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PARLONS RUSSE

De
334 pages
Le russe est l'une des langues les plus importantes pour la communication dans le monde moderne. C'est une langue raffinée et élaborée, dont la valeur pédagogique peut être comparée à celle du latin et du grec. Cet ouvrage propose aux lecteurs une présentation simple et équilibrée situant le russe dans les traditions culturelles et dans la vie quotidienne des Russes d'aujourd'hui. Il offre en même temps une description rigoureuse et raisonnée, voire critique et inhabituelle, de cette langue originale.
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PARLONS RUSSE

Collection Parlons... dirigée par Michel Malherbe

Dernières parutions
Parlons jola, 1998, C. S. DIA TTA Parlons franco provençal, 1999, D. STICH Parlons tibétain, 1999, G. BUÉSO Parlons khawar, 1999, Érik LHOMME Parlons provençal, 1999, Philippe BLANCHET Parlons maltais, 1999, Joseph CUTAYAR Parlons malinké, 1999, sous la direction de Mamadou CAMARA Parlons tagalog, 1999, Marina POTTIER Parlons bourouchaski, 1999, Étienne TIFFOU Parlons marathi,1999, Apama KSHIRSAGAR, Jean PACQUEMENT Parlons hindi, 1999, Annie MONT AUT et Sarasvati JOSHI Parlons corse, 1999, Jacques FUSINA Parlons albanais, 1999, Christian GUT, Agnès BRUNET-GUT, Remzi PËRNANSKA Parlons kikôngo, 1999, Jean de Dieu NSONDE Parlons téké, 1999, Edouard ETSIO Parlons nahuatl, 1999, Jacqueline de DURAND-FOREST, Danièle DEHOUVE, Éric ROULET. Parlons catalan, 2000, Jacques ALLIÈRES. Parlons saramaka,2000, D. BETIAN, W. BETIAN, A. COCKLE, M.A. DUBOIS, M. GINGOLD. Parlons gaélique, Patrick Le BESCO, 2000. Parlons espéranto (deuxième édition, revue et corrigée), 2001, J. JOGUIN. Parlons bambara, I. MAIGA, 2001. Parlons arabe marocain, M.QUITOUT, 2001. Parlons bamoun, E. MATATEYOU, 2001. Parlons live, F. de SIVERS, 2001. Parlons yipunu, MABIK-ma-KOMBIL, 2001. Parlons ouzbek, S. DONYOROV A, 2001. Parlons fan, D. FADAIRO, 2001. Parlons polonais, 2002,K. Siatkowska-Callebat. Parlons navaja, 2002, Marie-Claude FELTES-STRlGLER. Parlons sénoufo, 2002, Jacques RONGIER.

Michel CHICOUENE Serguei SAKHNO

PARLONS RUSSE Une nouvelle approche

L'Harmattan L'Harmattan Hongrie 5-7, rue de l'École-Polytechnique Hargita u. 3 75005 Paris 1026 Budapest FRANCE HONGRIE

L'Harmattan Italia Via Bava, 37 10214 Torino ITALlE

fj)es mêmes auteurs:

M. CHICOUENE - A vous la parole! Méthode audio-visuelle de russe, éd. Rank Audio-visuel, Boulogne, 1971 M. CHICOUENE - L'entraînement - Exercices systématiques de grammaire russe pour le laboratoire de langues, éd. Rank Audio-visuel, Boulogne, 1971 M. CHICOUENE (en collaboration avec Louis PORCHER et Jacques RUBENACH) - La pratique du laboratoire de langues, éd. Chiron, Paris, 1972

M. CHICOUENE- 40 leçonsde russe - colI. "Languespour
tous", éd. UGE, Paris, 1985; 2-ème éd. 1993 M. CHICOUENE - Grammaire du russe d'aujourd'hui colI. "Langues pour tous", éd. UGE, Paris, 1996 M. CHICOUENE et A. SKüPAS - Parlons lituanien, éd. L'Harmattan, Paris, 1998 S. SAKHNO - Dictionnaire russe-français d'étymologie comparée: Correspondances lexicales historiques éd. L'Harmattan, Paris, 2000 -

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@L'Hannatlan,2002 ISBN: 2-7475-0709-2

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Ylvertissement Ce livre aux dimensions modestes s'adresse à tous ceux qui veulent s'initier à la pratique du russe, l'une des langues les plus importantes pour la communication dans le monde moderne. Il s'adresse en même temps à ceux qui souhaitent explorer la structure complexe et étrange d'une langue originale, à morphologie archaïque; une langue

néanmoins très élaborée, avec des possibilités d'expression
extrêmement riches, précises et subtiles. En respectant l'esprit de la collection de l'Harmattan consacrée aux langues du monde, les auteurs ont eu le souci d'une présentation simple et équilibrée situant la langue russe dans son entourage de civilisation. Ils ont aussi proposé à l'attention du lecteur curieux un regard souvent nouveau sur mainte curiosité linguistique que cette langue recèle. Les linguistes de diverses spécialités, assez nombreux, qui sont intéressés par l'originalité des langues slaves y trouveront une description condensée, rigoureuse et raisonnée, - voire critique et inhabituelle, - des principaux aspects de la grammaire du russe moderne. Ils y observeront aussi les liens parfois peu connus entre les particularités de la langue et les traditions culturelles de la Russie ou la vie quotidienne des Russes d'aujourd'hui. La première partie de cet ouvrage, qui est une initiation progressive et précise à l'écriture du russe, puis un panorama relativement simple de sa grammaire et de son lexique, a été rédigée par Michel CHICOUENE, professeur à l'Institut des Langues et Civilisations orientales. La deuxième partie, consacrée à la "Pratique de la langue" en liaison avec la civilisation et les coutumes, est l'oeuvre de Sergueï SAKHNO, maître de conférences à
l'université de PARIS X - NANTERRE.

Les mots et les phrases en russe sont enregistrés sur une cassette qui accompagne le livre et qui sera indispensable au lecteur non russophone. L'enregistrement a été fait par Serguef SAKHNO et Svetlana SALDANA.

