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PARLONS TAGALOG
Une langue des Philippines

Collection Parlolls... dirigée par Michel Malherbe

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(Ç)L'Harmattan, 1999 ISBN: 2-7384-7835-2

Marina POTTIER

PARLONS TAGALOG
Une langue des Philippines

Éditions L'Harmattan 5-7, rue de l'École-Polytechnique 75005 Paris - FRANCE

L'Harmattan Inc. 55, rue Saint-Jacques Montréal (Qc) - CANADA H2Y IK9

Mes vifs remerciements reconnaissance vont à

et

ma

profonde

Michel Malherbe

sans lequel cet ouvrage serait resté à l'état de projet. Convaincu de l'importance d'un livre sur les Philippines, il m'a apporté son encouragement inlassable et ... opiniâtre, ses précieux conseils et surtout son indispensable collaboration qui ont permis que ce projet devienne réalité.

PREFACE

Sans doute le terme tagalog est-il peu connu du public. Il désigne une langue des Philippines qui appartient à la famille malayopolynésienne. Le domaine de celle-ci s'étend en longitude de l'île de Pâques à Mayotte et en latitude des montagnes de Formose à la Nouvelle-Zélande des Maoris.
Les rares spécialistes de cette langue pourront participer à l'expansion du présent ouvrage. Puissent-ils recruter des lecteurs qui s'ajouteront à l"honnête homme" à qui rien n'est étranger et que le vocable tagalog attire d'autant plus qu'il est couplé à celui des Philippines. Philippines, un nom à rêver! C'est le pluriel féminin de Philippe, Felipe II roi d'Espagne, auquel des navigateurs, marins et guerriers
vinrent apporter des innombrables îles (il y en a 7107)

-

supposées pleines d'or et d'épices. Et voilà, aux antipodes de l'Escorial, que se constitua une zone archipélagique de colonisation ibérique sur un ensemble de groupements humains formant de petits royaumes. A l'époque de la Renaissance, la Castille, à la recherche d'un extrême-occident au delà du Mexique et de l'Océan Pacifique imprégna fortement la vie de ceux qui sont appelés les Philippins Pilipino en tagalog, ce tagalog que vous êtes invités à parler.

-

Le présent volume l'explicite: à côté de multi-insularités, il y a, aux Philippines, comme une Babel à réjouir les linguistes, mais à rendre quelque peu malaisés les échanges, à moins qu'un truchement n'existe. Certes, il y eut le castillan, mais l' administration ne propage guère les écoles obligatoires. Puis, vint la tornade américaine des Etats-Unis. De gré ou de force, aussi par simple commodité, l'anglais - non point avec l'accent d'Oxford,
plutôt avec des intonations californiennes

- s'est

imposé

comme

l

langue officielle. Mais cela est si peu conforme au subconscient d'un peuple colonisé et désireux de s'affinner. Que faire? L'une des 125 langues et dialectes du pays, le tagalog (parlé à Manille et dans ses alentours), riche d'une littérature abondante et vecteur des idéaux de l'indépendance était tout destiné à jouer le rôle de véhicule de la culture philippine. Voilà bien pour un esprit cwieux un motif d'intérêt pour apprendre le tagalog puis le parler (ce qui est d'une diction aisée et n'oblige pas à s'époumoner à prononcer des gutturales coraniques ou des clics zoulous).

Mais au delà de la simple découverte d'une langue, clé d'un archipel, il y a la connaissance de celui-ci, des modes de vie, coutumes et mets savoureux de ses habitants, de la culture tant du sol que des esprits marqués par des traditions, légendes et contes récités dans les villages au clair de lune.
Jusqu'à son indépendance il y a cent ans (c'était en septembre 1898), l'archipel dépendait de l'Espagne. Les rapports avec la France se sont limités à une intervention, du temps des "amiraux" de Napoleon III, des forces françaises et espagnoles (largement philippines) qui débarquèrent ensemble à Saïgon, alertées par des religieux espagnols du Tonkin ou d'Annam sur le sort des chrétiens. Il n'y eut plus guère, après cette "pieuse campagne" de relations philippino-françaises, bien que, vers la fin du XIXème siècle, plusieurs des jeunes intellectuels philippins, les illustrados et le plus célèbre d'entre eux, Jose Rizal, eussent vécu à Paris. Mais à présent que nombreux sont les Français qui redécouvrent l'Extrême-Orient, pourquoi - même en l'absence de Club Méditerranée! - ne pas songer à des thébaïdes philippines. Sans aller jusqu'à la quête des îles à Robinson, il est sûr que l'hospitalité et la civilité philippines - voyez ce qui en est dit dans le volume - apporteront au voyageur la détente qu'il recherche pour fuir les tensions de Lutèce.

Il

Détroit

de lJalintHlIg

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Mer de Chine m~ridionale

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PILII)INAS
LES I)IIILII)PINES

LES PHILIPPINES,
CADRES NATUREL ET CULTUREL
Le cadre L'archipel physique des Philippines, fracturé en plus de sept

mille îles et

îlots s'étendant sur plus de 300.000 km2, est un Etat insulaire de l'Asie du Sud-Est, bordé à l'est par la Mer des Philippines, au sud par la Mer des Célèbes, à l'ouest par' la Mer de Chine méridionale et au nord par l'océan Pacifique. Cette géologie appliquée au hachoir vaut aux Philippines le redoutable privilège d'appartenir à l'une des zones du monde les plus volcaniques et les plus secouées de séismes. Les deux grandes îles (Luçon et Mindanao) couvrent à elles seules les 2/3 de cette surface. Les autres îles principales par ordre de grandeur sont Samar, Negros, Panay, Palawan, Mindoro, Leyte, Cebu, Bohol et Masbate.
Avec son relief compliqué par de nombreuses failles comportant des roches cristallines et sédimentaires associées à des tufs éruptifs, l'archipel des Philippines serait de formation relativement récente, bien que sa constitution géologique soit jusqu'à nos jours imparfaitement connue. Certains géologues croient qu'au milieu du miocène, ces terres furent l'objet d'un soulèvement orogénique suivi d'une immersion quasiment totale. Ces mouvements de fracture expliqueraient en effet la présence des récifs coralliens soulevés qui forment la plus grande partie des plaines littorales et les éruptions et épanchements volcaniques. Jusqu'à nos jours des cratères parsemés dans l'archipel sur la "ceinture de feu" manifestent une activité permanente: tantôt un volcan sous-marin fait émerger une île qui disparaît aussitôt; tantôt sous l'effet d'un raz-de-marée, le rivage s'écroule subitement. On dit aussi que ces îles sont des morceaux détachés du continent asiatique à la suite de plissements et d'effondrements séismiques. On peut effectivement justifier cette hypothèse par le fait qu'à l'est de l'archipel se trouvent les fosses atteignant les plus grandes profondeurs connues (près de II.500 m) tandis qu'à

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l'ouest, entre les Philippines et l'Indochine, les fonds dépassent rarement 500 m et ne sont souvent que de 50 à 60 m. Le Climat La situation de l'archipel dans la zone des moussons et sur le passage des typhons saisonniers conditionne le climat philippin. Catastrophe souvent au nom de fe~e, le typhon déferle chaque année des rages de mégère non apprivoisée sur des trajectoires qui battent la presque totalité des îles. Phénomène naturel stupéfiant devant lequel les arbres se courbent à l'horizontale, des toits se prennent à voleter comme d'énormes papillons de tôle, des bateaux surpris se laissent drosser sur la côte. L'hygrométrie excessive est plus difficile à supporter que la température tropicale qui s'élève en moyenne à 28°C. Malgré son étendue en latitude, le pays ne connaît pas de grands écarts d'un point du pays à l'autre ni d'une saison à l'autre. Elle reste élevée toute l'année. Pays de très forte pluviosité à cause de sa situation dans le domaine de l'alizé du nord-est, la mousson déverse - de juin à septembre - d'énormes masses liquides empruntées à des milliers de kilomètres d'océan. La saison des pluies a lieu quand soufflent les vents auxquels la région est exposée, la saison sèche lorsque dominent les vents dont elle est abritée. Ainsi, pour les versants du sud et de l'ouest, la mousson du nord-ouest correspond à la saison humide et la mousson du nord-est à la saison sèche. De mai à octobre, la mousson apporte des masses d'air de zones de haute pression de l'hémisphère sud. En novembre, la mousson se renverse: les vents soufflent en général du nord et apportent des masses d'air froid du continent asiatique. Toutefois cet équilibre n'est pas absolu: il peut être modifié en février - mars avril par des alizés venus du Pacifique. Grâce à ces vents, les différences de température sont très faibles.

