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Les termes d'adresse en Français

De
247 pages
Comment expliquer à un étranger notre usage de tu et de vous ? On entend souvent dire que le tutoiement gagne du terrain. La chose est plus complexe qu'il n'y paraît, et les usages des uns ne recouvrent pas ceux des autres. Cet ouvrage pluridisciplinaire (sociolinguistique, pragmatique, historique des pronoms tu et vous) fait le point sur les usages de l'adresse dans la France contemporaine, afin de les mettre en relation avec l'apprentissage de la langue.
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LES TERMES D'ADRESSE EN FRANÇAIS

Langue et Parole Recherches en Sciences du Langage Collection dirigée par Henri Boyer
La collection Langue et Parole se donne pour objectif la publication de travaux, individuels ou collectifs, réalisés au sein d'un champ qui n'a cessé d'évoluer et de s'affirmer au cours des dernières décennies, dans sa diversification (théorique et méthodologique), dans ses débats et polémiques également. Le titre retenu, qui associe deux concepts clés du Cours de Linguistique Générale de Ferdinand de Saussure, veut signifier que la collection diffusera des études concernant l'ensemble des domaines de la linguistique contemporaine: descriptions de telle ou telle langue, parlure ou variété dialectale, dans telle ou telle de leurs composantes; recherches en linguistique générale mais aussi en linguistique appliquée et en linguistique historique; approches des pratiques langagières selon les perspectives ouvertes par la pragmatique ou l'analyse conversationnelle, sans oublier les diverses tendances de l'analyse de discours. Il s'agit donc bien de faire connaître les développements les plus actuels d'une science résolument ouverte à l'interdisciplinarité et qui cherche à éclairer l'activité de langage sous tous ses angles.

Dernières parutions
Isabelle OLIVEIRA, Nature et fonctions de la métaphore en science,2009. Carmen ALEN GARABA TO, Teddy ARNA VIELLE et Christian CAMPS, La Romanistique dans tous ses états, 2009. Teddy ARNA VIELLE et Christian CAMPS (éd.), Discours et savoirs sur les langues dans l'aire méditerranéenne, 2009. Nathalie AUGER Nathalie, Fred DERVIN, Eija SUOMELASALMI (sous la dir.), Pour une didactique des imaginaires dans l'enseignement-apprentissage des langues étrangères, 2009. Marie J. BERCHOUD (sous la dir.), Les mots de l'espace: entre expression et appropriation. Contribution à une coordination des points de vue autour des sciences du langage, 2009. Carmen PINEIRA-TRESMONTANT (sous la dir.), La Présidentielle au filtre des médias étrangers, 2008. Julien BARRET, Le rap ou l'artisanat de la rime, 2008. Paul BACOT et Sylvianne REMI-GIRAUD, Mots de l'espace et

conflictualité sociale, 2007.

Catherine Guesle-Coquelet

LES TERMES D'ADRESSE EN FRANÇAIS
Comment aider les non-francophones à en comprendre et maîtriser l'utilisation

L'I-femattan

@ L'Harmattan, 5-7, rue de l'Ecole

2009 polytechnique; 75005 Paris

http://www.librairieharmattan.com diffusion.harmattan@wanadoo.fr harmattan 1@wanadoo.fr ISBN: 978-2-296-11088-5 EAN : 9782296110885

A Dominique et Sophie

A celles et ceux qui ont accepté de répondre à mes questions et m'ont dévoilé une part de leurs secrets; A celles et ceux qui se sont chargés de distribuer des questionnaires autour d'eux et ont eu à cœur de me livrer leur collecte avec constance; Aux étudiants étrangers, dont la vive curiosité et les questions pertinentes ont enrichi ma réflexion; A Monsieur le Professeur Ngalasso-Mwatha, dont la science, les conseils, l'écoute et la grande exigence m'ont aidée à progresser, dans ce travail et pour moi-même.

UN GRAND MERCI

A mes proches, dont le soutien sans faille et l'aide affectueuse m'ont permis d'arriver au bout de ce travail.

UN TRES GRAND MERCI

Avertissement

Cet ouvrage est issu de la thèse Les Termes d'adresse en français: comment aider les non-francophones à en comprendre et maîtriser l'utilisation, présentée et soutenue publiquement, le 18 décembre 2003, à l'Université Michel de Montaigne-Bordeaux 3, sous la direction de Monsieur le Professeur Ngalasso-Mwatha (membresdu jury: Mary-AnnickMorel, Paris III, Michel Arrivé, Paris X, Philippe Baudorre,Bordeaux 3, et Henri Portine, Bordeaux 3). Les chapitres 2 et 7 ont été remaniés, et l'étude consacrée au corpus de presse Femme Actuelle, publiée dans la revue en ligne des Annales de l'université de Craiova (Roumanie), n'a pas été reprise.

