La voix cachée du tiers

De
Publié par

Comment deux individus pourraient-ils échanger, comment pourraient-ils se comprendre si n'existait la médiation des représentations communes ? Quelle est cette médiation sinon une "instance-tiers" ? Comment un individu ou un groupe pourrait-il se différencier d'un autre et se construire ainsi une "conscience de soi", si ce n'est dans un modèle identitaire ternaire ? La réflexion commune qu'ont élaborée des chercheurs français et mexicains met en évidence qu'existent divers lieux de problématisation du tiers du discours.
Publié le : mercredi 1 décembre 2004
Lecture(s) : 99
Tags :
EAN13 : 9782296378964
Nombre de pages : 238
Voir plus Voir moins
Cette publication est uniquement disponible à l'achat

LA VOIX CACHÉE DU TIERS DES NON-DITS DU DISCOURS

Sociolinguistique Collection dirigée par Henri Boyer
La Collection Sociolinguistique se veut un lieu exigeant d'expression et de confrontation des diverses recherches en sciences du langage ou dans les champs disciplinaires connexes qui, en France et ailleurs, contribuent à l'intelligence de l'exercice des langues en société: qu'elles traitent de la variation ou de la pluralité linguistiques et donc des mécanismes de valorisation et de stigmatisation des formes linguistiques et des idiomes en présence (dans les faits et dans les imaginaires collectifs), qu'elles analysent des interventions glottopolitiques ou encore qu'elles interrogent la dimension sociopragmatique de l'activité de langage, orale ou scripturale, ordinaire, médiatique ou même «littéraire». Donc une collection largement ouverte à la diversité des terrains, des objets, des méthodologies. Et, bien entendu, des sensibilités. Déjà parus Ksenija DJORDJEVlé, Configuration sociolinguistique, nationalisme et politique linguistique: le cas de la Voïvodine, hier et aujourd 'hui, 2004. Henri BOYER (Éditeur), Langues et contacts de langues dans l'aire méditerranéenne, 2004. A. BOURDEAU, L. DUBOIS, J. MAURAIS, G. MCCONNEL, Colloque international sur l'Ecologie des langues, 2003. H. BOYER et CH. LARARGE (dir.), L'Espagne et ses langues: un modèle écolinguistique ?, 2002. C LAGARDE, Des écritures « bilingues ». Sociolinguistique et littérature, 2001. H. BOYER et P. GARD Y (coord.), Dix siècles d'usages et d'images de l'occitan: des troubadours à l'internet, 2001. P. DUMONT, L'enquête sociolinguistique, 1999. L. FERNANDEZ, L'Espagne à la Une du Monde (1969-1985). M. GASQUET -CYRUS et alIi, Paroles et musiques à Marseille. Les voix d'une ville, 1999. M. C. ALEN GARABA TO, Quand le « patois» était politiquement utile..., 1999. P. GARD Y, L'écriture occitane contemporaine. Une quête des mots.

Sous la direction

de

Patrick

Charaudeau

et Rosa Montes

LA VOIX CACHÉE DU TIERS DES NON-DITS DU DISCOURS

L'Harmattan 5- 7 ,rue de l'ÉcolePolytechnique

L 'Harmattan Hongrie Kossuth L. u. 14-16 1053 Budapest HONGRIE

L'Harmattan Italia Via Degli Artisti, 15 10124 Torino IT ALlE

75005 Paris

FRANCE

(Ç) L'Harmattan, 2004 ISBN: 2-7475-7395-8 EAN : 9782747573955

AUTEURS Lourdes BERRUECOS : Université Autonome de Mexico (Xochimilco) Fernando CASTANOS : Université Nationale Autonome de Mexico (ISH)
Claude CHABROL: Université de Paris 3 (GRPC-CAD) : Université de Paris 13 (CAD)

Patrick CHARAUDEAU

Gerardo DEL ROSAL : Université Autonome de Puebla (BUAP) Manuel FERNANDEZ: Lycée d'Angoulême (CAD)

Maria Eugenia GOMEZ DE MAS: Mexico (CELE)

Université Nationale Autonome de

Guy LOCHARD : Université de Paris 3 (CREDAM-CAD) Rosa Graciela MONTES :Université Autonome de Puebla MarIene RALL : Université Nationale Autonome de Mexico (Faculté de Philosophie) Jean-Claude SOULAGES: Université de Strasbourg 3 / CUEJ (CAD) Danielle ZASLA VSKY : Colegio de México TRADUCTEURS: Fabienne GOUY Noëlle GROULT Jean RENNEQUIN Danielle ZASLAVSKY

