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Parlons lissou

De
559 pages
Plus d'un million de Lissou vivent dans les montagnes les plus élevées et les plus difficiles d'accès des marches tibétaines de Yunnan et de l'extrême nord du Myanma, où ils ont échappé à la modernité jusqu'à la période contemporaine. Tout en s'accommodant d'un environnement inhospitalier et d'une technologie rudimentaire, ils ont élaboré une civilisation d'une haute tenue intellectuelle. Le présent ouvrage est le premier qui permette de s'initier à une connaissance de la culture et de la langue de ce peuple tibéto-birman.
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William Dessaint Avàunado Ngwâma

Parlons lis sou
Introduction à une civilisation tibéto-birmane

Préface de Bernard Le Calloc 'h

L' Hannattan 5~7, rue de l'École-Polytechnique;

75005 Paris
Italia 15 L'Harmattan Burkina Faso

FRANCE
L'Harmattan Hongrie Espace L'Harmattan Kinshasa L'Harmattan Kônyvesbolt Kossuth L. u. 14-16 Fac. .des Sc. Sociales, Pol. et Adm. ; BP243, KIN XI Université de Kinshasa Via Degli Artisti, 10124 Torino IT ALlE 1200 logements villa 96

1053 Budapest

- ROC

12B2260 Ouagadougou 12

Sur les Lissou, par les mêmes auteurs: Au sud des nuages. Éditions Gallimard, 1994 (<<L'Aubedes Peuples», collection dirigée par Jean-Marie Le Clézio et Jean Grosjean). Préface de Georges Condominas. 646 p. Prix Alexandra David-Néel, Prix Auguste Pavie, Prix Duchesne- Foumet.

www.1ibrairieharmattan.com harmattan 1@wanadoo.fr diffusion.harmattan@wanadoo.fr

(Ç) L'Harmattan, 2006 ISBN: 2-296-00141-6 EAN : 9782296001411

Illustrations d'Avounado Ngwâma Les cartes sont de William Lang Dessaint Les traductions des citations originellement en anglais ou en italien sont de William Lang Dessaint

PRÉFACE
Au cours des deux derniers siècles, les investigations des linguistes et des ethnologues ont fait considérablement progresser la connaissance des innombrables langues et dialectes qui aujourd'hui comme hier partagent et opposent les peuples de la terre. Depuis les travaux pionniers de Franz Bopp, la notion longtemps imprécise de famille linguistique n'a cessé de s'étendre à tous les continents et peu à peu, s'appuyant sur les recherches entreprises et les découvertes qui en ont découlé, l'on a pu reconstituer presque dans son intégralité le puzzle immense et en classer les divers éléments avec toujours davantage de précision. Certaines peuplades pourtant ont longtemps échappé à cet effort classificateur, car on ne disposait pas à leur sujet de renseignements suffisants, quand on n'en ignorait pas tout simplement l'existence. À la seule exception du chinois, connu dès les dernières années du xvièmesiècle grâce aux missionnaires catholiques - Matteo Ricci notamment - les langues de l'Asie orientale, spécialement celles de la famille tibéto-birmane, sont demeurées inconnues des milieux savants de l'Europe jusqu'à la publication en 1834 du dictionnaire et de la grammaire du tibétain classique par le Hongrois Alexandre Csoma de Koros, mais il a fallu attendre quatre décennies de plus pour que soit confirmée la parenté du tibétain et du birman, grâce aux travaux de l'Écossais J. R. Logan. Même si ceux-ci sont de nos jours complètement dépassés parce qu'étudier des idiomes nouveaux est une chose, les comparer utilement en est une autre, le domaine tibéto-

8 birman n'a pas fini de nous surprendre et de susciter notre intérêt. Or, la comparaison était d'autant plus difficile qu'on manquait d'informations sur de nombreuses langues parlées par des populations montagnardes, jadis refoulées vers le Sud himalayen par l'expansion des peuples voisins, et d'abord des Chinois. Tel a été le cas des Lissou, longtemps demeurés à l'écart du monde extérieur dans une région très isolée et presque inaccessible, au relief tourmenté, le long des vallées extraordinairement resserrées du haut Mékong et de la haute Salouen, entre le sud de la Chine et le nord du Myanma. Soucieux de préserver leur identité, ils ont du reste cherché à éviter autant que possible de se laisser

pénétrer - ou, plus exactement, conquérir - par des
éléments étrangers et n'ont pas hésité pour cela à se défendre les armes à la main. Leur langue, qui appartient au groupe 1010, est dite monosyllabique. Elle comporte six inflexions qui s'énoncent selon des hauteurs variables pour constituer autant de tons. Elle use de nombreuses particules et son système phonique est dominé par un ensemble complexe d'occlusives laryngales. C'est une langue sans écriture, ce qui en rend l'étude pratique plus difficile. L'absence de toute documentation écrite et de données archéologiques fait que nous en ignorons encore l'histoire. De même, faute de statistiques fiables, on ne connaît pas exactement le nombre de ses locuteurs, d'autant que bon nombre de Lissou sont des agriculteurs itinérants qui se déplacent en fonction des terres disponibles et de leurs besoins en denrées alimentaires. C'est dire à quel point l'enquête ethnographique et

9

sociologique menée par William Lang Dessaint et par son épouse Avounado Ngwâma constitue une contribution de premier ordre à la compréhension des Lissou. À la vérité, ce qu'ils nous présentent dans ce livre est beaucoup plus et beaucoup mieux que ce à quoi l'on était en droit de s'attendre dans une collection de vulgarisation linguistique. Nous sommes en face d'un tableau complet de la civilisation matérielle et spirituelle d'un peuple himalayen de langue tibéto-birmane qui n'avait jusque là fait l'objet que de récits de voyage et de descriptions fragmentaires de la part d'explorateurs rarement demeurés longtemps sur place, ignorants de la langue, obligés de recourir à un interprète peu compétent, peu préparés à se mettre au niveau de leurs interlocuteurs, et de plus imbus des préjugés de la race blanche à l'égard de peuples jugés barbares sinon même primitifs. Ils passent en revue, avec un luxe de détails que le lecteur ne manquera pas d'apprécier à sa juste valeur, tous les aspects de la vie quotidienne: habitation, vêtement, alimentation, mais aussi la structure clanique de l'organisation sociale, les mœurs, les règles et les rites du mariage, le système administratif étant réduit au minimum, ne serait-ce que parce qu'il n'est jamais fait appel à l'écriture. Nous sommes ici en présence d'une société archaïque, régie par un droit coutumier transmis oralement d'une génération à la suivante. La partie de l'ouvrage de nos deux auteurs qui me paraît mériter une lecture particulièrement attentive est celle qui traite des mythes et de la vie spirituelle, car elle aborde un aspect singulier de la civilisation lissou. Peuplé d'esprits et de forces invisibles, le domaine religieux est par excellence celui de la nature toute puissante, mystérieuse

10 et redoutable, qu'il ne s'agit pas de vouloir dominer mais de respecter. Le but des rites pratiqués, des interdits observés, des devoirs accomplis est d'abord de susciter l'harmonie avec la nature telle qu'elle se manifeste aux hommes en tous les instants de la vie. Il s'agit d'un animisme, dépourvu de temples, mais assorti de pratiques chamaniques comme il en existe encore notamment en Haute Asie et en Asie sud-orientale. Après les pages, d'une lecture facile et passionnante, consacrées à la place des Lissou dans l'espace himalayen, à leur civilisation et à leur spiritualité, il reste à aborder la langue, sa phonétique, sa morphologie, sa syntaxe, afm d'entrer de plain-pied dans ce qui, en défmitive, est le vif du sujet puisque la collection dans laquelle le livre s'insère vise à expliquer un idiome inconnu. Dans le cas du lissou, c'est une découverte étonnante, celle d'un monde lointain, ignoré, oublié, qui mérite qu'on s'y attarde un peu afin de mieux mesurer la distance qui nous en sépare dans le temps autant que dans l'espace. Aux auteurs, je suis certain d'être l'interprète de leurs futurs lecteurs, en les assurant qu'ils ont fait, en rédigeant cette introduction à la culture d'un peuple himalayen tibétobirman, une œuvre utile à tous points de vue. Leurs noms viennent s'ajouter à la liste des ethnologues et des explorateurs qui ont su par leurs efforts effacer une tache blanche sur la carte du monde. Qu'ils en soient remerciés et félicités! Bernard Le Calloc'h, Vice-président de la Société Française d'Études FinnoOugriennes, biographe d'Alexandre Csoma de Koros

