorales dans les meilleures conditions, m’emmenant jusqu’à Istanbul lors d’un voyage inoubliable. Les échanges que nous avons eus à propos de ce travail ont été primordiaux ; ses encouragements sans cesse renouvelés, sa capacité de compréhension et son amour m’ont permis d’atteindre avec sérénité les objectifs que je m’étais fixés. Merci aussi à mes fils, mes « petites étoiles » qui ont éclairé avec humour, patience et tendresse, ces pages écrites à l’ordinateur, ces pages que je leur dédie avec ma plus profonde affection et une espérance sans faille. Je n’oublie pas mes parents qui, du Rwanda au Languedoc-Roussillon, en passant par la Belgique et le Maroc, m’ont initiée dès l’enfance aux joies de l’interculturel et ont fait de cette expérience une réalité belle et féconde avant qu’elle ne devienne pour moi un objet d’étude. Je remercie aussi tous ceux qui, parmi mes amis ou les membres de ma famille, m’ont soutenue et encouragée jour après jour, parfois même avant que je ne prenne la décision de concrétiser ce projet et surtout jusqu’au bout de mes efforts.

PREFACE

L’ouvrage d’Eléonore Yasri-Labrique pose, dès le départ, un problème brûlant et crucial pour l’avenir de la Turquie et de l’Europe : dira-t-on, en France, « oui » ou « non » à l’intégration de ce pays dans l’Union européenne ? Une telle question trouve ses raisons les plus viscérales et, parfois, les moins rationnelles, dans les représentations sociales, voire le stéréotypage, des imaginaires français. À la motivation de la chercheuse s’ajoute celle de ses lecteurs. Le piège du parti pris était tendu. Non seulement l’auteure a su admirablement le contourner, mais son travail de recherche est une illustration de ce qu’une étude sociolinguistique, fort bien écrite, conduite avec logique, rigueur et doigté, peut apporter comme éclaircissements à des argumentaires nourris de clichés, d’amalgames et d’ambivalences. Cette étude commence par poser des repères théoriques clairement expliqués puis des renseignements historiques, très utiles, concernant la Turquie et le kémalisme. Mais l’essentiel n’est pas là. Une seconde partie, ouvrant des perspectives diachroniques et synchroniques, repose le problème initial à partir d’enquêtes au présent : des sondages font apparaître entre 2002 et 2005 une doxa assez majoritairement défavorable à l’entrée de la Turquie, qui pousse à s’interroger sur les origines des représentations sociales à la base de cette réponse négative. Un panorama des grands écrivains, supposés facteurs d’influence et/ou échos sonores des mentalités, conduit à un balayage littéraire qui n’est pas sans intérêt, des e croisades au début du 20 siècle. Il mérite cependant d’être nuancé. Certes Picrochole, Sganarelle, Scapin, Matamore, méchants ou naïfs supports de clichés populaires, révèlent la présence d’une image de l’« étranger absolu » non seulement derrière le personnage du turc mais, bien au-delà, derrière tout « barbare » mythique oriental qui sert de repoussoir ou de révélateur (de l’Occident, bien sûr). Sont-ils pour cela les porteurs d’un message négatif, voire raciste, de leur créateur ? Parfois le message contredit le cliché : c’est le cas de Voltaire (attaque masquée contre l’Eglise catholique et son intégrisme dans Mahomet, plaidoyer en faveur de la tolérance sociale dans Zaïre) ; parfois le message est double (admiration pour la Turquie mais engagement « libéral » en faveur de la révolte des Grecs contre l’occupant ottoman : cas de Lamartine) ; mode du « philhellénisme » transformée en campagne de propagande politique, qui aboutira à Navarin : cas de Vigny et Hugo. Une très bonne synthèse sur la « figure turque » clôt avec mesure ce panorama littéraire. Retour à aujourd’hui avec un travail impeccable sur 9 forums de discussion sur internet, en français plus ou moins SMSisé. La volonté d’accéder

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à une documentation authentique, objectivement analysée, devient patente. Il en est de même pour l’exploitation du corpus d’articles de presse réuni par Eléonore Yasri-Labrique. Ce corpus majeur fournit les objets de l’analyse centrale de cette recherche : trois quotidiens nationaux français sont minutieusement interrogés quant à la perception que manifestent leurs rédacteurs au sujet de la Turquie. Chaque usage de loupe s’initialise dans une quête contextuelle, qu’il s’agisse de titres ou de textes, autour de mots-pivots judicieusement choisis (Turquie et turc, d’abord, puis Ankara et Istanbul, où l’incidence du référentiel et du métonymique sera très finement décryptée). Les notions de représentations sociales et de stéréotypage sont activées ici dans le détail et avec circonspection. Vu le caractère « haut de gamme » des journaux, la question posée aux textes sélectionnés est double : comment reproduisentils les représentations populaires dans leurs argumentaires (aspect sociolangagier), comment mettent-ils en cause les images trop stéréotypées afin de présenter, à travers la diversité des points de vue, un débat public à voix discordantes et argumentations affrontées (aspect critique) ? Le choix des titres et du titrage comme matériau premier se justifie pleinement, tout titre et tout gros-titre signifiant « lisez-moi », fonction d’appel doublée de dramatisation. La réponse des journaux n’est pas identique et l’analyse des contextes le montre à la perfection : Le Monde combat la tentation du stéréotype en s’efforçant à une « grande neutralité » en tant que journal tout en donnant parole libre aux « tensions » qui se font jour ; Libération, « par vagues successives différenciées », ouvre aussi ses colonnes aux avis contraires, avec toutefois un penchant éditorial pour le « oui ». C’est l’inverse, semble-t-il, au Figaro, un peu plus sensible aux stéréotypes historiques, d’où naissent les sentiments de « péril » et de « crainte » dont il se fait, sans trop l’afficher, l’écho. Une évidence s’impose au lecteur de l’ouvrage : il existe non pas deux doxas françaises contraires mais – comme annoncé plus haut – une doxa, celle du « non » et du « contre », à laquelle s’opposent des « représentations para-doxales (c’est-àdire positives) de la Turquie ». Ce déséquilibre, devenu évident, s’accentue encore lorsqu’on en vient aux articles. Dans leurs efforts pour éviter un parti pris trop visible et le « piège du stéréotypage », les trois journaux donnent la parole à des Turcs, évitent la caricature (même si le site Le Monde.fr parait moins surveillé que le quotidien imprimé) tout en se voulant fidèles aux thématisations de l’histoire récente. Nous voici dans l’« air du temps ». Sans s’encombrer de distinctions théoriques, Eléonore Yasri-Labrique donne, dans les études qui pénètrent « au cœur des articles » (sélectionnés comme pertinents parmi les centaines de références de la base Europresse-Factiva), ce qui, à mon avis, est le meilleur de son travail, grâce à un habile mélange de rigueur sur les formes et d’intuition sur les sens. En effet, l’un après l’autre, les commentaires journalistiques sur les sondages et les enquêtes d’opinion sont analysés dans une habile mise en dialectique des points de vue, textes et encadrés à l’appui. D’importantes réflexions viennent à l’esprit tout au long de la lecture : sur le marquage des mots dans l’inconscient collectif, l’absence de référence à un

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imaginaire des Français, l’importance discursive de faiseurs d’opinion (Giscard, Chirac, Rocard, De Villiers, Cohn-Bendit...), la malléabilité et la plasticité de l’« opinion publique », les amalgames tordus (dont Turc = arabe = islamiste = terroriste), la revisitation de l’histoire, la désinformation ou, simplement, l’ignorance, le « consensus multiforme » et l’ambivaluation des mots, le « cas français » (d’où vient ce « repli frileux », ce surenchérissement dans l’opposition à la Turquie ? Ne serait-ce pas d’une peur de l’Autre secrètement activée par le traumatisme de la guerre d’Algérie ? Taboue dans les données comme dans les commentaires). Heureusement, après le miracle du Rhin et celui de l’OderNeiss, on peut envisager un « miracle du Bosphore » (Cohn-Bendit). Une mémoire commune douloureuse peut rapprocher plus sûrement qu’elle n’éloigne. La Grèce a fait un grand pas vers la Turquie. Un autre est en train de s’esquisser entre Turquie et Arménie. Eléonore Yasri-Labrique se donne légitimement le droit de mettre sa confiance dans l’intérité, entre « antagonismes adaptatifs », l’interculturalité et le plurilinguisme. Conclusion en ouverture à la suite d’un savant travail d’une grande probité intellectuelle.

