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Valeurs

De
646 pages
Fruit du travail de chercheurs venus d'une quinzaine de pays, les trente-deux articles ici réunis proposent tout d'abord une réflexion conceptuelle et une mise au point sur la question de la valeur au sein de la théorie sémiotique. Ensuite, ils contribuent à une évaluation de l'efficacité heuristique de celle-ci à travers l'analyse de nombreux corpus relevant de différents domaines... Enfin, ils esquissent de nouvelles pistes vers des études culturelles et des projets interdisciplinaires.
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Sous la direction d’Amir Biglari
Question inépuisable s’il en est, la problématique
de la valeur, qui traverse tant de domaines de
la connaissance, hante depuis longtemps les
théories du langage où elle se présente sous
Collection dirigée des visages extrêmement diférents au gré des
par Amir Biglari interrogations dans lesquelles on l’inscrit. Les
échos de cette diversité – depuis la formulation
La collection « Du sens » a pour
même du problème jusqu’aux réponses objectif de publier des ouvrages
avancées, en passant par les corps théoriques qui abordent systématiquement
la question de la signification, mobilisés et les méthodes mises en œuvre – se
aussi bien au niveau théorique font entendre au fl des contributions du présent
que pratique. Elle accueille
ouvrage. principalement des travaux qui
relèvent de la sémiotique, de la Fruit du travail de chercheurs venus d’une
sémiologie, de la sémantique, quinzaine de pays, les trente-deux articles ici
de la pragmatique et de l’analyse
réunis proposent tout d’abord une réfexion
du discours.
conceptuelle et une mise au point sur la
question de la valeur au sein de la théorie
sémiotique. Ensuite, ils contribuent à une
évaluation de l’efcacité heuristique de
celle-ci à travers l’analyse de nombreux corpus Valeurs
relevant de la littérature, de la photographie, de
la peinture, de la calligraphie, de l’architecture,
de la publicité, des faits sociaux, du monde
Aux fondements de la sémiotiquepolitique… Enfn, ils esquissent de nouvelles
pistes vers des études culturelles et des projets
interdisciplinaires.
Amir Biglari est chercheur associé au Centre de recherches
sémiotiques de l’Université de Limoges.
9 782336 307497
ISBN : 978-2-336-30749-7
49 €
Valeurs Sous la direction d’Amir Biglari












Valeurs

Aux fondements de la sémiotique

Sous s la direcction d’A Amir Big glari



VValeur rs

Aux fo ondeme ents de la sémiotique






















































© L’HARMATTAN, 2015
5-7, rue de l’École-Polytechnique, 75005 Paris

http://www.harmattan.fr
diffusion.harmattan@wanadoo.fr
harmattan1@wanadoo.fr

ISBN : 978-2-3 36- 30749- 7
EAN : 9782 336307497
Présentation
Question inépuisable s’il en est, la problématique de la valeur, qui
traverse tant de domaines de la connaissance, hante depuis longtemps les
théories du langage où elle se présente sous des visages extrêmement
différents au gré des interrogations dans lesquelles on l’inscrit. Les échos de
cette diversité – depuis la formulation même du problème jusqu’aux
réponses avancées, en passant par les corps théoriques mobilisés et les
méthodes mises en œuvre – se font entendre au fil des contributions du
présent ouvrage : celles-ci correspondent à une pluralité de points de vue et à
une large palette d’objets étudiés relevant des multiples provinces des
humanités et même d’un peu au-delà.
Dans cette somme sémiotique qu’était leur Dictionnaire, A.J. Greimas et
J. Courtés faisaient brièvement le tour des acceptions qui, à la fin des années
1970, pouvaient intéresser de près le sémioticien, en fixant pour point de
départ la valeur linguistique chez Saussure (« valeurs, relatives, se déterminant
1les unes par rapport aux autres » ). Et de décliner par la suite les modes
d’existence sémiotique, alors au nombre de trois : valeurs virtuelles /
actuelles / réalisées, nous ramenant ainsi à la narrativité, autour de laquelle
gravitait, on s’en souvient, l’ensemble du modèle greimassien. Narrativité
dont les objets étaient porteurs tantôt de valeurs descriptives, consommables,
tantôt de valeurs modales encore fortement liées à l’acquisition des compétences
requises en vue de l’action décisive, à une époque où la théorie fleurait
nettement son legs proppien. De même pour la description du récit en termes
d’une suite de transferts de valeurs entre sujets ou pour la reprise de la
distinction bien connue des valeurs d’usage (moyens) et des valeurs de base
(fins), illustrées en l’occurrence par l’histoire classique du singe avec son
bâton et sa banane.
Comme on n’a pas manqué de le noter à maintes reprises depuis (cf. ici le
texte de Jacques Fontanille), dans cette célèbre entrée du Dictionnaire de
Greimas et Courtés se côtoyaient déjà les « valeurs-différences » d’une pure
sémantique des places relatives au sein d’un micro-système abstrait et les
« valeurs-pour-les-sujets » impliquées dans une quête, simulacre de
l’aventure anthropomorphe nouant action, passion et cognition dans le bruit