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Projet et programme (Voir à la fin du livre la table des matières détaillée) I Situation La 2(ussie et Cerusse Pour savoir où nous allons et ce que nous nous proposons d'apprendre dans ce livre, nous commencerons par situer le russe et définir les sujets auxquels nous nous intéresserons. L'un des plus étranges est l'écriture: ce n'est pas seulement le dessin inhabituel des lettres; c'est surtout leur fonctionnement insolite, le rapport original de cette écriture avec les éléments sonores de la langue qui constituent les mots. L'exploration du russe nous invitera à réfléchir sur quelques détails peu connus de notre propre langue, et nous obligera à préciser certaines notions de linguistique. (p. Il)
ParCer

et écrire

Avec un minimum de données théoriques, nous commencerons à apprendre quelques rudiments de russe parlé; ils nous fourniront la matière pour observer la phonétique du russe et ils nous donneront les bases nécessaires pour apprendre l'écriture. (p. 28) La grammaire au russe

et son voca6ufaire Un panorama ordonné de la grammaire du russe moderne présentera un résumé du système phonologique (phonèmes, sons et lettres); puis la morphologie des noms, des adjectifs, des pronoms, des numératifs, et le système verbal (temps et aspects); enfin quelques éléments indispensables de construction des phrases. (p. 59) Un aperçu du vocabulaire introduira les principaux types de formation des mots et une esquisse de l'organisation du lexique. (p. 130) II Pratique ae fa fangue

et ae Cacivilisation

La pratique de la langue sera observée en relation avec les aspects originaux de la civilisation, de la société et de ses coutumes: de quelle façon la langue s'emploie pour les besoins de la communication quotidienne en Russie, et comment elle reflète en elle-même les moeurs, les traditions et la culture particulière du peuple russe. (p. 161)

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.Le~ue russe-français
et français-russe En annexe, un glossaire russe-français et français-russe récapitule les mots introduits au cours de cette étude, en les complétant par quelques termes utiles que l'exposé grammatical ou les évocations de la vie quotidienne n'auront pas donné l'occasion d'introduire. (p. 261)

t£Uments ae 6i6[iographie
Une bibliographie sommaire apporte quelques indications aux lecteurs désireux d'étendre leur connaissance de la langue russe ou d'approfondir la connaissance du pays et de ses habitants. (p. 327) *** Abréviations et signes conventionnels: A., acc. : accusatif adj. : adjectif adv. :adverbe Cf : voir, comparer compo : comparatif D., dat. : datif Ex. : exemple f., fém. :féminin G., gén. : génitif id. : idem, même chose I., inst. : instrumental irr., irrég. : irrégulier m., masc. : masculin N., no., nomin. : nominatif pl., plur. : pluriel sg, sng, sing. : singulier * Un astérisque signale une irrégularité ou une particularité qui est parfois annoncée ou expliquée plus loin dans le texte quand cette explication est utile ou nécessaire; dans ce cas l'astérisque est rappelé devant l'explication ou le commentaire. - / - Un trait oblique indique une alternance entre deux formes. Il sert en particulier à séparer les verbes perfectifs et imperfectifs. / / Entre deux traits obliques figurent les désignations des phonèmes ou signaux sonores élémentaires de la langue, pour les distinguer des diverses façons possibles de les écrire. [ ] Entre crochets rectangulaires sont données les indications de phonétique, les sons qu'on prononce; ou des explications spéciales. -4 La flèche indique une transformation ou une correspondance.

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Pour situer {e russe
Le paysl {'histoirel {a fangue russe

1. Espace et dimensions On sait que le russe est l'une des langues les plus importantes du monde moderne par le nombre des personnes qui le parlent, par l'abondance des oeuvres littéraires, des ouvrages scientifiques ou techniques produits dans cette langue; en raison aussi de l'immense richesse économique du vaste territoire habité par les Russes. L'estimation du nombre des personnes qui parlent russe est imprécise. La République fédérale de Russie actuelle englobe de nombreuses régions où des langues locales sont en usage; mais le russe y est connu et couramment utilisé. En dehors des frontières de l'Etat russe nouveau, les pays de la Communauté d'Etats indépendants (CEI) constituée après le démembrement de l'Union Soviétique, et les pays dits de "['Etranger proche", c'est-à-dire les anciennes républiques soviétiques qui se sont complètement séparées de la Russie, comme les pays Baltes ou la Transcaucasie, ont certes leurs langues officielles propres; mais la majorité de la population n'y a pas oublié le russe qui était jusqu'à une époque toute récente la principale langue commune, souvent employée même dans l'usage quotidien. Le russe est encore bien connu par une partie notable de la population des pays de l'empire soviétique, républiques satellites naguère appelées "populaires". On peut sans doute estimer à 200 millions le nombre des personnes pour qui le russe est familier et son usage spontané. C'est presque trois fois le nombre des francophones. Quant à l'espace sur lequel l'usage du russe est courant, il peut être évalué à quelque 20 millions de km2, proche de la superficie de l'ancienne Union Soviétique. La Russie elle-même couvre plus de 30 fois la superficie de la France. Mais ces chiffres imprécis n'ont d'autre valeur que de suggérer les dimensions impressionnantes de cet espace, dans lequel a cours actuellement l'usage du russe.

La République de Russie actuelle s'étend sur un territoire de plus de 17 millions de km2. A partir du golfe de Finlande, ou de l'ancienne Prusse orientale au sud de la mer Baltique, face à la Suède, elle s'étire sans fin vers l'est, jusqu'aux rivages de l'océan Pacifique. Là-bas, elle

atteint le détroit de Béring et voisine avec le Japon et la
Corée. Au sud, la partie européenne de la Russie fait face à la Turquie de l'autre côté de la mer Noire, tandis qu'au nord la Sibérie s'approche du pôle, avec un vaste territoire situé au-delà du cercle polaire, où le soleil ne se lève pas en plein hiver et ne se couche plus au milieu de l'été. En Europe, de la Baltique jusqu'à l'Oural et de la mer Noire à la mer Blanche ou à l'océan Glacial Arctique, elle occupe la majeure partie de la vaste plaine plus ou moins vallonnée qui a peut-être été le premier habitat des peuples indo-européens. Cette plaine est parcourue et drainée par des fleuves aux dimensions gigantesques: la Petchora ou la Dvina qui s'écoulent vers le nord, le Don qui va vers la mer Noire, et surtout la Volga, qui part du voisinage de la Baltique pour aller, au bout de 3600 km, porter les eaux de son immense bassin dans la mer Caspienne. Mer fermée sans communication avec les océans, la Caspienne prolongée par le réseau de la Volga a favorisé, au cours des siècles, les relations commerciales ou culturelles entre les Russes, les Persans et les Turco- Tatars. L'étendue infinie de la Russie européenne fait pourtant figure modeste quand on passe de l'autre côté de l'Oural dans la double immensité de la Sibérie; la Volga ellemême prend une apparence humble comparée à l'Ob et l'Irtych qui sillonnent la plaine sans fin de Sibérie occidentale; ou comparée à l'Ienisséï qui borde cette plaine à l'est et la sépare de l'ensemble fort complexe des plateaux et des massifs montagneux de la Sibérie centrale et orientale. L'Ienisséï recueille là une grande partie de ses eaux par ses affluents de la rive droite: l'Angara, les Toungouskas. Plus à l'est encore, la Léna étend son réseau sur une grande partie de ce territoire montagneux peu accessible; elle s'en va déverser ses flots abondants loin au nord dans les régions glaciales de l'océan Arctique.