Maurice Tournier

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AVANT-PROPOS

AVANT-PROPOS

La Turquie n’est plus seulement un grand pays. L’a-t-elle d’ailleurs jamais été ? Qu’on se réfère à la puissance ottomane ou à la République actuelle, la Turquie est également un objet de passions. Tantôt redoutée, tantôt enviée, parfois détestée mais tout aussi admirée, elle symbolise la porte de cet Orient qui fascina pendant longtemps et qui continue d’intriguer ou de dérouter ceux qui lui sont extérieurs. Espace intercontinental, Etat laïc dont la population est en grande majorité de confession musulmane, destination touristique et enjeu stratégique, mélange d’inconnu et de familier, la Turquie contemporaine ne laisse pas indifférent. Au contraire, elle suscite encore et toujours, en France notamment, des sentiments contradictoires qui oscillent entre respect et méfiance, convoitise et incompréhension, attirance et dédain, dans une relation qui, s’élargissant à l’Europe, s’avère particulièrement intense et complexe. 1. La Turquie et nous

En effet, ce pays qui fut durant des siècles à la tête d’un immense empire et dont la modernisation passa dès 1923 par une forme d’occidentalisation, demande avec insistance depuis plus de quarante ans à s’amarrer à la construction européenne. C’est en 1963 que la Turquie signe un accord d’association avec le Marché Commun fondé six ans plus tôt. En 1987, elle dépose officiellement sa candidature pour devenir membre de la Communauté Economique Européenne (CEE). Le 1er janvier 1996, une union douanière unique en son genre devient effective entre la Turquie et les quinze pays de l’Union Européenne (UE). Mais ce n’est qu’en 1999, au sommet d’Helsinki, que, comme le note Semih Vaner, les instances européennes reconnaissent à cet infatigable postulant sa « vocation à rejoindre l’Union sur la base des mêmes critères que ceux qui s’appliquent aux autres pays candidats » (Vaner 2005 : 688-689). En fait, celle qui aurait pu devenir le 7e membre du Marché Commun ou, 25 ans plus tard, le 13e de la CEE ne fait toujours pas partie de l’UE, désormais forte de 27 Etats depuis l’intégration de la Roumanie et de la Bulgarie en 2007. Certes, des négociations d’adhésion ont finalement été ouvertes le 3 octobre 2005, date à laquelle ce travail de recherche a parallèlement commencé, mais l’entrée de la Turquie dans l’UE reste une simple éventualité à l’horizon 2015 et non pas une certitude. Comment expliquer ces incessantes hésitations, ces multiples tentatives de rapprochement et ces ajournements répétitifs, dont les quelques jalons cités ci-dessus ne sont que des exemples ponctuels? Pourquoi ce continuel va-etvient qui englobe l’Europe et la Turquie dans un même mouvement depuis des décennies n’a-t-il encore abouti à aucun engagement définitif ? Pour quels

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motifs la première nation à avoir conclu un accord d’association avec les six membres fondateurs de la construction européenne est-elle encore sur une hypothétique liste d’attente près d’un demi-siècle plus tard ? Ces questions ont déjà obtenu de multiples réponses qui varient selon l’angle sous lequel on les aborde : économique, politique, sociologique, géographique, historique… Tous ces points de vue se complètent et permettent de comprendre au moins partiellement les difficultés de cette intégration constamment reportée. Bien que je m’y sois intéressée à titre personnel, mon propos n’est pas de faire une synthèse de ces différentes approches ni de fournir une nouvelle justification factuelle à ces soubresauts de l’histoire. Mais, comme le souligne Michel Rocard le 16 novembre 2004 dans une interview au Figaro, « l’histoire est autant le produit des représentations que des événements ». Il s’agit donc ici, à la lumière de cette remarque, de s’interroger sur l’image de la Turquie en France, pays qui s’inscrit sans conteste au cœur de l’Europe occidentale de par sa situation territoriale, son cheminement culturel et sa participation décisive à la mise en place d’une communauté supranationale sur le Vieux Continent. Le lien entre ces deux terres éloignées est ancien et plus fécond que ne pourrait le laisser supposer la méconnaissance apparente d’un passé riche d’échanges et d’apports réciproques. L’épisode le plus connu est sans doute l’entente entre François Ier et Soliman le Magnifique. On sait généralement que Mustafa Kemal s’inspira des philosophes français du XVIIIe siècle pour mettre en place sa « révolution culturelle » à la création de la République de Turquie. Mais au-delà de ces repères célèbres que nombre de Français ignorent sans doute, quels sont les idées, les mots, les éléments sensoriels, les clichés qui viennent à l’esprit de nos compatriotes lorsqu’on évoque les Turcs et la Turquie ? Quelles sont les représentations interculturelles qui imprègnent notre imaginaire collectif à propos de cet autre, originaire des confins de l’Europe ? Quels sont les stéréotypes qui circulent à son sujet ? Sont-ils relayés dans l’opinion publique par les médias ou la sphère politique ? Sont-ils amplifiés, démontés, dénoncés, instrumentalisés ? Comment appréhender le slogan « Non à la Turquie » ? Cet imaginaire national a-t-il un impact sur les atermoiements de la construction européenne ? C’est davantage en ces termes que se posent les questions auxquelles je souhaite apporter des réponses par l’intermédiaire de cette recherche. 2. Mystérieux univers

A l’origine de ce travail et des interrogations qu’il comporte, il y a l’aveu de ma propre ignorance. Avant que ne débutent mes recherches, je ne savais quasiment rien de cet univers qu’est la Turquie à elle toute seule. J’avais intégré l’idée qu’il s’agissait d’un pays "à cheval entre l’Europe et l’Asie", qui avait pour capitale une ville du nom d’Ankara, bien moins connue que sa métropole principale, Istanbul, jadis Constantinople ou encore Byzance. J’avais également entendu parler d’un certain Atatürk et j’avais retenu de ses réformes le passage de l’alphabet arabe à l’alphabet latin pour écrire la langue turque. Cette situation linguistique m’avait toujours paru extraordinaire mais n’avait pas, pendant longtemps, suscité en moi d’élans de curiosité particuliers. Je

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concevais par ailleurs fort bien que la population turque puisse être musulmane sans faire l’erreur de la rattacher au monde arabe. Je ne connaissais aucun écrivain, aucun artiste, aucun sportif, aucun responsable politique… de nationalité turque. Si j’avais rencontré quelqu’un originaire de Turquie, cela ne m’avait pas marquée. Adolescente, j’avais bien lu un livre intitulé Tête de Turc : il m’avait beaucoup touchée et j’avais associé la notion de « turc » à celle d’ « immigré ». J’en avais gardé de vagues souvenirs révoltés concernant la difficulté à être pauvre, exilé et méprisé, une grande admiration pour l’auteur allemand Günter Wallraff et une secrète envie de devenir journaliste. Je suis devenue enseignante, professeur d’anglais et de français, suite à un parcours universitaire sinueux et des rencontres multiculturelles qui ne m’ont jamais rapprochée de la Turquie. Jusqu’au jour où l’Union Européenne, cet idéal qui permet à mes parents et mes enfants de se retrouver dans un rêve commun de paix et de prospérité, est passée de 15 à 25 Etats-membres… Cet élargissement historique a fait naître en moi un sentiment d’espoir mais aussi d’insécurité : l’Europe familière, qui se limitait à la sphère occidentale, constituée de contrées que j’avais traversées dans mes voyages ou visitées par mes lectures, dont j’avais pratiqué les langues les plus parlées lors d’apprentissages approfondis ou simplement pendant mes cours de chant, se transformait soudain en un territoire immense, sombrait dans l’inconnu, perdait son caractère enveloppant et rassurant. Les gens autour de moi s’en réjouissaient ou s’en inquiétaient ; souvent d’ailleurs, je ressentais chez eux une conjonction de ces deux attitudes, avec toutefois un regain d’appréhension lorsqu’ils envisageaient l’entrée un peu plus tardive de la Roumanie et de la Bulgarie. Mais ce qui m’a sans doute le plus frappée, c’était le raidissement perceptible qui accompagnait systématiquement l’évocation de l’éventuelle intégration de la Turquie. Je percevais une hostilité catégorique, presque unanime. J’en ai retenu l’expression d’une pensée récurrente qui pouvait se gloser ainsi : « il est évident que la Turquie n’a pas sa place dans l’Union ». Je n’aime pas les évidences, surtout celles que je ne comprends pas. Je me disais que tous ceux qui manifestaient ainsi leur opposition devaient avoir beaucoup plus de connaissances que moi sur la réalité turque, mais je n’en étais pas tout à fait convaincue. Ainsi, quand j’ai abordé avec le professeur Henri Boyer la possibilité de faire une thèse sous sa direction et qu’il m’a ouvert l’esprit sur ce qu’on appelle l’imaginaire communautaire, ai-je décidé d’investir le champ des représentations ethnosocioculturelles et de focaliser mon attention sur cet obscur objet du rejet : la Turquie. 3. Une ouverture sur l’Autre

Ce doctorat a été pour moi une réalisation académique ainsi qu’une aventure humaine. Les découvertes qu’il m’a permis de faire dans de nombreux domaines sont autant de révélations, voire d’épiphanies selon le sens que James Joyce accordait à ce terme. Néanmoins, cette recherche transdisciplinaire, qui s’inscrit dans le cadre très large des Sciences humaines et sociales, se devait d’être avant tout un travail rigoureux et documenté, avec pour objectif majeur de contribuer à l’étude des représentations interculturelles.

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Ce champ d’investigation me paraît en effet l’un des plus importants à l’orée de ce XXIe siècle placé sous le signe de la mondialisation, qui n’épargne aucun secteur et semble transformer, selon l’expression courante, notre planète en un village. C’est ce que fait remarquer par exemple un philosophe comme RenéJean Dupuy :
« Les hommes de ce temps éprouvent le sentiment d’une double appartenance : membres d’une nation, ils se saisissent aujourd’hui membres de l’humanité. Leur répartition en Etats ne parvient plus à les y enfermer. Ils participent aussi à des systèmes socioculturels, à des idéologies, à des réseaux d’intérêts qui, comme dans les entreprises multinationales, débordent les frontières. Même le totalitarisme le plus rigide s’est révélé impuissant à empêcher leur diffusion transnationale. Pour autant, cette promotion suscite chez l’individu une réaction ambiguë : à la griserie d’accéder à la dimension planétaire se mêle la crainte de ne plus retrouver sa source, de se diluer dans l’immense. D’où, spécialement dans les vieux pays d’Europe où le sens national s’est émoussé, le retour à la petite patrie. Universalisme et régionalisme se confortent l’un l’autre. C’est la dialectique du satellite et du clocher. » (Dupuy 1991 : 17)

