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Les relations communautaires en Belgique

De
282 pages
La Belgique connaît depuis de nombreuses années des tensions ou des conflits, qui sont généralement qualifiés de communautaires. Au cœur de ces relations s'entrechoquent une multitude de représentations au sein et entre les deux grandes communautés, véhiculées par des discours politiques, médiatiques et citoyens. Réunissant des linguistes et des politologues, l'objectif de ce livre est d'explorer ce qui se cache derrière les mots pour mieux comprendre les relations communautaires en Belgique.
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LES RELATIONS
COMMUNAUTAIRES
EN BELGIQUECOLLECTION « SCIENCE POLITIQUE »
dirigée par l’Association belge de science politique
Communauté française de Belgique
1. Corinne GOBIN et Benoît RIHOUX (eds), La démocratie dans tous ses
états. Systèmes politiques entre crise et renouveau, 2000.
2. Christian DE VISSCHER et Frédéric VARONE (eds), Évaluer les politiques
publiques. Regards croisés sur la Belgique, 2001.
3. Gisèle DE MEUR et Benoît RIHOUX, L’analyse quali-quantitative compa-
rée. Approche, techniques et applications en sciences humaines, 2002.
4. Olivier PAYE (ed.), Que reste-t-il de l’État ? Érosion ou renaissance, 2004.
5. Bérengère MARQUES-PEREIRA et Petra MEIER (eds), Genre et politique
en Belgique et en francophonie, 2005.
6. Barbara DELCOURT, Olivier PAYE et Pierre VERCAUTEREN (La eds), gou-
vernance européenne. Un nouvel art de gouverner ?, 2007.
7. N athalie PERRIN et Marc JACQUEMAIN (eds), Science politique en Belgique
fr ancophone, 2008.
8. R oser CUSSÓ, Anne DUFRESNE, Corinne GOBIN, Geoffroy MATAGNE et
Jean-Louis SIROUX (eds), Le conflit social éludé , 2008.
9. Marc JACQUEMAIN et Pascal DELWIT (dir En.), gagements actuels, actua-
lité des engagements, 2010.
10. Bérengère MARQUES-PEREIRA, Petra MEIER et David PATERNOTTE (eds),
Au-delà et en deçà de l’État. Le genre entre dynamiques transnationales et
multi-niveaux, 2010.
11. Régis DANDOY (ed.), Science politique et actualité : l’actualité de la science
politique, 2010.
12. Julien PERREZ et Min REUCHAMPS (dir.), Les relations communautaires
en Belgique. Approches politiques et linguistiques, 2012.
Comité éditorial de la collection « Science politique »
de l’Association belge de science politique-Communauté française de Belgique
(ABSP-CF) :
Pr ésiden t   :
Pierre VERCAUTEREN (UCL-Mons)
Membr es  :
Thierry BRASPENNING (Facultés universitaires Notre-Dame de la Paix), Ludi-
vine Damay (Facultés universitaires Saint-Louis), Vincent DE COOREBYTER
(Centre de recherche et d’information socio-politiques), Bérengère MARQUES-
PEREIRA (Université libre de Bruxelles), Benoît RIHOUX (Université catho-
lique de Louvain), Pierre VERJANS (Université de Liège).Julien Perrez
et
Min Reuchamps
Les relations
communautaires
en Belgique
Approches politiques et linguistiques
Scie nce 12
politi queMise en page : CW Design
D/2012/4910/11 ISBN : 978-2-8061-0055-9
© L’Harmattan / Academia s.a.
Grand’Place, 29
B-1348 Louvain-la-neuve
Tous droits de reproduction, d’adaptation ou de traduction, par quelque
procédé que ce soit, réservés pour tous pays sans l’autorisation de l’éditeur
ou de ses ayants droit.
www.editions-academia.beRemeRciements
Afn de décrypter une thématique au cœur de l’avenir de la
Belgique – mais également de bien d’autres pays –, ce projet a
réuni des spécialistes de la linguistique et de la science politique
dans une approche interdisciplinaire des relations comm- u
nautaires. Issus de diférentes institutions universitaires des
Communautés française et famande de Belgique ainsi que - d’ins
titutions étrangères, les auteurs des contributions de ce volume
ofrent ainsi une approche renouvelée de cet objet d’étude aux
réalités multiples. Qu’ils en soient vivement remerciés.
Les premières réfexions qui ont mené à cette publication
furent échangées lors d’un colloque organisé à l’Université de
Liège, le vendredi 6 mai 2011. Sans le soutien fnancier du Fonds
de la Recherche Scientifque-FNRS, du Département de science
politique de l’Université de Liège et des Facultés universitaires
Saint-Louis à Bruxelles, cette rencontre interdisciplinair- e inter
nationale aurait pu difcilement être organisée. Les nombreux
participants à ce colloque ont enrichi les échanges et on -t contri
bué ainsi au développement des réfexions qui sont exposées
dans le présent livre.
En ofrant la possibilité de publier des ouvrages collectifs
dans une collection intitulé Science e « politique » auprès de la
maison d’édition Academia-L’Harmattan, l’Association belge de
science politique-Communauté française (ABSP-CF) assume - for
tement sa mission de contribuer à la difusion de recherches
menées en science politique. C’est un soutien d’autant plus - pré
cieux lorsqu’il permet l’interdisciplinarité. Depuis ses - balbu
tiements, ce projet a été encouragé par le Groupe de travail
Fédéralismes, Régionalismes et Décentralisations (FéDéRé).
Cette collaboration entre spécialistes de la science politique
et de la linguistique est naturellement appelée à s’élargir à d’autres
5
remerciementsdisciplines. Le tout récent Groupe de contact FNR Lan S g «ue(s) et
Politique(s) » a pour ambition de réunir tout chercheur qui - s’in
téresse, d’une façon ou d’une autre, aux interactions entre
langue(s) et politique(s). La piste est lancée, le chemin doit - main
tenant être tracé.
Enfn, nous tenons à remercier chaleureusement Teresa
Elola Calderon et Hélène Perrez pour leur travail efcace c-de rele
ture et de mise en forme ainsi que toutes les personnes qui ont
permis directement ou indirectement la réalisation de ce projet
qui ouvrira, nous le souhaitons, de nouveaux espaces de r-encon
tres entre chercheurs issus de disciplines diférentes.
