Paradoxes des menteurs :

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Le deuxième volume de Variations sur le paradoxe - III propose une sorte de ronde des menteurs et de leurs ennemis qui les devancent avec prudence, les suivent avec opiniâtreté. Les menteurs sont multiples, en foisonnant de stratagèmes pour atteindre leur but, affermir leur plaisir, consolider leurs positions. Le mensonge se conjugue ici selon un mode politique, psychologique, historique, philosophique, économique, artistique, éthique, esthétique. Les principaux intervenants sont ceux qui le dénoncent ou qui l'assument pour mille et une (fausses et vraies) raisons.
Publié le : lundi 1 mars 2010
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EAN13 : 9782296694033
Nombre de pages : 344
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PARADOXES DES MENTEURS :
PHILOSOPHIE, PSYCHOLOGIE, POLITIQUE, SOCIÉTÉ

EDMUNDO MORIM DE CARVALHO

PARADOXES DES MENTEURS :
PHILOSOPHIE, PSYCHOLOGIE, POLITIQUE, SOCIÉTÉ

Variations sur le paradoxe 3, volume 2

© L’Harmattan, 2010 5-7, rue de l’Ecole polytechnique ; 75005 Paris http://www.librairieharmattan.com diffusion.harmattan@wanadoo.fr harmattan1@wanadoo.fr ISBN : 978-2-296-11129-5 EAN : 9782296111295

À MA MÈRE AU-DELÀ DU MENSONGE POUR L'ÉTERNITÉ

VARIATIONS SUR LE PARADOXE – III DEUXIÈME VOLUME

INTRODUCTION Le monde du menteur logique est un monde dépeuplé, paradoxalement sans menteurs. Le seul menteur qu'on puisse lui attribuer est l'ombre fugitive et estompée du théoricien. Or, quitter la sphère logique, cela veut rejoindre la cohorte des menteurs, abandonner les esquisses d'une pureté essentiellement duelle. Au vrai et au faux s'ajoute une troisième possibilité — l'indéterminé, l'ambivalent, l'incertain. La relation entre le paradoxe et le mensonge doit alors être reformulée, quand on rejoint les mondes économique, politique, idéologique, psychologique, entre autres. Après un premier volume consacré au rapport du rapport du paradoxe à la logique, à la littérature, au langage, voici un deuxième multipliant les "scènes". Le Menteur devient de plus en plus pluriel, ce qu'il était déjà dans le premier volume, mais d'une manière moins soutenue. Nous y avions glissé du mensonge logique au mensonge littéraire. Le mensonge romanesque (Manganelli, Vargas Llosa, etc.) est lié au travail de simulation. Dire la vie en mieux, dépasser l'existence limitée, apprivoiser la vérité "suffocante", brutale, dans ses effets, diminuer ou réduire l'infini oppresseur, jeter un baume sur la douleur — par une transformation symbolique. Quitter la pureté logicienne, c'est aussi quitter l'univers aseptisé des éthiques logico-philosophiques et reconnaître l'omniprésence du mensonge et le caractère marginal, et parfois tragique, de la "vérité" prise dans les remous et les secousses de l'État, des divers pouvoirs et de la collectivité à la recherche d'un lien qui fasse tenir l'ensemble, qui lui donne un simulacre de consistance. Ce lien est souvent plutôt le mensonge que la "vérité" — l'égalité sur le front des édifices publics est partiellement trompeuse, ainsi que la liberté et la fraternité. La vérité dans la cité, en dehors des subtilités des métalangages, est peut-être minoritaire, et elle le sera d'autant plus lorsque la cité a largement recours au mensonge par omission, par incomplétude,

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par réélaboration ou réécriture, etc. Il serait tentant de placer le mensonge au commencement et de lui accorder la place de l'universalité de laquelle le vrai vient de déchoir. Mais il faut résister à cette tentation d'un pur renversement et d'une généralisation abusive. Pour certains, le mensonge est omniprésent, universel, la vérité, par sa marginalisation, n'occupant qu'un territoire assez réduit. Le faux est illimité, tandis que la vérité a des limites, des contraintes. En faisant basculer la multiplicité du côté du mensonge et du faux, on ne fera ainsi que les retrouver partout aisément1. « Les mensonges, telles des mouches, apparaissent en tous lieux » (Pio Rossi, Dictionnaire du mensonge, Éditions Allia, 1996, p. 29). Quand on enlève mille masques, on n'a toujours qu'un seul visage. « La vérité n'est qu'une. Les mensonges sont infinis » (ibid., p. 28). On constate d'ailleurs cette même formulation chez Montaigne — le « revers de la vérité a cent mille figures », tandis que la vérité n'a qu'un seul « visage » (Michel de Montaigne, Essais, I, 9, "Des Menteurs", Garnier-Flammarion, 1969, p. 74). On peut donc dire que le mensonge — c'est-à-dire la série d'énoncés où il prend corps — a plusieurs "visages" et la vérité un "seul", ou tout le contraire, que le mensonge est la vie et la vérité la mort, ou tout le contraire — cela ne change rien à leur articulation. Une relation de conflit et d'exclusion à laquelle se mêle une relation de coexistence et d'intégration. Il suffit que la chaîne des énoncés s'allonge et quitte l'énoncé atomique du paradoxe du menteur pour assister à leur entremêlement. Ici, dans tel passage, le vrai pointe ; là, il est remplacé par le faux, créant une zone de déstabilisation où l'incertitude devient dominante. L'incertitude laisse supposer que les critères quantitatifs sont toujours opérationnels — la part précise du vrai et du faux est indécidable dans une réflexion générale (exactement comme dans l'univers étroit du Menteur crétois). Il faut faire descendre le "vrai" et le "faux" dans la mêlée particularisant les enjeux et les intervenants pour pouvoir tenir peut-être l'un et l'autre. La réception de l'énoncé ou de l'affirmation est le lieu d'une joute. Si la vie ou la société est mensonge, elle serait aussi vérité, et aurait une tête "crétoise". Le mensonge est d'ailleurs pluriel par la pluralité de noms qui le sollicitent — de l'arnaque au mirage, du ragot à l'embrouille (Au commencement est le mensonge, Paul F. Smets, Classe des Lettres, Académie royale de Belgique, Bruxelles, 2006, pp. 55/6). Le mensonge dit et ne dit pas la vérité : il l'appelle, la dissémine, lui fait jouer les apparitions intermittentes au détour d'un développement. Il est une refonte, un excès (dont on ignore l'ex-

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tension), un embellissement, un dénigrement ou rabaissement. Il y a le mensonge presque instantané, réflexe, involontaire, et le mensonge longuement calculé. Le mensonge est volontaire et involontaire (le menteur malgré lui et le menteur assumé — en première ou deuxième "nature"). Le paradoxe, en tant que stratagème d'ambivalence, ne peut que recouper la sphère du mensonge jouant sur les deux "tableaux" pour créer une incertitude protectrice — il s'y développe comme une fleur bien "nourrie". La pluralité des mensonges Il y a une pluralité de mensonges — mensonges de politesse, de méchanceté, de bonté, de "réclame", d'enfant, d'agent économique, de philosophe, de littérateur, d'intervenant idéologique, mensonges de l'art, de la métaphysique, de la religion, de l'éthique (le plus paradoxal !), du droit. Le mensonge appartient à la sphère de la "comédie" — celle des signes joués d'une certaine manière, bien que la "comédie" ne soit pas l'équivalent du mensonge. Mensonge n'est pas synonyme de fiction ou de fable. L'obligation de dire la vérité et rien que la vérité n'est que mensongère, car elle n'engage à rien (avec ou sans Bible, voulant garantir la pureté du performatif) et on l'oublie très vite dès qu'on commence à parler. "Tu ne mentiras point" ne s'applique surtout pas à l'énonciateur de la règle. Il pourra donc mentir à condition que les autres sous sa juridiction ne mentent point (sinon plus personne ne retrouvera ses petits !). Il est indispensable une observation rigoureuse du principe pour que tout ne se mélange pas — mais elle libère l'énonciateur de la rigueur de la maxime (elle s'applique aux autres qui l'appliquent…). Il est au-dessus de tout soupçon par le fait même de l'avoir établie. Si le mensonge est un dire (énoncé déclaratif ou non), une manière de le contourner est de ne rien dire, tout en mentant peut-être encore. Le mensonge par omission est soit un énoncé incomplet (cas du paradoxe du menteur), soit une absence d'énoncé. Le silence est mensonge et non-mensonge, le point extrême de l'incertitude ou de suspension du langage. Il n'y a rien à quoi la parole de l'autre puisse s'accommoder, d'où un redoublement suspicieux plus que logique à l'égard des "taiseux". L'écart entre le faire et le dire, entre les signes et les choses Le mensonge est aussi l'écart entre le faire et le dire, entre l'être et le penser — mensonges des intellectuels (Tolstoï, Marx, Shelley, Sartre, etc.)2 se dispensant de mettre en œuvre la libération