À Georges Condominas

13

AVANT -PROPOS

Plus d'un million de Lissou - plus d'un million et demi si l'on inclut les Lipo, les Lolopo et les autres minorités
dont les parlers sont étroitement apparentés au lissou

-

vivent dans les régions montagneuses les plus élevées et les plus difficiles d'accès des marches tibétaines du Yunnan et de l'extrême nord du Myanma. Jusqu'au milieu du 20ème siècle, ces régions au relief exceptionnellement tourmenté ont échappé à toute pénétration et à tout contrôle par des éléments extérieurs. Les Chinois du Yunnan disaient ces régions périphériques «inhabitables même pour les singes», tandis que les missionnaires protestants anglo-saxons qui tentaient d'entrer au pays lissou étaient contraints de s'arrêter au seuil de ce qu'ils appelaient «le Royaume de Satan». Un géographe français, Jules Sion, avait même prédit que ces régions seraient «l'un des derniers refuges de la barbarie». Les Chinois classaient d'ailleurs les Lissou parmi les derniers «barbares crus», farouchement indépendants, totalement insoumis et absolument réfractaires à la brillante civilisation de l'Empire du Milieu, contrairement aux «barbares cuits», qui étaient, eux, résolument en voie de sinisation. Accrochés à leurs rudes montagnes, subissant un climat fort rigoureux, les Lissou étaient parfois harassés par leurs voisins chinois et tibétains. Grands marcheurs, excellents grimpeurs et habiles arbalétiers, ils défendaient pied à pied leur domaine aux paysages hallucinants. Cela leur avait valu une solide réputation de féroces guerriers à la fois redoutés et évités par leurs voisins. Cependant, bien qu'ils s'accoumodaient d'un environnement inhospitalier et

14 d'une technologie rudimentaire, les Lissou ont élaboré une civilisation d'une haute tenue intellecturelle. L'étude d'une langue permet d'accéder à la connaissance d'une culture et d'une société. On sait qu'une langue est un outil pour penser et pour communiquer. L'explorateur canadien d'origine islandaise Vilhjalmur Stefansson estimait que la difficulté majeure dans l'apprentissage de la langue des Esquimaux (c'est-à-dire l'inuktitut, langue des Inuit) n'est pas son vocabulaire insolite (pour les non-Inuit) ni sa structure complexe, mais plutôt la nécessité de se conformer à une autre façon de penser. De même, le système de pensée lissou est basé sur une logique différente de celle qui sous-tend le système de pensée français. C'est un autre monde qu'il est passionnant de découvrir. Il est évident que les principes de la grammaire lissou sont fondamentalement différents de ceux de la grammaire française. Les Lissou conçoivent leur langue comme un tout indivisible. Ils ne la décomposent pas en catégories telles que noms, verbes, adjectifs, etc. Cependant, dans cet ouvrage, nous avons le plus souvent choisi d'utiliser le vocabulaire de la grammaire française élémentaire plutôt que des termes linguistiques plus compliqués qui auraient risqué d'être un obstacle pour le lecteur non linguiste. Ainsi que le constatait Victor Hugo, les mots sont des êtres vivants. C'est vrai: ils naissent, ils évoluent, ils meurent. Parfois, ils s'accouplent entre eux et ils ont une descendance. La langue lissou ne fait pas exception à cette règle: c'est une langue vivante, très vivante. En lissou, des mots peuvent être combinés pour exprimer des idées nouvelles ou des idées complexes. Ils peuvent donner naissance à des dérivés qui viennent étoffer un vocabulaire

15 d'une grande richesse. Les ressources et les difficultés de la grammaire lissou sont d'un tout autre ordre que celles de la grammaire française. Contrairement aux langues à flexions, le lissou ne comporte ni conjugaisons ni déclinaisons pour modifier les mots afin de préciser leur sens aussi bien que leur fonction. Par contre, il dispose de certains mécanismes, notamment de particules, qui permettent d'exprimer de fmes nuances et maintes subtilités de langage. La géographie des langues nous apprend que bien souvent les populations montagnardes, enfermées dans des vallées séparées par des montagnes, pratiquent des parlers divergents de sorte que l'intercompréhension est exclue d'une vallée à une autre, même dans une région d'une étendue assez réduite. En ce qui concerne les Lissou, il n'en est rien. D'abord, les Lissou ne vivent pas dans des vallées.l Ils construisent leurs habitations sur les flancs des montagnes, de préférence à proximité d'une source et juste en dessous de la crête (leurs sentiers suivent autant que possible la crête des montagnes). Ensuite, les Lissou passent rarement leur vie entière au même endroit. Ils migrent fréquemment, ils circulent beaucoup. Tantôt ils se mettent à la recherche de meilleures terres à défricher et à cultiver dans un district plus ou moins distant; tantôt ils vont s' établir sur une autre mont~gne pour se débarrasser de voisins gênants; tantôt ils changent d'air pour s'éloigner de prétendus collecteurs d'impôts qui sont dans bien des cas des bandes armées spécialisées dans le commerce des
(1) En dépit du titre du lumineux article pam dans le Canard Enchaîné le 14 décembre 1994, «Les Lissou dans la vallée», dû à l'alerte plume d'André Rollin.

16 opiacées; tantôt ils vont chercher comme épouse la femme idéale, quête aléatoire qui peut nécessiter de nombreuses journées de marche à travers les montagnes. En conséquence, le lissou est une langue relativement homogène, les différences dialectales n'excluant pas l'intercompréhension. C'est ainsi qu'un Lissou accouru des montagnes qui surplombent le Yangzi Jiang dans le sudouest du Sichuan pourra se faire comprendre sans difficulté excessive d'un Lissou rencontré dans les confins indomyanma. De même, un Lissou nouvellement arrivé des marches tibétaines du Yunnan pourra converser sans problème majeur avec un Lissou des zones frontalières thaï-myanma. Comme son sous-titre l'indique, le présent ouvrage est une introduction à une civilisation tibéto-birmane, à savoir la civilisation lissou. On peut espérer qu'il permettra au lecteur d'acquérir de solides notions de lissou, mais il ne prétend pas faire une analyse systématique de cette langue. Il est divisé en trois parties, précédées par des notes sur la phonologie et la transcription du lissou, ainsi que par des notes concernant les toponymes et les ethnonymes qu'il est très important de ne pas négliger. La première partie est une introduction à la société et à la culture lissou. La deuxième partie est consacrée à la langue lissou, sa position dans sa famille et sa grammaire. Quant à la troisième partie, elle comprend des textes représentatifs de la littérature orale lissou et des conversations courantes avec des phrases usuelles. Sept appendices et un lexique français-lissou comportant quelque 3.270 entrées, suivis d'une liste de références, complètent cet ouvrage. Alors, bon courage! Si vous êtes en difficulté, n'hésitez

17 pas à crier «atl yidza gÎ-ï!» (Au secours!). On vous répondra «nYlma àshilshü yi ta-a! ngwa-nou la-a!» (Tiens bon! On arrive!)l *****

(1) Chez les Lissou, pour qui fraternité n'est pas qu'un mot dans une devise, le tutoiement est universel.