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La diversité des îles: Les Visayas le Portugais Magellan - s'installent d'abord dans la Méditerranée philippine qu'ils surnomment "Islas de los Pintados" (lIes des Tatoués). Mais le nom de Visayas est resté, peut-être à cause de la parenté avec l'historique empire de Shri-Vijaya. Arrivé à Cebu, Magellan plante une croix, se fait des amis et aussi un ennemi mortel en la personne de Lapu-Lapu. Chef de l'île de Mactan, celui-ci tua Magellan lors d'une bataille contre le roi de Cebu, l'île en face, première capitale de l'archipel, centre de redistribution vers les îles du Centre et du Sud et aujourd'hui deuxième ville des Philippines (env. 3M d'habitants). Son port occupe une position centrale dans le trafic intra-insulaire et reçoit plus de bateaux que celui de Manille. Il est aussi le plus gros exportateur de coprah du pays. C'est un gros centre commercial et un marché pour les produits agricoles des îles. La ville a gardé une atmosphère coloniale avec ses rues à arcades; c'est un centre culturel avec plusieurs universités et le siège d'un archevêché. Par sa position géographique, Cebu est une plaque tournante; le trafic aérien important de son aéroport international accueille plus particulièrement des voyageurs des pays asiatiques voisins.

En abordant l'archipel au XVIe siècle les Espagnols - dirigés par

La vie est très dure dans les grandes îles de l'Est (Samar et Leyte) soumises chaque année à la violence des typhons du Pacifique. Au contraire, les îles occidentales - Panay et Negros sont plus douces et jusqu'à peu de temps, plus riches. Iloilo, située sur la côte sud-est de l'île de Panay, est une ville ancienne. Sur son emplacement, les Espagnols établirent leur deuxième base avant la conquête de Luçon. Le port, autrefois gros exportateur de sucre, est sur le déclin. Aujourd'hui, il exporte surtout des phosphates et des produits agricoles variés: sucre, riz, tabac, abaca (chanvre de Manille). La ville est restée un marché important, mais Bacolod, plus récente et plus dynamique, qui lui fait face sur la côte nordouest de Negros de l'autre côté de détroit de Guimaras, la distance.

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Dans les Visayas, on est resté assez méfiant à l'égard du pouvoir central exercé à Manille par les Tagalogs. On préfère mener un genre de vie plus traditionnel (paternaliste), et refuse le pilipino (langue nationale) au profit des onze langues et de l'infinité des dialectes visayans. Mais Manille a su capter le pouvoir politique et aussi économique grâce à ses relations avec l'étranger et aux excellents profits d'une industrie protégée. Les Visayas, surtout les îles du Centre, sont aujourd'hui surpeuplées et doivent exporter leurs fils et leurs filles vers les fronts pionniers de Mindanao, les orchestres de danse de la riche Amérique, la construction en Arabie Saoudite ou le travail d'employées de maison dans les capitales européennes et les pays arabes pétro lifères. Mindanao et les Soulou Au Sud extrême, c'est la zone frontière. Dans l'archipel des Soulou, les "peuples de la mer" vivent à la frontière et "de" la frontière. Leurs bintas à voile carrée transportent en fraude le batik indonésien, le tabac et les armes. Pêcheurs, ils ramènent pour les gourmets chinois l'aileron de requin, l'oeuf de tortue et la bêche-de-mer (holothurie). Plongeurs, ils descendent entre les coraux pour cueillir des perles.

Il y a plus de cent ans (1840-1844), sur une idée du roi LouisPhilippe, les Français avaient voulu acquérir l'île de Basilan et y faire un vaste entrepôt "pour aller à la Chine". La guerre de l'Opium et le massacre de missionnaires en Annam les ont ensuite poussés vers d'autres destinées.
Mindanao Dans les années 1960-1970, cette île connut une forte immigration de pionniers: très nombreux Visayans, guérilleros repentis de Luçon et aussi de jeunes NPAs (New People's ArmyNouvelle armée du peuple) militants et combattants, bagnards en camps de redressement modèles, rancheros à grand chapeau

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fumant des cigarettes américaines, planteurs qui tentent des expériences agronomiques, prospecteurs miniers en quête de métaux stratégiques. Tous repoussent peu à peu dans la montagne - non sans conflits sanglants les populations musulmanes fières de leur passé immobile et les tribus païennes gentiment ahuries par l'arsenal guerrier des nouveaux colonisateurs.

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Malgré sa situation excentrique dans l'archipel au sud-est de Mindanao, Davao, est une ville en pleine expansion, car elle se trouve au débouché d'une riche province agricole. Jadis exportateur d'abaca et de coprah, le port est moins spécialisé aujourd'hui. Troisième ville du pays, Davao compte environ 2,5M d'habitants. Citons parmi les villes importantes de Mindanao: Iligan (ville sidérurgique); Cagayan de Oro city (ville universitaire) ; Zamboanga, belle ville fleurie avec son ancienne forteresse, Nuestra Senora deI Pilar (Notre Dame du Pilier). L'île de Luçon Le relief de la grande île n'est pas très heureux: deux chaînes parallèles, difficilement franchissables quand les routes sont détruites par la mousson, isolent de vastes bassins très peuplés. La cordillère littorale et la province de la Montagne (Mountain Province) très battues par les vents abritent des minorités ethniques. Là sont exploitées d'importantes ressources minières. Là aussi les Américains ont installé une cité d'altitude, Baguio, détruit en partie en juillet 1990 par de très fortes secousses séismiques. La vaste vallée de la Cagayan s'ouvrant vers le Nord, porte d'importants espoirs de colonisation agricole mais reste mal reliée à l'ensemble du pays. Au Nord-Est de Luçon, dans la plaine littorale des Ilocos, des hommes industrieux et rudes s'expatrient volontiers vers Manille à qui ils ont d'ailleurs donné de nombreux grands hommes.

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Commençant aux portes même de Manille, la grande plaine de Luçon Central - très bien irriguée depuis les Espagnols est le "bol de riz" des Philippines. C'est aussi le centre principal du mécontentement rural et le foyer de la guérilla New People's Army. Toutefois, c'est à Manille - à la situation et au site privilégiés - que Luçon doit d'être le centre politique, industriel et financier de l'archipel, son point de contact avec l'extérieur.