1. Algirdas Julien Greimas, Joseph Courtés, Sémiotique : dictionnaire raisonné de la théorie
du langage, t. I, Paris, Hachette, 1979, p. 414. 8 / Valeurs. Aux fondements de la sémiotique
et la fureur des aléas narratifs. Ce qui n’allait pas sans faire problème. Entre
héritage paradigmatique lévi-straussien d’une part et dispositif
syntagmatique d’inspiration proppienne de l’autre, la transition entre ces
types de valeurs marque l’entrée en scène de ce « supplément d’âme » dont
faisait état Paul Ricœur dans sa critique du parcours génératif, à moins que
ce ne soit, comme le ponctue également Fontanille, un supplément de corps.
De telles asymétries ont motivé naguère les débats autour des difficultés de
la conversion inter-niveaux dans le parcours génératif, sans que l’on puisse
parler d’une quelconque « solution » à ce problème resté assez largement en
suspens et qui nous rappelle toujours le bricolage conceptuel accompli par
Greimas lors de la proposition de son modèle global visant le plan du
contenu des discours. Défaut constitutif selon certains, vertu accueillante
pour d’autres.
Quels que soient leur angle de prise de vue, leur champ disciplinaire et
leurs paradigmes de référence théorique, les chercheurs reconnaissent à
l’unanimité la vaste polysémie du terme de valeur. Valeurs économiques, en
rapport avec le travail et les échanges de biens et de services en société.
Valeurs éthiques ou morales, axées sur des normes de conduite tacites ou
affichées. Valeurs esthétiques, tributaires d’un sentiment du beau étroitement
dépendant des contextes. Valeurs linguistiques, engendrées par les
différences au sein d’une structure d’éléments comparables. Valeurs
sémiotiques, en partie inspirées de la réflexion des linguistes, mais souvent
plus élémentaires, placées à un niveau de généralité supérieur. Comment s’y
retrouver, face à une telle multiplication des significations en usage ? Même
si l’on peut rester sceptique sur toute éventuelle unification des
problématiques – tant, nous montre-t-on dans plusieurs essais du recueil, la
valeur est affaire de situations culturelle, spatiale, temporelle –, on ne nous
en fournit pas moins, ici, quelques pistes sur lesquelles nous reviendrons
plus loin.
***
Fruit de la réflexion de chercheurs venus de nombreux pays, les articles
ici réunis se répartissent en cinq volets. Le premier est composé de textes à
dominante épistémologique ou théorique dont les auteurs entreprennent
avant tout un travail d’ordre conceptuel autour de la définition de la
« valeur » et de son voisinage sémantique.
Comme l’annonce le titre de sa contribution, Jacques Fontanille s’attache
à répondre à une question : « La sémiotique, science des valeurs ? » Il
montre, en effet, que les grandes questions de la théorie sémiotique font
appel à la problématique de la valeur, ce qui peut être résumé autour du
concept central de la générativité. D’un côté, les différents niveaux du
parcours génératif de la signification, les conversions entre ces niveaux et
leur fonction explicative proviennent de la valeur ; de l’autre, celle-ci Présentation / 9
implique la plupart des interrogations techniques autour du parcours génératif :
les valeurs systémiques comme structures élémentaires et les
valeursfinalités comme objets de quête ; la conversion des valeurs descriptives en
valeurs modalisées ; les valeurs d’usage et les valeurs d’échange ; les valeurs
perçues (phénoménales) et les valeurs construites (formelles), etc. Par
ailleurs, l’auteur met en évidence que les récentes évolutions de la discipline
sont engagées par la valeur : sémiotique tensive, sémiotique du sensible et de
la perception, sémiotique du corps et des passions. Il conclut que la valeur
est « bien la problématique qui est à la fois la plus générale (pour la
sémiotique comme champ d’investigation) et la plus spécifique (pour la
sémiotique confrontée à toutes les disciplines qui s’occupent de signification).
C’est-à-dire la problématique qui serait la mieux à même de définir son
identité disciplinaire ».
Claude Zilberberg se propose, dans son investigation, de tracer un chemin
qui, à travers quatre ressorts relevant de l’hypothèse tensive, mène de la
valeur saussurienne à la structure hjelmslevienne : (i) l’espace tensif
considère la sémiosis comme l’intersection de l’intensité et de l’extensité, ce
qui est l’une des conditions de la structuration ; (ii) les termes se présentent
tour à tour comme des produits, des quotients, des dividendes. Aussi toute
valeur est-elle définie par la dualité de deux valences qui sont les projections
respectives de la valeur en question sur les dimensions de l’intensité et de
l’extensité ; (iii) sur l’axe paradigmatique, l’hypothèse tensive, parmi les
combinaisons possibles, en privilégie deux, qui sont à l’opposé : des valeurs
d’absolu (intenses et concentrées), exclusives, de l’ordre du survenir, visant
l’unicité ; des valeurs d’univers (faibles et diffuses), distributives, de l’ordre
du parvenir, visant l’universalité. Les premières présupposent la concession,
et les secondes l’implication ; (iv) sur l’axe syntagmatique, si la narrativité
proppienne s’intéresse à la liquidation du manque, le point de vue tensif
apprécie l’éclat, ce qui s’obtient par la mise en œuvre de la concession ;
celle-ci, dans les cas favorables, est au service d’un surcroît inespéré, lequel
se trouve au principe de la surprise, qui marque un événement. Dans cette
perspective, l’« événement avère la valeur » ; mieux encore, la « concession
est un chapitre d’une problématique plus vaste : la dynamique du discours ».
L’article de Jean-François Bordron, « La notion de valeur et le problème
de la dualité », cherche à éclaircir la notion de valeur à partir de la notion de
dualité introduite par Saussure pour rendre compte d’une certaine
incommensurabilité entre l’évolution diachronique d’une langue et sa
structure synchronique. L’auteur montre que les valeurs, quel que soit leur
domaine – valeurs linguistiques, économiques, passionnelles –, se fondent
toutes sur un principe de dualité qui établit une tension entre deux ordres
difficilement commensurables mais qu’il faut pourtant articuler entre eux. Il
fait remarquer qu’il n’y a pas de rapport immédiat entre la valeur que l’on
accorde à une tâche et celle que prend le produit de cette tâche dans une
structure d’échange; pourtant, la valeur monétaire établit, sinon une 10 / Valeurs. Aux fondements de la sémiotique
équivalence, du moins une certaine correspondance par la saillance qu’elle
institue. De même, l’auteur rappelle, à la suite de Mandelbrot, qu’il n’y a pas
de rapport direct entre la valeur d’une longueur, prise selon une certaine
échelle de mesure, et la valeur de cette même longueur à une autre échelle.
C’est alors la particularité du point de vue qui détermine un certain équilibre
entre mesure et choix d’une échelle. Cette réflexion amène le sémioticien à
déduire, conformément à l’intuition saussurienne dont il est parti, que le
problème de la valeur naît invariablement de la dualité entre système et
procès : un procès a toujours besoin, pour se comprendre lui-même, de faire
l’hypothèse de l’existence d’un système ; et un système reste lettre morte s’il
ne s’ouvre pas au devenir. Entre les deux, la médiation ne s’opère pas par un
déploiement du système dans le temps, comme on a pu l’imaginer, mais par
un jeu d’éléments saillants, pris au monde physique ou au monde de l’esprit,
jeu par lequel viennent momentanément s’accorder des règles de raisons
contraires.
En soulignant le caractère syncrétique de la définition sémiotique de la
valeur, Denis Bertrand et Veronica Estay Stange analysent dans leur
contribution les propriétés syntagmatiques qui contraignent l’existence de la
valeur et qui en déterminent la fluctuabilité. Sur cette base, trois schèmes de
production de la valeur sont dégagés : un schème narratif, un schème
passionnel et un schème esthésique. Du point de vue narratif, la valeur surgit
dans la quête ou dans le rejet d’un sujet par rapport à un objet valorisé par un
destinateur ; du point de vue passionnel, l’objet « activé » agit sur le sujet
« passivé » en l’attirant ou en le repoussant ; du point de vue esthésique, la
valeur surgit comme possibilité d’« outre-sens » aperçue derrière la saisie
effective du sensible. Au sein de ces différents modes de génération, les
auteurs identifient des paramètres de régulation en dehors desquels la valeur
tend à s’épuiser. Relatifs au tempo et à l’accentuation, ces paramètres permettent
l’instauration du socle esthésique de tout déploiement axiologique, en posant
du même coup les pôles d’extinction de la valeur : la condensation maximale
par un tempo trop accéléré, l’expansion indéfinie par un tempo trop ralenti,
ou bien la monotonie qui annule toute variation accentuelle. La valeur serait
alors conditionnée par un équilibre rythmique au sein de ses différents
domaines de manifestation. Ainsi, l’originalité de cette proposition est
d’intégrer à la définition et à l’analyse de la valeur (traditionnellement
envisagée en termes narratifs et modaux) les avancées de la sémiotique
tensive et de la sémiotique du sensible.
Göran Sonesson, en constatant la polysémie de la notion de valeur dans
les dictionnaires, est convaincu qu’il n’est pas pertinent de vouloir ramener
ces significations diverses à un sens unique. Dans « Le jeu de la valeur et du
sens », il souligne que la valeur, dans le sens des interrelations entre
différents termes d’un système, comme le propose Saussure, est déjà
double : il y a la valeur à l’intérieur d’un système unique, comme dans le jeu
d’échecs, et la valeur d’un système comprenant deux systèmes plus ou moins Présentation / 11
indépendants, comme c’est le cas de la langue. L’auteur note que pour saisir
le sens originel de la valeur, il faut dépasser les valeurs structurales qui sont
relatives à d’autres termes, en faisant appel à la valeur intrinsèque, celle qui
part du monde de la vie, à la fois biologique et sociale. D’après lui, en tant
qu’êtres humains, nous respectons, tant bien que mal, les valeurs de la vie et
de la conscience, et nous sommes par ailleurs sujets à une certaine histoire,
nous dépendons aussi des valeurs qui émergent dans l’histoire culturelle,
celle de l’humanité en général, ainsi que celles des peuples spécifiques.
Dans « La valeur comme lien implicatif : de la perception à
l’engagement », Pierluigi Basso Fossali vise à trouver un socle commun et
des axes de caractérisation pour les différentes acceptions de la notion de
valeur. Il explique qu’au-delà de l’élaboration saussurienne, la valeur a une
thématisation privilégiée en économie et en éthique; toutefois, elle est
aujourd’hui au centre des stratégies de marques et les intangibles ont
construit un véritable marché identitaire qui semble soumettre l’économie
aux valeurs élaborées dans les échanges communicatifs. De fait, le tournant
« expérientiel » du marketing semble inviter à saisir les conversions entre
des valeurs discursives et des valeurs perceptives. Selon l’auteur, ces
effervescences sociales peuvent pousser la sémiotique à réveiller la réflexion
théorique sur la valeur, en cherchant un nouveau potentiel explicatif et
critique de ses modèles. Ce travail souhaite combler quelques vides
théoriques qui séparent les thématisations phénoménologiques, linguistiques
et sociologiques de la valeur. À la recherche d’une nouvelle typologie des
valorisations et d’un éclaircissement des aspects constitutifs de la valeur mis
en tension par la dialectique entre les programmes narratifs et les réserves
figuratives des acteurs, il schématise quatre aspects constitutifs de la valeur :
l’insistance (être différence), la valence (faire la différence), l’équipollence
(mesurer la différence) et la transcendance (transposer la différence).
Jean-Marie Klinkenberg, dans « Valeurs et variation : de la valeur
d’échange à la valeur éthique, en passant par la valeur de survie », projette
de situer la valeur dans un cadre général, au-delà des frontières de la sémiotique,
afin de mieux en cerner les déterminations. Dans une perspective
cognitiviste, en considérant la variation comme la source de la genèse du
sens, et en confrontant la valeur à ce concept, il montre qu’une valeur n’est
jamais un donné, mais le résultat d’un processus, qu’elle n’est saisissable
qu’au sein d’un flux. Dans la même perspective, le sémioticien insiste sur le
fait qu’en dehors de sa face négative, la valeur contient une face positive
dans la mesure où «elle tire son origine de mécanismes perceptifs, qui
portent sur des phénomènes comme des rayonnements, des pressions, des
températures, qui sont le substrat positif du sens » : c’est dire qu’à l’instar
des deux faces d’un papier, la face positive de la valeur est l’envers de sa
face négative. Par ailleurs, l’articulation de la valeur à la variation l’amène à
considérer la valeur comme « un concept unificateur, non seulement pour
l’ensemble des sciences humaines, mais aussi pour les sciences du vivant. 12 / Valeurs. Aux fondements de la sémiotique
Elle permet en effet de rendre compte à la fois des systèmes sémiotiques les
plus sophistiqués et des phénomènes vitaux dans leur généralité ». Le rôle de
la sémiotique, comme le suggère l’auteur, pourrait être unique, car parmi ces
différentes disciplines, c’est peut-être la sémiotique qui, en prenant le plus de
hauteur par rapport au foisonnement des usages du concept de valeur, les
ramène à leur plus petit commun dénominateur, et rend ainsi compte de la
puissance de cette entité.
***
Un deuxième ensemble de textes s’intéresse à la question de la valeur en
rapport avec le langage et les signes, aussi bien sur le plan théorique que
pratique. On y remarquera l’ouverture en éventail des points de vue, les
auteurs se référant à des sources d’inspiration multiples, voire contrastantes
dans certains cas.
Dominique Ducard, dans son article « Langage et monnaie : valeur et
référence », part de la comparaison entre le langage et la monnaie, question
ancienne dans l’histoire de la philosophie occidentale, puis développée en
sciences sociales depuis Marx, et qui a d’ailleurs retenu particulièrement
l’attention des héritiers et des interprètes de la pensée saussurienne pour
définir la notion de valeur. En revenant aux textes de Saussure sur cette
analogie, l’auteur en montre à la fois la cohérence et le point de butée. Un
passage par l’anthropologie sémiotique, avec une étude sur les « formes et
activités symboliques » qui exploite le rapport entre transactions linguistiques
et transactions monétaires, en révisant la conception échangiste qui soutient
ce rapport, puis un détour par la « parole archaïque » d’Antisthène qui
privilégie la fonction de désignation des noms, mise en correspondance avec
la relation monnaie-biens, conduisent l’auteur à introduire la notion de
« valeur référentielle » issue de la linguistique de l’énonciation d’Antoine
Culioli, non pas comme le terme de la réconciliation des opposés, entre
valeur « interne » et valeur « externe », mais parce qu’elle renvoie aux
opérations de « référenciation » qui sont, avec celles de représentation et de
régulation, constitutives de l’« activité signifiante de langage », en langue,
dans l’exercice de la parole. Selon cette optique, si l’analogie entre le
langage et la monnaie y trouve une nouvelle justification, son intérêt est
essentiellement heuristique.
Marcel Danesi et Stéphanie Walsh Matthews, dans leur contribution « La
valeur dans la métaphore conceptuelle », envisagent d’examiner celle-ci telle
qu’elle a été conçue et utilisée depuis Saussure afin de revisiter les notions
de valeur et d’opposition à la lumière de leurs implications dans de nouvelles
théories cognitives en linguistique, en passant par les concepts-clés de
Jakobson (qui offrent les paramètres de l’étude cognitive contemporaine),
par Lévi-Strauss (qui les intègre à l’étude des systèmes culturels en se
penchant plus particulièrement sur l’analyse de la parenté et de la Présentation / 13
mythologie), mais aussi par la théorie de l’opposition qui s’avère validée
grâce à l’émergence de la linguistique cognitive, une tentative centrée sur la
relation entre langue, culture et cognition. En discutant l’évolution de la
recherche dans ces courants de pensée, les auteurs font remarquer que d’une
part, la métaphore conceptuelle se trouve enracinée dans les assises
fondamentales du structuralisme sans pour autant se circonscrire à son passé,
et qu’elle sert de fil conducteur reliant plusieurs enquêtes autant scientifiques
que culturelles ; en outre, la notion de valeur met en relief « le rôle de la
métaphore conceptuelle comme étant symptomatique du culturel ainsi que
détenteur et modificateur de celui-ci ».
Anne-Marie Houdebine-Gravaud, dans « De la valeur différentielle et
signifiante en sémiologie des indices », s’attache à mettre en évidence le rôle
central que joue la valeur dans cette théorie. Elle expose que la sémiologie
des indices, sur les traces de Saussure et de la phonologie pragoise, aborde
« les systèmes de signes de la vie sociale », leur mode de fonctionnement
ferme ou souple, ainsi que leurs unités et leurs valeurs différentielles,
distinctives et signifiantes, et ceci en deux étapes. La première étape, dite
systémique, est descriptive et explicative : elle convoque la valeur en
dégageant formellement les unités et en les identifiant par différences
paradigmatiques et syntagmatiques. La seconde étape, dite interprétative, se
donne comme objectif la mise au jour des imaginaires sociaux, selon la
perspective critique ouverte par Barthes, en s’intéressant aux valeurs
signifiantes, explicites comme implicites, des éléments du corpus noyau,
simulacre de l’objet social sémiotisé. Ces interprétations s’appuient autant
sur les plans internes (contextualisation / opposition) qu’externes en
mobilisant les associations des chercheurs conçues comme impositions
culturelles (cartes forcées).
Dans son article, « Nouveau système de signes phonétiques : valeurs
sémiotiques appliquées aux alphabets », Snéjina Sonina cherche dans un
premier temps, comme son titre l’annonce, à appliquer la notion de valeur
sémiotique aux systèmes alphabétiques d’un certain nombre de langues :
latin, grec, cyrillique, devanāgarī du sanscrit, hiragana et katakana japonais,
et notamment, dans l’alphabet phonétique international (l’API). Ces
systèmes sont évalués en fonction de trois concepts mis en avant par Claude
Zilberberg, à savoir la connexité, l’élasticité et la densité. Cette application
« permet d’illustrer la notion de valeur dans sa pureté : puisque les signes
alphabétiques ne représentent que des phonèmes, c’est-à-dire des entités
psychologiques correspondant directement à la réalité des sons physiques,
leurs valeurs peuvent être discernées très clairement sans être brouillées par
la complexité des significations polysémiques des signes linguistiques ou
phénomènes culturels ». Dans un deuxième temps, en s’appuyant sur sa
réflexion sur la valeur dans les alphabets, l’auteure propose, dans un but
didactique, un nouvel alphabet, appelé « l’Art-alphabet», qui «vise à
accroître la conscience articulatoire et phonologique ». L’analyse de ce 14 / Valeurs. Aux fondements de la sémiotique
nouveau système de signes phonologiques du point de vue de la valeur met
en lumière sa haute connexité et sa grande densité.
Après avoir insisté sur le caractère primal de l’expérience sonore, Gérard
Chandès, dans son exposé sur « La valeur des sons anecdotiques », évalue la
légitimité de la conception saussurienne de la valeur dans son application à
un corpus hétérogène de séquences sonores non harmoniques conservées en
sonothèque. L’auteur montre que cette conception dans ce cadre est
nonpertinente : les causes tiennent à l’absence de codification des sons étudiés
ainsi qu’à l’imperfectivité générale de la réalité sonore, comparable en cela à
l’expérience de la temporalité. Aussi la valeur n’est-elle pas à chercher dans
le texte sonore en tant que tel, mais dans les discours sur le son en valorisant
le substrat imaginaire des verbalisations qui constituent ces discours.
***
Dans le troisième volet, il s’agit de valeurs dans le visuel et dans le
verbal. Là aussi des travaux théoriques et pratiques cohabitent. La
photographie, l’architecture, la publicité et la littérature y figurent parmi les
objets passés au crible de la notion de valeur.
Comme le signale son titre, « Les valeurs et les valorisations des
images », Maria Giulia Dondero se donne comme objectif d’étudier les
valeurs énoncées en image et les valorisations des images, celles-ci étant
définies comme « des valeurs mises en jeu dans les pratiques quotidiennes
d’utilisation des images », ce qui met le concept de l’énonciation au premier
plan. Après avoir évalué la manière dont la sémiotique greimassienne a traité
la question des valeurs dans le cadre de l’image – en s’appuyant notamment
sur les travaux de Jean-Marie Floch (Les Formes de l’empreinte) et de
Jacques Fontanille (Sémiotique des pratiques) –, l’auteur s’intéresse aux
objets et aux pratiques de la photographie artistique comme l’utilisation des
séries, de l’original, des différents tirages, etc. Si l’attention est portée sur la
photo artistique, ce texte envisage également une comparaison avec les
pratiques de l’original et de l’authenticité dans la photo de guerre, la photo
de famille et la photo-image pieuse. Il montre ainsi comment les
valorisations des images sont mises en œuvre dans ces différents cas.
Deux attitudes face à l’œuvre d’art sont distinguées par Solomon Marcus
dans son investigation sur « Le mirage de la valeur esthétique et la chance de
la sémiotique » : d’une part, considérer que le seul paramètre qu’on puisse
lui associer, c’est l’émotion qui se transmet au récepteur ; d’autre part,
accepter que l’œuvre d’art puisse également inclure des idées et des
phénomènes de culture. Si dans le premier cas, il n’y a rien à discuter sur la
valeur (car ce qui fait de l’œuvre en question une œuvre d’art est au-delà de
ce que les mots peuvent exprimer), dans le second cas, quoique la question
de la valeur esthétique soit directement inabordable, il y a la possibilité d’une
approximation ; d’où la chance de la sémiotique. Au-delà de l’ineffable, Présentation / 15
avance l’auteur, il y a ici l’explicable qui réside dans l’interprétation des
paramètres tels le signe, la structure, l’énergie, la forme, l’information.
Comprendre ces paramètres et « saisir la valeur » vont ensemble, et dans les
deux cas il s’agit de processus infinis, persistants, qui suscitent d’ailleurs le
plaisir esthétique. D’autre part, l’auteur indique que toute œuvre d’art est une
tension entre deux termes formant un couple conjugué : le premier, de nature
syntaxique, est dominé par la clarté ; le deuxième, de nature sémantique, est
commandé par l’obscurité. On cherche à optimiser l’utilisation des moyens
syntaxiques (fonction de l’hémisphère gauche du cerveau) dans la
compréhension des phénomènes sémantiques (fonction de l’hémisphère droit
du cerveau), mais le mariage de l’obscur au clair pose toujours des
problèmes.
En reprenant la conception de la valeur avancée dans une étude précédente
par Jean-François Bordron, l’exposé de Pierre Boudon sur les valeurs
architecturales et la typicité catégorielle articule deux plans hétérogènes
définis par un ensemble de règles, caractérisé comme « élaboration » dans un
cas et comme « évaluation » dans l’autre, où la valeur est associée à un
jugement en tant que discrimination sur un marché. L’auteur considère la
notion d’objet de valeur, qui circule entre ces différents niveaux, comme une
catégorisation permettant de les évaluer les uns par rapport aux autres en
termes de prototypie développant une variation sur ce thème, procédure qu’il
rapproche des travaux d’Eleanor Rosch dans le domaine de la catégorisation
linguistique. L’illustration de cette démarche s’appuie sur un corpus de
formes architecturales (Villas de Palladio). Aussi est-il conclu que « la
notion d’un ensemble de valeurs comme base d’un jugement oscille entre
une différenciation, articulée sur un double registre quantitatif et qualitatif
dont la notion de proportionnalité est l’enjeu, et une catégorisation délimitant
des registres d’effectuation associés à une typicité de la forme ».
L’examen d’un corpus formé d’une trentaine de publicités tirées de la
presse écrite fournit à Marc Bonhomme l’occasion d’élucider la façon dont
la métaphore constitue un procédé essentiel pour la valorisation des produits
dans les annonces. Selon l’auteur, d’une part, à travers ses transvalorisations
qui construisent des analogies entre différents univers allotopiques positivés
et l’univers commercial de la publicité, la métaphore apporte une valeur
ajoutée aux marques et aux produits promus. D’autre part, de telles
transvalorisations métaphoriques dépendent étroitement des modèles
socioéconomiques diffusés par les annonces. Elles peuvent être conformistes
lorsqu’elles se contentent de conforter l’axiologie des modèles de consommation
en vigueur. Elles revêtent une dimension phatique quand elles donnent lieu à
un discours publicitaire original, sans pour autant renouveler l’axiologie
profonde des produits. Elles se font enfin conceptuelles lorsqu’elles engendrent
de nouveaux modèles axiologiques qui enrichissent les représentations
cognitives associées aux produits. Mais dans tous les cas, la métaphore
publicitaire instaure une valorisation floue qui participe à une logique 16 / Valeurs. Aux fondements de la sémiotique
affective, de nature empathique.
La contribution d’Elizabeth Harkot-de-La-Taille est consacrée aux écrits
de l’Américaine Helen Keller – une femme qui, ayant perdu l’audition et la
vision en bas âge, a su sortir de sa « prison mentale », d’après ses propres
mots –, parmi lesquels figure son autobiographie. Harkot-de-La-Taille en
propose une relecture sémiotique, en reprenant notamment les travaux de
Paul Ricœur, de Per Aage Brandt et du Groupe μ : elle met en évidence le
processus d’attribution de sens à un monde fait de silence absolu et
d’obscurité, où il n’y a que le toucher, le goût et l’odorat comme seuls
canaux de contact avec l’extérieur. Elle met également en relief le processus
de l’acquisition du langage chez Keller, de sa compréhension du monde et de
sa propre construction identitaire. L’auteure montre qu’« il s’agit d’un
parcours balisé soit par des transformations de la qualité des valeurs en jeu,
soit par leur sophistication construite sur des conquêtes antérieures ». Elle