Julien Perrez & Min r eucham Ps
6
les relations communautaires en belgiqueIntroduction
DeRRièRes les mots
Min REUCh AMPS
Char g é   de  r echer ches   du   F onds  
de  la  R echer che   Scien tifque-FN R S   à  l’Univ ersité   de  Lièg e
Julien PERREz
Char g é   de  c ours  aux  F acultés  univ ersitair es  
Sain t -L ouis   à   Brux elles  
Maîtr e   de  c onf ér enc es  à  l’Univ ersité   de   Lièg e
La Belgique connaît depuis de nombreuses années des -rela
tions, des tensions, des confits, des problèmes qui sont génér- ale
ment qualifés de communautaires. Ce sont les relations entre les
deux grandes communautés du pa : yles s Flamands, d’une part,
et les Francophones, d’autre part. Même leur défnition, leur - déli
mitation ainsi que leur appellation est source de difcultés non
seulement politiques mais également linguistiques. On ne sera
dès lors pas surpris qu’au cœur de ces relations s’entrechoquent
une multitude de représentations au sein et entre ces deux - gran
des communautés. Ces représentations sont véhiculées mais
aussi façonnées et contestées par les discours qu’ils soien - t politi
ques, médiatiques ou même citoyens. L’objectif de ce livre est
d’explorer ce qui se cache derrière ces mots afn d’en dégager les
systèmes de pensée qui ne sont peut-être pas explicitement -expri
més et qui pourtant, une fois mis au jour, permettent de mieux
comprendre les tensions liées à l’avenir de la Belgique. Linguistes
et politologues ont certainement beaucoup à partager dans ce
décryptage des images et métaphores qui révèlent nos opinions
et attitudes politiques.
La Belgique constitue un véritable laboratoire à ciel ouvert
pour les chercheurs. Au cœur de l’Europe – de laquelle elle - a acti
vement travaillé à la construction politique – elle connaît en son
sein des tensions communautaires qui caractérisent aujourd’hui
de nombreux autres pays. Face à ce double mouvement supr- a
7
introductionnational et sous-national, les institutions politiques belges ont
été considérablement transformées depuis la fn de la Seconde
guerre mondiale. En réponse aux demandes à la fois du nord et
du sud du pays pour plus d’autonomie, la Belgique est passée
d’un État unitaire à un État fédéral, voire confédéral (Mabille,
2011 ; Witte et Meynen, 2006 ; Beaufayet s al., 2009 ; Deschouwer,
2009). Pour comprendre cette dynamique, il convient de remon-
ter à l’origine du pays en 1830. À cette époque, alors que la - majo
rité de la population s’exprimait dans des dialectes d’origine
germanique au nord et romane au sud, la langue du pouvoir était
le français sur l’ensemble du territoire (Witte et Van Velthoven,
2000). La Belgique s’est ainsi bâtie sur un État unitaire et -unilin
gue. En réaction à ce monopole francophone accom– pagné
d’une volonté de francisation – un mouvement famand s’est
rapidement développé pour défendre et promouvoir la -recon
naissance du néerlandais, à égalité avec le français, en Flandre en
particulier (Deschouwer, 1999-2000).
Ce n’est que très lentement que les revendications f- aman
des se sont concrétisées au niveau législatif dans la seconde
e emoitié du xix siècle et surtout xxau siècle (Mabille, 2000). Par -al
lèlement à la mone téen puissance des demandes linguistiques
puis culturelles venues e Fdlandre, un mouvement wallon a -pro
gressivement fait entendr sa evoix, en particulier sur le terrain
socio-économique (Destatte, 1997). Sur toile de fond de -renver
sement éentre la Wallonie qu’jus alors forissante et
une Flandre nouvellement forissante (Quévit, 1978), conla rtren e
de ces deux mouvements pour plus d’autonomie a nourri la
transformation de la Belgique à partir des années 1960. epuis D
lors, les confits communautaires ont animé les instit putions oliti -
ques belges qui, en conséquence, ont connu plusieurs réformes
importantes (1968-1971, 1980, 1988-1989, 1993, 2001, 2011 et pr -o
bablement d’autres encore à venir) conduisant la Belgique à
devenir un État fédéral composé des Régions et des Comm -unau
tés (Leton et Miroir, 1999). L’opposition entre les deux grandes
communautés et par conséquent la nécessité de les satisfaire
toutes les deux constituent le moteur du fédéralisme bel- ge (Reu
champs et Onclin, 2009). Les relations communautaires cons- ti
tuent donc le cœur de la Belgique contemporaine.
Voilà pourquoi ces relations ont souvent retenu l’attention
tant de la science politique que de la linguistique. Mais, et c’est
l’ambition de ce livre, elles peuvent également être étudié - es con
8
les relations communautaires en belgiquejointement par ces deux disciplines. Une telle démarche in -terdis
ciplinaire n’est pas sans périls. Trois périls nous semblent majeurs,
ils tiennent à la fois à toute entreprise interdisciplinaire et au
rapprochement spécifque entre politologues et linguis-tes. Pre
mièrement, l’« interdisciplinarité de faç »ade : il ne suft pas
de dire qu’on fait de l’interdisciplinarité pour qu’une recherche
soit interdisciplinaire. Il convient que l’interdisciplinarité soit
plus qu’un simple slogan, mais qu’elle soit réellement pratiquée.
Deuxièmement, l’« interdisciplinarité de sour » : ds si chacun
conserve l’approche qui lui est propre et ne s’ouvre pas à l’autre
discipline, l’interdisciplinarité ne restera qu’un mot. Dans cet
ouvrage, pour éviter ce double écueil, nous avons favorisé les
échanges entre les auteurs puisque ce livre tient sa source dans
un colloque interdisciplinaire et, lorsque cela était possible - , encou
ragé l’écriture à plusieurs mains. Troisièmemen int, ler ’«discipli -
narité de lux »e : elle doit apporter une valeur ajoutée pour chaque
discipline que l’on souhaite voir travailler ensemble. Si chaque
dispeut faire aussi bien séparément que collectivement,
alors il n’y a guère de raison de poursuivre la voie de l’in-terdisci
plinarité.
Pour explorer les relations communautaires en Belgique
dans une perspective interdisciplinaire, ce livre est structuré en
trois parties. Cette introduction en donne une sorte de guide de
lecture afn d’en faciliter la découverte. Ainsi, d prans emièrla e
partie, intitulée b«alises (inter)disciplinaires et méthodologiques »,
il s’agit de défnir la feuille de route de cette collaboration entre
linguistique et science politique. Quels sont les points de rencontre
entre ces deux disciplines, qu’ont-elles à s’apporter mutuellemen ? t
Quelles sont les méthodologies à mettre en œuvre pour rendre
cette collaboration poss ? ibleEn quoi une approche conjointe
peut-elle livrer des résultats inno ? vVanoil ts à autant de questions
auxquelles tentent de répondre les trois premières contributions
de ce volume.