INTRODUCTION
«Mais... quand est-ce qu'on peut vraiment dire TU? ». La question interrompt brutalement l'activité de la classe et sonne comme une mise en demeure, l'exigence d'avoir enfin L'EXPLICATION. L'auteur de la question est un étranger adulte, apprenant ou perfectionnant son français en France. Ces interrogations ponctuelles traduisent chez ce public une difficulté à comprendre le système d'adresse français et une insécurité face à son application. Les apprenants qui arrivent en France avec un bagage linguistique constitué disposent de quelques règles sommaires: on tutoie les enfants et les amis, on vouvoie les personnes âgées ou que l'on ne connaît pas. Les méthodes d'apprentissage de la langue traitent cette question dans les premières unités, car la distinction doit s'opérer immédiatement entre « Bonjour, Monsieur, comment allez-vous? » et « Bonjour, Pierre, comment vas-tu? ». Certains, parmi les plus avancés, connaissent l'existence d'un tu de colère ou d'insulte. Leur situation d'apprenant en immersion, la découverte de la langue en action et les interactions qu'ils entretiennent ou auxquelles ils assistent font qu'ils prennent tôt ou tard la mesure de l'étendue des gammes du système et se rendent compte que la chose est plus complexe qu'ils ne le supposaient. Notre constat de départ est donc que les apprenants ressentent eux-mêmes une inadéquation entre les règles d'adresse qu'ils possèdent et appliquent tant bien que mal, et des comportements de natifs qui leur échappent. Ce phénomène est dû soit à la méconnaissance d'usages minoritaires certes, mais susceptibles d'être rencontrés en situation d'immersion (un vous filial, ou un tu syndical par exemple), soit à la méconnaissance des valeurs exprimées par les pronoms, les appellatifs, et leur combinaison: à ce titre, l'étiquette « politesse» apposée au pronom vous fait qu'une intervention comme « Vous m'emmerdez! » devient à leurs yeux inconcevable... Enfin, l'interférence avec les valeurs d'adresse de leur langue fait que, par exemple, des apprenants suédois prennent pour l'expression d'un pouvoir insupportable le fait de vouvoyer un(e) employé(e).

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Une situation classique d'insécurité est celle de la question du passage de vous à tu, comme en témoignent ces questions posées par des apprenants, et ce à tous les niveaux de compétence linguistique: Diana se demande si elle peut tutoyer les parents d'une copine française, qui, eux, la tutoient; d'après elle, en Espagne, il serait incorrect qu'elle continue à les vouvoyer. Robert, un Américain très jeune, demande, en mars, s'il aurait dû tutoyer, à son arrivée en octobre, les parents de sa famille d'accueil qui, eux, le tutoient. Wei, un Chinois d'une trentaine d'années, demande s'il doit tutoyer un Français d'une soixantaine d'années qui est passé à tu avec lui quelques mois auparavant. Heidi, une Anglaise installée en France depuis deux ans, demande, à l'issue d'un jeu de rôles où elle était censée répondre à deux enfants de 9 et 14 ans, jusqu'à quel âge on tutoie les enfants et à quel moment on passe à vous (les deux aspects de ce même phénomène étant formulés). Enfin, Joaquin, un Espagnol arrivé avec un bon niveau mais ignorant des règles de préséance, s'adresse ainsi à son professeur: « Tu peux me tutoyer, puisque moi, je te tutoie». Telle est la diversité des interrogations présentées par ces quelques exemples. La question du choix de l'adresse est parfois aussi un problème pour les Français, et un tu ou un vous peuvent fausser une relation ou agacer l'un ou l'autre des interlocuteurs. L'impression qui se dégage de ces dernières questions est que d'une part, c'est l'usage de tu qui est perçu comme mal défini, et que d'autre part, l'incertitude se focalise sur les notions de pouvoir et de devoir: est-ce que je peux tutoyer? Est-ce que je dois tutoyer? À ces questions anecdotiques ne peuvent être données de réponses anecdotiques. Égrener une liste d'usages et de situations, catalogue improbable où à tout exemple peut correspondre un contre-exemple, n'a aucun intérêt. G.-D. de Salins (1992: 16) soulignait qu'en ce qui concerne le tutoiement et le vouvoiement, «rares sont les activités de classe qui cernent nettement ce phénomène à la fois linguistique et culturel. » Par ailleurs, le Cadre européen commun de référence pour l'enseignement des langues (Conseil de l'Europe, 2001) traite encore en parent pauvre la compétence culturelle. Il reste que ces dernières années ont vu se développer en didactique des langues un intérêt pour ce qui relève de l'entrée dans une culture autre. Une récente publication combine

11 ainsi, à propos des pronoms d'adresse, recherche sur le français contemporain et souci de prendre en charge les multiples questionnements des étudiants étrangers (Peeters et Ramière, 2009). Il y a donc deux questions à examiner. D'un côté, il convient de définir l'usage actuel de l'adresse en France: comment a-t-il évolué jusqu'à nos jours? Comment se réalise-t-il ? Comment estil mis en oeuvre par les natifs, et comment est-il perçu par eux? Nous précisons d'emblée que nous nous intéressons essentiellement aux pronoms d'adresse (c'est cela qui est en jeu dans toutes les questions des apprenants) ; les appellatifs font partie du système et leur fonction est décisive, mais ils ne seront évoqués qu'en relation avec la distribution pronominale. De l'autre côté, la question que se pose l'enseignant de langue est celle de savoir comment transmettre ces données de la façon la plus ordonnée possible à un public qui ne possède pas a priori le code culturel implicite, et maîtrise plus ou moins bien le code linguistique. Comment lui fournir les outils facilitant l'entrée dans le fonctionnement de l'adresse, sachant que celui-ci véhicule plus que de la langue: la façon d'être, l'identité des natifs? Seront examinées en premier lieu les données dont nous disposons: d'abord l'évolution historique des pronoms tu et vous, et les études et enquêtes sociolinguistiques dont leur usage a fait l'objet; ensuite une littérature autorisée, celle du savoir-vivre, que nous interrogerons parce qu'elle est censée régler, encadrer les dilemmes de la vie sociale. Ne parle-t-on pas de «règle» de savoir-vivre? Mais convient-il précisément de parler de règles et de système, alors que sont en présence des individualités qui mettent en œuvre des stratégies en combinant les différents éléments qui sont à leur disposition (et les pronoms d'adresse ne sont pas les seuls) ? Seule une approche globale permet d'opérer un va-et-vient entre l'usage linguistique de l'adresse d'une part, et sa conceptualisation en vue de sa transmission d'autre part: celle de Henri Gobard (1976) nous sera en partie utile. Pour ce qui est de l'usage de l'adresse, c'est une double analyse, sociolinguistique et pragmatique, que nous développerons, afin de rendre compte au plus près des différentes nuances et situations d'utilisation. Les modèles de départ sont les trois