décrit le parcours de la valeur en six étapes : proto-valeur (perception d’un
phénomène) ; valeur distinctive (la perception d’un phénomène se traduit en
sémiose perceptive) ; valeur affective (la valeur distinctive constitue un
« monde » spatio-temporel) ; attribution de valeur aux sens (les valeurs
distinctive et affective imbriquées engendrent la possibilité de la valeur
décisionnelle) ; instauration de la valeur socialisée ; intégration des valeurs
sociales à l’identité personnelle.
Le travail de Nicolas Couégnas, « Du côté des valences : sémiotique
textuelle et valeurs littéraires », souligne la complexité de la question de la
valeur dans le champ de la littérature. Il montre que si la littérarité n’a pas
constitué dans un premier temps un objet sémiotiquement pertinent, car
jugée trop facilement soluble dans la culture, l’évolution de la théorie, avec
l’adoption du point de vue du discours en acte et de l’hypothèse tensive,
ouvre de nouvelles possibilités : on peut à présent tenter de se demander,
grâce aux valences, assises sensibles des valeurs, quels types de sensations
esthétiques particulières un texte littéraire est susceptible de délivrer.
L’auteur s’interroge, en effet, sur les conditions à satisfaire pour disposer de
valences de la littérature, ce qui l’amène, en se référant à Julien Gracq, à
poser les bases d’une «sémiotique de la lecture », qui repose sur cinq
principes élémentaires : le primat de la textualité, l’activation des « isotopies
cinétiques des sémèmes » par le tempo, le déploiement des combinaisons
cinétiques, l’expression de la singularité textuelle par le faisceau imaginaire
corporel, enfin l’orientation phénoménologique.
***
La quatrième partie porte sur les valeurs au niveau culturel, notamment à
travers des cadres et des objets précis, spécifiques à tel ou tel état de culture,
dans le temps ou dans l’espace. C’est la section de l’ouvrage où s’affirme, de
la façon la plus décisive, la transversalité de notre thème fédérateur, en Présentation / 17
même temps que le besoin d’un regard attentif aux variations de contexte ici
et là.
« La problématique des valeurs culturelles » est l’intitulé de l’article de
Peter Stockinger. Il considère les « valeurs culturelles » comme des « objets »
au sens le plus large du terme formant le cadre de référence aux agissements
d’un acteur humain ou anthropomorphe. Ce sont des objets aussi bien
matériels que symboliques, inanimés ou animés, naturels ou artificiels qui
servent de normes, de traditions, de visions partagées, de pensées de groupe,
de doctrines, de savoir-faire (de « bonnes pratiques »), d’exemples (au sens
d’exemplum), de textes de référence, de récits de référence, etc. La fonction
principale de ces « objets » lato sensu est de former l’identité (toujours
mouvante) d’un acteur (individuel ou collectif) comprise à la fois comme
une « position » dans un espace social qui constitue son environnement (la
« Umwelt ») et comme une « frontière » (une interface) par rapport aux
autres acteurs. Dans cette perspective, l’acteur occupe et organise un
territoire (pas exclusivement physique) qui lui est propre et qu’on appelle
« monde de vie ». En se référant aux objets, en les utilisant comme
« standards » dans son faire (dans sa pratique), l’acteur crée, produit « son »
monde – aussi bien matériel que symbolique, social qu’historique. En même
temps, les objets composant les valeurs culturelles de l’acteur lui accordent
une certaine image, produisent une certaine expression de lui (de sa « vie
intérieure »). Comme le signale l’auteur, cette « image » correspond à ce que
Goffman a appelé la « face sociale », qui est à la fois la « frontière » séparant
un acteur d’autres acteurs et l’« interface » au sens d’un texte vivant et
multi-sensoriel qui s’exprime d’une manière plus ou moins appropriée aux
contextes spécifiques.
Les présupposés sémiotiques de la catégorie du vintage, ainsi que les
formes de son étalement dans la durée font ici l’objet des propos d’Anne
Beyaert-Geslin. Elle met l’accent sur la prouesse sémantique qui permet
d’ennoblir un objet de peu de prix, vieux de quelques décennies, et sur « la
réhabilitation in extremis » de la valeur qui lui permet de rivaliser avec
l’objet neuf en se donnant pour son équivalent mais en plus remarquable. À
travers le dialogue des deux objets rivaux, on découvre que des formes
diagrammatiques se reconnaissent l’une l’autre et, tels des métalangages,
s’analysent et se commentent mutuellement. L’auteure montre qu’en même
temps que le travail intime des valeurs, envisagé comme un déplacement de
ressemblances et de différences, se profilent des modalités de déploiement
de ces valeurs à travers le temps. Ainsi la conception intentionnelle de la
valeur ne suppose-t-elle pas simplement un investissement de l’objet, son
support figuratif et narratif, mais une possibilité de pérennisation ou de
« rattrapage » qui, comme dans le cas du vintage, remet l’objet au goût du
jour. Cette étude, en intégrant la temporalité, l’aspectualité et le rythme à
l’énonciation, apporte des éclairages sur le rapport de la valeur à la
diachronie, et signale que « la relation aux objets induit une subjectivation 18 / Valeurs. Aux fondements de la sémiotique
mais également la mise à distance à la fois spatiale et temporelle qui assure
l’objectivation ».
Une autre étude portant sur les valeurs en diachronie suit la précédente :
« De la morale médiévale à l’éthique contemporaine: sémiotique de la
valeur d’hier et d’aujourd’hui » d’Astrid Guillaume se situe au sein d’une
sémiotique des cultures telle que pensée par François Rastier, ici
appréhendée en diachronie. L’auteure envisage d’étudier la valeur depuis le
Moyen-Âge jusqu’à l’époque contemporaine. Elle montre que le mode de
fonctionnement initial de la valeur (Valeur-Adhésion-Objectif) se maintient à
travers des siècles par une dynamique tri-triangulaire peircienne. En effet, le
mode de fonctionnement intrinsèque de la valeur s’avère subjectif en
contrastivité mais très stable en diachronie. En revanche, son cadre
hyperactantiel et hypoactantiel « mute radicalement d’un hyperactant-(Dieu)
versus hypoactant-(Diable) médiévaux à un agoniste (Droits de l’humain et
de l’animal) versus antagoniste (Obscurantisme) contemporains. Les deux
antagonistes (priméité hyperactante et secondéité hypoactante) indispensables à
la création d’un troisième élément interdépendant des deux précédents
(tiercéité humaine) passent de valeurs divino-diaboliques médiévales à des
valeurs contemporaines Droits de l’humain / Obscurantisme agissant sur
l’humain ». Dans cette optique, la seule façon dont la valeur peut se
concevoir universellement entre ces deux anti-univers axiologiques, c’est en
réduisant son champ d’action aux rapports d’un Je à un Autre. Établir des
valeurs éthiques universelles reviendrait alors à bannir le Il-objet pour le
remplacer systématiquement par un Je-sujet second, un sujet second ayant
une fonction d’objet-sujet : considère Il comme s’il était Je ou considère
l’Objet comme s’il s’agissait d’un Sujet ; autrement dit : ne fais pas à autrui
ce que tu n’aimerais pas que l’on te fasse.
« Les valeurs dans la culture russe : le pain, le sel et l’hospitalité » d’Inna
Merkoulova et de Vladimir Siniatchkine, porte sur l’une des valeurs de base
à laquelle le folklore et la littérature classique du pays attribuent une
attention toute particulière, à savoir la générosité en général (tschedrost’) et
l’hospitalité en particulier (gostepriimnost’). Les auteurs montrent qu’un
type spécifique de l’hospitalité russe, appelé khlebosolstvo (« l’hospitalité à
pain-sel », « l’hospitalité chaleureuse ») s’articule autour des objets de
valeurs que sont le pain et le sel. On considère que ceux-ci se trouvent à la
base d’« une communication participative», et par là, ils explicitent
« l’image linguistique du monde chez les Russes et la structure de leur
conceptosphère ». Les auteurs soulignent par ailleurs : «Comprendre une
culture étrangère à travers les valeurs de cette dernière, en les comparant
avec nos valeurs à nous, en cherchant des correspondances, ce serait une
alternative sérieuse au modèle d’un monde unipolaire, lequel devient un
danger d’actualité, ce serait aussi une invitation à nourrir la créativité dans
toute sa diversité ».
En problématisant la valeur en tant que stratégie énonciative, Hamid-Présentation / 19
Reza Shaïri se penche sur un objet spécifique, les miniatures persanes, afin
de clarifier celles-ci sous un double rapport, celui de l’énonciation et celui de
la valeur. Les miniatures persanes convoquent, de fait, « des énonciations
multiples qui par leur force d’assertion jouent un rôle décisif dans la mise en
place et la circulation des valeurs ». L’auteur vise à hiérarchiser ces
énonciations : une dimension pro-énonciative se met en place lorsqu’une
autre énonciation, souvent secondaire, tend à protéger une énonciation
principale. Une telle protection énonciative se réaliserait grâce à la
présence de la valeur qui recouvre l’ensemble du discours en jeu. En effet, à
partir de l’examen de deux miniatures persanes, on cherche à mettre en relief
le rôle de la valeur au sein d’une stratégie pro-énonciative : il s’agit des
interactivités énonciatives où une stratégie trans-axiologique se produit afin
de garantir la distribution et le partage des valeurs ; il est donc question
d’une structure co-axiologique où les valeurs entrent en échange pour
protéger une énonciation fragile.
Sungdo Kim, dans «La typologie des valeurs dans la calligraphie
extrême-orientale : essai de sémiotique calligraphique », après avoir souligné
la spécificité de la calligraphie asiatique, présente une typologie des valeurs
qui se manifestent à travers cet art qui constitue, selon l’auteur, l’essence
même de la civilisation extrême-orientale. Les valeurs identifiées dans cette
calligraphie sont notamment des valeurs plastiques et musicales, des valeurs
spirituelles et morales, des valeurs corporelles, des valeurs littéraires et
émotives, des valeurs politiques et religieuses, et des valeurs créatives de la
variation. Tout en reconnaissant une extrême intrication entre ces valeurs,
l’auteur insiste d’un côté sur le rôle surdéterminant de l’idéologie et du
pouvoir, et de l’autre, sur la variation qui contrôle et commande la création
calligraphique.
***
Enfin, la cinquième section du livre est consacrée à la valeur inscrite dans
la vie sociale. Notons le soin apporté par les chercheurs ici rassemblés à la
clarté de la distinction maintenue, dans leurs analyses, entre les isotopies
politique et économique, celle-ci n’accaparant heureusement pas toute la
place au détriment de celle-là.
Per Aage Brandt, dans son travail sur « La construction sémio-cognitive
de la valeur économique », présente une analyse en trois étapes des
opérations sémio-cognitives élémentaires qui se trouvent à la base des
pratiques établissant la valeur économique et la monnaie comme
phénomènes et réalités sociales. L’analyse interprète ces opérations en
termes de modélisation sémantique des espaces mentaux et du blending
(Fauconnier, Turner). Cette modélisation apporte des éclairages sur la
manière dont les « équations de valeur » peuvent correspondre à des faits
humains. En reprenant un point que Marx avait déjà senti, sans pourtant le 20 / Valeurs. Aux fondements de la sémiotique
thématiser, à savoir le contraste entre nombre (de choses) et mesure (de
substances), l’auteur signale que c’est précisément la juxtaposition matérielle
et cognitive de ces deux formes de la quantité qui explique sa lecture
expressive de l’équation – la valeur d’usage « exprime » la valeur
d’échange – et qui, dans la mesure où on en développe l’analyse, mène vers
la sémiotique constitutive du crédit et de la monnaie.
Une réévaluation de l’économie en termes de signification est proposée
par Bernard Lamizet dans son article « Une sémiotique performative : sens
et valeur ». Dans un tel cadre, la valeur peut être conçue comme « une
expression économique de l’identité, qui exprime une dimension
économique de la signification, dans la mise en œuvre d’une médiation
symbolique et politique de l’échange ». De fait, l’échange s’appliquerait à
« une pratique sociale exprimant l’identité sur le plan de l’activité
économique et dans l’espace de l’échange avec l’autre ». Selon l’auteur,
comme toute médiation, la valeur est axée sur une dialectique entre une
dimension singulière (celle du sujet qui exprime son psychisme dans sa
parole) et une dimension collective (celle de l’appartenance et de la
sociabilité, qui s’exprime dans les institutions et, en particulier, dans la
langue). Dans cette perspective, penser l’économie politique consiste à
attribuer une signification à la tension complexe entre la dimension
singulière de l’économie et sa dimension collective, qui définit ce que le
chercheur appelle « la médiation économique de la valeur ».
Lydie Ibo, dans « Les formes de la valeur : pour une approche des
opérateurs transversaux », à partir de l’examen des parcours respectifs de
Nelson Mandela et d’Aung San Suu Kyi, insiste sur le fait que la valeur est
non seulement une relation, mais aussi un opérateur « transversal » : en tant
que relation, la valeur relie un sujet à son objet et caractérise le rapport
existant entre eux, déterminé entre autres par les modalités ; en tant
qu’opérateur transversal, la valeur est considérée comme un processus,
« propre au métalangage et qui sous-entend des opérations identiques
effectuées dans des aires culturelles différentes ». La valeur est donc une
fonction et elle a une fonction. Selon l’auteure, la spécificité de son
fonctionnement se manifeste par la permanence des opérations de
caractérisations, de substitutions, de transformations, soumises à la même
aspectualité, que l’on retrouve autant dans le sémio-narratif que dans la
perspective du sensible, de l’éthosémiotique et de la sémiotique des cultures
et des pratiques.
Contre la double toile de fond de la théorie saussurienne de la valeur et de
la sémiotique tensive, Luisa Ruiz Moreno s’attache, dans son investigation, à
examiner un cas particulier tiré du contexte socio-politique mexicain, à
savoir le mouvement Je Suis 132 qui s’y est manifesté lors de la campagne
présidentielle en 2012. Elle creuse la nature de ce mouvement, notamment
en mettant l’accent sur la question de l’identité (Ricœur, via Fontanille et
Zilberberg) qui se constitue, en l’occurrence, comme une valeur à part Présentation / 21
entière. De plus, l’auteure met deux aspects de la valeur en relief : d’une
part, c’est que son contenu, pour reprendre les mots de Saussure, « n’est
vraiment déterminé que par le concours de ce qui existe en dehors de lui » ;
d’autre part, c’est que la valeur est toujours en cours de formation, en
passant par « diverses complexités, graduelles ou catégorielles ».
Dans son article, Amir Biglari se penche sur un débat politique français,
celui de l’entre-deux-tours de l’élection présidentielle entre François
Hollande et Nicolas Sarkozy en 2012. Il s’agit de montrer que le
rassemblement, revendiqué de façon exclusive par chacun des candidats,
apparaît comme une sorte d’isotopie axiologique à laquelle s’articulent
d’autres valeurs comme la justice, la confiance, l’espoir, le respect, la
proximité, etc. En décrivant certaines propriétés de ce réseau discursif,
l’analyse distingue quatre types de valeurs qui sont, de fait, les différentes
facettes d’une même entité, qui se présupposent, se complètent et
interagissent sans cesse : valeurs-formes, valeurs narratives, valeurs-buts et
valeurs-moyens. Par ailleurs, on souligne que la valeur d’une valeur – sa
valence – est non seulement tributaire d’une subjectivité qui évalue et
contrôle la valeur, mais aussi de la situation d’intersubjectivité où celle-ci
apparaît, ce qui fait écho à sa nature syntagmatique.
Éléni Mitropoulou, dans son étude intitulée « Valeur et sémiotique de la
communication médiatée : pour une approche inférentielle et transversale »,
en considérant la valeur comme le noyau dur de la praxis médiatique,
envisage de l’introduire comme un paradigme pour penser la
communication. Après avoir exposé « une sémiotique de la communication
indissociable d’une sémiotique de la médiation avec la valeur de
communication et la valeur de médiation comme liens entre les deux
sémiotiques », elle promeut le dialogue entre communication et médiation à
partir de la notion de valeur, et ébauche une définition de « la valeur de
médiation ». L’auteure tâche en effet de circonscrire un domaine de
recherche plus global, celui d’une sémiotique de la médiation médiatique :
elle soutient que si produire du sens, c’est produire de la valeur, la valeur de
médiation participe pleinement d’une sémiotique de la communication.
Les idées de sens, de valeur et d’identité étant intimement entrecroisées
dans le monde du travail, Jérôme Guibourgé précise la notion de valeur, dans
sa contribution « L’entreprise entre valeurs techniques et sociales », afin
d’ajuster les définitions sémiotiques à celles des sciences humaines
pratiquées en entreprise. Fondées sur la distinction entre valeurs sociales et
techniques, les différentes identités au travail s’articulent sur un schéma
tensif qui permet une meilleure gestion des ressources humaines. Mais
n’importe quelle organisation intervient dans une sémiosphère dans laquelle
circulent des valeurs qui lui servent et auxquelles elle participe ; autrement
dit, la culture détermine les valeurs et celles-ci donnent du sens à l’entreprise
qui, à son tour, les utilise. Dans ce cadre, l’auteur explique que pour la
gestion des valeurs, le collectif doit s’accorder sur leur identification et leur 22 / Valeurs. Aux fondements de la sémiotique
contenu, puis coordonner valeurs techniques et sociales, et enfin, vérifier
qu’elles permettront de générer suffisamment de différenciation avec les
autres acteurs du marché. Il conclut que dans le processus de la quête du
sens, « la sémiotique offre un ensemble d’outils propices à l’identification et
à la gestion des valeurs pour (re)définir le bien-projet commun de
l’entreprise ».
Comme l’indique le titre de son texte, Jean-Michel Wirotius cherche à
répondre à une question : « Quelles valeurs le concept de handicap
construitil dans le champ médical et social ? » En postulant que l’évocation de « la
question des valeurs dans le champ du handicap suppose que l’on puisse au
mieux cerner la notion même de handicap dans le discours médical et
social », il explique que dans sa version sociale comme dans sa version
médicale, le handicap porte des valeurs qui sont mises en jeu à la fois au
quotidien et par des événements médiatiques théâtraux. La construction des
valeurs est illustrée, pour la part sociale, par le lexique co-occurrent du mot
handicap qui constitue un corpus de fait assez limité et qui s’organise en
trois pôles, positif, négatif et normatif, et pour le versant médical par la mise
en tension de la maladie et du handicap. Le handicap répond à deux
contextes très différents : celui qui définit les « personnes handicapées »
reconnues comme telles par la société, et celui qui correspond aux dysfonctions
du corps relevant d’un problème de santé. L’analyse lexicale du mot
« handicap » dans ses occurrences attestées le montre associé à des valeurs
négatives, restrictives, les valeurs plus positives étant renvoyées à la
dimension d’espoir et d’autonomie, avec un parcours normatif attendu et en
devenir. L’auteur en déduit : « Les valeurs correspondantes aux handicaps
sont instables, inconfortables dans un mouvement de balancier allant des
perceptions négatives immédiates et individuelles vers des actions sociales et
collectives positives via les mécanismes de régulation et de normalisation ».
***
Le lecteur de cet ouvrage n’aura pas de difficulté à percevoir l’insistance
de certaines lignes thématiques qui reviennent depuis si longtemps, comme
des ostinati, lorsqu’on pense au problème de la valeur. C’est ainsi que
l’isotopie économique, voire souvent financière, traverse les discussions
comme un leitmotiv quasiment incontournable : qu’il s’agisse de la
conception sémiotique des valeurs (Jacques Fontanille, Claude Zilberberg,
Göran Sonesson, Pierluigi Basso Fossali, Jean-François Bordron, Denis
Bertrand et Veronica Estay Stange, Jean-Marie Klinkenberg, Peter Stockinger),
de la morale au Moyen Âge (Astrid Guillaume) ou bien de l’examen du
terrain économique en tant que tel (Per Aage Brandt, Dominique Ducard,
Bernard Lamizet), l’économie s’étend comme un fil rouge sur nombre de
développements aux visées et centres d’intérêt au demeurant très divers.
On ne saurait négliger, au passage, cette « compulsion vers l’ancrage »Présentation / 23
qui se fait sentir d’une lecture à l’autre et qui se dessine comme une
tendance de plus en plus marquée dans la tribu : ce mouvement s’affiche, ici
sous les espèces de l’ancrage social admis, à la suite d’un certain
cognitivisme, par Marcel Danesi et Stéphanie Walsh Matthews au sujet de la
métaphore conceptuelle, là dans l’assiette marxiste des valeurs au sein du
politique (Bernard Lamizet), ailleurs encore dans le matérialisme d’un
JeanMarie Klinkenberg qui envisage la valeur sous l’autorité de la variation et
non l’inverse, à partir d’une conceptualisation qui pour être résolument
sémiotique ne s’ouvre pas moins, à ses extrémités, sur le biologique d’un
côté, sur le social de l’autre.
Le choix du type de valeurs à mettre en lumière s’accompagne du réglage
par chaque auteur d’un périmètre plus ou moins ample à cerner dans son
étude. Par exemple, un certain nombre de points ayant marqué le débat dans
le paradigme cognitiviste résonnent par-ci par-là. C’est la théorie des
prototypes selon Eleanor Rosch, avec ses classifications volontiers
problématiques en « airs de famille » wittgensteiniens, reprise par Pierre
eBoudon au sujet des villas vénitiennes du XVI siècle ; c’est la construction,
via des dispositifs de blending mental, de la valeur en économie (Per Aage
Brandt) ; ce sont les développements récents apportés par le Groupe μ (ici,
Jean-Marie Klinkenberg) autour de la sémiogenèse, projet intellectuel
d’envergure dont par ailleurs l’essai d’Elizabeth Harkot-de-La-Taille vient
tester l’opérationnalité en examinant un cas tout à fait singulier de témoignage
personnel (Helen Keller) sur l’entrée progressive dans l’univers de la
communication et du sens pour un individu qui, tout jeune enfant, avait
soudain perdu toute capacité visuelle et auditive. Si le cognitivisme,
notamment depuis les années 1980, a fini par imprégner un peu partout la
recherche dans les sciences du langage, on ne sera pas surpris d’entendre
retentir ici cette orientation sous différentes voix, à doses variables il est
vrai. Mais cette ligne théorique est loin d’être le seul courant d’aimantation
des articles du recueil ; on en dirait autant, par exemple, du courant tensif ou
bien de la sémiotique des pratiques, qui irriguent plusieurs chapitres de
l’ensemble.
Comme le rappellent Denis Bertrand et Veronica Estay Stange dans leur
contribution, c’est le propre de la sémiotique de jeter des passerelles entre les
disciplines des humanités, comme la sociologie, l’économie, la linguistique
ou la philosophie, qui toutes s’intéressent aux valeurs mais qui, le plus
souvent, travaillent chacune sur ses acceptions choisies, sans trop regarder
autour. À la faveur de la multiplicité des définitions de la valeur, ce livre
ouvre tout un éventail d’objets d’étude, de thèmes évoqués, de paliers de
pertinence analytique, d’angles d’attaque, de périmètres d’investigation plus
ou moins larges. S’y esquisse donc une mosaïque assez bariolée dont les
pièces sont bien entendu rapportées au même point d’attache thématique
mais qu’il serait vain de vouloir ramener à une coloration unie. D’après
nous, une telle variété des contributions traduit quelque chose sur l’évolution 24 / Valeurs. Aux fondements de la sémiotique
actuelle de la sémiotique, à la recherche de sa place au sein des sciences de
la culture, dans un cadre qui a connu des métamorphoses considérables au
cours des décennies. En leur richesse et en leur diversité, les trente-deux
études que nous proposent les auteurs pourraient bien faire valoir que,
lorsqu’il s’agit de penser la valeur à travers ses divers enjeux, la sémiotique
est bien loin d’avoir dit son dernier mot.
Amir Biglari, Ivã Lopes Première partie
Fondements et enjeux sémiotiques de la valeur La sémiotique, science des valeurs ?
Jacques Fontanille
Université de Limoges
Institut Universitaire de France
Sans prétention à la nouveauté ou à l’originalité, cette contribution est
une simple présentation de la problématique, des problèmes posés par la
notion de « valeur » en sémiotique. Dans les années 80, Greimas aurait
souhaité définir la sémiotique comme une « science des valeurs ». Ce serait
en effet un beau programme pour redéfinir et refonder le corpus théorique et
méthodologique de la discipline, et une manière plus compréhensible de la
définir que de s’en tenir à « science des significations ». Il y a des
inconvénients évidents à chacune des deux définitions : une trop grande
labilité sémantique de la notion de « valeur » d’un côté, et une trop grande
généralité de la notion de « signification » de l’autre. L’avantage de la
définition comme « science des valeurs », c’est que cette formulation est
d’emblée problématique.
Si on se reporte à la position initiale de Saussure :
« Le contenu d’un terme n’est vraiment déterminé que par le concours de ce qui
existe en dehors de lui. Faisant partie d’un système, il est revêtu non seulement
1
d’une signification, mais aussi et surtout d’une valeur, et c’est tout autre chose » ,
on comprend tout de suite que, au cœur même de la définition de notre
discipline commune, une alternative se présente : choisir comme emblème
l’« effet » produit in fine par un processus non élucidé, un effet de
signification auquel on peut aboutir de mille et une manières, dont la plupart
n’ont rien à voir avec la sémiotique, ou choisir comme objet la « cause » de
cet effet, le processus (celui de la valeur) qui y conduit, la seule manière
d’aboutir à cet effet (la signification) qui soit proprement sémiotique.
Ce serait une bonne manière de faire la différence entre qui s’occupe de
la signification sans aucune pertinence et compétence sémiotiques, et qui
s’occupe de la signification dans le cadre et les règles propres à la
sémiotique comme discipline scientifique. C’est aussi un peu ma quête
personnelle, depuis que je m’occupe de la sémiotique en général (et pas