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Manille Lorsqu'en 1570 la flottille envoyée par Miguel Lopez de Legazpi se présente à l'embouchure de la Pasig, il y trouve déjà une cité fortifiée de palissades gouvernée par le Rajah Soliman tandis qu'au nord du fleuve règne Lakandula, roi de Tondo. Le site est propice à l'occupation humaine: au fond d'une immense baie bien protégée, sur une langue de terre qui jouxte l'énorme réservoir d'eau douce et de poissons de la Laguna. En outre, c'est au milieu de la grande île de Luçon un moyen d'accès commode à la plus vaste plaine de l'archipel. Ces avantages naturels valent à Manille de devenir très vite la capitale du pays.
Les Espagnols y ont enfermé, entre les remparts d'Intramuros, une ville à l'européenne avec sa cathédrale, ses couvents baroques, son palais du gouvernement, ses comptoirs coloniaux et ses fenêtres grillagées. Manille est alors une cité paisible et un tantinet sévère à l'ombre de ses églises: calesas (calèches) et piétons s'y arrêtent pieusement dans la rue quand sonne l'Angélus. Comme dans bien des villes européennes sous les tropiques, les papotages de salon et les menues intrigues veulent refléter la vie intellectuelle de la métropole. Par contre, les jours de fête, c'est une gaieté turbulente: celle des courses de taureaux et des combats de coqs, des feux d'artifice et des représentations de moro-moro, forme de mélodrame populaire de cape et d'épée née de la tradition espagnole des escarmouches entre musulmans et chrétiens et où, inévitablement, l'on voit le christianisme triompher du croissant maure. La Manille romantique a

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aujourd'hui disparu, dégradée un peu par les tremblements de terre et les incendies, beaucoup par l'urbanisme "éclairé" du conquérant américain, complètement en 1945 par la nécessité d'en expulser les Japonais qui s'y étaient retranchés, apportant la destruction à 80 % de la ville dans son ensemble.

La communauté chinoise vit dans des rues pittoresques en bordure du quartier de Binondo, qui se trouve entre les bras de la Pasig et qui demeure le centre traditionnel du commerce chinois. Au nord, Tondo est un quartier populaire où s'entassent ouvriers et immigrants récents, dans des habitations de fortune assemblées dans un but provisoire, mais qui deviennent permanentes. En se rapprochant du centre, les districts très animés de Quiapo et de Santa Cruz abritent le petit commerce et un grand nombre de facultés. Malate et Paco malfamés en raison de leurs quartiers de plaisirs redeviennent résidentiels. Quelques ministères se trouvent encore autour de la grande place de la Luneta.
Le port assure un des trafics les plus importants de toute l'Asie du Sud-Est avec l'étranger - Etats-Unis et Japon surtout - et le reste de l'archipel. Les usines se sont déplacées vers la banlieue depuis les années 60, mais la ville a gardé quelques grands établissements sur les rives de la Pasig : brasserie San Miguel et Tabacalera, manufacture de tabac. Dans les quartiers de Santa Cruz et de Divisoria, beaucoup de petites entreprises se sont installées, employant un nombre restreint d'ouvriers, telles des imprimeries et des fabriques de meubles. Au sud de la ville, le quartier de Makati, jadis banlieue de plusieurs petites entreprises d'outillages électrique, d'usines de caoutchouc et de laboratoires de produits pharmaceutiques est à présent le centre d'affaires où se trouvent la Bourse et toutes les grandes entreprises multinationales; c'est également la banlieue chic où se trouvent plusieurs "villages" exclusifs à la mode de la

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Californie, gardés 24 heures sur 24 par des vigiles armés, car comme Forbes Park, les plus grandes fortunes y résident
Au nord, Malabon est un centre important pour l'industrie textile; Caloocan fabrique des produits alimentaires et Marikina, des chaussures Au sud-ouest, Parafiaque et Pasay City ont des manufactures de tabac; San Juan deI Monte se consacre surtout à la production d'appareils électroniques. Mandaluyong, à l'est, est aussi une zone industrielle. Quezon City prolonge Manille au nord-est et est créée capitale nominale des Philippines en 1948 par décret présidentiel. La seule université nationale y avait été installée dès la fin de la guerre sur l'emplacement d'une base américaine. La plupart des administrations s'y sont établies, des usines de textiles et de produits alimentaires y sont implantées et des lotissements de luxe ont été créés dans plusieurs quartiers. Mais le plan général manque de rigueur et la ville se développe de façon anarchique. Au total, Manille et sa grande couronne ("Metro Manila" , comme on appelle à présent la capitale) comptent aujourd'hui plus de Il M d'habitants.

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HISTOIRE DES PHILIPPINES Jusqu'à nos jours, on n'a pas trouvé aux Philippines de restes d'une humanité primitive. Les fouilles effectuées dans les grottes de Tabon (Palawan) situeraient la date de l'apparition de l'homme dans l'archipel vers 30 000 avant J-C. De nombreux gisements d'armes et d'instruments, découverts principalement dans la province de Rizal, témoignent de l'existence d'une civilisation néolithique, comme le donnent aussi à penser les poteries apparues vraisemblablement à la fin de cette ère. Quant aux premiers métaux, on suppose qu'ils apparurent dans les années 500 à 400 avant J-C. Le bronze, le cuivre et aussi l'or étaient utilisés tandis qu'apparut plus récemment le fer que l'on a vraisemblablement trouvé dans les années 200 avant J-C.
La fabrication des armes et outils en fer est probablement due aux premiers immigrants malais venus de l'ouest sur leurs barques à balanciers (balangay). Les verres anciens et la néphrite (une sorte de jade) accompagnèrent les premiers métaux. On tisse la toile à partir de l'abaca (chanvre de Manille) et la culture des plantes se développe.

Le peuplement

des Philippines

La diversité ethnique Les obstacles naturels, tel le morcellement insulaire, des populations vivant dans des montagnes très l'étendue même de la forêt, entretiennent des considérables dans l'évolution des genres de vie et favorisé l'éclosion d'une communauté nationale.

l'isolement boisées et disparités n'ont guère

L'élément aborigène est depuis toujours représenté par une race de pygmées que l'on appelle Négrito ou Aéta. Ces fils uniques des

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dieux ne sont peut-être pas nés dans l'archipel; on pense qu'ils sont eux-mêmes des immigrants arrivés il y a 25 000 ans. Ils errent aujourd'hui au nombre de quelques centaines dans les forêts éloignées de Luçon, dans les montagnes de Zambales, dans les îles de Panay et de Negros. Et à Mindanao, ils subsistent dans la région du Lac Mainit. Peuplades caractérisées par une taille ne dépassant guère 1 m50, des cheveux crépus et un visage prognathe, ces peuplades vivent toujours de la cueillette et d'agriculture itinérante, de chasse à l'arc ou à la sarbacane.
Au début du néolithique (vers 5000 avant J.C.), arrive d'Indonésie une vague d'immigrants par les ponts naturels qui enjambent alors les détroits de l'Asie. On découvrit en juin 1971, dans le sud de Mindanao, une tribu d'une soixantaine de personnes vivant encore à l'âge de pierre. A l'abri de la forêt équatoriale qu'on croyait inhabitée, les Tasaday n'ont aucune connaissance du métal, ni du riz ou du millet, ni de toute autre plante cultivée. Ils ignorent aussi le sel et le sucre. Avec des pierres taillées, ils façonnent leurs outils de bambou et de bois. Pour vivre, ils cueillent des baies dans la forêt, attrapent des têtards et des crabes dans les torrents. Ils exploitent ainsi un territoire de quelques centaines de mètres à la ronde autour de leur grotte. Le travail de pêche et la cueillette se font dans la matinée pendant environ trois heures; après quoi ils jouent, rêvent et dorment. Ne connaissant personne et n'ayant pas d'ennemis, ils ne fabriquent pas d'armes; ils ne chassent pas non plus. Vivant en totale harmonie avec leur entourage naturel, ils ne voyagent pas. D'ailleurs ils ne connaissent aucun moyen de transport, même pas la pirogue.