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qu'ils offrent aux autres éloignés. C'est-à-dire l'esclavage qu'ils nouaient à l'égard de leurs proches, avec, bien entendu, toutes les nuances possibles dans le degré de soumission et de libération. Le mensonge concerne les activités de la pensée scientifique qui n'est aussi pure et désintéressée qu'elle le prétend — soumission aux lobbys industriels, aux pouvoirs politiques (affaire Lyssenko, physiciens du programme "Manhattan", etc.). Le mensonge lie la science et l'État qu'il soit démocratique ou totalitaire. Le paradoxe comme le mensonge exploite l'écart entre les signes et les choses. Ainsi, dans la sphère économique, d'après John Kenneth Galbraith, les dénominations "libre entreprise" (où il n'est pour la plupart question que d'esclavage), ou jadis "monde libre" (celui de Franco et de Salazar entre autres), ou "travail" (recouvrant les situations et les activités les plus diverses : du travail-torture, désolément répétitif, respectueux de l'étymologie, au travail beaucoup gratifiant et créateur, au sein d'une entreprise, et même mieux rémunéré...). Au-delà de la sphère dénominative, le mensonge apparaît dans la corrélation du progrès social à la croissance du PIB, dans l'opposition stricte du secteur public, nécessairement bureaucratique, au secteur privé ayant le pouvoir magique de la non-bureaucratisation. Le mensonge s'étend aux principaux outils de mesure de l'activité économique (courbes du chômage, de l'inflation, etc.). Pour finir, le mensonge rime avec civilisation, synonyme de barbarie, par l'organisation de meurtres en série, en masse, conformément aux besoins des fabricants d'armements et de leurs salariés. Le mensonge, d'après Pierre Miquel, est inhérent à l'histoire — il cesserait à peine lorsqu'elle aurait fini. Mensonges des croisades, des goulags, des camps de concentration où le premier signe de bienvenue aux futures cendres était celui du travail comme source de joie. Mensonges des idéologies chrétiennes en surface et en pratique "esclavagistes". Le mensonge a une dimension métaphysique, religieuse. Aux mensonges de l'économie, de l'histoire, il faut ainsi joindre ceux de la métaphysique (Platon, Kant, Nietzsche, etc.) et de la religion (St. Augustin, etc.). Pour Pascal, la vie est « illusion perpétuelle », image négative de la "vérité éternelle", flatterie et tromperie universelle. Le mensonge est la forme même du "divertissement" dans ses versions intelligentes (artistique ou scientifique) ou idiote (plaisirs de bas de gamme). L'homme est donc déguisement ou mensonge. La foi pascalienne est portée aux limites de la société et de l'univers (ce vide effrayant !). Peut-être au point idéal où la "vérité" survit au mensonge de l'homme et à la mort du dieu. L'homme fuit la vérité et place le

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mensonge au centre de son univers, de manière que la vérité semble à jamais compromise. La vérité est énoncée au-delà de l'univers humain (ou même physique). Elle ne peut venir que d'un "ailleurs". Pascal généralise l'interdit de mentir augustinien et le retourne contre la position augustinienne elle-même, devenue la base pratique de l'église institutionnalisée — la presque totalité des institutions religieuses participent du mensonge (jésuites, etc.). Dans ce contexte, la "vérité" est aussi miraculeuse que la "grâce" — d'ailleurs, elle est une affaire de "grâce" dans un monde corrompu. Si on écarte le mensonge universel des hommes, on risque d'être confronté à l'univers tel quel (et à son effrayant silence). De la parole au silence, il y a peut-être l'aveu (qu'on écarte très vite bien entendu) d'un possible évanouissement du divin. Si on se débarrasse du mensonge, il ne restera pas non plus le "Vrai", mais à peine un silence errant d'astre en astre. La fin du mensonge serait la vérité d'un univers aphone, "silencieux". La généralisation du mensonge comporte un "réduit" qui se dérobe au mensonge, qui s'exprime au nom de la vérité et qui fait glisser le mensonge dans le "trou" paradoxal... La vérité ennuyeuse Un des clichés de l'analyse du mensonge, c'est de prétendre la vérité ennuyeuse et le mensonge jouissif, amusant, comme si c'étaient des positions statiques. Alors que le mensonge relance éventuellement la course du vrai, et c'est en cela qu'il est "intéressant". Il relance peutêtre le discours et la recherche vers une position inconnue — d'où le frisson qu'il apporte. Si le mensonge se mariait à lui-même, il finirait vite par engendrer l'indifférence, l'ennui (le mensonge "tue" le mensonge, comme la vérité "tue" la vérité). Le hâbleur doit coexister avec l'homme sérieux pour qu'on apprécie sa performance. La société développe à l'égard du mensonge une attitude paradoxale : elle le chasse, le méprise, et elle sait qu'elle est fondée en partie sur lui. Le mensonge est, dans beaucoup de cas, la politesse du désespoir, le baume de la blessure. Le mensonge est inhérent à la possibilité de penser et de dire, à la possibilité d'énonciation — de dépasser l'exacte mesure, ce qu'on ne s'empêche la plupart du temps de faire (l'exacte mesure n'existant que de manière partielle). Le Cogito, avec ses formules super-concentrées, pourrait indiquer une esquisse d'une potentialité du mensonge. Je pense donc je mens / je dis donc je mens / je mens parce que je dis et je pense. L'évidence du mensonge vaut celle de la pensée claire et distincte. L'idée vraie s'accorde la clarté de la transparence qui l'habite. L'idée claire et

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distincte qui propose sa propre adéquation est mensonge. Car en fait elle déroge a priori à la recherche d'une adéquation. L'idée vraie s'offre à elle-même ce qu'elle réclame dans une appropriation spéculaire. La jouissance du mensonge est celle du "pouvoir" et il rencontre évidemment la vérité, laquelle est aussi une affirmation d'un pouvoir (identification à la nature, à l'histoire, à l'être, etc.). Dans ce deuxième volume, nous allons suivre certaines lectures spécifiques du mensonge — dans l'économie, l'histoire, la politique, le mythe, la psychologie, l'art (cinéma, musique, etc.), la philosophie, et aborder des problématiques tant sous l'angle du faux que sous celui du vrai. Notre livre est d'une manière générale une lecture attentive — sans exclusivités pointilleuses de notre part — de la production scripturale sur le mensonge, le désignant même dans les titres de couverture. Car chaque domaine pourrait comporter une infinité de titres, de manière directe ou indirecte, liés au mensonge et à ses problèmes adjacents. Notre texte sera globalement divisé en trois parties. Dans la première, nous prendrons en compte les stratégies plurielles du mensonge dans la psychologie, l'art, le mythe, l'économie, l'histoire, la psychologie. Les auteurs de référence —accompagnés d'un numéro de page pour un repérage facile — seront Guy Durandin (voir p. 15), Pierre Miquel (p. 20), John K. Galbraith (p. 24), Pascal Hachet (p. 28), Serge Tisseron (p. 34), René Le Senne (p. 40), Frédéric Paulhan (pp. 47 et 70), Claudine Biland (p. 51), Lionel Trilling (p. 55), Joyce McDougall (p. 61), François Pagnon (p. 80), entre autres. Dans la deuxième partie, nous passerons en revue les mensonges de la politique, de l'histoire, de la religion, autour des axes "mensonge, vérité, véracité". Les auteurs en scène seront Jonathan Swift (p. 92), Alain Etchegoyen (p. 96), Hannah Arendt (p. 105), Paul Ricoeur (p. 126), Jacques Derrida (p. 137), Saint Augustin (p. 154), Jean-François Kahn (p. 163), Kant (p. 177), V. Jankélévitch (p. 189), Platon (p. 199), Bernard William (p. 209), entre autres. La troisième partie sera exclusivement consacrée à Nietzsche (à partir de la page 230) — dont la figure apparaît déjà auparavant dans la problématique de certains auteurs, comme chez Derrida — autour d'un certain nombre de points concernant le mensonge, la vérité, le théâtre, la comédie, la physiologie, la conscience, et avec lui nous finirons notre tour d'horizon du mensonge, en sachant que le mensonge est encore une fois toujours devant nous. Mais cette dernière partie commencera par la "question de la vérité" (à partir d'un livre d'Ingeborg Schüssler, p. 215) ouvertement explicitée dans une lecture, parallèle à celle du mensonge, qui nous servira d'introduction à l'univers nietzschéen dévoreur de mondes vrais et faux, de masques et de

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théâtres. Nous ferons encore référence dans « Notes et étoilements » à des textes comme celui de Johan-Frédérik Hel-Guedj sur la « règle du faux » dans l'œuvre cinématographique d'Orson Welles, en ce qui concerne le droit, l'art et le cinéma. D'une manière générale, nous glissons des scènes sociale, psychologique, historique, économique et artistique vers la scène politique et philosophique, celle-ci étant constituée par les théories classiques du mensonge (Platon, St. Augustin, Kant, Nietzsche). Tout de suite, nous commençons par Guy Durandin qui a débusqué le mensonge, tout au long de sa recherche, dans la vie quotidienne, la vie publique, autour de ces pôles irradiants que sont la publicité et la propagande étatique, ou politique.