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Sous un climat généralement continental, la végétation présente une diversité ordonnée en zones qui s'étalent de l'ouest vers l'est, se rétrécissant peu à peu. La toundra de lichens et d'arbustes nains borde le littoral arctique au nord, où une partie de la terre est constamment gelée en profondeur. Plus au sud apparaît la forêt de conifères, puis de feuillus, de plus en plus dense, la taïga légendaire, une réserve de bois colossale. La pénétration y est souvent difficile. Ensuite, vers le sud, s'étend la steppe herbeuse que le printemps couvre de fleurs à perte de vue. C'est la zone fertile des terres cultivées. Le sous-sol est, en maint endroit, d'une richesse inouïe. Il a permis, à l'époque moderne, l'éclosion de centres industriels énormes qui ont çà et là transformé le paysage naturel. Mais l'impression de la nature grandiose demeure presque partout sensible, l'impression d'une puissance séculaire, solidement établie dans un pays où les bouleversements brusques du monde moderne n'ébranlent guère le fond de civilisation ancestrale proprement russe, implantée fermement au cours des siècles. La langue russe elle-même est sans doute l'une des manifestations les plus éminentes de cette civilisation rurale et pittoresque, dont elle reflète maint caractère.

2. Aperçu historique
La Russie d'aujourd'hui, l'une des premières puissances mondiales par l'étendue de son territoire, par sa population, par sa richesse économique et sa force militaire, par son prestige et son influence dans la politique du monde, par sa place dans la civilisation matérielle et intellectuelle de l'humanité, a commencé à se constituer comme Etat au XIV siècle autour de la principauté de Moscou dans la région de la haute Volga, entre la Volga elle-même et son affluent l'Oka. C'était l'époque où en Occident les rois de France avaient maille à partir avec les Anglais en même temps qu'avec leurs propres vassaux du continent dans la fameuse guerre de Cent ans. Le royaume de France se rassemblait péniblement. En ce temps-là les envahisseurs mongols, connus sous le nom de Tatars (ou Tartares), 13

venaient d'anéantir au milieu du XIII siècle les principautés des Slaves orientaux qui formaient une sorte de fédération relativement lâche avec deux pôles anciens prééminents: la république marchande de Novgorod au nord, à proximité de la Baltique, et surtout la principauté de Kiev, sur le Dniepr, à partir de laquelle s'était répandu dès la fin du X siècle le christianisme de l'Empire romain d'Orient, celui du courant orthodoxe. Quand les hordes mongoles eurent anéanti Kiev et ruiné presque toutes les principautés qui lui étaient rattachées jusque dans la région de la haute Volga, les princes de

Moscou eurent tôt l'ambition, - favorisée par diverses
circonstances, - de reconstituer un Etat indépendant, de libérer et de rassembler sou~ leur pouvoir les terres russes dispersées. De cette ambition, tenace et cohérente malgré toutes sortes de vicissitudes, a résulté la Russie d'aujourd'hui avec sa grandeur, sa force, sa civilisation; sa langue même, puissante, magnifique, cultivée et extrêmement raffinée, une langue de grande culture et de haute lignée.

Les péripéties de cette histoire, qu'il est bon d'avoir présentes à l'esprit pour comprendre la réalité moderne de la Russie et la mentalité des Russes, leurs traditions politiques et leur comportement national, sont d'une double nature: la définition du territoire et l'identité culturelle. La lutte nationale pour l'espace et la terre a opposé la Moscovie, dès le début de son expansion, à la Lituanie et la Pologne du côté de l'ouest en territoire slave, en même temps qu'aux Turcs et aux Tatars à l'est ou au sud pour la possession du bassin entier de la Volga, puis du littoral de la mer Noire, enfin pour la domination du Caucase et la conquête de l'Asie Centrale. L'orientation politique et culturelle a fluctué entre le repli sur la tradition originale propre, de caractère plutôt oriental, imprégnée d'orthodoxie byzantine et de coutumes slaves ancestrales d'une part; et d'autre part, l'attrait périodique, souvent fascinant, de l'Occident européen engagé très tôt dans le développement matériel, dans la civilisation industrielle, et la pensée rationaliste libérale.

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Les figures marquantes de cette évolution, souvent tumultueuse, ont été au XV siècle le grand-prince Jean III le Grand (1462-1505) et son petit-fils Jean IV le Terrible (1547-1584). Jean III rebâtit le Kremlin. Le clocher superbe y porte son nom. Il voulut faire de Moscou "la troisième Rome" quand Constantinople, la capitale prestigieuse de l'Empire Romain d'Orient et de l'orthodoxie, fut tombée aux mains des Turcs. Mais ce fut au XVI siècle Jean IV (le fameux"[van le Terrible") qui osa le premier prendre le titre de tsar, c'est-à-dire de César, le titre des empereurs romains de Byzance. Au XVIII siècle, Pierre le Grand (1689-1725) et Catherine II (1762-1796) s'efforcèrent de faire de la Russie une puissance européenne. Ils construisirent la nouvelle capitale, Saint-Pétersbourg, rivale splendide des plus belles villes d'Occident. Moscou, l'ancienne métropole, au coeur de la Russie d'antan, était reléguée dans le rôle de vestige vénérable mais provincial et conservateur. C'est au XIX siècle que la question de l'occidentalisme ou du slavophilisme prit une importance théorique particulière dans les milieux intellectuels. Elle devint l'un des thèmes de la pensée philosophique et politique, tandis que la Russie faisait pratiquement figure d'Etat européen tout en poursuivant son expansion au Caucase et en Asie. La période soviétique, au XX siècle a pu apparaître comme la tentative violente et radicale pour couler la Russie paysanne et mystique dans un moule titanesque de civilisation rationaliste industrielle et urbaine, empruntée à l'Occident devenu le rival pour la domination du monde. La langue russe n'a pas échappé elle-même à l'influence de l'Europe occidentale pendant les périodes d'occidentalisme. Des contingents de mots français, allemands, hollandais, s'y sont installés avec les modes et les techniques venues de l'ouest. Certains d'entre eux ont été ensuite refoulés, oubliés, démodés. Beaucoup se sont maintenus et plus ou moins intégrés en conservant une certaine allure étrangère, précédant l'invasion actuelle de la nouvelle mode occidentale qui a déferlé sur la Russie dans la dernière décennie du XX siècle.