Dans le premier chapitre, Julien Perrez et Min Reuchamps
dressent une cartographie non-exhaustive des travaux existants
combinant linguistique et science politique. Dans ce cadre, deux
axes de recherche traditionnels émergent naturellement, à savoir
l’analyse linguistique du discours politique d’une part, et l’étude
de la gestion institutionnelle des langues dans des sociét -és pluri
lingues (politique linguistique) d’autre part. À la lumière -des der
niers développements en linguistique cognitive, ce chapitrente t
9
introductioncependant de démontrer que l’étude des métaphores cep con-
tuelles dans les diférents types de discours politiques ouvre une
voie de recherche innovante et prometteuse, dans la mesure où
elles nous donnent accès à des représentations conceptuelles qui
structurent la perception et la compréhension de notre -environ
nement.
Le discours constitue le lieu de rencontre par excellence
entre le linguiste et le politologue. C’est ce que le ling-uiste Phi
lippe Hambye met en lumière dans le deuxième chapitre. Il note
cependant que cette notion d’analyse du discours résonne - difé
remment pour les uns et les autres. Là où le politologue - s’inté
resse en priorité aux idées contenues dans le discours, le linguiste
en fera une analyse langagière avant tout focalisée sur sa forme.
Dans sa contribution, Philippe Hambye plaide pour une plus
grande prise en compte de la dimension formelle du discours
dans l’analyse politologique en montrant comment la forme des
discours peut v«éhiculer des représentations du monde p -oliti
quement chargées » (Hambye, ce volume). Il illustre par ce biais
la plus-value analytique que le linguiste peut apporter a -u polito
logue.
Dans le troisième chapitre, les politologues Régis Dandoy et
Geofroy Matagne mettent l’accent sur les diférents enjeux de
l’analyse politologique de textes, et sur les entes méthodes
qui la rendent possible. De leur point de vue, la fonction - pre
mière du discours est de véhiculer des idées. Le travail du -polito
logue est de comprendre le rôle de ces idées dans les rapports
entre les diférents acteurs politiques et dans la construction de
représentations politiques. Comme les auteurs le suggèren- t, l’ap
port principal du politologue au linguiste est de pouvoir mettre
des données formelles quantifées, en perspective, en les cadrant
dans leur contexte historique et idéologique.
La deuxième partie s’attaque au cœur du thème principal
de ce volume, à savoir l’étude des relations communautaires en
Belgique. Les trois contributions de cette partie combinen - t difé
rentes perspectives théoriques, diférents matériaux et diférents
outils d’analyse pour aborder cette problématique et en ofrir
ainsi une perspective renouvelée.
Le quatrième chapitre, rédigé par Jean-Claude Deroubaix et
Corinne Gobin, s’inscrit dans la tradition linguistique d’analyse
du discours politique. Dans une perspective historico-discursive,
10
les relations communautaires en belgiqueau travers des textes fondateurs que constituent les déclarations
gouvernementales et de l’analyse lexicométrique de leur -vocabu
laire, ils montrent comment les relations communautaires ont
progressivement transformé la Belgique d’un État unitaire en un
État fédéral et comment cette transition se traduit sur -le plan lin
guistique.
Si l’intuition qu’il convient d’aller derrière les mots pour
décrypter les relations communautaires se voit ainsi confrmée
une première fois, les chapitres suivants de la deuxième partie
viennent consolider cet argument. Sans même nécessairement
recourir à des mots, les symboles (et donc leur choix), révèlent
des représentations – souvent divergentes – essentielles à saisir
pour comprendre la dynamique politique en Belgique. On - per
çoit dès lors aisément que des éléments fortement symboliques,
comme une certaine circonscription électorale ou la nomination
de mandataires locaux, qui pourraient sembler d’importance
mineure pour l’observateur extérieur prennent une ampleur - poli
tique telle que les institutions puissent en devenir partiellement
paralysées.
C’est justement cette circonscription électorale de Bruxelles-
Hal-Vilvorde – dont la scission, sous certaines conditions, semble
acquise – qui est au centre des débats télévisés étudiés par Dave
Sinardet dans le cinquième chapitre. De ces échanges, parfois
vifs, entre les hommes et femmes politiques, entre communautés
et au sein des deux grandes communautés, il ressort des visions
fortement diférentes du nous« » et du « eux ». Une telle analyse
permet de confrmer l’absence d’une sphère publique nationale
en Belgique et ses conséquences sur les relations communautair es,
d’un point de vue médiatique et politique. Plus fondamen- tale
ment, c’est le rôle même des médias sur les relations comm-unau
taires qui est ainsi interrogé. Le choix des mots loin d’être anodin
est porteur d’un véritable sens politique qui fait souvent écho au
consensus au sein de sa propre communauté. Il n’existe donc pas
un débat fédéral, mais deux débats régionaux. Si ce constat en soi
n’est pas neuf, il s’en trouve confrmé et surtout décortiqué par
une analyse linguistique de ce sujet politiquement explosif.
L’intérêt d’une approche combinée science politique et - lin
guistique apparaît également de l’exploration de corpus -de dis
cours citoyens menée par Min Reuchamps et Julien Perrez, dans
le sixième chapitre de cet ouvrage. À quatre mains, ils ont ainsi
11
introductionanalysé plusieurs centaines d’échanges entre participants à deux
rencontres citoyennes sur l’avenir du fédéralisme (l’une - en Flan
dre, l’autre en Wallonie). Ici aussi, le choix des mots et plus - spéci
fquement des métaphores conceptuelles mobilisées par les
citoyens pour exprimer leur opinion à propos de leur pays et de
son système fédéral refètent diférentes représentations - politi
ques profondément ancrées. Si leur double constat que le - fédéra
lisme peut être vu comme un mariage et comme une machine
peut prêter à sourire, il convient d’aller au-delà de ces méta- pho
res pour découvrir les réalités plus complexes qu’elles servent à
exprimer. Dans cette recherche, le développement de méthodes
mixtes qualitatives et quantitatives constitue un déf que - linguis
tes et politologues sont appelés à relever ensemble.
La troisième partie de cet ouvrage, intitulé re eg«ards cr-oi
sés », poursuit cette investigation à la fois interdisciplinaire et
méthodologique au travers de l’étude de cas extérieurs au contexte
belge qui apportent un regard singulier sur notre compréhension
des relations communautaires en Belgique. Si ces chapitres
n’ambitionnen t pas de réaliser une comparaison stricte, terme à
terme, entre la Belgique et le Royaume-Uni, la Suisse ou encore
le Canada, ces regards croisés ofrent une mise en perspective qui
vient éclairer les relations communautaires dans ces diférents
pays diversifés, voire divisés. Ce faisant, ils constituent une source
d’inspiration tant pour les lecteurs belges qu’étrangers.
