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Traductologie, proverbes et figements

De
228 pages
Le proverbe est, de manière naturelle, au coeur des travaux des parémiologues. La question de sa traduction jaillit, par voie de conséquence, des inévitables confrontations auxquelles donnent lieu les comparaisons de "stocks" parémiologiques nationaux. Ce volume est une manifestation collective affirmée de l'intérêt des parémiologues pour la traduction du proverbe.
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Traductologie, proverbes et figements

<QL'Harmattan, 2009 5-7, rue de l'Ecole polytechnique, 75005 Paris

http://www.librairieharmattan.com diffusion.harmattan@wanadoo.fr harmattan l@wanadoo.fr ISBN: 978-2-296-07946-5 EAN : 9782296079465

Michel Quitout & Julia Sevilla Munoz (éd.)

Traductologie,

proverbes

et figements

Préface Michel Ballard

L'Harmattan

Europe-Maghreb Collection dirigée par Michel Quitout
La collection Europe-Maghreb est une collection pluridisciplinaire, ouverte à la communauté scientifique. Elle se veut un lien privilégié de rencontres intellectuelles et d'échanges interculturels euromaghrébins. Elle entend s'attacher à la compréhension des sociétés et des cultures des deux rives de la Méditerranée occidentale. A travers les outils et les disciplines qu'offre la science moderne, les chercheurs sauront explorer les multiples facettes de ce creuset des civilisations et des cultures dans un souci d'objectivité et de scientificité. Les approches sont ouvertes non seulement sur les leçons du passé et les expériences du présent, mais également sur les enjeux prospectifs du nouveau millénaire.

Déjà parus

Michel QUITOUT (éd.), Une ville, une œuvre. Anthologie de nouvelles sur les villes du Maroc, 2009. Michel QUITO UT, Paysage linguistique et Enseignement des Langues au Maghreb des Origines à nos Jours, 2007. Michel QUITOUT, Bouquet de Proverbes Libyens. Traduits et commentés,2007. OMRAN MOHAMED BURW AIS, Chronique d'une pendaison mémorable. Omar al Mokhtar et la résistance libyenne à l'Italie coloniale, traduction de Michel Quitout et Ali Chouehdi, 2007. El Mostafa CHADLI, Contes populaires de Maknassa, 2006. Michel QUITOUT (éd ;), Proverbes et énoncés sentencieux, 2002.

Table

des matières

Avant-propos Par Michel QUITOUT& Julia SEVILLAMUNOZ Préface
Par Michel BALLARD

05

07

La traduction des formes sentencieuses: problèmes et méthodes ParJean-Claude ANSCOMBRE Le proverbe: approche traductologique réaliste
Par Michel BALLARD

11

37

La traduction, un problème pluriel. Cas des proverbes guidar du Nord du Cameroun
Par Daniel BOUBA

55 71 81

La Celestina de Fernando de Rojas et la traduction portugaise des proverbes.
Par Luc(fia CHACOTO

Sources parémiologiques françaises et espagnoles face à la traduction Par Marina GARCÎA YELO Entre tradition, parodie et variantes: la traduction du proverbe en terme de récriture dans Les Fleurs bleues de Raymond Queneau
Par Caroline LEBREC

99

Etude d'un cas particulier de figement spécifique à l'anglais: les redondances coordonnées et leur traduction en français. Par Michaël MARIAULE Les phraséologiques universels, traduction, et application didactique. Par Luisa A MESSINA FAJARDO

111

121

Proverbes

et autres unités phraséologiques liées à la colère en anglais et en
interculturelle. 131

espagnol. Une étude phraséologique Par Silvia MaUNA

Comparaison inter-linguistique et comparaison interculturelle. ParAntonio PAMIESBERTRAN Traduction du dicton Par MarraPILAR Rio CORBACHO Un proverbe traduit est à moitié acquis.
Philippe RAPA TEL

143

157 171

Critères pour l'application
aux énoncés sentencieux. Antonella SARDELU

des techniques de «traduction en parémiologie»
Étude contrastive italien- espagnol. 183

Les parémies françaises sur le loup et leur équivalent espagnol. ParJulia SEVILLAMUNOZ Traduction des proverbes anglais en français: la fin justifie les moyens. Par Corinne WECKSTEEN

195 213

******************

4

Avant-propos

Considéré à tort comme une manifestation langagière mineure du type folklorique, le proverbe a été jusqu'à une date récente à la marge de la science universitaire et était ainsi, la plupart du temps, relégué au rang de curiosités stylistiques plaisantes. Pourtant, il est « à la croisée des préoccupations de la parémiologie, de la linguistique, la pragmatique, la sociolinguistique, des études culturelles et de celles concernant l'écriture» (M. Ballard, ici même). II constitue donc comme l'avait dit CI. Buridant (1981) « un élément carrefour dont l'étude engage des disciplines majeures des sciences humaines». En France, les travaux sur le proverbe ou sur la parémiologie en général qui ont fait l'objet d'une publication spéciale ne sont guère nombreux. On peut noter le n° 163 de la Revue des sciences humaines (1976). On y étudia surtout l'utilisation et le rôle du proverbe avec, comme champ d'application le Moyen-Age français. En 1979, parut le n03 de la revue La Licorne, une publication de la Faculté des Lettres et des Langues de l'Université de Poitiers. Cette revue présente sous son tire « Formes brèves» un important travail du groupe de grammaire et rhétorique ancienne de Poitiers, consacré aux diverses manifestations sentencieuses grecques et latines (gnomé, sentence, dit mémorable, proverbe, adage, pointe) de l'antiquité à l'humanisme, en examinant leurs divers fonctionnements et la théorisation qui, au cours des siècles, s'est élaborée à leur sujet. Une autre date qui reste à part également dans l'histoire de la parémiologie française est celle du colloque tenu à Lille III en 1981, et dont les actes furent publiés par F. Suard et CI. Buridant. Ce colloque qui a regroupé et a confronté des spécialistes venus d'horizons divers, fit le point sur les recherches en parémiologie. En 1985, Elisabeth Schulze-Busacker publie Proverbes et expressions proverbiales dans la littérature narrative du moyen âge français. Recueil et analyse (Librairie Honoré Champion, avec le concours du Centre National de la Recherche Scientifique) ; il s'agit d'une excellente étude sur la fonction stylistique des proverbes dans cent douze œuvres narratives des XIIe et XIIIe siècles. En 2000, parut le n° 139 de la revue Langages, dirigé par le linguiste JeanClaude Anscombre et intitulé La parole proverbiale et enfin en 2002, parut aux éditions de l'Harmattan, Proverbes et énoncés sentencieux, un ouvrage collectif, coordonné par MichelQuitout. Par ailleurs, si les publications françaises consacrées aux proverbes sont ainsi si peu nombreuses, celles consacrées à la problématique spécifique de leur traduction sont encore plus rares. Or les proverbes posent des problèmes très particuliers à la traduction et occupent dans la pratique de celle-ci, avec les autres constructions stéréotypées, la première place sur l'échelle de difficulté. Cette publication se propose donc de soumettre à l'analyse et d'explorer les problèmes théoriques et pratiques que pose au chercheur la traduction des