Notre temps est d’ores et déjà une époque lourde de contradictions, où l’espace semble à la fois se rétrécir et s’élargir sans cesse. Grâce aux nouvelles technologies, les galaxies les plus éloignées se rapprochent de la nôtre, mais d’autres se révèlent à l’infini, ouvrant d’inépuisables perspectives d’exploration. La communication sur Internet peut faire de notre correspondant aux antipodes un interlocuteur plus accessible, plus intime, plus proche de nous que notre voisin immédiat. Les repères traditionnels sont bouleversés : la géographie et la sociologie de l’avenir ressemblent de moins en moins à celles du passé, même récent. C’est dans ce contexte exaltant mais tourmenté que s’inscrit la construction européenne, censée constituer depuis cinquante ans un pôle de stabilité dans un monde en perpétuel remaniement. Aujourd’hui, elle paraît toutefois moins linéaire qu’elle ne l’était au départ : accélération du processus d’élargissement, refus par les Français et les Néerlandais du projet de Traité de Constitution Européenne (TCE), renégociation sous l’impulsion du nouveau président de la République française Nicolas Sarkozy d’un traité controversé… Les solutions politiques à la gestion d’un tel ensemble sont encore à inventer. Il n’en reste pas moins que l’UE se présente pour ses citoyens comme un territoire ouvert à la multitude, offrant à tous des opportunités renouvelées de rencontres internationales. Ainsi que le souligne Geneviève Zarate,
« ce contexte est aussi un défi. Les décideurs ont à penser une réalité inédite et à préparer le quotidien des jeunes générations qui seront confrontées à une relation banalisée à la différence culturelle et à la mobilité géographique. Au Moyen Âge, la relation à l’étranger était l’apanage des élites intellectuelles (pensons au parcours universitaire européen d’un Erasme) ou professionnelles (comme le grand tour des compagnons) et, plus tard, des classes économiquement privilégiées qui ont imposé un modèle itinérant de la villégiature. Il s’agit désormais de banaliser le voyage de formation hors des frontières nationales et le séjour prolongé à l’étranger dans un cadre professionnel. » (Zarate 2001 : 7)

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Le point de vue de cette didacticienne, qui fait entre autres allusion aux programmes Erasmus, Socrates ou Leonardo (programmes de mobilité internationale universitaire mis en place par l’UE et auxquels la Turquie participe depuis 2003), nous indique clairement que les contacts interculturels, bien qu’ils aient existé de tout temps, sont entrés dans une phase décisive. Tout un chacun peut y être soumis. C’est peut-être d’eux que dépendra l’épanouissement personnel mais surtout l’ouverture à l’Autre, chargée aussi bien de promesses socio-économiques que d’espérances humanistes. La multiculturalité fait d’ailleurs de plus en plus souvent partie de l’expérience individuelle. Il n’est donc pas étonnant que Zarate se soit longuement penchée sur les enjeux de l’Europe multiculturelle. Mais cette réalité complexe est susceptible d’innombrables interprétations. Chacune passe par le filtre d’une représentation. En ce qui me concerne, je me placerai essentiellement, sur les traces d’Henri Boyer, dans l’optique des « représentations ethnosocioculturelles, qui renvoient aux identités et appartenances collectives et au sein desquelles le regard sur l'Autre, et donc sur les autres peuples et les autres pays occupe une place de choix » (Boyer 2003 : 93). Comment percevons-nous celui avec qui nous commerçons ou discutons via Internet, chez qui nous voyageons de plus en plus facilement, dont nous apprenons parfois la langue ? Et comment nous perçoit-il ? Ces images favorisent-elles l’intercompréhension ou freinent-elles l’accès à la réalité de l’Autre ? Ce domaine de recherche est en pleine expansion et je désire modestement y apporter ma contribution, d’autant plus que l’interculturel n’est pas seulement pour moi un objet d’étude mais aussi un vécu quotidien, en particulier dans ma pratique professionnelle d’enseignante du Français Langue Etrangère. 4. Des imaginaires en contact

Dans cette perspective, j'ai choisi d’explorer l’imaginaire communautaire français vis-à-vis des Turcs et de la Turquie. La construction européenne, essentiellement basée sur la réconciliation des peuples français et allemand, a impliqué dès ses premiers pas le dépassement des imaginaires nationaux généralement antagonistes. En se poursuivant par l’intégration d’Etats tels que le Royaume-Uni – insulaire, la Grèce – orientale, l’Espagne et le Portugal – méridionaux, elle a réinventé l’unité dans la diversité, la communauté d’intérêts dans la pluralité des cultures. Avec la chute du mur de Berlin, elle a enfin pu étendre sa dynamique politique et économique à l’échelle du continent, par-delà les clivages idéologiques qui ont imprégné les mémoires collectives tout au long des décennies de guerre froide. L’entrée de Chypre, située à l’est d’Ankara et marquée par la permanence d’un conflit non résolu, a introduit dans cet ensemble hétérogène une dimension supplémentaire : plus encore que la gageure de résorber des dissensions en son propre sein, gageure à laquelle elle avait déjà été confrontée avec le cas de l’Irlande par exemple, l’UE a dû affronter la remise en cause de ses frontières dites naturelles. Cette interrogation sur la géographie – où finit l’Europe, où commence l’Asie ? – implique un questionnement de plus en plus insistant sur la notion d’identité européenne. C’est aussi dans ce cadre que cette recherche sur l’image de la Turquie en France prend pleinement son sens.

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De fait, comme je l’ai signalé, ce pays partagé entre l’Europe et l’Asie manifeste depuis plus de quarante ans son intention d’adhérer à cette union supranationale. Sa candidature, officiellement acceptée en décembre 1999, a été confirmée en décembre 2002 et validée par l’ouverture de négociations d’adhésion en octobre 2005. A l’heure actuelle, l’issue de ces pourparlers est incertaine. Nous sommes nombreux à penser que les facteurs conjoncturels, essentiellement politiques et socio-économiques, qui ont un poids considérable, n’expliquent pas tout. Les réticences à amarrer définitivement la Turquie à l’Europe sont d’ordre structurel : elles sont, nous semble-t-il, psychologiques, affectives, culturelles, représentationnelles. Elles prennent d’ailleurs corps aussi bien parmi les Turcs que parmi les ressortissants de l’UE. Nous croyons également que ces représentations interculturelles joueront un rôle primordial pendant toute la période des négociations et que le résultat de celles-ci, quel qu’il soit, aura un impact prépondérant dans l’histoire des civilisations. L’accueil de la Turquie aurait des répercussions notables dans les consciences, en Europe et à l’étranger. Son exclusion irrévocable en aurait d’autres. C’est pourquoi ce travail s’inscrit également dans le cadre d’une prise de conscience des enjeux de ce processus et correspond à une démarche non partisane mais engagée dans le sens du dialogue interculturel, toutes deux illustrées par ce que Nicolas Monceau écrivait dans Le Monde du 5 octobre 2004 :
« L’imaginaire de l’Europe qui se cristallise chez les Turcs semble répondre comme en écho à un autre imaginaire, celui des Européens sur la Turquie, marqué par une ignorance et une méfiance réciproques tout aussi profondes. L’un des principaux défis à relever dans les dix années à venir est bien, dans cette perspective, d’œuvrer au rapprochement de ces deux imaginaires respectifs. »

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Oui, non, peut-être…

En France, la même année, le président Jacques Chirac soutenait la candidature turque tandis que le slogan « Non à la Turquie » utilisé par Philippe de Villiers durant la campagne pour les élections européennes de juin, faisait résonance de manière significative à des propos tenus par de nombreux hommes politiques, répercutés par les instances médiatiques auprès du public. A en croire les sondages, le leader du Mouvement pour la France (MPF) n’était pas isolé dans son refus de la Turquie dans l’UE. Cette opposition, latente depuis le 18 juin 1987, date à laquelle le Parlement européen avait rejeté la candidature initiale de ce pays, s’exprime sans équivoque en novembre 2002 par la voix de Valéry Giscard d’Estaing, ancien président de la République française, ancien député européen, nommé à la tête de la Convention sur l'avenir de l'Europe. Marc Semo rappelle le 9 juin 2004 dans Libération qu’il est « le premier dirigeant européen à mettre les pieds dans le plat dès l’automne 2002, affirmant que « 95% de la population turque n’est pas en Europe » [et que] depuis, le débat divise à peu près partout les grandes familles politiques européennes ». Progressivement, les représentants de tous les partis sur l’échiquier politique français feront part de leur avis sur cette problématique, leur détermination ou leurs hésitations étant relayées auprès des Français par les médias. La question devient alors une préoccupation amplement verbalisée

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au cours des mois qui suivent, en particulier au moment de l’élargissement du 1er mai 2004. Elle se transforme ensuite en enjeu électoral, puis occupe largement l’actualité européenne du dernier trimestre 2004. En effet, le 6 octobre, la Commission européenne émet un avis favorable sur le principe des négociations d’adhésion avec la Turquie, et à la mi-décembre, le Conseil européen réuni à Bruxelles fixe l’ouverture de ces pourparlers au 3 octobre suivant. Chez nous, le début de l’année 2005 s’accompagne d’une réflexion nationale sur le TCE. Un référendum a lieu le 29 mai ; les Français, dans leur majorité, rejettent le projet, bouleversant ainsi les plans pour l’avenir institutionnel de l’UE. Mais nombre d’observateurs se demandent si ce « non » à la Constitution européenne (qui abordait entre autres la question des racines, des valeurs et des frontières de l’Europe) ne se superpose pas en fait au « non » à l’intégration de la Turquie dans l’UE, présent dans le discours politique de l’époque, les organes d’information et l’opinion publique. Depuis, l’effervescence a diminué. Les négociations d’adhésion ont effectivement commencé et sont déjà passées par plusieurs phases sans être surmédiatisées. En 2007, les Turcs et les Français ont connu des échéances démocratiques importantes qui ont modifié les paysages politiques nationaux respectifs, ainsi que la position officielle de la France par rapport à l’entrée de la Turquie dans l’UE : contrairement à Jacques Chirac, le nouveau président Nicolas Sarkozy n’y est pas favorable. Mais les discussions se poursuivent entre l’Etat turc et les responsables européens même si le sujet alimente moins le débat public. 6. Un interdiscours significatif