"Malayà" ou les hommes libres Le fond de la population philippine a été progressivement constitué par les immigrants malais venus par bateau en trois vagues. La première, connue sous le terme générique d'Igorot, se distingue en plusieurs groupes: Kalinga, Ifugao, Ibalois, Kankanay, Bontoc et Apayao. Elle serait arrivée entre 2000 et 200
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avant J.C., et aurait introduit l'agriculture irriguée, le travail du métal, la poterie et le tissage. Race trapue et sombre, elle subsiste encore avec ses traditions dans les massifs boisés au nord-est de Luçon (Mountain Province).

C'est parmi ces tribus que l'on trouve les derniers chasseurs de têtes. Il suffit de parcourir le haut pays du Nord-Luçon pour se convaincre qu'il ne s'agit pas là d.'une légende ou de quelque invention de romancier.
Il y a une soixantaine d'années, l'anthropologue américain, Dean Worcester, qui vivait parmi ces tribus écrivait: "Quand on ramène une tête, c'est la joie". On court prendre un linge blanc sur lequel on éponge le sang de la nuque décollée et qui sera exposée dans la maison. Puis on scalpe le crâne avant de le faire bouillir; le frontal séparé, chacun prend une partie des os, mais auparavant on prélève la cervelle que l'on mélange avec du basi (alcool de canne à sucre cuit et recuit) et que l'on se partage entre "braves". La mâchoire est polie, lustrée - elle servira à faire vibrer un instrument de musique, le tom-tom ou le gansa. Le corps dont la tête a été arrachée n'est pas abandonné, mais lardé de coups de hache, ficelé entre deux broches de bois dans la position du fœtus et remis à la tribu de la victime. Tandis que la cél~bration se poursuit dans la liesse, les parents du supplicié enterrent ses restes sans cérémonie: le corps est jeté au fond d'une fosse autour de laquelle ils veillent quelques heures, maussades, silencieux, les yeux rivés sur le corps déjà grouillant de vermine, honteux d'avoir perdu un de leurs proches de cette manière. Les Igorot n'entretiennent de rapports qu'avec les groupes parlant le même langage qu'eux. Mariages et alliances se font en fonction des luttes et des combats: les trèves sont scrupuleusement respectées. Au-delà du village, il existe partout une zone neutre où habitent les parents et où peuvent être contractés les mariages qui sont plus proches de la joute et du duel que de l'union. Plus

Il

loin, c'est la zone de guerre et de conflits où habitent tous ceux qui sont ennemis par état. Chasser les têtes dans cette zone est presque un devoir; c'est en tout cas une "honorable poursuite". Dans les relations parentales, les préséances d'ascendants et de descendants sont soumises à des obligations et à de cruels interdits. Hommes et femmes dorment côte à côte sur des planches qui sont rangées le jour; les ustensiles de cuisine sont alignés contre un mur et les volailles sont mises hors de portée des prédateurs dans des paniers suspendus. Les huttes sont protégées des rats par un ingénieux système de disques et de cylindres faisant office de souricières. Dans certaines huttes, les battants des portes sont décorés de têtes. Même chez les plus humbles l'ornementation est très importante. Les Igorot n'ont pas de divinité suprême, mais des dieux protecteurs: le Soleil, la Lune et certains astres, des divinités de la guerre, des moissons et de la fécondité. Pour eux, l'univers est à plusieurs niveaux: la Terre, le Ciel, le monde souterrain et le monde céleste, sans omettre la demeure des héros nationaux déifiés ou des esprits ancestraux. L'anthropologue anglais M. Barton a dénombré dans l'olympe ifugao 25 divinités mineures qui, comme les autres, ont leurs sorciers et leurs prêtres. Les chasseurs de têtes diffèrent de clan à clan: les uns ont le nez plus écrasé, les autres sont plus noirs avec des cheveux tantôt lisses tantôt laineux ou drus. Il en est même qui se font friser les cheveux par coquetterie... Leurs femmes se font tatouer des petits "V" sur la poitrine et les bras avec une pointe de bambou. C'est leur manière de conjurer le Mal. Le comble de la coquetterie pour une femme est le disque de métal qui ressemble à un petit bouclier. La touche d'élégance masculine est le collier de coquillages, la boucle d'oreille, mais surtout la pipe de cuivre au

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long tuyau, espagnole.

fichée

dans les cheveux

comme

une épingle

La mort est l'occasion de célébrations très proches de celles de Malaisie. Chez les Ifugao, les parents du défunt placent le corps dans un tronc d'arbre, non pas évidé mais brûlé, face à l'orient. Les objets de tabous sont érigés, disposés dans un ordre très élaboré. Le camp est alors déserté et le restera tout le temps du deuil qui correspond "au détachement de la chair et des os". Les os sont alors déterrés, le crâne et la mâchoire peints en rouge et donnés à l'épouse, qui les gardera pendant un certain temps. Les os des membres sont également bariolés et placés sur les huttes. Les petits os sont montés en bracelets et colliers, objets d'échanges fréquents, que porteront amis et parents.
Plus au nord, chez les Apayao, on expose pendant quelques jours sur une chaise funéraire le corps des personnes décédées de mort naturelle. Plus le mort est respecté, plus longtemps son cadavre est exposé à l'admiration des foules en compagnie des animaux sacrifiés en son honneur. Ce culte est tellement respecté que les Apayao refusent leur vie durant de s'asseoir sur une chaise trouvant la pose trop évocatrice! Le désir de s'approprier l'âme d'autrui - plus espère-t-on que la simple gourmandise - justifie la

coutume de naguère. Les chasseurs de tête consomment la cervelle du roseau pensant marinée dans un vin de canne fermenté.
Les Igorot ont le culte de la mort violente. Sur leur cercueil, la foule vient et prie, qu'ils soient ou non morts en combat pour la patrie. Tout le village participe aux danses rituelles où l'on boit le vin cérémoniel et on égorge le porc au dieu de la vengeance. Même la mort par accident exige le talion. Les rites de la mort violente sont effectués à la lumière de midi, mais la mort banale permet seulement d'aller reposer à la tombée du jour.

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Heureusement plus poétiques sont les coutumes amoureuses. Depuis l'âge de six ans, les femmes seules (jeunes filles, servantes, femmes célibataires, divorcées et veuves) vivent dans un dortoir collectif féminin (agamang) qui se trouve dans chaque campement. Ce n'est pas un harem: c'en est même tout le contraire. Lorsque sont venus les temps de courtiser, l'échelle d'accès à la hutte est maintenue à l'extérieur et les jeunes filles peuvent entretenir librement des relations sexuelles avec les hommes de leur choix. Si la cour porte ses fruits, le jeune amoureux répare en épousant. La famille de celui-ci enverra alors des cadeaux et des poulets, des porcelets seront sacrifiés. En cas de fausse-couche ou de rupture, il est dépecé par une foule de jeunes furies robustes et hurlantes et les cadeaux sont rendus. Ce geste libère les parties. Les Igorot ont une structure sociale très élaborée. Les Ifugao s'adonnent à la culture du riz sur des hautes vallées aménagées en terrasses aux versants des montagnes où des rizières s'étagent parfois du fond des vallées jusqu'aux lignes de faîte. Effets changeants de la lumière, grandiose impression d'un énorme travail puissamment organisé pour maîtriser la nature et manière particulièrement ingénieuse si l'on tient compte de l'usage d'instruments aratoires qui datent de l'ère paléolithique. Cet effort paraît aujourd'hui hors de mesure avec les maigres populations qui s'étiolent, attirées par la civilisation des basses terres, l'école et la lumière électrique. Les croqueurs de crânes boivent désormais du coca-cola. Dans l'île de Mindoro subsistent quelques ethnies primitives telles les Tagbanua, les Hanunoo et les Mangyan qui gardent une écriture ancienne et paraissant être originaire des Célèbes; il en est de même des Sulud au centre de l'île de Panay. À Mindanao, le groupe ethnique le plus important est celui des Subanun concentré dans la région de Zamboanga. Il y a aussi les Tiruray de Cotabato, les Bagobo et les Mandaya de Davao, les Manobo