En hommage à Marlene RALL

AVERTISSEMENT

Les travaux présentés dans cet ouvrage constituent le résultat d'une recherche menée à bien par des chercheurs du Centre d'Enseignement des Langues étrangères (CELE) et de l'Institut des Sciences Sociales de l'Université Autonome de Mexico, de l'Institut des Sciences Sociales et Humaines (ICSH) de l'Université de Puebla, et du Centre d'Analyse du Discours (CAD) de l'Université de Paris XIII. Cette recherche s'inscrit dans les programmes de coopération scientifique franco-mexicaine qui sont évalués scientifiquement, encadrés administrativement et financés conjointement par ANUIES-SEP-CONACYT au Mexique et ECOS en France. Le thème de la recherche s'est constitué d'un commun accord entre les deux parties autour de la notion de «tiers du discours». L'objectif a été de montrer comment la communication humaine s'établit, au-delà du rapport locuteur-interlocuteur, dans une relation triadique entre un Je, un Tu et un Tiers. Chaque membre des deux équipes mexicaine et française a étudié cette question à travers l'analyse d'un corpus particulier, mais le protocole d'étude a été discuté en commun afin d'ajuster les concepts et la procédure d'analyse, ainsi que les résultats pour en observer les ressemblances et les différences. Ce travail de coopération a montré l'intérêt d'une recherche menée par des chercheurs appartenant à des cultures différentes. On y découvre la variété des références théoriques et méthodologiques, mais en même temps leur possible compatibilité et complémentation. On y découvre également des modes de raisonnement et des méthodes de travail différents, toutes choses susceptibles de faire prendre conscience de la diversité des modèles mentaux et des façons de les faire dialoguer. Les chercheurs signataires de ce travail remercient les différentes institutions ci-dessus citées qui ont permis que se développe une telle recherche.

PRÉSENTA TI ON. Pourquoi consacrer une étude à la question du "tiers" dans le discours? Peut-être parce que cette question, bien au-delà de la simple situation trilogique d'échange verbal, est au fondement de la vie sociale, et en tout cas du phénomène de communication. Pendant longtemps, le langage a été considéré comme ce qui s'interposait entre le monde et l'homme, celui -ci rendant compte de celui-là, les philosophes disputant de savoir lequel des deux s'imposait à l'autre (querelle entre nominalistes et réalistes). Parallèlement, la démarche socratique et la rhétorique faisaient du langage un lieu d'échange entre deux interlocuteurs, lieu d'échange dans lequel devait apparaître la vérité. Mais il s'agissait d'un rapport interlocutif limité à un jeu de questions-réponses ou orienté vers la persuasion de l'autre, mais toujours dans le but de révéler une vérité. Plus tard, et plus près de nous, est née l'idée que le langage ne se construit que dans une relation entre un Je et un Tu, que c'est l'homme qui construit la vision du monde à l'aide du langage, et que c'est en interaction avec l'autre qu'il procède à cette construction. C'est ainsi que, simultanément, ont été développées une théorie pragmatique des actes de langage et une théorie de l'énonciation donnant la primauté à l'«intersubjectivité» qui s'instaure entre les êtres de langage (E. Benveniste). Cependant, le schéma sur lequel repose la communication humaine reste essentiellement dyadique. Il est vrai que, plus récemment, des travaux -particulièrement chez les analystes des conversationsont repéré les possibilités d'indirection de l'acte de langage qui met en scène un troisième partenaire, souvent non désigné; de là, des études qui ont porté sur les situations trilogiques de la conversation (Kerbrat-Orecchioni, 1995). Mais rarement a été proposé de considérer que tous les actes de langage, toute la communication sociale se fondait sur un rapport triadique. Comment deux individus pourraient-ils échanger, par oral ou par écrit, en situation monolocutive ou interlocutive, comment pourraient-ils se comprendre si n'existait la médiation de représentations communes du monde? Quelle est cette médiation sinon une «instance-tiers» ? Comment un individu ou un groupe pourrait-il se différencier d'un autre et se construire ainsi une «conscience de soi», si ce n'est dans un modèle identitaire triadique -et non trilogique- dans lequel le Je peut être un autre, un autre-Tu mais aussi un autre-Il, et dans lequel le Tu peut être un Je, mais aussi un Il ? La réflexion commune -et différenciée- que nous avons menée entre Français et Mexicains a mis en évidence qu'existaient divers lieux de problématisation du tiers du discours, dont on peut dire qu'ils se regroupent, en gros, autour de deux points de vue: celui qui cherche la place du tiers dans le processus d'énonciation, celui qui cherche comment les valeurs du discours sont portées par une voix-tiers. Du point de vue du processus d'énonciation, on pourrait penser qu'il n'y a de tiers que dans une relation communicative à trois participants qui joueraient alternativement les rôles de Je, de Tu et de Il. Pourtant la question se pose de savoir qui est le Tu. Est-ce le destinataire d'un acte d'énonciation? Le Tu et le destinataire sont-ils une seule et même entité? Si l'on considère que le Tu est l'autre impliqué dans l'acte d'énonciation et en