1. Ferdinand de Saussure, Cours de linguistique générale, Paris, Payot, 1972, p. 160. 28 / Valeurs. Aux fondements de la sémiotique
seulement de la mienne) : définir quelques critères simples qui permettent de
faire la différence entre ce qui relève de la discipline et ce qui relève d’un
emprunt à la discipline, entre ce qui contribue à la sémiotique, et ce qui
exploite la sémiotique comme boîte à outils.
1. La valeur chez Greimas, Fontanille et Zilberberg :
parcours critique
A) Relisons l’entrée « valeur » dans le Dictionnaire de Greimas :
Elle conjugue :
1. Une tentative de conciliation entre les usages du terme en logique,
linguistique, axiologie, esthétique, économie politique, etc.
2. Un rappel de ce qu’est la valeur linguistique : différences, articulations
sémiques, et la valeur d’un sème à l’intérieur d’une catégorie
sémiotique. Et une précision : la valeur de vérité en logique, le vrai et
le faux, participe de la valeur au sens modal.
3. Une caractérisation des valeurs dans le carré sémiotique, comme
valeurs virtuelles, qui sont à actualiser ensuite par la catégorie thymique
(polarisation positive ou négative), d’ordre proprioceptif : l’actualisation
des valeurs procède donc d’une mise en relation avec le sujet, et elles
sont de ce fait investies dans des actants. Elles restent actuelles tant
qu’elles ne sont pas conjointes avec les sujets modalisés, et elles
deviennent « réalisées » par la conjonction.
Le passage du virtuel (catégorie articulée) à l’actualisé (catégorie
orientée par la proprioceptivité) est une clé (énigmatique) de la
conversion des valeurs au sens linguistico-sémantique en des valeurs
impliquées dans la quête des sujets au sens narratif ; mais en même
temps qu’elles reçoivent une orientation thymique, elles sont
impliquées dans les modalités (vouloir, savoir, pouvoir, etc.) : ce sera
le problème essentiel (développé par Greimas dans Du Sens II) de la
conversion de la masse thymique en système modal de l’être.
4. Une distinction entre les « valeurs descriptives » et les « valeurs
modales ». Mais comme les valeurs descriptives sont illustrées dans le
Dictionnaire de Greimas par des entités sémantiques elles-mêmes
modales – « thésaurisable », « consommable » – voire
thymicomodales – plaisirs, états d’âme, etc.) les problèmes commencent :
cette distinction est bien fragile !
En effet, dès que les valeurs descriptives sont actualisées, elles reçoivent
une polarisation thymique (+ et −) et Greimas lui-même a démontré par
ailleurs dans Du Sens II que cette polarisation thymique se manifeste au
niveau des modalisations de l’être sous forme de valeurs modales ! On La sémiotique, science des valeurs ? / 29
pourrait alors restreindre cette distinction en disant qu’elle n’est valide que
pour les valeurs virtuelles, et ce ne serait alors qu’une distinction entre les
types de contenus sémantiques impliqués dans des différences pertinentes,
avant leur actualisation.
La distinction suivante, entre deux sortes de valeurs descriptives :
« subjectives » (être) et « objectives » (avoir), renvoie de fait à deux
prédicats-types, être et avoir, définis par ailleurs comme deux modalités d’un
prédicat de jonction élémentaire : les problèmes continuent !
1. La distinction entre valeurs de base et valeurs d’usage ne fait que
déplacer les précédentes, sans rien résoudre, puisque la définition des
valeurs d’usage en fait tout simplement des modalités du faire ! (cf. le
bâton (valeur d’usage) dont se sert le singe pour rapprocher la banane
(valeur de base)).
2. Des considérations narratives : dans les transformations narratives,
s’opèrent des transferts de valeurs, des échanges où les valeurs
deviennent des « valeurs d’échange » ; comme la valeur d’échange est
une condition modale pour la possibilité de l’échange (et même selon
Mauss une condition temporelle et sociale), les problèmes ne font que
s’amplifier, si l’on tient à maintenir la fragile distinction initiale entre
valeurs descriptives et valeurs modales !
La problématique se dessine alors, et elle suffit à expliquer la plupart des
difficultés relevées jusqu’ici : comment « ce qui vaut au titre de la
différence » peut être converti en « ce qui vaut au titre de la relation sujet /
objet », et quels rôles jouent les modalités de la compétence et de l’existence
dans cette conversion ? Autrement dit, on a affaire à une conversion entre
des valeurs en tant que différences sémantiques en valeurs en tant qu’enjeux
de l’échange et la quête narrative, et il semble bien que la projection des
modalisations sur ces valeurs sémantiques (qui les convertissent en valeurs
modales) soit la clé de la conversion ; mais au passage, il aura fallu
l’engagement d’un corps, et de ses effets proprioceptifs polarisants…
En bref, il n’y a pas d’un côté des valeurs sémantiques et des valeurs
modales, mais seulement des valeurs qui sont strictement sémantiques quand
elles sont virtuelles (y compris à sémantisme nul, pure polarité thymique), et
qui sont actualisées par des projections modales.
B) Penchons-nous maintenant sur ce que dit « Tension et signification »
sur la valeur (chapitre 2) :
1. La définition de la valeur est inséparable de celle de la valence (donc
du chapitre 1 de Tension et signification).
2. Elle est principalement centrée sur la notion de « paradigme », car
c’est au sein d’un paradigme que la valeur prend son sens. D’où la
citation de Saussure : « Un terme est donné comme centre d’une 30 / Valeurs. Aux fondements de la sémiotique
2constellation, le point où convergent d’autres termes coordonnés… » .
3. Elle se poursuit par la recherche d’une opération de base, qui serait
sous-jacente à la différence elle-même : la « distinction », une sorte de
négation fondatrice (qui avait été approchée dans Sémiotique des
passions par l’énigmatique notion de «sommation »), qui permet
d’identifier « quelque chose » comme n’étant pas « n’importe quoi ».
Cette opération de base produit une sorte de proto-distinction élémentaire,
en « précis » (quelque chose) et « vague » (tout le reste, n’importe quoi).
4. De fait, elle aboutit non pas à une définition des valeurs, mais à une
définition des pré-conditions pour qu’il y ait des valeurs, ce qui nous
renvoie aux valences ; ces conditions sont : orientation, dissymétrie,
réversibilité et concession ; ce sont très précisément les propriétés
définitionnelles d’une structure tensive.
5. Et elle se prolonge alors par les thèmes chers à Zilberberg, tout
particulièrement, et repris dans son livre Des formes de vie aux
valeurs : valeurs d’absolu (intensité dominante) et valeurs d’univers
(extensité dominante) ; tri et mélange ; péjoration (exclusion de
participants) et mélioration (participation d’exclus), etc.
On ne peut clairement apprécier la pertinence de cette définition de la
valeur qu’en la rapprochant de celle de la « valence » (Tension et
signification, chapitre 1) :
1. La valence au sens courant est définie par le lien et le nombre de liens
qui unissent un noyau et ses périphériques : la valence s’occupe donc
des relations entre des « liens ».
2. En première approche, la valence est en sémiotique la « valeur de la
valeur » ; il s’agit encore des conditions requises pour qu’il y ait de la
valeur (morphologies, topologies, formes rythmiques, tempo, etc.).
3. Dans ce chapitre 1, à l’occasion de définitions de chiens et de chats,
est avancée la notion de « profondeur » tensive (direction, orientation
et point de vue) qui caractérise le type de gradient dont on a besoin
pour fonder une « valence » : « Quand deux profondeurs se recoupent
pour engendrer une valeur, elles seront dénommées "valences" ».
On peut alors reconstituer une séquence d’engendrement de la valeur :
● On part d’un gradient sémantique (continuum catégoriel).
● On le soumet à une direction, une orientation, un point de vue, ce qui
en fait un gradient saisi par un observateur.
● On l’associe à au moins un autre gradient traité de la même manière.
● On obtient alors un dispositif de deux valences solidaires, au moins.
● C’est ce dispositif qui détermine une ou plusieurs valeurs.