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Mais la configuration générale de la langue n'a guère souffert de ces tentatives d'intrusion. 3. La langue russe C'est la langue d'un peuple qui, ayant relativement peu déplacé, aux cours des âges, son centre de gravité, a bénéficié d'une unité ancienne et de la stabilité propice au développement d'une civilisation cohérente et fortement originale. Le contact avec l'Orient asiatique, l'Occident européen et le prodigieux foyer de la civilisation méditerranéenne a cependant contribué à sa richesse. Le russe se distingue par la complexité de sa morphologie, la structure productive de son lexique et la précision de sa syntaxe. Ce qui a déterminé l'exceptionnelle harmonie de cette langue en même temps que l'originalité de son organisation archaïque est sans doute sa place dans l'ensemble des langues indo-européennes. Une langue slave et indo-européenne Le russe nous paraît tout différent des langues occidentales auxquelles nous sommes habitués. Il a pourtant avec elles certaines ressemblances frappantes qui trahissent une lointaine parenté, même avec celles qui se parlent dans l'extrême ouest européen: français, anglais ou breton. Dans le mot français domicile, la racine dom- est ce qui sert en russe à désigner la maison. Les dénominations françaises des nombres telles que deux, trois, dix, cent ont à peu près pour termes correspondants en russe dva, tri, dés'(i)t, sto. Le nombre mille qui se dit en anglais thousand est à peu près en russe tîssitchi; le mot dream, qui signifie en anglais le rêve, est proche de drem- qui est en russe la racine du verbe signifiant somnoler. Le démonstratif russe tot évoque facilement l'anglais that. La mer se dit à peu près en russe moré et en breton more Tous ces mots et une multitude d'autres ont des ressemblances évidentes qui reflètent et révèlent une lointaine parenté. La plupart des langues parlées par divers peuples qui sont établis depuis trois ou quatre millénaires sur une large

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zone allant du nord de l'Inde, en passant par l'Afghanistan, l'Iran, l'Arménie, et traversant toute l'Europe jusqu'à ses confins occidentaux avancés dans l'Océan Atlantique, ont pour origine commune des parlers anciens qu'on appelle ['indo-européen. Les peuplades qui utilisaient ces idiomes peu différenciés vers le début du troisième millénaire avant notre ère vivaient probablement quelque part dans l'est de l'Europe, peut-être en partie sur le territoire européen de la Russie actuelle. Quand ces tribus se sont développées et dispersées au loin, vers l'ouest européen ou vers le sud-est en Asie, elles se sont mêlées plus ou moins violemment à d'autres peuples; leur langue s'est altérée, dégradée, déformée, souvent simplifiée. Ces transformations variées ont donné en Asie les langues indoiraniennes de l'Iran, de l' Afghanistan et du nord de l'Inde; ['arménien près du Caucase; en Europe, le grec ancien puis moderne; les langues germaniques (allemand, anglais, néerlandais, suédois, danois, norvégien, islandais), les langues celtiques (breton, gallois, gaélique, irlandais); le latin et sa postérité constituée par les langues romanes; les langues baltes (prussien ancien, lituanien et letton); les langues slaves dont fait partie le russe. Les langues romanes actuelles, issues de la dispersion du latin (l'italien, le roumain, le portugais, l'espagnol, le catalan, le provençal, le romanche et le français) nous montrent un exemple visible de la dégradation et de la diversification à partir d'une origine commune qui est bien connue. L'anglais moderne aussi, hybride de germanique et de latin, qui n'a presque plus de conjugaison, qui distingue à peine le masculin du féminin, qui a des mots courts, usés, à sens multiples, est un exemple convaincant de cette simplification qu'a pu subir l'indo-européen ancien en se dispersant au loin au cours des âges. Parmi les peuples indo-européens, le groupe des peuples slaves, auquel appartiennent les Russes, semble avoir été relativement stable pendant des siècles jusqu'à la fin de l'Antiquité. Vers le début du Moyen Age il s'est divisé en trois rameaux:

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- les Slaves méridionaux dont les descendants sont les Serbes et leurs cousins Croates, les Slovènes, les Bulgares et les Slaves de Macédoine; - les Slaves occidentaux représentés par les Polonais, les Sorabes, les Tchèques et les Slovaques; - enfin les Slaves orientaux qui sont aujourd'hui les Ukrainiens, les Biélorusses et les Russes. Les Slaves orientaux occupaient à la fin du Moyen Age une position à peu près centrale dans l'ensemble indoeuropéen. Il n'est pas surprenant que leurs langues aient conservé jusqu'à nos jours la structure ancienne de l'indoeuropéen originel beaucoup mieux que les autres langues auxquelles elles sont apparentées par les traits généraux essentiels de leur structure et par les racines de leur lexique. Seules les langues baltes - principalement le
lituanien

- présentent

aujourd'hui

une image plus proche

ou plus authentique de ce qu'a dû être l'indo-européen du troisième millénaire avant notre ère. Parmi les langues slaves, le russe est particulièrement conservateur. Il est resté, sur divers points, semblable dans son organisation au latin ou au grec ancien d'il y a deux mille ans. La structure du russe est demeurée à un stade clairement flexionnel, c'est-à-dire que la plupart des mots ont des formes variables: non seulement les verbes qui se conjuguent; mais aussi les noms, les pronoms, les adjectifs ou les numératifs qui se déclinent. Ces mots ont chacun plusieurs formes distinctes, qui correspondent à divers emplois possibles dans une proposition. La structure flexionnelle est la base et le principe fondamental de la grammaire russe; ce principe détermine en grande partie la syntaxe, c'est-à-dire la construction des propositions et des phrases, en imposant la précision et la rigueur. Or cette langue a été depuis plusieurs siècles la langue nationale d'un très grand Etat centralisé avec une vie intellectuelle intense et riche, puis une littérature florissante. La langue parlée populaire qui est le fondement du russe courant commun s'est d'ailleurs enrichie par l'apport de divers éléments de la langue liturgique - le slavon - ayant pour origine un parler slave méridional de Macédoine dans