12 même temps le partenaire auquel s'adresse le Je, alors le Tu et le destinataire
se confondent dans l'acte d'énonciation lui-même (Tu

l'on considère qu'il faut distinguer le Tu destinataire interne à l'acte d'énonciation du Tu partenaire externe à l'acte de communication, alors Tu et le destinataire sont différents mais à condition de préciser qu'il y a deux types de destinataires: le destinataire visé par le sujet parlant et le destinataire qui reçoit et interprète l'acte de communication. En effet, Tu peut être considéré comme le destinataire visé par le discours , du Je-énonciateur ; il est alors destinataire interne à l'acte d'énonciation (l allocutaire) mais rien ne dit, à ce niveau, que celui-ci ait droit à la parole et soit en position de pouvoir répliquer. Mais Tu peut aussi être considéré comme le destinataire qui se trouve en lieu et place du partenaire de l'échange; il est alors destinataire externe à l'acte d'énonciation, c'est-à-dire en position de sujet récepteurinterprétant dont la situation dira s'il a pouvoir de répliquer ou non. Ainsi, si le Tu est, d'une façon ou d'une autre, destinataire (réel ou prétexte), le destinataire, lui, n'est pas obligatoirement un Tu. La question est donc de savoir ce que l'on entend par relation "dyadique" et relation "triadique", et si celles-ci représentent la même chose que "dialogal" et "trilogal". On voit là l'intérêt de distinguer un espace externe d'un espace interne à l'acte de langage. Un espace externe où s'institue la situation de communication avec deux partenaires en situation interlocutive ou monolocutive (les interlocuteurs) ; un espace interne où s'instaure la situation d'énonciation avec ses protagonistes dans une relation intersubjective dyadique ou triadique (les intralocuteurs). Du point de vue des valeurs que véhicule le discours, on peut faire raisonnablement l'hypothèse que tout discours signifie en fonction des normes qui sont instaurées par le groupe social auquel appartient le sujet qui parle. Or, ces normes sont configurées par du discours, comme s'il émanait d'une voix tiers qui surdéterminerait les discours des individus du groupe. Cette voix serait celle d'un grand Autre. Il faut donc savoir d'où vient ce grand Autre, et comment il est construit. Le sujet, pour exister, doit d'abord reconnaître l'autre de la relation d'échange social. Et pour cela, il faut que celui-ci se donne à voir comme différent. Tant qu'il n'y a pas perception de différence, il ne peut y avoir perception de l'autre. Or, l'être humain a tendance à intégrer les perceptions du monde dans des systèmes de référence, des normes, qui sont déjà connues de lui; il utilise des codes, des grilles de lecture du monde social qui sont ses codes et ses grilles de lecture. Plus il se laisse aller à cette tendance, gommant ainsi les différences, plus il homogénéise en ne voyant que les ressemblances, et plus l'autre disparaît. Paradoxe qui explique pourquoi l'être humain est mû vers la compréhension de l'autre, non pas au sens moral de l'acceptation de celui-ci, mais au sens étymologique de la "préhension", de la "saisie" de l'autre. Du coup, cet autre devient objet de fascination, exerçant un double mouvement d'attirance et de rejet parce qu'il représente à la fois un idéal autre de soi et une menace. Dès lors, tout individu ou groupe social ne cesse, en présence de la découverte de l'autre, de porter sur celui-ci des jugements positifs ou négatifs: les premiers pour l'instaurer en image idéalisée d'un soi qui pourrait s'y projeter, les seconds pour le placer dans une position d'infériorité vis-à-vis de soi.

= destinataire).