2. Ibid., p. 174. La sémiotique, science des valeurs ? / 31
Mais cela ne résout pas le problème suivant : il n’y a pas de valeur
« seule », une valeur est toujours en relation avec d’autres valeurs ; par
conséquent, il faut une autre règle, interne au dispositif obtenu, pour
confronter des positions axiologiques à l’intérieur de la structure tensive : ce
sont les deux types de corrélations (directe et inverse) qui constitueront ces
règles secondaires. Et un autre problème surgit, jamais résolu : pourquoi
seulement deux valences ?
On note également que l’observateur, sa position subjective et corporelle,
ses intérêts et ses appréciations, interviennent ici en amont de la constitution
de la valeur : autant dire que la notion même de valeur virtuelle, purement
descriptive et sémantique, est abandonnée, puisque la valence elle-même est
soumise à une projection modale ; la polarisation et la proprioceptivité
(thymique) s’appliquent à des valences perceptives qui sont déjà modalisées
par une perspective.
1. Une première réponse à la limitation à deux valences tient dans le fait
qu’il s’agit non pas de configurations sémantiques complexes, mais de
la recherche d’une configuration élémentaire, la plus élémentaire
possible, et donc de la recherche de « profondeurs » suffisamment
générales pour qu’elles puissent rendre compte de toutes les situations
de « tension » axiologique ; d’où la réduction à deux dimensions
seulement, deux dimensions considérées comme prototypiques pour
toutes les autres : l’intensité et l’extensité.
2. La réponse à la question sur les valeurs en tant que différences à
l’intérieur de la structure tensive pourrait être plus précisément : dans
la structure tensive, ce qui est pertinent, ce n’est pas chacun des
« points-valeurs » définis à partir des degrés choisis sur les valences,
mais les relations et tensions entre les différents points-valeurs. Donc
les valeurs se différencient grâce aux variations de degrés sur les
valences ; les conditions de la valeur sont de ce fait de nature
dynamique et tensive, et les pré-conditions de la valeur sont les
propriétés des gradients (cf. supra) qui leur permettent de fonctionner
comme des « valences ».
C) Et enfin, examinons le dernier avatar de la problématique, « Des
formes de vie aux valeurs » de Claude Zilberberg
1. Zilberberg fait un choix radical assumé : intensité = états d’âme ;
extensité = états de choses. Les philosophes présocratiques l’avaient
déjà dit et posé, autrement : intensité = être-énergie ; extensité =
existence-monde, et la filiation est continue jusqu’à Heidegger,
Éluard, Sartre et Deleuze. Mais la position de Claude Zilberberg est
directement inspirée d’une restriction de cette problématique
philosophique, littéralement « macrocosmique » et métaphysique
(c’est le fondement de la cosmogonie pré-socratique) au domaine 32 / Valeurs. Aux fondements de la sémiotique
« microcosmique » et herméneutique de la signification « humaine ».
La même opération était posée dans Sémiotique des passions, qui
s’efforçait de rendre compte de l’articulation des « états de choses » et
des « états d’âme », et qui faisait déjà une courte mais claire référence
à la philosophie présocratique.
2. Zilberberg fait un deuxième choix plus problématique : le rabattement
de l’intensité et de l’extensité sur la pré-condition de toute existence
sémiotique, la distinction (cf. supra) du « précis-concentré » sur le
fond du « vague-diffus » ; c’est un choix tactique, permettant, en les
rabattant sur les pré-conditions élémentaires de tout raisonnement
sémiotique (il y a quelque chose qui n’est pas n’importe quoi), de faire
de l’intensité et de l’extensité les dimensions ultimes de toute analyse.
C’est encore une fois un écho indirect de la notion énigmatique de
« sommation » dans Sémiotique des passions ; un écho également de
la problématique présocratique : comment passe-t-on d’un
êtreénergie indifférencié à une existence-étendue-monde différenciée ?
Ou encore un écho parallèle de la notion de « ground » chez Pierce,
reprise par Eco dans Kant et l’ornithorynque : le « ground » se définit
comme ce qui, dans l’être, se donne à saisir comme des « lignes de
force » pour une pertinence et une signification attestable dans
l’existence sémiotique.
René Girard lui aussi, dans une perspective anthropologique, était
en quête de la même opération : celle qui, dans un rassemblement
humain indifférencié, désordonné, entièrement polémique et entropique,
permet d’opérer la première distinction, celle de l’unité individuelle
différente de toute la masse. En ce sens, l’élection du bouc émissaire
est la forme anthropologique aussi bien de l’élévation du « précis » sur
le fond du « vague » que de la sommation qui cerne la place d’une
catégorie dans la masse des tensions indistinctes.
Dans tous les cas de figure, il s’agit toujours de la distinction
élémentaire, le quelque chose qui se détache du n’importe quoi. Un
contre Tous. Un se détache de Tous.
3. Ensuite, la déclinaison systématique peut se déployer sous le contrôle
du tempo, qui dirige une série d’équivalences :
Vite = valeurs d’absolu = survenir = saisie (passivité) = concession
Lent = valeurs d’univers = parvenir = visée (activité) = implication
Ces deux dernières séries d’équivalences ont une valeur opératoire
immédiate, mais elles substituent un peu rapidement (et même
instantanément) un simple alignement de notions à des conversions qui
mériteraient d’être plus explicites. Ces équivalences, en effet, impliquent des
changements de niveau de pertinence pour lesquels il faudrait préciser le
détail des réarticulations d’un niveau à l’autre.
En revanche, bien qu’il ne soit pas plus explicitement justifié par La sémiotique, science des valeurs ? / 33
Zilberberg, le rôle de générateur attribué au tempo est très convaincant : de
fait, si « vite » engendre sa série, c’est en raison de la projection sur une
grande extension, en un temps court, d’une forte énergie concentrée ; et si
« lent » engendre la sienne, c’est en raison de la projection sur une moindre
extension, et en un temps long, d’une énergie patiemment déployée. Les
deux variétés du tempo sont déjà elles-mêmes des composés complexes
d’intensité et d’étendue ; de fait, elles sont surtout des perceptions
phénoménales directes de la tension entre les deux « profondeurs » tensives.
Le tempo installe un observateur « sensible » qui convertit les tensions
formelles en phénomènes.
2. Reprise : problématique de la valeur
Dès les prémisses de la sémiotique greimassienne, la question de la
valeur est un problème. En effet, avec le concept de valeur, la sémiotique
hérite d’une définition fermement établie par Saussure, pour qui la valeur
d’une entité linguistique quelconque résulte de l’ensemble des différences
dans lesquelles cette entité est impliquée, et qui font « système » entre elles.
Autant dire, en bref, que la valeur est caractérisée par les relations
qu’entretiennent plusieurs différences autour d’une même entité : à cet
égard, le carré sémiotique propose une certaine conception des « relations
entre différences », puisqu’il est constitué, au prix d’une réduction à trois
types de différences (contrariété, contradiction et complémentarité), d’un tel
jeu de relations. Pour qu’on puisse parler de valeur en ce sens, il faut
nécessairement trois relations au moins : 1 et 2 pour poser au moins deux
différences, et 3 qui met en relation les relations 1 et 2.
Mais dès les premières formulations de la syntaxe narrative, les problèmes
commencent : l’objet de valeur n’est « de valeur » qu’en raison de sa
relation, d’un point de vue syntagmatique, avec un sujet narratif qui le
recherche (donc porteur de valeurs modales), un sujet qui en fait la quête ou
qui se propose de le construire. Mais il est également « objet de valeur »
parce qu’il est investi, d’un point de vue paradigmatique, par telle ou telle
entité sémantique prise dans un système de différences. Et la question se
pose, jamais clairement résolue, de la conciliation entre ces deux conceptions
de la valeur, la valeur « investie » à partir d’un système de différences, et la
valeur « projetée » par le sujet de quête.
Le problème n’est posé que dans la perspective d’une théorie générative,
qui exige que les différents « modules » de description soient reliés par des
règles d’engendrement et soient donc strictement interdéfinis. On peut se
libérer de cette contrainte en décidant que les modules descriptifs (en
l’occurrence, ici, le « module de la sémantique différentielle » et le « module
des transformations narratives ») sont indépendants, mais on perd alors la
dimension explicative d’un parcours génératif. De même, la grammaire de 34 / Valeurs. Aux fondements de la sémiotique
Chomsky, en devenant générative, a fait faire un grand pas à la linguistique,
de la simple description distributionnelle à l’explication par le lien entre les
structures profondes et les schémas cognitifs d’un côté, et les structures de
surface de l’autre.
La générativité est une clé de la conception unifiée de la valeur, parce que
seule une théorie générative peut se poser la question de la conversion des
valeurs linguistiques en valeurs narratives, des valeurs narratives en valeurs
modales, et des valeurs descriptives en valeurs d’échange. Une théorie
modulaire et distributionnelle (il y en a, même sous l’appellation
« sémiotique ») fait l’économie de ces difficultés, en même temps que
l’impasse sur la valeur explicative de leur résolution.
La valeur explicative d’une sémiotique générative se reconnaît également
aux hypothèses qu’elle est en mesure de formuler concernant les relations
entre les niveaux qu’elle propose et d’autres domaines couverts par d’autres
disciplines. Par exemple, ici même, la relation entre le macrocosme
(êtreénergie et existence-étendue pour les présocratiques) et le microcosme (états
d’âme-intensité et états de choses-extensité pour la sémiotique tensive). Par
exemple encore, chez Petitot, la relation entre « saillances » sémiotiques et
« prégnances » biologiques dans une perspective morphodynamique.
Le caractère génératif de la théorie sémiotique a conduit par exemple à
une proposition de Greimas (dans Du Sens II) concernant la relation entre la
masse thymique (actualisation des valeurs à partir du carré sémiotique) et les
valeurs modales : l’attirant et le repoussant, les deux orientations
élémentaires de la phorie (dysphorie et euphorie), sont converties en
« acceptable / inacceptable », « désirable / indésirable », « possible /
impossible », etc. À deux niveaux différents, la même isotopie du contenu
(le caractère positif ou négatif de la relation au monde) prend deux formes
différentes (phorie vs catégories modales), reposant elles-mêmes sur deux
substances différentes (mouvements du corps vs types de relations affectives).
Un autre problème surgit encore, quand revient sur la scène la question
de la perception des valeurs, et plus généralement de leur appréhension
sensible dans la manifestation figurative et la complexité discursive. Les
acteurs, modalisés et passionnés, dotés d’une sensibilité aux phénomènes, et
d’un corps soumis aux pressions et tensions intensives et extensives, sont-ils
en mesure de reconnaître les valeurs et les objets porteurs de valeurs ? Dans
l’analyse de la nouvelle Deux amis dans le Maupassant de Greimas, le soleil
qui chauffe le dos des deux pêcheurs, qui les encourage à sortir de Paris pour
aller à la pêche, et qui les conduit indirectement à leur perte, est une
manifestation figurative de l’appréhension sensible, corporelle et
passionnelle, de la valeur.
S’il est possible de répondre à cette question, alors la voie est ouverte
pour résoudre le premier problème : le fait qu’un observateur (un corps
sensible) perçoive la position de telle ou telle entité à l’intérieur d’un
système de différences serait en mesure de réconcilier la conception La sémiotique, science des valeurs ? / 35
paradigmatique de la valeur (la position dans un système) et sa conception
syntagmatique (ce que l’actant capte, vise et ce qu’il s’efforce de saisir). Ce
problème-là découle de la nature empirique de la sémiotique : elle s’attache
aux phénomènes, et elle en construit le sens par catalyse, mais la catalyse ne
peut « démarrer » que si la perception se saisit des phénomènes pertinents.
C’est ainsi que pour construire une isotopie, il faut d’abord traiter de la
question de la « présomption d’isotopie ».
Mais une telle hypothèse implique une autre position pour le « sujet »
dans les paliers de la générativité, question que nous avons déjà signalée
dans le commentaire de Tension et signification. Dans la première version de
la théorie, le « sujet » n’intervenait qu’après la constitution de la catégorie,
avec l’application de la polarisation thymique, et pour l’actualisation de
valeurs ; dans la seconde version, le « sujet » intervient dès les préconditions
de la valeur, pour la constitution même des valences : un gradient
quelconque ne devient une valence que (1) par orientation, sous un point de
vue définissant une profondeur continue, et (2) par recoupement avec un
autre gradient du même type, (cf. supra).
La sémiotique tensive tente de traiter cette question, mais au prix d’une
autre réduction : de la totalité et de la diversité des tensions et pressions entre
lesquelles l’actant doit arbitrer la valeur, la sémiotique tensive fait
l’hypothèse qu’il en suffit de deux sortes, l’intensité et l’extensité. Jusqu’à
nouvel ordre, cette hypothèse n’a pas été réfutée, mais elle reste évidemment
réfutable… (cf. supra, les arguments en faveur de l’intensité et de l’extensité
comme constituants ultimes de l’analyse sémiotique des conditions de la
valeur.)
Ce qui permet à Zilberberg d’écrire :
« Nous dirons que nous sommes en présence de valeurs systémiques. Mais cette
acception laisse échapper la valeur comme finalité, raison dernière des visées que les
sujets assument. […] Les grandeurs sémiotiques sont donc définies par la connexité.
L’hypothèse tensive se décline elle-même comme ‘intersection’ de l’intensité et de
l’extensité. […] Dans ce cas de figure, la valeur devient l’équivalent d’un quotient
3mental » .
Et les propriétés de ce « quotient » sont alors précisées : connexité,
élasticité et densité. Des propriétés qui font d’une valeur quelconque une
« finalité » pour un actant-sujet. Considérées du point de vue d’un
observateur qui n’accède qu’à la manifestation phénoménale, les valeurs
sont donc à la fois accessibles comme valeurs systémiques, sous le contrôle
des variations corrélées de l’intensité et de l’extensité, et comme
valeursfinalités, appréciées à partir de leur connexité, élasticité et densité. Mais
cette analyse ne résout pas pour autant le passage aux valeurs modales, et