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lequel avaient été traduits, à partir du neuvième siècle, les textes religieux les plus importants du christianisme. Une impressionnante légion d'écrivains de génie, imprégnés des traditions populaires, comme Alexandre Pouchkine, Michel Lermontov, Nicolas Gogol, Alexandre Ostrovski, Théodore Dostoïevski, Nicolas Nékrassov, Léon Tolstoï, et tant d'autres, l'ont cultivée et perfectionnée, affinée, tout en conservant son organisation originelle étonnamment cohérente. Les sonorités éclatantes, le rythme fortement marqué du mot et de la phrase, l'abondance prodigue du vocabulaire et sa précision peuvent surprendre maint Français habitué à croire que la langue française est sans doute la plus parfaite et la plus élaborée de la Terre. Le russe n'est pas seulement l'une des langues les plus importantes pour la communication dans le monde moderne. C'est aussi, dans la famille indo-européenne, un spécimen particulièrement typique, une langue insolite, passionnante pour l'esprit curieux. Il présente pour la linguistique en général, et surtout pour l'étude des diverses langues indo-européennes modernes, un très grand intérêt scientifique. Son apprentissage est comme une excursion dans l'histoire des langues qui nous entourent. Sa connaissance nous offre la possibilité d'observer l'organisation et le fonctionnement d'un système linguistique tout différent de ce à quoi nous sommes habitués en Europe occidentale; elle nous éclaire aussi sur maint aspect de notre propre langue. Un adage popularisé par le génial savant russe du XVIII siècle Michel Lomonossov - paraphrasant l'empereur polyglotte Charles-Quint - dit qu'on parle en allemand avec les soldats sous le cliquetis des armes; en anglais avec les marins parmi le bruit sourd ou furieux des vagues; en français à table avec les amis; en italien dans la compagnie choisie des dames élégantes sous le ciel bleu; en espagnol à l'église avec Dieu; et en russe avec tous en toutes circonstances.

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L'influence de l'Occident a longtemps dicté la conception que les grammairiens ont eue de cette langue, fréquemment présentée par les Russes eux-mêmes suivant un modèle occidental qui ne lui convient guère, comme un habit emprunté, mal taillé selon une mode étrangère. Nous oserons parfois, dans cette brève description, nous abstraire des schémas habituels, pour observer la langue russe sans préjugés, telle qu'elle se montre ellemême et telle qu'elle fonctionne. Le russe n'est pas le français, ni l'allemand, ni le latin; sa grammaire ne peut pas se modeler dans le moule de la grammaire française, même si certaines analogies sont parfois évidentes et indéniables. Il faut donc nous attendre à quelque dépaysement et quelques nouveautés, en premier lieu dans la conception du système d'écriture. 4. Une écriture originale L'un des éléments les plus étranges et les plus insolites du russe, qui frappe au premier regard les Européens occidentaux que nous sommes, est son écriture. Dès l'abord, on remarque que dans un texte russe peu de traits dépassent au-dessus ou au-dessous du niveau général supérieur ou inférieur de la ligne, ce qui donne à la ligne un aspect compact. Quant aux lettres elles-mêmes, elles n'ont pas, semble-t-il, la même forme que les nôtres, sans être pour autant toutes différentes. Exotisme et attrait de la nouveauté? Le problème que nous pose l'écriture russe est, en réalité, beaucoup plus complexe qu'une simple nouveauté de formes. D'abord, il est clair que les Russes écrivent leur langue avec un alphabet spécial. On l'appelle l'alphabet cyrillique. Il résulte de l'écriture slavonne ancienne, établie au IX siècle, à partir de l'alphabet grec, par deux missionnaires, saint Cyrille et saint Méthode, pour évangéliser les populations slaves d'Europe méridionale, voisines de l'Empire Romain. Cet alphabet a subi au cours des siècles quelques adaptations. Le cyrillique russe moderne n'est pas exactement l'alphabet slavon de saint Cyrille; mais il
en est dérivé. (Voir dans la deuxième partie du livre l'orthodoxie.)

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Voici un aperçu des 33 lettres de l'alphabet cyrillique russe actuel:

Beaucoup de lettres cyrilliques sont inconnues dans notre alphabet latin, comme le)I( (N°8)qui correspond à peu près à notre j, ou le m (N°26), a une valeur proche de ch qui en fr(:lnçais. D'autres représentent des sons qui nous sont totalement inhabituels, comme le x qui équivaut vaille que vaille à ch de doch en allemand. Certaines lettres ont l'air

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lettre manuscrite 9 équivaut à peu près à notre d, tandis que la lettre m. correspond approximativement à notre t . Retenons dès maintenant ces quelques indications pratiques de dessin, mais remarquons en même temps que les correspondances qui ont été données sont toutes approximatives. Pourquoi donc, en effet, n'a-t-on pas indiqué dans ce tableau la valeur de chaque lettre en français? Suivre le bon sens: que représentent les lettres? Les lettres russes ne représentent pas des sons français. Elles représentent des sons russes. Les Russes ne parlent pas avec les mêmes sons que les Français. Beaucoup de gens croient qu'on peut prononcer des mots russes avec des sons français. Abandonnons cette illusion naïve! Quand les Russes parlent leur langue, tout est russe: - la construction des phrases est russe: elle diffère de l'organisation des phrases françaises; - les mots qu'ils emploient sont russes; - les éléments sonores (consonnes et voyelles), avec lesquels on fait les mots, sont russes également. Ce dernier point est important. On peut passer pour un Russe en connaissant très peu de mots si on les prononce parfaitement et si on les emploie comme font les Russes. On peut même dire ainsi une infinité de choses, si on sait se servir efficacement de connaissances bien choisies dont on tire tout le parti possible. Au contraire, on aura beau connaître tout un dictionnaire par coeur; si on prononce mal, on sera dès le premier mot reconnu comme un étranger qui ne parle qu'un charabia, ne fait que s'embrouiller dans des connaissances mal assimilées et, en somme, peu utiles.

d'être écrites à l'envers, comme H (N°!5) qui est l'une des représentations de la voyelle IiI, 9 (N°3!), concurrent de e, ou bien JI:(N°33)qui s'emploie pour écrire la voyelle Ia/. Les lettres qui ressemblent aux nôtres par leur forme ont souvent une valeur entièrement différente, ce qui ne manque pas de déconcerter les débutants: par exemple la