12 enquêtes sociolinguistiques menées sur l'usage des pronoms d'adresse en 1973 par Bustin-Lekeu, en 1978 par Schoch et en 1991 par Gardner-Chloros. Ces travaux de terrain ont montré que, selon les situations d'allocution, le sexe, l'âge et la catégorie socioprofessionnelle des locuteurs étaient des variables à prendre en compte. Ils ont, chacun à leur époque, dégagé des informations pertinentes sur l'usage certes, mais aussi sur la façon dont le perçoivent les natifs. Puis, nous tenterons de faire émerger en dynamique les comportements actuels des natifs à travers nos outils de travail, questionnaire et corpus. Ces deux types d'analyse permettront d'éclairer l'objet en question sous différents angles. La difficulté d'appréhension de l'usage par les apprenants tient essentiellement au fait que ce dernier est en équilibre constant entre une norme sociale à la fois exigeante et souple, et des règles individuelles qui le sont tout autant. Pour ce qui est du second terme, nous nous attacherons aux contraintes didactiques qui s'appliquent au public spécifique des apprenants étrangers. Leurs difficultés face à l'adresse sont de deux ordres, linguistiques et socioculturelles. Dans la perspective de l'élaboration d'un programme d'acquisition d'une compétence socioculturelle, il s'agit de prendre en compte non seulement les contraintes inhérentes à l'apprentissage, mais aussi la nécessité de proposer cette approche globale qui permette de prendre en compte toutes les contraintes et les libertés de l'usage. Il ne s'agit pas de proposer d'activités pédagogiques sur le sujet, mais plutôt de pointer ce qui peut être difficile à comprendre pour un apprenant plongé en immersion dans la langue et de sérier ces difficultés. Ordonner celles-ci est le premier pas qui conduit à l'acte d'élaboration didactique. Mais même si celles-ci sont pressantes et exigent la délivrance de LA solution, notre postulat est que la découverte du fonctionnement de l'adresse par des apprenants ne peut se faire que sur un programme à long terme, ses différents aspects et ses différentes réalisations requérant une progression parallèle de leur compétence linguistique, et un temps certain dédié à l'observation et à la compréhension.

1 HISTOIRE ET THEORIES LINGUISTIQUES
L'évolution de l'usage des pronoms tu (désormais T) et vous (désormais V) à travers les siècles est un premier élément à interroger, de taille si l'on considère que ces fluctuations historiques entretiennent la difficulté que nous avons aujourd'hui à fournir de satisfaisantes explications. Les chercheurs qui ont théorisé autour de l'usage ne l'ont fait souvent que partiellement, pris entre l'élaboration d'un modèle nécessairement contraignant et la multiplicité des cas hors-cadre.
ÉVOLUTION HISTORIQUE DE L'USAGE

En latin classique, c'est T qui est généralement utilisé comme adresse à une seule personne, quelle que soit cette personne. Toutefois, «le vouvoiement apparaît déjà [...] chez Ovide» (Grevisse, 1988: 1003). Virgile, quant à lui, se rend coupable de quelques licences poétiques; Littré en cite une dans son Dictionnaire de la langue française à l'article vous (R.3) : « Au reste, il y avait déjà tendance, chez les Latins, à dire vos à une seule personne, quand avec cette personne on pouvait joindre par la pensée cellesqui l'accompagnaient: "Vos,0 Calliope,precor, adspirate canenti" Virg.Aen. IX, 525. »

Brown et Gilman (1960) situent au IVe siècle l'apparition d'un V adressé à une seule personne: l'Empereur. Plusieurs explications peuvent être émises sur les raisons de cette émergence: métaphore « plurielle» du pouvoir, pendant naturel du Nous dit de majesté, ou encore dédoublement politique de la charge suprême. En effet, à la fin du Ille siècle, Dioclétien, face à la charge que représente l'administration d'un Empire romain tentaculaire, choisit un coempereur, Maximien. Ainsi l'adresse à l'un incluait-elle l'autre, et V traduisait cette pluralité implicite. Les écrits latins montrent un constant mélange des pronoms T et V, parfois dans la même phrase. E. Chatelain (1880) situe bien plus tard, au Ve siècle, le passage d'un V d'association à un V de politesse. Les exemples