proverbes. Ces problèmes de traductologie peu explorés englobent de fait un domaine plus vaste, celui des figements linguistiques de toutes sortes. Ce volume aborde donc la traduction des parémies selon une configuration large où les auteurs vont déployer leurs méthodes, permettant ainsi au lecteur de juger des points de contact et des différences dans les approches traductologiques liées au proverbe, à certaines de ses formes voisines dans le cadre des figements et clichés et, partant, à la notion d'équivalence. De par la diversité des approches convoquées ici ou de la diversité des langues concernées (espagnol, italien, anglais, portugais, français, arabe, guidar) ou encore de par l'importante place faite au corpus, ce volume ne manquera pas d'intéresser tous ceux qui sont versés dans les recherches en parémiologie, en traductologie, en pragmatique, en linguistique ou encore les spécialistes des études culturelles. Nous remercions donc tous ceux qui ont bien voulu y participer et livrer ainsi le résultat de leurs réflexions au lecteur qui nous espérons aura autant de plaisir à lire ce travail que nous en avons eu à lui donner jour.

M. Quitout

& J. Sevilla Munoz

6

Préface
Le proverbe est, de manière naturelle, au cœur des travaux des parémiologues (et ils s'en expliquent abondamment dans ce volume) ; la question de sa traduction jaillit, par voie de conséquence, des inévitables confrontations auxquelles donnent lieu les comparaisons de « stocks» parémiologiques nationaux, cette question est donc là potentielle dans l'objet mais a sans doute été traitée, jusqu'ici, de manière moins frontale et extensive, ce volume est en quelque sorte une manifestation collective affirmée de 11ntérêt des parémiologues pour la traduction de « leur objet» ; celui-ci suscite également les recherches des traductologues parce qu11 est à la croisée des préoccupations de la parémiologie, de la linguistique, la pragmatique, la sociolinguistique, des études culturelles et de celles concernant l'écriture. Ce volume, réalisé sous la direction de Michel Quitout et Julia Sevilla Munoz, est un témoignage significatif de ces croisements et rencontres de points de vue qui enrichissent notre perception des phénomènes. La lecture de ce collectif ne se laisse pas faire comme un parcours linéaire sur une juxtaposition d'articles cloisonnés dont le seul lien serait le thème central: des lignes de force ou de réflexion se dégagent progressivement et des échos se répondent, la multiplication des plans construit des perspectives. L1ntérêt des collectifs réside souvent tout autant dans la valeur additionnée des articles qui les composent que dans la variété des approches qu'ils exposent autour d'un sujet. Le sujet pose le problème de la définition or ici le thème est composite: Il est révélateur des origines et des options méthodologiques occasionnelles ou fondamentales des auteurs qu11s se positionnent de manière contrastée ou complémentaire (le lecteur, actif, établira les liens) face à ces questions. L'étude de la traduction a connu un développement remarquable après la seconde guerre mondiale avant d'être officiellement baptisée « traductologie » en 1971 par le Canadien Brian Harris; depuis, les théories et les écoles n'ont cessé de se multiplier, proposant des définitions, des descriptions, des méthodes d'investigation de la traduction. De manière implicite ou explicite, une recherche se situe par rapport à une théorie (ou disons une théorisation pour mettre l'accent sur le côté plus dynamique, évolutif de la recherche) ou tout au moins de « la théorie» : Lucilia Chacoto commence son article par une évocation de la tendance qui consiste à voir dans la traduction un acte créateur et convoque, en conclusion, la parole du traducteur pour poser la nécessaire présence de l'approximation dans son effectuation. En tant que traductologue, nous avons éprouvé le besoin de définir ce que nous entendons par traduction et par traductologie réaliste (c'est-à-dire un objet polymorphe et une méthode d1nvestigation procédant par observation des productions des traducteurs) avant de décrire le proverbe comme objet de traduction. Corinne Wecksteen a préféré se concentrer directement sur l'étude de la traduction et nous renvoie pour l'épineux problème de la définition des proverbes à Anscombre, que nous avons la chance de retrouver dans ces pages où il revient sur les « propriétés des proverbes et formes sentencieuses », après un examen critique des dictionnaires bilingues, pour les appliquer à la traduction.

MICHEL

BALLARD

Le problème de la définition est inévitable dans toute entreprise de ce genre: Garcia Yelo souligne bien le fait que la parémiologie naît avec les tentatives de définir ce qu'est le proverbe; de même nous estimons que la traductologie naît avec le souci de définir la traduction, de la décrire, de la comprendre, de l'étudier. Le processus de définition est lié à la perception d'un être distinct et même si nous sommes amenés à explorer ainsi des marges (nous pensons ici en particulier à la traductologie) il ne faudrait pas que cette conscience soit prétexte à dilution comme le voudraient certains. De toute manière, aussi frustrant que soit le processus de définition par sa difficulté et même lorsque pour des raisons de commodité on le suppose résolu, il ressurgit au détour d'un commentaire sur une « forme voisine» : dicton, cliché, comparaison, métaphore. Ces formes ou composantes sont ouvertement traitées (et définies) par plusieurs des contributeurs : Pilar Rio Corbacho pour le dicton, Luisa Messina Fajardo pour les phraséologiques universels, etc; le proverbe se situe sur le plan d'un continuum dont on redécouvre par ailleurs l'existence via l'observation des solutions adoptées par les traducteurs. Mais dans l'économie de cet ouvrage, les « formes voisines» sont également traitées de manière explicite dans le cadre des figements et clichés: l'article d'Antonio Pamies Bertran nous offre des prolongements instructifs en direction du symbolisme culturel intervenant au niveau des métaphores depuis le signe jusqu'à son inclusion dans des unités plus larges dont les proverbes. L'article de Michaël Mariaule, qui se présente comme une étude d'un cas particulier de figement (les redondances coordonnées) nous élève par ses exemples à une perception étendue du phénomène, qui devient une sorte de schéma linguistique dans lequel une forme d'inventivité se fait jour. On pourrait dire que le concept de traduction est dilaté dans l'article de Caroline Lebrec avec «ce que l'on peut faire au proverbe» dans le domaine de la parodie intralinguistique, prétexte ici à une ré-investigation en termes de variations sur des critères dont celui d'autonomie est d'ailleurs restreint par les considérations qui ressortent des autres études, plus spécifiquement centrées sur la traduction. On notera, en lisant ces différentes études, l'importance qu'y jouent les corpus1, on travaille sur du concret, et ces corpus offrent une grande diversité: par leur taille (de la simple unité exemplaire dans le cas de Lebrec à un échantillonnage représentatif d'une oeuvre chez Chacoto, corpus d'une centaine de proverbes chez Bouba, 123 parémies françaises et 125 parémies espagnoles chez Sevilla Munoz, 130 parémies galiciennes chez Pilar Rio Corbacho, 200 proverbes italiens chez Sardelli ) ; par leur implantation ou leur source ( collecte directe de la langue orale, préalable à un travail de lexicologie pour Bouba et Sardelli; consultation de « recueils spécialisés en parémies datés de toutes les époques» et dictionnaires de langues pour Sevilla Munoz; utilisation de dictionnaires et ouvrages d'autres auteurs pour Anscombre ; annales datant du XVIIe siècle pour Mariaule, pièce de théâtre de la fin du XVe siècle pour Chacoto, etc.) ; par l'éventail des paires de langues concernées (traduction en français de proverbes de la langue guidar du Nord du Cameroun; traduction en français de proverbes anglais inclus dans des textes majoritairement littéraires; traduction portugaise de proverbes espagnols; parémies françaises vers l'espagnol;
1