3. Claude Zilberberg, Des formes de vie aux valeurs, Paris, PUF, 2011, p. 17. 36 / Valeurs. Aux fondements de la sémiotique
notamment le fait qu’une fois reconnues comme valeurs-finalités, les valeurs
peuvent s’investir dans des objets et déterminer la manifestation de vouloirs,
devoirs, pouvoirs, etc.
L’engendrement des modalités fait appel alors à deux propriétés : le
mode d’existence, et la relation actantielle :
● Les modes d’existence (virtuel, actuel, potentiel, réel), parce qu’ils
traitent de la tension entre la catégorie sémantique non sensibilisée et
la conjonction accomplie. Les modes d’existence mesurent donc en
quelque sorte la distance entre la catégorie virtuelle et son investissement
dans des objets de valeur. De ce point de vue, la déclinaison des
valeurs modales (devoir, vouloir, savoir, croire, pouvoir) explicite le
déploiement syntagmatique du principe même de la conversion entre
valeurs systémiques et valeurs-finalités (avec « vouloir » on est plus
proche des valeurs systémiques, alors qu’avec « pouvoir »us
proche des valeurs-finalités).
● Les relations actantielles, puisque les modalités expriment de manière
distincte la relation du sujet avec l’objet (vouloir, savoir, croire, faire)
et la relation du sujet avec d’autres sujets, y compris lui-même
réflexivement (devoir, pouvoir, adhérer, être).
L’origine tensive des modalités continue à agir dans leurs usages
axiologiques, notamment pour faire des modalités des noyaux générateurs de
rôles passionnels. Si par exemple on applique des variations d’intensité et de
quantité à la compétence modale de l’économe, du savant ou du croyant, on
engendre des rôles passionnels, respectivement : épargnant vs avare, cultivé
vs érudit, crédule vs fanatique, etc.
Conclusion
Les enjeux d’une sémiotique conçue comme « science des valeurs » sont
d’une ampleur considérable :
● Pour l’essentiel, les grandes questions théoriques émanent de la
problématique de la valeur : la générativité, les conversions et leur
fonction explicative, et la mise entre parenthèses de la question de la
signification.
● La plupart des questions techniques liées au parcours génératif sont ici
impliquées : les valeurs systémiques comme structures élémentaires et
les valeurs-finalités comme objets de quête ; la conversion des valeurs
descriptives en valeurs modalisées ; les valeurs d’usage et les valeurs
d’échange; les valeurs perçues (phénoménales) et les valeurs
construites (formelles).
● Les prémisses des grandes évolutions les plus récentes sont La sémiotique, science des valeurs ? / 37
impliquées dans la problématique de la valeur : sémiotique du sensible
et de la perception, sémiotique du corps et des passions, et bien
entendu, sémiotique tensive.
Les catégories élémentaires sont bâties autour du principe de la valeur. La
narrativité repose sur l’investissement de la valeur sémantique de l’objet et
du sujet, et la projection des valeurs modales sur leurs relations. L’analyse
discursive est fondée sur la perception directe des valences dans les tensions
de la complexité de surface. La valeur est donc bien la problématique qui est
à la fois la plus générale (pour la sémiotique comme champ d’investigation)
et la plus spécifique (pour la sémiotique confrontée à toutes les disciplines
qui s’occupent de signification). C’est-à-dire la problématique qui serait la
mieux à même de définir son identité disciplinaire.
Bibliographie
FONTANILLE Jacques, Sémiotique du discours, Limoges, PULIM, 2003. ANILLE Jacques, ZILBERBERG Claude, Tension et signification, Liège,
Mardaga, 1998.
GREIMAS Algirdas Julien, Sémantique structurale, Paris, Seuil, 1966. AS Algirdas Julien, Maupassant : la sémiotique du texte, Paris, Seuil, 1976.
GREIMAS Algirdas Julien, COURTÉS Joseph, Sémiotique : dictionnaire raisonné
de la théorie du langage, t. I, Paris, Hachette, 1979.
GREIMAS Algirdas Julien, Du sens II, Paris, Seuil, 1983. AS Algirdas Julien, FONTANILLE Jacques, Sémiotique des passions : des
états de choses aux états d’âme, Paris, Seuil, 1991.
SAUSSURE Ferdinand de, Cours de linguistique générale, Paris, Payot, 1972.
ZILBERBERG Claude, Des formes de vie aux valeurs, Paris, PUF, 2011. Les quatre ressorts sémiotiques de la valeur
Claude Zilberberg
CNRS
[…] le lien qu’on établit entre les choses
préexiste, dans ce domaine, aux choses
elles-mêmes, et sert à les déterminer.
(Ferdinand de Saussure)
Le concept de valeur ne laisse pas d’être embarrassant à deux titres au
moins. En premier lieu, il est requis par un grand nombre de disciplines et de
pratiques : valeurs morales, sociales, esthétiques, picturales, musicales,
algébriques, financières… En second lieu, pour le domaine linguistique et
sémiotique, le concept de valeur est lui-même attiré par une famille
importante puisque selon Saussure : « Nous n’établissons aucune différence
sérieuse entre les termes valeur, sens, signification, fonction ou emploi d’une
1forme ; […] ces termes sont synonymes » . La divergence dans le premier
cas, la convergence dans le second indiquent les limites de cette étude : nous
ne visons pas une théorie générale de la valeur ; nous nous proposons
seulement de mentionner des propriétés sémantiques du concept de valeur
que l’hypothèse tensive paraît en mesure de discerner.
1. L’intersection
Dans les discours, la complexité est fréquemment invoquée : qu’est-ce
qui n’est pas complexe ? Mais la fréquence d’emploi est soldée par
l’imprécision et l’ambiguïté. Pour le parler courant, « complexe » signifie
souvent « compliqué » que Le Petit Robert définit ainsi : « qui possède de
nombreux éléments difficiles à analyser ». Le lexème « complexe » insiste
sur la pluralité et l’hétérogénéité : « qui contient, réunit plusieurs éléments
différents ». Pour la sémiotique greimassienne, le terme dit complexe
appartient aux structures élémentaires de la signification : le terme complexe
réunit les contraires [s ] et [s ] ; la sémiotique a dans l’ensemble ignoré ce1 2
terme qui par ailleurs joue un grand rôle dans la pensée mythique (Mauss,