Ce résumé de la situation, dont la plupart des éléments seront développés par la suite puis repris dans une chronologie synthétique en annexe, nous permet de constater que la période qui s’étend entre le 1er mai 2004 et le 31 mai 2005 a été déterminante dans les relations entre la Turquie et l’UE. En France, elle a mis en lumière les ressorts de ce que d’aucuns ont appelé la « question turque ». Cette tranche de l’histoire récente me paraît cruciale dans la réactivation et l’évolution des représentations ethnosocioculturelles françaises vis-à-vis des Turcs et de la Turquie. Bien qu’elle ne constitue pour moi ni un point de départ ni un point d’arrivée dans le processus permanent de construction, de déconstruction ou de renforcement de l’imaginaire collectif de mes compatriotes envers cet autre, j’ai jugé intéressant d’y consacrer la majeure partie de mon travail car la quantité des discours sur ce pays produits à cette époque, l’intensité des échanges, la violence parfois des propos émis au cours de ces treize mois, en font un point de crispation, un nœud symptomatique, qu’il me semble important d’examiner. Il fallait par ailleurs choisir un support langagier représentatif des images et des idées portées par l’opinion publique mais qui n’occulte pas non plus l’impact des prises de position politiques ni l’importance du relais médiatique dans la circulation des représentations communautaires. Celles-ci sont en effet indissociables des mots qui les désignent ou les impliquent, les répandent, les révèlent, les font parfois évoluer. Patrick Charaudeau rappelle que « les

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imaginaires sont engendrés par les discours qui circulent dans les groupes sociaux, s’organisant en systèmes de pensée cohérents créateurs de valeurs, jouant le rôle de justification de l’activité sociale et se déposant dans la mémoire collective » (Charaudeau 2007 : 54). J’ai donc choisi de me livrer à une analyse de discours, plus particulièrement à l’examen approfondi d’un interdiscours de presse. L’étude de quotidiens nationaux, qui transmettent des informations au jour le jour sur l’ensemble du territoire et même aux Français de l’étranger, m’a semblé être la plus pertinente et la plus accessible. C’est pourquoi j’ai constitué un corpus de référence composé d’articles du Monde, de Libération et du Figaro, publiés entre le 1er mai 2004, date de l’élargissement historique de l’UE à 25 Etats-membres, et le 31 mai 2005, surlendemain du « non » français au référendum sur le Traité de Constitution Européenne. Néanmoins, les représentations véhiculées dans ce corpus de presse s’inscrivent dans un contexte sociohistorique impossible à occulter. Elles ont indubitablement des incidences sur le présent et détermineront en partie les décisions du futur. Mais surtout, elles sont liées à un passé souvent qualifié de tumultueux depuis les premiers jours de l’Empire ottoman. Celui-ci n’a jamais cessé d’être en contact avec l’Europe : contact géographique, politique, culturel, tantôt violent et tantôt apaisé. La naissance de la Turquie moderne, dans les soubresauts douloureux de la fin de la Première Guerre Mondiale, a également eu lieu dans un double mouvement de rejet et d’imitation de l’Europe. La France y a tenu un rôle non négligeable, et il semble qu’entre ces deux pays le désintérêt n’ait que peu de place. Il ne s’agira pas ici de faire un travail d’historien ni d’étudier tous les discours écrits en France sur les Turcs du temps des Ottomans ou suite à la prise du pouvoir par Mustafa Kemal. La tâche serait incommensurable. Mais avant d’aborder le corpus et la période qui me préoccupent de manière spécifique, je souhaite proposer divers éclairages pour mieux les appréhender. 7. Invitation au voyage

Ainsi, j’envisage de consacrer la première partie de cet ouvrage à la présentation d’éléments synthétiques concernant les trois principaux axes de la recherche, à savoir les représentations interculturelles, l’analyse de discours et la Turquie. Il s’agit donc avant tout d’un travail de sociolinguistique puisque je considère, à la suite d’Henri Boyer, que cette discipline
« embrasse, à travers ses diverses tendances, l’ensemble des composantes de l’activité de parole : non seulement la/les langue(s) et la société, mais également le(s) discours/le(s) texte(s), le sujet et la communication, sans oublier les attitudes et les images, ce qu’on appelle les représentations psycho-sociolangagières qui pèsent sur les pratiques du langage et conditionnent leur manifestation. » (Boyer 1991 : 7)

Cette approche laisse ainsi une large place à une dimension transdisciplinaire touchant à l’histoire, la géographie humaine, la sociologie, la psychologie sociale, la politique, l’imagologie, la linguistique, sans oublier les théories de la communication. C’est dans cette perspective à la fois précise et

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complexe que seront abordées les thématiques annoncées, une perspective ouverte et étendue qui représente un défi sans doute difficile à relever pleinement. La deuxième partie s’orientera vers un double questionnement des représentations ethnosocioculturelles françaises à propos de la Turquie, ce que je nomme également, en remodelant une expression de Nicolas Monceau qui s’intéresse pour sa part à « l’imaginaire européen de la Turquie », l’imaginaire turc de la France. Il y sera proposé une étude diachronique basée sur le survol des classiques de la littérature française depuis la fin du Moyen Age associée à la prise de Constantinople en 1453, puis une étude synchronique à travers des forums de discussion mis en ligne sur Internet en 2004 et 2005. La troisième et dernière partie s’attachera à analyser les représentations intracommunautaires de la France vis-à-vis des Turcs et de la Turquie à travers le corpus de référence. Elle tentera de répondre à un certain nombre d’interrogations plus ciblées. Dans quelles conditions y a-t-il émergence d’un discours sur la Turquie dans la presse quotidienne française? Constate-t-on un faisceau de représentations convergentes ou assiste-t-on à la mise en place d’un réseau d’images plus fluctuantes selon le quotidien, le sujet abordé, la date de parution de l’article… ? Quel est le rôle de l’imaginaire ethnosocioculturel des rédacteurs et des lecteurs dans cet interdiscours centré sur l’Autre ? S’appuie-t-il essentiellement ou partiellement sur des représentations figées de l’ordre du stéréotype ou tente-t-il d’y échapper ? Quels sont les instruments et les enjeux de la désignation de l’Autre dans ce contexte ? Que révèle cet interdiscours sur les positionnements identitaires ? Cette approche prendra par ailleurs en compte les « deux durées de lecture d’un article » définies par Dominique Maingueneau pour un journal quotidien : « le simple relevé des éléments détachés en gras et en capitales, suivi éventuellement d’une véritable lecture du texte » (Maingueneau 2005 : 53). La troisième partie sera donc d’abord centrée sur l’étude du titrage dans les trois quotidiens retenus et pénétrera ensuite au cœur de certains documents, sélectionnés en vue d’une analyse du contenu des articles. Ce voyage interdiscursif sur les chemins de l’imaginaire turc de la France, contribution personnelle aux idéaux de l’année 2008 proclamée « année européenne du dialogue interculturel » par le Parlement européen et le Conseil de l’Europe, s’achèvera par l’ouverture de nouvelles pistes de réflexion. Les premières suggestions seront d’ailleurs tirées de la presse quotidienne nationale dans la mesure où celle-ci offre parfois des éclairages intéressants quant au dialogue entre les cultures et à la réconciliation des imaginaires nationaux. D’autres perspectives, marquées par un objectif plus pragmatique d’ordre didactologique, seront axées sur la problématique interculturelle en didactique des langues-cultures. La question des représentations de la Turquie en France sera finalement replacée dans le contexte plus large d’une prise en compte des défis de la multiculturalité dans une Union Européenne en devenir.

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I POINTS DE REPERE

I POINTS DE REPERE

Avant de nous plonger dans l’étude des représentations intracommunautaires correspondant à l’imaginaire turc de la France et d’explorer un corpus constitué de textes qui seront détaillés par la suite, nous allons faire de cette première étape une présentation synthétique d’éléments empiriques et bibliographiques, en apparence disparates, concernant les trois principaux axes de cette recherche. Il ne s’agit pas de dresser un inventaire exhaustif, ni même représentatif, de toutes les connaissances à ce jour sur les représentations interculturelles, l’analyse de discours ou la Turquie. Pour ces trois domaines, nous envisageons, dans une perspective essentiellement sociolinguistique, de donner quelques points de repère significatifs permettant de mieux cerner les enjeux de notre approche et de préciser les concepts opératoires qui nous seront utiles. Notre démarche, peut-être originale, se veut donc aussi objective et ciblée que possible malgré l’étendue des thèmes abordés et l’aspect sensible du dernier d’entre eux. 1. Les représentations interculturelles

Parallèlement au développement progressif de la linguistique en tant que science, une réflexion de plus en plus approfondie sur les représentations collectives accompagne le XXe siècle. Le concept élaboré en 1898 par Emile Durkheim, l’un des pères de la sociologie moderne, est en particulier repris et développé par Serge Moscovici en 1961. Il échappe par la suite au domaine de la psychologie sociale pour investir d’autres champs dont celui des Sciences du langage, notamment de la sociolinguistique, auquel ce travail doit être rattaché. En effet, comme le souligne Uli Windisch :
« Par quelque bout que l’on prenne le problème de l’analyse de la pensée sociale, du langage quotidien et des représentations, on s’aperçoit que la psychologie sociale et la sociolinguistique sont appelées à s’interféconder, quitte à dialoguer, par moment, de manière conflictuelle. » (Windisch 2003 : 201)

Dans cette perspective, la notion de représentations sociales se précise et s’enrichit grâce à l’étude de problématiques qui en découlent, telles que les représentations interculturelles, et acquiert une nouvelle dimension avec les travaux d’Henri Boyer qui se focalisent sur l’imaginaire ethnosocioculturel des groupes sociaux.