STRATÉGIES PLURIELLES DU MENSONGE

Mensonge et langage Aux fondements du mensonge Chez Guy Durandin, grand spécialiste du mensonge, la problématique du mensonge recoupe celle qui se trouve au fondement de la "Comédie de l'Intellect" chez Valéry. Faire être ce qui n'est pas présent ou inexistant — dans une économie d'efforts. Le mensonge — qu'il soit simulation psychologique ou comédie signifiante — est une manière de « "prendre le langage pour le monde" » selon l'expression de Sartre (Guy Durandin, Les Fondements du mensonge, Flammarion Éditeur, 1972, p. 345), d'exister par l'appellation, de s'approprier l'objet externe, de dérouler la loi du Verbe comme la formule exclusive de toute loi. La transformation de la parole est une transformation de la réalité. Le Verbe est Acte — le mot dit et le réel suit. L'impératif est une injonction spéculative, à finalité mimétique. Le réel est le reflet du discours ; la nomination est une possession du monde (ibid., p. 143). Le mensonge est une croyance à la toute-puissance du langage en vue d'une toute-puissance subjective. La définition du mensonge recoupe celle de la comédie : dire ce qui est n'est pas, ou le contraire. Le langage permet de « penser aux choses en leur absence » (ibid., p. 125). Grâce au mensonge, on évite de manipuler les choses concrètes en vue de l'appréhension de leurs relations. Ce qui joue au départ, c'est surtout un critère d'aisance d'élaboration et d'« économie de forces » (ibid., p. 20), ne demandant qu'une « petite dépense d'énergie » (ibid., p. 119), dans un enjeu qui peut être conflictuel. « Le principe général du mensonge est de manipuler des signes pour économiser des forces » (Guy Durandin, Les Mensonges en propagande et en publicité, PUF, 1982, p. 29). Il est facile de mentir, au moins dans un premier stade étant donné le caractère arbitraire du langage — après, il faut se surveiller et tenir à une certaine cohérence. Pour certains, le mensonge détourne la visée

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communicative du langage (Les Fondements du mensonge, p. 121/2) en sapant les liens sociaux — il brouille l'ordre des consignes et des actions, détourne la finalité du langage. En détournant la fin supposée du langage, le mensonge trahit la société, la raison, l'humanité, l'État, Dieu, etc. Et s'il trahit la fin, c'est qu'il trahit aussi l'origine — "au commencement était le verbe" se change en "au commencement était le mensonge". Typologie et stratégie du mensonge Si on se réfère à l'acquisition du mensonge, la pratique consciente du mensonge s'effectue vers l'âge de six d'après les travaux de Piaget (ibid., pp. 170/1 ; et Jean Piaget, Le Jugement moral chez l'enfant, chap. II). Et la pleine conscience des tenants et aboutissants (différence "vrai / faux", rôle social du mensonge, etc.) vers l'âge de dix à douze ans. Le mensonge vient avec la maîtrise des choses et de l'environnement culturel, et vise sa croissance. En somme, le mensonge devient pleinement constitué au fur et à mesure de la socialisation et de la maturation psychologique. L'école, comme l'univers familial, est un milieu favorable au développement du mensonge (ibid., p. 29), en favorisant les rencontres, les rapports de force ou de simple apparat entre les élèves. Les mensonges sont multiples : officieux (ou pieux), d'intérêt (ibid., p. 21), étant donné que les raisons de mentir sont multiples (ibid., p. 17, voir tableau). Mensonge de simplification (éviter la fatigue d'une explication) (ibid., p. 77, note). Mensonge par omission (privation volontaire de l'information) (ibid., p. 112). Mensonge d'extension (embellissement, exagération, fabulation). Mensonges directs (en présence d'un interlocuteur) et indirects (dans l'absence immédiate d'un récepteur). Dans les « mensonges vitaux » (ibid., pp. 380 et 383), l'opération de "lutte pour la vie" résulte de la concurrence entre individus en vue d'obtenir la possession de positions ou de ressources limitées. Le mensonge est surdéterminé (ibid., p. 248) et comporte un double axe ou charge — de défense et d'attaque (ibid., p. 78), interne (éviter l'infériorité, la culpabilité) et externe (protéger l’"à soi"), conscient et inconscient, d'infériorité ou de supériorité, purement gratuit (le "mentir" sans savoir pourquoi) (ibid., p. 62)) ou intéressé (manipulation d'autrui pour les plus diverses raisons). Le mensonge est au départ une ambivalence. Le mensonge est un aimant d'ambiguïtés, un exploiteur d'imprécisions et d'indéterminations : il explore et habille la moindre brèche. En proposant une

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détermination à l'indétermination, il semble travailler pour l'ordre, la vérité. Le mensonge est une façon de se cacher dans l'univers de la transparence et de faire jouer la transparence comme une forme d'occultation (la lettre volée recherchée qui se trouve sous les yeux de tout le monde, ou ce qu'on appelle le "mensonge de deuxième degré" : dire la vérité "énorme" pour que personne ne croie à vos intentions de la mettre en pratique !). Le mensonge est une manière de contourner la "loi" (quelle qu'elle soit) en évitant de la défier ouvertement et d'en subir donc les conséquences répressives. Le mensonge est le langage de la victime (domestique, femme, colonisé, émigré, etc.) devant le maître. Et comme le mensonge vise une souveraineté, même infime, jamais accordée, le maître l'appréhende comme une rature de la sienne — d'où sa ferveur répressive. Mensonges donc des "pratiques" et mensonge éventuel de la théorie du mensonge elle-même. Les théories veulent parfois contourner le mensonge pour l'éliminer dans un travail d'élucidation, mais, dans ce travail, elles ne se voient pas comme un redoublement de la puissance du mensonge déplaçant ses horizons et reconstruisant ses cadres. Le métalangage raisonne en soi dans la pureté d'une abstraction souveraine. Le paradoxe de la coexistence "trompeur-trompé" Adéquation et inadéquation Le paradoxe résulte surtout de la coexistence du trompeur et du trompé (ibid., p. 242). Celui qui connaît la "vérité" est aussi celui qui la déguise. Mais il le fait peut-être de manière involontaire ou inconsciente, au moins pour une partie de ces opérations, en désirant écarter tout danger — ne rien "voir" ou "savoir" à l'avance. La conscience serait "fugitive", "incomplète", "lacunaire" ou "renversée", protégée et empêchée, par une barrière protectrice dissimulatrice, d'appréhender l'ensemble du processus. Le mensonge à soi-même révèle que la conscience comporte des degrés (ibid., p. 367), n'est pas monolithique, cherche des défenses, des appuis, quand elle se sent défaillir. Le mensonge paradoxal (à soi-même) oscille entre l'intention et l'absence d'intention, la conscience et l'inconscient, la paix de la représentation tronquée et le conflit de la pulsion ou du désir, l'affirmation et la négation (du danger), la reconnaissance et la méconnaissance (du procédé), le désir et son refoulement, la clarté et la pénombre, la complexité et la simplicité. Le mensonge est la conséquence d'un refoulement ou d'une négation où l'on nie les dangers externes (expériences, rapports

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intersubjectifs) — ou même par une double négation : a) verneinung, négation affective ; b) verleugnung, déni de la réalité, négation radicale (ibid., p. 278). Ce qui dégage un certain "mieux être" bien qu'il soit chancelant en demeurant lié à un fondement douloureux. C'est la croyance au pouvoir d'affirmation ou de négation — nier le pénible pour le supprimer aussitôt, le rendre inoffensif. Le paradoxe est l'abandon de l'axe intercommunicatif — où le trompeur et le trompé sont deux personnes différentes. Cela dit, la séparation entre le mensonge à autrui et mensonge à soi-même demeure souvent floue (ibid., pp. 361/2). Si le mensonge à soi-même est paradoxal (sujet et objet confondus sous le prisme du "sujet"), le mensonge inconscient l'est aussi (sujet et objet confondus sous le prisme de l’"objet"). Globalement, le mensonge est symbolique (langage) et pragmatique (pulsionnel, social). Le mensonge symbolique n'altère pas forcément la réalité en tant que telle — il vise à modifier le rapport qu'on noue avec celle-ci. Le mensonge est "réflexe" (on ne réfléchit pas) (ibid., p. 108) ou "discours". Le mensonge est acte et parole, même si la parole peut être vue comme un acte. Mais le mensonge déborde la parole. Le mensonge est parfois l'inadéquation de la pensée à l'objet avec le but de tromper un adversaire sur la réalité de l'objet (mauvaise description) et la teneur de la pensée (renversée dans son contraire, comportant ou ne comportant pas des compléments d'information qui en changeraient le sens). Le mensonge vise la confusion du réel et de l'imaginaire par le biais du symbolique, c'est-à-dire que l'inadéquation éventuelle est passée sous silence. Le mensonge est de croire qu'il se limite au langage ou à la conscience pleine — il se loge dans les « états de demi-conscience » (ibid., p. 189). Le mensonge est une pensée qui se cache et qui s'offre, qui s'ampute d'elle-même et qui s'ajoute à elle-même. Le mensonge change l'ordre et le type des caractéristiques de la pensée latente (qui ne peut pas être aisément reconstruite) dans une pensée manifeste lacunaire, incomplète (privation d'information), ou excessive, surabondante dans ses multiples incises (excès d'information). Le détecteur de mensonge Le mensonge peut être une façon de « tenir le réel à distance » (Guy Durandin, De la Difficulté à mentir, Étude phénoménologique et expérimentale, Publications de la Sorbonne, NS Recherches 23, Éditions Nauwelaerts, Bruxelles, 1977, p. 8). Or, certains types d'appareil techniques veulent supprimer cette distance et rendre au réel toute sa pureté et son immédiateté. Depuis Lombroso en 1895