Nousnous permettons d'indiquer sur ce point la parution récente d'un collectif l'université d'Artois: Michel Ballard & Carmen Pineira-Tresmontant (éds), linguistique et en traductologie, Arras, APU, 2007, 346 pages.
8

aux presses de

Les corpus en

PREFACE
parémies italiennes vers l'espagnol; phraséologiques universels d'un point de vue contrastif espagnol-italien). II est indubitable que cette diversité permet de mieux évaluer la validité des démarches et des constats; de dégager des facteurs communs et des spécificités. L'observation des démarches est également intéressante par sa diversité. Si le concept de traduction est toujours présent dans les préoccupations des auteurs, il n'est pas abordé de la même manière, les focalisations sont différentes. II est évident que la traduction des figements renvoie d'une part à une opération de compréhension, commune à toute entreprise de traduction (et l'on a l'occasion de voir souligner à plusieurs reprises la difficulté inattendue de cette phase pour des éléments stéréotypés dont l'impact devrait être « clair») et d'autre part à une opération de reformulation, plus ou moins préparée, plus ou moins calibrée par les dictionnaires. On pourra noter dans ce recueil deux grandes tendances dans les procédures: celles qui se tournent vers la traduction à partir du préétabli, c'est-àdire les dictionnaires, les recueils de parémies (Anscombre, Sevilla Munoz, par exemple) et ceux qui observent les manières de faire à partir d'un corpus de traduction (Wecksteen, Chacoto), nous nous sommes efforcé d'allier les deux démarches, soumettant les données ou les insuffisances des recueils à la fonction textuelle et aux capacités d'écriture du traducteur. Un certain nombre des articles du présent recueil sont d'ailleurs à la limite entre l'élaboration de recueils bilingues et l'étude ponctuelle fine sur une composante parémiologique (les parémies sur le loup pour Sevilla Munoz, les proverbes et autres unités phraséologiques liées à la colère pour Molina, le dicton pour Pilar Rio Corbacho qui, d'ailleurs, parle de « traduction de dictons français en langues castillane et galicienne»). L'article de Sevilla Munoz a le mérite, outre celui de sa structuration élaborée (ses travaux inspirent un nombre non négligeable des articles de ce volume), de faire le point sur l'usage déclinant des proverbes et de le rattacher à un fait de société. Chose étrange, mais c'est un aspect qui reste à creuser pour des recherches ultérieures, personne n'a proposé d'étude sur la langue journalistique. Les motivations de ces études procèdent bien entendu de la curiosité intellectuelle, du désir de comprendre et d'explorer, de définir et de classer, mais elles laissent aussi souvent paraître le désir d'avoir des retombées, ouvertement didactiques (dans le cadre de l'enseignement de langues pour Messina Fajardo) ou comme « aide à l'action du traducteur ». Une partie des textes fonctionne au niveau de la traduction des langues par des études contrastives prospectives ou liées à l'élaboration de recueils ou dictionnaires (certains contributeurs parlent même de «traduction parémiologique » pour désigner une sorte de genre ou de catégorie) ; une autre partie intègre davantage la composante textuelle. Le souci de travailler sur le réel, de confronter les réflexions et les outils théoriques existants aux travaux des traducteurs a sa contrepartie pratique naturelle dans un retour d'information, dans le désir très net d'être « utile au traducteur» ; nulle ingérence en la matière, mais des propositions qui naissent de façon naturelle de l'observation et des principes constitutifs de l'objet traité. L'étude des proverbes en traduction est l'occasion de préciser ou de corriger un certain nombre d'idées reçues: le sens, pré-requis fondamental et qui se devrait d'être clair dans le cas d'énoncés véhiculant des stéréotypes, ne s'avère pas toujours être évident; les dictionnaires nous fournissent des grilles d'équivalence incomplètes

9

MICHEL

BALLARD

qui nous renvoient à la constitution des langues comme visions du monde et émanations d'une culture. Certaines des études d'ailleurs, tout en intégrant cet aspect, nous plongent dans le passé des proverbes: revue chronologique des recueils chez Garcia Yelo ; regard sur leur migration, forme de traduction, à travers les frontières et dans le temps chez Philippe Rapatel. Plusieurs enseignements découlent de ces études croisées: les « trous proverbiaux» (à l'instar des «trous lexicaux») sollicitent la créativité des traducteurs mais celle-ci s'exerce en partie à l'aide de schémas de fonctionnement que l'étude intralinguistique a permis de dégager; il Y a parfois des décalages surprenants au niveau des structures de surface au cours du processus; enfin on peut noter l'importance du fait que la traduction est un acte d'écriture et que cette caractéristique textuelle pèse de tout son poids dans la reformulation des proverbes, dont la traduction s'avère parfois beaucoup moins figée qu'on ne l'imaginerait. Julia Sevilla Munoz ne manque pas de souligner le fait que les proverbes et dictons sont moins utilisés à notre époque, dans un monde qui perd ses racines rurales; ce constat est tempéré par Antonella Sardelli, du moins pour l1talie (et l'on pourrait sans doute étendre ses observations à d'autres pays de l'Europe) où elle perçoit un contraste très net entre les grandes villes du Nord et celles du Sud. Il est clair que les formes parémiologiques, dans leurs messages pour les dictons, dans leurs métaphores pour les proverbes, sont implantées dans une civilisation: la traduction, par les rapprochements qu'elle provoque, permet de constater des différences et des limites plus ou moins contraignantes mais aussi de prendre conscience d'une sorte de tronc commun (européen), encore perceptible et dont les racines sont à retrouver dans l'histoire. Malgré une certaine raréfaction dans l'usage (dont il faudrait explorer et préciser 11mportance selon les types de productions: littéraire, conversationnelle, journalistique), 11ntérêt pour ces formes plus ou moins figées (disons stabilisées dans un paradigme de variantes) ne faiblit pas, on pourrait même dire qu11 bénéficie à l'heure actuelle d'un capital de sympathie et d'attrait en raison de 11ntérêt (aux causes multiples) pour les racines, le naturel, les régionalismes, la défense des dialectes; sur un plan plus scientifique ou spéculatif, ces formes complexes étroitement liées aux cultures, en raison de ces liens et de leur capacité pragmatique, des liens qu'elles entretiennent tout autant avec la symbolique qu'avec les normes et les conventions continuent de susciter l'intérêt des chercheurs dans plusieurs domaines connexes tels que la linguistique, la stylistique, les études culturelles et textuelles; en y ajoutant de façon explicite la traductologie, les responsables de cette publication nous ont invités à creuser la relation de comparaison inévitable et implicite à propos de toute forme dont on veut faire l'étude; ce faisant, ils ont ouvert la porte à l'exploration de champs plus spécifiques de la traduction: celle des notions d'équivalence et d'écriture; le proverbe, comme le mot, ne peut être envisagé seul (même s'il est vrai que nous avons besoin de répertoires), il appartient à un contexte et dépend d'un acte d'écriture pour son insertion. Ce volume a le grand mérite de (re)lancer le débat concernant la traduction et de nous mettre en contact avec une mosaïque de recherches en cours, instructives par leur apport spécifique, révélatrices par le dessin et les motifs qui en ressortent.