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1.1. Langage et société Les activités humaines s’articulent autour de deux paramètres primordiaux : la constitution de groupes plus ou moins structurés et la mise en place de moyens de communication entre les individus d’un même groupe et entre les différents groupes. Le langage, quelle que soit sa forme, apparaît comme inhérent à la vie en communauté. Langage et société entretiennent ainsi depuis toujours des rapports inextricables : pourrait-on concevoir une société sans échanges langagiers ou un langage indépendant de tout ancrage social ? Nombreux sont les philosophes qui se sont penchés sur la question. La fonction symbolique du mot, qui permet d’évoquer une réalité préexistante même en son absence, a souvent été mise en valeur. Dans son dialogue intitulé Cratyle, Platon faisait déjà dire à Socrate que le nom est un instrument propre à enseigner et à distinguer la réalité. Plus de deux mille ans plus tard, Georges Mounin, qui insiste par ailleurs sur la fonction communicative du langage, suggère que la langue prédétermine notre vision du monde, que nous ne repérons du réel que ce que nous savons en nommer. Entre-temps, Wilhelm von Humboldt remet en cause le point de vue traditionnel selon lequel la société détermine le langage. Il considère que celui-ci n’est pas le reflet mais la cause des structures sociales, culturelles ou psychiques, le principe organisateur du monde environnant. Les interrogations sur la langue ont donc toujours été multiples et l’expansion des Sciences du langage, au sein de ce vaste ensemble que sont les Sciences humaines et sociales, en dit long sur la richesse de ce champ de recherche. 1.2. De la linguistique à la sociolinguistique Mais même si, dès l’Antiquité, diverses civilisations ont placé le langage au cœur de discussions philosophiques puis philologiques (en rapport avec la pensée, la conscience, la parenté et l’évolution des langues…), on fait traditionnellement remonter la naissance de la linguistique en tant que science au tournant du XXe siècle. Elle coïncide avec les travaux de Ferdinand de Saussure et la parution en 1916 d’un ouvrage pionnier, le Cours de linguistique générale, publié à l’initiative de deux élèves du maître. Il indique que « le tout global du langage est inconnaissable parce qu’il n’est pas homogène » (Saussure 1965 :38) et pose comme l’un des principaux axes de réflexion la distinction entre la langue et la parole, la première étant conçue comme un système organisé de signes à la disposition des individus et la seconde comme l’ensemble infini des productions individuelles. Christian Baylon et Xavier Mignot conviennent qu’« entre langue et parole, Saussure a établi une hiérarchie peut-être discutable » lorsqu’ils rappellent la dernière phrase du Cours de linguistique générale, émise par les concepteurs du livre : « La linguistique a pour unique et véritable objet la langue envisagée en elle-même et pour elle-même » (Saussure 1916 : 317, cité par Baylon et Mignot 1991 : 28). Toutefois, ils notent que le fondateur de la linguistique moderne avait posé les premiers jalons d’une linguistique de la parole (que Charles Bally, l’un de ses éditeurs et disciples, a d’ailleurs explorée par la suite). Mais l’apport

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original de Saussure consiste aussi à envisager la langue en tant que produit social en la définissant ainsi :
« C’est à la fois un produit social de la faculté du langage et un ensemble de conventions nécessaires adoptées par le corps social pour permettre l’exercice de cette faculté chez les individus » (Saussure 1965 : 25, cité par Acot et Bartholy 1975 : 139)

Quelques années plus tard, le linguiste Gustave Guillaume remplace le terme de parole par celui de discours et garde celui de langue qu’il définit comme un système de représentations qui permet d’organiser la pensée et sur lequel se greffe un système d’expression. Bien qu’il s’intéresse au passage à la communication, il accorde davantage d’importance à l’activité du locuteur qu’à l’interaction elle-même. C’est surtout Emile Benveniste qui donne un deuxième souffle à la réflexion linguistique en s’interrogeant notamment sur le langage, ses utilisations et ses utilisateurs. A l’origine des deux grands courants que sont la linguistique de l’énonciation et la pragmatique, il étudie « la mise en fonctionnement de la langue par un acte individuel d’utilisation » (Benveniste 1974 : 80) et affirme que la langue est en prise sur la réalité. Il insiste également sur la subjectivité, c’est-à-dire l’inscription du sujet dans le langage, et souligne le lien entre la construction du sujet psychologique et le fonctionnement langagier des échanges intersubjectifs. Au-delà des relations individuelles, la langue peut alors être appréhendée comme le miroir de la société car ce sont les usagers, inscrits dans la réalité sociale, qui font fonctionner la langue, structure à plusieurs niveaux, dans un double processus d’appropriation et de restitution des signes (premier niveau) à travers des énoncés (deuxième niveau). Comme le souligne Dominique Maingueneau dans le Dictionnaire d’analyse du discours, « la définition benvenistienne de l’énonciation privilégie le pôle de l’énonciateur, mais cela ne doit pas faire oublier que l’énonciation est une co-énonciation (…) En outre, l’individu qui produit l’énoncé n’est pas nécessairement l’instance qui en prend la responsabilité. » (Charaudeau et Maingueneau 2002 : 229). L’énonciation est donc un acte de communication sociale dépendant non seulement de circonstances spatio-temporelles à chaque fois inédites mais aussi de conditions psychosociologiques déterminantes. Oswald Ducrot et Tzvetan Todorov précisent même qu’« en tant qu’action particulière, l’énonciation relève d’une étude totale du comportement dans la société » (Ducrot et Todorov 1972 : 407). Conscients de cette complexité, des linguistes se sont penchés sur les différentes fonctions du langage et sur les multiples influences qui traversent le discours. Nous y reviendrons dans le deuxième chapitre de cette partie. Mais pour l’instant, retenons seulement que la prise en compte de plus en plus aiguë des rapports étroits entre la langue et la société a abouti après la Seconde Guerre Mondiale, en particulier avec l’éclosion de nouvelles approches outre-Atlantique, à la mise en œuvre de recherches spécifiques consacrées à cette relation interactive. On pense notamment aux travaux de William Labov qui, au début des années 1970, confronte les manières de parler des habitants de New York pour étudier la diversité phonologique en corrélation avec les différences sociales. Les conditions de vie des locuteurs sont alors perçues comme des variantes

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sociologiques induisant des variantes linguistiques, ces dernières étant également envisagées en tant qu’indices ou reflets des premières. La perspective est tracée, la sociolinguistique s’affirme dans sa spécificité et son autonomie. Elle étudiera la langue et le langage sous leur aspect socioculturel : les structures sociales et la dimension culturelle seront désormais prises en considération dans l’analyse des pratiques langagières d’une communauté linguistique donnée. L’objet de la sociolinguistique, ce n’est donc ni la diversité temporelle d’une langue, ni sa diversité spatiale, mais bien sa diversité fonctionnelle. Comme le rappelle Paul Garde :
« On avait toujours distingué des « niveaux de langue » étudiés dans le cadre de la stylistique. On a plus récemment recherché de façon plus précise les phénomènes langagiers propres à telle ou telle situation, à tel ou tel milieu social. » (Garde 2004 : 16)

Ce champ de recherche s’avère vite plus complexe qu’il n’y paraît. Les notions mêmes de langue, d’homogénéité et d’hétérogénéité linguistiques, recouvrent des acceptions variables. Pour mieux les cerner, les concepts de norme et de variation sont introduits. Une fois les divergences repérées et analysées, des constantes sont définies : dialectes, sociolectes et interlectes, sont considérés et étudiés comme des variétés en usage dans un groupe social marqué par une certaine cohésion. Des sociolinguistes, tel Robert Lafont, spécialiste de la configuration linguistique en Occitanie et fondateur de la praxématique, s’intéressent aux langues en contact, aux contextes diglossiques, au plurilinguisme… Ces éléments font dire à Boyer :
« La sociolinguistique (le pluriel serait peut-être plus adéquat) est bien une linguistique de la parole, c’est-à-dire une linguistique qui, sans négliger les acquis de l’approche structuraliste des phénomènes langagiers, situe son objet dans l’ordre du social et du quotidien, du privé et du politique, de l’action et de l’interaction, pour étudier aussi bien les variations dans l’usage des mots que les rituels de conversation, les situations de communication que les institutions de la langue, les pratiques singulières du langage que les phénomènes collectifs liés au plurilinguisme… » (Boyer 1991 : 6)

Ce territoire est donc immensément riche. explorerons en priorité deux domaines qui en représentations interculturelles qui imprègnent les notamment la communication médiatique et celui de interroge des productions linguistiques pour mieux social dans lequel elles s’inscrivent .

Pour notre part, nous font partie : celui des échanges quotidiens et l’analyse de discours qui appréhender le contexte

1.3. Représentations sociales, représentations communautaires Si la sociolinguistique a pour objet la diversité fonctionnelle d’une langue au sein d’une communauté linguistique donnée, la sociologie est, quant à elle, l'étude scientifique des interactions humaines et de ce qu'elles produisent (idéologies, croyances, filiations, traditions, etc.) au sein d’une communauté sociale donnée. En France, la conception jacobine d’une République voulue

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comme une et indivisible a réussi à gommer, partiellement, de nombreuses différences, et ces deux types de communauté se retrouvent associés en une seule : la communauté nationale française, que nous envisagerons donc, pour notre travail, non pas sous ses multiples facettes (régionales ou socioprofessionnelles, par exemple), mais dans son unité face à l’Autre, l’étranger, en l’occurrence la Turquie. C’est dans cette perspective que nous parlerons dès à présent de représentations collectives ou d’imaginaire communautaire. 1.3.1. La notion de représentation sociale Bien que le terme de représentation sociale apparaisse en 1961 sous la plume de Serge Moscovici, l’idée qu’il existe, au-delà de la conscience individuelle, un filtre permettant aux membres d’un même groupe d’appréhender la réalité selon un schéma commun qui leur serait propre, apparaît à la fin du XIXe siècle, plus exactement en 1898. Cette notion, alors appelée représentation collective, est mise en place et utilisée par Emile Durkheim qui cherche à se libérer du subjectivisme pour comprendre les faits sociaux. Pascal Moliner explique que l’invention de ce concept découle du « postulat suivant lequel la société forme un tout, une entité originale, différente de la simple somme des individus qui la composent » et il insiste quelques lignes plus loin sur un aspect fondamental de cette approche qui se développe au cours du XXe siècle :
« L’idée centrale qui se trouve aussi bien dans la notion de représentation sociale que dans les notions de pensée ou de mémoire collectives, c’est l’idée d’un mode particulier de connaissance du réel partagé par une communauté d’individus. L’idée spécifique au concept de représentation sociale est que ce mode de connaissance s’est construit collectivement. A la différence d’une théorie scientifique ou d’un système idéologique, une représentation sociale n’est pas le fruit d’une minorité d’individus proposant leur propre vision de certains aspects du monde. Il s’agit bien d’une élaboration collective qui, d’une certaine manière, va définir un consensus au sein d’un groupe social. » (Moliner 1996 :10)