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jusqu'aujourd'hui, le détecteur de mensonge mesure la variation de la pression sanguine et du pouls, le réflexe psycho-galvanique (décharge accompagnée de sudation), l'activité musculaire, etc. (ibid., pp. 35/6). Le détecteur de mensonge devient, dans certains contextes, quand il est utilisé par les entreprises privées (embauches), un élément (inducteur) de "totalitarisme" (envahissant la sphère privée et la négation de sa liberté) (ibid., p. 49, note). Et cela d'autant plus que les résultats expérimentaux demeurent très controversés. En effet, « il n'y a pas toujours accord entre ce que le sujet a éprouvé et ce que nous voyons sur le graphique [...] » (ibid., p. 106) ; « parmi les sujets qui disaient mentir facilement [...] les uns ont été difficiles à détecter, mais les autres très faciles. Au total, nous n'avons pas pu établir de loi » (ibid., p. 105). Le détecteur fait donc office de la loi absente et occulte la fragilité de ses fondements. Le détecteur est du côté de la Loi, de la Morale, de l'Honnêteté, de la Vertu. Il est une extension de la "loi" ; or, la loi ment en cachant les prémisses et les limites opérationnelles de la machine. Elle ne dégage en fait que des "moyennes" relevant d'une codification théorique. Elle bute sur le "symbolique" (la parole) et la possible irréductibilité du psychisme individuel. Son usage déclenche une attente qu'il ne saurait décevoir. L'usage du détecteur de mensonge devrait faire « l'objet d'un règlement très strict » (ibid., p. 49). C'est-à-dire que le "détecteur" est à son tour "coincé" comme s'il mentait… En fait, on néglige l'action de l'appareil de mesure ou d'observation sur l’"observé" — la "présence du détecteur" altère potentiellement la "présence du détecté". La suspicion à l'égard du détecteur aurait dû être en tout cas semblable au mensonge qu'il doit mesurer. Les mensonges en propagande et en publicité En propagande et en publicité, toujours d'après Guy Durandin, trois types de mensonges dominants : le mensonge-omission (se taire), le mensonge-addition, le mensonge-déformation. Le mensonge-omission est la « manière la plus facile de mentir » (Les Mensonges en propagande et en publicité, PUF, 1982, p. 94). « Faire croire qu'une chose qui existe n'existe pas » (ibid., p. 93). On la supprime dans son ensemble et dans certaines de ses parties. Le silence permet d'éviter une éventuelle contradiction. Tout ce qui aurait dû être exprimé ou communiqué ne l'est pas. Certaines caractéristiques des produits ou certains aspects des événements sont occultés. Le cas type est celui du rapport "secret" Mac Namara, révélé par le New York Times, à propos

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de la guerre du Vietnam, révélant l'absence de fondements pour envahir un pays. Ce type de mensonge met en oeuvre la disparition de dirigeants politiques (Trotski, veuve Mao Tsé-toung, etc.) sur certains documents (photographiques, etc.) dans leur période de disgrâce historique. Il concerne aussi les "disparitions politiques" d'opposants assassinés par les États de Droit. Le mensonge-addition est de « faire croire à l'existence de choses qui n'existent pas » (ibid., p. 124). Cela implique un travail de l'imagination dans une création de pseudoévénements. Il est une caractéristique du marketing — des produits presque semblables, sortant du même fabricant, se voient dotés d'attributs tout autres sous différents labels. Il est très utilisé en temps de guerre où l'on produit de faux plans d'invasion pour occulter ce qui va être le vrai lieu de débarquement, sans oublier les fameux tanks 3 en caoutchouc gonflable. On attire l'attention sur un point pour la détourner sur un autre. Le mensonge-déformation est de « déformer quelque chose qui existe » (ibid., p. 143), soit au point de vue qualitatif, soit au point de vue quantitatif. On exagère ou l'on minimise. Ainsi Goebbels affirmant que Hitler ne mentait jamais, et qu'il était donc synonyme de vérité absolue, ou Pétain le disant de lui-même en avouant sa haine du mensonge. Il s'attaque (ou vante) l'identité sérielle d'un objet (description fallacieuse) ou les motifs d'une action. Proche de la négation (ibid., p. 213), de l'antithèse (ibid., p. 214), il met en œuvre une « appellation par le contraire » (ibid., p. 210). « L'appellation par le contraire, c'est [...] le mensonge parfait » (ibid., p. 216) — « déformer l'objet à un tel point qu'il le fait apparaître pour contraire même de ce qu'il est» (ibid., p. 210). L'appellation par le contraire est au fondement de ce qu'on appelle l'éloge ou le blâme paradoxaux. Types de mensonges historiques Mensonges de l'histoire On retrouve globalement, chez Pierre Miquel, les mêmes types de mensonge que chez Guy Durandin. À côté du mensongeomission ou dissimulation (les "disparus" de l'histoire), on signale le mensonge-déformation, le mensonge-diffamation, le mensonge-négation. Pour le mensonge-déformation, l'exemple majeur est la tactique hitlérienne à l'égard des camps — « Les nazis ne nient pas la réalité des camps, ils prétendent que l'on peut y vivre libre en travaillant, la liberté par le travail (Arbeit match frei) [...] » (Pierre Miquel, Les mensonges de l'histoire, éd. Perrin, 2007, p. 22). Pour le mensongediffamation, on peut prendre comme exemple type la tactique stalinienne à l'égard des premiers dénonciateurs du Goulag — « Nier la réalité du crime, c'est insulter Victor Kravchenko, évadé du goulag, au

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procès qui lui est intenté par les communistes français en 1949, affirmer qu'il est un menteur à la solde des impérialistes américains. On répond au mensonge en imputant le mensonge, hurlant au loup contre la propagande » (ibid.). Le "menteur" crie "au menteur" en espérant que ce subterfuge fonctionnera, et il fonctionne efficacement tout au moins dans la courte durée. Le mensonge-négation (on nie ce qu'on n'a pu empêcher de se manifester) qui peut devenir très vite un mensonge-persécution (en peaufinant l'arme de la diffamation). En fait, ces types de mensonge interfèrent. La déformation est une diffamation et une négation, se traduisant parfois par une persécution ou une élimination physique directe. Si l'histoire est mensonge, fiction, littérature pour Valéry, et si l'histoire du mensonge est impossible pour Derrida, cela n'empêche donc pas les historiens d'être des "chasseurs" du mensonge et d'être critiques à l'égard de l'état des choses et des êtres. Cela commença d'ailleurs avec le "père" de l'histoire, Hérodote d'Halicarnasse, qui transforma les Perses en barbares dénués de civilisation. Le même processus d'’"ensauvagement" chez le conquérant qu'était Jules César, avec des conséquences paradoxales. « Le mensonge se répète pendant toute l'histoire de l'Antiquité. On ne connaît la Gaule que par l'historien et mémorialiste César, partie prenante [...] » (ibid., p. 16). Le procès des Gaulois est celui d'une sauvagerie généralisée autour de leur chef fruste et incompétent (accusés de traîtrise, de manque de pitié, sans discipline, sans lois ni principes), mais « sans Jules César, on ne découvrirait la Gaule, au hasard des fouilles, que par l'archéologie, longtemps incapable de situer même Alésia » (ibid., p. 18). Le "récit falsifié", suppléant à l'absence d'écriture chez les Gaulois, joue un rôle de projecteur défaillant, partiel, et néanmoins "nécessaire". Le « faux servirait très paradoxalement la cause du vrai [...] » (ibid.). Les voies de l'histoire ne vont pas en ligne droite et empruntent ainsi les boucles les plus surprenantes. La datation historique — autour de la naissance de Jésus-Christ — est aussi un "stratagème" qui a réussi. « On dira l'an cent, en l'an mille après ou avant Jésus-Christ » (ibid., p. 16), tout en ignorant la date et l'année de sa naissance, ainsi que sa filiation. « La filiation du fils de Dieu est une autre énigme » (ibid., p. 15). Ce mensonge est celui qui a la vie la plus dure, puisque chaque jour le célèbre. Le mensonge n'est pas une contrainte inhérente à l'histoire du monde mais à celle des hommes, puisqu'elle implique des producteurs et des récepteurs, lesquels conçoivent les "ruses" les plus diverses pour le mettre en œuvre. Le mensonge est protéiforme et prend des