19

Remerciements Nous adressons nos plus vifs remerciements à Michel Malherbe qui nous a invités à rédiger cet ouvrage pour sa merveilleuse collection et qui en a suivi la longue gestation, de même qu'à Bernard Le Calloc'h qui a bien voulu honorer notre travail d'une belle préface. Nous tenons à remercier chaleureusement Georges Condominas et Jean-Claude Galey (École des Hautes Études en Sciences Sociales) et Yves Goudineau (École Française d'Extrême-Orient) qui ont soutenu et encouragé notre travail, ainsi que Michel Ferlus (Centre National de la Recherche Scientifique) qui a soigneusement revu les sections consacrées à la phonologie et à la grammaire lissou. Alain Y. Dessaint (universités de Chicago, Stanford et Hawaii) nous a fourni de précieux renseignements. David Chazalmartin nous a aidés à réaliser certains signes diacritiques. William Lang Dessaint exprime une fois de plus sa profonde reconnaissance aux personnes et aux institutions qui ont rendu possibles ses années de recherche en Asie, plus particulièrement Sir Cyril Philips, Christoph von Fürer-Haimendorf, U HIa Pe, Barbara Ward et Michael Mendelson (School of Oriental and African Studies) et Sir Raymond Firth (London School of Economics and Political Science ). Bien sûr, rien n'aurait pu être accompli sans l'aide de nos informateurs lissou. Nous avons notamment apprécié

20 la coopération de Ngwâma Âminâpa, Ngwâma Asalôu, Ngwâma ÀsÎnapya, Byàma Asa-hots'àipo? et Byàma Avou-nawin qui ont consciencieusement répondu à nos multiples questions. *****

21

PHONOLOGIE

ET TRANSCRIPTION

La langue lissou n'a pas d'écriture autochtone, à l'exception d'une écriture hiératique qui n'a jamais été connue que par quelques initiés et qui est maintenant tombée en désuétude. Plusieurs systèmes de transcription basés sur l'écriture latine ont été inventés pour le lissou. Seulement deux d'entre eux ont eu une diffusion tant soit peu notable: l'un a été inventé et utilisé par des missionnaires protestants anglo-saxons, tandis que l'autre a été élaboré par des linguistes chinois et parfois utilisé par les administrations des territoires autonomes lissou (Zhou autonome lissou de la Nu Jiang et Xian autonome lissou de Weixi) en Chine. Le système adopté par les missionnaires protestants anglosaxons est basé sur des lettres latines majuscules tantôt en position normale, tantôt en position inversée (verticalement ou latéralement). Les tons sont indiqués par des signes de ponctuation. Le système conçu par des linguistes chinois est basé sur le pinyin (transcription officielle du chinois en caractères latins). Les tons sont représentés par des consonnes qui sont aussi utilisées pour leur valeur intrinsèque. Dans ces deux systèmes, certaines lettres représentent des sons totalement différents de ceux qu'elles représentent habituellement dans les langues européennes. Cela peut donner lieu à de nombreuses erreurs d'interprétation par les non spécialistes. D'autre part, aucun de ces systèmes de transcription non autochtones n'est connu de l'ensemble de la population lissou dans les quatre pays où elle réside. Aussi avons-nous préféré un système de transcription plus

22 simple et moins déroutant. Dans le présent ouvrage, la transcription des mots lissou est conforme au système de transcription que nous avons élaboré et utilisé dans diverses publications concernant les Lissou depuis 1981 (W. Dessaint et Ngwâma 1994, p. 15-17). Pour des raisons pratiques évidentes, nous représentons

les rons lissou par des lettres latines. Il rerait erroné

d'en

conclure que les sons lissou sont exactement les mêmes que les sons français représentés par ces mêmes lettres latines. Dans certains cas, les sons lissou coïncident plus ou moins avec des sons français, par exemple lm!. Dans d'autres cas, ils en sont assez éloignés, par exemple Ir/. Aussi est-il hautement souhaitable d'écouter attentivement la cassette qui doit accompagner ce livre. Le système consonantique lissou est relativement complexe. Il ne comprend pas moins de trente-et-un phonèmes consonantiques. Leur représentation graphique par des lettres latines n'implique pas qu'ils correspondent exactement à la prononciation française de ces lettres latines. Ils doivent être entendus et imités. Dans notre transcription, une consonne suivie d'une apostrophe est fortement aspirée; une consonne suivie de w est labialisée; une consonne suivie de y est palatalisée. Noter que le son Isl est une fricative sourde: il ne doit donc jamais être prononcé comme le z français. Le son Ish! correspond approximativement au ch français. Le son Irl, très différent du r français, est doucement roulé. Le son Igl est toujours dur: il ne correspond jamais au son représenté par la lettre j en français. Le son /khi est une fricative sourde en position vélaire qui rappelle quelque peu la jota

23 espagnole, le gh irlandais ou le x russe. Le son IgI, plutôt rare, est fortement guttural. Le son /hl est fortement aspiré; il est nasalisé devant Iii et ri!. Le son I?I est une attaque glottale. Quelques interjections comportent I?I en position initiale, tandis que certaines interjections et onomatopées se terminent par /?/ ou Ing/. Noter qu'en position finale la graphie I?I indique le ton abrupt.

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occlusives - aspirée s p'

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affiiquées - aspirées

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- sourdes s - sonore
mcatives - sourdes

- sonores
nasales

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latérales vibrantes continues-

w

Tableau l - Système consonantique lissou

24 Les phonèmes vocaliques lissou sont au nombre de dix. De même que les phonèmes consonantiques lissou, ils sont représentés dans cet ouvrage par des lettres latines, mais leur prononciation ne correspond pas exactement à la prononciation française de ces lettres latines. Il est nécessaire de les entendre pour pouvoir les reproduire. Ceci dit, les phonèmes vocaliques lissou ont la valeur approximative suivante: Iii comme i dans lit; lei comme é dans blé; lael comme è dans lèvre; Iü! comme u dans lu; ril intermédiaire entre /ü/ et /ë/; /ël intermédiaire entre e et eu français; Ial comme a dans la; loul comme ou dans loup; loi comme eau dans beau; Iâ/ comme 0 dans or.

hautes moyennes

-

fermées ouvertes fermées - ouvertes

antérieures Ü 1 e

médianes ï ë

postérieures ou 0

a ae a

0

basses

Tableau 2 - Système vocalique lissou.

25 Une voyelle moyenne fennée en position antérieure, qui pourrait être représentée par loi ou 10/, existe parfois dans le parler de personnes ayant un « accent chinois », mais pas dans le parler des Lissou de souche. La syllabe lissou est ouverte: elle comporte une consonne initiale et une voyelle fmale. Tous les phonèmes consonantiques existent en position initiale. De leur côté, tous les phonèmes vocaliques existent en position fmale. Le lissou est une langue tonale. On distingue six tons opposables qui sont nécessaires à l'intercompréhension. Ils sont distinctifs, de même que les consonnes et les voyelles. Nous avons vu qu'en position fmale la graphie I?I indique le ton abrupt. Dans notre système de transcription, l'absence de tout signe diacritique indique le ton moyen. Les autres tons sont indiqués par les signes diacritiques suivants:
, ,
v

pour le ton haut; pour le ton bas; pour le ton montant;

"

pour le ton descendant;

? pour le ton abrupt, toujours associé à un arrêt glottal. Rappelons qu'il est hautement souhaitable d'écouter les enregistrements qui accompagneront cet ouvrage pour avoir une idée plus précise de la prononciation du lissou.