14 qu'il tire de la correspondance de Sidoine Apollinaire' montrent en effet une fréquence accrue de Vau détriment de T. Mais là encore, les deux pronoms sont simultanément présents. Peu à peu, le sens collectif de V s'est mué en une simple idée de respect pour une autorité, quelle qu'elle soit. Le trait fondamental est cependant que V est toujours utilisé d'un inférieur à un supérieur. Si cette répartition à la fois conceptuelle et hiérarchique peut sembler simple et logique, il n'en reste pas moins qu'elle n'a pas été adoptée rapidement, loin s'en faut. Le Bon usage (Grevisse, 1988 : 1003) souligne qu'« en anc[ien] franç[ais], on passait couramment - et sans aucune raison d'ordre affectif - du tu au vous, et vice versa ». En recourant à de nombreuses études parues sur la question dans la première moitié du XXe siècle, C. Maley (1973) tente d'ordonner les tendances qui se dégagent des textes issus des Xe au XIVe siècles: T et V asymétriques traduisent des relations hiérarchiques; quant aux relations entre égaux, elles sont aussi bien évoquées par T que par V, avec une exclusivité de T dans les classes les plus basses. Mais elle s'empresse d'ajouter que les choses ne sont pas aussi clairement tranchées. Dans son article consacré au mélange du T et du V en ancien français, F. Lebsanft (1987) fait état des nombreuses tentatives d'analyse de ce phénomène de mélange des pronoms jusque dans la même phrase, déconcertant mais foisonnant dans la littérature des XIIe et XIIIe siècles. Ce chevauchement incessant des pronoms allocutoires concerne d'ailleurs aussi les autres langues médiévales. Adoptant un point de vue plus linguistique qu'historique, Lebsanft en arrive à la conclusion que « le nouveau système du tu et du vous n'avait pas encore totalement triomphé sur l'ancien système du tu.» L'évolution des usages linguistiques est toujours lente, particulièrement pour ce qui est de l'usage écrit. Si nous ajoutons à cela les corrections sauvages effectuées par des scribes plus ou moins sensibles au mélange des pronoms, nous pouvons prendre la mesure de la difficulté qu'a pu avoir à s'imposer cette discrimination. Toutefois, «le fait d'éviter le mélange devint affaire de délicatesse et de style », et peu à peu
I

Sidoine Apollinaire (saint), poète latin chrétien, Lyon, v. 430 - Clermont, v. 486.

15 s'est généralisée la conscience linguistique des deux modes allocutoires, en réalité patente chez certains auteurs cités par Lebsanft. D'ailleurs, Godefroy consacre, dans son Dictionnaire de l'ancienne langue française et de tous ses dialectes du [Xe au XVe siècle (1937), une entrée au verbe tutoyer et une au verbe voussoyer (vousoier), attestant en cela l'existence reconnue des deux modes. Ainsi, jusqu'au XVe siècle environ, T et Vont-ils cohabité dans une alternance que l'on pourrait qualifier de libre, sans doute due en grande partie au télescopage de l'usage écrit et de l'usage oral. La description autorisée de l'alternance est fournie par la l'observation des notices des dictionnaires et encyclopédies. Outils de la norme s'il en est2, ces ouvrages nous renseignent sur la façon dont sont perçus, au fil des siècles, les deux pronoms et leurs dérivés (verbe et substantif). Le Thresor de la languefrançoyse de Jean Nicot (1606) décrit le rôle joué par le pronom V au début du XVIIe siècle:
«{...} L'Espagnol dit Vos, et l'Italien Voi en mesme sorte, horsmis que l'Espagnol use de cette diction Vos, en despris et ravallement d'estime de celuy à qui il parle, là où le François use de cette diction Vous (commefait aussi l'Italien de la sienne Voi) par courtoisie et gracieuseté envers celuy à qui ils parlent, ores qu'ils ayent ce pronom Tu, pour le singulier de la seconde personne. (...J »

L'esprit de la notice est que l'usage de la courtoisie est bien d'utiliser V à l'endroit d'une personne digne d'estime, alors que l'on dispose du pronom T. Ce dernier, qui n'a pas d'entrée dans ce dictionnaire, n'est donc pas encore associé à une idée de mépris. C'est encore ce qui prévaut dans Les Recherches de la France d'Etienne Pasquier (1621) : non seulement Tn' est pas à prendre en mauvaise part, mais il est glorifié dans son usage poétique. Quant à V, s'il est vrai qu'il représentait à l'origine un supérieur, il a aussi vocation à s'utiliser à l'égard d'égaux ou d'inférieurs «selon la facilité de nos naturels ». Jusqu'au milieu du XVIIe siècle s'est donc instituée une alternance fondée sur la construction du style et
2

La liste des dictionnaires et encyclopédies consultés figure en Annexe I.