Michel Ballard 10

La traduction des formes sentencieuses: problèmes et méthodes

JEAN-CLAUDE ANSCOMBRE CNRS-LOI

Résumé: L'étude de la traduction d'une langue à l'autre des formes sentencieuses fait immédiatement surgir le problème central de la définition de la classe des formes sentencieuses - dont les proverbes, les adages, les dictons, etc., ainsi qu'à celle d'éventuelles sous-classes. La parémiologie contemporaine se caractérise en effet par l'absence totale de définitions aussi bien que de critères. Après avoir proposé une classification des formes sentencieuses reposant sur des propriétés linguistiques et non sur une trompeuse intuition, sont exposés et étudiés différents critères auxquels doit satisfaire la traduction d'une forme sentencieuse pour être adéquate: fonds commun, équivalence catégorielle, équivalence formulaire, équivalence statistique, équivalence stylistique, équivalence syntagmatique, etc. L'étude est illustrée par de nombreux exemples issus de divers corpus, ainsi qU'inspirés par le travail d'élaboration d'un dictionnaire franco-espagnol de formes sentencieuses par l'auteur de l'article. Mots Clés: sémantique, pragmatique, traductologie, proverbes, formes sentencieuses, médiativité. Resumen: El principal obstaculo con que se enfrenta la traduccion de formas sentenciosas aparece de inmediato a todo estudioso del campo como siendo el problema de la definicion de la clase de las formas sentenciosas - de las que forman parte los refranes y proverbios, los adagios, los dichos meteorologicos, etcétera, y de posibles subclases. Amén de una clasificacion de las formas sentenciosas basada no en una intuicion discutible sino en propiedades lingüisticas, el presente trabajo propane y cuestiona varias criterios sobre la validacion de la traduccion de una forma sentenciosa: fonda comun, equivalencia de categorfa, equivalencia formular, equivalencia estadfstica, equivalencia estilistica, equivalencia sintagmatica, etcétera. El estudio se basa en una amplia muestra de ejemplos sacados de varias corpus y también fruto de la experiencia dei autor a través de la elaboracion de un diccionario bilingüe espafiolfrancés de paremias. Palabras clave : semantica, pragmatica, traductologfa, dichos, refranes, forma sentenciosa, mediatividad. Abstract: When intending to translate sententious sayings from one language to another one, the problem immediately arises of defining as well as possible the class - and possible subclasses - of sententious forms. One of the main characterization of modem paremiology is indeed a total lack of definitions and criteria. After providing a classification of sententious sayings based on linguistic properties, this study investigates which conditions are to be fulfilled for an adequate translation of these forms: common origin, categorical, formulaic, statistical, stylistic and syntagmatic equivalences, etc. Several examples are analyzed, mainly borrowed from various corpora and the author's experience in elaborating a bilingual French-Spanish dictionary of sententious sayings. Key words: semantics, pragmatics, traductology, sayings, sententious forms, evidentiality.

JEAN-CLAUDE ANSCOMBRE

O.Introduction. L'élaboration, en collaboration avec ma collègue Caroline FoulliouXl, d'un dictionnaire bilingue espagnol-français de formes sentencieuses, fait que je suis confronté a diario au problème de la recherche d'équivalences de formes sentencieuses entre le français et l'espagnol. Comme toute traduction, celle des formes sentencieuses consiste en la recherche d'un invariant sémanticopragmatique: à une unité lexicale ou phrastique d'une langue Lv il faut associer une unité d'une langue L2 ayant une fonction sémantico-pragmatique comparable, identique dans le meilleur des cas. Mais les formes sentencieuses - proverbes, dictons, adages, etc. - présentent un problème spécifique: elles fonctionnent très souvent à deux niveaux: le sens formulaire, i.e. qui correspond à la structure apparente de la forme sentencieuse; et le sens construit, celui qui définit le sens 'réel' de cette forme sentencieuse, et qui n'est pas toujours facile à circonscriré. Ainsi le sens formulaire de La letra con sangre entra est clair, et le sens construit est grosso modo 'La connaissance s'obtient au prix d'un travail obstiné',. En plus de l'invariant sémantico-pragmatique, une bonne traduction devra donc rechercher l'invariant formulaire, i.e. la structure de surface susceptible de jouer dans la langue d'arrivée un rôle analogue à celui de la structure de surface de la langue de départ. Cette structure formulaire peut être semblable dans les deux langues, ainsi l'espagnol Quien mucho abarca, poco aprieta et le français Qui trop embrasse mal étreint Mais il s'agit là de cas exceptionnels, comme on le constate sur esp. Muerto el perro, se acabo la rabia, fro Morte la bête, morte le venin, angl. Dead men don't bite. Le but de cette étude est d'évoquer les problèmes que pose la recherche d'une traduction adéquate dans le domaine sentencieux, et qui seront illustrés à l'aide d'exemples tirés principalement de Sevilla-Munoz: 2001, et de Montreynaud-PierronSuzzoni: 1980. Si on ne peut qu'être admiratif devant l'ampleur du travail réalisé par ces auteurs, on ne peut en revanche que regretter une totale absence de méthodologie, et ce: a) Au niveau de la nature des formes sentencieuses; b) Au niveau des règles traductologiques appliquées. D'où une (triste) constatation: les ouvrages bilingues consacrés aux formes sentencieuses sont la plupart du temps inutilisables, et les équivalences proposées grossières, souvent erronées, et parfois jusqu'au contresens. C'est que l'absence d'une méthodologie explicite se traduit par l'application implicite d'un certain nombre de vulgates, dont voici les principales: (i) Le principe Proverbe un jour, proverbe toujours, selon lequel ce qui a été autrefois un proverbe est toujours un proverbe, et autorise la traduction d'un proverbe par exemple du )(Xe par un proverbe du XVIe S. totalement tombé en désuétude. (ii) Le principe de l'équivalence stylistique et statistique, qui conduit à fournir pour un proverbe rare et 'culte' dans la langue de départ, un proverbe d'usage quotidien et grossier dans la langue d'arrivée, et vice versa.

