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Les évolutions du latin

De
394 pages
Ce volume présente les actes du colloque biennal du Centre Alfred Ernout de juin 2010. Le latin est abordé dans ses relations avec l'héritage indo-européen en amont et les langues romanes en aval. Est étudié également le domaine du lexique et de la morphologie. Le latin tardif est abordé sous l'angle lexical pour le latin biblique et diatopique pour l'influence du latin d'Afrique sur le latin d'Espagne.
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Les évolutions du latin
Bibliothèque Kubaba (sélection)
http://kubaba.univ-paris1.fr/


COLLECTION KUBABA

Série Grammaire et linguistique

Dorothée, Stéphane : À l’origine du signe, le latin signum
Fruyt, M. et Van Laer, Sophie (éds.) : Adverbes et évolution linguistique en
latin
Thibault, André (éd.) : Gallicismes et théorie de l’emprunt linguistique
Nadjo, Léon : La composition nominale. Etudes de linguistique latine,
Textes réunis par F. Guillaumont et D. Roussel
Nadjo, Léon : Du latin au français d’Afrique noire, Textes réunis par
F. Guillaumont et D. Roussel
Roesch, Sophie (éd.) : Prier dans la Rome antique. Etudes lexicales
Fruyt, Michèle et Spevak Olga (éds.) : La quantification en latin
Moussy, Claude : Synonymie et antonymie en latin
Spevak, Olga (éd.) : Le syntagme nominal en latin. Nouvelles contributions

Série Antiquité

Aufrère, Sydney H. : Thot Hermès l’Égyptien
Briquel, Dominique : Le Forum brûle
Freu, Jacques : Histoire du Mitanni
Freu, Jacques : Histoire politique du royaume d’Ugarit
Freu, Jacques : Šuppiluliuma et la veuve du pharaon
Mazoyer, Michel (éd.) : Homère et l’Anatolie
Mazoyer, Michel : Télipinu, le dieu au marécage
Pirart, Éric : Georges Dumézil face aux démons iraniens
Pirart, Éric : Guerriers d’Iran
Pirart, Éric : L’Aphrodite iranienne
Pirart, Éric : L’éloge mazdéen de l’ivresse
Sergent, Bernard : L’Atlantide et la mythologie grecque
Sterckx, Claude : Les mutilations des ennemis chez les Celtes préchrétiens

Les Hittites et leur histoire

Freu, Jacques / Mazoyer, Michel, en coll. avec Isabelle Klock-Fontanille :
Des origines à la fin de l’ancien royaume hittite : Les Hittites et leur
histoire, vol. 1
Freu, Jacques / Mazoyer, Michel : Les débuts du nouvel empire hittite : Les
Hittites et leur histoire, vol. 2 Sous la direction de
Alain Christol et Olga Spevak






Les évolutions du latin


















Centre Alfred ERNOUT Association Kubaba
E.A. 4080 Université Paris I
Université de Paris-Sorbonne (Paris IV) – Panthéon-Sorbonne
28, rue Serpente 12, Place du Panthéon
75006-Paris 75231-Paris CEDEX 05


L’HARMATTAN Couverture : maquette de Jean-Michel Lartigaud
Image : Musées de Naples et de Pompéi



Cahiers KUBA BA
Directeur de publication : Michel Mazoyer
Directeur scientifique : Jorge Pérez Rey


Comité de rédaction
Trésorière : Christine Gaulme
Colloques : Jesús Martínez Dorronsorro
Relations publiques : Annie Tchernychev
Directrice du Comité de lecture : Annick Touchard


Comité scientifique de la série « Grammaire et linguistique » :
Marie-José Béguelin, Michèle Fruyt, Ana Giacalone-Ramat, Patrick
Guelpa, Lambert Isebaert, René Lebrun, Michel Mazoyer, Anna Orlandini,
Dennis Pardee, Eric Pirart, Paolo Poccetti, Paolo Ramat,
Christian Touratier, Sophie Van Laer, Roger Wright




Ce volume a été imprimé par
© Association K UBABA, Paris











© L'HARMATTAN, 2012
5-7, rue de l'École-Polytechnique ; 75005 Paris

http://www.librairieharmattan.com
diffusion.harmattan@wanadoo.fr
harmattan1@wanadoo.fr

ISBN : 978-2-296-96346-7
EAN : 9782296963467



Remerciements


Nous tenons à remercier la directrice du centre A. Ernout, Madame
Michèle Fruyt, pour avoir programmé et organisé le colloque de juin 2010,
Monsieur Michel Mazoyer, directeur de la collection Kubaba, qui a accepté
de publier ce recueil dans la série Grammaire et Linguistique. Nos
remerciements vont également à Monsieur Michel Poirier et à Madame
Peggy Lecaudé, qui ont bien voulu relire l’ensemble des contributions, et,
bien entendu, à tous les collègues, français ou étrangers, qui ont présenté une
communication et accepté de nous confier leur texte pour publication.



Sommaire


Introduction ........................................................................................ 9

Indo-européen, latin, langues romanes
Jean HAUDRY : Genèse de la proposition infinitive ............................. 11
Anna ORLANDINI et Paolo POCCETTI : L’évolution de l’ancien
wdiptyque indo-européen *k o-... *to- du latin aux langues
romanes ........................................................................................... 27
Brigitte L.M. BAUER : Chronologie et rythme du changement
linguistique : syntaxe vs morphologie ............................................. 45
Vincent MARTZLOFF : Sur la polymorphie du préfixe latin
com- / co- ......................................................................................... 67

Lexique et morphologie : évolution dans la latinité
Michèle FRUYT : Évolution du lexique et groupements de lexèmes
en latin ............................................................................................. 105
Alain CHRISTOL : De quelques formes « anormales » :
microsystèmes, pseudo-suffixes et mots-valises ............................. 129
Jean-François THOMAS : Le champ lexical du vrai et du faux :
problèmes d’évolutions sémantiques .............................................. 139
Benjamín GARCÍA-HERNÁNDEZ : Le verbe simple et le verbe
composé, entre structure et architecture de la langue ..................... 165
Sophie VAN LAER : Création lexicale et évolution linguistique :
l’exemple du préverbe in- (fr. en-) .................................................. 181
Chantal KIRCHER : Évolution des formations suffixées du latin
aux langues romanes et en particulier au français : l’exemple
des dérivés en -osus ........................................................................ 201
Marie-Ange JULIA : Origine et évolution du latin suffr āg ār ī ............... 217

Syntaxe et pragmatique dans la diachronie du latin
Carole FRY : Diachronie d’un signifiant : la place de l’adjectif
en poésie et la césure de l’hexamètre en organisateur
communicationnel ........................................................................... 239
Tatiana TAOUS : Lat. uinum misc ēre – proelia misc ēre / fr. mélange
et mêlée. Retour sur la genèse d’une structure sémantico-
syntaxique ....................................................................................... 253
Emanuela MARINI : L’« adjectif adverbial » en -um/-e : l’étape
du latin écrit littéraire de la période classique jusqu’au début
edu II siècle apr. J.-C. ...................................................................... 275

8 Sommaire

Arthur RIPOLL : Le changement invisible ou « que tout reste
identique pour que tout change » .................................................... 299
Michel POIRIER : Regards sur la mutation des emplois de dum,
donec, quoad : comment a pu se faire l’évolution du système ....... 325
Olga SPEVAK : Les enclitiques enim et autem dans la diachronie
du latin ............................................................................................. 335

Latin tardif
Lyliane SZNAJDER : Quelques exemples de réorganisations lexicales
en latin biblique ............................................................................... 353
Roger WRIGHT : Le latin tardif de l’Espagne musulmane :
une influence du latin d’Afrique ? ................................................... 377










Introduction




On trouvera ici les actes du colloque biennal du centre Alfred Ernout de
« Linguistique latine » tenu à l’Université de Paris-Sorbonne (Paris IV) en
juin 2010.
Le thème de l’évolution linguistique est, depuis une décennie, l’un des
axes majeurs des recherches du centre Alfred Ernout. Cette collection a, par
exemple, accueilli en 2008 l’ouvrage Adverbes et évolution linguistique en
latin (Paris, L’Harmattan, 2008), actes du colloque de 2004, et La
quantification en latin (Paris, L’Harmattan, 2010), actes du colloque de
2006, fait une large place aux phénomènes évolutifs.
Le sujet de l’évolution linguistique est, en effet, inépuisable pour les
latinistes, la langue latine offrant une documentation exceptionnelle par
l’ampleur des corpus de textes, par la vaste étendue temporelle de leurs
périodes d’attestation sur de nombreux siècles, par la variété des textes, pour
les variations diastratiques (genres littéraires, niveaux de langue, registres),
sans parler des variations diatopiques, précieux indices de la diversification
ultérieure des langues romanes.
La langue latine, champ d’observation et d’investigation remarquable-
ment propice à l’étude des ressorts de l’évolution linguistique et de ses
mécanismes, fournit ici une nouvelle contribution à ce thème devenu
d’actualité.
On trouvera dans ce volume, illustrées par des faits latins, des études sur
des questions aussi importantes que l’émergence de nouvelles catégories
linguistiques, le changement à l’intérieur d’une même catégorie, la
disparition de faits linguistiques, les circonstances favorisant le changement.
Le but de ce volume est d’apporter des témoignages et des interprétations
de latinistes sur des phénomènes évolutifs parfois peu connus, que la
documentation offerte par le latin permet de clarifier. Les contributions
portent sur tous les domaines de la langue latine : lexique, morphologie,
sémantique, syntaxe, pragmatique.
Les phénomènes sont traités dans la période latine (de la période
archaïque à la période tardive), où ils sont suivis dans leur développement, et
ils sont aussi mis en perspective, en amont du latin, avec les données
fournies par les autres langues indoeuropéennes et, en aval du latin, avec les 10 Introduction

faits attestés dans les langues romanes. Cette ouverture en direction des deux
périodes qui précèdent et suivent la Latinité donne au champ d’investigation
une dimension temporelle considérable et augmente ainsi les chances de
découverte de processus significatifs.


Michèle FRUYT
Centre Alfred Ernout,
EA 4080 « Linguistique et lexicographie latines et romanes »
Université de Paris-Sorbonne (Paris IV)
Genèse de la proposition infinitive

Jean HAUDRY
EPHE IV

RÉSUMÉ
La genèse de la proposition infinitive du latin, comme celle des autres
propositions infinitives à sujet à l’accusatif ou au datif, des constructions
dites absolues et du double datif, là où il peut équivaloir à une proposition
subordonnée, suppose l’existence préalable d’une proposition subordonnée
conjonctive à verbe personnel de même valeur, en l’occurrence d’une
proposition complétive. En raison du sens universel des changements
linguistiques, c’est la condition indispensable pour qu’un groupe de formes
nominales accède au rang de phrase non par une promotion spontanée
exceptionnelle, mais par un processus normal de « renouvellement formel ».