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Ce serait donc une erreur absurde d'apprendre l'alphabet cyrillique en attribuant à chaque lettre russe une valeur sonore tirée du système français, sans explication préalable. C'est peut-être inévitable quand on enseigne le russe approximativement à des enfants. Mais ce livre s'adresse à des adultes cultivés, qui doivent apprendre le russe sans maître. Nous éviterons de les tromper par des simplifications abusives. On peut et on doit faire appel à l'intelligence et à la réflexion des lecteurs, au raisonnement, à la rigueur méthodique. 5. Méthode et théorie Hâtons-nous lentement, selon le précepte antique. Prenons le temps de réfléchir. N'est-ce pas le plus intéressant? La connaissance de l'alphabet cyrillique dans son ensemble n'est pas urgente. Apprenons-le peu à peu, au fur et à mesure des besoins, tout en étudiant de façon précise non seulement le dessin des lettres, imprimées et manuscrites, mais aussi et surtout le fonctionnement particulier de cette écriture, les principes originaux sur lesquels se fonde son utilisation: elle ne s'utilise pas comme la nôtre. Avant d'aborder cette étude méthodique et raisonnée de l'écriture russe, quelques notions générales sont à préciser brièvement, par précaution, pour les lecteurs qui ne seraient pas habitués à apprendre seuls des langues étrangères un peu étranges. Organisation systématique des éléments sonores. Les divers signaux sonores élémentaires, - consonnes, voyelles, - avec lesquels les mots sont faits, ont dans n'importe quelle langue une organisation particulière: ils constituent un système phonématique. Comprendre l'organisation de ce système aide à préciser la prononciation de chacun des éléments qui le composent. En outre, nous savons qu'en russe les mots sont variables. Tous les éléments sonores qui entrent dans la constitution des racines, des terminaisons, des suffixes, etc., ne se traitent pas de la même façon quand l'entourage change.

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Une connaissance suffisante du système phonématique est donc doublement indispensable: elle sert d'une part pour bien prononcer les mots, et d'autre part pour savoir comment les faire varier quand c'est nécessaire. On peut se faire une idée de ce qu'est l'organisation d'un système phonématique en observant le français. Si on considère, par exemple, les consonnes que nous prononçons au début de divers mots faits avec la même voyelle, tels que joue, doux, goût, choux, coût, pou, toux, boue, on constate aisément qu'il y a un rapport semblable entre les consonnes prises deux à deux, qu'on peut ordonner: pou toux choux coût
boue

doux

joue

goût

Ce rapport est celui des consonnes sourdes (p, t, ch, k, etc.) aux consonnes sonores correspondantes (b, d, j, g, etc.). Les consonnes françaises ont un ordre. Nous venons de mettre en évidence l'un des principes d'organisation du système phonématique du français. Retenons déjà ce principe-là, car il nous servira aussi en russe, bien qu'en russe il fonctionne différemment. Signaux à réalisation variable Pour comprendre le système sonore du russe, il va falloir nous familiariser avec la distinction entre un son et un phonème.. On peut se faire une idée assez claire de ce problème en observant attentivement ce qui se passe parfois en français. Quand un Français prononce le nom de notre capitale (Paris) il produit successivement quatre signaux sonores élémentaires qui sont des phonèmes: deux consonnes et deux voyelles alternativement; la dernière lettre ne représente pas un signal sonore distinct; elle sert tout juste à indiquer que la voyelle IiI est longue, et elle rappelle ou évoque le s (~ [z]) du mot parisien. Pour le premier de ces phonèmes, - la consonne représentée par la lettre p, - tout le monde prononce le même son. De même pour le deuxième phonème (la voyelle lai). Mais pour le troisième phonème, c'est tout différent: un Parisien produit un grasseyement plus ou moins léger vers l'arrière de la bouche; un homme âgé de la campagne, dans 24

diverses provinces, s'il n'a pas modernisé sa prononciation au contact des gens de la ville ou en écoutant la radio et la télévision, produit au contraire à l'avant de la bouche une vibration par un battement de la langue contre le bord antérieur du palais; on dit qu'il "roule" le IRI. Quelqu'un des Antilles pourra presque se contenter d'un demi-silence suggérant une simple transition entre la voyelle la! et la voyelle Iii. Il existe donc en français plusieurs manières possibles de produire le signal sonore représenté par la lettre R. Nous avons là un exemple évident de ce qu'un même signal sonore élémentaire, reconnu comme identique par tous ceux qui parlent la même langue, peut être réalisé par divers sons très différents les uns des autres; ces sons divers sont admis comme équivalents dans les habitudes d'utilisation de la langue. Cette observation est primordiale pour apprendre le russe, parce qu'en russe il arrive très fréquemment qu'un même phonème ait plusieurs réalisations sonores différentes selon les conditions dans lesquelles il se trouve: à la fin d'un mot ou à l'intérieur, devant ou après tel ou tel autre phonème. La variation ne dépend pas seulement de la personne qui parle ou de la région où vit cette personne, comme pour le /RI français; mais elle dépend de l'entourage du phonème dans la constitution du mot, des conditions dans lesquelles il se trouve placé. Si on néglige ce principe, on ne peut pas comprendre la prononciation du russe, et on risque de commettre beaucoup d'erreurs en parlant. Il faut distinguer clairement les phonèmes qui sont les signaux sonores élémentaires et constituent le système phonématique d'une part; et d'autre part les sons qu'on prononce dans telles ou telles conditions pour réaliser ces signaux selon les habitudes établies. L'étude de ces sons est la phonétique. Mais il y a encore une autre distinction importante à laquelle bien souvent on ne prête pas attention, quoique sa nécessité soit presque évidente.