Ainsi, dans le septième chapitre, Émilie L’Hôte étudie les
métaphores conceptuelles dans les discours sur la dévolution au
Royaume-Uni. En partant à la fois des programmes des partis, de
discours politiques et d’articles de journaux, elle parvient grâce à
une analyse quantitative et qualitative comparée à mettre au jour
non seulement les métaphores conceptuelles utilisées par les
acteurs politiques mais surtout comment elles sont utilisées par
ceux-ci pour orienter le débat dans une certaine direction. On
sent ici toute la force possible d’un spin, pertinemment – - et par
fois patiemment – construit, qui pin eut fne mener à une victoire
– ou une défaite, c’est selon – électorale. Ce type d’analyse est un
régal tant pour le linguiste que pour le politologue car chacun y
trouve l’apport de sa discipline, agrémenté de l’apport de l’autre
discipline.
Pour donner un autre éclairage sur les relations comm - unau
taires en Belgique, Bernhard Altermatt étudie, dans le huitième
12
les relations communautaires en belgiquechapitre, le cas suisse et en particulier l’usage politique dans ce
pays de la notion de p«aix des langues » depuis plus d’un siècle.
Alors qu’un tel concept pourrait laisser rêveur le citoyen belge, en
manque d’une certaine stabilité communautaire, il décortique
l’histoire politico-linguistique de la Suisse et ses cantons pour
montrer que la notion de paix des langues joue, en fait, l’efet
inverse ; elle tend souvent à masquer ou alors à entretenir les
tensions linguistiques au lieu de les pacifer. L’appareillag-e métho
dologique de cette contribution difère des autres chapitres du
livre, ce qui a l’avantage d’indiquer l’éventail des possibilités qui
s’ofrent au chercheur à la recherche d’interdisciplinarité.
Dans le neuvième chapitre de Min Reuchamps sur le fé -déra
lisme au Canada, on revient à une méthode plus classique -d’ana
lyse des représentations (à un niveau macro) dans un premier
temps et des métaphores conceptuelles (à un niveau micro) dans
un second temps. Cet exercice n’est pas inutile car, assez s-imple
ment, il contribue à construire un pont entre linguistique et
science politique dans l’analyse intrinsèquement liée des - repré
sentations et des métaphores conceptuelles puisque ces derniè-
res permettent d’exprimer des réalités souvent abstraites de
manière – très – concrète. À cet égard, les politologues et -les lin
guistes –cognitivistes, en particulier – ont beaucoup à partager.
Ainsi, alors que les métaphores dégagées des corpus de citoyens
canadiens ne sont pas nécessairement originales – on les a
d’ailleurs trouvées d’une manière similaire dans les autres cas
étudiés –, c’est la façon dont elles sont déclinées qui ofrent le
point de rencontre entre linguistique et science politique -. La pre
mière mettra en évidence l’usage métaphorique d’un mot ou
d’une expression – qui souvent ne serait même pas remarqué car
cet usage est entré dans notre vocabulaire familier – tandis que le
second pourra donner le(s) sens politique(s) à cet usage et ce
qu’il traduit.
Le déf interdisciplinaire sera-t-il relevé avec succès dans cet
ouvrag e? Il ne nous appartient pas de répondre directement à
cette question, mais nous sommes convaincus qu’il appelle en
tout cas à être poursuivi. Si les relations communautaires - en Bel
gique sont l’objet de ce livre,… le champ d’exploration possible
est évidemment plus vaste que cette seule thématique. Tout type
de discours, entendu au sens très large, peut se prêter à des
regards croisés venus de la science politique et de la linguistique.
13
introductionEn outre, méthodologiquement parlant, politologues et - linguis
tes peuvent s’unir pour développer des approches et des outils
d’ana lyse discursive. Si ce livre a pu relever un déf, c’est d’ouvrir
une première voie. Derrière ces premiers mots, de beaux défs
semblent s’ouvrir devant nous…
14
les relations communautaires en belgiquepartie 1
BAlises
(inter)disC iplinAires
et méthodologiques1Chapitre
QuanD li ngu is t iQu e
et sci ence politiQu e se Renc ontRent
Julien PERREz
Char g é   de  c ours  aux  F acultés  univ ersitair es  
Sain t -L ouis   à   Brux elles  
Maîtr e   de  c onf ér enc es  à  l’Univ ersité   de   Lièg e
Min REUCh AMPS
Char g é   de  r echer ches   du   F onds  
de  la  R echer che   Scien tifque-FN R S   à  l’Univ ersité   de  Lièg e
Première pièce de cette entreprise interdisciplinaire, -ce cha
pitre a pour ambition de poser les jalons disciplinaires et - inter
disciplinaires qui vont structurer les réfexions menées dans ce
volume. Avant d’entrer dans le vif du sujet et d’évoquer comment
la science politique et la linguistique peuvent se rencontrer pour
étudier les relations communautaires en Belgique, il convient de
s’arrêter sur la façon dont chacune de ces deux disciplines - étu
dient cet objet commun. Sur cette base, il sera dès lors possible de
proposer théoriquement les pistes de rencontres qui seront ensuite
pratiquement visitées par les diférents chapitres de ce livre.
1. Science politique
Sans surprise, nombre de politologues ont consacré leurs
recherches à étudier les relations communautaires, mais ils
n’étaient pas les premiers dans la place. La transformation de la
Belgique a particulièrement retenu l’attention des constit- utiona
listes. Sous le prisme des réformes de l’État et des révisions de la
Constitution – ce vocable est d’ailleurs typiquement juridique –
les juristes ont suivi à la loupe la reconfguration institutionnelle
belge, de Pierre Wigny et Paul de Stexhe à Francis Delpérée et
17
quand linguistique et science politique se rencontrentMarc Uyttendaele, en passant par André Alen ou encore Frank
Delmartino. Si l’analyse politico-juridique a occupé une place
importante dans l’analyse de la fédéralisation de la Belgique
comme en témoigne l’ouvrage colleLa ctif Belgique : un état fédé -
ral en évolution (Leton, 2001), les politologues n’ont pas manqué
d’étudier la toile de fond de cette transformation et -ses consé
quences sur les relations communautaires. Ainsi, les forces en
présence – les causes profondes et immédiates pour reprendre
l’expression de Jean Beaufays (2001) – ont été analysées -au tra
vers notamment – et sans chercher l’exhaustivité – des processus
de construction identitaire (Zolberg, ; 1974Deprez et Vos, 1998 ;
Erk, 2003) et des éventuelles diférences de culture politique qu’ils
impliquent (De Rynck, 1997 ; Billiet et al., 2006), des mouvements
régionalistes (van Haute et Pilet, ; 2006Deschouwer, 2009a), des
interactions avec la nature consociative de la société bel- ge (Des
chouwer, 2002 ; 2006) et plus récemment des relations entre les
institutions (Poirier, 2002), de la dynamique fédérale (Wes- t Euro
pean Politics, 2006 ; Deschouwer, 2009b ; Reuchamps, à paraître en
2012) et partisane (Pilet et al., 2009), des politiques publiques (De
Rynck et Dezeure, 2006 ; Beaufays et Matagne, 2009), avec l’impact
de l’Union européenne (Beyers et Bursens, 2006a ; 2006b) et, enfn,
du futur de la Belgique (Bayenet et al., 2007 ; Sinardet, 2009).