Le présent exposé, qui se limite à un point particulier de la genèse de la
proposition infinitive à sujet accusatif dans les langues où elle est
représentée (latin, langues italiques, grec, germanique ancien, notamment
scandinave), pose en fait la question plus générale de celle des tours
syntaxiques dont l’origine est un groupe de formes nominales constituant ou
non un syntagme au point de départ et dont le statut final est celui d’une
proposition subordonnée. Cette question concerne également les cas absolus
(en latin : l’ablatif absolu) et le double datif indo-iranien, avec ses
correspondants baltiques et slaves, auxquels se rattache la proposition
infinitive à sujet datif de ces langues. En latin, la limitation du double datif à
la position de prédicat, est mihi odio « il m’est odieux », le maintient dans le
cadre de la phrase simple, mais le tour védique « pour
qu’Indra (le) boive » a souvent le statut d’une proposition subordonnée. Il
n’y aurait rien à redire à de tels « changements invisibles », dont il est bien
d’autres exemples (voir l’article d’Arthur Ripoll, dans ce volume), si, au
cours de l’évolution, les diverses formes linguistiques, simples ou
complexes, pouvaient s’élever spontanément à un rang supérieur à celui
qu’elles occupaient au départ. Or c’est l’évolution inverse qui s’observe
invariablement dans toutes les langues, et à tous les niveaux du système.

1. Le sens de l’évolution linguistique
L’une des constantes de l’évolution linguistique (Haudry 1997) est la
tendance qu’ont les diverses unités d’un système à rétrograder, c’est-à-dire à
passer d’un rang supérieur à un rang inférieur, non seulement dans le
syntagme (par agglutination), mais aussi dans le paradigme.
12 Jean Haudry

1.1. Les exemples
On connaît d’innombrables exemples de monèmes qui perdent leur
signifié, donc leur existence, et tombent au rang de phonèmes, mais
l’évolution inverse n’est pas attestée ; on ne connaît pas d’exemples de
phonèmes ou de groupes de phonèmes qui acquièrent spontanément un
signifié pour devenir des monèmes.
De la même façon, un syntagme ou un synthème (composé, dérivé)
devient un monème dans le processus de l’agglutination, mais on n’a jamais
vu de monème se scinder pour devenir synthème ou syntagme.
Une phrase simple peut tomber au rang de syntagme : employées seules,
les formes verbales personnelles du verbe latin constituent des phrases, et ce
statut se maintient dans l’ensemble des langues romanes, mais pas en
français, où les formes qui en sont issues ne sont plus que des verbes ou des
syntagmes verbaux qui, aux premières et deuxièmes personnes, et le cas
échéant aux troisièmes personnes, ont pour sujet le pronom personnel. Une
phrase simple peut également devenir un syntagme nominal, non seulement
dans quelques curiosités du genre de un je ne sais quoi, le qu’en dira-t-on,
mais aussi dans la « relative formelle » indo-européenne, phrase nominale
qui devient syntagme nominal dès que le relatif, au lieu de rester au
nominatif, s’accorde avec son antécédent. La formule de l’Avesta ancien
Yasna 44.10 : t ąm da ēn ąm y ā h āt ąm vahišt ā « cette religion, qui (est) la
meilleure parmi les êtres » pourrait être remplacée dans l’Avesta récent par
*t ąm da ēn ąm y ąm h āt ąm vahišt ąm « cette religion, la meilleure parmi les
êtres ». Dans les langues baltiques et slaves, cette relative nominale donne
naissance à la flexion longue de l’adjectif : nouvelle rétrogradation.
Et quand la relative nominale tombe au rang de syntagme nominal, la
phrase complexe dont elle constituait le membre subordonné tombe au rang
de phrase simple.
Rappelons enfin que si cette évolution ne réduit pas les langues à un
système phonologique lui-même caduc, c’est que le discours crée sans cesse
de nouvelles structures de rang supérieur comme la corrélation, source
principale de la subordination. Les mécanismes de nominalisation,
formations de noms d’action et de noms d’agent, qui intègrent à la phrase
dans laquelle ils figurent un prédicat verbal ou même, dans le cas des noms
d’agent, une phrase, sont la contrepartie synchronique de la tendance des
unités à descendre au rang inférieur.

1.2. Les contre-exemples apparents
Or, comme on l’a indiqué en commençant, trois contre-exemples
apparents semblent démentir ces observations fondées sur un nombre
indéfini de données concordantes : la proposition infinitive, dans laquelle
deux formes nominales en position de complément accèdent au rang de
phrase simple, latin c ōg ō eum uen īre « je le force à venir », uide ō eum uen īre Genèse de la proposition infinitive 13
(= uenientem) « je le vois en train de venir » aboutissant à « je vois (je
constate) qu’il vient » ; les tours absolus comme l’ablatif absolu latin où un
syntagme nominal Cicer ōne consule « avec le consul Cicéron » en vient à
équivaloir à une proposition subordonnée temporelle « quand Cicéron était
consul » ; le double datif indo-iranien, védique « pour Indra,
pour boire », où deux datifs, apparemment juxtaposés et ne formant pas un
syntagme, se joignent pour constituer l’équivalent d’une proposition
subordonnée finale « pour qu’Indra boive », et non : « pour (honorer) Indra,
pour boire (moi-même) ».
La seule exception à cette constante rétrogradation dans le paradigme est
celle du renouvellement du signifiant d’un morphème ou d’une catégorie du
système : n’importe quelle séquence phonique suffit à renouveler la marque
disparue d’une catégorie préexistante. Exception de pure apparence,
puisqu’elle ne concerne que le signifiant. Quand la marque d’une catégorie
grammaticale s’identifie à un lexème, comme celle des passés composés
français en avoir et en être et des passifs en être, ou en provient, comme le
-r- du futur qui remonte au syntagme latin hab ēre + infinitif, l’évolution
consiste en une grammaticalisation, fait emblématique du sens de
l’évolution, puisqu’elle consiste dans la perte du sens lexical, comme dans le
cas des « préverbes vides » qui marquent l’aspect verbal des langues slaves
et, dans une moindre mesure, des langues classiques. Il en va de même pour
les formations de féminins reposant sur « celle auprès de », « épouse de », ou
les pluriels neutres issus de collectifs.
Mais quand les changements phonétiques aboutissent à ce qu’une
catégorie grammaticale soit marquée par des morphes qui correspondaient
initialement à une catégorie différente et sans rapport avec elle, comme pour
les marques des pluriels allemands issues de suffixes nominaux, les pluriels
en -er du suffixe *-e/os-, les pluriels en -en du suffixe *-e/on-, etc., il semble
à première vue que l’évolution passe par le phonème, puisque une continuité
entre ces morphèmes dérivationnels et le pluriel est inconcevable. Mais cette
présentation tronquée de l’évolution est illusoire : le monème « pluriel »
existait déjà dans la langue et l’évolution s’est limitée à un renouvellement et
une diversification de ses marques.
De la même façon, il est probable que la réinterprétation qui a conduit à
la constitution des trois tours précités a été rendue possible par la
préexistence de la subordonnée correspondante. C’est ce que l’on va tenter
de montrer à partir de la genèse de la proposition infinitive.

1.3. Rehaussement ?
Plusieurs générativistes ont décrit la proposition infinitive à sujet
accusatif comme un « rehaussement » (anglais raising, Postal 1974) : une
transformation dans laquelle une construction appartenant à la structure
profonde accède à la structure superficielle (Metzler Lexikon Sprache, p. 42
sous Anhebung). Quoi qu’il en soit de la pertinence de cette présentation en 14 Jean Haudry

synchronie, elle ne peut pas être appliquée à la genèse de cette structure
syntaxique.

2. La genèse des propositions infinitives
La proposition infinitive n’existe pas dans toutes les langues indo-
européennes anciennes. Elle est par exemple totalement inconnue du
védique, et le sanscrit classique n’a développé qu’un tour de ce genre,
représentée dans l’épopée : l’infinitif en -tum, qui a été généralisé, prend la
valeur passive et s’accompagne d’un complément d’agent à l’instrumental
(Renou 1961 : 536 sq.). Elle l’est aussi de l’arménien dont l’infinitif est
d’origine un nom verbal comme en celtique et en tokharien où, malgré son
origine dative, il a évolué vers ce statut pleinement nominal, et non dans la
direction opposée. Les seules propositions infinitives proprement dites, où
l’infinitif joue le rôle d’une forme verbale personnelle, sont celles du
baltique et du slave, qui ont leur sujet au datif, et celles du latin, des langues
italiques, du grec et du germanique, qui ont leur sujet à l’accusatif. Le
caractère récent de la proposition infinitive à sujet accusatif ou datif n’est
pas dû, comme on pourrait le supposer, à l’instabilité des formations
infinitives et à leur multiplicité originelle : alors que le participe est une
catégorie morphologique ancienne et stable, les constructions participiales
absolues sont elles aussi des innovations indépendantes, à en juger par le cas
employé, ablatif en latin, génitif en grec (ainsi qu’en sanscrit classique et en
avestique), locatif en védique et en avestique, datif en baltique et en slave.
Quant au double datif, il n’aboutit au statut de phrase subordonnée que dans
les langues indo-iraniennes et balto-slaves. La raison en est que dans ces
divers tours une forme nominale est employée comme substitut d’une forme
verbale personnelle. Il s’agit donc d’une extension d’emploi.