Dès le départ, et bien que l’hypothèse de Durkheim soit relativement généraliste (il associait à la notion qu’il avait établie tous les modes d’organisation psychiques et sociaux), les sociologues comme les psychologues rejettent catégoriquement l’idée d’une instance spécialisée dans l’apparition des représentations collectives. Leurs conditions d’émergence, puis de diffusion, constituent donc des questions intéressantes à sonder. C’est ce que fera Moscovici en 1961 dans son ouvrage de psychologie sociale intitulé La psychanalyse, son image et son public, réédité en 2004, devenu une des références premières dans l’étude de ce que nous appelons, en suivant ses traces, les représentations sociales. Pour lui, ce sont « des « théories », des « sciences collectives » sui generis, destinées à l’interprétation et au façonnement du réel » (Moscovici 2004 : 48). Il y aurait comme une sorte d’immanence de la représentation sociale qui se porterait en priorité sur tout objet perçu par la communauté comme une menace pour l’intégrité de l’identité

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collective. Elle lui permet de l’interpréter, de le transposer du domaine de l’inconnu ou de l’inquiétant vers le domaine du familier et du maîtrisé. C’est dans cette optique que Moscovici propose deux axes de réflexion qui nous semblent déterminants : d’un côté, l’aspect producteur de la représentation sociale en tant qu’ensemble dynamique ; de l’autre, les concepts d’objectivation et d’ancrage. En effet, Moscovici refuse d’envisager la représentation sur le mode passif qui en ferait le reflet d’une idée ou d’une situation, mais insiste longuement sur la nécessité de l’appréhender sur un mode actif comme moteur de construction du donné en contexte social. Ainsi définit-il la représentation sociale comme une entité qui
« produit et détermine des comportements, puisqu’elle définit à la fois la nature des stimuli qui nous entourent et nous provoquent, et la signification des réponses à leur donner. En un mot comme en mille, la représentation sociale est une modalité de connaissance particulière ayant pour fonction l’élaboration des comportements et la communication entre individus. » (ibid.: 26)

La représentation sociale incite les membres d’une même société à adapter leur conduite et à adopter un langage consensuel qui convienne au plus grand nombre. Elle remplit une double fonction : régulatrice et médiatrice. C’est aussi un système d’interprétation qui rend le réel plus facile à identifier et à partager selon un double processus que Moscovici présente de la manière suivante :
« Par le processus d’ancrage, la société change l’objet social en un instrument dont elle peut disposer, et cet objet est placé sur une échelle de préférence dans les rapports sociaux existants. (…) Rappelons seulement qu’une représentation sociale émerge là où il y danger pour l’identité collective, quand la communication des connaissances submerge les règles que la société s’est données. L’objectivation pallie cet inconvénient en intégrant les théories abstraites d’un groupe spécialisé aux éléments de l’environnement général. » (ibid.: 171)

D’une certaine manière, la représentation sociale suppose l’appropriation cognitive commune d’une réalité qui touche directement ou indirectement l’ensemble du groupe. En effet, comme l’explique Patrick Rateau, grâce au processus d’objectivation, « l’information qui provient de l’objet est remodelée, schématisée, afin de s’inscrire dans la cohérence interne du groupe au sein duquel elle deviendra consensuelle et communicable » (Rateau 1995 : 9) et, grâce au processus d’ancrage, « la reconstruction de l’objet va (…) s’effectuer en référence à [un] cadre notionnel préexistant » car il « permet d’intégrer le nouveau dans l’ancien, de rendre familier ce qui est étrange » (ibid.: 10). Présente dans les échanges quotidiens, la représentation sociale a alors un fort pouvoir de cohésion : sa reconnaissance et son acceptation impliquent l’appartenance à la communauté. Toutes ces bases de réflexion font l’objet d’études approfondies au cours des trente années qui suivent la parution du livre de Moscovici. Au tournant des années 1990, plusieurs ouvrages publiés par différents chercheurs ont un impact prépondérant sur l’approche des représentations sociales. Denise

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Jodelet propose en 1989 un recueil de contributions particulièrement intéressant qui fournit des éclairages significatifs sur la plupart des aspects de cette problématique. Les représentations sociales, réédité à plusieurs reprises, correspond à « un travail de synthèse et d’exploration qui fait de ce livre plus qu’une introduction à l’étude des représentations sociales » (Jodelet 2003 : 7). Sans négliger les apports de chacun, en particulier ceux de Jean-Blaise Grize qui se préoccupe de la logique naturelle en s’interrogeant ainsi : « Comment ce que dit ou ce qu’écrit quelqu’un peut-il renseigner l’observateur sur les représentations qu’il a – ou qu’il se fait – des choses et des phénomènes dont il traite ? » (Grize 2003 : 170), ou de Willem Doise qui, s’intéressant, à l’intérieur du champ cognitif, aux rapports interethniques et au marquage social, constate que « chez les enfants, comme chez les adultes, fonctionnements cognitifs et régulations sociales (…) sont intimement liés » (Doise 2003 : 380), nous avons choisi de nous concentrer pour le moment sur les travaux dont l’angle d’approche nous semble le plus pertinent par rapport à notre propre recherche, à savoir ceux d’Uli Windisch, de Jean-Claude Abric et de Claude Flament. Plus proche de la sociolinguistique que de la psychologie sociale, Windisch conforte néanmoins plusieurs éléments d’analyse élaborés par Moscovici. Il reconnaît en particulier le caractère fondamentalement mobile des représentations sociales ainsi que la mise en œuvre dans leur fonctionnement de processus cognitifs tels que la sélectivité, la cohérence, l’objectivation ou l’ancrage. Toutefois, s’intéressant davantage encore à la pensée sociale, « niveau de réalité plus profond et déterminant », il considère que c’est sur celle-ci que « prennent appui les représentations sociales dans leur processus de construction ». Il précise quelques lignes plus loin :
« nous ne parlons pas de représentations sociales d’une manière générale, mais de modes de pensée sociale différents, avec des fonctionnements spécifiques et propres à des groupes d’individus. » (Windisch 2003 : 194)

A l’intérieur d’une même société, il distingue donc des groupes qui se différencient par leur mode de perception et d’interprétation du réel en fonction, d’ailleurs, de leur intégration dans des réseaux sociaux davantage que de leur appartenance à un milieu social. Sans rejeter l’idée que les diverses représentations d’un même objet émergent d’un sentiment de mise en danger de l’identité collective, il montre qu’elles se construisent selon des mécanismes d’adaptation ou de rejet face à cet objet. Du coup, la représentation sociale, certes foncièrement dynamique, est également conçue comme éminemment interactive. Pour décrire ce phénomène, il introduit le concept d’interaction conflictuelle constituante. Il insiste également sur le fait que cette interaction ne fait pas seulement intervenir des raisonnements intellectuels mais aussi, et ce de manière prépondérante, les émotions et les sensations des individus en contact. Il souligne enfin la nécessité de prendre en compte, dans l’étude des phénomènes langagiers révélateurs des représentations sociales, « la multiplicité et la variété (des actions, des comportements, des interprétations, etc.) [qui] supposent nécessairement le différend, l’antagonisme, le conflit » (ibid.: 199). Poursuivant sa réflexion sur ce qu’il nomme « les sujets politiques "brûlants" fortement controversés », il confirmera plus tard que « les représentations sociales ne naissent pas "hors sol" » et analysera « le rôle de la

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dimension politique et idéologique dans la dynamique de la construction des connaissances et des représentations sociales » (2007 : 299). Ces remarques nous invitent une fois de plus à nous pencher sur les conditions d’émergence et de transformation des représentations sociales, qu’elles soient appréhendées comme une modalité de connaissance d’un groupe social ou comme une des formes d’expression de la pensée sociale. Elles posent également la question de leur organisation. En ce sens, les théories de Jean-Claude Abric nous paraissent éclairantes. S’inspirant toujours des travaux de Moscovici, Abric définit à son tour la représentation comme « le produit et le processus d’une activité mentale par laquelle un individu ou un groupe reconstitue le réel auquel il est confronté et lui attribue une signification spécifique » (Abric 1987 : 64), puis indique quels sont les paramètres qui entrent en jeu dans la formation de celle-ci :
« La représentation est donc un ensemble organisé d’opinions, d’attitudes, de croyances et d’informations se référant à un objet ou une situation. Elle est déterminée à la fois par le sujet lui-même (son histoire, son vécu), par le système social et idéologique dans lequel il est inséré, et par la nature des liens que le sujet entretint avec se système social. » (Abric 2003 : 206)

On s’aperçoit que la représentation est, une fois de plus, conçue comme un phénomène sociocognitif caractérisé par ses aspects dynamique et interprétatif ; elle émane d’une interaction entre l’individu et son environnement matériel ou social, et apparaît comme variable. Toutefois, il se profile une idée particulièrement intéressante : la représentation n’est pas aléatoire ou anarchique, elle est structurée, hiérarchisée. C’est cette conception qu’Abric développe, à partir de 1976 et notamment en 1987, sous l’appellation « théorie du noyau central ». Selon lui, « toute représentation est organisée autour d’un noyau central » qui assure deux fonctions : une fonction génératrice qui permet de donner un sens aux différents éléments constitutifs de la représentation et une fonction organisatrice qui établit la nature des liens les unissant entre eux. Il est comme une matrice signifiante, unificatrice et stabilisatrice, autour de laquelle la représentation déploie ses éléments périphériques. En 1993, Abric émet une autre hypothèse : ce noyau structurant serait lui-même un système organisé, constitué d’éléments fonctionnels et/ou normatifs. Il précise par la suite que la dimension fonctionnelle correspond à « des situations à finalité opératoire » et que la dimension normative se rapporte à « toutes les situations où interviennent directement des dimensions socio-affectives, sociales ou idéologiques » (Abric 1994 : 23). Mais l’apport d’Abric ne se résume pas à l’élaboration de la « théorie du noyau central ». Il établit également avec précision quelles sont les principales fonctions des représentations sociales. Pour lui, elles sont essentiellement de quatre ordres. Les représentations sociales répondent à des fonctions de savoir : « elles permettent de comprendre et d’expliquer la réalité » ; des fonctions identitaires : « elles définissent l’identité et permettent la sauvegarde de la spécificité des groupes » ; des fonctions d’orientations : « elles guident les comportements et les pratiques » ; des fonctions justificatrices : « elles permettent a posteriori de justifier les prises de position et les comportements » (ibid.: 15-17).