Au cours de ces décennies de reconfguration instit- ution
nelle et de relations communautaires intenses, les politologues,
aidés des sociologues, ont particulièrement cherché à mesurer
1les identités des habitants de ce pays en pleine muta . tionS’iden-
tifaient-ils uniquement à la Belgique ou bien également aux
nouvelles entités politiques régionales ou communautair ? Se es
sentaient-ils davantage famand que b ? el Q g u’een était-il, dans
ce foisonnement de sources d’appartenance possibles, de -l’iden
tité européenne et de l’identité locale ou provinci ? Ce alesont
principalement les grandes enquêtes par questionnaire qui ont
été mobilisées pour creuser ces questionnements. Plusieurs angle
d’approche se sont développés et se sont même opposés sur le
plan théorico-méthodologique : les uns défendant un question-
nement hiérarchique (il est demandé aux répondants d’ordonner
1. Les premières enquêtes, connues sous le nom de Régioscopes,
ont été publiées dans les Courriers hebdomadaires du CRISP au début des
années 1980 (Delruelle-Vosswinckel et Frognier, ; 19801981 ; Delruelle-
Vosswinckel et al., 1982 ; 1983).
18
balises (inter)disciplinaires et méthodologiquesleurs sentiments d’appartenance entre plusieurs niveaux -de pou
voir, en choisissant un premier et un deuxième niveau d’app -arte
nance), les autres la question dite Moreno, du nom de son
concepteur, qui dans une seule question propose des modalités
exclusive (je me sens uniquement X ou Y), complémentaire (je
me sens davantage X que Y ou Y que X) et égalitaire (je me sens
autant X que Y), d’autres enfn préférant des questionnements en
termes de fréquence (je me sens toujours, souvent, rarement,
2jamais X) et d’intensité (je me sens plus ou moins . X)Il ressort de
ces études qu’il existe parmi la population belge, tout comme
celle de nombreux autres pays, une vérita « bleconstellation des
appartenances » (Dieckhof, 2004) où rares sont les personnes
qui s’identifent exclus vemeni t à une seule entité politique. La
plupart des citoyens montrent une diversité de sentimen-ts d’ap
partenance qui peuvent être plus ou moins activés selon -le con
texte. Il importe donc de tenter de comprendre les interactions
entre ce triangle identitaire – formé de la perception du moi,
du nous et du eux (Reuchamps, 2011) – et les préférences des
citoyens pour l’organisation du vivre ensemble en Belgique.
Cette interrogation au cœur de l’étude des relations -commu
nautaires en Belgique a été nourrie par les travaux conjoints du
Pôle Interuniversitaire sur l’Opinion publique et la Politique
(PIOP) de l’Université catholique de Louvain et Inde stit luut ’ voor
Sociaal en Politiek Opinieonderzoek (ISPO) – anciennement lIn’ -
teruniversitaire Steunpunt Politiek Opinieonderzoek – rattaché
à la Katholieke Universiteit Leuven, lesquelles ont fourni, sur la
base d’enquêtes pré- et post-électorales, de riches données - longi
3tudinales sur les attitudes des Belges vis-à-vis du fédér . alisme
Plus récemment, le Pôle d’attraction interuniversitaire PARTIREP
qui rassemble des chercheurs de plusieurs universités belges –
néerlandophones comme francophones – et étrangères a - égale
2. Dans un article relativement récent, Lieven De Winter a réalisé
une synthèse qui facilitera l’exploration de l’abondante littéra-ture consa
crée à ce sujet (2007).
3. Ces enquêtes ont porté sur les élections fédérales de 1991, 1995,
1999, 2003 et 2007 et mené à la publication de deux ouvrages – pour
l’enquête en Belgique francophone et pour l’enquête en Flandre – pour
chacune des élections, sauf pour celles de 2007 dont les ouvrages doivent
paraître prochainement (Swyngedoet uw al., 1993 ; Frognier et Aish, 1994 ;
Swyngedouw et al., 1998 ; Frognier et Aish, 1999 ; Swyngedouw et Billiet,
2002 ; Frognier et Aish, 2003 ; Frognier et al., 2007 ; Swyngedouw et al.,
2007).
19
quand linguistique et science politique se rencontrentment consacré un volet de sa grande enquête électorale de 2009
(Deschouwer et al., 2010) à l’étude des relations entre les iden- ti
tés, les opinions dites communautaires et le comportemen -t élec
toral des Belges (Deschouwer et Sinardet, 2010). Que retenir de
ces enquêtes ? Deux constats majeurs et récurrents ont été établis
à travers le temps. Premièrement, si les diférences entre les deux
grandes communautés retiennent plus souvent l’attention, les
diférences au sein de ces deux grandes communautés ne sont
pas négligeables ; on trouve en réalité une grande diversité, de
part et d’autre de la frontière linguistique, de préférences parmi
les citoyens, allant de visions séparatistes à des visions unitar- is
tes. Deuxièmement, alors que la Belgique a connu plusieur - s cri
ses majeures à propos de la problématique communautaire, la
saillance de cette thématique est beaucoup moins grande parmi
la population que pour les matières socio-économiques, qui
demeurent les principaux facteurs explicatifs du vote des Belges.
Quoique trop brièvement dressé, ce bilan révèle l’abondance
de la recherche en science politique sur les relations comm- u
nautaires ; recherche qui continue à s’enrichir ainsi qu’en atteste
de récentes publications telles que l’ouvrage colleLe féctifdéra, -
lisme belge, dirigé par Régis Dandoy, Geofroy Matagne et -Caro
line Van Wynsberghe (Dando yet al., à paraître en 2012). Si la
science politique s’est largement investie dans l’étude des - rela
tions communautaires en Belgique, elle pourrait cependant
poursuivre l’exploration de cet objet d’étude aux réalit-és multi
ples en s’éloignant quelque peu des grandes enquêtes quan - titati
ves pour tenter d’aller derrières les mots afn de décrypter les
représ enta tions qu’ils recouvrent. C’est ici que la linguistique
peut cons tit uer une source féconde d’inspiration et de réfexion
interdisciplinaire.