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d'Agusan. Semi-sédentaires, ces tribus continuent à pratiquer la culture itinérante sur brûlis, accélérant ainsi la dégradation des sols.
Bien d'autres tribus christianisées sont malgré tout restées païennes par les rites et les mœurs; tels sont les Pygmées et les Négrito d'Ablug et de Bataan ou encore les Batak de Palawan. Alors qu'il n'y a pas de structure de classe ou de hiérarchie sociale dans le totémisme malais, on détecte dans ces tribus des influences musulmanes. Ici et là, le lien social entre les groupes reste le mariage et les lois du sang. Chez les Batak de Palawan (cousins proches de ceux de Sumatra et malheureusement en voie de disparition), polygamie et polyandrie coexistent avec la monogamie. Une femme peut être en même temps première épouse dans un ménage qu'elle dirigera d'une main de fer et douce moitié soumise dans un autre. Les relations de parenté sont si complexes qu'elles sont du ressort des sorciers et de vieilles femmes! Consanguinité et cousinages frisent l'inceste, qui a ses rites de conjuration: le couple qui a pris place devant un panier de riz mêlé d'immondices est forcé de partager ce plat avec un chien puisque les époux "sont comme des chiens et n'observent pas les prohibitions du sang". L'accouchement est précédé de rites alimentaires, mais dans presque tous les groupes ethniques vivant dans la forêt, il est accéléré par des femmes qui pressent pendant des jours l'abdomen de la parturiente; une fois l'enfant délivré, elles courent enterrer le cordon ombilical dans la jungle. Les peuples des basses terres Les immigrants de la seconde vague, arrivés pendant le millénaire correspondant à peu près au Moyen Age, sont les ancêtres des actuels Philippins des plaines, aujourd'hui évolués, christianisés et conscients de leur originalité. Les Tagalog, Pampanguefio, Ilocano_ Visaya_ Bulaquefio, etc. constituent réellement les Pllilippins typiques. Ces peuples des basses terres montrèrent leur prodigieuse capacité d'assimilation des civilisations apportées de

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l'extérieur, mais les historiens philippins s'efforcent de dégager le caractère original de la civilisation préhispanique pour montrer que Magellan n'a pas découvert un désert. Il existait alors une organisation villageoise avec un système de valeurs, appuyé par des pratiques magiques, la croyance aux présages et aux amulettes qui subsistent dans les villages éloignés. Les structures de la société actuelle sont déjà dessinées - famille élémentaire complétée par des relations familiales étendues aux deux branches de la parenté. Ceci interdit la formation de clans exclusifs et contraignants puisque comme dans les sociétés occidentales chaque personne reconnaît ses liens avec sa parenté maternelle aussi bien que paternelle. L'Espagne consolidera ce schéma grâce au Code Civil et en atténuera les éventuels antagonismes en les soumettant à l'ordre supérieur de l'Eglise et de l'Etat. Les familles se groupèrent en communautés villageoises ou barangay (terme sans doute venant du balangay, nom des bateaux qui conduisirent aux Philippines les immigrants malais). On pratiquait sur des terres collectives une agriculture sur brûlis (kaingin) que l'on complétait avec le produit de la pêche. Le datu (chef traditionnel) exerçait une autorité de suzerain et percevait le tribut; les serfs (alipin) aidaient les hommes libres (maharlika). Le barangay, n'atteignant pas la taille d'un Etat, il s'agissait en fait de territoires féodaux semi-indépendants, liés par les liens de vassalité d'abord avec les royaumes de Shri-Vijaya à Sumatra (du Veau IXe siècle) et celui de Madjapahit de Java (du IXe au XIVe siècle), et sans doute aussi avec l'Empereur de Chine à qui on payait tribut au XIVe siècle. Aucune question alors d'unité territoriale: celle-ci viendra avec les Conquistadores.

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Les éléments étrangers Par le biais des immigrants malais sont venus de l'Inde des éléments de vocabulaire sanscrit et aussi les dieux païens transposés de la tradition védique.

Du Veau IXe siècle de notre ère se développa en Indonésie une civilisation indo-malaise, brahmanique d'abord puis bouddhique ensuite. Le royaume de Shri Vijaya de Sumatra atteint un très haut degré de culture. Son influence, à la fois religieuse et commerciale, s'étendit de l'Inde à la Chine. Il imposa sa suzeraineté aux Philippines: Manille devint un comptoir très fréquenté jusqu'à son remplacement par le Royaume de Madjapahit constitué à Java dès le IXe siècle. L'hégémonie de ce nouveau royaume s'étendit rapidement sur les presqu'îles de Malaisie et sur toutes les îles de l'est y compris les Philippines et les Célèbes. Mais le royaume Madjapahit, lui aussi, perdit bientôt le contrôle des détroits et son hégémonie maritime au profit des navigateurs venus de l'ouest qui imposèrent leur religion monothéiste.
Les Moros Par le biais des marins, marchands et enseignants qui avaient déjà converti les peuples malais, la troisième vague malaise, vers la fin du XIVe siècle, apporta avec elle l'Islam, le calendrier lunaire et

les lois coraniques encore en vigueur aujourd'hui. Dix datus en provenance de Bornéo achetèrent Panay aux Négritos et islamisèrent l'archipel des Soulou à partir de 1380. Débarquant en 1475 à Cotabato, un missionnaire musulman de Johore épousa une jeune princesse et devint le premier sultan de Mindanao.
L'arrivée en force des Espagnols vers 1570 arrêta l'expansion de la pénétration musulmane vers le nord, bien qu'ils ils ne parvinssent jamais à les soumettre complètement. Sunnites, de rite chaféite avec des sectes soufies (chatrite, kadrite et nakchabandite), les musulmans philippins qu'on estime

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aujourd'hui au nombre d'environ cinq millions sont essentiellement concentrés dans le sud de Mindanao et l'archipel des Soulou. Autour du lac Lanao, nous avons les Maranao qui constituent le groupe le plus important; dans la vallée du Rio Grande de Cotabato, il y a les Maguindanao et dans l'archipel des Soulou, il y a les Tausog, "gitans de la mer" et les Sarnal qui voisinent avec les païens Badiao et Yakan.
Ces peuples de marins et de pêcheurs qui construisent leurs maisons sur pilotis à même la mer gardent encore présentement le goût des razzias d'autrefois et se livrent à une contrebande active. Pasteurs et agriculteurs semi-nomades sur les vastes espaces de Mindanao encore mal défrichés, ils se heurtent aux prétentions colonisatrices des populations chrétiennes venues de Luçon et des Visayas. Ceci provoque fréquemment de véritables batailles rangées entre la gendarmerie philippine et les musulmans. Les musulmans de Mindanao ont conscience d'appartenir à la communauté malaise qu'ils estiment plus noble et plus puissante que la chrétienté philippine. C'est à travers eux que s'exprime le plus fidèlement l'héritage malais des Philippines. Les chrétiens les appellent Moros, terme bien péjoratif qui symbolise la position qui leur est concédée par les groupes majoritaires. Les Espagnols au XIVe les appelèrent déjà ainsi à cause des Mauritaniens nordafricains (les "Maures") qui, sous la conduite des Arabes, conquirent et gouvernèrent l'Espagne pendant huit siècles. Ce nom se chargea peu à peu de mépris à cause de la résistance des musulmans à toute conquête et de leur refus de se laisser "philippiniser" . Dans l'esprit populaire, moro est synonyme d'ignorant, de traître, d'individu violent, polygame, marchand d'esclaves, pirate, etc. Le conflit tragique qui oppose les communautés chrétienne et musulmane donne aux musulmans une nouvelle conscience de leur identité propre: aussi se déclarent-ils ouvertement Bangsa