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figures historiques différentes pour rédiger son pacte. L'« Histoire ment parce qu'on la fait mentir » (ibid., p. 14). Si l'histoire, en tant que récit et traité, commence par mentir dans ses premières lueurs, elle accompagne l'histoire dans son irréversibilité. Le mensonge est inhérent à l'action et à la pensée, et vouloir l'abolir, c'est vouloir un monde mort et une histoire close. « La fin du mensonge en histoire est inimaginable, car elle suppose la fin de l'histoire elle-même » (ibid., p. 381). L'histoire est mensonge adossé au mensonge (croisades, inquisitions, révolutions, etc.), et elle « ne respire que par lui » (ibid., p. 37). L'histoire est déclarée mensongère et sans valeur (mépris à l'égard du temps et de la finitude) par les "menteurs" eux-mêmes chargés de l'écrire, conformément à leur foi et à leurs croyances. Mensonge à la fois volontaire et involontaire, écrit au nom de la "vérité", dans un mentir aux autres qui est aussi un mentir à soi. Mensonge actif et passif Le profit du mensonge D'une manière générale, le mensonge est un outil de la "bonne conscience" pour réduire ses "ennemis" envisagés comme des entraves à l'ordre de la Tradition, de la Révolution, du Peuple, de Dieu — stratégie justifiée par l'emploi symétrique du mensonge chez les "ennemis" (on les présuppose tout aussi menteurs que ce qu'on l'est devenu, et on pourrait appeler cela la "générosité" du menteur...). Le Mensonge est l'arme d'une imposition — pour la conquête du pouvoir ou le maintien au pouvoir, pour la sauvegarde de la "mémoire" officielle des actes et des affirmations, mise en œuvre par les institutions étatiques, religieuses, politiques, etc., ayant pignon sur rue. Le mensonge est une projection autoprotectrice assurant la nomination d'un coupable ou d'une série de coupables garantissant la" pureté" des destinateurs du mensonge idéologique. Le mensonge est un piège, énoncé au nom de la "Loi" et de la "Vérité", nourri par les prétendants au pouvoir et les officiants du pouvoir politique ou idéologique — il s'agit de déconsidérer l'adversaire incroyant, en dehors de tout précepte ou dogme, réactionnaire ou en marge de l'histoire, comploteur dans les profondeurs de la vie sociale, indigne ou de mauvaise foi, etc., dans les arcanes de la morale. Le mensonge conscient prend la forme d'un double langage — préparer la guerre et l'oppression en tenant le discours de la paix et de la liberté, et cela ne concerne pas seulement Hitler ou le parti nazi, mais aussi les démocraties (Vietnam, Algérie, etc.).

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Il y a le mensonge actif des idéologues, des hommes du pouvoir étatique, des agents d'appareils politiques, des sympathisants discrets et floués, et le mensonge passif des "indifférents" qui croient ce qu'on veut leur faire croire (en Pétain pendant l'époque de celui-ci, en De Gaulle tout de suite après, etc.), sans que leur potentiel d'indifférence disparaisse, car ils demeurent toujours disponibles pour un nouveau mensonge dès qu'il garantit leur survie. L'indifférent répète psychologiquement le mensonge créé par l'autre parce que cela l'arrange en le dispensant de "chercher" et de "penser". Le mensonge consiste aussi dans l'individualisation du mensonge (il n'y a d'ailleurs que des détecteurs pour des personnes isolées) quand il est collectif. Le Mensonge serait aussi de déclarer l'Histoire mensonge et rien que mensonge (ibid., p. 385) — ce qui est une position paradoxale. Il faut maintenir la contradiction, le conflit, la discordance renaissante. Les mensonges font l'histoire et l'histoire défait les mensonges, mais entretemps les menteurs auront souvent gardé le pouvoir, régi la vie des autres, empoisonné, tué, torturé, survécu à toutes les enquêtes (quand elles ont lieu), avant d'être enterrés sans avoir l'affront de perdre leur pouvoir et la considération publique. Il y a un profit du mensonge — qui tient en compte la conscience de la finitude d'une vie humaine sans au-delà — surtout quand il correspond à une demande publique, collective. La vérité de ceux qui furent poursuivis, humiliés, meurtris, et n'a souvent qu'une victoire symbolique post-mortem. Staline, Franco, Salazar, et beaucoup de bourreaux nazis, sud-américains, etc., meurent dans leur lit par déchéance naturelle, en faisant peut-être un signe de reconnaissance un salut au seigneur de Clairvaux, à Innocent III, à Simon de Monfort, à Mac Carthy, entre autres. Les mensonges de l'économie : le pouvoir de nomination Le mensonge-déformation bouleverse la "réalité" qu'il ne nie pas. Il y a là bien quelque chose, mais cela ne correspond pas du tout à ce que vous supposiez. C'est même tout le contraire ! Le mensongedéformation postule un renversement sans douleur de ce qui est en fait un flux de douleur, une brisure générale de l'être. Les mots sont chargés de voiler la réalité qu'ils appellent, désignent. Le langage a une fonction d'occultation, conformément à l'investissement idéologique. Il montre et cache, présente et dérobe, signifie et interdit le sens. Le pouvoir de nomination est un artifice du mensonge de plus en plus actuel dans une société qui veut étouffer les conflits, dissoudre les contradictions, sans emprunter apparemment les voies du paradoxe. Le mensonge en économie est un mensonge conceptuel, nominatif,

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dont l'intention est évidente dès que l'on s'y arrête. Il est le sommet de la stratégie publicitaire maquillant non seulement les marchandises mais opérant aussi sur le "métalangage" qui accompagne en amont la condition de possibilité de leur production, ou le système économique lui-même dans ses rapports aux hommes, à la nature, à la politique. Il y a un baptême de mots voulant réduire et effacer la violence de rapports, l'aspect brutal de la réalité. On décèle un « décalage permanent entre les idées admises [...] et la réalité » (John K. Galbraith, Les Mensonges de l'économie, éd. Grasset, 2004, p. 9), et le mensonge doit ici nier ce fossé, rendre présentable la manipulation, indolore l'oppression, et là, l'accentuer quand il concerne le pouvoir dans ses derniers retranchements. Or, le mensonge n'est pas innocent ni en histoire ni en économie. Il va de pair avec l'avancée d'une servitude prenant, si on n'ose lui confier le masque de la liberté, un ton anodin, indifférent, neutre, bureaucratique ou administratif. Les mensonges économiques sont variés. Mensonge la « formule économie de marché » (ibid., p. 21), car les marchés existent depuis longtemps. Cette formulation nomme la "chose" sans l'avouer nettement (c'est une sorte d'euphémisme), comme s'il agissait de la meilleure manière d'empêcher la reconnaissance de la vraie réalité — la subordination de toute vie indépendante aux diktats du marché économico-financier. Elle sert donc de voile absurde au « capitalisme » (ibid., p. 23) — alors que la « demande du consommateur » est dirigée par le « pouvoir de production ». La dissimulation du pouvoir économique va de pair avec cette offrande d'une souveraineté à un personnage de farce, au pouvoir très limité, qu'est le consommateur dans un contexte de « persuasion de masse » (ibid., p. 27). « La croyance en une économie de marché où le client est roi est l'un de nos mensonges les plus envahissants » (ibid., p. 29). Le roi ne va donc pas nu, mais porte les habits qu'on lui a commandés ! La croyance sert d'occultation de la vraie « souveraineté » (du capital et des dirigeants des entreprises), offrant au consommateur une souveraineté illusoire d'un pouvoir défini et conçu par les autres. L'expression « économie de marché » développe l'idée qu'il n'y a ni positions dominantes ni dominées — elle occulte le « pouvoir du producteur » économique (ibid., pp. 21/2). L'expression « démocratie économique » (ibid., p. 25) — « réalisée par le marché » — déguise la force et le pouvoir des "monopoles". Dans l'économie de marché, il y a ceux qui tiennent le "haut" du marché, gérant autant qu'ils le peuvent le faire à leur profit, et ceux qui restent confinés dans le "bas", et de cette façon l'expression, présupposant une certaine