2.1. La proposition infinitive à sujet au datif
Dans les langues baltiques et slaves, il existe une proposition infinitive à
sujet au datif dont le domaine d’emploi est dans l’ensemble plus restreint
que celui des propositions infinitives à sujet à l’accusatif, et différent : elle
peut équivaloir à une proposition subordonnée finale, ainsi en vieux-
slave, Luc. 2.27 : egda v ŭv ěste… Isuia, s ŭtvoriti ima po oby čaju « quand ils
introduisirent Jésus, pour faire selon leur coutume ». Le tour repose sur un
double datif ima « pour eux » s ŭtvoriti « pour faire » ; en baltique (Endzelin
1922 : 770), lette man atl’auts piens dzert « il m’est permis de boire du
lait », littéralement « le lait » (piens, nominatif) est permis à moi (man, datif)
à boire (dzert, infinitif datif) : c’est le tour védique « pour
Indra (pour) boire » = « pour qu’Indra boive ». À partir des tours
correspondants (Haudry 1977 : 110), la proposition infinitive est représentée
en hittite : Hoffner et Melchert (2008 : 333 sq.) en donnent plusieurs
exemples. Genèse de la proposition infinitive 15
On trouve sporadiquement en baltique et en slave une proposition
infinitive à sujet à l’accusatif, lette neduomaju necer ēju tuo bût mano
ar āji ńu « je ne pensais pas, je n’espérais pas qu’il (tuo, accusatif) serait (bût
infinitif) mon laboureur (= mon mari). »
En vieux-slave également, « on rencontre aussi l’accusatif, mais à
l’imitation du grec » (Vaillant 1977 : 210).
La proposition infinitive à sujet datif est également amorcée en
gotique : Luc. 16.22 ἐγένετο δὲ ἀπο θ ανεῖν τὸ ν πτω χ ὸ ν est traduit par warþ
gaswiltan þamma unledin, littéralement « il arriva au mendiant de mourir »,
donc par un tour identique à celui des versions slaves et baltiques. C’est que
le verbe principal est l’un de ceux dont l’intransitivité est constante, alors
qu’il peut s’accompagner d’un datif. Le texte grec représente une forme
évoluée de la proposition infinitive à sujet accusatif (ci-dessous § 4.1.1). Un
exemple similaire figure ci-dessous § 3.2.1.
L’anglais a développé une construction prépositionnelle avec l’infinitif
qui rappelle le double datif, the case was too heavy (for a child) to carry « la
caisse était trop lourde à porter (pour un enfant) » = « pour qu’un enfant la
porte ». Par l’intermédiaire de gérondif en -enne du vieil-anglais, issu du
gérondif en *-anja- du germanique occidental, le tour se rattache indirecte-
ment à l’infinitif datif-locatif en *-ani du germanique commun.

2.2. La proposition infinitive à sujet à l’accusatif
2.2.1. Les incertitudes morphologiques des formes d’infinitif en latin
La plupart des auteurs qui traitent de la proposition infinitive cherchent à
déterminer la valeur originelle de l’infinitif à partir de ses marques
morphologiques et non à partir de ses emplois. Or ses marques diffèrent
d’une langue à l’autre, et plusieurs sont ambiguës.

2.2.1.1. C’est le cas notamment en latin, où l’interprétation habituelle de
-se/-re comme l’ancien locatif d’un thème en *-s-, base de l’infinitif de
narration, de -r ī comme le datif correspondant et de - ī comme le datif d’un
nom racine (ag ī = védique ajé « pour pousser devant soi ») n’est pas
évidente : la forme pacari du Vase de Duenos remettrait tout cela en
question si c’était une forme d’infinitif. Quant au doublet en -ier de l’infinitif
en - ī, son origine est controversée. Dans les diverses langues indo-
européennes, les formes d’infinitif sont initialement étrangères à la voix.
Plusieurs leur conservent ce statut. En revanche, le grec, comme le latin,
s’est constitué un infinitif médio-passif, à partir de la forme en - σθ αι,
parallèle (mais non identique) à l’infinitif indo-iranien en *-dhy āy (Haudry
1975). Le sanscrit a procédé autrement : le verbe śak- « pouvoir » a été mis à
la voix passive quand l’infinitif qui en dépendait avait cette valeur, śakyate
hantum « il peut être tué ». Mais ce tour n’a pas connu une grande extension.
2.2.1.2. L’interprétation des formes grecques est certes plus aisée, mais
n’est pas plus éclairante en synchronie. Aucune des marques d’infinitif ne 16 Jean Haudry

s’identifie à une désinence casuelle attestée. Qu’il s’agisse des formes en -n
ou des formes en -ai, on ne leur trouve de correspondants que dans les
adverbes à valeur locative (temporelle ou spatiale), comme α ἰέν « toujours »
et χαμα ί « à terre ».
2.2.1.3. L’infinitif en -om des langues italiques a la forme du cas direct
singulier d’un substantif neutre en *-o- ou de l’accusatif singulier d’un
animé. On peut en rapprocher l’absolutif en -am de l’indo-iranien, mais non
les infinitifs latins, ni les infinitifs grecs.
2.2.1.4. La marque *-an de l’infinitif germanique est dépourvue de
désinence casuelle en raison de la loi des finales. À partir de l’équivalence
apparente entre l’infinitif *beran « porter » et le substantif védique
bhára ṇam « le fait de porter », on part soit d’un substantif verbal neutre figé
aux cas directs du singulier, soit d’un supin directif.
Il est surprenant qu’à partir de formes aussi diverses des structures
identiques aient pu se développer indépendamment dans ces quatre
domaines, très tôt dans les deux premiers, tardivement dans le dernier, où il
n’est attesté largement que sur une part du domaine, celui des langues
scandinaves.

2.2.2. Les suggestions de la sémantique de la syntaxe
2.2.2.1. Quoi qu’il en soit de la morphologie, et bien que la question
préalable du passage au rang supérieur reste ouverte, l’interprétation de c ōg ō
eum uen īre par « je le force pour qu’il vienne » indique pour uen īre la valeur
prospective d’un datif et celle de uide ō eum uen īre par « je le vois en train de
venir » la valeur inessive d’un locatif. La valeur prospective observée dans le
premier tour engage à interpréter les infinitifs médio-passifs en - ī, -r ī comme
d’anciens datifs, et donc à écarter l’interprétation de pacari (ci-dessus §
2.2.1.1) par un infinitif. La valeur inessive de l’infinitif dans uide ō eum
uen īre justifie la comparaison de l’infinitif médio-passif en -ier avec
l’absolutif védique en -y ā, -ya (Meiser 2006 : 225) : cette forme indique la
simultanéité (ultérieurement l’antériorité) du procès avec celui qu’exprime le
verbe personnel, p āda-grhya « en saisissant par le pied », RV 4.18.12, hasta-
grhya « en prenant par la main », RV 10.11.26 ; 109.2.
2.2.2.2. Le grec confirme l’interprétation des marques d’infinitif par des
désinences anciennes liées à une valeur inessive, spatiale ou temporelle (« en
train de »), même s’il ne s’agit pas à proprement parler de désinences de
locatif, cas disparu en grec.
2.2.2.3. L’infinitif italique en -om correspond à l’absolutif indo-iranien en
-am qui lui aussi établit entre les deux procès un rapport de simultanéité, RV
8.2.18c : m « ils vont s’enivrant », voire d’identité, dans le cas
d’une figure étymologique, RV 8.97.3ab : ṣ « celui
qui dort d’un sommeil prolongé », Yt 14.54 : fraša ēk əm… frašincanti « ils
versent en abondance ». Genèse de la proposition infinitive 17
2.2.2.4. J’ai proposé (Haudry 1994) d’interpréter l’infinitif germanique à
partir d’un ancien locatif en *-on-i. Cette interprétation se fonde à la fois sur
les emplois, notamment l’emploi dans lequel il équivaut à un absolutif indo-
iranien, comme la formule vieil-anglaise gangan cw ōmon « ils vinrent en
marchant », qui correspond à la formule homérique βῆ δ’ἴμεν « il se mit en
marche » (Il. 5.167 et parallèles, Od. 2.5 et parallèles). Cet infinitif locatif en
*-oni se retrouve sûrement en védique dans les infinitifs en -ani, peut-être
dans une forme isolée du hittite, K Bo III 1 II 60 : piyani, infinitif de pai- /
pe- « donner » (Tischler 2001 : 382), et il peut constituer la base du gérondif
en *-anja- des langues germaniques de l’ouest. Il a par ailleurs la valeur
prospective d’un datif, gotique Luc. 15.15 : insandida ina… haldan sweina
« il l’envoya garder les cochons ».
Il apparaît que l’infinitif des langues qui ont développé la proposition
infinitive repose dans cet emploi (et dans quelques autres) sur une forme
exprimant un rapport de simultanéité, ayant la valeur inessive du locatif,
alors qu’il présente par ailleurs la valeur prospective d’un datif.

2.2.3. Les infinitifs et les états antérieurs du système
Cette constatation permet de reprendre l’étude de la morphologie de
l’infinitif, mais cette fois dans une perspective chronologique.
2.2.3.1. Formes infinitives extérieures à la flexion ? Si la désinence *-om
de l’infinitif italique et la désinence *-i de l’infinitif germanique
appartiennent au paradigme de la flexion nominale reconstruit par la
méthode comparative, il n’en va pas de même pour les infinitifs latins qui
semblent mettre sur le même plan une désinence de locatif et une désinence
de datif, et les infinitifs grecs dont la marque n’a de correspondant que dans
les adverbes. Ces incertitudes morphologiques, qui sont bien réelles, ont
conduit à renoncer à interpréter les marques d’infinitifs à partir de
désinences ; d’où la tentation d’opérer indépendamment de la flexion
nominale, et d’admettre, avec Monteil (1970 : 358), qu’ils sont « sans
origine casuelle précise ». Cette position s’impose effectivement en
synchronie : les infinitifs des langues classiques sont dans la même situation
que les autres invariants, adverbes, prépositions et conjonctions. Mais on sait
que ces formes invariables ne l’ont pas toujours été : leurs variantes
montrent qu’elles ont connu une sorte de flexion avec des désinences en
partie identiques à celles de la flexion nominale, en partie différentes. La
flexion nominale a évolué elle aussi ; elle ne s’est pas constituée d’un coup.

2.2.3.2. Le supin latin. D’autre part, le latin, avec ses correspondants
italiques, fournit l’exemple d’un infinitif décliné avec ses différents supins :
le supin accusatif directif, opson ātum īre « aller faire les courses », le supin
ablatif local, opson āt ū red īre « revenir des courses », le supin ablatif
instrumental, dict ū opus est « il faut dire », le supin datif, Plaut. Cist. 365 :
m ē hab ēs perditu ī et praed ātu ī « tu cherches à me perdre et à me 18 Jean Haudry

dépouiller ». Même si quelques occurrences posent un problème
d’identification comme les formes en -t ū à valeur dative, turpe dict ū
« honteux à dire », les divers supins fournissent l’exemple d’un infinitif
hérité décliné à la façon des infinitifs indo-iraniens.