Mais si

13 Ainsi, les individus sont-ils conduits à renforcer leurs propres valeurs, en développant si besoin est une argumentation contre les valeurs opposées. Et c'est de ce mouvement de renforcement, qui de plus tend à intégrer l'autre, à le fondre dans ces valeurs, que sortent les normes sociales. Celles-ci s'instituent en normes de référence idéale, deviennent une voix-tiers à laquelle se référera le sujet parlant, et comme cette voix est idéalisée, on peut dire qu'il s'agit d'un grand Tiers, d'un grand Autre. Nous avons rassemblé, dans cet ouvrage, différentes études sur le tiers du discours, chaque auteur l'abordant à partir de ses propres objets d'étude. Car la question qui s'est posée à nous était de savoir comment traiter cette notion de façon propre au champ du discours, et si elle se différenciait de la définition que peu vent lui donner d'autres disciplines comme l'anthropologie, la sociologie ou la psychologie sociale (sans parler de la psychanalyse). Aussi avons-nous regroupé les contributions sous quatre rubriques: la première qui pose les problèmes généraux, et les trois autres qui traite chacune d'un espace particulier, celui de l'information, celui de la persuasion et celui de la littérature. Dans Le tiers en question, Patrick Charaudeau se demande: « au nom de quoi parle le sujet? », ou : « comment le droit à la parole vient au sujet? ». En examinant les types d'activité que l'acte de communication met en œuvre (activité de relation à l'autre, activité de catégorisation du monde, activité de sémiologisation), dans un jeu de va-et-vient constant, il explore et tente de décrire, dans «Tiers, où es-tu ?», certains des mécanismes de ces types d'activité en rapport avec la question du tiers. Cela le conduit à distinguer trois lieux de problématisation correspondant à l'espace situationnel de la communication, à l'espace discursif de l'énonciation et à l'espace interdiscursif où circulent les discours. Claude Chabrol, de son côté, dans « Le tiers du discours en tant que metaénonciateur autorisé dans l'espace d'interdiscursivité idéologique », traite la question du Tiers du discours, non pas du point de vue syntaxique (personnes grammaticales) ni de celui de l'échange interlocutoire (acteurs du discours) mais de celui de l'énonciation dans l'espace de l'intertextualité de Bakhtine. Il y défend l'hypothèse que l'enjeu des échanges réside toujours dans la constitution et l'appropriation de la place du méta-énonciateur autorisé ou de la voix de l'Autorité. Corrélativement tout discours lui serait adressé en fin de compte car il garantirait seul les visées de véracité et de véridicité. Pour actualiser ce projet, il montre que la psychologie sociale offre à l'analyse de discours des outils indispensables, en particulier les concepts redéfinis d'idéologie, d'attitude et de représentations sociales qui permettent de configurer effectivement la notion « d'imaginaire socio-discursif» qui soustend les processus interdiscursifs. Gerardo deI RosaI Vargas, lui, dans « Fonctions discursives des formes pronominales. Le positionnement du moi et de l'autre dans les espaces appréciatifs de tiers », questionne le fonctionnement des catégories pronominales dans l'interview politique, comme faisant partie des ressources linguistiques permettant d'inscrire ce qui est énoncé au sein de différents domaines appréciatifs. Il démontre entre autres choses que la recontextualisation du moi, au moyen d'autres formes pronominales ou de la substantivation, constitue l'une des stratégies essentielles grâce auxquelles