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Moro (le peuple moro) pour se distinguer de Bangsa Pilipino (le peuple philippin). Le mouvement séparatiste se présente comme "La République du People Moro". En fait, très vite le terme moro devient la désignation nationale de tous les musulmans. La persistance de ces stéréotypes populaires négatifs est le produit de siècles de conflits, de préjugés qu'un peuple peut avoir contre des sujets de religion et de culture différentes qui, de surcroît, sont considérées comme entêtés et incapables de progrès.
Les Philippins chrétiens nient que les différends qui les opposent aux minorités musulmanes soient une affaire de religion. Le gouvernement déclare combattre des bandits ou des dissidents musulmans égarés par les révolutionnaires communistes, affirmant en outre que les problèmes sont d'ordre politique et économique, sans rien à voir avec la religion dont la liberté est garantie par la Constitution. Cependant les musulmans qui combattent les forces gouvernementales disent avec insistance qu'il s'agit pour eux d'une guerre sainte (jihad) pour la défense de l'Islam, donc le problème est d'ordre religieux. Il est évident que pour les musulmans le mot "religion" recouvre bien plus de domaines que ceux des simples rites et de la doctrine. Les chrétiens, dans leur a priori hostile, ne sont guère prédisposés à comprendre pourquoi les musulmans voient leur lutte comme religieuse. Incapables de prendre au sérieux la foi islamique des musulmans, ils soupçonnent ces derniers d'utiliser l'argument religieux pour défendre des intérêts particuliers. En réalité, les musulmans philippins sont victimes de l'incapacité manifestée par les non-musulmans de comprendre leur "conscience islamique ". Les Moros eurent une influence décisive sur les tribus par leur prohibition de l'alcool et de la viande de porc, mais ce sont les Indiens (Hindous) cependant qui introduisirent dans les îles la polygamie et l'esclavage.

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Dans la décoration on retrouve des thèmes courants en Indonésie: le sarimanok, oiseau mythique messager de l'amour, le naja ondulé et peint de couleurs brillantes et le célèbre kris malais en ses variations infinies.

Malheureusement à la différence des Malais d'Indonésie ou des Khmers, le Philippin du Sud n'a guère construit dans la pierre. Il s'est contenté de sculpter le bois et de le peindre en couleurs royales toujours très vives: le bleu, le rouge et l'or. Il travaille aussi le cuivre qu'il insère de motifs géométriques, par exemple dans les ka bu/ (vases cérémoniels) qui pourraient provenir du ciseau d'un artisan arabe. Ces motifs géométriques, ceux aussi que les femmes élaborent dans leurs tissus ou encore dans les bandes de verroteries colorées qu'elles portent comme ornements sont probablement le principal indice visible de l'Islam à Mindanao, si l'on excepte les mosquées modernes directement imitées de modèles entrevus au cours de récents pèlerinages à La Mecque.
Dans la littérature et le folklore musulman des Philippines, ce n'est fort curieusement pas l'Islam tardif qui domine mais la tradition hindoue antérieure. Les épopées philippines d'Indarapatra et Souleyman sont fortement inspirées par les Veda qui ont circulé à travers l'Indonésie. La littérature musulmane s'enrichit aussi de contes et de poèmes lyriques où les intrigues du palais et les amours de cours traversées rappellent les Mille et une Nuits ou les chants des troubadours. Il est question de merveilleuses princesses gardées par leur royal père dans des forêts impénétrables, de chastes épouses enlevées par le sultan. A cette poésie courtoise ne manque pas même le contrepoint bourgeois de Pilandok, sorte de bouffon mi-naïf, mi-rusé, qui au cours de ses aventures parvient à persuader le Sultan d'aller visiter à sa place, et dans une cage plombée, le fabuleux royaume sous la mer.

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Cette tradition islamique raffinée est restée sans influence directe sur l'imagination littéraire des autres Philippins, volontiers portés au panthéisme avant la christianisation et plus tard à l'hagiographie naïve. Mais ici, comme en Espagne, la longue tradition des escarmouches entre musulmans et chrétiens donne lieu à la naissance d'une forme de mélodrame populaire de cape et d'épée, le moro-moro.

Les Chinois Les commerçants chinois apportèrent la porcelaine et la métallurgie, la fabrication de la poudre et certaines méthodes commerciales. Bon commerçant, le Chinois a pris un ascendant considérable sur le Philippin, plus généralement adonné à l'agriculture. Souvent prêteur d'argent à des taux usuraires, il se fait payer en produits (riz, coprah, chanvre, etc.) devenant ainsi un "stockiste" pour le compte d'exportateurs chinois de Manille et de Cebu. Souvent il prend femme dans le pays, fait souche, consolidant ainsi sa situation aux yeux des autorités. Cette longue cohabitation et la pratique des mariages mixtes permirent la diffusion de certaines coutumes chinoises, notamment dans la vie familiale.
Voici le portrait typique que l'on brosse volontiers de la famille chinoise dans n'importe quelle petite ville des Philippines: la vie s'y organise autour d'un patriarche comme un phalanstère industrieux. Dans les boutiques en façade, la famille vend tout ce
qui nécessaire à la vie du pays - quincaillerie, épicerie générale, pharmacie avec service de consultation médicale. En arrière, la

salle commune comporte deux tables circulaires au plateau tournant nécessaire pour faire circuler entre convives les coupes et plats multiples de la gastronomie chinoise. A l'une des tables se tiennent les enfants, l'autre accueille les hommes cependant que les femmes s'affairent à la cuisine. A l'étage supérieur chacun des fils dispose, avec sa femme et ses enfants de deux pièces. Au troisième, l'autel taoïste où l'on vénère les ancêtres.
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Mais l'un des fils adultes est catholique, un autre fréquente le Rotary Club et la Loge maçonnique, le troisième est l'ami du pasteur méthodiste - on prend ses précautions. Les enfants vont à l'école chinoise de la ville et entreront plus tard dans l'une des entreprises familiales. Les adultes se sont répartis les tâches de la communauté familiale: l'un est médecin-pharmacien, l'autre est ingénieur, le troisième est le financier du groupe, le quatrième est plutôt spécialisé dans les relations publiques nécessaires pour survivre. C'est lui qui fréquente les fraternités et chambres de commerce chinoises mais aussi les organisations philippines. Car la méfiance règne depuis toujours - depuis le temps où l'administration espagnole s'efforçait de limiter l'arrivée des immigrants de Foukien et d'Amoy sans trop y parvenir. Les Chinois étaient indispensables pour accomplir les menues besognes qui répugnaient à l'indolence du colonisateur ou du Philippin. Ils réussissaient admirablement grâce à leur intelligence, à leurs qualités de travail, à leur entraide et aussi du fait que, déracinés de leur milieu d'origine, ils mettaient la réussite matérielle au premier plan de leur système de valeurs. Mais ils se mêlaient peu à la population locale, conservant le complexe de supériorité d'une race de haute civilisation. Pour le seconder dans ses affaires, le Chinois préférait appeler du continent un neveu ou un cousin plutôt que les rejetons qu'il avait de sa concubine ou de son épouse philippine. On refusait autant que possible de prêter davantage qu'une attention polie ou matériellement intéressée aux institutions et aux problèmes de la vie locale. Les Philippines appréciaient peu (et n'apprécient toujours pas) les Chinois, considérés comme exploiteurs économiques et menace politique. L'administration espagnole les tenait déjà cloisonnés à Manille dans le quartier de Parian sous les murs de la forteresse, à portée des canons et du percepteur.