1. Ferdinand de Saussure, Écrits de linguistique générale, Paris, Gallimard, 2002, p. 66. 40 / Valeurs. Aux fondements de la sémiotique
Cassirer) laquelle surmonte aisément la contrariété.
Pour ce qui concerne la linguistique et la sémiologie, le motif de la
complexité appartient à Saussure : « La langue est pour ainsi dire une
2algèbre qui n’aurait que des termes complexes » . Il convient d’ajouter
aussitôt que ce terme « complexe » est mis en concurrence (i) avec celui
d’«opposition » : « unité et fait de grammaire ne sont que des noms
différents pour désigner des aspects divers d’un même fait général : le jeu
3des oppositions linguistiques » ; (ii) avec celui de « différence » : « unité et
fait de grammaire ne se confondraient pas si les signes linguistiques étaient
4constitués par autre chose que des différences » ; (iii) après catalyse, avec
celui de « relativité » : « seules ces différences existent, et […] par là même
tout objet sur lequel porte la science du langage est précipité dans une sphère
de relativité, sortant tout à fait et gravement de ce qu’on entend d’ordinaire
5par la "relativité" des faits » . L’expression opératoire de cette détermination
se trouve dans le passage suivant : « Mais la langue étant ce qu’elle est, de
quelque côté qu’on l’aborde, on n’y trouvera rien de simple ; partout et
toujours ce même équilibre complexe de termes qui se conditionnent
6réciproquement » . C’est à la structure que Saussure en appelle puisque le
terme qui synthétise l’énoncé analytique « équilibre complexe de termes qui
se conditionnent réciproquement », n’est autre que celui de structure qui
sous la plume de Hjelmslev deviendra « une entité autonome de dépendances
7internes » .
Si l’interdépendance définit la structure, quel est le répondant de
l’interdépendance ? Le neuvième chapitre des Prolégomènes fournit la
réponse :