2.2.3.3. Un « datif-locatif » en *-ey/*-i. Il n’est donc pas contre-indiqué
de chercher à rattacher les infinitifs à la flexion casuelle, car ils sont porteurs
de valeurs précises, qui, dans un système flexionnel, ne peuvent reposer que
sur une désinence, fût-ce une désinence zéro. Mais il faut remonter à des
états antérieurs à celui qu’atteint la reconstruction comparative, et surtout se
défier des paradigmes reconstruits qui se fondent sur les données
majoritaires et masquent les exceptions. Il faut aussi prendre en
considération la valeur. Par exemple, il est vain de chercher à rattacher
l’infinitif latin en -e à un locatif en *-i et l’infinitif en - ī à un datif en *-ey car
ils ont l’un et l’autre la valeur de ces deux cas : la valeur de locatif dans la
proposition infinitive et l’infinitif de narration, celle de datif dans le tour,
bien attesté à date ancienne, d ō bibere « je donne à boire ». Cette situation se
comprend dans un état du système où *-i et *-ey représentaient deux
variantes d’une même désinence casuelle. Il a existé des datifs en *-i comme
les infinitifs védiques ne ṣá ṇi « pour conduire », -str ṇ ī ṣá ṇi « pour étendre » ;
ce datif en *-i s’est imposé en grec et en germanique. Il a existé des locatifs
en *-ey comme le latin r ūr ī « à la campagne », temper ī « à temps », les
composés védiques divé-dive « jour après jour », vi śé-vi śe, avestique v īse-
v īse « dans chaque clan ». On comprend par là pourquoi en latin l’infinitif
actif en -e et l’infinitif médio-passif en - ī ont exactement les mêmes
fonctions. La différence de voix ne s’explique pas par la valeur casuelle
initiale, car à date ancienne les noms verbaux sont indifférents à la voix.
Au plan diachronique (ci-dessus, § 2.2.2.1), la différence de structure
syntaxique entre l’infinitif complément admonent m ē uen īre « ils
m’engagent à (me conseillent de) venir » et la proposition infinitive d īcunt
m ē uen īre « ils disent que je viens », que signale Touratier (1994 : 565) en se
référant à Machtelt Bolkestein, reflète la double valeur casuelle de l’infinitif,
à la fois datif (« ils m’engagent à venir ») et locatif (« ils me disent en train
de venir »). Il en va de même pour admonent m ē uen īre et admonent m ē
absurd ē canere « ils m’avertissent que je chante faux » (ibid. 568).

2.2.3.4. Infinitifs en *-ay et infinitifs à désinence zéro. Certains adverbes
et les infinitifs grecs postulent une troisième forme, *-ay. D’autre part, la
désinence *-i et ses variantes *-ey, *-ay ont été concurrencées dans
l’expression de l’inessif par la désinence zéro, sans qu’on puisse déterminer
la répartition. L’infinitif homérique a des emplois qui reposent sur une
valeur de datif, comme l’infinitif consécutif après ὥσ τε à côté d’emplois
locatifs comme dans la proposition infinitive, avec πάρ ο ς « avant de » qui Genèse de la proposition infinitive 19
correspond à la préposition védique purás construite avec le locatif, RV
6.15.7b puró adhvaré « avant le sacrifice », et probablement avec πρ ίν,
même sens. De plus, la désinence zéro de l’inessif se confondait
formellement avec le thème nominal représentant un autre cas dans la
« flexion de groupe » où la désinence ne figurait qu’une fois dans le
syntagme nominal, comme dans l’exemple vieil-avestique Yasna 51, 9
dr əgvant əm savay ō ašavan əm « pour nuire à l’infidèle, favoriser
le fidèle » : /r āsayah-ai/ … /savayah/. C’est pourquoi un infinitif grec en -n
peut avoir une valeur dative, comme Iliade 6.227-228 πο λλο ὶ... ἐμ ο ὶ Τρ ῶες
... κτε ί νειν « j’ai beaucoup de Troyens à tuer », où venant après ἐμο ὶ,
κτε ί νειν représente un « second datif », comme dans le tour védique RV
7.97.1 mád āya… váyas « pour l’ivresse, (pour) la vigueur », où le thème nu
váyas équivaut à un datif váyase. Ces observations sont également
éclairantes pour les infinitifs baltiques et slaves qui ont une valeur de datifs,
mais n’en ont pas la forme : ici encore, il faut remonter à un état antérieur de
la flexion nominale.

3. Proposition infinitive et proposition subordonnée conjonctive :
l’exemple germanique
Pour mettre en évidence l’antériorité de la proposition subordonnée
conjonctive sur la proposition infinitive, on ne peut se fonder sur les langues
où elles apparaissent l’une et l’autre dès les premiers textes. C’est le cas pour
la proposition infinitive à sujet datif du baltique et du slave et pour la
proposition infinitive à sujet accusatif du latin et du grec. Trop réduites dans
la durée, les données italiques sont inexploitables à cet égard. On ne peut
rien conclure non plus de l’amorce du tour en sanscrit épique, puisqu’il ne
s’est pas établi dans la langue. Seul, le germanique apporte un témoignage
clair : on y voit naître et, en scandinave, se développer la proposition
infinitive à sujet accusatif alors que les propositions subordonnées
conjonctives sont déjà bien installées.

3.1. L’ancienneté des propositions subordonnées conjonctives du
germanique
Comme dans les autres langues indo-européennes anciennes, et
notamment en latin (Haudry 1973), la subordination germanique est issue de
la corrélation. La phrase complexe du germanique ancien dans son ensemble
repose pour l’essentiel sur la corrélation *þa- (relatif)... *þa- (corrélatif) <
indo-européen *to-… *to-, également à la base de subordonnants homé-
riques. Elle est particulièrement bien conservée dans les langues germa-
niques de l’ouest. Mais elle a très tôt donné naissance à des subordonnées
non corrélatives. Cette évolution s’est accompagnée d’altérations et de
renouvellement des formes. En vieil-islandais, le cas direct neutre *þat a
abouti à la conjonction at. En gotique, la même forme a été élargie en þat-ei, 20 Jean Haudry

qui à son tour a été réduit à ei. Dès les plus anciens textes, la subordination
proprement dite est déjà installée dans le système.

3.2. La proposition infinitive en germanique
3.2.1. L’apparition de la proposition infinitive en gotique
La proposition infinitive apparaît en gotique, mais elle y est rare. On ne
peut retenir deux des exemples que cite Mossé (1956 : 184), dans lesquels la
forme nominale à l’accusatif reste le complément d’objet du verbe
personnel, même s’il représente par ailleurs – sur un autre plan – l’agent du
procès exprimé par l’infinitif, Marc. 1.17 gatauja igqis wairþan nutans
manne « je vous ferai devenir pêcheurs d’hommes » et Luc. 15.15 insandida
ina haldan sweina « il l’envoya garder des porcs » ; les tours grecs
correspondants ne sont pas non plus des propositions infinitives. En
revanche, on retiendra Ioh. 18.14 batizo ist ainana mannan fraqistjan faur
managein « il vaut mieux qu’un seul homme meure pour le peuple », dans
lequel ainana mannan n’est que sujet de l’infinitif comme dans le texte grec
συμ φ έρ ει ἕνα ἄνθρ ωπον ἀπ οθ ανεῖν ὑπ ὲρ το ῦ λα ο ῦ. Mais en général la
proposition infinitive grecque est remplacée par un tour différent. Ainsi pour
Marc. 10.25 : εὐκ ο π ώ τερ ό ν ἐσ τιν κάμηλο ν δι ὰ τρ υμ αλι ᾶ ς ῥαφ ί δο ς...
εἰ σ ελθεῖ ν « il est plus facile qu’un chameau passe à travers le chas de
l’aiguille » que Wulfila traduit azitizo ist ulbandau þairh þairko neþlos
galeiþan « il est plus facile pour un chameau de passer... », ce qui diffère de
l’original grec, mais pourrait représenter le point de départ d’une proposition
infinitive à sujet au datif comme dans les langues baltiques et slaves (ci-
dessus § 2.1). Le plus souvent, la proposition infinitive grecque est traduite
par une subordonnée complétive introduite par ei ou þatei, par exemple Ioh.
12.18 : ὅτι ἤκου σαν το ῦτο αὐτὸ ν πεπ ο ιηκ έ ναι τὸ σημ εῖον « parce qu’ils
avaient entendu dire qu’il avait (ou : qu’il aurait) fait ce miracle » unte
hausidedun ei gatawidedi þo taikn, ou par le passage au nominatiuus cum
infinitiuo, Ioh. 12.34 : δεῖ ὑψωθῆ να ι τὸ ν υἱ ὸ ν το ῦ ἀνθρ ώπου « il faut que le
Fils de l’homme soit élevé » traduit par skulds ist ushauhjan sa sunus mans
« le Fils de l’homme doit élever (= être élevé) ».

3.2.2. Le développement de la proposition infinitive en vieil-islandais
Comme l’indique Heusler (1962 : 134), « le vieil-islandais connaît
l’accusatiuus cum infinitiuo avec une extension analogue à celle du latin,
bien au-delà de ce qu’on trouve en scandinave de l’est et dans les langues
germaniques de l’ouest ». Il en donne plusieurs exemples en dépendance de
uerba declarandi (segia « dire »), de verba sentiendi (hyggia, « penser,
croire »), de verba affectuum (siá « voir ») et propose pour l’un d’eux une
traduction latine : þat skip, er enge maþr v pnom sótt verþa « nauis,
quem nemo credebat armis expugnari posse ». Cet exemple révèle aussi
l’existence d’un infinitif passif : sótt verþa est l’infinitif passif de Genèse de la proposition infinitive 21
« attaquer », ce qui est une innovation, étrangère au gotique, comme on l’a
vu ci-dessus (§ 3.2.1) avec l’exemple de ushauhjan traduisant ὑψ ωθῆ ν α ι.
Pour « trois douzaines de verbes » (Heusler 1962 : 106), le vieil-islandais
a créé un infinitif prétérit à partir de la troisième personne du pluriel du
prétérit indicatif : þuíge fleíra signifiait initialement « eas,
puto, hoc amplius non locutae sunt » avant d’aboutir à une proposition
infinitive dépendante de hykk « je pense » : « eas puto hoc amplius non
locutas esse », contrepartie prétérite de « eas
puto amplius non loqui ». La réinterprétation en infinitif a permis l’emploi
avec un singulier, frá ek þórolf fóro « comperi Thoroluum iuisse ». Heusler
cite un exemple qui illustre le passage de la forme personnelle à l’infinitif,
kuaþ nú hafa skyldo huárer « il dit que maintenant les deux parties devraient
maintenir... » où le nominatif huárer rappelle la nature première de skyldo,
dont le statut nouveau d’infinitif est garanti par sa position après hafa. Cette
évolution, qui transforme deux propositions indépendantes en une phrase
complexe, est conforme au sens de l’évolution linguistique rappelé ci-dessus
§ 1.
Enfin, l’infinitif mundo issu de prétérit du perfecto-présent mono « avoir
l’intention de » fournit un infinitif futur, hann kuezk vinna mundo « il dit
qu’il travaillerait. »
Le parallélisme avec le latin va jusqu’à l’emploi du discours indirect
après les uerba dicendi et les uerba sentiendi. Mais contrairement au latin,
qui utilise uniquement la proposition infinitive et rattache l’ensemble à une
seule forme personnelle, le vieil-islandais mêle les propositions infinitives
aux complétives en at et répète ou fait alterner les formes verbales signifiant
« dire » ou « penser ».
Il s’agit d’une évolution spontanée ; rien n’indique une influence des
langues classiques.