2. Linguistique
L’attirance mutuelle de la linguistique et de la science - politi
que n’est pas neuve, comme en témoigne notamment l’existence
de la revue Mots. Les langages du politique et plus particulièr - e
ment la diversité des thématiques abordées dans le numér -o spé
cial « Trente ans d’étude des langages du politique ». Ce numéro
précise des travaux allant de l’analyse argumentative et - rhétori
20
balises (inter)disciplinaires et méthodologiquesque de diférents types de discours politiques (discours syndical,
institutionnel, discours des organisations internationales- , dis
cours de la Révolution française, etc.) à l’étude de la place et de la
fonction du parler politique dans la société en passant par des
considérations théoriques et méthodologiques sur l’apport de la
science politique à l’étude du langage politique ou l’infuence des
médias sur ce même parler politique. Les points de rencontres
entre linguistes et politologues peuvent globalement être classés
en deux catégories, à savoir d’une part la réfexion sur des - ques
tions de politique linguistique et d’autre part l’analyse -linguisti
que du discours politique.
Un premier point de rencontre entre le linguiste et le - polito
logue se situe au niveau de l’analyse de problématiques relatives
à des questions de politique linguistique. Pour Boyer : (201067),
cette notion se rapporte l à ’action « d’un Éta » tet peut être défnie
comme :
les choix, les objectifs, les orientations qui sont ceux Étade t en cet
matière de langue(s), choix, objectifs et orientations és susen cit
général (mais pas obligatoirement) par une situation intra- ou
intercommunautaire éproccupante en matière linguistique ou p-ar
fois même ouvertement confictuelle.
C’est dans ce cadre que le linguiste pourrait choisir d’étudier
les relations communautaires belges, notamment au niveau des
rapports entre langue(s) et territorialité et entre langue(s) et
législation. À ce titre, nous pouvons citer les travaux de Witte et
Van Velthoven (1999) qui retracent l’histoire des politiques - lin
guistiques depuis la création de la Belgique en posant -notam
ment la double question de l’infuence de la politique en matière
d’emploi des langues sur les processus de fédéralisation, et à la
suite, des conséquences de la fédéralisation sur les questions de
législation linguistique. C’est également dans cette perspective
de politique linguistique que s’inscrit la contribution -de Bern
hard Altermatt à ce volume (voir chapitre 8).
Au sein de ce domaine qu’est la politique linguistique, on
distingue traditionnellement deux champs d’étude principaux
(voir Boyer 2010) à savoir d’une part, les déclarations d’intention
en termes de gestion politique de l’emploi des langues, c’est-à-
dire la politique linguistique à proprement parler, et d’autre part,
la mise en œuvre concrète de ces intentions qui relève de - la pla
nifcation et de l’aménagement linguistique.
21
quand linguistique et science politique se rencontrentL’intérêt des linguistes pour des questions de politique - lin
guistique et d’aménagement linguistique se traduit notamment
par des études autour de diverses thématiques telles que les
questions des relations entre langue et genre (Coulomb-Gully et
Rennes, 2010), leur expression dans la féminisation de noms de
métier (Dister et Moreau, 2006), les enjeux identitaires, sociétaux
et économiques du plurilinguisme (Canut et Duchêne, ; 2011
Duchêne, 2011 ; Mettewie et Janssens, 2007 ; Van Mensel et Met-
tewie, 2008), ou encore sa prise en compte dans le context -e sco
laire (Côté et Mettewie, 2008 ; Zirotti, 2006). Le point commun de
ces études est d’approcher la langue comme outil sociétal et de
mettre en évidence son implication dans les questions idé - ologi
ques et identitaires. C’est à ce titre que les langues peuvent être
étudiées comme objets politiques et susciter à la fois l’intérêt du
linguiste et du politologue.
Si d’aucuns pourraient prétendre que la politique lin - guisti
que est avant tout l’apanage du politologue, le deuxième point de
rencontre entre linguistique et science politique que no - us vou
drions mettre en avant, à savoir l’analyse du discours politique,
relève davantage de la linguistique que de la science p.
L’intérêt pour ce champ de recherche remonte dans la tradition
française à plusieurs décennies (voir Mayafre, 2005, pour un bref
aperçu historique) et constit ue un «des objets de recherche -pri
vilégiés de l’École française d’analyse du dis » co(C urouloms b-
Gully et Rennes, 2010 : 176). L’avènement et la généralisation des
corpu s informatisés et la mise au point de techniques lex -icomé
triques permettant de les dépouiller de manière automatique ont
donné un nouvel élan à cette discipline. Pour les chercheurs actifs
dans ce domaine, le corpus politique, défni par Mayafre comme
« lieu problématique de rencontre entre la langue et la », société
est au centre de la construction du sens tique poliet l’analyse -lin
guistique constitue une étape préalable nécessaire à tout -e entre
prise d’interprétation de ce discours (Mayafre : , 18)2005 :
En cela, le traitement linguistique n’est pas négociable même pour
les disciplines qui défent la linguistique. À moins de prétendre
connaître le sens des textes avant de les avoir dûmen i.e. lint –guis -
tiquement – analysés, à moins de croire que les textes sont tr -anspa
rents et que le sens est immédiat, l’historien, le sociologue, le
psychologue ne peuvent faire l’économie de la linguistique comme
science des textes, dans l’appréhension du corpus.
22
balises (inter)disciplinaires et méthodologiquesComme Philippe Hambye l’expose en détail dans le deuxième
chapitre, l’intérêt du linguiste pour le discours se situe au niveau
de sa forme. Le principe fondamental derrière cette approche est
que la forme infue sur le sens, et que tout choix (ou mo- difca
tion) de forme à la surface du discours peut avoir des - implica
tions profondes sur son interprétation. Ce principe incite le
linguiste à prendre en compte toutes les caractéristiques - formel
les du discours dans son analyse. Ce faisant, il travaille la matière
première et la rend disponible pour toute analyse approfondie du
contenu. Ce travail de dépouillement ajoute également une plus-
value à cette matière première dans la mesure où il permet de
dégager, notamment au travers des rapports entre formes (que ce
soit des rapports de fréquence ou de co-occurrence) des - signif
cations invisibles à l’œil nu.
À un premier niveau d’analyse, le traitement linguistique
automatisé permet l’étude des formes et de leur fréquence. On
peut ici faire une distinction entre les formes brutes et - les lem
mes. Le linguiste intéressé par les formes brutes s’intéressera à
toutes les diférences de forme quelles qu’elles soient. Ainsi, une
diférence entre une forme au singulier : rel (aextion) et une forme
au pluriel (ex : relations) sera retenue comme étant pertinente.