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Système graphique et orthographe Un phonème s'écrit souvent de plusieurs façons. C'est sans aucun rapport avec sa prononciation stable ou variable. Le français nous fournit une abondance d'exemples où un même élément sonore peut s'écrire de multiples façons comme 0, au, aux, eau, eaux, Ô, oh! etc., sans changer aucunement de prononciation. Les lettres de l'alphabet ne représentent pas l'inventaire des éléments sonores du français: ni ses phonèmes, ni les sons que les francophones prononcent. Les éléments de l'écriture, ne doivent pas être confondus avec les phonèmes eux-mêmes, qui sont les signaux élémentaires servant à constituer les mots, ni avec les sons qu'on prononce. En russe non plus: les lettres de l'alphabet ne donnent pas directement l'inventaire des éléments sonores de la langue. On ne peut donc pas apprendre naïvement la prononciation du russe par la simple énumération des lettres de l'alphabet. Il faut comprendre comment est organisée l'écriture, par quel procédé elle représente les phonèmes. L'écriture a son organisation propre: ses moyens et ses procédés qui constituent le système graphique. Le système graphique n'est pas l'orthographe. Il comprend les moyens disponibles pour écrire des mots: c'est l'alphabet avec son mode d'emploi indiquant de façon générale comment on peut représenter les éléments sonores de la langue. L'orthographe est l'ensemble des règles qui fixent le choix des moyens pour écrire les mots et les formes grammaticales, quand divers moyens sont disponibles. Par exemple, dans le système graphique du français, les assemblages de lettres tels que au, eau, aô peuvent être équivalents à la lettre simple 0, éventuellement suivie de consonnes parasites. Parmi ces possibilités variées dont on dispose en français pour écrire la voyelle /0/, on choisit selon des habitudes d'orthographe ce qui convient pour écrire les mots les peaux et les pots. Ces deux mots se prononcent exactement de la même façon, mais l'écriture diffère: elle est fixée arbitrairement par la tradition orthographique qui impose un choix.
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Le français a un système graphique complexe et désordonné, et une orthographe épouvantable, en grande partie arbitraire et souvent absurde. Le russe a un système graphique assez simple, économe et extrêmement rigoureux. Il a très peu de problèmes d'orthographe, et presque tous ces problèmes sont résolus de façon rationnelle. La connaissance précise et claire du système graphique russe est donc très utile, voire indispensable. Nous avons fait le tour des problèmes que nous allons devoir traiter pour avoir une idée exacte de la phonologie du russe: - son système phonématique, les consonnes et les voyelles avec lesquelles sont constitués les mots; les propriétés des phonèmes et leur organisation; - sa phonétique, les sons divers qu'il faut prononcer pour réaliser les signaux sonores dans diverses circonstances; - son système graphique, l'alphabet cyrillique russe et son mode d'emploi. Notre itinéraire Il n'est pas nécessaire de traiter tout de suite tous ces problèmes théoriques, si intéressants soient-ils. Ayant une idée claire de la méthode générale à suivre, nous pouvons déjà apprendre pratiquement un peu de russe, nous familiariser progressivement avec le dessin parfois énigmatique des lettres cyrilliques. Nous n'avons pas besoin de les apprendre toutes à la fois. Nous pouvons acquérir par étapes la plupart des notions nécessaires sur la phonétique en apprenant à prononcer correctement des mots russes que nous avons sans doute entendus. Qui n'a jamais entendu aucun mot russe? Sur la base d'un petit nombre d'exemples de mots qui nous sont plus ou moins connus, nous examinerons les traits fondamentaux de leur phonétique, en corrigeant, si besoin est, les erreurs de prononciation que nous n'avions pas vues. Nous apprendrons ainsi à dire des choses simples qui n'exigent pas une connaissance complète de la grammaire, ni une connaissance de l'alphabet entier. Nous entrerons peu à peu dans la grammaire du russe, avec rigueur, mais sans précipitation. Voilà tracé notre chemin. 27

ParCer

et écrire

Le russeparU et sa prononciation Le russe écrit et son écriture

Presque tout le monde sait - ou croit savoir - qu'en russe "oui" se dit .D:A! Cependant les Russes ne prononcent pas cette syllabe exactement comme les Français disent "un dada". La consonne /DI du français a une sonorité plus grêle que la consonne russe. Les Russes alternent constamment deux sortes de prononciation des consonnes: l'une est ample et intérieure, on l'appelle "vélarisée"; et l'autre est beaucoup plus grêle et avancée, on l'appelle "palatalisée". En quoi consistent ces deux modes particuliers de prononciation? 1. Des consonnes vélarisées Dans le mot russe qui signifie "oui", la consonne est vélarisée. On ménage une cavité ample au-dessus de la langue, qui se creuse. Le dos de la langue recule vers le fond de la bouche, un peu comme si on voulait prononcer un [0] avant le [a] (ou comme si on avait un bonbon sur le dos de la langue et qu'on s'efforçait de le retenir pour ne pas l'avaler). La langue au milieu de la bouche est ainsi séparée du palais, abaissée, refoulée vers l'arrière. On appelle cela une prononciation vélarisée parce que la langue est, en arrière, rapprochée du voile du palais qui ferme la voûte de la bouche à l'entrée de la gorge. Cette façon de prononcer les consonnes rappelle un peu l'accent du nord de la France (des Ardennes), ou la prononciation des Belges. Il y a bien une consonne russe qui ressemble à notre [D] dans le mot russe qui signifie oui. Mais elle ne ressemble qu'approximativement à notre [D]. La consonne russe est vélarisée. La nôtre ne l'est pas. - Tax'] (C'est ainsi?) - .D:a! (Oui!) Voilà notre première conversation russe. Elle contient trois consonnes vélarisées, qui se distinguent des nôtres

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parce qu'elles sont prononcées avec un mouvement de la bouche plus ample~en reculant davantage la langue vers le

voile du palais.

'

Pour ce qui concerne l'écriture, nous avons là quatre lettres. Trois d'entre elles (Tt at K) sont facilement reconnaissables. Remarquons seulement que le K russe minuscule s'écrit dans l'interligne; il ne dépasse pas le niveau supérieur des voyelles. La minuscule est une simple réduction de la majuscule. La même constatation est valable pour le T. Quant à la lettre russe qui 'correspond à peu près à notre D, elle s'écrit avec un triangle dont le sommet est coupé et aplati, tandis que les deux angles à la base sont pourvus de petits traits de finition décoratifs. Cela nous rappelle la lettre grecque delta que nous avons utilisée en géométrie pour marquer les droites; mais le delta grec est plus simple: un triangle lui suffit. Voici un extrait de l'alphabet avec nos trois consonnes, et leur écriture manuscrite:

K T

1/l

nt,

Nous n'avons pas oublié les observations faites plus haut à propos de lettres manuscrites ~ et ~ Et nous constatons que le K minuscule en écritU'remanuscrite (X) a une forme identique à sa forme imprimée, sans dépasser le niveau supérieur de l'interligne. L'écriture russe n'estelle pas en effet.plus simple que l'écriture française?
Ecoutons l'enregistrement et observons comment on prononce avec un accent russe le motfrançais "Madame". Le Russe prononce deux consonnes vélarisées au lieu des sons que nous prononçons sans vélarisation en français.

Entraînons-nous à parler le russe avec l'accent russe!

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Ecoutons maintenant en russe une petite phrase simple:
TaM .QOM.

(Là-bas, il y a une maison.)

ou une autre phrase avec les mêmes mots: AOM TaM. (La maison est là-bas.) Les consonnes' que nous entendons sont vélarisées. Nous les reconnaissons; et en même temps nous entendons leur différence par rapport aux consonnes françaises qui leur correspondent.
Entraînons-nous à percevoir cette différence si elle ne nous apparaît pas tout de suite. Nous remarquons, en passant, la simplicité de la syntaxe: on n'emploie pas d'article, pas de verbe être au présent. On peut parfois se dispenser de dire "il y a". Et il suffit d'inverser l'ordre des deux mots pour passer de la première phrase à la deuxième.

"Quelle langue admirable que ce russe!" aurait pu dire Monsieur Jourdain Ajoutons donc le M aux lettres faciles, déjà connues.