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égalité des intervenants, est un mensonge en elle-même, étant donné son pouvoir dissimulateur. Nouveau mensonge de nomination — le « système de la libre entreprise » (ibid., p. 84), devenu un processus autonome, est un facteur d'oppression, malgré les promesses de l'appellation, pour le monde non-entreprisarial, une menace pour la vie humaine et la planète. Le langage se trouve en première ligne dans la stratégie du mensonge. On écarte certaines expressions estimées trop révélatrices pour d'autres incolores et inodores, et on attribue à d'autres un pouvoir presque "magique" parce que fondé sur la "science" et l’"objectivité" (la statistique). Mensonge encore le « produit intérieur brut » (PIB) qui est « à l'origine d'une de nos formes de mensonge social les plus répandues » (ibid., p. 29). « Comme évolue le PIB ? Son échelle et son contenu sont très largement imposés par les producteurs. La bonne tenue d'une économie se mesure à la production des biens et des services. Pas l'éducation, la littérature, les arts, mais la production d'automobiles, VLT compris » (ibid., p. 30). Le "progrès" social est orienté par un certain type de réussite qui élimine toutes les autres manières de vivre, et qu'il faut parfois protéger dans des "réserves" sous l'onction de l'« étalon moderne de la réussite moderne » (ibid.). Mensonge encore que le mot "travail" rassemblant les fonctions et les opérations les plus diverses et incompatibles. Le travail souvent limité à une « activité imposée par les nécessités les plus primaires de l'existence » (ibid., p. 33) et offert néanmoins en modèle d'activité et de libération. Si on fait référence au slogan nazi sur le "travail rend libre", il peut être mis sur beaucoup d'autres lieux de travail dans notre société post-nazie, et la célèbre pancarte — « Arbeit match frei » — orner les portails de certaines de nos entreprises "démocratiques". En fait, la droite nationaliste et les nazis l'ont "récupéré" sur un fronton d'une usine allemande (IG Farben). On ne ferait donc ainsi que le réexpédier au destinateur. « Le paradoxe est là. Le mot travail s'applique simultanément à ceux pour lesquels il est épuisant, fastidieux, désagréable, et à ceux qui y prennent manifestement plaisir et n'y voient aucune contrainte » (ibid., p. 34). Paradoxe auquel s'ajoute la différence entre les tâches pénibles et les tâches compensatrices : le salaire le plus bas va de pair avec le travail le plus ingrat. L'« énormité du mensonge inhérent au mot travail » (ibid., p. 37) — dont la conséquence morale est la condamnation de l'oisiveté populaire (la suspicion permanente de fraude par l’"assisté") et la tolérance dont bénéficie l'élite économique et sociale sous cet aspect.

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Mensonge que le contrôle des directions managériales par les conseils d'administration, en principe porte-parole des actionnaires, offrant un simulacre de partage des responsabilités, alors qu'ils ont été nommés par la "direction générale", dans les mains de laquelle se concentre le pouvoir. Cette dernière détient le pouvoir réel face aux propriétaires du capital et aux actionnaires (ibid., pp. 44/6). Le conseil d'administration "n'administre rien" qui soit contraire aux intérêts des directions générales. La preuve est l'auto-augmentation des dirigeants fixant le montant de leurs rémunérations, et le conseil d'administration se limite ainsi à enregistrer une décision prise ailleurs. La stratégie du mensonge trouve donc son point d'orgue dans le conseil d'administration "béni-oui-oui", approuvant tout et rien, « y compris les rémunérations des directeurs, fixées par eux-mêmes » (ibid., p. 44). Et dans l'« impression d'une autorité du propriétaire » (ibid., p. 46), accordée à l'actionnaire statutairement une fois par an dans une cérémonie rituelle où les vrais enjeux sont souvent passés sous silence. Autre mensonge — le remplacement du terme "bureaucratie" par "management" (ibid., p. 41). « L'illusion du management est l'un de nos mensonges les plus raffinés et, ces derniers temps, les plus évidents » (ibid., p. 43). Stratégie qui met place un fossé entre l'administration publique où un tel fait est reconnu, redit, fortement souligné, et l'entreprise privée où la bureaucratie disparaît sous l'incantation du "management" et dans laquelle il y a aussi une organisation des rapports de travail très centralisée. Le mensonge se trouve ainsi dans le « mythe des deux secteurs » (ibid., p. 53) — secteurs privé et public, et de leur séparation éthico-économique rigoureuse. De « grandes figures du monde des affaires » occupent des « postes éminents dans l'administration fédérale » (ibid., p. 54). L'« intrusion du secteur manifestement privé dans le secteur apparemment public s'est généralisée » (ibid.), avec la promotion d'industriels au sein de la Défense, des ministères de l'Économie, de l'Énergie, et dans les équipes présidentielles. La « mainmise du secteur privé sur le Trésor. Sur la politique de l'environnement également » (ibid., p. 55). Le contraire étant vrai aussi — des hommes politiques monnayent le relationnement social, politique, économique, juridique (le fameux "carnet d'adresses"), qu'ils ont acquis pendant qu'ils exerçaient des activités publiques, dans la période qui suit leur éloignement du pouvoir politique. La mainmise du secteur privé sur le public peut se révéler dangereuse dans certains secteurs comme l'armement ou l'énergie (pendant la période Bush, par exemple, au profit de dirigeants de l'État).

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Dernier ou premier mensonge — l'innocence du mensonge révélée par ses acteurs, car il n'engendre « aucun sentiment de culpabilité ni de responsabilité » (ibid., p. 13). Mais le « mensonge innocent » (ibid.) se révèle de moins en moins innocent au fur et à mesure que ses "échos" (guerres, etc.) d'autosatisfaction et d'occultation même du mensonge s'accumulent et s'amplifient. Le mensonge innocent est un mensonge régénéré par le langage (reformulé), avant même qu'il ne s'abrite sous un prétexte légal. Le pouvoir étatique, économique, publicitaire, imprime sa marque dans le pouvoir de nomination en espérant que les mots ne le trahiront pas. Le pouvoir finit par se déstabiliser le langage dans une collection de "fausses synonymies" puisque les "mots remplaçants" signifient différemment que les "mots remplacés". Le glissement de sens est une occultation d'une réalité tendue, conflictuelle, par une réalité "soft" ou apaisée, près du point de réconciliation générale. Le mensonge n'est pas uniquement dans les chiffres mais aussi dans les expressions. Globalement, outre le changement nominatif, le mensonge est devenu une habitude sacralisée, une forme de gestion des hommes, un moyen d'exacerbation nationaliste, un arrangement idéologique dissimulateur, un levier de la spéculation financière, une sorte de loi pratique cachée de tout État, un "sauve-qui-peut" des possédants craignant pour leurs possessions. Le mensonge est la manière pour le pouvoir — économique, politique, étatique — de se cacher, de s'offrir un paravent d'invisibilité dans la grande scène transparente dont il s'estime l'artisan et qu'il offre à ses subordonnés, ses citoyens, ses employés, en grand serviteur bénévole et dévoué. Par la suite, nous reviendrons aux mensonges du social- politique et de l'histoire, mais notre prochaine étape nous mène au mythe comme mensonge avant de passer aux mensonges des émotions et des caractères. Ci-dessus, le mensonge correspond à une forme d'intervention, d'activité voulant encadrer un futur et un présent. Il est une entreprise de conditionnement. Dans la partie ci-dessous, le mensonge a une forme de compensation imaginaire à l'égard d'un passé et d'un présent traumatiques : il sert à protéger d'un "trauma collectif". Le mensonge est tantôt du côté des "bourreaux", tantôt des "victimes". Le Mythe comme mensonge indispensable Si le langage est le lieu d'un pouvoir de nomination, dans le "mensonge-déformation", occultant le caractère dur, tendu, rendu inacceptable, de la réalité sociale, économique (ou autre), il sert

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encore à occulter un "trauma social" dans l'acte même par lequel il l'exprime. Il énonce un substitut symbolique, idéologique, du trauma social, en vue de sa résolution ou de sa pleine acceptation par la conscience "collective". Il joue le rôle ambigu d'instance chargée à la fois du voilement et du dévoilement (comme la littérature chez Girard). Au « mensonge officieux » (visant à préserver l'ordre de la cité, l'État transcatégoriel) et au « mensonge pieux » (vivant à préserver la relative paix mentale d'un malade, d'un souffrant, à ne pas aggraver la souffrance), on peut aussi ajouter, d'après Pascal Hachet, le « mensonge indispensable » qu'est le mythe devant les traumas sociaux et collectifs. Le « Mensonge indispensable » est un mélange de mensonge officieux (qu'un individu ou un groupe social-culturel-ethnique s'applique à lui-même) et de mensonge pieux (encore une fois qu'on se fait à soi-même). Il peut être vu comme un mensonge pieux à usage personnel et collectif, mais avec une différence très importante : il ne vise pas à cacher un avenir problématique (par exemple, la mort au bout de la maladie), mais un passé ou un présent problématique, angoissant, douloureux. C'est une sorte d'auto-mensonge engageant une expérience commune révolue qu'il est impossible d'énoncer en toutes lettres. Si le mensonge est mythe, l'analyse du mythe est vérité. Le deuxième caractère du "mythe-mensonge indispensable" est son caractère vague. Il serait ce que certains appelleraient une "idéologie" et, d'autres, une "élaboration secondaire". Le Mythe, en tant qu'introjection collective, trauma social résultant d'une expérience commune douloureuse (massacre, persécution, catastrophe naturelle, etc.), est un acte de "réappropriation idéologique". Les Mythes en question sont, par exemple, le mythe sioniste (Pascal Hachet, Le Mensonge indispensable, Du Trauma social au mythe, Armand Colin, 1999, p. 59), le mythe de la Grande Serbie (ibid., p. 60), le mythe de Clovis ou de son baptême supposé être l'« acte fondateur de la nation française » (ibid., pp. 121 et 97). En fait, tout peut être mythe en passant par le film, le roman, l'essai, le journalisme. Le Mythe est, pour l'auteur, une opération dans laquelle il ne faut pas surestimer le « mythe-texte » (ibid., p. 141) — en effet, une rupture épistémologique devant intervenir à son égard. Le mythe est une opération qui ne se limite pas à une énonciation sous la forme d'un récit historicocosmologique. Il y a une dimension rituelle prenant d'autres voies que la stricte voie signifiante. Or si le texte peut être surélevé à une position mythique, en tant que tel, il comporte des différences irréductibles. Le "texte", terme générique, est une pluralité en acte — il n'y a pas le texte sans les "textes". Le mythe comme mensonge ne survit pas chez l'auteur à l'affirmation temporelle de la vérité — ce qui prouve