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Ainsi, dans le contexte des relations sociales, la représentation par les sujets d’un objet (matériel, intellectuel, idéologique…) détermine leur position ou leurs décisions à chaque étape du processus d’interaction : c’est à travers elle que l’objet acquiert une signification, que les sujets se définissent par rapport à lui, qu’ils adoptent une conduite et qu’ils la légitiment. Elle fait donc partie intégrante des échanges humains et joue un rôle considérable dans l’histoire des contacts interindividuels ou intergroupaux. Mais ce qui rend ceuxci encore plus complexes, c’est le fait qu’une représentation, en raison des éléments périphériques qui la composent, n’est pas stable : elle est en permanence sujette à variation. Cette caractéristique, déjà envisagée par Moscovici ou Abric, fait l’objet des travaux de Flament qui s’intéresse tout particulièrement à ce qu’il nomme les « schèmes périphériques ». Organisés par et autour du noyau central considéré comme « l’identité même de la représentation », ils permettent au sujet social de savoir instantanément ce qu’il est normal de penser, dire ou faire dans une situation donnée. Dans les cas où il y a désaccord entre certains aspects d’une situation et certains aspects de la représentation, « la périphérie de la représentation sert de zone tampon entre une réalité qui la met en cause, et un noyau central qui ne doit pas changer facilement. Les désaccords de la réalité sont absorbés par les schèmes périphériques » (Flament 2003 : 230). Pour expliquer le rôle, dans la transformation d’une représentation sociale, de ces éléments qui se modifient tout en protégeant le noyau central, Flament utilise une comparaison qui nous semble parlante :
« Un schème périphérique fonctionne comme le pare-choc d’une voiture : il protège, en cas de nécessité, les parties essentielles de la voiture, mais il peut être cabossé. Ainsi, les schèmes normaux (ceux qui prescrivent les comportements et ne sont pas encore cabossés), sous l’influence d’éléments étrangers, se transforment en ce que nous appelons des schèmes étranges. » (ibid.: 232)

Le pare-choc change d’aspect mais la voiture est toujours intacte... Ainsi, les schèmes périphériques peuvent subir des modifications sans que le noyau central soit atteint. Mais si la réalité extérieure entraîne des distorsions importantes entre les schèmes normaux et les schèmes étranges, il se peut que la structure de la représentation soit touchée. Dans ce cas, elle peut être remodelée selon deux options : on chasse les schèmes étranges et on revient à une configuration représentationnelle ancienne (on répare la voiture) ou bien on les intègre au point qu’ils deviennent normaux et on parvient à une configuration représentationnelle nouvelle (on change de modèle). Ainsi, ce sont les contradictions entre les schèmes périphériques normaux et les schèmes périphériques étranges qui finissent, dans certaines circonstances, par fracturer le noyau central, et à faire évoluer la représentation. Celle-ci n’est donc pas statique, figée de manière définitive, ce qui implique les fluctuations significatives des mentalités d’une époque à l’autre. Quant aux origines des contradictions agissant sur les schèmes, elles sont à chercher dans les modifications des circonstances externes. Ce sont elles qui influent directement sur les pratiques sociales dont les évolutions rejaillissent alors sur les représentations. Flament signale par ailleurs : « malgré nos efforts, nous n’avons, jusqu’ici, pu trouver trace de modification d’une représentation sociale

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sous l’influence d’un discours idéologique ; seules les pratiques sociales semblent avoir quelque effet » (Flament 1994 : 50), ce qui rejoint l’intuition de Durkheim et Moscovici mais semble partiellement contredit par Windisch. Enfin, la « théorie des schèmes périphériques » n’explique pas seulement la transformation, voire la désintégration d’une représentation sociale ; elle permet également de comprendre les variations d’un même champ représentationnel, et donc des divergences de discours ou d’attitudes par rapport à un objet, au sein d’un groupe social. Flament fait en effet la remarque suivante :
« Il arrive assez souvent que deux (ou plusieurs) sous-populations d’une même population relativement homogène, tiennent des discours sensiblement différents sur un même objet de représentation. Dans de tels cas, on conclut généralement à l’existence de plusieurs représentations différentes. Dans notre perspective structuraliste, deux représentations ne diffèrent que si leurs noyaux sont différents. (…) Notre théorie des schèmes périphériques permet une autre approche : deux sous-populations peuvent avoir, d’un objet donné, une même représentation (c’est-à-dire un même noyau central de la représentation) et, pour des raisons circonstancielles (notamment, les pratiques individuelles), des schèmes périphériques inégalement activés – d’où des discours différents. » (Flament 2003 : 236)

Dans la perspective de notre recherche, cette proposition nous semble particulièrement intéressante à retenir et à explorer. Nous garderons donc à l’esprit l’ensemble des théories que nous venons de rappeler brièvement et tenterons de les mettre en liaison avec notre objet d’étude. Mais, une fois de plus, nous essaierons de ne pas négliger les apports d’autres chercheurs sur les représentations sociales. Nous nous réfèrerons notamment à Michel-Louis Rouquette et Patrick Rateau qui mettent en valeur leur historicité et leur altérité, concepts significatifs à prendre en compte dans le cadre de notre travail. Les deux auteurs définissent ainsi ces deux traits complémentaires qui permettent de distinguer définitivement les représentations sociales des représentations individuelles au sein d’un groupe social :
a) L’historicité des représentations signifie à la fois qu’elles sont les produits de l’histoire et qu’elles participent à celle-ci, ce qui entraîne qu’elles-mêmes ont une histoire entendue comme devenir. (…) b) L’altérité peut se résumer en une formule banale : les représentations des uns ne sont pas celles des autres. » (Rouquette et Rateau 1998 : 16-18)

1.3.2. La notion de représentation communautaire Nous venons de voir qu’une représentation sociale est, en quelque sorte, un savoir de "bon sens" qui imprègne la pensée individuelle et collective, guide les comportements désirables au sein d’une société tout en étant susceptible d’évoluer en fonction de circonstances externes. La définition que Jodelet propose dès 1989 nous paraît intéressante à retenir : « C’est une forme de connaissance, socialement élaborée et partagée, ayant une visée pratique et concourant à la construction d’une réalité commune à un ensemble social » (Jodelet 2003 : 53). Les deux adjectifs « partagée » et « commune » sont significatifs de la principale caractéristique d’une représentation sociale : sa

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reconnaissance ou sa mise en œuvre implique un rapport d’inclusion à une communauté. Le groupe qui se répartit un ensemble de représentations finit également par se retrouver dans une identité collective qui le différencie des autres groupes ; d’ordre à la fois cognitif et émotionnel, elles lui permettent de façonner au fil du temps sa propre culture, son propre imaginaire communautaire. L’anthropologie est une des principales disciplines qui souligne la dimension culturelle des représentations sociales. Dan Sperber distingue ainsi trois stades de la représentation : la représentation mentale (qui est intériorisée par l’utilisateur), la représentation publique (qui permet la communication entre un producteur et un utilisateur distincts) et la représentation culturelle (qui habite un groupe social) :
« Parmi les représentations communiquées, certaines – une très petite proportion – sont communiquées de façon répétée et peuvent même finir par être distribuées dans le groupe entier, c’est-à-dire faire l’objet d’une version mentale dans chacun de ses membres. Les représentations qui sont ainsi largement distribuées dans un groupe social et l’habitent de façon durable sont des représentations culturelles. » (Sperber 2003 : 134)

Cette définition, qui prend en compte de façon explicite le facteur durée, englobe aussi bien les religions que les idéologies ou les savoirs techniques. Les représentations culturelles concernent finalement tout objet qu’une société s’approprie et transmet de génération en génération. L’ensemble des représentations culturelles que partage un même groupe social, en particulier national, peut donc être considéré, à la suite de Boyer, comme une ethnosocioculture. En ce sens, nous parlerons par exemple de l’ethnosocioculture française. Mais avant de développer davantage ce concept, il nous paraît indispensable de souligner, comme nous l’avions fait dès l’introduction de cet ouvrage, que les différentes sociétés ou cultures ont toujours été en contact les unes avec les autres, et que ce phénomène a pris à notre époque une ampleur jamais égalée. Par la force des choses, les individus de différents groupes sociaux, qu’ils soient nationaux, ethniques, linguistiques, religieux… côtoient des représentations culturelles autres. C’est en particulier le cas dans les situations d’enseignement-apprentissage d’une langue étrangère et c’est pourquoi le concept de représentations interculturelles a été introduit dans le cadre de la didactique des langues et cultures. Geneviève Zarate, en utilisant la notion de représentation en tant que « mode à part entière de connaissance de la réalité », met explicitement en relation les sciences sociales et la didactique : elle explique que, même en contexte pédagogique, les acteurs d’un échange langagier « impriment l’empreinte de leur identité dans la relation au réel » (Zarate 1993 : 29) et qu’il est désormais difficile d’enseigner une langue étrangère sans garder à l’esprit les termes d’image, de regard ou de point de vue. Ainsi, pour tout contact interculturel, il est nécessaire de prendre en compte sa propre vision du monde mais aussi celle de l’Autre. Zarate insiste par ailleurs sur les effets d’éloignement et de proximité dans la perception de l’étranger, qui peuvent aller jusqu’à entraîner les deux attitudes opposées que