16 la notion d'estime attachée au pronom V, ce qui n'est pas très éloigné de ce que nous avons décrit des siècles précédents. Trois grandes périodes se détachent ensuite. Du Dictionnaire des mots et des choses de Richelet (1680) à la sixième édition du Dictionnaire de l'Académie française (1835), le traitement du pronom V est très peu développé. En revanche, le pronom T, le verbe tutoyer, puis le substantif tutoiement ou tutoîment, ont droit chacun à leur entrée. Or, nous avons vu précédemment, à travers le Dictionnaire... de Godefroy, que le verbe voussoyer existait depuis longtemps. Nous pouvons supposer que, V étant devenu la norme, il n'avait pas besoin d'être décrit. T et ses dérivés, au contraire, devenus marques de provocation, étaient largement traités. Il fallait sans aucun doute avertir les lecteurs (fortunés et/ou lettrés) de la défaveur sociale dont était marqué le phénomène. Une deuxième période recouvre la seconde moitié du XIXe siècle. La Révolution n'a pas réussi à imposer le T universel, mais a laissé suffisamment de traces pour que les comportements évoluent (là encore l'évolution est lente !). Du Dictionnaire de la langue française de Littré [1863-1877] au Dictionnaire général de la langue française de Hatzfeld et Darmesteter [1890-1900], si T et ses dérivés continuent à exister aussi fortement, le pronom V voit ses articles s'étoffer et le verbe voussoyer est gratifié d'une entrée: c'est qu'il doit être traité en tant que pendant naturel du verbe tutoyer, et comporte des traits à spécifier. D'autre part, apparaît une entrée à l'adjectif tutoyeur, forme active remplaçant l'entrée jusque là régulièrement accordée au participe passé tutoyé( e). L'équilibre renaît au XXe siècle, puisque, à partir du Larousse du XXe siècle (1933), le substantif voussoiement, relégué ensuite progressivement par son avatar vouvoiement, est traité à part entière. Si le tutoiement se répand et se banalise, il entre en concurrence avec le vouvoiement, qu'il convient alors d'expliquer. Est-ce l'avènement du siècle de Louis XIV qui a rigidifié le code d'adresse? Toujours est-il que, à l'image de la monarchie institutionnelle, la monarchie paternelle s'exerce autant chez les paysans que chez les nobles (Knibiehler, 1987 : 140) :
«Lorsqu'il [le père] veut voir l'enfant, la rencontre a lieu en cérémonie, et sa relative solennité confère au père un grand prestige. La distance s'est

17 accrue depuis Henri IV, qui prenait plaisir à jouer avec ses enfants, jusqu'à Louis XIV, dont la majesté ne peut condescendre à aucune familiarité. Entre-temps, la France est devenue la première puissance d'Europe; les princes qui la représententdoivent incarner à tout instant cette suprématie; ils ne conserventaucune vieprivée. Et leur conduitesert de modèleà leur entourage.» Grévisse note que «c'est au XVIIe s[iècle] que l'influence de la cour fit prévaloir le vous de politesse ». Brown et Gilman attestent cette généralisation du V de respect et rappellent que les drames du XVIIe siècle mettent en scène des familles nobles et bourgeoises qui se donnent du V entre époux, amants, parents et enfants. Madame de Sévigné s'adresse toujours en V à sa fille; Racine écrit en V à tous ses correspondants, amis ou membres de sa famille. Ce type d'adresse était donc si courant que le pronom vous n'est pas même cité par Furetière dans son Dictionnaire universel (1690). Si vous et ses dérivés ne sont pas représentés, c'est sans doute qu'ils étaient considérés comme allant de soi, donc ne nécessitant aucun commentaire particulier. En revanche, le pronom tu a une entrée:
« (...) ne fe dit qu'aux perfonnes inferieures. ou fort familieres. On le dit quelquefois poé'tiquement & dans le haut ftile, en parlant à Dieu, & aux Princes. »

ainsi que le verbe tutoyer, déjà cité chez Pasquier :
«

Traitter quelqu'un avec mefpris, ou avec grande familiarité; Il n 'y a que
Les honneftes gens ne fe

les gens ruftiques & incivils qui fe tutoyent. plaifent point à être tutoyez. »

Apparaît, dans cette courte explication de Furetière, toute l'idéologie de l'époque: si le pronom T s'adresse aux inférieurs mais aussi, par idéalisation poétique, aux plus grands (Dieu, le Roi), le verbe tutoyer, quant à lui, ne peut être pris qu'en mauvaise part. L'évolution liée à l'idéologie des pronoms peut aussi être analysée à travers différentes éditions du Dictionnaire de l'Académie Française. Il faut en attendre la sixième (1835) pour que s'adoucisse le texte de l'article grâce à une insistance sur le tu poétique. La vision de T commence effectivement à changer, car c'est dans cette édition qu'apparaît l'expression être à tu et à toi avec quelqu'un, et que s'enrichit le verbe tutoyer d'un usage banalisé et moins connoté. L'idéologie fortement hiérarchique du XVIIe siècle, toute de mépris pour les utilisateurs de T (hormis les poètes), s'est ainsi considérablement atténuée: ce pronom est

18 présenté, dans cette édition, comme d'usage plus courant. Il faut cependant attendre l'édition de 1932 du Dictionnaire..., pour que disparaisse l'allusion aux nations orientales ou Barbares, dont la convention de genre est de les représenter en tutoyeurs (Maley, 1972 : 1004). L'évolution est cependant très lente. Le substantif tutoyement, puis tutoiement ou tutoïment apparaît dès la deuxième édition (1718); à la fin du règne de Louis XIV, l'usage de Tétait considéré comme marginal et réservé à la valetaille:
2ème édition, 1718:
«

Terme dont on se sert pour marquer l'habitude de

tutoyer. En France le tutoyement n'est guère en usage que de maître à

valet.En Espagne le tutoyementest assez ordinaireentre les Grands. » 5ème édition, 1798: «L'action de tutoyer. Le tutoÎment entre égaux est un signe de familiarité. En Russie on tutoie le Souverain par respect et par emphase, comme un Etre vraiment unique, comme les Poëtes tutoient Dieu
en vers.
»

6ème édition,

1835: signe de familiarité.