14 l'énonciateur module son auto-présentation afin de susciter des appréciations positives de son image. Dans le discours informatif, Manuel Fernandez étudie « La représentation de l'autre en situation de discours monolocutif public» à propos d'un corpus de critique cinématographique dans la presse écrite. Il y distingue les différents lieux d'inscription de ce tiers dans l'ensemble des composantes qui président à l'émergence d'un discours: le tiers dans une situation de communication monolocutive, moins étudié que dans les situations interlocutives ; le tiers dans le texte en tant qu'il est sous le contrôle du locuteur et dont on peut repérer les traces de construction; le tiers constitutif des discours que l'on voit émerger dans certaines formes verbales et qui s'inscrit dans une interdiscursivité latente. Danielle Zaslavsky, en analysant un corpus de presse mexicaine, « La presse entre médiation et intermédiation », met en évidence le tiers comme "condition du discours journalistique", ce qui l'amène à rappeler les relations tripartites qui s'établissent, dans nos sociétés contemporaines, entre la sphère des médias, la politique et les citoyens. Dans les différentes configurations du discours d'information, qui font appel à des stratégies énonciatives, des opinions et des valeurs sémantiques, elle met en évidence divers types de scénarios où se construisent des énonciateurs et des destinataires du discours journalistique et qui font apparaître un tiers doté de multiples fonctions. Guy Lochard, lui, s'est centré sur le processus d'« Interpellation des Autorités dans les interviews télévisées », plus spécialement dans les situations catastrophiques, où les instances sont adressées, invoquées ou suggérées toujours convoquées en tant que responsables des faits exposés. Il en répertorie les diverses modalités de construction du tiers dans le discours d'information télévisuel, en observant des émissions produites par la télévision française. Lourdes Berruecos, elle, en analysant « Le tiers dans le discours de vulgarisation» montre, en s'appuyant sur les concepts de polyphonie discursive et d' hétérogénéité discursive ainsi que sur différentes études linguistiques concernant la vulgarisation de la science, un chemin possible pour délimiter la figure du tiers dans les textes de vulgarisation scientifique, espace où différents acteurs, mondes discursifs et représentations sociales construisent et partagent le discours d'un certain savoir vulgarisé. Dans le discours persuasif, Jean-Claude Soulages s'intéresse aux « Figures du tiers dans le discours publicitaire» qui sont présentes dans le circuit locutif de certaines annonces. On voit qu'elles s'inscrivent dans un jeu de masques ou de miroirs renvoyant à la figure d'un tiers absent ou d'un tiers exclu (tour à tour, l'annonceur ou l'acheteur), parfois même en prenant l'apparence d'un tiers intrus, une sorte de Ça énonciateur et porte parole d'un pan de l'imaginaire social propre à chaque collectivité humaine. Quant à Maria Eugenia Gomez, en étudiant « Le codex litigieux mexicain Cozcatzin du XVIè siècle », montre de quelle façon les relations discursives dans un contexte de litige recouvrent un spectre plus ample que celui du modèle binaire locuteur-auditeur. Un tiers est construit qui fait partie de la scène communicative, avec un profil, une position, des fonctions et des valeurs variées à l'intérieur de ce scénario. Ainsi apparaît la dynamique caractéristique des relations de la triade constitutive de l'acte de communication.

15 On ne pouvait s'intéresser également à ce qui se passe, du point de vue du tiers, dans l'espace littéraire. MarIene Rall, dans « Ce que nous apprend la littérature: l'autre à l'intérieur du tu », se propose d'étudier, en se basant sur des citations tirées de textes littéraires, la manière dont l'autre peut nous obliger à réinterpréter le rôle du tiers dans l'échange verbal. En montrant que les choses ne se réduisent pas à un modèle dyadique, elle montre comment émerge la présence de la troisième personne dans l'échange et le rôle de l'autre dans la construction des identités en jeu. FernandoCastafios,enfin, dans « Tu, se dit Hamlet à lui-même », propose une réflexion sur les transpositions pronominales. Il analyse le réordonnancement des significations lorsque certains personnages de Hamlet transposent, dans quelques-unes de leurs tirades, les signifiants des personnes. Il démontre que ceux-ci sont ontologiques, déontiques et topologiques. La reconfiguration met en lumière le fait que le drame est langue et parole, système de signes et action sémiotique.

LE TIERS EN QUESTIONS

Tiers, où es-tu? À propos du tiers du discours.
Patrick Charaudeau. Centre d'Analyse du Discours. Université de Paris 13.