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Le gouvernement philippin leur joue quelques tours lorsqu'il n'a pas réellement besoin d'eux. La philippinisation du commerce de détail a été décidée contre leur pouvoir économique excessif, notamment dans le domaine alimentaire. Mais de nombreux Chinois qui séjournent aux Philippines depuis plusieurs générations sont citoyens philippins. Plus vulnérables sont les immigrants qui entrent en fraude ou prolongent illégalement leur séjour. On en rejette alors quelques dizaines sur quelques milliers. Il est vrai qu'on ne veut pas trop peiner la Chine nationaliste et que, parfois, les enveloppes que glissent ces immigrants chinois ajoutent à leur dossier des arguments bien séduisants! La naturalisation ne modifie guère les préjugés des Philippins et diverses pratiques discriminatoires. Philippinisés ou non, les Chinois conservent une attitude réservée dictée par l'expérience des siècles. Leurs descendants ont pourtant acquis aujourd'hui dans le pays des positions éminentes, notamment dans l'industrie alimentaire, la chimie et le textile, la banque et même la politique puisque Emilio Aguinaldo, fondateur de la première république, était d'origine chinoise. Ici comme ailleurs en Asie du Sud-Est, les Chinois ont fait la preuve de leurs qualités. Du fait de leur morcellement insulaire, les Philippines n'ont pas été fortement imprégnées par l'une ou l'autre des grandes civilisations asiatiques venues de Chine ou de l'Inde (brahmanisme et bouddhisme). L'islamisation fut tardive et superficielle et cessa après l'arrivée des Conquistadores. A la différence de ce qui s'est passé dans la presque totalité des pays d'Asie, c'est dans une religion profondément occidentale que les Philippines des basses terres (les plus nombreux) puisèrent leur première conception universaliste du monde habité. Et c'est cela sa plus grande originalité. Les Philippines comportent une assez prodigieuse mosaïque de peuples et de cultures variées à côté d'une large majorité de chrétiens des basses terres largement .occidentalisés par les

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colonisations espagnole et américaine. Les Philippins en sont d'ailleurs eux-mêmes étonnés. Depuis l'avènement du nationalisme, ils se demandent s'il n'y a pas lieu de rechercher parmi ces frères mineurs les sources des valeurs nationales. L'administration des Minorités culturelles et les ethnologues universitaires y consacrent des efforts, tâche d'autant plus louable que le passé préhispanique le plus lointain est encore vivant et pose ses problèmes aussi bien à l'érudit qu'à l'administrateur social. Cependant, on ne voit pas ce que les Philippins de nos jours peuvent tirer pour leur développement national de la culture négrito, tasaday ou igorot. L'islam philippin est lui aussi très minoritaire et quelque peu conservateur. Manifestement, les Tagalog, Ilocano, Ilongo, Bicolano et autres Philippins des plaines vivent dans un tout autre univers que ces minorités. On n'ose pas parler d'une race différente mais il s'agit bien de systèmes culturels totalement distincts, peut-être dès l'origine pour des raisons de techniques agricoles et de sites d'implantation que la christianisation a encore davantage séparée.

La Période coloniale

La Conquête espagnole En Europe, l'ère des découvertes amena Vasco da Gama au bout de l'Afrique et Christophe Colomb en Amérique. En Espagne, Charles Quint donne à Fernando da Magalhaes (Magellan) l'ordre de rechercher les fameuses "lIes des Epices". Ce que rencontra Magellan, ce fut l'archipel qu'il appela Saint Lazare (patron du jour de la découverte) et sa mort en 1521 des mains de LapuLapu. (Plus tard, on fit de ce dernier le premier héros de l'indépendance nationale en même temps que l'éponyme de la savoureuse perche de mer que l'on trouve dans le pays). D'autres explorateurs et d'autres expéditions vinrent encore sans plus de

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succès. En 1542, Villalobos débarqua à Mindanao et donna à l'archipel le nom de l'infant Philippe (futur roi Philippe II).

Vers la fin 1564 - en provenance du Mexique - Miguel Lopez de
Legazpi débarqua à Cebu avec une armada dotée de moyens impressionnants. Facilitée par la puissance inouïe du canon et aussi par la diplomatie de Legazpi qui signa des contrats de sang avec les roitelets locaux comme Sikatuna, ce fut une promenade militaire dans les îles Visayas. Fondant la cité de Cebu en 1565, il conquit sur le Rajah Soliman le royaume de Manille, appuyé par les Visayans et de Lakandula, roi de Tondo. Occupant bientôt toute l'île de Luçon, la pacification du reste de l'archipel ne fut qu'une affaire d'escarmouches contre les pirates locaux, les attaques chinoises, anglaises, néerlandaises et portugaises. On doit cette conquête assez facile à la Croix autant qu'à l'Epée. Soldats du Christ faisant la guerre avec des armes spirituelles pour abattre la tyrannie du diable sur les peuples païens, les Augustiniens qui accompagnaient Legazpi envisageaient leur tâche comme une conquête spirituelle de l'esprit et du cœur des indigènes en supplément et en justification ultime de la conquête militaire. Le christianisme fut présenté aux autochtones non comme une expression plus perfectionnée de leurs croyances païennes mais comme une doctrine entièrement nouvelle, toute ressemblance entre les deux étant un complot diabolique. Cette politique de rupture brusque avec le passé païen explique la vigueur avec laquelle temples et idoles furent détruits. Les missionnaires espagnols furent beaucoup critiqués à ce sujet, mais à leurs yeux les artifices païens n'étaient que les symboles visibles de la domination tyrannique de Satan. Aux missionnaires augustiniens s'ajoutèrent bientôt de nouveaux ordres (Franciscains, Jésuites, Dominicains, Récollets) avant la fin du siècle. La création de l'université pontificale de St. Thomas (1619) acheva la conversion

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au christianisme d'une population qui sera bientôt, et restera, la plus profondément catholique de toute l'Asie, par le nombre comme par la foi. Très vite le clergé prit la réalité du pouvoir civil et une grande partie du pouvoir économique, organisant le pays et façonnant la société en même temps que les âmes. Administrées au nom du roi d'Espagne pour un gouverneur général dépendant du vice-roi du Mexique et assisté d'une audience (qui respectait les pouvoirs des chefs locaux), les Philippines étaient défendues par une puissante flotte contre les menaces navales japonaises, chinoises, et surtout hollandaises. L'archipel devenu espagnol avait, en effet, de nombreux ennemis possibles: Japonais, Chinois et Néerlandais regrettaient d'avoir perdu la possibilité de s'y assurer la haute main sur les échanges commerciaux; les premiers reprochaient en outre au gouvernement espagnol de faire des missionnaires présents au Japon des agents de renseignements et des auxiliaires de la pénétration commerciale de l'Espagne (ainsi s'explique en partie la fermeture totale de cet Etat à la pénétration européenne en 1638); quant aux Néerlandais qui relayaient les Portugais aux Moluques au début du XVIIe siècle, ils auraient voulu s'assurer le monopole absolu des épices. En fait, les Espagnols qui visaient le même but à la fin du XVIe siècle avaient été déçus: l'archipel fournissait peu d'épices; leur mise en valeur s'était révélée continuellement déficitaire et cela durera de 1565 à 1810; elles représentaient de plus une lourde charge, moins d'ailleurs pour la métropole que pour la NouvelleEspagne. Cependant, le rôle des Philippines dans le commerce mondial n'aura pas été négligeable du fait du galion de Manille (Canton Manille Acapulco) qui assurait la redistribution vers l'Europe de