4. Genèse des complétives latines
On distinguera les modalités de l’évolution qui a conduit à la création de
la proposition infinitive à sujet accusatif, mentionnées pour mémoire, et ce
qui constitue le sujet du présent article, la condition initiale sans laquelle
cette évolution aurait été impossible : l’existence des subordonnées
conjonctives de même valeur.

4.1. Modalités
La proposition infinitive à sujet accusatif est nécessairement issue d’une
extension dans les trois positions qu’énumère Miller (1974 : 241) : en
dépendance d’un verbe passif, de verbes régissant un autre cas que
l’accusatif, et en fonction de sujet. Le point de départ est l’emploi en
dépendance d’un verbe transitif.
Un double accusatif, doceo eum cantare = doceo eum cantum, s’exclut
des modalités envisageables puisque les infinitifs latins, comme les infinitifs 22 Jean Haudry

grecs et, comme on l’a vu § 2.2.2.4, l’infinitif germanique, ne reposent pas
sur d’anciennes formes d’accusatif. Depuis Georg Curtius, comme l’indique
Wackernagel (1926 : 263), on s’accorde, à partir des verbes exprimant une
incitation ou une prière auprès desquels la personne incitée ou priée est
normalement à l’accusatif et l’activité ou l’attitude correspondante à
l’infinitif, à faire sortir la « véritable » infinitive dico te uenire de la
« fausse » infinitive cogo te uenire (Christol 1989 : 73). Le passage n’est pas
immédiat, car cogo te uenire est une phrase simple, dico te uenire une phrase
complexe ; Christol propose de recourir à l’hypothèse d’un accusatif
proleptique comme RV 2.12.5 : utá īm āhur ná e ṣó asti íty enam « et l’on dit
de lui : il n’existe pas ». C’est aussi la conception que, sans signaler cette
difficulté, reprennent Meillet et Vendryes (1948 : 622 sq.), et que Wales
(1982) présente comme une nouveauté (« another look »). Mais il l’appuie
d’un argument intéressant : la réinterprétation du syntagme nominal « résulte
de l’existence d’une proposition subordonnée en ut que pouvaient régir les
verbes exprimant l’ordre ». C’est dire que dans ce cas la condition préalable
à la réinterprétation est satisfaite.

4.2. La condition initiale
La réinterprétation a pu s’effectuer aussi à partir de certaines
« véritables » propositions infinitives là où le verbe personnel est transitif,
comme c’est le cas pour sci ō et narr ō (exemples chez Flobert, s. v.). Mais
ici, le problème qui se pose est celui de la condition initiale : peut-on
admettre que la proposition infinitive a été précédée par une complétive
conjonctive ?

4.2.1. Latin sci ō, narr ō quod
L’emploi de la complétive en quod après les verbes « dire » et « savoir »,
comme dans les deux exemples anciens que cite Touratier (1994 :
586), Plaut. Asin. 52-53 : equidem scio iam filius quod amet meus istanc
meretricem e proxumo Philaenium « pour moi, je sais déjà que mon fils est
amoureux de la courtisane d’à côté, cette Philénie » (trad. Ernout) et Poen.
547 : narraui uobis quod uestra opera mi opus siet « je vous ai déjà expliqué
le service que j’attends de vous » (trad. Ernout) est considéré à juste titre
comme un tour de la langue populaire qui reparaît chez les auteurs chrétiens
et se prolonge dans les langues romanes. Mais est-ce pour autant une
innovation qui concurrence la proposition infinitive ?

4.2.2. Pas de complétives en védique
La proposition complétive conjonctive régime d’un verbe de ce genre est
totalement inconnue en védique, y compris da
, Ka ṭ 1.1.22 : tva ṃ ca mrtyo yan na sujñeyam
āttha « et toi-même, ô Mort, tu dis qu’il n’est pas facile à reconnaître » et Genèse de la proposition infinitive 23
- 4.10.5 : vij ān āmy aha ṃ yat pr ā ṇo brahma « je sais
que le brahman est souffle » (trad. Senart) ; on note qu’il s’agit dans les
deux cas d’une phrase nominale. Le védique n’a pas d’équivalent pour les
tours dire que, savoir que, etc., représentés dans les autres langues indo-
européennes, ni subordonnée conjonctive, ni infinitive, puisque celle-ci
n’existe pas. Si le védique avait eu à traduire un tour de ce genre, il aurait
probablement recouru à l’emploi du discours direct avec íti, bien représenté
dès le Rgveda, ainsi RV 4.25.4 : tásmai… yá índr āya sunáv āma « à
celui... qui dit : ‘nous allons presser le soma pour Indra...’ ». Il est probable
que cette solution, qui a l’avantage de la simplicité, a entravé le
développement de la complétive. Une autre possibilité était la corrélation :
yát… tád veda « que (tel événement se soit produit)... je le sais ». L’exemple
que cite Renou (1952 : 388), RV 8.62.8 : gr ṇé tád indra te śava upamá ṃ
devát ātaye yád dhá ṃsi vrtrám ójas ā « je chante, ô Indra, cet exploit suprême
de toi pour la communauté divine, à savoir que tu frappes à mort Vrtra grâce
à ta vigueur » est un énoncé de ce genre, d’où aurait facilement pu sortir une
subordination complétive : *gr ṇé…yád dhá ṃsi vrtrám « je chante que tu
frappes à mort Vrtra ». On est également tout près d’une complétive en
dépendance d’un verbe déclaratif RV 1.132.4ab :
/ yád á ṅgirobhyo ávr ṇor ápa vrajám « maintenant comme
autrefois il faut proclamer cet (acte) de toi, (à savoir que) pour les Angiras tu
as dé-couvert l’enclos » (trad. Renou).

4.2.3. Les complétives de l’iranien, du hittite, du grec homérique et
du tokharien
Mais si le védique n’a pas franchi le pas, d’autres langues indo-
européennes anciennes l’ont fait très tôt, comme le vieil-avestique, Yasna
46.15 : vaxšy ā v ə … hyat d āθəng v īcaya θa ad āθąsc ā « je vous dirai que vous
fassiez la différence entre les justes et les injustes », le vieux-perse, DNb 2 :
naim ā k āma taya skau θiš tunuvatahy ā r ādiy mi θa kariyaiš « mon désir n’est
pas que le faible subisse l’injustice à cause du puissant » (trad. Lecoq), le
MEŠ URU DIDLI- ḪI.Ahittite, KBoIV4Iv28 sq. : maḫḫan-ma LÚ Azzi auer URU
BÁD-kan kuit zaḫḫiyaz katta daškiwan teḫḫun « mais quand les gens d’Azzi
virent que je commençais à prendre d’assaut les villes fortifiées », et le grec
homérique avec ses complétives en ὅ, ὅ τε, ὅ τι (Chantraine 1953 : 289). Le
tokharien en fournit un autre exemple avec ses complétives en A kucne, B
kuce, cas direct neutre singulier du pronom relatif, mais, vu la date de ses
attestations, n’en garantit pas l’ancienneté.

5. Conclusion
On peut donc considérer les tours « populaires » du latin sci ō quod,
narr āu ī quod comme hérités. Même s’ils ne remontent pas à la période
commune de l’indo-européen, ils sont sûrement plus anciens que la 24 Jean Haudry

proposition infinitive à sujet accusatif qui n’est attestée que sur une aire
restreinte. La proposition complétive en quod, qui était une innovation,
n’était probablement pas répandue, et c’est ce qui explique le succès
provisoire de la proposition infinitive à sujet accusatif en latin comme en
grec et en vieil-islandais. Mais elle a disparu dans les trois langues, que
l’infinitif se soit éliminé, comme en grec, ou qu’il se soit maintenu, comme
dans les deux autres langues.


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wL’évolution de l’ancien diptyque indo-européen *k o-...
*to- du latin aux langues romanes

Anna ORLANDINI et Paolo POCCETTI
Université de Toulouse 2 – Université de Rome 2

RÉSUMÉ
À partir d’une structure corrélative, par exemple en latin cum... tum qui
wdéveloppe l’ancien diptyque indo-européen *k o-... *to- (Haudry 1973), la
langue évolue vers l’expression de la subordination, en passant souvent par
des structures mixtes, paratactiques, mais proches de la subordination. Le
diptyque corrélatif ancien naît du besoin de souder, de renforcer la cohésion
d’une structure par la correspondance des éléments déictiques ayant une
nature adverbiale. Ensuite, la conjonction et s’impose en latin, en récu-
pérant ses anciennes valeurs adverbiales et en donnant naissance à une
nouvelle structure en diptyque où la première proposition est à marqueur
zéro et où la deuxième est introduite par et. De la même manière, καί
s’impose en grec à la place de la corrélation μέν... δέ. Le même parcours
évolutif a été accompli par d’autres langues. Dans l’Italie ancienne, c’est le
cas, par exemple, des langues sabelliques, lesquelles, chacune d’une
manière différente, témoignent de la diffusion d’une seule particule
coordonnante aux dépens des autres, notamment íním en osque et enu en
ombrien.

1. Introduction
Les particules coordonnantes qui se sont imposées dans les langues
modernes, remplaçant d’autres outils de coordination, notamment le lat. et
continué dans toutes les langues romanes (sauf le roumain) et le grec καί,
maintenu en grec moderne, sont issues des mots exprimant à l’origine des
fonctions différentes appartenant aux stratégies universelles de la
coordination. Et latin remonte à une particule adverbiale dont les
correspondants dans d’autres langues indo-européennes partagent la fonction
de base qui est ‘additive’ (gr. ἔτι, sk. ati). En revanche, les rapprochements
étymologiques de καί (ainsi que de la variante arcadien-chypriote κας) avec
la préposition hittite katti signifiant « avec » (demeurée en grec dans le
composé κασίγ νητ ος « né avec = apparenté ») et aussi avec le déictique *ke-28 Anna Orlandini – Paolo Poccetti

1/*ko-, qui est à la base de la préposition latine cum, v.-irl. con-, v.-slave k ŭn
2« avec » signalent l’expression de la stratégie ‘comitative’ .

2. Les avatars de et dans la latinité et ses manifestations
Le parcours évolutif de et dans la langue latine est esquissé par sa
diffusion aux frais d’autres connecteurs. En fait l’évolution de et commence
dans la préhistoire du latin comme le montre la comparaison avec les autres
3langues indo-européennes . Au cours de l’histoire du latin les autres
connecteurs se sont affaiblis, alors que et montre une résistance qui permet à
4cette particule de parvenir jusqu’aux langues romanes . L’affaiblissement
des autres connecteurs en faveur de et fait son apparition déjà à l’époque
républicaine pour progresser d’une manière impressionnante à l’époque
5impériale et tardive . La manifestation la plus saisissante de ce procédé
consiste dans l’accumulation des particules.
Par exemple, déjà à l’époque républicaine, on constate la perte de poids
sémantique de la particule -que, qui amènera plus tard à sa disparition,
comme en témoigne le renforcement de -que par et dans la formule
épigraphique :

2(1a) sibi et suisque (CIL I 1273, 1279, De 819)
« pour soi et pour les siens ».