Notre souci de contribuer à définir un modèle de communication sociale qui ne soit pas seulement de transmission d'intention, mais de production de sens et d'interprétation dans des situations d'intercompréhension sociale, nous a conduit à poser la question du : « au nom de quoi parle le sujet? », ou du : «comment le droit à la parole vient-il au sujet? », questions qui conditionnent, par voie de conséquence, le processus d'interprétation. La réponse n'est pas simple car le sujet du langage qui s'institue en Je se trouve pris entre trois types d'activité: activité de relation à l'autre, activité de catégorisation du monde, activité de sémiologisation. L'activité de relation à l'autre détermine un espace dans lequel le Je se trouve aux prises avec l'autre de la communication dans un rapport d'altérité intersubjective, un autre qui peut être un Tu et/ou un Il. Dans cet espace, il agit -ou est agi- en fonction de ce que sont les contraintes des dispositifs de communication dans lesquels il se trouve (les conditions situationnelles de la communication), et de la marge de manœuvre dont il dispose dans sa quête pour "s'individuer" (cette individuation serait-elle illusoire). Cela exige de tout sujet parlant une "compétence communicationnelle"l. L'activité de catégorisation du monde consiste à construire des visions du monde en univers de discours ~ui résultent de la façon dont les êtres sociaux, à force d'échanges langagiers, se représentent le monde. Ils le font en partageant des savoirs de connaissance et de croyance, savoirs qui circulent dans les groupes auxquels ils appartiennent et qui sont mobilisés par un jeu d'interdiscursivité (voir ci-dessous). Il s'agit ici d'une activité de sémantisation constructrice d'''imaginaires socio-discursifs". Cela exige du sujet qu'il possède une « compétence sémantique» (Charaudeau, 2000). L'activité de sémiologisation (au sens de Saussure) consiste pour le sujet à articuler ces catégories de signifiance (combinaison de sémantisation, de mode d'organisation et de relation) avec des catégories de langue, de telle sorte que celles-ci, loin d'être un simple support ou habillage de celles-là, se donnent comme la mémoire ou la trace des premières dans un jeu de combinaisons à la fois morphologique, syntaxique et sémantique. Cela exige du sujet une« compétence sémiolinguistique » (Charaudeau, 2000). C'est donc dans un jeu de va-et-vient constant entre ces trois types d'activité mobilisant chacune un type de compétence que le sujet construit du sens, ce qui inscrit ce modèle dans une problématique du sujet: un sujet à la fois agissant et agi, conscient et non conscient, surdéterminé et s'individuant. Dès lors, pour l'analyste, tout acte de langage (quelles que soient sa dimension et sa structure) se présente comme un ensemble de « possibles interprétatifs» (Charaudeau, 1983), lesquels doivent être traités sans hiérarchie de niveau
1 Parfois appelée situationnelle, voir (Charaudeau, 2 Mais pas seulement langagiers.

2000).

20

(surface/profondeur), mais comme ce que R. Barthes a appelé des

«

avenues

de sens» ( Barthes, 1970): ni premières ni secondes, ni au-dessus ni en dessous, mais toujours à côté les unes des autres en une co-existence plurielle. Le travail qui suit explore et tente de décrire certains des mécanismes de ces types d'activité en rapport avec la question du tiers. Cela nous a conduit à distinguer trois lieux de problématisation : l'un qui correspond à l'espace situationnel de la communication, celui où sont déterminés par avance des statuts sociaux, des places locutives et les rôles que doivent tenir les différents protagonistes de l'acte de langage; un autre qui correspond à l'espace discursif de l'énonciation comme lieu de mise en scène du discours qui est en partie contraint par les données du cadre situationnel, mais où le sujet parlant, jouissant d'une certaine marge de manœuvre, peut jouer, à des fins stratégiques, avec les différents protagonistes du discours mis en scène. Ille fait en puisant dans sa compétence sémiolinguistique, en utilisant divers systèmes linguistiques qui s'organisent autour de la catégorie de la personne (pronoms personnels, déictiques, anaphoriques et autres qualificatifs) ; un troisième lieu enfin qui correspond à l'espace interdiscursif où circulent les discours, lieu d'une sémantisation des systèmes de valeurs, où le tiers peut être considéré comme un "méta-énonciateur" qui produirait des discours de vérité servant de référence à tout nouvel énonciateur. Ces trois espaces sont à la fois contraints par les exigences de la relation interactionnelle (contrat) et livrés à la possible marge de manœuvre du sujet parlant (stratégies). Dans chacun de ces lieux se pose la question du tiers de façon spécifique, bien que tout acte de langage soit la résultante d'un jeu de combinaisons complexes des caractéristiques de chacun d'eux.

Un exemple.
Nous partirons d'un exemple, pour mettre en évidence l'émergence de ces trois types de tiers et montrer leur interrelation, en reprenant un échange dialogué déjà ancien, mais qui me semble particulièrement révélateur. [Extrait d'une émission littéraire de télévision intitulée Apostrophes, dans laquelle l'animateur, B. Pivot, après avoir interrogé l'un de ses invités, J.F.Revel, à propos d'une interview que celui-ci avait donnée à la revue Playboy, se tourne vers les deux autres invités et leur demande] : - Bernard Pivot: « Et vous, est-ce que vous lisez Play-boy? » - Jean Cau (sec) : « Non! » : «Oui, ça m'arrive, parfois, - Jean Dutourd (bonhomme) coiffeur. »

chez

le

1) Le dispositif de cette émission est triangulaire: émission dite de débat qui met en relation entre eux les participants à l'échange, mais également met ceux-ci en relation avec un tiers présent-absent: le public3. On peut donc faire l'hypothèse que tout locuteur de cette situation sait qu'il est vu et écouté par ce tiers, et que même l'enjeu de l'échange est davantage tourné vers
3 Parfois représenté dans le studio.