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son caractère strictement diachronique et oblitère sa dimension "synchronique". Si le destin du mythe est l'oubli, cela veut dire que la vérité du mythe l'efface entièrement. La vérité correspond à une désintégration, à une dissolution. Le mensonge-mythe est un mensonge paradoxal. Habité par la vérité, il y mène, en s'effaçant dès qu'elle est reconnue. La vérité dissout le mythe en raturant le mensonge, et la disjonction est ainsi radicale. Mensonge contre mensonge La nécessité du mythe Le Mensonge indispensable est un mensonge qui travaille contre le mensonge et l'empêche de devenir plus puissant. Le mythe, indispensable pour oublier, suppose d'abord un travail de la mémoire s'occupant de tout ce qui demeure toujours présent pour l'amener vers un point d'évanouissement. Dans cette vision, il travaille pour l'oubli, et sa réussite correspond à sa perte, à son effacement. Il demande une vraie reconnaissance de la conscience qui s'apaise en éliminant le trouble. Puisque le mythe est mensonge dans son parcours, il trouve sa part de vérité au moment de sa dissolution. Il opère paradoxalement en vue de la dissolution du mensonge. Le mythe est le mensonge qui travaille contre le refoulement total. Il est mensonge qui se bat contre le silence, le secret sous forme de "crypte", l'obstruction. La finalité du mythe justifie le mensonge, car elle correspond à une délivrance. La mort du mythe, qui est la fin du mensonge, est la vérité du mensonge, lequel se rature pour répondre à une pression contraire. En plaçant le "mythe" dans le champ du vrai et du faux, on le condamne à sa disparition dès que la vérité se manifeste et devient pleinement reconnue. Le mythe ne peut être mensonge sans être vérité, sauf que tout cela s'emmêle. Le mythe occupe la position du "menteur vrai" (à l'image de la théorie qui suscite le mensonge, le découvre, et qui dit la vérité à ce propos). Il joue un rôle de révélateur, de guérisseur, de transition entre la blessure et la cicatrice. En tant que « mensonge indispensable », le mythe est une demi-vérité : il a sa propre nécessité. Le mensonge est la nécessité du mythe — le mythe y trouve son mode opératoire de travestissement, de déplacement, de condensation, de rature, de dénégation. À la limite, le mythe fonctionne comme un rêve dans la phase de veille ! On rêve à yeux ouverts pour ne pas voir ce qu'on a vu et ce qu'on voit, dans une mission empreinte d'ambiguïté, fourmillant d'impasses : ne pas pouvoir voir, et voir quand même, voir malgré tout, mais en y ajoutant des entractes d'aveuglement. Le mythe ment par « nécessité » (ibid., p. 52) — tel le

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mensonge qui s'impose à un niveau individuel comme une « nécessité vitale » pour l'enfant dans son acquisition d'un « espace physique » propre, à l'abri des turbulences humaines (ibid., p. 51). Le mythe résulte de l'impossibilité d'assumer un événement ou une série d'événements. Il équivaut au traçage d'une voie dérivée qui contourne la blessure et qui essaie de s'en approcher de son centre en réduisant progressivement les cercles. La raison n'évolue pas en ligne droite en fonction d'une disjonction initiale en vrai et en faux, condamnant d'emblée à une retraite forcée, à un exil sans pardon. Le « mythe ment bel et bien. Il est incontestable qu'il déforme, à degrés variables, des faits. Mais cette entreprise de falsification de la réalité n'est pas un sous-produit de l'activité psychique. Elle ne signe pas une quelconque tare de la raison. Le mythe obéit au contraire à une nécessité profonde de l'esprit : on ne peut pas tout de suite voir en face [...] » (ibid., p. 142). Avec le mythe, on commence à voir et à parler, là où il y avait le tout oppressif du silence et du non-voir. Dans sa double dimension motrice (le rite) et dimension signifiante ou sémiologique (le récit, l'image ou l'icône), le mythe est une conséquence d'un trauma, d'une souffrance : il fait partie d'un dispositif introjectif (d'incorporation, d'assimilation), et il assure en tant que créateur symbolique une "issue". Le mensonge est indispensable pour la réussite de l'introjection et la bonne santé mentale d'une collectivité ou d'individus faisant face à toutes sortes de traumatismes. Le mythe est mensonge parce qu'il est occultation, et il est paradoxe parce qu'il est un demivoilement. Le Mythe est une négation, ou plutôt une dénégation, fondée sur un langage réparateur, apaisant, un langage-leurre, qui est un langage-reconnaissance. Mythe et trauma social Les "traumas" concernent l'origine de l'homme, son devenir, le rapport avec l'environnement physique (faune, flore, relief), les transformations naturelles de la planète soudaines et excessives (éruptions, séismes, raz-de-marée). Ils concernent encore les rapports historiques et sociaux entre collectivités, nations et peuples, à la suite de conflits et de guerres coloniales, mondiales, de persécutions, de massacres, entre autres choses. Par exemple, le mythe peut offrir à un peuple la vision d'une résistance héroïque qui rachète les compromissions, les lâchetés, la servitude de la plupart de ses éléments. Le trauma engendre un clivage que seul le récit mythique aide à surmonter — et après une phase d'introjection de l'expérience pénible, traumatisante, il peut mourir de sa "belle mort", son travail ayant été accompli. Il a une fonction psychothérapeutique étendue à la col-

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lectivité ou à certains de ses groupes. La déformation mythique est la « face visible » (ibid., p. 53) du processus d'introjection. On avance vers une démystification de la déformation. Le mythe est une représentation fausse, erronée (ibid., p. 16), reconnue comme telle dans un deuxième stade — quand le mythe aura achevé son travail de vérité. Le mythe est transitoire — et devient à un moment donné un mythe mort (« coquille formelle » (ibid., p. 87)). Un « "bon" mythe est un mythe mourant » (ibid., p. 52). La mort du mythe présuppose qu'il a une fonction strictement utilitaire. Après l'usage, il cesse d'être. La fin du trouble est la fin du mythe. Le « Mythe est appelé à disparaître après usage [...] » (ibid., p. 142). « S'il accompagne un travail d'introjection collectif réussi, il disparaît [...] » (ibid., p. 144). En cas d'échec de l'introjection collective, le mythe perd son fondement de nécessité et accentue le trauma, le clivage engendré. C'est-à-dire lorsqu'on n'arrive pas à introjecter les « composantes » de l'expérience traumatique (ibid., p. 15), ses traces diffuses et intermittentes, devant les composantes nouvelles et inconnues qui la rappellent. Le mythe, comme conséquence traumatique, subsiste tant que dure le trauma. Il disparaît avec l'évanouissement du trauma à la suite d'une introjection réussie. Le trauma du mythe est surtout celui de l'histoire (politique). Quand celle-ci qui est vécue comme un cauchemar, une oppression, une désappropriation, engendre des visions compensatrices ou des récits bienfaisants. La vision essentiellement traumatique du mythe occulte d'autres fonctions éventuelles du mythe (par exemple, sa dimension de fondement cosmologique, de reconnaissance communautaire, d'affirmation politique originaire). Le mythe, en tant que bonne réponse au trauma, permet à la sphère clivée (individus, groupes sociaux, communautés, peuples, nations) de vivre et de dialoguer malgré la coupure, le déni, l'occultation, et d'arriver plus tard à une prise de conscience libératrice. Si le clivage s'accentue, les rapports se figent et deviennent tout à fait opaques. L'évolution du processus est gênée — « Si l'expérience a été verrouillée par le secret, le clivage est hermétique et on parle alors de "crypte" » (ibid., p. 16). Lorsque le mythe « ponctue un échec sévère dans l'entreprise d'introjection qu'il tente d'accompagner, il détruit, aveugle, opacifie le rapport [...] » (ibid., p. 53). Les caractéristiques de l'introjection sont essentiellement ses facteurs "favorisants" ou "inhibiteurs". Cela comprend l'« intensité du traumatisme », le « caractère extraordinaire ou non et la prévisibilité ou non de l'expérience », l'« appui sur l'introjection des expériences antérieures », l'« état des