De la même manière, l’accumulation permet de constater
l’affaiblissement d’autres particules, comme l’avait déjà souligné E. Löfstedt
6dans son commentaire à la Peregrinatio . De manière significative, dans ces
procédés d’accumulation, la présence de et est constante ; il est associé à
atque dans l’exemple épigraphique suivant :

(1b) patri dulcissimo pientissimo atque et dignissimo (CIL VI 22073)
« pour le père le plus tendre, le plus respectueux et le plus
respectable ».

Il peut être associé à sed tantôt avec valeur faiblement adversative valeur,
comme déjà chez Cicéron :

1 Voir la discussion des hypothèses étymologiques dans V. PISANI (1961),
V. LUTTEL (1981 : 19-34), P. WHATELET (1964) et A. WILLI (2005).
2 Pour une « semantic map » des principales stratégies de la coordination, cf.
M. HASPELMATH (2004).
3 Comme l’avait déjà esquissé A. MEILLET (1958).
4 Sur les particules coordonnantes en latin archaïque, voir J. PENNEY (2005).
5 Cf. E. CAMPANILE (1971 : 353).
6 Cf. E. LÖFSTEDT (1911 : 61). Cf. en outre, E. LÖFSTEDT (1936 : 61 ; 1942 II :
223). w L’évolution du diptyque *k o- ... *to- 29

(1c) Obiecta est enim Asia ; quae ab hoc non ad uoluptatem et luxuriam
expetita est, sed et in militari labore peragrata. (Cic. Mur. 11)
« On lui a reproché son voyage en Asie, qui toutefois n’était pas pour
rechercher l’amusement et le plaisir, alors qu’il a parcouru cette
7contrée au milieu des fatigues de la guerre » ,

tantôt avec valeur simplement additive :

(1d) legationes Karthaginiensium ceterarumque Africae ciuitatum, sed et
Hispaniarum, Siciliae, Galliae, Sardiniae (Iust. 12.13.1)
« les ambassadeurs de Carthage et des autres villes d’Afrique ainsi
que de la péninsule Ibérique, de la Sicile, de la Gaule et de la
Sardaigne ».

Mais le cumul avec et affecte aussi d’autres particules telles que nec. Ainsi
nec non et est-il attesté à partir de Varron et Virgile :

(1e) nec non et Tyrii… convenere (Verg. Aen. 1.707)
« les Tyriens arrivèrent également »
(1f) Ridebat curas nec non et gaudia vulgi. (Iuv. 10.51)
« Il se moquait des chagrins et de la joie du peuple. »

L’emploi de sed et va en parallèle à sed nec :

(1g) nusquam igitur alibi facilius bellum, sed nec praedam uberiorem
inueniri posse (Iust. 22.5.1)
« on ne trouverait jamais ailleurs une guerre plus facile et non plus un
butin plus riche »

L’emploi pléonastique, attesté dans les manuscrits, fut souvent corrigé
dans les éditions des textes littéraires, comme par exemple dans le cas de et
nec chez Suétone :

(1h) Adeo indignatus sit, ut proclamauerit ‘Repete ergo a me, Aquila, rem
publicam, tribunus’ et nec destiterit per continuos dies quicquam
cuiquam nisi sub exceptione polliceri ‘Si tamen per Pontium Aquilam
licuerit.’ (Suet. Iul. 78.4)
« Il s’écria au comble de l’indignation ‘Eh bien ! Tribun Aquila,
redemandez-moi donc la république’ et ne manqua pas, plusieurs jours

7 Cette lecture se retrouve dans la quasi totalité des manuscrits, sauf les manuscrits
ψ qui a sed et φ qui présente sed etiam. Toutefois ces variantes sont dues à la main
des copistes, et notamment, la première en ψ témoigne de la valeur redondante de et,
alors que l’autre en φ engendre une interprétation fautive pour la phrase qui
précède : non expetita ne peut pas avoir la valeur de non solum expetita.
30 Anna Orlandini – Paolo Poccetti

durant, lorsqu’il faisait à qui que ce fût n’importe quelle
promesse, d’ajouter cette réserve : ‘Si toutefois Pontius Aquila le veut
bien.’ »

Et figure aussi en liaison avec des connecteurs phrastiques comme enim
et nam. Et antéposé à enim s’est figé de bonne heure dans etenim (en
parallèle à attamen issu de at + tamen), alors que, postposé à nam, son
emploi va augmenter à l’époque tardive :
(1i) Iterum ait dominus ‘uos estis lux mundi’. Nam et alibi ait : ‘Ego sum
lux mundi.’ (Epiph., Inter. Euang. 23.17)
« Ensuite le Seigneur dit ‘vous êtes la lumière du monde’. En effet il
8affirme ailleurs ‘je suis la lumière du monde’. »

Comme on le sait, le cumul des particules se présente aussi en grec
ancien. Mais, à la différence de la littérature classique, où le cumul des
particules exprime des nuances de sens différents, dans l’évolution de la
langue l’emploi redondant augmente d’une manière significative. En
particulier l’emploi de καί lié à d’autres particules devient de plus en plus
fréquent (par ex. : κα ὶ μέν, καί νυ, κα ὶ δέ, κα ὶ γά ρ, κα ί γε, κα ὶ μὲν δέ, κα ὶ δή,
9κα ὶ μὲν ἀλ λά) .

3. Du symétrique à l’asymétrique : l’évolution des connecteurs
3.1. La possibilité de substitution réciproque
Le premier niveau de l’évolution des particules se manifeste lorsqu’elles
peuvent commuter dans un même contexte, si bien qu’elles ne sont plus que
de simples variantes optionnelles, comme le montrent les passages suivants
de Plaute, où les mêmes adverbes, bene et pudice « convenablement et selon
l’honneur », sont coordonnés par des conjonctions différentes :

(2a) bene et pudice (Plaut. Curc. 698)
(2b) bene ac pudice (Plaut. Cist. 173)
(2c) bene atque pudice (Plaut. Pseud. 521)
(2d) bene pudiceque (Plaut. Capt. 992)
« convenablement, selon l’honneur ».

Il en est de même avec les verbes de mouvement au mode impératif ou à
10l’indicatif futur . Dans ce cas, on distinguera les structures à parataxe, où le

8 Sur l’emploi des particules coordonnantes dans l’ouvrage d’Epiphanius, cf.
A. ERIKSON (1939 : 78-93).
9 3 Voir J. DENNISTON (1970 : 78 sq.).
10 Sur cette construction des verbes de mouvement et la tendance à les
grammaticaliser en latin, voir ORLANDINI-POCCETTI (2011a). w L’évolution du diptyque *k o- ... *to- 31

marqueur zéro fonctionne comme une archi-conjonction, susceptible de
11remplacer n’importe quelle particule coordonnante , comme par ex., dans :

(3a) I, cenam coque. (Plaut. Aul. 458) « Va, fais cuire le dîner. »
(3b) Ibo, adducam qui hunc hinc tollant et domi deuinciant. (Plaut. Men.
845)
« Je vais aller chercher des hommes pour l’emmener d’ici et l’attacher
à la maison. »

de l’emploi de et et atque :
(4a) I tu atque arcesse illam. (Plaut. Cas. 587)
« Va la chercher toi-même. »
(4b) I sane et quantum potes parata fac sint omnia. (Plaut. Amph. 971)
« Va, je t’en prie, et occupe-toi de tout préparer au plus vite. »
(4c) Ibo atque arcessam testis. (Plaut. Poen. 447)
« Je vais aller chercher des témoins. »
(4d) Ibo et pultabo ianuam ? (Plaut. Poen. 739)
« Je vais aller frapper à la porte ? »

En grec, le même processus apparaît de très bonne heure pour la particule
καί. Par exemple, dans les formules homériques, l’expression figée ὣς
ἔφατο, qui se trouve le plus souvent au début du vers, est suivie tantôt par
αὐτάρ, tantôt par δέ tantôt par καί. Ce fait témoigne de l’interchangeabilité
de ces particules dans les poèmes homériques :

(5a ὣς ἔφατ᾽, αὐτὰρ ἐγ ώ μιν ἀμ ειβό μ ενο ς πρ οσέι π ο ν. (Hom. Od. 12.111)
« À ces mots, je réponds aussitôt. »
(5b ὣς ἔφατ᾽, αὐ τίκα δὲ χρυσ ό θρο νο ς ἤλυ θ εν Ἠώ ς. (Hom. Od. 12.142)
« À peine avait-elle parlé, cette toute divine, qu’Aurore apparut sur
son trône doré. »
(5c) ὣς φάτο, κα ὶ σπεί σας ἔπ ι εν μ ελιηδέα οἶνον. (Hom. Od. 18.151)
« Il dit, il fit son offrande aux dieux et but le vin à la douceur du
miel. »

3.2. Le développement cyclique
La deuxième étape du parcours évolutif commun à la diachronie de et
latin et de καί en grec est en relation avec le développement cyclique qui va
de la valeur adverbiale à la valeur coordonnante, pour revenir à la valeur
adverbiale.
L’évolution des connecteurs signale une relation de cohérence à plusieurs
niveaux sémantiques et discursifs ; il est possible, par exemple, de
reconnaître un parcours diachronique commun à certains items lexicaux,

11 Cf. ORLANDINI -POCCETTI (2010). 32 Anna Orlandini – Paolo Poccetti

traversant uni-directionnellement les domaines d’« Espace », « Temps »,
« Cause », « Concession ». Les connecteurs de coordination qui acquièrent
des nuances sémantiques de nature adverbiale développent ainsi les
« implicatures conversationnelles » (au sens de Grice 1975) de nature
temporelle (« et ensuite ») :

(6a) Dixit et in siluam pinnis ablata refugit. (Verg. Aen. 3.258)
« Elle dit et d’un coup d’aile s’enfuit dans la forêt. »
(6b) Sic fatus et ambo / innectus manibus tecta interioris ad aulae /
progreditur. (Stat. Theb. 1.510-512)
« À ces mots, il les prend tous les deux par la main et s’avance vers
les appartements à l’intérieur de son palais. »

De la valeur purement temporelle à la valeur logique de conséquence le
passage est connu : et signifie ainsi « et alors », « et par conséquent » :

(7a) memini et scio (Plaut. Curc. 384) « je m’en souviens et donc je sais »
(7b) mala ac molesta et fugienda (Cic. De orat. 1.221)
« ce sont des choses mauvaises, désagréables et par conséquent à
éviter ».