*****

27

LES TOPONYMES

ET LES ETHNONYMES

En Asie orientale et méridionale, il règne une grande confusion au sujet des noms de lieux. Cela est dû notamment à la multiplicité des langues parlées dans cette partie du monde. Dans le présent ouvrage, les noms birmans sont orthographiés selon la transcription officielle actuellement en usage au Myanma. Pour les noms tibétains, nous avons utilisé une transcription phonétique suivie entre parenthèses de leur orthographe tibétaine selon le système de translittération de Wylie. Quant aux noms chinois, leur transcription est conforme au système officiel chinois (pinyin). Pour les noms de peuples, la confusion est encore plus grande. Dans la plupart des cas, plusieurs noms différents (souvent avec de multiples variantes) sont utilisés pour désigner un même peuple. Ils comprennent généralement des noms, parfois péjoratifs, donnés par des peuples voisins. Ici, nous avons normalement donné la préférence à l'autonyme, c'est-à-dire au nom utilisé couramment par le peuple concerné pour s'autodésigner. Nous n'avons indiqué des noms alternatifs entre parenthèses que lorsque cela nous paraissait vraiment nécessaire. Depuis un millénaire, les habitants des territoires situés entre le Bangladesh, l'Inde, la Chine, le Laos, la Thaïlande et la mer d'Andaman désignent leur pays sous le nom de Mranma, puis Myanma. Les Chinois et les Viêtnamiens le nomment respectivement Miàn Diàn et Miên Di~n (pays

28 des Mien)~ ces termes relevant de la même étymologie que Myanma. Le grand voyageur vénitien Marco Po10 n"est probablement jamais allé au Myanma, mais il rapporte ce qu'il a entendu dire au Yunnan à propos du pays appelé Mien.l Sous l'occupation britannique aussi bien que sous 1'occupation japonaise, les habitants ont naturellement continué à parler de leur pays sous le nom de Myanma. Ainsi, le premier journal du pays, fondé en 1868, était intitulé Myanma Thandawzin. Les occupants britanniques ont préféré nommer ce pays Burmah, puis Burma, d'où la forme francisée Birmanie. Ce pays ayant recouvré son indépendance le 4 janvier 1948,2 utiliser le nom colonialiste au lieu de Myanma serait tout à fait inapproprié. Ce serait à peu près équivalent à dire Rhodésie, Indochine et Indes Néerlandaises au lieu de Zimbabwe, Viêtnam et Indonésie. Depuis une quinzaine d'années, un r est assez souvent ajouté à la fm du nom du pays dans les publications en anglais dans l'espoir que les anglophones ne prononceront pas le a final comme un e muet (l'addition de h, comme dans Burm.ah.,eût peut-être été préférable). Cependant, l'on peut voir les deux orthographes dans le seul journal de langue anglaise du pays. Les grandes entreprises dont le nom inclut celui du pays le traduisent en anglais sans r fina4 par exemple Myanma Airways, Myanma Railways, Myanma Five Star Line, Myanma Timber Enterprise, etc.
(1) À l'époque de Marco Polo, les Chinois désignaient le pays et ses habitants sous le nom de Miân (Marco Polo l'orthographie Mien). Ce n'est que pendant la première moitié du lSème siècle qu'ils auraient commencé à utiliser le terme Miàn Diàn. 2) U Nu, suivant les conseils des astrologues birmans, avait choisi cette date, à trois heures du m~ comme le moment le plus auspicieux pour la fin de l'occupation et le retour à l'indépendance accordée par le gouvernement britannique dirigé par Clement Attlee.

29 En birman, ce r final n'existe ni dans la prononciation ni dans la graphie. En français, ajouter un r final risquerait de donner lieu à une prononciation aberrante. Par ailleurs, Barna (Birman) est réservé, dans l'usage courant aussi bien qu'officiellement, à l'ethnie majoritaire établie dans les plaines, tandis que Myanma s'applique à l'ensemble de la nation et à l'ensemble des habitants du pays quelle que soit l'ethnie à laquelle ils appartiennent. Quant aux noms de villes birmanes, il est logique de leur laisser leurs noms birmans plutôt que de leur donner les noms imposés sous l'occupation britannique. Durant cette période, les Britanniques utlisaient des noms anglicisés, par exemple Rangoon, Moulmein et Tavoy pour les villes que les Birmans appelaient Yangon, Mawlamyaing et Dawei. Dans certains cas, les Britanniques utilisaient des noms entièrement différents tels que Fort Hertz, Maymyo et Akyab pour Putao, Pyin U Lwin et Sittwe. *****

30

Répartition

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Lisso.u

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31

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Baoshan

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25

50 km

Première partie

LA SOCIÉTÉ ET LA CULTURE LIS SOU

35

Chapitre 1

LE PEUPLE LISSOU Identité Efficacement protégé non seulement par des chaînes de montagnes réputées infranchissables, mais aussi par les anophèles qui répandaient la malaria dans les vallées avoisinantes et par les guerriers lissou dont la prétendue férocité était proverbiale, le pays lissou est resté pratiquement inviolé jusqu'aux années 1950. Tous leurs prédécesseurs ayant échoué, les premiers explorateurs scientifiques qui réussirent à traverser le pays lissou dans toute sa longueur furent André Guibaut et Louis Liotard. Leur expédition - clandestine, car ces régions étaient

depuis fort longtemps interdites aux étrangers - eut lieu de
septembre à décembre 1936. Elle ne fut suivie par aucune autre expédition occidentale pendant plus d'un demi-siècle. Par ailleurs, toutes les tentatives des autorités chinoises pour établir une administration effective et durable furent vaines jusqu'à la création d'une unité administrative autonome lissou en 1954. Cette isolation relative et cette farouche indépendance ont été des facteurs déterminants qui ont permis la préservation d'une partie importante du patrimoine culturellissou. Les Lissou sont assez largement dispersés dans les régions montagneuses des marches sino-tibétaines et des confins sino-birmans qui correspondent aux contreforts

36 orientaux de l'Himalaya. Ils parlent une langue q:ueles spécialistes s'accordent à classer parmi les langues 1010birmanes qui forment une subdivistion des langues tibétobirmanes Du moins au point de vue linguistique, ils sont donc assez étroitement apparentés aux autres peuples 1010birmans: les Birmans, les Atchang, les Marou, les Lashi, les Zi, les Yi, les Hani, les Akha, les Lahou, les Koutsong, les Phoula, les Xapho, les Phounoi, les Jinuo, les Naxi... La parenté linguistique avec les populations rattachées aux autres branches de la famille tibéto-birmane, bien qu'indiscutable, est moins proche. Cependant, des pans entiers de la culture lissou ont leurs parallèles chez toutes ces populations. Au sujet des ethnonymes, nous avons déjà constaté qu'une grande confusion prévaut en Asie orientale et méridionale. C'est plus particulièrement vrai dans les régions montagneuses du sud de la Chine, dans les marches sino-tibétaines et dans le nord de la péninsule indochinoise. Dans de nombreux cas, les peuples concernés sont initialement venus à la connaissance du monde extérieur sous des noms donnés par tels ou tels de leurs voisins. Ainsi, il existe souvent plusieurs ethnonymes et maintes variantes pour désigner un même peuple. Il n'est pas rare que ces noms soient péjoratifs ou qu'ils puissent l'être lorsqu'ils sont utilisés dans un certain contexte ou lorsqu'ils sont exprimés d'une certaine façon. Comme disait le Père Alfred Liétard à propos du terme« Lolo », « ce terme [...] est injurieux; mais injurieux dans la bouche d'un Chinois [...] Car ici comme ailleurs, c'est le ton qui fait la chanson» (Liétard 1913, p. 27). À propos des populations établies au Myanma, que l'on désignait alors en français sous le nom de Birmanie, le

37 commandant Enriquez, citant Keane, remarquait que «.. .même des peuples aussi importants que les Myanma, les Yakaing, les Mon, les Tai, les Lisu et les Chinghpaw sont communément désignés sous les noms de Burmese, Arakanese, Talaing, Shan, Yawyin et Kachin» (Enriquez 1933, p. 56). En ce qui concerne les Lissou, retenons seulement leur autonyme, li-sou, qui se prononce «lissou» (tons moyens). Son étymologie peut prêter à discussion, mais il est possible que ce terme soit simplement dérivé de Ii (quatre) et sou (pronom personnel indéfmi signifiant, dans ce contexte, «personne» ou «peuple»). Plusieurs personnes d'expérience - toutes lissou de souche - inteuogées à ce sujet nous ont unanimement répondu: «lissou nya Ii wà» (<<lesLissou sont quatre personnes» ou «les Lissou sont quatre individus») ou «lissou nya li wa ~>(<<les Lissou sont quatre rois» ou «les Lissou sont quatre chefs»), faisant ainsi allusion aux quatre fondateurs mythiques du peuple lissou.l Les différents peuples qui sont en contact avec les Lissou les désignent par leur antonyme correct (Lissou) ou altéré (Lissa, Lishaw et diverses autres variantes). Ainsi, les Chinois (Han) les dénomment souvent par leur nom correct, orthographié Lisu en pinyin et prononcé comme en lissou mais avec des tons différents. Assez curieusement, les Marou et les Lashi, établis dans le sud des monts Gaoligong des deux côtés de la frontière sino-rnyanrna, les connaissent sous le nom de Lasi. Les Jingpo constituent un cas à part: longtemps traités de Yaojen (sauvages) par les Chinois (Han), ils passaient le compliment aux Lissou en les appelant Yawyin. Cela a induit en eueur certains
(1) Voir la légende de «Wàvoup'à, roi des Lissou» dans Au sud des nuages (W. Dessaint et Ngwâma 1994, p.317-318).