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relations entre les individus qui partagent l'expérience », la « honte éventuellement ressentie lors de l'expérience », la « verbalisation de l'expérience avec ceux qui l'ont vécue », la « reconnaissance de la pleine réalité de l'expérience par ceux qui ne l'ont pas vécue », la « reconnaissance de la pleine réalité de l'expérience par les leaders de la communauté » (ibid., pp. 61/3). Les phases de l'introjection, qui se produisent dans une suite positive, sont dites : a) « amorcée » — formation du rite et du mythe (ibid., p. 81) ; b) « plénière » — apogée du « dispositif mythico-rituel » (ibid., p. 84) ; et c) déclinante ou l'« après-introjection » — mort du mythe (ibid., p. 85). Dans une suite négative, l'introjection est « ratée », condamnée à la répétition traumatisante (ibid., pp. 93, 95/7). La répétition mythique est signe de l'impossibilité pour le mythe de dénouer ce pour quoi il fut élaboré. La réussite du mythe se traduit par sa transformation du mythe en « légende » (ibid., p. 85), ou par un effacement de l'élément sensoriel, affectif et moteur (c'est-à-dire du rite) qui l'accompagnait et le scandait. Le mythe est, en dernier ressort, réduit à une symbolisation formelle, confiné à l'état de verbe, bref sans "contenu" ni "expérience" au bout. Le « squelette verbal » (ibid., p. 86) correspond à la mort du mythe. Quand le mensonge est chassé par la reconnaissance de la vérité, le mythe se change en texte. S'il y a un « mythe-texte », lorsque le mythe devient un texte dépourvu de sa dimension "pratique" ou "sensorielle", il disparaît en tant que tel. Le mensonge, au point de vue théorique, est aussi de promouvoir le texte à l'état de mythe dès que le mythe a cessé d'être et qu'il ne survit plus que comme une espèce de "fantôme" sémiologique, restreint au domaine des bibliothèques. Le paradoxe du "texte" (du mythe) est donc inhérent à la mort du mythe. Il "naît" quand le mythe est mort, et est secondaire, presque "mort", quand le mythe est vivant. Il y a un mensonge théorique du mythe. La mort du mythe est l'avènement du "texte" au premier plan, bien que réduit à l'état de trace "morte" — c'est-à-dire qu'on change de type de mensonge. En devant texte et langage, le "mythe" commence déjà à "mourir", à s'éloigner du trauma. Le passage du trauma par le langage est une distanciation bénéfique — un moyen rusé de revenir à l'origine des troubles sans produire une angoisse ou une anxiété supplémentaire. Le Mythe est mensonge en tant que texte et langage (parlant de "choses" qui ne sont pas du langage) et il est vérité en tant que mythe guérisseur (ordonnateur des pulsions, des actes, des conduites). On passe du mensonge vivant du mythe au mensonge mort du texte, celui-ci étant aussi indissociable de la vérité — reconnue malgré tout comme "assassine" par le mythe. Le texte est donc un

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fossoyeur de mythes, après avoir été l'une de ses possibilités et réalités en tant que symbolisation ou "parole vivante". Le texte est le lieu où le mensonge mythique se dit en tant qu'affaire affective-sensible, et la vérité s'affirme en tant qu'instance "cadavérique". Le mythe, en devenant texte, instance de langage, trahit le fond sensible, pulsionnel, pragmatique, mais il ne peut que le faire pour se décliner comme tel. Le mensonge est ainsi d'employer des mots pour essayer de résoudre quelque chose qui échappe au langage. Le Mythe ne se change définitivement en texte qu'en voyant disparaître ce qui faisait sa force — le "trauma" historique, politique, collectif. La victoire du mythe coïncide avec sa défaite, son effondrement. Le texte n'est tel qu'après l'abandon de ce qui le rendait vivant — quand il rejoint le "silence" des archives et des bibliothèques. Le mensonge mythique est donc qu'il y ait un langage pour le dire, l'assumer. L'avènement du langage signale l'avènement du mythe et du mensonge, et il figure leur mort. Le langage a une fonction de menteur qui dit vrai — bien qu'il ne le fasse qu'en s'abandonnant à l'état de trace, de document, de récit, d'une origine révolue. Le langage est nécessaire au mensonge indispensable ! Même s'il devient par la suite le contraire. Dans son ensemble, le langage, matrice des mythes, est sous le signe du mensonge, du mensonge-vérité et de la vérité sans déchets sur le territoire de l'analyse. Le paradoxe des émotions : vérité et mensonge affectifs Le "trauma social" implique une réponse idéologique à un sentiment commun de déracinement, de repli sur soi dans la douleur et la perte. Il pose le "transpersonnel" au sein du "personnel". Le paradoxe des émotions en va faire autant. Il est un "héritage" comme le "trauma". Le paradoxe nomme la traversée d'une émotion sur plusieurs générations rendant le partage entre le "mien" et le "tien" difficile. L'émotion se dilue dans la matrice temporelle des générations successives — il y a une mimésis transgénérationnelle. Le paradoxe est fondé sur la reconnaissance de la mauvaise origine de l'émotion — elle appartient à l'autre et vient chez nous par identification et intériorisation. Le mensonge, au point de vue émotionnel, est de prétendre attribuer au personnel ce qui revient à l'ordre familial ou collectif. L'émotion est comme un « appartement meublé » dont on aurait « libre disposition » (Serge Tisseron, Vérités et mensonges de nos émotions, éd. Albin Michel, 2005, p. 207). Dans les deux cas de figure, le sujet se trompe en tant que propriétaire ou locataire. "Nos" émotions ne sont pas les nôtres. Le sujet ému est victime d'une

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arnaque, à laquelle il collabore de son plein gré. Le paradoxe correspond à un envahissement duquel il résulte la reconnaissance de quelque chose qui résiste à cette "occupation par l'autre". L'autre libère le moi en lui imposant sa "loi" ou son "poids". Du mélange, il advient une différenciation. « Les émotions d'un autre nous envahissent parfois au point de créer une confusion sur leur origine. Pourtant, c'est aussi dans le partage que nous identifions celles qui nous appartiennent en propre. Tel est le paradoxe des émotions. L'échange qui nous pousse parfois à confondre celles d'autrui avec les nôtres permet aussi de les distinguer » (ibid., p. 187). La nomination est essentielle au partage et à l'union. L'intervention du langage est nécessaire pour que la reconnaissance puisse avoir lieu. « Les émotions trompeuses sont celles qui nous envisageons comme nôtres alors qu'elles ne nous appartiennent pas » (ibid., p. 135). Erreur d'appropriation dans l'acte du discours nommant ce qui se dérobe à lui et qu'il avait cru faire sien. Mais il y a aussi les émotions « que nous refusons farouchement alors qu'elles nous appartiennent bien » (ibid.). Le "propriétaire" est partagé entre ce qui lui appartient et qu'il ne reconnaît pas, et ce qui ne lui appartient pas et qu'il fait sien. La méprise est double, bien qu'elle n'ait pas la même valeur dans les deux cas. Les cercles concentriques de l'émotion : l'émotion transgénérationnelle, le souffle du "revenant" Les émotions furent prescrites au cours de l'enfance par les parents, les éducateurs et les camarades de jeux, et d'après l'auteur, « plusieurs générations » peuvent être « traversées par la même émotion » (ibid., p. 69), vécues « sur plusieurs générations ». On évolue chronologiquement et historiquement dans le même cercle affectif. L'émotion prescrite suppose une « fidélité inconsciente » (ibid.), une forme répétitive, souvent à l'« insu des protagonistes » (ibid., p. 68). Les émotions éprouvées « se répètent en nous sans aucune indication de leur origine [...] » (ibid., p. 209). Les « réactions émotionnelles de chacun sont confirmées et renforcées par celles de l'autre » (ibid., p. 87). Résonance unilatérale, jeu de mimiques intériorisées par "empathie", réversibilité d'un lien — le moi c'est l'autre et l'autre c'est moi —, proximité fantasmatique dans le partage d'un traumatisme qui transite ainsi de génération en génération. L'émotion est un héritage, une « influence intergénérationnelle » (ibid., p. 106) — héritage traumatique, douloureux, fondé sur la honte et la culpabilité. L'émotion est fondée sur une identification

Les commentaires (1)
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oujjani_abdel

document très intéressant

vendredi 2 octobre 2015 - 14:10