Ces valeurs de et sont partagées par d’autres particules coordonnantes du
latin, telles que atque, ac. Mais en latin tardif, toutes ces valeurs se
concentrent dans et, de la même manière qu’en grec καί remplacera toutes
les autres particules coordonnantes.
Dans l’histoire de la langue grecque, d’autres connecteurs, en parallèle
avec καί, développent de très bonne heure les sens de « ensuite, et alors, et
par conséquent ». La comparaison des passages homériques met en évidence
le fonctionnement parallèle de δέ et καί :

(7c) ὣς ἄρ ᾽ ἐφ ώνη σ εν, λῦσεν δ᾽ ἀγ ορ ὴν α ἰψηρήν. (Hom. Od. 2.257)
« À ces mots, brusquement il leva la séance et le peuple s’en fut
chacun en son logis. »
(7d) καὶ τό τε δὴ θάρσ ησ ε καὶ ηὔ δα μάντις ἀμ ύ μ ων. (Hom. Il. 1.92)
« Le devin sans reproche lors se rassure et dit. »

Mais, dans l’évolution du grec, c’est καί qui l’emportera sur δέ. Ce
parcours a déjà commencé dans les poèmes homériques. Dans l’exemple
(7d), le premier καί signifie « et alors », tandis que le second καί signifie
« ainsi, par conséquent ». Au second καί on peut aussi attribuer une fonction
épexégétique, explicative par rapport à la première partie de l’énoncé. Dans
ce cas, la corrélation καί... καί pourrait se substituer à une structure
subordonnante « quand il prit courage, alors il commença à parler ». On w L’évolution du diptyque *k o- ... *to- 33

verra plus loin que cette structure s’impose en grec aussi en dehors de la
langue du Nouveau Testament.
En latin classique, la corrélation cum …tum est le continuateur le plus
usuel de l’ancien diptyque indo-européen ; cette structure à diptyque signale
à l’origine une simultanéité coextensive (« alors que..., en même temps »),
réalisée dans une structure symétrique, comme le montre le passage suivant :

(8) idque, cum ipse per se dignus putaretur, tum auctoritate et gratia
Luculli ab Heracliensibus impetrauit (Cic. Arch. 6)
« et cette faveur, et parce que personnellement par lui-même il en était
jugé digne, et aussi grâce à l’influence et au crédit de Lucullus, il
l’obtint des habitants d’Héraclée ».
Peu à peu, la structure devient synonyme de et… et, avec souvent
insistance sur le second membre : « d’une part..., d’autre part aussi... » et se
12rapproche de la corrélation grecque μέν... δέ . La comparaison de deux
passages cicéroniens tirés du même ouvrage, offrant le même sens, et étant
réalisées par deux corrélations lexicalement différentes le prouve :

(9a) Fecimus et alias saepe et nuper in Tusculano. (Cic. Tusc. 5.11)
« Ainsi que nous l’avions fait bien des fois en d’autres temps et
récemment pendant notre séjour à Tusculum. »
(9b) Quod cum saepe alias, tum nuper in Tusculano studiose egimus. (Cic.
Tusc. 4.7) « C’est ce à quoi je me suis appliqué à bien des reprises
ailleurs, et tout récemment aussi dans ma villa de Tusculum. »

Comme le signale H. Rosén (2005 : 230-233), tum peut aussi apparaître
seul comme « a common superordinative connector » introduisant l’apodose
d’une proposition conditionnelle :

(10) Si sciens fallo, tum me, Iuppiter,… pessimo leto adficias. (Liv.
22.53.11)
« Si sciemment je manque au serment, en ce cas, Jupiter, inflige-moi
la mort la plus horrible. »
D’ailleurs, déjà chez Plaute, tum introduit une apodose lorsque la protase
à subordonnant zéro présente un impératif :

(11a) Ausculta, tum scies. (Plaut. Capt. 338)
« Écoute, tu en jugeras ensuite. »


12 Pour l’emploi de cette tournure corrélative pour introduire une protase et une
apodose en grec ancien, cf. C. DENIZOT (à paraître). 34 Anna Orlandini – Paolo Poccetti

Parfois, tout au long de la latinité jusqu’au latin tardif, après un impératif
paratactique, iam introduit l’apodose signalant une immédiateté tempo-
13relle :

(11b) Aperi, iam scies. (Petron. 16.2) « Ouvrez, vous (le) saurez aussitôt. »

Cependant, à la différence de tum dans (11a), qui est vraiment
« apodotique » devant l’apodose, iam dans (11b) garde encore sa valeur
temporelle. Toutefois, dans les deux cas, la position figée de la séquence
impératif / futur est souvent décisive pour attribuer un sens conditionnel à
l’énoncé. La première proposition, la protase est pragmatiquement
présupposée, elle devient un angl. topic qui sert à créer le cadre énonciatif
pour l’autre, l’apodose. On a ainsi une conditionnelle de type factuel, qui se
réalise au niveau du contenu (angl. content selon Sweetser 1990) :
(12a) Vlmos serito... et materia, si quae opus sit, parata erit. (Cato Agr. 6.3)
« Plante des ormeaux et le bois, si nécessaire, sera prêt. »
(12b) Dicite atque obtemperabo. (Rhet. Her. 4.39)
« Dites et je vous obéirai. »

Cette structure qui appartient aussi aux emplois de καί en grec de
l’époque classique (chez Aristophane (13a)) jusqu’au Nouveau Testament
(13-c) devient tout à fait commune dans les langues romanes, par ex., en
français et italien moderne (13c-d).

(13a) φρ άζε, καὶ πεπράξ εται. (Aristoph. Pl. 1027)
« Parle et tout sera fait. »
(13b) ἀντίστητε δὲ τῷ δι αβό λ ῳ καὶ φεύ ξ ετ αι ἀφ’ ὑμῖν. (Ep. Iac. 4.7)
Resistite autem diabolo, et fugiet a uobis.
« Résistez au diable, et il fuira loin de vous. »
(13c) ἀλλὰ μό ν ο ν εἰ π ὲ λό γῳ, καὶ ἰαθ ή σεται ὁ παῖς μου. (Matt. 8.8)
Sed tantum dic uerbo et sanabitur puer meus.
« Mais dis seulement un mot, et mon serviteur sera guéri. »
(13d) Écris-moi et je te transmettrai le programme.
(13e) Scrivimi e ti invierò il programma.

La même construction peut servir à réaliser une menace ou un
avertissement :

(14a) Veni huc, euersor domi, soliuertiator, fugitiue porcelle, et hodie tibi
dirimo uitam. (Test. porcelli p. 268, 4-5)
« Viens ici, destructeur de la maison, qui t’esquives furtivement, porc
fugitif, et aujourd’hui je t’enlève la vie. »

13
Cf. H. ROSÉN (2005 : 233). w L’évolution du diptyque *k o- ... *to- 35

Il en est de même dans les langues romanes, par exemple, en italien et en
français :

(14b) Vieni qui e vedrai quello che ti succede.
« Viens ici et tu verras ce qui va t’arriver. »
(14c) Bois encore une bière et tu seras ivre.

L’élément déictique (tum/iam, mais aussi, plus fréquemment, et) rétablit,
par des outils nouveaux, la corrélation qu’on peut reconduire à une structure
w w 14indo-européenne, relevant du type *-k e…*-k e ou bien du type *yo-
w w(*k o-)... *to-. Le second type, notamment *yo- (*-k o)... *to- qui se
compose, d’une part, en un pronom relatif/indéfini et, de l’autre, en un
pronom déictique, a donné lieu à de nouvelles tournures aboutissant à une
corrélation plus complexe, sémantiquement plus riche, comme l’est toute
coordination asymétrique, logiquement non réversible.
wDans le type *yo- (*-k o)... *to-, l’élément fondé sur le pronom
relatif/indéfini demeure plus stable, en produisant de nombreuses particules
de subordination, dans toutes les langues, continuées à travers des
changements phonétiques jusqu’aux langues modernes : par ex., le lat. cum,
(ante-, post-) quam, le grec ancien ὅτι, ὡς. Ainsi l’ancien pronom
relatif/indéfini se continue dans les particules de subordination romanes
telles qu’en français quand, quant, que, comme(nt), en italien quando,
quanto, che, come, en grec moderne οπως, οτι, οτε en anglais when, en
allemand wenn, etc.

4. La « para-hypotaxe » : de l’indo-européen aux langues romanes (en
passant par le latin)
Une tendance dans l’évolution de ces structures syntaxiques se manifeste
à travers un procédé commun à plusieurs langues. Une particule coor-
donnante vient se substituer à l’élément déictique qui introduisait le second
membre de la phrase : c’est, en général, la plus commune, celle qui
s’imposera aux dépens des autres. Dans le cas du latin, cette particule est et,
dans le cas du grec, c’est καί, dans le cas de l’osque, c’est íním, dans le cas
de l’ombrien, c’est enu, dans le cas du gaulois, c’est etic. La même tendance
se retrouve dans les langues de l’Anatolie ancienne, telles que le lycien et le
phrygien.
Cette évolution a abouti à un type de structure qui fut mise en valeur
surtout dans le domaine des langues romanes. Cette construction est connue

14 On laisse ici de côté la question d’établir l’ancienneté relative de l’emploi de la
w w wparticule simple *-k e... et de l’emploi répété de la même particule *-k e….*-k e. À
ce sujet, les opinions divergent (cf. DUNKEL 1982, SZEMERÉNYI 1985 et WATKINS
1985). 36 Anna Orlandini – Paolo Poccetti

15sous le nom de « para-hypotaxe » (selon L. Sorrento) ou « syndète
hypotactique » (selon F. Torterat 2000). Elle se réalise lorsqu’un connecteur
coordonnant introduit une proposition principale précédée d’une subor-
donnée, à laquelle elle est strictement liée. Le plus souvent, la subordonnée
est une temporelle de quasi-simultanéité (tout à fait semblable aux tournures
cum... tum) et les particules coordonnantes servent à marquer le début de la
16proposition principale . Comme l’on vient de le rappeler, les racines de la
para-hypotaxe romane remontent à l’ancien diptyque corrélatif de l’indo-
européen. Mais la tendance à remplacer l’élément déictique qui introduit le
second membre du diptyque par une particule coordonnante est très ancienne
et répandue. Les grammaires grecques ont nommé cet emploi le καί
17« apodotique » , c’est-à-dire placé au début d’une proposition principale
précédée d’une subordonnée de type temporel-conditionnel. Dans ce cas, καί
est en concurrence avec δέ déjà chez Homère :