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auteurs qui ont cru que les termes « Lissou » et « Yawyin » s'appliquaient à des peuples distincts. Certains ont même confondu «Yawyin» et «Yao» (les Yao sont un peuple du sud de la Chine et du nord de la péninsule indochinoise qui n'est pas du tout apparenté aux Lissou). Il est indéniable qu'il existe une identité ethnique lissou. L'explorateur français André Guibaut, qui fut le premier à traverser le pays lissou en compagnie de Louis Liotard, écrivait à ce propos: «L'isolement de leur habitat, dans la vallée de la Salouen, a permis la conservation d'une certaine unité ethnique, conservation qui a été favorisée aussi par leur caractère farouche et leurs habitudes guerrières. Il est possible qu'ils aient pu conserver quelques-uns des caractères archaïques de la souche originelle tibéto-birmane, alors que, partout ailleurs, les peuples de même origine ont subi de nombreux métissages» (Guibaut 1940, p. 654). André Guibaut décrit aussi les caractères physiques les plus courants chez les Lissou: «taille plutôt grande, corps svelte, développement très accusé du mollet et des muscles de la cuisse [...] face anguleuse, front haut et droit, nez droit [...] souvent convexe, quelquefois aquilin [...] L' œil a des caractères mongoliques très atténués [... ] Leurs cheveux sont lisses, noirs, quelquefois bruns, avec parfois une tendance à onduler [...] En résumé, les caractères mongoliques sont très atténués et souvent même remplacés par des caractères nettement europoïdes. Les Lissou ressemblent beaucoup aux Tibétains du Tsarong» (Guibaut 1940, p. 654-655). D'autres observateurs ont décrit le phénotype lissou de façon analogue~ Par exemple,

Jean Perrin a écrit: «On observe [ . . .] au Tibet oriental,
principalement chez les Kham-pa, et les populations vivant

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en bordure du Tibet (Nakhi, Lissou et autres), un type
physique qui [...] s'en distingue par plusieurs points importants: une grande taille, supérieure à 1,80 m, n'est pas rare, un nez droit qui donne un profil plus accusé, des yeux plus larges, moins bridés» (Perrin 1978, p. 383).

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Distribution géographique En l'absence presque totale de fouilles archéologiques et de documents écrits, l'histoire du peuple lissou est fort méconnue. Les chroniques chinoises contiennent de rares mentions d'événements militaires ou politiques concernant les ancêtres des Lissou, mais pratiquement aucune donnée économique, sociale ou culturelle. Dans de nombreux cas, ces mentions des «barbares de l'ouest» ne permettent pas de les identifier avec certitude de sorte que l'on ne sait pas s'il s'agit bien des ancêtres des Lissou ou d'autres peuples des confms sino-tibétains. Quant à la tradition orale, elle est précieuse, mais peu précise.

Les ancêtres des Lissou - probablement pas encore différenciés d'autres éléments lolo-birmans - auraient
vraisemblablement vécu quelque temps dans le voisinage des monts Bayanhar (Bayen Kara) dans ce qui est maintenant la province chinoise du Qinghai (Koukounor en mongol, Amdo en tibétain). Pour diverses raisons, principalement économiques, mais aussi sous la pression de leurs voisins, ils ont migré au cours des siècles en suivant le plus souvent une direction nord-sud, parfois est-ouest, correspondant à la poussée vers le sud et vers l'ouest provoquée par l'expansion chinoise (han). Les Lissou ne se heurtaient pas seulement aux expansionnistes chinois, mais

40 également aux populations tibétaines ou apparentées qui limitaient leurs mouvements vers l'ouest. Ainsi, leurs fréquentes migrations étaient-elles ponctuées de conflits plus ou moins violents les opposant à leurs voisins chinois et tibétains. Actuellement, les Lissou occupent plus particulièrement les chaînes de montagnes situées de part et d'autre des gorges de la Salouen (Nu Jiang en chinois) sur une distance de plus de trois cents kilomètres après sa sortie du Tibet. À l'ouest, la crête des Gaoligong Shan correspond à la ligne de partage des eaux entre l'Ayeyarwady (Iraouaddi) et la Salouen. À l'est, la crête des Hengduan Shan et des Nu

Shan coïncide avec la ligne de partage des eaux entre la
Salouen et le Mékong. Le point culminant, situé près de l'extrémité nord-orientale du Zhou autonome lissou de la Nu Jiang, est le Meili Xue Shan (6.740 m.), tandis que le Biluo Xue Shan (4.379 m.) domine la bourgade de Sapa (Fugong en chinois) au centre du Zhou autonome lissou de la Nu Jiang. Ainsi, les Lissou forment la majorité de la population du Zhou autonome lissou de la Nu Jiang qui s'étend dans l'extrême nord-ouest du Yunnan, en Chine, entre 25°30' et 28°30' de latitude nord. Ils constituent également la population majoritaire du Xian autonome lissou de Weixi, situé de part et d'autre du Mékong à l'est du Zhou autonome lissou de la Nu Jiang. On trouve aussi de nombreuses communautés lissou disséminées dans le sud du Sichuan et le nord du Yunnan, c'est-à-dire le long du trajet suivi lors des migrations qui siècle, les ont menés au cours des siècles, surtout au 16ème des montagnes voisines du Yalong Jiang et du Jinsha Jiang

41 (nom du Yangzi Jiang dans cette partie de son cours) aux montagnes abruptes qui encadrent la Salouen. Les Lissou ont franchi celles-ci par des cols qui sont généralement bloqués par la neige plusieurs mois par an. Les Lissou sont également nombreux dans les montagnes du nord et de l'ouest du Xian de Tengchong et du Zhou autonome dai-jingpo du Dehong, régions du Yunnan occidental situées au sud du Zhou autonome lissou de la Nu Jiang. À l'ouest des Gaoligong Shan, dont la crête forme la frontière sino-myanma en même temps que la ligne de partage des eaux entre la Salouen et l'Ayeyarwady, les Lissou ont peuplé des zones montagneuses de l'État Kachin (Katchin) de Myanma surtout vers la fill du 19èmesiècle et le début du 20èmesiècle. Un petit nombre de Lissou ont poussé jusqu'en Inde, vers le milieu du 20èmesiècle. Après avoir tardivement découvert la présence de ces Lissou sur le territoire national indien où ils séjournaient depuis un certain nombre d'années, les autorités indiennes créèrent le petit centre administratif de Vijayanagar dans la division de Tirap en Arunachal Pradesh. Elles regroupèrent la plupart de ces Lissou à Sidi, rebaptisé Gandhi gram, dans le cercle de Vijayanagar. Des anciens soldats gourkha de l'armée indienne s'installèrent, avec leurs familles, dans les villages proches de la frontière indo-myanma laissés vacants par les Lissou. Quelques familles lissou se sont avancées encore plus loin vers l'ouest, se fixant aux alentours de Ledo, près de Dibrugarh en Assam, et à Mawlai, près de Shillong en Meghalaya. Depuis quelque temps, il y aurait même quelques Lissou au Bhoutan.