«Action »

de tutoyer. Le tutoiement

entre égaux est un

Cette description de l'usage russe peut surprendre, quelques années seulement après les bouleversements de la Révolution française, mais il n'est pas repris dans l'édition de 1835. Cependant, dès l'édition de 1798, la notion de familiarité entre égaux est mise en avant. Là peut se situer l'influence des événements de la Révolution. Qu'en est-il du traitement du pronom vous?
1ère édition 1694: « {oo.j Il se dit aussi, en parlant à une seule personne. Vous ne devriez pas, mon cher ami, je pense à vous, Monsieur. {...j »
5ème édition 1798: « {oo.j On s'en sert aussi au singulier d'usage. Vous êtes le maître.» par une civilité

L'exemple choisi dans l'édition de 1798 ne reprend pas l'exquise civilité de l'édition du XVIIe siècle, mais sonne bien le glas des espérances révolutionnaires: V marque un respect hiérarchique, et la hiérarchie existe toujours... Le tutoiement révolutionnaire n'a pas durablement marqué la langue puisque nous n'en trouvons pas trace dans les éditions du Dictionnaire de l'Académie. En revanche, l'édition de 1798 marque, pour certains articles (tutoiement, vous), une évolution de l'usage. Pour d'autres entrées (tu, tutoyer), il faut attendre l'édition de 1835 pour commencer à sentir une différence de traitement: l'évolution se

19 fait toujours très lentement. La Révolution va, bien entendu, apporter sa part de bouleversement. Le 31 octobre 1793, Malbec fait à l'Assemblée un discours virulent contre l'usage de V:
«Nous distinguons trois personnes pour le singulier et trois pour le pluriel, et, au mépris de cette règle, l'esprit de fanatisme, d'orgueil et de féodalité, nous a fait contracter l'habitude de nous servir de la seconde personne du pluriel lorsquenousparlons à un seul ,,3 C'est en réaction contre l'usage ancien de la noblesse et du clergé que la Révolution impose l'usage du T réciproque et universel, et de l'appellatif Citoyen(s)/Citoyenne(s). Mais ce T d'ordre politique (tout aussi politique que l'était le V courtisan du XVIIe siècle) n'a pas trouvé son terreau dans un pays où les lois et ordonnances de l'Assemblée Constituante ou de la Convention n'étaient pas toujours compris de tous les citoyens, et ce pour des raisons purement linguistiques. Cependant, une ouverture s'était déjà fait sentir dans l'Encyclopédie de Diderot et d'Alembert (1765). En effet, c'est à l'entrée Tu que l'Encyclopédie traite des pronoms d'adresse, et l'article présente les deux de concert: «Tu, vous. Synonymes. ». N'apparaît aucun jugement de valeur dans leur description, seul est privilégié l'usage stylistique:
«Nous ne nous servons aujourd'hui qu'en poésie du mot tu, ou quelquefois dans le style soutenu, ou enfaisant parler des barbares"

Si peu à peu les usages de Cour ont imposé au XVIIe siècle l'usage de V, et fortement déprécié l'usage de T, cette préférence a donc été partiellement nuancée dès le XVIIIe siècle par l'Encyclopédie. Cependant, le Dictionnaire de l'Académie française a pendant longtemps encore, et bien après la Révolution, traduit cet état des choses. La coupure de la Révolution n'a donc pas véritablement affecté la répartition hiérarchique des pronoms d'adresse, qui se retrouve au XIXe siècle. Le tutoiement a cependant conquis du terrain dans la sphère familiale et gagne sa légitimité dans l'idée d'intimité au détriment de l'idée de hiérarchie. Celle-ci ne se situe donc plus à la même échelle. D'une manière générale, c'est le ton des notices qui change, beaucoup plus tolérant vis-à-vis de l'usage

3

Cité par Brown et Gilman, p. 263.

20 de T et plus neutre vis-à-vis de celui de V, comme dans le Dictionnaire de la langue française de Littré [1863-1877] :
« La seconde personne a deux pronoms pour le singulier, tu et vous. Tu s'emploie dans la familiarité entre camarades, amis, parents, mari et femme, etc.. (...) Quelquefois il fait aussi partie du style oratoire et poétique, et c'est de lui qu'on se sert pour s'adresser aux personnages qu'on respecte le plus (...)>> {article Tu, *9]

Le Grand Dictionnaire universel du XIXe siècle de Pierre Larousse (1876) montre clairement, dans les exemples qu'il donne,

que l'intimité
apparaître

prend

le pas sur la hiérarchie,
négativement connotés

et il fait même
de V :

des aspects

de l'usage

« Vous se dit quelquefois pour donner à des reproches un certain ton de solennité {...] Par politesse, et quelquefois pour marquer le mécontentement, on emploie assez souvent vous pour tu. [...] »