A
K M T

~ K
M T

Comme pour le K et le T, nous voyons que la minuscule imprimée du M n'est que la réduction de la majuscule, sans changement de forme. Et l'écriture manuscrite est très proche des formes imprimées. Mais attention! Nous avons maintenant deux lettres minuscules manuscrites qu'il ne faut pas confondre: le ~=~ représente T, tandis que le M s'écrit ,JJt,. et il s'inscrit strictement dans l'interligne sans dépasser le

niveau de la ligne supérieure. __ La majuscule manuscritedu T s'écrit ._~'Jl[_.
Ces formes manuscrites inattendues du T s'expliquent tout simplement par la tendance à allonger les deux petits traits qui limitent la barre horizontale du T, transformé peu à peu par les copistes dans les temps anciens. ( T -4 'TI -4 m -4 fill ) nt

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Voici un autre exemple d'un mot russe connu: koulak. Tout le monde a sans doute entendu parler des koulaks, ces paysans russes qui avaient cru bon de faire preuve d'initiative et voulaient travailler efficacement en développant et modernisant leurs fermes. Après la révolution socialiste de 1917, ils devenaient plus ou moins aisés et se distinguaient de la masse par un certain esprit d'entreprise individualiste. Staline les envoya collectivement en Sibérie, ou les fit fusiller individuellement sur place quand ils étaient réticents à entrer dans les kolkhoz.
En russe, on écrit I<Y JIal<.

Ecoutons l'enregistrement de ce mot en russe. Dans la première syllabe, la consonne qui correspond à notre IK/ est vélarisée: le son nous semble plus guttural que le son français correspondant. Quand un Russe prononce cette consonne, le dos de la langue est un peu plus retiré vers le fond de la bouche que lorsque nous prononçons le mot coup en français. La voyelle représentée par la lettre y dans la première syllabe seprononce comme la voyelle française que nous écrivons ou, par exemple dans le mot coup. La deuxième syllabe commence par la lettre russe JI.

Cette lettre ressemble en partie à la lettre

,n:

que nous

avons rencontrée précédemment; mais il lui manque le trait horizontal à la base. La forme théorique de cette lettre est un angle aigu avec la pointe vers le haut, le sommet aplati, et le premier côté, à gauche, un peu arrondi. Son origine est le lambda majuscule grec. Elle représente une consonne dont la prononciation ressemble de très loin à celle de notre /LI. Le son qu'on prononce en russe est fortement vélarisé. Le dos de la langue est nettement retiré vers le fond de la bouche, un peu comme pour prononcer en anglais le /LI à la fin d'une syllabe, en particulier devant un IKI (dans des mots comme weIl, ou milk). Cependant, les Anglais ou les Américains, que nous avons bien sûr l'occasion d'entendre et que nous savons imiter, se contentent d'agir avec le dos de la langue à l'arrière de la bouche; ils négligent un peu

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l'avant de la langue qui se rapproche à peine des dents. Les Français, pour prononcer [L], ne se servent que du bord antérieur de la langue qu'ils élèvent sous l'avant du palais derrière les incisives. Les Russes opèrent à la fois à l'arrière de la bouche comme les Anglais et à l'avant comme les Français, en appuyant plus fortement le bord antérieur de la langue contre les dents, pour repousser le dos de la langue vers l'arrière de la bouche. La consonne IIII dans la syllabe 11Ialnous donne l'exemple le plus remarquable et le plus net de ce qu'on appelle les consonnes vélarisées. Nous pouvons à nouveau élargir notre observation de
l'alphabet cyrillique en intégrant la lettre JI.

Une fois de plus, nous observons que la minuscule a la même forme que la majuscule, et que les lettres manuscrites reproduisent à peu près le même schéma de dessin manuscrit est plutôt pointu au sommet, ce qui permet de le distinguer d'une autre lettre que nous n'allons pas tarder à rencontrer. Observons bien qu'il doit s'inscrire dans l'interligne. Ecoutons et imitons à haute voix la prononciation:

que les lettres imprimées.Toutefois le --.::Jl-=-=== minuscule

-

KTO OH?

(Qui

est-il?)

KYJIaK. (Un koulak.) KYJIaK? (Un koulak?) ,LJ:aJ (Oui.) B rYJIarJ (Au Goulag!) La scène est sinistre sans doute. Mais elle évoque une

réalité triste et cruelle dans l'histoire récente des Russes et de la Russie, qui ne peut pas être ignorée ni oubliée. Son intérêt ici est de nous fournir des exemples commodes pour apprendre les lettres et les sons du russe.

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Examinons quelques détails La lettre H dans le mot OH, à la fin de la première phrase, représente la consonne vélarisée qui correspond à notre IN/. Cependant, notre INI n'est pas vélarisé. La consonne russe ne lui ressemble donc qu'imparfaitement, bien que la vélarisation de cette consonne soit moins nette

que celle de la consonne /JI/ dans la syllabe /Ha/ . Dans la dernière phrase, la lettre B correspond à notre lettre v, non à notre (B,b). Le correspondant russe de notre (B,b) est (E,6)! On reconnaît dans la lettre r la forme du gamma majuscule grec. La consonne que cette lettre représente au début du mot ryHar a une prononciation vélarisée. Mais à la fin du mot, au lieu de [f] on entend [K]. Règle générale de phonétique: A la fin des mots russes, on transforme automatiquement la prononciation des consonnes sonores: en les prononçant comme les sourdes correspondantes.
(V oir page 24 les consonnes sourdes et les sonores.)

Nous pouvons remarquer au passage, en écoutant attentivement l'enregistrement, que dans les mots KYJI8Ket ryJIar, qui ont chacun deux syllabes pleines, la syllabe JIa est prononcée plus fortement, et la voyelle la! se trouve allongée. Chaque mot russe de plus d'une syllabe pleine a ainsi une de ses syllabes prononcée avec plus de force que les autres, ce qui détermine un allongement de la voyelle concernée et a souvent des conséquences importantes sur la prononciation des autres voyelles. C'est ce qu'on appelle l'accentuation des mots. La syllabe forte est dite accentuée ou tonique; les autres sont atones.
Avant d'aller plus loin, faisons le point sur notre apprentissage progressif des lettres de l'alphabet. Revoyons toutes les lettres connues que nous avons rencontrées à un moment ou à un autre, en négligeant celles qui restent à apprendre. Nous pouvons mettre maintenant, entre parenthèses, en face de chacune des lettres russes, la lettre française qui lui correspond approximativement. Il va être indispensable de nous entraîner à écrire. 33