(15a) ἀλλ ᾽ ὅτε δή ῥ᾽ ἐκ το ῖ ο δυω δεκάτ η γένετ᾽ ἠώ ς, καὶ τό τε δὴ πρ ὸς
Ὄλυμ πον ἴσ αν θεο ὶ αἰὲν ἐ ό ντες. (Hom. Il. 1.493-494)
« Mais, quand après cela vient la douzième aurore, alors les dieux
toujours vivants s’en retournent dans l’Olympe. »
(15b) ἦμ ος δ᾽ ἠρ ιγένεια φάν η ῥο δ ο δ άκτυλο ς Ἠώς, καὶ τό τ ᾽ ἔπ ειτ᾽ ἀνάγ ο ντο
μετὰ στρ ατὸν εὐρ ὺ ν Ἀχ αιῶ ν. (Hom. Il. 1.477-478)
« Puis, quand, au matin, paraît Aurore aux doigts de rose, on prend le
large, pour regagner le vaste camp des Achéens. »
(15c) ὄφρ ᾽ οἳ το ὺς ἐνάρ ιζο ν ἀπ᾽ ἔντεα, τό φ ρ α δ᾽ Ἀχαιοὶ... ἔνθα καὶ ἔνθα
φέβοντο. (Hom. Il. 15.343-345)
« Et, tandis qu’ils dépouillent les morts de leurs armes, les Achéens se
heurtent… lors, fuyant en tout sens, bon gré mal gré il leur fait passer
le mur. »

Dans une structure parallèle à (15b), la particule δή figure à la place de
καί :

(16) ἦμ ος δ᾽ ἠέλιο ς κατέδυ καὶ ἐπὶ κνέφ ας ἦλθ ε, δὴ τό τε κοιμ ήσαντ ο παρὰ
πρ υ μ νήσια νη ό ς. (Hom. Il 1.475-476)
« Le soleil plonge et l’ombre vient. On s’étend le long des amarres. »


15 Cf. L. SORRENTO (1949 : 27), qui affirme avoir été le premier à introduire le
terme para-hypotaxe.
16 Comme le montre G. CORMINBOEUF (2009), c’est seulement au niveau
pragmatique des relations entre énoncés que l’on peut rendre compte de la nature
non coordonnante de ces types d’énoncés.
17 Voir J. DENNISTON (1970 : 308). Cet emploi est partagé par δέ et G. WAKKER
(1994 : 56, n. 24) met en relation ce δέ apodotique avec le caractère thématique de la
protase. w L’évolution du diptyque *k o- ... *to- 37

Ces contextes montrent l’emploi de καί dans des structures qui expriment
toutes une coordination asymétrique. L’emploi de καί ‘apodotique’ se
prolonge sans solution de continuité jusqu’au grec néo-testamentaire, où,
pour expliquer cette configuration, on n’a pas besoin d’avoir recours à
18l’influence de l’hébreu :

(17) Καὶ ὅτε ἐπλήσθησαν ἡμ έρ αι ὀκτὼ το ῦ περ ι τ εμ ε ῖν αὐτό ν, καὶ ἐκλήθ η
τὸ ὄν ομ α αὐτο ῦ Ἰη σ ο ῦς. (Luc. 2.21)
Et posteaquam consummati sunt dies octo et circumcideretur puer,
uocatum est nomen eius Iesus.
« Le huitième jour, auquel l’enfant devait être circoncis, étant arrivé,
on lui donna le nom de Jésus. »

L’enracinement de cette construction dans les structures de la langue
grecque nous est montré par son emploi en grec moderne.
En grec homérique, καί se rajoute à l’ancien diptyque ὅτε... τό τε, ἦμ ος...
τό τε, en renchérissant sur τό τε, qui lui-même est issu d’un ancien déictique
19signifiant « alors, à ce moment-là » . En revanche, dans l’évolution du grec,
καί demeure la seule particule. En latin, ce parcours semble déjà accompli
chez Plaute :

20(18a) Quom ad portam uenio, atque ego illam illi uideo praestolarier.
(Plaut. Epid. 217)
« Quand j’arrive à la porte, et voilà que je vois la fille en question qui
attendait. »
(18b) Dum circumspecto, atque ego lembum conspicor. (Plaut. Bacch. 279)
« À un moment je regarde de tous côtés et voici que j’aperçois une
chaloupe. »
(18c) Postquam id quod uolui transegi, atque ego conspicor nauem. (Plaut.
Merc. 256) « Après avoir réglé les affaires que j’y avais, voici que
j’aperçois le bateau. »
(18d) Quoniam conuocaui, atque illi me ex senatu segregant. (Plaut. Most.
1050)
« Lorsqu’il fut convoqué, voici qu’ils m’excluent de leur sénat. »

Les occurrences chez Plaute privilégient la particule atque plutôt que et.
La raison en est attribuable au fait que atque garde dans une certaine mesure

18 Comme le suggère la grammaire de BLASS-DEBRUNNER-FUNK (1961 : 227),
même si l’on y reconnait l’antiquité de cet emploi en grec.
19 3 Cf. J. HUMBERT (1997 : 88 ; 369)
20 Atque aurait ici un effet de surprise qui le rapproche du déictique atqui, ou, plus
généralement, la particule coordonnante sert, dans de telles structures, à « marquer
tout simplement un début relatif, c’est-à-dire une différence, que quelque chose de
nouveau commence » (LA FAUCI 2010 : 109). 38 Anna Orlandini – Paolo Poccetti

la force déictique qui est l’origine de cette particule issue d’un élément
21déictique commun aussi à at et ast . En revanche, chez les auteurs de
l’époque impériale et tardive, c’est et qui s’impose d’une manière écrasante
22dans les mêmes tournures , par ex. :

(19a) Haec ubi ille dixit, et discessit. (Gell. 2.29.8)
« Dès qu’il eut dit cela, et alors il s’en alla. »
(19b) Quom Incuboni pilleum rapuisset, et thesaurum inuenit. (Petron. 38.8)
« Mais il a réussi à attraper le bonnet d’un Incube, et il a trouvé ainsi
un trésor. »
(19c) Quamuis reus sum, inquit, et panem item candidum edo. (Quint. Inst.
6.3.60)
« Même si je suis accusé, je mange également du pain blanc comme la
neige. »

Et peut aussi introduire l’apodose dans une structure conditionnelle :
(20) Omnia ferre si potes, et debes. (Iuv. Sat. 1.5.171)
« Si tu peux tout tolérer, tu dois le faire. »

En grec, l’emploi de καί introduisant l’apodose est connu depuis
Homère (21a), mais dans les poèmes il est en concurrence avec δ έ (21b).

(21a) εἰ δέ τευ ἐξ ἄλ λου γε θεῶν γένευ ὧδ᾽ ἀΐδηλος καί κεν δὴ πάλα ι ἦσθα
ἐνέρ τερ ο ς Ο ὐ ρ α νι ώνων. (Hom. Il. 5.897-898)
« Mais, si tu étais né de quelque autre dieu, destructeur comme tu l’es,
il y a longtemps que tu serais dans un séjour situé plus bas encore que
celui des fils du Ciel. »
(21b) εἰ δέ κε μὴ δώωσ ι ν ἐγὼ δέ κεν αὐτὸ ς ἕλωμαι ἢ τε ὸ ν ἢ Αἴαντ ο ς ἰὼν
γέρας, ἢ Ὀδυσῆο ς. (Hom. Il. 1.137-138)
« Mais, s’ils me la refusent, c’est moi qui irai alors prendre la tienne,
ou celle d’Ajax, ou celle d’Ulysse. »

L’emploi de καί dans cette tournure devient courant dans le Nouveau
Testament où il correspond systématiquement à et dans les versions latines :

(22a) εἰ γὰ ρ ἐγὼ λυπῶ ὑμᾶ ς, καὶ τί ς ὁ εὐφρ αίνων με εἰ μὴ ὁ λυπούμ ενος ἐξ
ἐμ ο ῦ ;
Si enim ego contristo uos et quis est, qui me laetificet nisi qui
contristatur ex me ? (II Cor. 2.2)
« Car si je vous attriste, qui peut me réjouir, si non celui qui est attristé
par moi ? »

21 Cf. ORLANDINI-POCCETTI (2011).
22 Cf. B. WEHR (2008). w L’évolution du diptyque *k o- ... *to- 39

(22b) εἰ γὰ ρ σ υ να πεθ ά νο μ εν, κα ὶ συνζ ήσομ εν. εἰ ὑ π ο μ ένο μ εν, κα ὶ
συ μ βασιλεύ σομ εν, εἰ ἀρ νησόμ εθ α, κἀ κ εῖ ν ο ς ἀρ νή σεται ἡμ ᾶς. (II Tim.
2.11-12)
Nam si commortui sumus, et conuiuemus. Si sustinebimus, et
conregnabimus ; si negauerimus, et ille negabit nos.
« Si nous sommes morts avec lui, nous vivrons aussi avec lui. Si nous
persévérons, nous régnerons aussi avec lui ; si nous le renions, lui
aussi nous reniera. »

Rappelons qu’en grec la particule καί pousse ses évolutions
fonctionnelles plus loin que et en latin, en développant des valeurs
subordonnantes équivalant à ὅτι (introduisant les propositions complétives et
23causales) et comparables à l’usage de quod/quia du latin tardif, ce qui est
24demeuré dans l’emploi de και en grec moderne et dans ses dialectes .
En revenant aux structures de « para-hypotaxe » ou « syndète hypo-
tactique », d’autres langues partagent ce type de tournures, où le second
élément de l’ancien diptyque est remplacé par la particule de coordination,
par exemple, en ombrien, dans des énoncés de type temporel-conditionnel :

(23a) api erek purtiius enuk su řum pesuntrum feitu (TI Ia 30)
« après avoir sacrifié, à ce moment là que l’on sacrifie le pesondro
bovin »
(23b) Sve mestru karu fratru Atiie řiu pure ulu benurent prusikurent kuratu
rehte neip eru, enuk fratru ehvelklu feia fratreks ute kvestur panta
muta arfertu ře. (TI Va27-Vb2)
« Si la plupart des frères Atiedii qui se sont réunis là-bas déclarent que
(le rite) n’a pas été réalisé correctement, qu’alors le fratreks ou le
questeur demande aux frères combien grande doit être l’amende que
l’on doit infliger à l’arfertu ř. »

Le phrygien témoigne d’une évolution qui va dans le même sens. Dans
les formules de malédiction qui concluent les inscriptions funéraires,
25l’apodose est introduite le plus souvent par l’élément déictique τι , à
comparer avec la fonction de ta dans les tournures de l’hittite takku…ta, par
ex. :

(24a) ιος νι σεμ ο υ ν κν ου μ α νι κα κουν αδδ α κετ δεως ζεμ ελω ς, τι τετικ μ ενο ς
ειτο υ
« celui qui a violé ce tombeau, alors qu’il soit maudit ».

23 3 Cf. J. HUMBERT (1997 : 372).
24 En ce qui concerne les parlers grecs de l’Italie du sud, voir G. ROHLFS (1950 :
229).
25 D’après l’explication d’A. LUBOTSKY (1989).