1. Universidad Autonoma de Madrid. 2. Cf. Tamba: 2000.

12

LA TRADUCTION DES FORMES SENTENCIEUSES (iii) Le principe de la ressemblance 'de surface'. Tout énoncé d'une langue L2 qui est un proverbe et ressemble à un proverbe d'une langue L1 en est une équivalence valable. (iv) Le principe lexicologique: les dictionnaires contemporains et/ou antérieurs fournissent de bonnes et inattaquables traductions de formes sentencieuses.. (v) Le principe paradigmatique: si les principes précédents fournissent une traduction,
nécessaire.

aucune

vérification

en contexte

- Le. sur l'axe syntatgmatique

-

n'est

(vi) Le principe métalinguistique: les mots de la langue représentent des concepts scientifiquement valables, en particulier contrôlables. Le statut linguistique d'une forme sentencieuse est donc acquis - sans nécessité de procéder à une analyse linguistique des propriétés - dès lors que la langue elle-même la qualifie de proverbe, maxime, sentence, adage, etc. Nous commencerons dans un premier temps par illustrer ces vulgates au travers de traductions selon nous "ratées". Dans un deuxième temps, nous essaierons d'introduire quelques principes méthodologiques relatifs à l'étude des propriétés des proverbes et formes sentencieuses. Dans un troisième temps enfin, nous montrerons comment les utiliser pour éviter les erreurs ou, à tout le moins, améliorer l'équivalence entre deux formes sentencieuses des deux langues considérées icL

o.

La traduction de proverbes:

quelques

cas problématiques.

Voici quelques cas d'erreurs de traduction qui nous paraissent représenter assez typiquement les 'principes' ci-dessus mentionnés. Nous tirerons le premier cas du recueil de Sevilla Munoz: 20011. Cet ouvrage traduit le proverbe espagnol El o}o dei amo engorda el caballo, Le. littéralement 'L'œil-du-maître-grossit-Ie-cheval', précisément par 'L'œil du maître engraisse le cheval'. Cette traduction ne correspond pas à l'usage actuel, et le français contemporain utilise en fait 'II n'est pour voir que l'œil du maître'. Elle figure cependant dans certains ouvrages et compilations, par exemple Le Grand Robert, et le Dictionnaire des proverbes et dictons de Montreynaud-Pierron-SuzzonL Il s'agit en fait de la leçon originale, attestée dès le XVIos. Or comme la plupart des dictionnaires de ce type, le Grand Robert fait commencer le français contemporain dès le XVIlos., et Montreynaud-Pierron-Suzzoni renvoient à Moisans de Brieux: 17622. Il s'agit donc de (i), agrémenté d'ailleurs de

(iii), (iv) et (v), car cette version ancienne n'apparaît dans aucun corpus postérieur à 19453. Elle a simplement été progressivement supplantée par Il n'est pour voir...,
1. Cf. bibliographie. 2 Cet ouvrage applique (i) de façon systématique. On ne sait jamais si les proverbes cités (le plus souvent avec une date d'origine) sont toujours en vigueur ou pas, et par ailleurs, orthographe et syntaxe sont fréquemment modifiés. Ainsi, Les cordonniers sont toujours les plus mal chaussés est attribué à Oudin (1640), alors que la forme originale chez Oudin est Il n'y a que les cordonniers de mal chaussez. En revanche, ce même ouvrage cite Or commence le merle à faire son nid qui serait extrait de Proverbiagallica (recueil du XVO dont on ne sait s.), s'il s'agit d'un proverbe contemporain ou non, puisque l'original est Or commance le merle a fere son ny, que Morawski attribue à Bonum spatium (recueil également du XVO s.).
3

Elle est encore citée dans Littré (1872), sous cette forme;

13

JEAN-CLAUDE ANSCOMBRE version due à la plume fables et leur morale. 'proverbe espagnol' la plus ou moins vendu', va en ella, et de toutes
approximation midi à sa

de La Fontaine en 1668. Et l'on sait le succès qu'ont eu ces Les mêmes Montreynaud-Pierron-Suzzoni proposent comme forme sentencieuse 'Chacun parle de la foire selon qu'il y a traduction discutable! de Cada uno habla de la feria como le façons peut claire aux yeux d'un francophone. Une bonne

de la forme sentencieuse espagnole serait à mon avis Chacun voit porte. Montreynaud-Pierron-Suzzoni fournissent un autre 'proverbe

espagnol', L'origine

à savoir

'Mes clients

passent

avant mes parents'.

Antes son mis dientes que mis parientes, et on peut s'étonner
de cette variation

Il s'agit visiblement de d'une telle traduction.

provient en fait de la subversion Antes son mis clientes avec humour par certains commerçants et citée dans certains recueil2. Nous surprenons donc nos trois auteurs en flagrant délit de (iv) et de (V)3. Notons au passage que le recueil de J.5evilla mentionné plus haut traduit le (vrai) proverbe espagnol par 'Ma chemise m'est plus proche que mon pourpoint', forme totalement désuète aujourd'hui: c'est (i) agrémenté de (iv). Un exemple typique de (i) et des conséquences qui en découlent est la traduction quasi-officielle de En boca cerrada no entran moscas, d'emploi banal en espagnol contemporain. Il

que mis parientes, imaginée

est traduit

par

Sevilla

Munoz:

2001, par En bouche close, jamais mouche n'entra,

traduction qui fait sourire aujourd'hui, ne serait-ce que par l'archaïsme de sa construction. Contrairement en effet à une vulgate fortement enracinée, les formes sentencieuses ne sont pas des expressions figées, et sont régulièrement réformées par la langue pour correspondre à la syntaxe de l'époque4. Cette 'traduction' est reprise par Urdfroz Villanuevas qui estime qu'il s'agit là d'un homologue tant par la forme que pour le sens. Selon elle, la version originale, très proche, apparaît pour la première fois dans Carmen (1845), et Mérimée l'attribue à un proverbe gitan. En fait, Mérimée propose En bouche close n'entre point mouche comme la traduction d'un proverbe gitan6, ce qui laisse ouvert le problème de savoir si à l'époque, il s'agissait bien d'un proverbe. On peut cependant se demander si Mérimée n'a pas tout simplement traduit le proverbe espagnol - n'oublions pas qu'il fut le précepteur de Eugenia de Montijo. Par ailleurs,est attestée en 1610 dans le Florilegium de Gruter une forme En bouche close n'entre mouche, qui n'est mentionnée nulle part par la suite, ce qui amène à se poser la question d'un possible hapax, et remet de toutes façon en question la vulgate ci-dessus.