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sont la xénophobie ou la xénophilie, et plus généralement sur ce qu’elle appelle les représentations de l’étranger, qui immanquablement mettent en jeu l’identité du groupe qui les produit. Elle précise :
« Les représentations ne se côtoient pas dans une relation de simple juxtaposition, mais dans un espace concurrentiel où les enjeux sont ceux d’une lutte symbolique pour la conquête d’une reconnaissance sociale et parfois politique. » (ibid.: 31)

Ainsi, une représentation qui pose l’altérité de l’étranger, de sa culture, de son mode de vie, de ses représentations, renvoie inévitablement à l’ancrage communautaire de celui qui y a recours. On peut dire que les représentations interculturelles fonctionnent comme des miroirs qui reflètent l’appartenance identitaire des uns et des autres ; elles soulèvent alors des questions d’autodéfinition (qui suis-je ? comment se caractérise ma propre culture ? en quoi est-elle spécifique ?) et d’hétérodéfinition (qui est l’autre ? en quoi est-il semblable ou différent de moi ? quelles conséquences cela peut-il avoir dans l’interaction ?), qu’il est par exemple important d’aborder en situation d’enseignement-apprentissage d’une langue étrangère. C’est dans cette perspective que se place Jim Coleman : il s’intéresse plus particulièrement à l’impact que peut avoir sur les étudiants un séjour prolongé à l’étranger et définit ce que devrait inclure un objectif interculturel qui, dans sa globalité, concerne aussi bien les savoirs, les attitudes et les convictions, que les comportements. Pour lui :
« [cet] ensemble à la fois cognitif et affectif (…) comprend : • une reconnaissance de la relativité de toute conviction, de toute valeur culturelle, de tout comportement, y compris les siens propres, • une reconnaissance du fait que la culture de tout groupe, développé ou réduit, qu’on l’appelle nation, famille, religion, classe, etc., est construite dans et par la société, et n’a donc rien d’absolu, • une utilisation spontanée de compétences : - ethnographiques : observer de façon objective, sans préjugés ethnocentriques, sans fausse interprétation, - interculturelles : s’adapter aux multiples nouveaux contextes sociaux, en respectant les valeurs que l’on y observe, sans pour autant abandonner ses valeurs d’origine. » (Coleman 2001 : 127-128)

Une relation interculturelle suppose donc une décentration par rapport à soi, ce qui implique une capacité d’aller vers l’autre tout en restant soi-même. C’est dans la prise de conscience de la relativité des normes et usages en vigueur dans sa propre culture et dans la culture étrangère que l’approche de l’altérité peut se faire dans les meilleures conditions possibles, c’est-à-dire sans qu’elle soit ressentie comme une menace pour l’identité personnelle. Mais tous les didacticiens, y compris Coleman, sont suffisamment lucides pour admettre que cet idéal est difficilement réalisable. L’ethnocentrisme est une donnée quasiment impossible à évacuer et les représentations culturelles qu’il sousentend n’évoluent pas systématiquement au contact de l’Autre. C’est aussi ce que dit Boyer lorsqu’il se penche sur les situations d’enseignementapprentissage d’une langue étrangère. Selon lui, elles s’organisent autour de

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l’acquisition d’une compétence complexe de communication, composée de trois grands ensembles mettant en œuvre de façon solidaire des savoirs, des savoirfaire et des représentations. La première de ces compétences est d’ordre langagier. La deuxième est la compétence référentielle, elle concerne les connaissances objectives sur la réalité collective. La troisième, nommée compétence ethnosocioculturelle (désormais CESC), est « faite d’images, de valeurs, d’attitudes concernant le réel communautaire » : Boyer souligne que c’est cette compétence qui « résiste le plus fortement à un enseignement » mais cela « ne signifie pas qu’elle soit inaccessible à l’Etranger » (Boyer 2003 : 24). Quel que soit le contexte didactique, le chemin à parcourir pour maîtriser la CESC en-dehors de sa propre communauté est semé d’embûches parce qu’elle se fonde essentiellement sur des références intériorisées et des connivences endogènes, en particulier ce qu’on appelle les implicites codés. Pour les percevoir, les comprendre et les assimiler, le système de représentations de la culture d’origine est inadéquat ; il faut alors mettre en place une nouvelle grille de décryptage calquée sur les représentations de la culture cible, ce qui suppose un effort considérable combiné à des facteurs psychocognitifs tels que la décentration dont on vient de parler, une grande faculté d’adaptation et l’inscription dans la durée. Nombreux sont les chercheurs qui, à l’instar de Zarate ou Coleman, mais aussi d’Abdallah-Pretceille, Charaudeau, Ladmiral et Lipiansky, se sont penchés sur les représentations interculturelles, dans une perspective 1 essentiellement pédagogique . L’enjeu des perceptions entrecroisées dépasse toutefois largement ce cadre et concerne directement la sociolinguistique. Comme le souligne Windisch en 1989, « de l’étude comparative des milieux sociaux, on passe à l’étude des rapports interculturels, ce qui signifie en matière de langage l’étude des contacts entre langues différentes » et on ne peut éluder le fait que « les contacts entre cultures et langues différentes sont (…) largement fonction des représentations réciproques, des stéréotypes, des préjugés, soit de tout un côté subjectif et vécu, côté que l’on cherche maintenant à cerner plutôt qu’à évacuer » (Windisch 2003 : 197). Les différentes approches dans ce domaine s’intéressent plus particulièrement aux relations entre des individus ou des groupes qui appartiennent à des univers culturels différents, parmi lesquels il existe des divergences dans les normes communicatives qu’ils appliquent et les interprétations qu’ils proposent de l’environnement collectif. La notion d’univers culturel est d’ailleurs suffisamment large pour englober des réalités aussi diverses qu’une nation, un peuple, une ethnie, ou tout groupe social dont la cohésion passe par la mise en partage d’un langage commun et d’une vision du monde relativement homogène. C’est pourquoi nous préférons au terme de culture celui d’ethnosocioculture, car il permet de mieux appréhender à qui ou à quoi correspond un ensemble donné de représentations partagées. Mais comme toute démarche interculturelle se base en priorité sur la (re)connaissance des représentations qu’ont de l’Autre
On pense notamment aux ouvrages suivants : Abdallah-Pretceille Martine (1996), Vers une pédagogie interculturelle ; Abdallah-Pretceille Martine (1999), L’éducation interculturelle ; Charaudeau Patrick (1995), « Regards croisés » : Perceptions interculturelles France – Mexique ; Ladmiral Jean-René, Lipiansky Edmond Marc (1989), La communication interculturelle.
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les diverses communautés en contact, nous parlerons également d’imaginaires communautaires. Boyer confirme que l’imaginaire communautaire (ou imaginaire ethnosocioculturel) concerne aussi bien l’identité de sa propre communauté que l’identité des autres communautés, que celles-ci soient intégrées à l’intérieur de l’espace national ou situées à l’extérieur. Les représentations de soi constituent les auto-représentations. Quant aux représentations de l’Autre, qui entrent dans le cadre des représentations interculturelles définies ci-dessus, elles sont appelées hétéro-représentations. Notre travail portant essentiellement sur cette question, nous allons nous y attarder dès à présent ainsi que dans le souschapitre suivant. Notons dans un premier temps plutôt définitoire que, pour Boyer, ce domaine de l’imaginaire collectif se compose d’au moins six champs représentationnels qu’il présente par ordre de figement stéréotypique décroissant :
« 1. Perception globalisante du peuple (traits physiques, comportements sociaux, religion…) et du pays (climat, cadre naturel, situation socioéconomique…) 2. Identification institutionnelle, ethnographique et aussi folklorique, gastronomique, touristique… 3. Patrimoine culturel : œuvres, événements, patronymes, dates, objets… 4. Localisation géographique et/ou géopolitique. Mention de toponymes. 5. Caractérisation par la langue du pays, des mots ou expressions empruntés à cette langue. 6. Allusions à la situation/relations/faits intercommunautaires. » (Boyer 2003 : 35-36)

Outre l’importance du stéréotypage, phénomène que nous explorerons un peu plus tard, on associe aux hétéro-représentations une teneur normative plus ou moins élevée. La représentation suppose une interprétation qui s’apparente à une évaluation, et permet donc généralement d’établir une hiérarchisation des objets sur lesquels elle porte. Il faut par ailleurs signaler que les représentations ethnosocioculturelles ne touchent pas uniformément tous les membres d’un même groupe social. C’est ce qu’avaient montré Windisch en relevant qu’il y a des « modes de pensée sociale différents » et Flament en associant cette disparité à des « schèmes périphériques inégalement activés ». Boyer propose quant à lui une distinction entre les représentations communautaires « consensuelles sur le plan de la communauté » et les représentations intra-communautaires « différenciatrices des groupes constitutifs d’une société » (ibid.: 14). Nous privilégierons cette terminologie au cours de ce travail. 1.4. L’imaginaire ethnosocioculturel Ainsi, l’imaginaire ethnosocioculturel est avant tout un ensemble de représentations partagées par les membres d’une communauté, caractérisées par une tendance au consensus. Dans ce sous-chapitre à visée exploratoire, nous essaierons d’une part de comprendre les ressorts de cet « ensemble

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