Nous avons signalé plus haut qu'apparaissait chez Littré l'adjectif tutoyeur qui, s'il désigne une personne qui tutoie, désigne aussi ce qui a le caractère du tutoiement. L'exemple donné par Littré évoque un « ton philosophique et tutoyeur (Daudet) ». T ne se situe donc plus au simple niveau de la relation sociale, mais a accédé au statut stylistique d'image. Marcel Charlot signe dans La Grande Encyclopédie de Berthelot et Langlois [1885-1902] un article fustigeant la façon excessive dont V a été imposé au XVIIe siècle, et qualifiant cet usage de « vicieux». Il s'attache également à rétablir les aspects positifs de l'emploi de T, les « merveilleux effets» tirés par Racine du soudain tutoiement d'une amante passionnée, et loue l'éducation et le tact dont fait nécessairement preuve tout utilisateur averti de ce pronom. Mais le XIXe siècle bourgeois est aussi pudibond: un T adressé à un ami de sexe opposé peut choquer. Si la bourgeoisie du XIXe siècle va répandre le tutoiement, dans ses bonnes et ses mauvaises manières, l'aristocratie, quant à elle, reste cantonnée à l'ancien schéma monarchique et le restera longtemps, gardienne d'une tradition que nous voyons paraître encore au XXe siècle au détour d'une rencontre: Brown et Gilman citent ainsi le cas d'un étudiant de leur panel d'enquête qui, issu de la noblesse, n'avait jamais dit T qu'à une seule personne dans sa vie, la nourrice qu'il avait eue dans son enfance .

21 L'idée qui transparaît à la lecture des notices relatives à T, V et leurs dérivés dans les dictionnaires du XXe siècle, est qu'aucun jugement de valeur ne doit plus être émis sur leurs usages respectifs. Déjà, Le Larousse du XXe siècle (1933), reprenant en partie les descriptions faites dans Le Larousse du X/Xe siècle, adopte un ton délibérément neutre en la matière:
«Les usages varient aujourd'hui suivant les milieux sociaux» [article tutoiement] L'usage du V d'intimité devient à son tour marginal, et est évoqué en tant que trait provocateur de la norme: « Dans certainesfamilles, le vous est de rigueurentreparents et enfants,et
même entre mari etfemme.» [article tutoiement] Le Dictionnaire
«

Robert

(1950)

pratique

le juste équilibre

dans

la description des pronoms:
Tu est en concurrence avec vous, selon les relations qui existent entre les

personnes» [articleTu] « Vous employé comme pronom de la 2e pers. du sing. en concurrence avec tu, toi, dans le vouvoiement» [article Vous] Quant au Dictionnaire encyclopédique Quillet (1986), il ne met pas en avant le phénomène de concurrence, mais celui d'opposition de deux termes de force égale :
«Vouvoiement: opposé à tutoiement.» [article vouvoiement] « Vouvoyer: opposé à tutoyer. » [article vouvoyer]

La description de l'usage des pronoms d'adresse au XXe siècle n'est qu'une longue succession de changements d'habitude allant vers un usage grandissant de T : entre amis, entre fiancés, entre époux, entre époux et belle-famille, dans l'armée, à l'Université, au travaiL... Autant de bulles d'expérimentation des relations sociales qui multiplient les possibilités d'utilisation et le sens qu'on leur donne. Et précisément, les relations sociales se modifiant, l'adresse évolue d'autant: si T se généralise après 1968, il recule ensuite, mais se maintient chez les jeunes (Gadet, 1999 : 630). La littérature est également concernée: l'étude de la base Frantext montre un progrès de T au détriment de V, ce qui est l'indice d'un changement de ton dans le texte littéraire (Brunet, 1999 : 712). Cette analyse des dictionnaires peut être mise en regard de l'étude que fait N. Elias (1969) de la transformation des mœurs

22 occidentales de la fin du Moyen-Age à l'époque contemporaine. Il étudie cette évolution à travers les règles de savoir-vivre, instituées au fil du temps comme autant de contraintes définissant le nec plus ultra du comportement social. Or, le savoir-vivre et la politesse concernent au premier chef l'allocution: V est d'ailleurs très souvent présenté comme «pronom de politesse». Elias définit trois périodes dans l'extension du savoir-vivre: la courtoisie propre à la chevalerie, la civilité des gens de Cour, et la civilisation, qui correspond à l'essor de la bourgeoisie. Se retrouve là l'explication des va-et-vient de faveur dont ont joui T et Vaux époques citées, ainsi que l'idée d'une évolution nécessairement lente des choses. Si le XVIe siècle a vu cohabiter courtoisie et civilité, cela explique l'article très tolérant du Thresor de la langue jrançoyse de Nicot, ainsi que le paragraphe des Recherches de la France de Pasquier. La société médiévale n'impose pas en effet de strict contrôle social. S'explique aussi la volonté manifeste de ne considérer comme admissible que le pronom V dans les relations de Cour: le contrôle social exercé par la nouvelle couche dirigeante (dixit Elias) est continu et prégnant. Enfin, si la civilité décline déjà au XVIIIe siècle, cela explique l'article assez neutre de l'Encyclopédie de Diderot et d'Alembert à l'endroit de T et V. Notre étude ne portant pas spécifiquement sur l'histoire de la langue, nous ne pouvons que dresser les grandes lignes de l'usage des pronoms d'allocution au fil des siècles. Mais dans l'optique d'un court tableau dressé à l'intention de non-francophones, cette description a pour but de mener ces derniers aux conclusions suivantes, qui tiennent en quatre points. Tout d'abord, les deux pronoms (attribués à un seul allocutaire) ont toujours cohabité, même quand T était le pronom de référence en latin, même quand V était le pronom imposé par le XVIIe siècle: leur faveur a simplement alterné. Ensuite, les mouvements de balancier de l'usage étant toujours extrêmement lents, la cohabitation continue des deux formes a entretenu la tolérance de la forme « dépréciée», même si celle-ci était connotée. Intimement liés à l'évolution de la langue, ils sont aussi à même de refléter l'évolution des mœurs et de la société française à travers l'Histoire. Enfin, n'oublions pas que l'usage écrit et l'usage oral ont toujours été loin de se recouvrir: Lebsanft avançait cette théorie pour l'ancien français,