42 William Woodville Rockhill affmnait que Ie Tsarong, région du Tibet sud-oriental limitrophe de ce qui est maintenant le Zhou autonome lissou de la Nu Jiang, était peuplé principalement de Lissou (Rockhill 1891, p. 284). À cette époque, le Tsarong était en grande partie géographiquement inexploré et sa population n'avait jamais été recensée. Plus d'un siècle plus tard, il reste pour l'essentiel scientifiquement inexploré et sa population est loin d'avoir été systématiquement étudiée. Les Lissou du Tsarong étaient des personnes qui avaient été capturées (par la force ou par la ruse) par des Tibétains, ainsi que les descendants de ces captifs. Ces esclaves, appelés khalpo (Khal-po) en tibétain, étaient trop souvent soumis à un régime extrêmement dur par leurs maîtres, laïcs ou religieux, jusqu'à leur libération à partir de 1959. De même que les voyageurs français, Rockhill décrivait une forme d'esclavage singulièrement aggravée (Rockhill 1891, p. 285-286). Les descendants de ces esclaves sont comptés comme Tibétains dans les recensements. Cependant, nous avons vu qu'André Guibaut et Louis Liotard avaient été frappés par la ressemblance physique entre les Lissou et les Tsarongpa. Venant surtout du Dehong, des groupes de migrants lissou ont essaimé dans le nord et l'est de l'État Shan (Chan) de Myanma depuis la fm du 19èmesiècle. Dans cette région, la plus grosse concentration de villages lissou est située autour de Mong Si, non loin de la frontière sinomyanma. Quelques-uns d'entre eux ont même franchi la crête des montagnes formant la frontière birmano-siamoise vers le début du 20èmesiècle. De petits groupes se sont installés de façon permanente en territoire siamois depuis 1919-1920. Dans les premières années du 21 èmesiècle, ils sont surtout présents dans les districts frontaliers des

43 provinces de Maehongson, Chiangmai et Chiangrai.1 En outre, quelques villages lissou sont disséminés dans les parties montagneuses des provinces de Phayao, Lampang, Phrae, Tak, Sukhothai, Phetchabun et Karnphaengphet. Entre les deux guerres mondiales, quelques familles lissou ont été signalées au Laos (Teston et Percheron 1932, p. 387-389). Les recensements récents ne font état d'aucune minorité lissou, mais il n'est pas exclu que quelques Lissou résident encore dans la province de Louang Namtha dans le nord-ouest de ce pays. Dans les régions où les Lissou sont majoritaires, ils ont exercé une certaine influence sur les autres populations. C'est notamment le cas dans la région de la Salouen, correspondant au Zhou autonome lissou de la Nu Jiang, où beaucoup de Nou ont été acculturés, voire assimilés, par les Lissou. Dans toutes les régions où ils se sont dispersés, les Lissou occupent les montagnes habitées les plus élevées, au-dessus de tous les peuples voisins. Ainsi, ils côtoient divers autres peuples montagnards parlant des langues tibéto-birmanes, voire des langues miao-yao ou austroasiatiques, tandis que les Yunnanais et les Sichuanais (Han) et les peuples parlant des langues tai-kadai occupent principalement les plaines et les vallées. Ces voisinages ont donné lieu à des échanges non seulement économiques et technologiques, mais parfois aussi linguistiques et culturels.

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(1) Cette transcription de Chiangmai (avec un tréma) et Chiangrai (sans tréma) reflète une différence dans l'orthographe de ces noms en siamois.

44 Démographie Il est fort malaisé de fournir des chiffres précis sur le nombre de Lissou. D'abord, qu'est-ce qu'un Lissou? Estce une personne qui se dit lissou? Est-ce une personne qui est considérée comme Lissou par son entourage? Quels critères faudrait-il adopter pour défmir les Lissou en tant qu' «ethnie»? Faut-il considérer comme Lissou certaines personnes qui ne parlent pas lissou, mais qui ont une vie sociale et culturelle lissou? Y a-t-il des lissouphones qui ne sont pas des Lissou? Doit-on compter comme Lissou toutes les personnes dont la langue maternelle est le lissou? Ou bien ceux qui portent quotidiennement un costume traditionnel lissou? Ou bien encore ceux qui exhibent ostensiblement divers autres symboles culturels lissou? Les Lissou sont-ils ceux qui participent habituellement à des rites et cérémonies spécifiquement lissou? Ou alors ceux qui prétendent être lissou afin de profiter de I'hospitalité lissou, jouissant ainsi du gîte et du couvert?! Les personnes issues d'unions entre Lissou et non-Lissou doivent-elles être classées parmi les Lissou ou parmi les non-Lissou? Ou bien faut-il déterminer leur identité ethnique au cas par cas? y a-t-il continuité linguistique, culturelle et ethnique entre les locuteurs de parlers étroitement apparentés tels que les Lissou, les Lipo (Lip'o, Lissou orientaux) et les Lolopo (Lolop' o)? Une étude approfondie serait nécessaire pour tenter de mieux comprendre comment les personnes qui se
(1) Ils peuvent aussi avoir des motifs autres que ces considérations matérielles. À l'instar de certains Pundjabis qui se font passer pour des Pathans (Afghans) afin d'inspirer le respect et d'augmenter leur prestige, il n'est pas rare que des Nou ou des Jingpo (Kachin) se disent Lissou pour des raisons analogues. D'autre part, il existe même des caméléons ethniques, nécessairement polyglottes, qui affirment appartenir à tel ou tel peuple selon les besoins du lieu et du moment.

45 disent Lissou ou que d'autres considèrent comme Lissou se situent par rapport aux peuples voisins. Il serait hors de propos d'entreprendre une telle étude dans le présent ouvrage. Notons seulement pour l'instant que les limites entre l' «ethnie» lissou et les autres «ethnies» se rattachant au groupe linguistique ou ethnolinguistique lolo-birman sont généralement beaucoup plus floues et beaucoup plus difficiles à déterminer que les limites entre l' «ethnie» lissou et les «ethnies» relevant d'autres groupes linguistiques ou ethnolinguistiques (taï-kadaï, austro-asiatique...). Les recensements officiels donnent des chiffres précis sur le nombre de Lissou, sinon au Myanma, du moins en Chine, en Inde et en Thaïlande. Ils doivent cependant être utilisés avec circonspection. Même les recensements les plus récents sont encore affectés par des considérations telles que l'éloignement des centres administratifs et l'insuffisance des moyens modernes de transport et de communication dans les régions où habitent les Lissou, celles-ci étant presque toujours des régions montagneuses et reculées. Les Lissou sont en grande partie des agriculteurs itinérants susceptibles d'échapper à l'attention des recenseurs. Dans de nombreux cas, un chef de village sera tenté de rapporter un nombre de villageois inférieur à la réalité par crainte d'éventuels impôts ou pseudo-impôts par tête (ou par maisonnée) réclamés par des fonctionnaires ou pseudo-fonctionnaires (en Thaïlande ou au Myanma) ou par des bandes armées prétendant être des armées de libération (au Myanma). À l'inverse, les chiffres pourront être gonflés lorsque certains. privilèges - quotas favorables pour l'accès aux établissements scolaires et pour l'attribution des bourses scolaires, dérogations aux limites sur le nombre de naissances par famille, surreprésentation des populations minoritaires dans certaines administrations

46 locales - sont en jeu (en Chine). Surtout, les résultats des recensements peuvent être plus ou moins faussés par des problèmes complexes d'identification ethnique (dans les quatre pays concernés). Le recensement chinois de 1990 indique un total de 574.856 Lissou établis pour la plupart dans le nord et le nord-ouest du Yunnan, à l'exception d'environ 18.000 dans le sud et le sud-ouest du Sichuan. Seraient inclus quelque 50.000 Lipo qui vivent dans le nord du Yunnan et dont le parler est suffisamment proche du lissou pour permettre une intercompréhension assez aisée moyennant quelques efforts, mais au moins 150.000 autres Lipo étaient classés comme Yi. D'autre part, plus de 300.000 Lolopo du Sichuan méridional et du Yunnan septentrional, dont le parler est étroitement apparenté au lissou, étaient recensés comme Yi. Plusieurs autres groupes d'une importance démographique moindre étaient recensés sous l'appellation de Yi, bien que plus proches des Lissou que des autres Yi. En ce qui concerne le Zhou autonome lissou de la Nu Jiang, le recensement de 1990 donnait les chiffres suivants: Lissou Bai Chinois (Han) Nou (Nu) Pourni (Pumi) Yi Doulong (Drung) Tibétains Naxi (Nakhi) autres total 222.385 122.247 38.252 25.750 13.088 7.699 5.204 1.513 1.407 1.252 438.797