21 celui-ci que vers son interlocuteur, ou vers celui-ci via son interlocuteur. De plus, à l'intérieur de ce dispositif, chacun des participants peut se trouver, à tour de rôle, en position de tiers par rapport à ceux qui dialoguent.
2) Dans le processus de sémantisation, la réplique de Jean Dutourd peut être interprétée, pour faire vite, de la façon suivante: «Je lis cette revue quand l'occasion se présente, dans un lieu d'attente et de détente (il ne s'agit pas d'un cabinet de dentiste), sans que j'aie besoin d'aller l'acheter chez le marchand de journaux ». Tout se passe comme si Dutourd faisait appel au discours d'un méta-énonciateur qui dirait «Un intellectuel institutionnellement reconnu4 doit aussi être curieux de tout» et, corrélativement, laisserait entendre: « Dans la vie, il faut savoir faire preuve de tolérance ».

3) Énonciativement, cette réplique est susceptible d'avoir des effets divers: a) elle répond en apparence à B. Pivot, qui, en l'occurrence, devient le Tudestinataire auquel J. Dutourd signifie qu'il n'est pas tombé dans le piège de la question: répondre « non» serait se montrer sectaire, répondre «oui» serait frivole. Mais en même temps, cette réplique institue J. Cau en tiers. Elle construit de celui-ci une image de "sectaire" et, par opposition, de Dutourd une image de personne "tolérante". b) elle vise également, et de façon peut-être encore plus indirecte (bien que l'on n'ait pas les moyens de mesurer le degré d'indirection d'une énonciation), J.F. Revel en suggérant quelque chose comme: « Ce n'est pas très sérieux, quand on est un homme de lettres, de donner une interview dans une telle revue que l'on lit de façon distraite, en la feuilletant, chez le coiffeur» . c) enfin, et cela simultanément, cette réplique est comme un clin d' œil adressé au public-téléspectateur, tiers prévu dans le dispositif, clin d' œil qui signifie: « Vous voyez comment on se sort d'une question piège? En faisant de l'humour». Il appelle donc ce tiers à entrer en complicité avec lui. On voit comment ces discours interagissent les uns sur les autres. Cela permet de dire que, comme dans tout acte de communication, les discours s'entremêlent. Mais on voit également que pour juger de leur valeur, il faut distinguer les niveaux où ils interviennent. Ici, les trois lieux de problématisation sont convoqués simultanément, mais ce n'est pas toujours le cas.

1.

Le Tiers dans l'espace situationnel de la communication.

Tout contrat de communication se structure autour d'un "dispositif communicationnel" qui détermine par avance l'identité des partenaires5, du
4 1. Dutourd est écrivain et académicien. 5 Je rappelle que les "partenaires" sont, pour moi, les sujets communiquant et interprétant ayant à la fois une identité psycho-sociale externe au processus d'énonciation et une identité discursive, à travers le rôle énonciatif qui leur est attribué

22 point de vue de leurs statuts sociaux et des rôles locutifs qu'ils doivent exercer; les relations qui s'établissent entre eux du point de vue de la finalité qu'ils visent; les propos qu'ils peuvent tenir, le tout en fonction des circonstances matérielles dans lesquelles ils se trouvent. Dans certains contrats, le dispositif se caractérise, de façon explicite, par un rapport de triangularité entre trois types de partenaires. Il peut prendre plusieurs formes: de conversation, de médiation, de spectacle, de concurrence. 1.1. Le dispositif dit de "conversation" (1).

C'est un dispositif à trois partenaires qui sont physiquement présents les uns aux autres, chacun ayant le droit de prendre la parole, de façon réglée ou non. Cette situation se caractérise par une co-présence énonciative avec alternance de prise de parole. On a affaire ici au cas des situations d'échange conversationnelles appelées trilogues déjà traités par les conversationnalistes (KerbratOrecchioni: 1995) : des conversations, des discussions, des réunions de travail, des colloques scientifiques, dans les moments où il y a échange entre trois partenaires. Le trilogue se limite alors à «un ensemble de trois personnes existant en chair et en os» (Kerbrat-Orecchioni,1995), sans distinction de niveaux auxquels pourraient se réaliser ces échanges trilogiques. Il s'agit ici d'un dispositif trilogique de fait, par la présence effective et le droit à la parole des trois partenaires. 1.2. Le dispositif dit de " médiation" (2).