Le linguiste intéressé par une approche plus sémantique du - dis
cours étudiera plutôt les lemmes, à savoir des unités sémantiques
dénuées de toute marque fexionnelle (pluriel, jug conaison, cas)
correspondant à une entrée dans le lexique. Selon cette appr, oche
les formes relation et relations sont considérées comme deux
occurrences du même lemme. Que l’on se concentre sur les - for
mes ou sur les lemmes, l’intérêt est de pouvoir mettre les unités
identifées en rapport les unes avec les autr tres aavuers de l’an- a
lyse des phénomènes de fréquence et de co-occurrence. Il s’agit
alors d’étudier et de quantifer les contextes linguistiques dans
lesquels ces unités apparaissent.
Comme Desmarchelier (2005 : 27-32) le souligne, ce trait- e
ment linguistique automatisé va permettre d’extraire une série
d’informations telles la mise en évidence de l’emploi de formes et
de structures syntaxiques récurrentes ou l’établissemen atti-t d’«
rances lexicales » au travers de l’étude de collocations dans le
discours d’un locuteur donné, qui pourront ensuite servir - d’en
trée à toute analyse de contenu politologique. Ainsi, Arnold
(2005) est-il capable de défnir des ruptures thématiques et - stylis
tiques dans le discours de Tony Blair en étudiant l’accroissement
23
quand linguistique et science politique se rencontrentet la diversité du vocabulaire de manière automatique et d’ainsi
identifer les tournants idéologiques de sa carrière politique.
Dans la même veine, l’étude logométrique des discours de Chirac
et Jospin permet-elle à Mayafre (2004) d’établir leurs profls - lin
guistiques respectifs et de montrer que Chirac a tendance à sur-
utiliser les mots-outils comme les adverbes ou les pronoms et à
sous-utiliser les noms porteurs de sens, tandis que Jospin montre
la tendance inverse. C’est ainsi que Mayafre conclura le que «
discours présidentiel chiraquien ne dit pas grand chose, mais est
fortement modalis » tandis é que «le discours de Jospin essaye de
véhiculer un message quitte à paraître technique ou impers » onnel
(Mayafre, 2004 : 788). L’étude de l’évolution des habitudes dis- cur
sives des deux hommes politiques révèle en outre une chir «aqui -
sation » du discours de Jospin au fl de la campagne présidentielle
(sur-utilisation de mots-outils et sous-utilisation de noms - por
teurs de sens). Cette perte d’identité discursive rendra -son dis
cours inaudible parmi son électorat de base et permet, selon le
même auteur, d’expliquer en partie sa lourde défaite électorale
de 2002. Transposé à la question des relations communautaires
belges, nous pouvons mentionner les travaux de Corinne Gobin
et Jean-Claude Deroubaix sur les déclarations gouvernemen- ta
les. L’application de techniques lexicométriques sur ce type de
discours leur permet d’en dégager des angles d’analyse inno . vants
Le quatrième chapitre de ce volume illustre la mise en œuvre de
cette méthode.
3. Science politique et linguistique
Mis à part dans les questions de politique linguistique, nous
pouvons rester avec l’impression que le caractère inter-discipli
naire de l’analyse linguistique du discours politique ne tient qu’à
la nature des corpus étudiés. Le politologue pourrait en efet
reprocher au linguiste d’être prioritairement attaché à la forme
langagière du discours et de délaisser le contexte de la - produc
tion langagière, et plus particulièrement les représentations que
ce discours met en relief, qui elles sont centrales pour le travail
d’analyse du politologue. Ainsi Van Dijk (2006 : 160) déclare-t-il
« [i]n linguistics as well as in many directions of discourse and
conversation analysis there has been a strong tendency to uniquel y
24
balises (inter)disciplinaires et méthodologiquesor primarily focus on language, talk or text » “itset plelfaide-t” -il
pour une plus grande prise en compte de la réalité cognitive qui
entoure les productions langagières, notamment en intégrant les
dimensions épistémologique et idéologique de ce contexte de
production dans l’analyse discursive (2006 : 161) :
[I] advocate a broad multidisciplinary approach to discourse, which
integrates a detailed and explicit study of structures of text and talk
with an analysis of their social and cognitive contexts as a basis for
problem-oriented critical discourse analysis. In such an approach,
the study of relevant knowledge, ideologies and other so-cially sha
red beliefs is crucial in describing many of the properties and social
functions of discourse.
Cette critique est partiellement rencontrée par un deuxième
niveau d’analyse des corpus, une approche visant à étudier - l’an
crage de tout discours dans son contexte d’énonciation. Dans
cette optique, le linguiste (ou le politologue) peut s’intéresser aux
expressions déictiques, à savoir ces unités linguistiques comme
les pronoms personnels ou les adverbes de lieu et de temps dont
l’interprétation dépend directement des référents en présence (le
locuteur, l’interlocuteur ou tout autre élément physique) dans le
contexte d’énonciation du discours. Étudier les marques de deixis,
chères à la linguistique de l’énonciation et à la pragmatique- , per
met notamment d’analyser comment un locuteur se profle dans
la réalité, et plus particulièrement d’identifer ses attitudes par
rapport au contenu du discours, et de mettre au jour ses a-pparte
nances à diférents groupes sociaux. C’est notamment ce que
Dave Sinardet illustre dans son analyse des débats télévisés sur
BHV, dans le cinquième chapitre de cet ouvrage.
Cependant, les avancées récentes en linguistique cognitive
et plus particulièrement les recherches sur les métaphor - es con
ceptuelles, permettent d’aller encore plus loin en ofrant les outils
permettant d’intégrer la dimension cognitive qu’évoque Van Dijk
(2006) à l’analyse du discours traditionnelle. En efet, comme le
souligne Koller (2009 : 121) : « [m]etaphor is an ideal entry into
investigating these and other links between cognition -and dis
course as its double nature as conceptual model and linguistic
expression locates it at the interface between ». the En t dw’ao utres
termes, nous pensons que les métaphores conceptuelles per- met
tent de relier la production langagière aux représentations qu’elle
25
quand linguistique et science politique se rencontrentvéhicule et ainsi de concilier les intérêts des linguistes et - des poli
tologues. Ainsi, les métaphores conceptuelles constituent une clé
d’entrée essentielle pour appréhender les représentations dans le
discours politique, médiatique ou encore citoyen. Toutefois, si la
métaphore, depuis Aristote, retient l’attention (Lamiroy, 1987),
celle-ci n’était considérée dans les années 1960 et 1970 que
comme un procédé surtout rhétorique, une simple fgure de style
(Brown, 1977). Pour l’Américain Sosensky, elle n’avait qu’une
fonction purement littéraire, sans aucune implication cognitive
(1964 : 28-37). Le Français Cohen voyait lui aussi dans la méta-
phore la caractéristique fondamentale du langage poétique : (1966
113-135).