23 mais il cite aussi la lettre4 d'une mère d'un poilu de 14-18, qui mêle son T maternel et oral à un V tant bien que mal intégré comme une règle de l'écrit:
« Bien Cher Fils Nous avons eu l'homoeur de tu rendre la réponse de votre aimable Carte que nous avons reçu avec une grande plaisire de savoir que tu être en bonne santée Cher Fils Pour la nouvelle de L. sest pas grande chose de nouveau je tu dirais Marie le S. est mort elle a été que 3 jour malade Cher Fils je tu dirais que javais vous envoyez un colit quand vous reseverez il faut nous rende la réponse pour savoire si vous aurez reçu oui ou nom Cher Fils je ne voi plus rien a tu dire je croi maintenant la guerre vas finie san tardez. Cher Fils Bon courage et Bonne chanse toujour. »

L'ancrage profond du double usage de T et de V ayant été posé, examinons à présent à quelles analyses linguistiques et sociolinguistiques a mené la recherche d'une mise en équation de cet usage.
REGLES D'ALTERNANCE ET ENQUETES DES PRONOMS D'ADRESSE: THEORIES

Ainsi T et V ne s'opposent-ils plus aujourd'hui en termes de considération sociale, mais s'utilisent-ils au gré de l'énonciateur : si celui-ci choisit l'un, c'est parce qu'il ne choisit pas l'autre, et vice versa. C'est bien ce qui ressort des multiples renvois d'équivalence que proposent les dictionnaires observés. C'est bien aussi ce qui rend difficile l'analyse de l'adresse en français contemporain: extrême diversité des situations d'allocution et nonprédictibilité du comportement allocutoire, alliées au fait que les rôles ne sont plus socialement définis aussi nettement que par le passé. Les théories Ce sont R. Brown et A. Gilman qui, dans leur article The Pronouns of power and solidarity, paru en 1960, ont fondé la réflexion sociolinguistique contemporaine sur les pronoms d'adresse en général. Cette étude a souvent été reprise par la suite
4

op. cit., p. 6. Il s'agit de la lettre numéro 8 (Kerblayo près de Languidic,
(A.), Syntaktisches aus franzosischen

Morbihan) du corpus de PREIN Soldatenbriefen, Diss. GieBen, 1921.

24 par de nombreux chercheurs s'attachant au sujet. Brown et Gilman proposent en effet une grille d'analyse fondée sur des données tant historiques que sociologiques. La notion de pouvoir (power semantic) est la première notion avancée. Se fondant sur les données historiques telles qu'exposées plus haut, ils insistent sur la prépondérance que cette notion a revêtue en Europe jusqu'assez avant dans le XIXe siècle dans tous les domaines où peut s'exercer le pouvoir: Église, État, armée, famille. .. Le V de respect étant toujours introduit par le haut dans une société (seuls les plus nobles avaient à s'adresser à l'Empereur, au Roi, ou à l'évêque), le V connotait spontanément un locuteur de haut rang, qui ne pouvait s'adresser à un inférieur que par T, mais conservait un V de courtoisie avec ses pairs. Brown et Gilman aboutissent donc à cette première répartition: T/V non-réciproques entre personnes de pouvoir inégal, T ou V réciproques entre personnes de pouvoir égal, V pour les classes supérieures, T pour les classes inférieures. Kunstmann (1981) a réexaminé l'usage des pronoms allocutoires dans la Collection de quarante miracles de Notre-Dame par personnages (XIVe siècle) à la lumière de cette grille. Il a ainsi mis en relief le fait que, dans les rapports entre égaux, se vouvoient les personnages du Pape et de l'Empereur, des chevaliers, de l'évêque et de l'abbesse, des bourgeois, alors que les vilains, hommes et femmes, se tutoient; au niveau céleste, Dieu et Notre-Dame, les saints, les anges, se vouvoient, mais les diables se tutoient. L'analyse fonctionne également pour ce qui est des rapports hiérarchiques: l'asymétrie est de mise, tant sur Terre que dans les Cieux. Certes, un certain nombre de T et de V du corpus de Kunstmann ne suivent pas cette belle répartition, mais beaucoup trouvent leur justification dans l'expression d'attitudes passagères, chose que Brown et Gilman ont également recensée: T de mépris ou de menace, V d'admiration ou de bienveillance... Nous avons vu combien le choix des pronoms d'allocution est inattendu en ancien français, et certaines occurrences du corpus de Kunstmann relèvent de cet aspect aléatoire. La seconde notion qu'avancent Brown et Gilman (solidarity semantic) concerne l'opposition hiérarchique T/V, qui s'est peu à peu muée au XIXe siècle en une opposition intimité/formalisme. Peu à peu, sous les effets conjugués de la mobilité sociale et de la