47 Les Bai et les Pourni sont surtout nombreux dans le Xian autonome bai-poumi de Lanping; les Chinois et les Yi dans le district de Lushui; les Nou, les Doulong et les Tibétains dans le Xian autonome nou-doulong de Gongshan. Au Myanma, le dernier recensement donnant des chiffres précis pour les Lissou est celui de 1931. Il indiquait la présence de 19.972 Lissou 1 dans les régions administrées, à quoi s'ajoutait une estimation grossière de 15.000 Lissou pour une partie de la région de Putao, l'un des territoires non administrés. Il n'y a absolument aucun doute qu'un nombre considérable de Lissou évoluaient dans les autres territoires non administrés. Au début des années 1960, des résidents étrangers évaluaient le nombre de Lissou dans l'État Kachin entre 200.000 et 300.000. Par contre, une autre estimation limitait le nombre de Lissou au Myanma à 126.000 en 1987, ce qui est certainement très en dessous de la réalité. Deux facteurs principaux contribuent à une telle sous-estimation: premièrement, beaucoup de Lissou sont comptés comme Kachin dans l'État Kachin et le nord de l'État Shan; deuxièmement, les régions montagneuses les plus reculées échappent aux estimations comme aux recensements. En Thaïlande, deux estimations faites la même année, émanant toutes deux de l'Institut de Recherches Tribales de Chiangmaï, indiquaient la présence dans ce pays de 27.899
(1) Précisons qu'il s'agissait en fait de personnes qui déclaraient que leur langue maternelle était le lissou (<< lishaw )}). Ce total comprenait 255 personnes d'autres « races» dont la première langue était le lissou, mais il excluait 363 personnes de «race lissou» (sic) qui déclaraient une langue autre que le lissou comme langue maternelle. Ainsi, 20.080 personnes avaient été recensées comme étant de «race lissou».

48 et 31.463 Lissou en 1995. Quant au nombre de Lissou établis en Inde, il aurait été de 1.293 en 1981. Pour les raisons évoquées plus haut, tous ces chiffres sont à utiliser avec une extrême prudence. On retiendra que le nombre total des Lissou en 2005 pourrait être de l'ordre de 700.000 en Chine et d'au moins 300.000 au Myanma pour un total de l'ordre d'un million, voire d'un million et demi si l'on inclut des sous-groupes ethnolinguistiques étroitement apparentés tels que les Lipo et les Lolopo. Les jeunes filles étant souvent mariées à un âge relativement précoce, le taux de fécondité est très élevé. Les taux de natalité et de mortalité sont également fort élevés, bien que les taux de mortalité aient tendance à baisser graduellement au fur et à mesure que l'accès aux soins médicaux devient plus facile. Par conséquent, l'augmentation naturelle est importante (2,2% par an dans les villages que nous avons étudiés). D'autre part, en territoire chinois, les avantages consentis aux shaoshu minzu (nationalités minoritaires) incitent de nombreuses personnes dont l'identité ethnique ne serait peut-être pas clairement lissou à se déclarer lissou. D'où une forte augmentation du nombre de Lissou d'un recensement à un autre. ***** Situation des Lissou en Chine, Myanma et ThaDande En tant que groupe ethnolinguistique, les Lissou sont couramment dénommés «nationalité minoritaire» en Chine, «nationalité» au Myanma (où les non-Lissou font souvent

49 une distinction entre les Lissou de l'État Kachin et du nord de l'État Shan, d'une part, et les Lissou de l'est de l'État Shan, d'autre part), «tribu programmée» en Inde, et «tribu montagnarde» en Thaïlande. Lorsque l'on utilise des statistiques provenant des recensements officiels chinois, il ne faut pas oublier que le terme minzu (généralement traduit par «nationalité» ) recouvre une réalité beaucoup plus large que des termes tels que «groupe ethnique», «groupe linguistique» ou «groupe ethnolinguistique». Ainsi, la minzu han correspond à des populations parlant quatorze langues apparentées, mais différentes. De même, les shaoshu minzu( «nationalités minoritaires») regroupent, dans bien des cas, des peuples dont les langues sont mutuellement inintelligibles bien qu'apparentées. Par exemple, une shaoshu minzu regroupe sous le nom de Tibétains non seulement les Tibétains, mais aussi les Khampa, les Amdowa, les Horpa, les Gyarongpa, les Nyarongpa, etc. D'autres shaoshu minzu regroupent aussi des populations qui parlent plusieurs langues différentes, telles que les minzu intitulées Yi, Hani, Miao, Yao, Mongol, etc. Si l'on appliquait le même principe aux ethnies européennes, l'on n'aurait qu'un petit nombre de minzu. Ainsi, une minzu française pourrait comprendre, outre les Français, les Portugais, les Espagnols, les Catalans, les Italiens, les Romanches, les Roumains... Une minzu allemande inclurait les Allemands, les Frisons, les Hollandais, les Flamands, les Anglais, les Féroiens, les Islandais, les Norvégiens, les Danois, les Suédois... TI pourrait y avoir également une minzu russe comprenant les Russes, les Polonais, les Sorbes (Wendes), les Tchèques, les Slovaques, les Slovènes, les Serbo-Croates, les Macédoniens, les Bulgares... Les autres ethnies européennes pourraient former des minzu basque, celte,

50 magyar, fmno-estonienne, balte, albanaise, grecque, turque, tsigane. . . Ainsi, la Chine ne compte officiellement que 56 minzu, y compris la minzu han, mais le nombre de langues parlées dans ce pays est beaucoup plus élevé.1 En Chine, le chinois est la langue officielle pour l'ensemble du pays, tandis que d'autres langues ont conjointement un statut officiel dans les divisions administratives autonomes qui existent à trois niveaux: chou, zhou et xian. C'est le cas du lissou dans le Zhou autonome lissou de la Nu Jiang et le Xian autonome lissou de Weixi. Ce sont les administrations régionales ou locales qui décident si l'enseignement doit être dispensé dans une langue régionale ou locale, le principal critère étant le plus souvent l'importance démographique (ou la proportion d'élèves) du groupe minoritaire concerné au niveau régional ou local. Toutefois, le chinois bénéficiant d'une position privilégiée dans l'enseignement supérieur, ce système tend quand même à favoriser la sinisation des élites des groupes minoritaires. L'utilisation officielle des langues minoritaires, pratiquement nulle avant 1950, était fortement encouragée entre 1950 et 1958. Par la suite, il y a eu des hauts et des bas, les périodes les moins favorables étant de 1964 à 1973 (révolution culturelle) et à partir des années 1980 (libéralisation de I'économie). Au Myanma, un total de 135 groupes minoritaires ou minorités ethnolinguistiques sont officiellement reconnus.
(1) Notons que l'une de ces minzu, les Houi (Hui, musulmans chinois), fait exception en ce qu'elle ne correspond pas à un groupe linguistique distinct puisque la langue maternelle de ses membres est le chinois (mandarin).

51 Après la fin de l'occupation britannique, sept unités administratives spéciales ont été constituées pour autant de populations minoritaires ayant une certaine importance démographique. Le birman est la langue officielle pour tout le pays, mais d'autres langues ont un statut officiel à l'intérieur d'une division administrative: le jingpo (État Kachin), le shan (État Shan), le kayah (État Kayah), le kayin (État Kayin), le môn (État Môn), etc. Ces langues régionales peuvent être utilisées comme médium d'instruction dans les écoles si les autorités locales le jugent souhaitable. Des minorités ethnolinguistiques moins importantes démographiquement - telles que, par exemple, les Népalais ou les Palaung (Ta'ang) - ont créé des écoles privées pour l'enseignement de leur langue à leurs enfants. Ces écoles privées fonctionnent en dehors des horaires des écoles publiques fréquentées par ces mêmes enfants. Le birman étant le médium d'instruction dans l'enseignement supérieur, les élites des groupes minoritaires doivent nécessairement bien connaître cette langue. Des personnes issues des minorités ethnolinguistiques ont été appelées à de hautes fonctions non seulement au niveau régional, mais aussi au niveau national. Au moins un Lissou participe à la convention nationale pour l'élaboration d'une nouvelle constitution. Dans l'État Kachin, tous ceux qui ne sont ni birmans ni

shan ni chinois - autrement dit, toute la population non
bouddhiste qui occupe les zones montagneuses de cette

région

-

sont fréquemment englobés sous le terme

générique «Kachin».En ce cas, les Lissou sont donc classés comme une variété de «Kachin» de même que les Jingpo,

les Marou, les Lashi, les Zi, les Atchang, les Hpon, les NOll
et autres populations qui sont pourtant bien distinctes du point de vue linguistique et même du point de vue culturel.