1. On peut par exemple
l'espagnol 3. Il
4

se demander composé bibliographie

pourquoi

M.-P.-S.

ont

traduit

le présent

de l'indicatif Barcelona. une parfaite

de

par un passé vrai que la

en français. citée par les auteurs à ce propos montre

2. Par exemple
est méconnaissance

dans le Gran diccionario de retranes, Larousse, 2001, Spes Editorial,
de la parémiologie espagnole.

Ce qui ne veut pas dire qu'il n'y a pas de formes sentencieuses figées, mais simplement que le figement n'est pas un trait caractéristique ni définitoire de ces formes. Sur ce point, cf. Anscombre: 2000, 2003. 5 "La presencia de dichos y refranes en La tamilia de Pascual Duarte', Paremia, n° 8, 1999, pags.517-520. 6 Par ailleurs, cette forme n'apparaît pas dans le Historia y costumbres de los gitanos, de F.M.Pabano, Ed. Giner, Madrid, 1980.

14

LA TRADUCTION DES FORMES SENTENCIEUSES Le principe (v) est plus subtil, et les erreurs auxquelles il conduit sont plus difficiles à déceler. En voici cependant deux. Le premier cas est celui de Perro ladrador, poco mordedor, presque toujours traduit par 'Chien qui aboie ne mord pas'. Or le proverbe espagnol peut avoir en fait deux sens: le premier est que ceux qui menacent passent rarement à l'action, qui est également le sens du proverbe français ci-dessus. Le second sens est que la parole n'est pas nécessairement suivie d'effets, sens que n'a pas le proverbe français, mais qui est celui de les conseilleurs ne sont pas les payeurs. Alors que Campos-Barella ne mentionne que ce second sens, Junceda ne mentionne que le premier, Carbonell Basset mentionnant les deux. Sevilla mentionne les deux sens, mais propose comme traduction 'Chien qui aboie...', Le. fait jouer (iii) et (v). Le second exemple est celui de l'équivalence entre Piedra movediza, nunca moho la cobija et Pierre qui roule n'amasse pas mousse, dont les traductions littérales sont très proches, et qui sont présentées partout comme équivalentes. Or malheureusement, le sens de cette forme sentencieuse est toujours négatif en français, et il est que l'instabilité ne conduit pas au bien-être matériel. Et il a un sens positif dans certaines régions d'Espagnel, et négatif dans d'autres. La version anglaise A rollingstone gathers no moss pouvant avoir l'un ou l'autre sens, selon les régions, comme déjà signalé par Milner: 1969. On a là un exemple typique de la thèse (iii): l'équivalence par ressemblance. Le point (vi) est un point à mes yeux primordial. Le principe qui y est mentionné est que la façon dont la langue elle-même décrit les choses est une description scientifique, Le. fiable et contrôlable. On en déduit que pour classer les formes sentencieuses, il suffit de repérer la façon dont la langue les dénomme. Selon que la langue les appelle proverbe, maxime, adage, dicton, etc., ils appartiendront à une catégorie linguistique scientifiquement fondée. Malheureusement, il est bien connu que ce type d'appellation est flou et variable, comme le montre l'échantillonnage qui suit. Dans son ouvrage, Leyva (2004) utilise les mots refran, proverbio, dicho, sentencia, aforismo, pensamiento, supersticiôn, maxima, pour désigner des formes sentencieuses, et ce sans aucune justification apparente. Dans les ouvrages et dictionnaires, les 'définitions' de ce type de terme sont largement circulaires, comme cela a déjà été constaté par plus d'un. Le DRAE definit ainsi proverbio commme "Sentencia, adagio 0 refran", adagio comme "sentencia breve comunmente recibida, la mayor(a de las veces moral", sentencia comme "dicho breve que encierra doctrina o moralidad", refran comme "dicho agudo y sentencioso". Moliner définit quant à lui proverbio comme "adagio, aforismo, dicho, sentencia", sentencia comme "aforismo, maxima, proverbio", et comme "Cualquier sentencia popular repetida...V. Adagio, aforismo, dicho, proverbid'. La tradition lexicographique française suit la même absence de méthodologie. Dans le TLF, on trouve à proverbe: "sentence courte et
imagée [...]Synonyme:

adage, dicton, maxime'; à adage = "formule ancienne"; à
parfois une morale. Proverbe, fam.";

sentence

= "maxime renfermant
vérité

à Dicton

=

"sentence exprimant une

d'expérience

passée

en

Grand Robert, proverbe = "Formule [...] exprimant V. Adage, aphorisme,dicton, maxime, pensée, sentence'; adage = "Maxime pratique ou juridique [...] V. Apophtegme, dicton, maxime, précepte, proverbe, sentence';
1. Par exemple les Asturies.

proverbe...". Et pour une vérité d'expérience.

le

15

JEAN-CLAUDE

ANSCOMBRE

-

sentence = "Pensée, opinion. V. Adage, aphorisme, apophtegme, axiome, dicton, maxime'; dicton = "Phrase exprimant une pensée générale, une maxime sous une forme proverbiale". Il est clair que la mise en pratique de telles pseudo-définitions ne peut que donner des résultats contestables. Ainsi, En avril, ne te découvre pas d'un fil est classé selon les auteurs parmi les dictons météorologiques (Djavadi, Montreynaud-Pierron-Suzzoni), les dictons (Delacourt), les proverbes et dictons (Dournon), ou encore les proverbes (Rey-Chantreau). Ande yo caliente y rfase la gentè est un dicho et un adagio selon Romero, un refran selon Junceda, Sevilla, Larousse. Il est classé dans les dichos y proverbios par Gonzalez, et c'est un adagio antiguo selon Iribarren, un antiguo refran selon Buitrago, etc. On voit le problème, ces définitions étant de plus généralement accompagnées d'une série de vulgates fidèlement reproduites et rarement remises en question. Concluons: toute étude un peu rigoureuse du phénomène sentencieux ne pourra faire l'économie d'une réflexion linguistique sérieuse, en particulier au niveau des définitions, le tout correspondant à une mise en perspective théorique par rapport aux phénomènes en jeu. Je voudrais pour terminer citer un dernier exemple que j'ai déjà utilisé ailleurs2, celui de la traduction (d'ailleurs fort bonne) d'un roman de science fiction3, dans lequel on découvre la phrase suivante, prononcée par un fils évoquant son éducation et son père: ...II m'a flanqué la plus belle râclée de ma vie [...] paix à son âme, ajouta-til...Sans fouet, enfant gâté, était sa maxime favorite... Il s'agit visiblement d'une adaptation du proverbe anglais Spare the rod, spoil the child, pour lequel le traducteur n'a pas su trouver d'équivalent. Il en a donc forgé un, nous verrons plus loin comment. 1. Les formes sentencieuses: quelques définitions. Le travail de tout traducteur est de faire correspondre à une forme de la languesource une forme de la langue-cible, et ce, en respectant autant que faire se peut, non seulement les contraintes parémiologiques, mais également l'esprit du texte. Dans le cas des formes sentencieuses, le problème est double, puisque toute forme sentencieuse se caractérise, nous l'avons vu, par un côté formulaire (la structure de surface à laquelle est associé un sens formulaire), et un côté construit (le sens construit). L'idéal est bien entendu d'assurer une double correspondance lors du passage de la langue-source à la langue-cible. Nous avons vu quelques exemples des difficultés qui peuvent se présenter. En particulier, il peut se faire qu'à un même sens construit correspondent des sens formulaires différents; et à l'inverse, une identité ou une quasi-identité des sens formulaires peut provenir de deux sens construits différents. La conclusion s'impose: il nous faut fournir des critères d'identification des formes sentencieuses, éventuellement de sous-classes de telles formes, si tel est le cas. L'idée que je vais maintenant développer comporte deux présupposés:
1 Equivalent espagnol 'attesté dès Don Quichotte de Les chiens aboient, la caravane passe. 2. ln "Classification des formes sentencieuses et traduction d'énoncés parémiques", Actes du Colloque de Chypre 2006, à paraître. 3. P. José Farmer, Des rappotts étranges, Ed. J'ai lu, n° 712, p. 98, trad. De Michel Deutsch.