Mais déjà en 1978, s’intéressant à l’analogie en sciences
humaines, le sociologue De Coster rejetait cette vision trop réduite,
à de simples artifces langagiers, de la métaphore et plus -généra
lement de l’analogie. Et s le i «langage charrie constamment des
analogies qu’il assume de manière consciente ou involon » taire
(De Coster, 1978 : 23), cette fgure qui consiste à essayer d-’expli
quer l’inconnu par le connu (en comparant une réalité avec une
autre, relevant d’un ordre diférent) n’emporte pas moins -de réel
les implications cognitives qui méritent d’être étudiées dans une
perspective interdisciplinaire et non pas uniquement dans une
seule perspective littéraire. Il propose dès lors de distinguer trois
niveaux d’analogie – discursif, méthodologique et théorique – qui
permettent d’appréhender celle-ci dans toute sa richesse non
seulement littéraire mais également conceptuelle, cognitive et
scientifque. Si les deux derniers niveaux mettent en lumière
l’usage de l’analogie dans le raisonnement théorique, le niveau
discursif englobe la métaphore en ce qu’elle permet de -concep
tualiser une réalité en termes d’une autre réalité (De Coster,
1978 : 23-26).
Empruntant un cheminement un peu diférent, les avancées
de ces vingt dernières années en linguistique cognitive on- t per
mis de jeter un regard similaire sur la métaphore et surtout sur ce
qu’elle révèle. Contrairement à la théorie classique qui considère
la métaphore comme une fgure de style, la linguistique cognitive
voit dans la métaphore un révélateur de notre système concep-
tuel. Pour les pères de l Ca o «gnitive Metaphor Teor » y(CMT),
Georges Lakof et Mark Johnson (1980 ; 2003), « [l]’essence d’une
métaphore est qu’elle permet de comprendre quelque chose (et
d’en faire l’expérience) en termes de quelque chose d » ’autre
26
balises (inter)disciplinaires et méthodologiques(Lakof et Johnson, 1986 : 15). Bien loin de la vision fgurative de
la métaphore, propre à la poésie et à la rhétorique, ils estiment
que la métaphore est omniprésente dans vie laquotidienne, so -u
vent de manière inconsciente, car les concepts qui fondent notre
appréhension de la réalité sont métaphoriques. La métaphore
n’est donc pas «seulement afaire de langage ou questions de
mots. Ce sont au contraire les processus de pensée humains qui
sont en grande partie métaphoriques. […] les métaphores dans le
langage sont possibles parce qu’il y a des métaphores dans le
système conceptuel de chac » un (Lakof et Johnson, 1986 : 16).
Dans cette perspective, on peut parler de métaphore lorsque
nous appréhendons quelque chose – un domaine conceptuel, le
domaine source – en termes d’autre chose – un autre domaine
conceptuel, le domaine cible. Ce dernier est généralement plus
abstrait que le premier qui permet, parce qu’il est plus concret,
de mieux le percevoir. C’est ainsi qu’on peut identifer la - méta
phore conceptuelle la discussion, c’est la guerre ou, autre
exemple, la vie est un voyage. Ces métaphores ne sont donc
que « des épiphénomènes – des témoins, des manifestations de
surface – de fonctionnements métaphoriques profonds, lesquels
sont structurés de manière préalable et indépendante de leurs
incarnations signifan ». tesUne métaphore est plus qu’une s-im
ple façon de parler, un efet de style, elle est constitutive de notre
système conceptuel, c’est-à-dire de notre appréhension de la
réalité, de notre expérience du monde. Une telle approche n’est
pas sans conséquence pour la recherche car, pour Émilie l’Hôte,
« [c]ette fenêtre ouverte sur notre processus de compréhension
des phénomènes complexes, appliquée au domaine politique,
permet de formuler une analyse originale du discours politique
contemporain ».
Une telle approche linguistique prend d’autant plus de sens
qu’elle vise à appréhender les métaphores conceptuelles dans
des corpus politiques où de part le caractère abstrait de -la politi
que, les métaphores conceptuelles sont souvent – consciemment
et très souvent inconsciemment – mobilisées pour traduire en
termes plus concrets la complexité des relations politiques et
sociales. Elena Semino indique ains : « iIt is often claimed that the
use of metaphor is particularly necessary in politics, since politics
is an abstract and complex domain of experience, and metaphors
can provide ways of simplifying complexities and making -abstrac
tions accessible » (Semino, 2008 : 90). Les processus métaphor - i
27
quand linguistique et science politique se rencontrentques constituent un moyen important par lequel le cerveau
humain se réapproprie des domaines abstraits, peu familiers et
complexes – dont la politique – en les traduisant dans des -domai
nes plus concrets, plus familiers et donc plus simples à saisir
(Chilton, 1996 : 48).
Bien que le domaine d’expérience de la politique soit - par
ticulièrement enclin à la conceptualisation en termes de - méta
phores, De Landtsheer s’étonne du peu d’écho que trouve cette
thématique dans la littérature scientifque : 60)(2009 :
[s]cholars in linguistics apparently move toward investigatin- g poli
tics, and political researchers start studying political metaphor.
Surprisingly, the amount of literature addressing politic - al meta
phor has not until now refected the importance of the subject.
Even though the majority of scholars highly value this type of
research, interdisciplinarity has turned out to be complicated,
time-consuming and in the end not always rewarding. Academics
produce boundaries and often do not transcend them for - disci
pline-focus reasons.
Dans le projet interdisciplinaire qui nous occupe dans ce
volume, nous pensons donc qu’étudier les métaphores concep-
tuelles, qui par leur double nature allient forme linguistique
et représentation conceptuelle (Koller, 2009), dans les discours
politiques permet de rencontrer les aspirations scientifques des
linguistes et des politologues. Tandis que les uns pourront se
concentrer sur la réalisation linguistique de ces métaphores à la
surface des discours et aux méthodes permettant leur iden- tifca
tion, les autres tenteront d’identifer les représentations qu’elles
sous-tendent et de les confronter à leur contexte politique. Cette
analyse conjointe permettra de comprendre comment l’emploi
de ces métaphores construit le sens politique d’un discours et de
manière générale façonne notre perception et compréhension de
toute réalité politique.
Cependant – et la précision est importante –, la structuration
métaphorique n’est que partielle ; tout n’est pas métaphore. En
outre, l’étude des métaphores conceptuelles s’est jusqu’à présent
largement appuyée sur des constructions (au sens de génér - alisa
tions) métaphoriques artifcielles, en ne prêtant guère attention
aux manifestations métaphoriques linguistiques réelles – – et donc
en ne développant pas de méthodologie spécifque pour a-ppré
hender les métaphores conceptuelles au travers de corpus de
28
balises (inter)disciplinaires et méthodologiques