C'est un dispositif à trois partenaires co-présents physiquement, dont l'un, actif, est en position de médiateur. Ce dispositif s'apparente au premier, mais alors que dans le premier, les partenaires co-présents peuvent être tiers à tour de rôle, ici est établie par avance une organisation dans laquelle l'un d'entre eux se trouve en position de devoir jouer un rôle de médiation. Dans ce cas, on peut trouver différentes situations d'échange selon le rôle qui est attribué au tiers: -) le tiers joue le rôle d'intercesseur. Ce rôle consiste à essayer6 d'apaiser les relations antagonistes entre les deux partenaires et de trouver une solution qui leur permette d'arriver à un accord (compromis, pacte, gentleman agreement). -) le tiers joue le rôle d'animateur. Pour ce faire, il peut être amené à : distribuer la parole et gérer le temps de parole des participants au débat (rôle dit du « sablier») ; de poser des questions (rôle du journaliste intervieweur) ; de faire des déclarations performati ves (rôle du président de séance dans un colloque). Ce qui fait que dans les entretiens radiophoniques et autres interviews télévisées, l'animateur se trouve dans un double dispositif triangulaire: l'un vis-à-vis de l'échange entre les participants (dispositif 2),

dans la situation. On peut également les appeler des "interactants" ou des "instances" de communication. 6 En principe (car il peut jouer un double jeu).

23 l'autre vis-à-vis du public (dispositif 3)7. À d'autres moments peuvent se superposer la triangularité situationnelle de la communication (dispositif 1) et celle de l'orientation du discours (dispositif 4). Dans le cas d'un face-à-face télévisé, par exemple, le sens de la triangularité peut varier, selon que l'animateur est en position de tiers (dispositif 2), et donc les débatteurs échangent sous son contrôle, ou en position d'interlocuteur, lorsque l'un des débatteurs lui répond directement, et donc c'est l'autre débatteur qui est mis en position de tiers. -) le tiers joue le rôle de juge-arbitre. Il a pour rôle, dans un échange où s'affrontent deux parties antagonistes, non plus seulement d'animer ou d'intercéder -ce qui reste toujours possible-, mais de juger au nom de la loi et d'édicter une sentence. On trouve ici les situations de procès où une instance juge joue ce rôle face à la relation dyadique accusation-défense. Cette situation appartient à ce dispositif plutôt qu'au dispositif (1), car elle est hiérarchisée par avance.

1.3.

Le dispositif dit de "scène" (3).

Dans ce dispositif, il y a trois partenaires dont deux sont physiquement présents dans une co-énonciation dyadique d'alternance de parole, et un troisième (qui peut être physiquement présent comme le public présent dans la salle, ou présent-absent comme l'auditeur de radio), lequel est en position d'écoute, de témoin, mais n'a pas droit à prendre la parole (au mieux peut-il réagir par des rires, sifflets ou applaudissements). Il n'est qu'en position réactive, mais il doit être considéré comme partenaire à part entière, car les deux autres qui se trouvent sur la scène savent qu'il est là, en lieu et place d'évaluateur, et donc en place de véritable destinataire-cible de l'échange. C'est le cas, comme dans notre exemple de départ, des débats, interviews et entretiens qui se déroulent en présence d'un public (quel que soit le mode de présence du public, et le support de communication). Aussi, on observera que le cas du débat télévisé avec animateur s'articule sur deux dispositifs: le dispositif (2) de « médiation» et le dispositif (3) de « scène ».
1.4. Le dispositif dit de "concurrence" (4).

C'est un dispositif à deux partenaires plus un, qui se trouvent dans une relation d'échange non-nécessairement interlocutive : un Je s'adresse à un Tu-destinataire, tout en cherchant à se différencier d'un troisième partenaire8 généralement absent (mais il peut être présent) qui est en position de concurrent ou d'adversaire; le Je prend ce tiers comme prétexte pour produire un discours d'opposition ou de rejet du discours supposé de celui-ci. Cette fois, c'est dans le dispositif conceptuel que se trouve la triangularité. C'est le cas du discours politique qui ne peut se développer hors de la triangularité : «instance politique» / « instance citoyenne» / « instance
7 Évidemment,
8

cet animateur peut être amené à s'impliquer Ciel mon mardi! et les cas de «glissement» évoqués Orecchioni' 1995).

(voir Dechavanne dans par Plantin. (Kerbrat-

Ici le "partenaire" est construit par le discours du sujet parlant mais en lui donnant

une existence externe (il faut qu'on puisse imaginer qu'il existe bien socialement).

Soyez le premier à déposer un commentaire !

17/1000 caractères maximum.