16

LA TRADUCTION DES FORMES SENTENCIEUSES a) Le premier est que la classe et les sous-classes de formes sentencieuses (car il y en a) se caractérisent par des propriétés linguistiques spécifiques, et que ces propriétés sont repérables. Il y a des marques relatives aux différents types de sapientialité. Le second est qu'une bonne traduction doit, chaque fois que cela est possible, se maintenir à l'intérieur de la sous-classe de départ. II s'agit en fait de l'idée que le sens construit sera traduit au mieux en se maintenant à l'intérieur de la même sous-classe parémique. Et que pour ce faire, on peut s'appuyer sur les marques évoquées en a).

b)

Je commencerai donc par un certain nombre de définitions générales concernant les parémies, et qui seront comme le cadre général à l'intérieur duquel se situera ma réflexion. Une première remarque est que les phénomènes sapientiaux qui nous occupent ici concernent des énoncés, et non des syntagmes. Ces énoncés possèdent de plus une propriété qui les distingue d'autres constructions phrastiques: à l'intérieur d'un discours donné, elles sont généralement mobiles, et font partie de ce qu'il est convenu d'appeler des phrases autonomes. Ainsi, dans le discours: (1) ...Je lui ai posé des questions aussi innocentes que possible, dans l'espoir de la mettre en confiance. Elle s'est contentée de déclarer d'un ton narquois: Jeune homme, ce n'est pas à un vieux singe qu'on apprend à faire des grimaces. Si votre patron s'est figuré que j'allais faire des confidences... (A. Simenon, Maigret et les vieillards, Presses de la Cité, Paris, p. 103).
sentencieuse

la forme

Ce n'est pas à un vieux singe qu'on apprend à faire des

grimacespeut être déplacée et figurer en plusieurs endroits:
(2) ...Je lui ai posé des questions aussi innocentes que possible, dans l'espoir de la mettre en confiance. Elle s'est contentée de déclarer d'un ton narquois; Ce n'est pas à un vieux singe qu'on apprend à faire des grimaces, jeune homme. Si votre patron s'est figuré que j'allais faire des confidences... ...Je lui ai posé des questions aussi innocentes que possible, dans l'espoir de la mettre en confiance. Ce n'est pas à un vieux singe qu'on apprend à faire des grimaces,jeune homme, s'est-elle contentée de déclarer d'un ton narquois. Si votre patron s'est figuré que j'allais faire des confidence... ...Je lui ai posé des questions aussi innocentes que possible, dans l'espoir
en confiance. Jeune homme, ce n'est pas à un vieux singe qu'on apprend à faire des grimaces, s'est-elle contentée de déclarer d'un ton narquois. Si votre patron s'est figuré que j'allais faire des de la mettre

(3)

(4)

confidences..

.

Une seconde remarque sera que ces énoncés sapientiaux sont minimaux, à savoir qu'ils ne peuvent être découpés en énoncés plus petits et également sapientiaux. Une objection sera la possibilité de troncature, effective avec ce type de phrase. Ainsi: Un bon tiens... pour Un bon tiens vaut mieux que deux tu l'auras. ou encore A buen fin...en lieu et place de A buen fin no hay mal principia Cette objection n'est pas valide: les formes tronquées sont là en tant que représentant l'intégralité de l'énoncé sentencieux, ce que l'on peut remarquer à 17

JEAN-CLAUDE

ANSCOMBRE

l'intonation montante en fin de phrase, et au fait que le destinataire peut compléter l'énoncé1. Cependant, toutes les phrases autonomes ne méritent pas le statut de phrase sentencieuse: ainsi une phrase comme Les voitures ont quatre roues est également autonome2, et ne semble guère sentencieuse. A l'intérieur donc des phrases autonomes minimales, je distinguerai les phrases sentencieuse~ par le critère de combinabilité avec la tournure Comme dit X, ou tournures équivalentes4, X étant l'auteur présumé de la phrase autonome. Par exemple: Comme (le) dit Pascal, l'homme est un roseau pensant. Comme on dit, cœur qui soupire n'a pas ce qu'il désire. Como dijo Machado, caminante, no hay camino... "...Las desgracias nunca vienen salas, como reza el proverbio..." (R.Montero, Amantes y enemigos, Alfaguara, 1995, p.1S). Ce critère distingue bien deux sous-classes parmi les phrases autonomes, puisqu'on n'aura jamais: (9) (10) *Comme on dit, les chats chassent les souris. ~omo dicen en mi pueblo, los simios comen cacahuetes. (5) (6) (7) (S)

Cette remarque n'est pas sans intérêt: en effet, elle permet éventuellement de repérer dans un texte-source donné qu'une phrase est sentencieuse, car accompagnée d'un commentaire méta-linguistique - une marque - qui le prouve. Et qu'on doit par conséquent lui rechercher une équivalence également sentencieuse dans la langue-cible. Or de tels commentaires 'méta-linguistiques'S ne sont pas rares dans les textes, ainsi: (11) "...Y como no en vano dicen que cuando Dias cierra una puerta abre una ventana y que no hay mal que por bien no venga, di en mis prospecciones con la descripcién detallada de esta sustanciosa senorita..." (E.Mendoza, El laberinto de las aceitunas, p.104). (12) "... Inspecteur des finances: Pauvre M. Brochant, pauvre M. Brochant, bon d'accord mais Pascal Meunot c'est un drôle de numéro, comme on dit dans mon village, Le coq est lâché, gardez vos poules. ah, ah, ah ." (Un dÎner de
cons, film).

1. Ce qui n'empêche pas qu'il puisse faire que la forme tronquée finisse par devenir une forme sentencieuse à part entière, la seconde partie disparaissant alors. C'est ce qui est en train de se passer pour A chacun son métier [et les vaches seront bien gardées], pour le français, et En todas partes cuecen habas [yen la m/a a calderadas] pour l'espagnol. 2. Je dois acheter quatre pneus, les voitures ont quatre roues/Les voitures ont quatre roues, je dois acheter quatre pneus/Je dois, les voitures ont quatre roues, acheter quatre pneus. 3. Ou encore formes sentencieuses, le mot phrase étant suspect à plus d'un titre.
4

Ce type de tournure porte le nom de marqueur médiatif.