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la soie chinoise et dont le Japon avait demandé dès le début du XVIe siècle qu'il fit escale dans un de ses ports. Mais la chute de la production des mines d'argent au Mexique suivie de la fermeture du Japon, de l'occupation de Taiwan par les Néerlandais et de la rupture des relations entre l'Espagne et le Portugal (1640), entraîna le déclin de ce trafic et gêna en outre les marchands de soie de la métropole. La création de la Compagnie des Philippines (1773-83) ne suffit pas à ranimer l'activité commerciale de l'Archipel. En fait, la colonisation prit - dès le XVIIe siècle un caractère agricole. Déçus de ne trouver ni métaux précieux ni les fameuses épices, les Espagnols endormirent la colonie dans une paix rurale et pieuse sous la houlette paternaliste des encomenderos. Selon la loi des Indes, la terre coloniale était propriété du roi qui pouvait la concéder pour quelque temps à des pionniers et soldats de grand mérite Comme les fiefs ou bénéfices ecclésiastiques du Moyen Age le commanditaire de l'encomienda avait des charges de service public: protéger les habitants, faire régner l'ordre, promouvoir l'éducation chrétienne et le bien-être matériel de la population. En échange, il recevait le droit de lever tribut sans compter l'imposition de guerre contre les Moros. Il recevait aussi le privilège d'imposer le travail forcé pour des tâches d'intérêt collectif (polos y servicios - ''polo'' - prestation à laquelle étaient astreintes les Philippines). C'est dans le cadre de ces grands domaines que se développèrent la culture de la canne à sucre, de l'abaca (chanvre), du cocotier et du tabac, ainsi que l'introduction de la culture de la patate douce et de l'arachide. Trois siècles d'administration hispanique firent l'unité d'une multitude de tribus dispersées dans les îles, unité favorisée par la christianisation rapide et profonde de la population, exception faite des Moros de Mindanao.

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Préservées des invasions étrangères pendant près de 350 ans (à deux exceptions près: l'attaque de Manille en 1574 par le Chinois Limahong et une brève occupation britannique de 1762-63), les Philippines furent en revanche victimes de nombreux soulèvements (plus de 100 en 350 ans) dus au désir toujours renouvelé de la liberté, conjugué à l'opposition aux impôts, au travail forcé et aux abus des religieux et des fonctionnaires espagnols. Une autre raison - plus 'importante peut-être - fut la situation économique ainsi que dans une certaine mesure l'opposition à l'intolérance religieuse. Ainsi s'explique la naissance précoce et la rigueur du nationalisme philippin. En 1872 furent pendus les trois bons prêtres Gomez, Burgos et Zamora sous l'imputation fausse qu'ils étaient impliqués dans une sédition à Cavite. Inquiétés par ces troubles, de nombreux illustrados (fils souvent issus des familles philippines métissées de la grande bourgeoisie) s'exilèrent en Europe où, avec les étudiants qui s'y trouvaient, ils fondèrent en 1889 à Barcelone un j~urnal réformiste La Solidaridad, dont la figure la plus importante fut José Rizal, aujourd'hui le héros national. Celui-ci, issu d'une famille aisée, fit ses études de philosophie et de médecine en Europe qu'il connaissait fort bien, pour y avoir partout voyagé. Polyglotte, il parlait de nombreuses langues européennes. Ce fut l'époque de la "Propaganda", mouvement libéral qui œuvrait pour l'établissement d'un gouvernement républicain en Espagne. Dans le journal La Solidaridad furent exposés par Rizal, Marcelo H. del Pilar et Graciano Lopez Jaena les idéaux du peuple philippin. Mais la séparation des Philippines d'avec l'Espagne était encore loin de leur pensée. Vingt ans après, Andres Bonifacio fonda une société secrète, le Katipunan (aussi connu sous le sigle KKK (les trois K, abrégé de Ktitatis-tatisan, Kagalang-galang na Katipunan nang manga Anak nang Bayan (Très Haute et Très Respecté Association des Enfants du Pays) qui prit le relais du mouvement réformiste, adoptant une position beaucoup plus radicale: ils réclamaient

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l'indépendance de l'archipel. Dans la dernière partie d'août 1896, le Katipunan fut découvert par les Espagnols; Bonifacio et ses compagnons abandonnèrent Manille et se réunirent dans une région boisée hors de la ville. Là, ils proclamèrent la révolte et l'indépendance des Philippines. Ils tournaient alors délibérément le dos à l'Espagne. La vengeance de l'Espagne fut épouvantable: beaucoup de citoyens et de patriotes philippins furent arrêtés, subirent de grandes souffrances et furent mis à mort L'un d'eux était Rizal qui résidait paisiblement à Dapitan, lorsque fut fondé le Katipunan. La mise à mort de Rizal en 1896, fusillé sur la place de la Luneta à Manille, donna une nouvelle force à la révolte. En de nombreux engagements sur le champ de bataille, de nombreux soldats philippins défirent les Espagnols. Des soldats espagnols furent amenés en renfort mais cela n'était pas encore suffisant pour réduire la révolte. A la fin, les Espagnols parvinrent à un accord: il devait suffire de faire cesser le combat pour que se réalisent les changements demandés au Gouvernement par les Philippins. En conformité avec l'accord de Biyak-na-bato, les chefs de la révolte quittèrent le pays. Mais le gouvernement espagnol ne tint pas ses promesses. A la fin de la guerre hispano-américaine, Aguinaldo et ses hommes revinrent pour accomplir le second acte de la révolution. Ils avaient une foi totale dans la promesse faite que l'Amérique accepte de reconnaître la liberté de l'Archipel après la réalisation du départ des Espagnols. L'armée philippine assiégea les Espagnols et nombre d'entre eux furent capturés. Le pays entier était révolté et, à l'exception de quelques localités dans les îles Visayas et à Mindanao, les Philippins soutenaient l'armée révolutionnaire. Aguinaldo proclama à Cavite l'indépendance des Philippines le 12 juin 1898 tandis que l'armée américaine continuait à se renforcer aux environs de Manille. Peu à peu

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furent soumises les régions qui avaient été tenues auparavant par les soldats philippins. La méfiance des Philippins était près de prendre corps. L'Amérique n'avait pas l'intention de quitter l'archipel: il n'y avait qu'à attendre quelque temps pour qu'explose la guerre filipinoaméricaine. La République des Philjppines fut fondée à Malolos (province de Bulacan) le 23 janvier 1899, mais elle n'avait pas encore deux semaines d'existence quand le 4 février commença la guerre filipino-américaine. Voici les principaux évènements de cette guerre: l'Espagne avait conclu un accord de transfert des Philippines aux mains des Américains, mais ce pays n'était déjà plus possédé par les Espagnols. Face à la fermeté de l'opposition des Philippins, l'Amérique décida qu'elle soumettrait les Philippines.
Pour effectuer la nouvelle conquête étrangère, l'Amérique déversa des milliers d'hommes de troupe dans l'archipel. Une campagne très élaborée commença contre Aguinaldo. L'armée philippine fut battue en brèche, mais continua encore à faire front sous la direction des guérilleros. Aguinaldo fut arrêté le 23 mars 1901 et les autres généraux philippins furent pris l'un après l'autre. Le principe de l'indépendance fut cependant admis. Après la reddition du Général Miguel Malvar en 1902, l'Amérique décida de mettre fin à la guerre. Ceux qui continuèrent après cette époque furent mis au rang des bandits. L'Occupation américaine L'occupation des Philippines et l'annexion d'Hawaï en 1899 constituent le deuxième acte de l'introduction de la puissance américaine en Asie après la porte ouverte imposée en Chine et au Japon. Pour les Etats-Unis la guerre avec l'Espagne est devenue une nécessité depuis que l'ouverture du Canal de Panama facilite les relations maritimes entre les pôles atlantique et pacifique du développement américain. Les succès remportés sur les Espagnols

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