52 Le terme «Kachin» ainsi défini désigne une catégorie socio-politique plutôt qu'une catégorie ethnolinguistique et couvre pratiquement toute la population d'un espace social donné. Cependant, dans d'autres contextes, «Kachin» est tout simplement utilisé comme synonyme de Jingpo (Chingpo). En effet, les Jingpo sont plus nombreux que les autres groupes ethnolinguistiques dans l'État Kachin. Administrateurs et missionnaires se satisfont généralement de la première de ces définitions, regroupant l'ensemble des populations montagnardes sous le terme générique «Kachin». Par contre, les linguistes et les ethnologues préfèrent le plus souvent concentrer leur attention sur des groupes linguistiques censés correspondre au moins partiellement à des catégories culturelles. En fait, la situation fluctuante des groupes humains de l'État Kachin est beaucoup trop complexe pour être discutée ici.1 En Thaïlande, il n'existe aucune région autonome. La seule langue officielle à tous les niveaux et pour toutes les fonctions est le siamois (thaï, thaï central). L'enseignement est obligatoirement dans cette langue de la maternelle à l'université. Aucune langue minoritaire ne peut être utilisée dans les écoles, pas plus que dans les administrations ou les tribunaux. Il en est ainsi pour des langues très minoritaires telles que le lissou aussi bien que pour des langues parlées chacune par des millions de personnes dans ce pays: le lao (issan), le yuan (lanna, kham müang), le khmer et le malais. *****
(1) La discussion des catégories « Shan» et «Kachin» dans l'ouvrage souvent cité d'Edmund Leach reste globalement valable, bien qu'elle ne soit pas entièrement satisfaisante sur certains points (Leach 1954, p. 29-61).

53

Chapitre 2

UNE CIVILISATION

DU VÉGÉTAL

La technologie lissou Les Lissou participent à ce que Pierre Gourou a appelé fort pertinemment une «civilisation du végétal» (Gourou 1948). Pour une large variété d'objets d'usage courant, ils utilisent essentiellement des matériaux périssables: le bois v (s ï), le bambou (mak'wà) et le rotin (gorni). Nombre de ces objets sont l'expression d'une imagination originale et font preuve d'une grande ingéniosité. Certains ont aussi une valeur esthétique indéniable. Cependant, il est évident qu'une civilisation du végétal laisse fort peu d'objets pour les archéologues du futur. Pas de débris de poterie pour faire leur bonheur, car traditionnellement les Lissou, de même que les Tibétains, ignorent le tour du potier aussi bien que la roue pour les véhicules (ils n'ont pas même des brouettes). Le bois est le matériau le plus commun pour les objets les plus divers tels que les mortiers (ts 'ïk'ou), les pilons
(ts 'ïm i), les spatules (s fp 'i), les bols (louk!), les cuvettes

(s fpap' Î), les auges (lout'ou), ainsi que les marmites (mànyî) dans lesquelles on cuit les aliments à la vapeur. Le bois est aussi le principal matériau pour la fabrication des métiers à tisser (Yà-tchàdou) avec leurs couteaux (yàp 'i). C'est aussi surtout le bois qui sert à faire les instruments de musique à cordes (ts 'ïbï), aussi bien que les cercueils (gou)

54 et les malles (s 19i) dans lesquelles on garde les vêtements de fête et divers objets précieux. Parmi les objets en bois, citons encore les grands pilons actionnés soit par les pieds (ts 'ïdou) soit par les mains (lae ?-ts 'idou), ainsi que les pilons hydrauliques (adjya-ts 'idou). (Voir figure l, p. 55). Le bambou et le rotin sont largement utilisés pour une multitude d'objets d'usage quotidien, notamment les tasses (mak 'ata), les pelles (map 'i), les tubes (mak 'wàt 'ë), les flûtes (djlilil), les nattes (dja ~o ?), les tamis (watji), les vans (wama), les paniers (k'o ? 10 ?), les hottes à claire voie (k'at'ou), les hottes à mailles serrées (nÔUk'Ou), les réservoirs à grains sans fond (map 'ë), les tables basses (medjO), les petits bancs (pàt f)... Quant aux entre-nœuds de gros bambou (bat 'Ou), ils servent de récipients pour l'eau ou pour d'autres liquides. Des aqueducs (lok'wàdo) pour acheminer l'eau d'une source située au-dessus d'un village sont construits à l'aide de longs bambous fendus longitudinalement ou troués dans leur partie supérieure pour faciliter la circulation de l'eau. Ces bambous, ajustés bout à bout, sont soutenus par des branches fourchues ou des bambous croisés enfoncés dans le sol.I (Voir figure 2, p. 56). De même que certains de leurs voisins, tels que les Tsarongpa du Tibet sud-oriental et les Mishmi de l'Arunachal Pradesh nord-oriental, les Lissou fabriquent des pipes dont le fourneau est façonné dans la racine d'une certaine espèce de bambou tandis qu'une longue tige de
(1) Certains autres peuples montagnards d'Asie orientale et méridionale, par exemple les Chin (Tchin), les Va (Wa), les Yao et les Xapho, construisent des aqueducs semblables. Les Japonais d'antan faisaient aussi des canalisations en bambou.

55

ts 'ïdou-yi-kodii

(levier)

}ok'wàdà ts 'ïg ?nàk 'iJ

(aqueduc)

(montants)

. \)

Is 'tk'ou (creux du mortier)

Figure 1 - Pilon hydraulique (adjya-ts 'idou)

56

Figure 2 - Aqueduc (lok'wàdà) en bambou

57 bambou en forme le tuyau. Le bois et le bambou servent aussi à la fabrication de pièges pour les rongeurs et les oiseaux aussi bien que pour le grand gibier (tigres, léopards, ours, sangliers, cerfs...). Les pièges fabriqués et utilisés par d'autres peuples de l'Asie orientale et méridionale sont parfois pratiquement identiques à ceux des Lissou, par exemple ceux fabriqués et utilisés par les Lamet (Izikowitz 1939; 1951, p. 183-192) et les Akha (Izikowitz 1939).1 Les Lissou fabriquent également eux-mêmes leurs arbalètes (kyii). Les arbalètes de guerre, plus grandes que les arbalètes de chasse, mesurent souvent plus d'un mètre cinquante d'envergure. Généralement, le fût d'une arbalète lissou est taillé dans du bois de prunier sauvage ou de mûrier sauvage. La corde est en chanvre torsadé; la gâchette est en os. Un effort musculaire très important est nécessaire pour tendre la corde d'une arbalète de chasse et à plus forte raison pour tendre celle d'une arbalète de guerre. Les carquois en bambou sont souvent recouverts de peau d'ours, de cerf, de vache ou de singe. Les flèches en bambou sont incisées un peu en dessous de la pointe afm que celle-ci reste dans la blessure de la victime. Celles
(1) Ayant étudié les pièges fabriqués et utilisés par les Lamet et les Akha, l'ethnologue suédois Karl Gustav Izikowitz en a tiré des conclusions qui nous semblent tout à fait pertinentes: «Les Lamet connaissent un nombre énorme de pièges de différentes sortes dont beaucoup sont fort ingénieux. Mais on rencontre tous ces pièges chez d'autres tribus de l'Asie du Sud-Est. Il ne semble pas y en avoir un seul chez les Lamet qui soit vraiment original. [...] il est évident que les connaissances sont communes dans une grande partie de l'Asie méridionale aussi bien que dans certaines parties de l'Afrique et qu'elles doivent par conséquent être très anciennes [...] » (Izikowitz 1951, p. 148).