5. Outre comme on dit, les plus courants sont comme dit la sagesse populaire, comme dit l'autre, comme on dit chez moi, dit-on, comme on dit dans mon village. Pour l'espagnol: como dijo el otro, como dicen en mi pueblo, como dice la sabidurfa popular, como dice el refranero,

etc. 18

LA TRADUCTION DES FORMES SENTENCIEUSES

(13) "...As the Scots say, and they should know, many a mickle mak's a muckle..." (Huntly Express, 1940, 19 janvier, 3). Tout traducteur, même ignorant le sens exact de Le coq est lâché, gardez vos poules, saura d'entrée, en vertu de la présence de comme on dit dans mon village, qu'il s'agit d'en trouver une traduction à l'intérieur du domaine sentencieux. Parmi les phrases sentencieuses ainsi définies - autonomes et combinables avec comme dit X, j'en distinguerai deux types. Le premier correspond à un auteur précis

-

ainsi Pascal et Machado

dans

les exemples

ci-dessus:

c'est

le domaine

des

maximes, sentences, morales, qui puisent habituellement dans l'histoire et la littérature attachées à la langue considérée. Je ne m'en occuperai pas ici, et réserverai mes efforts au second cas, celui de l'auteur anonyme, que les linguistes! ont baptisé du curieux nom de ON-locuteur. Ce ON-Iocuteur est fréquemment désigné par la sagesse des nations, la sagesse populaire, le bon sens populaire, on, etc. En voici quelques exemples empruntés à diverses langues: (14) (13) (14) (15) (16) (17) (18) (19) (20) (21) Il a passé de l'eau sous les ponts. Qui vole un œut vole un boeuf. An apple a day keeps the doctor away. Who pays the piper calls the tune. Dias los cria, y ellos se juntan.. Hay moras en la costa. Eine Schwalbe macht noch keinen Sommer. Es ist nicht alles Gold was gtanzt.. De mica en mica s'ample la pica. DeI dit al fet, hi ha un tret
se combinent très facilement avec les marqueurs du

Ces formes sentencieuses type de Comme on dit (22) (23)

(24)

Comme on dit, il a passé de l'eau sous les ponts. Who pays the piper, calls the tune, as they say. Dias los cria, y ellos sejuntan, como dice la sabidurfa

popular.

A l'intérieur des formes sentencieuses à ON-Iocuteur, je distinguerai encore deux sous-classes. Celle des formes sentencieuses qui sont génériques - elles représentent une vérité valable extra tempore, et celle des formes sentencieuses qui ne le sont pas. A ces dernières on réserve le nom de phrases situationnelle5-. Elles
qualifient directement une situation, et en font partie des formes comme La

mariée

est trop belle, Un ange passe, Il y a de l'eau dans le gaz, C'est bonnet blanc et blanc bonnet, Les dés sont jetés, Tanta monta, monta tanto, Las casas coma son, Hay moras en la costa, De ilusiones también se vive, Otro gallo cantarÎa, etc. Elles sont

en

fait

événementielles,

et portent

ou peuvent

porter

des marques

circonstancielles,

. A l'origine de cette notion, Anscombre: 1990, partant Berrendonner: 1981. 2. Cf. Kleiber (1989), Anscombre (2000a), pour cette notion.

de

la

notion

de

ON-vérité

de

19

JEAN-CLAUDE

ANSCOMBRE

ce qui n'est pas le cas des sentencieuses génériques. On comparera de ce point de vue: (25) ...Si [...] los gestos caballerescos y hospitalarios, la misa en dias de guardar y el pasearse con la espada muy tiesa y la barriga vada lIenaran el puchero 0 pusieran picas en Flandes, otro gallo nos hubiese cantado a mi, al capitan Alatriste, a los espanoles en general, y a la pobre Espana en su conjunto... (Arturo y Carlota Pérez-Reverte, El Capitan Alatriste I, Ed. Alfaguara, 1998, p.112). *Si Pablo no se hubiera pasado de ambicioso, la avaricia no hubiese roto el saco.

(26)

A l'ensemble des phrases sentencieuses ayant un ON-Iocuteur et de nature générique, je réserverai le nom de phrases parémiques. Cette dernière catégorie sera à son tour divisée en plusieurs sous-classes, selon certaines caractéristiques que j'ai évoquées ailleurs1: a) La sous-classe des tautologies. ce sont des phrases de la forme Une femme est une femme, angl. A penny is a penny, all. Mann ist Mann, cat. El diner ès diner, esp. La primera es 10 primera, ital. l soldi sono i soldi, etc. On les reconnaît essentiellement à une structure superficielle très souvent proche de 'p est p'. b) La sous-classe des phrases parémiques exhibant certains schémas rythmiques, elle-même divisée en deux sous-classes, selon que la phrase est métaphorique ou non. La première classe, celle des [proverbe], correspond grosso modo aux 'proverbes' au sens habituel, la seconde est celle des [adage] et des [dicton] 2. c) Le reste, i.e. la sous-classe des phrases parémiques n'ayant pas d'autre(s) propriété(s) saillante(s). Ainsi Les apparences sont trompeuses, ou encore El tiempo
10 arregla todo.

Le point essentiel pour moi est que cette classification correspond à des propriétés linguistiques dont des marques sont éventuellement visibles en surface, et peuvent être utilisées pour aider à la traduction. Nous y reviendrons. Sans entrer dans des détails techniques sans intérêt ici, voici quelques exemples. Le bien connu Una golondrina no hace verano se combine sans problème avec Coma dice... et est assez notoirement générique - on peut le combiner avec nunca (Una golondrina nunca ha hecho verano) sans en trahir l'esprit. Il s'agit donc d'une phrase parémique, dont la structure superficielle n'est pas celle d'une tautologie. Le découpage Una golondrina/No hace verano montre une structure rythmique 6/6. Il est métaphorique, il s'agit donc d'un [proverbe]. En revanche, La pluie du matin n'arrête pas le pèlerin découpée selon GN/GV comme précédemment, montre une structure 5/73 et une rime -in/-in qui en fait cette fois un [dicton], du moins pour
1

Cf. par exemple Anscombre:

2007.

2. J'utiliserai [adage] pour les phrases parémiques non métaphoriques à contenu moral ou juridique, [dicton] pour celles concernant le rapport avec la nature. 3. Une telle structure - combinaison d'heptasyllabes et de pentasyllabes est très fréquente dans le domaine parémique, mais également dans le domaine poétique: ainsi le haiku et le tanka japonais, mais aussi la seguidilla espagnole. En français, le phénomène est moins net, peut-être à cause de l'extraordinaire succès qu'a connu l'alexandrin à la Renaissance. 20