« Les "objets" du réalisme naïf se réduisent alors à des points d’intersection de
ces faisceaux de rapports ; cela veut dire qu’eux seuls permettent une description des
8
objets qui ne peuvent être scientifiquement définis et décrits que de cette manière » .
Sur le modèle de l’intersection de la catégorie du verbe et de la catégorie
9du nom dans les langues indo-européennes , nous envisageons l’espace
tensif comme l’intersection de l’intensité comme somme des états d’âme et
de l’extensité comme somme des états de choses, dualité que nous
10empruntons au sous-titre de Sémiotique des passions . Afin de désigner

2. Ferdinand de Saussure, Cours de linguistique générale, Paris, Payot, 1962, p. 168.
3. Ibid.
4. Ibid.
5. Ibid., p. 66.
6. Ibid., p. 168-169.
7. Louis Hjelmslev, Essais linguistiques, Paris, Minuit, 1971, p. 28.
8. Louislev, Prolégomènes à une théorie du langage, Paris, Minuit, 1968, p. 36.
9. Cf. Ernst Cassirer, La Philosophie des formes symboliques, t. 1, Paris, Minuit, 1985, p. 236.
10. Algirdas Julien Greimas, Jacques Fontanille, Sémiotique des passions : des états de choses
aux états d’âme, Paris, Seuil, 1991. Les quatre ressorts sémiotiques de la valeur / 41
l’aboutissant de l’intersection de l’intensité et de l’extensité, nous avançons
11le terme de tensivité qui vaut comme antécédent imaginaire que l’analyse
vient résoudre en projetant dans l’énoncé des grandeurs «qui se
conditionnent réciproquement ».
2. La résolution opérative des grandeurs
L’approche sémiotique de la définition présente deux caractéristiques. En
premier lieu, la définition dans la perspective hjelmslevienne se présente
elle-même comme une division ; en second lieu, la définition participe d’un
« système de définitions » qui entend réduire autant que faire se peut le
nombre des axiomes. L’hypothèse tensive ne contredit pas cette option et
nous considérons que le recours à l’espace tensif permet de « voir » la
dépendance organisatrice. Soit le schéma décadent simplifié :
La valeur V a pour définissants la dualité des valences v et v qui sont 1 2
les projections respectives de V sur les dimensions de l’intensité et de
l’extensité. Mais en l’état, le schéma laisse échapper la relation de
dépendance propre à la structure. L’hypothèse tensive croit surmonter cette
difficulté en postulant que le produit de v par v obéirait à un structurant 1 2
principe de constance : k v v . Par continuité, v devient possiblement le 1 2 1
quotient de k par v , et dans ce cas de figure k devient un dividende. Cette 2
surdétermination de la signification par les opérations élémentaires de
l’arithmétique éclaire la partition des valeurs : dans le cas de la valeur

11. Ces propositions sont décalquées de la terminologie hjelmslevienne, laquelle distingue des
exposants extenses et des exposants intenses, les premiers plutôt verbaux, les seconds plutôt
nominaux. Cf. Essais linguistiques, op. cit., p. 164-165.
|u42 / Valeurs. Aux fondements de la sémiotique
d’absolu, le diviseur est un et la phorie, indivisible ; tandis que dans le cas de
la valeur d’univers, le diviseur est possiblement une infinité, ce qui
amoindrit d’autant le nombre du quotient. Nous entrevoyons l’antécédent de
la contrainte, de la détermination qui fait tout le prix de la notion de
structure. Du point de vue épistémologique, il convient de recevoir les
données de la perception comme autant de questions : « Il s’agit de trouver
la construction (cachée) qui identifie un mécanisme de production avec une
12perception donnée » . Cette esquisse du traitement de la valeur permet de
comprendre comment un percept et un concept « communiquent » l’un avec
l’autre. L’hypothèse du principe de constance est un point de vue inédit sur
la complexité qui a fait l’objet du premier point.
3. L’alternance élémentaire
À ce stade, l’analyse en quête de dépendances distingue entre des
valences intensives et des valences extensives. L’intensité contrôle la tension
entre /fort/ et /faible/, tandis que l’extensité prend en charge la tension entre
/concentré/ et /diffus/. Parmi les combinaisons possibles, l’hypothèse tensive
retient deux couples prioritaires : [intense + concentré] et [faible + diffus]
qui sont les termes polaires d’un arc schématique. La combinaison [intense +
concentré], nous la recevons comme une valeur d’absolu, la combinaison
[faible + diffus] comme une valeur d’univers. Cette partition définit la
structure du champ de présence. Le diagramme qui suit manifeste la place
que chacune de ces valeurs occupe dans l’espace tensif :

12. Paul Valéry, Cahiers, t. 1, Paris, Gallimard, 1973, p. 1283. Les quatre ressorts sémiotiques de la valeur / 43
Les termes que nous retenons appartiennent à un groupe qui est défini par
l’énergie qu’il chiffre :
« Le synchronique est une activité, une ενέργεια. La synchronie est la théorie des
procédés linguistiques. La δυναμις est le principe le plus élémentaire du langage ; on
13n’y échappe pas, quel que soit le point de vue adopté » .
Chacune de ces valeurs obéit ainsi à une logique interne qui, bien
entendu, est formulée a posteriori : la /force/ présuppose la /concentration/,
tandis que la /faiblesse/ présuppose la /diffusion/, la /dispersion/.
Concentrant la phorie sur une seule grandeur, la valeur d’absolu est
exclusive, tandis qu’en répartissant la phorie sur un nombre variable de
grandeurs elle est distributive. Si la valeur d’absolu est en quête de l’unique,
la valeur d’univers est en quête de l’universel. Appartenant au même
système, chaque valeur peut constituer un point de vue : la valeur d’univers
reprochera à la valeur d’absolu son arbitraire, celle-ci reprochera à celle-là
son acceptation de la médiocrité.
On ne saurait éviter la question : quelle est la portée de ce modèle ? Sur
ce point, la sémiotique greimassienne a longtemps accordé à la narrativité
une portée universelle que Propp n’avait pas envisagée puisqu’il écrivait :
« Mais les choses se compliquent du fait que la netteté, dans la structure des
contes, n’est propre qu’à la paysannerie, et encore à une paysannerie peu touchée
14par la civilisation » .
À ce titre, l’esquisse d’une typologie des valeurs que nous proposons
semble convenir à l’analyse politique de notre temps pour autant qu’elle
entend démêler l’organisation des pouvoirs.
La concentration des pouvoirs confie les trois pouvoirs à un seul sujet,
régime qui mérite la dénomination de monocratie, les penseurs notamment
e eau XVIII siècle parlaient de despotisme, ceux du XX sont confrontés à la
dictature et au totalitarisme ; la distribution de la phorie correspond à la
polycratie ; les anciens parlaient de république, les modernes, de
démocratie :
Valeur d’absolu Valeur d’univers
monocratie polycratie

13. Louis Hjelmslev, Principes de grammaire générale, Copenhague, F. Host, 1928, p. 56.
14. Vladimir Propp, Morphologie du conte populaire, Paris, Points-Seuil, 1970, p. 123.
pp44 / Valeurs. Aux fondements de la sémiotique
Nous touchons à la question de l’adéquation, de l’applicabilité, et plus
15prosaïquement de l’actualité. Au titre de forme de vie, le modèle proppien
est inactuel. Inversement, la question tragique du totalitarisme, notre
actualité, nous invite à dépasser le double inconvénient d’avoir à penser des
structures sans vécus et des vécus sans structure.
4. La pertinence schématique de la concession
À partir du diagramme présenté, la quête du sens peut être appréhendée
16comme la traversée d’un paradigme . Cette quête s’exprime par le passage
d’une valeur d’absolu vers une valeur d’univers, ou l’inverse ; la condition
requise est double : passage de /fort/ à /faible/, puis passage de /concentré/ à
/diffus/. Nous avons ailleurs proposé de schématiser ces parcours décadents
selon [atténuation → amenuisement], mais si l’amenuisement est réalisé, le
procès est-il pour autant épuisé ? C’est ici que la concession fait entendre sa
voix : l’aspectualité dont nous venons de faire état est une aspectualité
intraséquentielle que le déploiement de la concession vient virtualiser en posant
un possible au-delà de la séquence exprimée : bien que la tâche à accomplir
soit achevée, je pousse au-delà. Le schéma implicatif à deux temps
(atténuation → amenuisement) fait place à un schéma concessif à trois temps
(atton → amenuisement → dépassement). Soit :
relèvement redoublement dépassement
implicalication concencession
La manifestation de la concession a quelque chose d’héroïque que
Fontanier a bien saisi à propos du paradoxisme qu’il décrit en ces termes :
« Le Paradoxisme, qui revient à ce que l’on appelle communément Alliance de
mots, est un artifice de langage par lequel des idées et des mots, ordinairement
opposés et contradictoires entre eux, se trouvent rapprochés et combinés de manière
que, tout en semblant se combattre et s’exclure réciproquement, ils frappent
l’intelligence par le plus étonnant accord, et produisent le sens le plus vrai, comme le
17
plus profond et le plus énergique » .

15. Cf. Algirdas Julien Greimas, Joseph Courtés, Sémiotique : dictionnaire raisonné de la
théorie du langage, t. I, Paris, Hachette, 1979, entrée « Schéma narratif », pp. 244-247.
16. Cf. Claude Zilberberg, La Structure tensive, suivi de Note sur la structure des paradigmes
et de Sur la dualité de la poétique, Liège, Presses Universitaires de Liège, 2012, pp. 81-115.
17. Pierre Fontanier, Les Figures du discours, Paris, Flammarion, 1968, p. 137. Les quatre ressorts sémiotiques de la valeur / 45
On le voit : la concession est au principe de l’étonnement, de la surprise
18du point de vue subjectal, et de l’événement du point de vue objectal. Que
la figure de l’événement soit haut placée dans la hiérarchie tensive, ce
jugement d’H. Arendt l’indique avec force : « Ce ne sont pas les idées, ce
19sont les événements qui changent le monde » . L’événement avère la valeur.
Pour finir
Nous aimerions insister sur les points suivants :
1. Le structuralisme français a placé l’accent sur l’opposition, mais à la
suite d’un malentendu inaperçu, cette opposition a été pensée comme
disjonctive, alors que l’opposition conjoint des grandeurs qui sans son
intervention resteraient étrangères l’une à l’autre : « Dans la langue,
tout revient à des différences, mais tout revient aussi à des
20groupements » . C’est en ce sens que nous installons l’intersection
comme l’une des conditions de la structuration.
2. La résolution opérative des grandeurs prolonge le point précédent. Sur
le modèle de la syllabe avancé par Saussure et Hjelmslev, il s’agit
d’élaborer un modèle propre à l’unité examinée. Le modèle de la
syllabe est distinct du modèle phonologique adopté par le
structuralisme français (Lévi-Strauss, Greimas). Le modèle syllabique
fait appel aux catégories de la consonne, de la voyelle, de la sonante,
et pour Saussure dans les Principes de phonologie aux catégories de
l’implosion et de l’explosion. C’est en nous autorisant de ce précédent
que nous recourons aux notions de « produit », de « quotient », de
« dividende » pour qualifier les grandeurs sémantiques.
3. S’agissant de l’alternance élémentaire, le dilemme est entre la
transcendance et l’immanence : la théorie est-elle débitrice ou non ?
Le marxisme et la psychanalyse se présentent ouvertement comme des
théories transcendantes en l’acception épistémologique du terme. Pour
le marxisme, la valeur a un référent : le travail ; à partir de cette
valeur-travail, la lutte des classes régule le partage de la plus-value à
l’avantage des uns, au désavantage des autres. Pour la psychanalyse,
le référent est l’inconscient avec son dispositif actantiel particulier qui
transforme la mère et le père de l’enfant respectivement en objet de
désir et en obstacle pour le désir. Pour l’hypothèse tensive, il n’y a pas
d’antécédent singulier de cet ordre. Ce sont les conditions mêmes de
l’énonciation, à savoir la tension [fort vs faible] pour l’intensité et la

18. Cf. Claude Zilberberg, « Pour saluer l’événement », Actes Sémiotiques, 2008, disponible
sur : http://epublications.unilim.fr/revues/as/1601.
19. Hannah Arendt, La Condition de l’homme moderne, Paris, Agora, 2004, p. 343.
20. Ferdinand de Saussure, Cours de linguistique générale, op. cit., p. 177. 46 / Valeurs. Aux fondements de la sémiotique
tension [concentré vs diffus] pour l’extensité, tensions qui sont au
principe de la dualité entre les valeurs d’absolu et les valeurs
d’univers. Cessant d’être des circonstances, les conditions se changent
en ouvrières qui concourent à la production de la signification.
4. La concession est un chapitre d’une problématique plus vaste : la
dynamique du discours. La linguistique confie au verbe et aux
catégories qui lui sont associées le soin d’organiser cette dynamique.
Soucieuse du discours, l’hypothèse tensive attend d’une grandeur
négligée, l’événement, qu’elle dynamise le discours. Sous ce
préalable, l’événement n’est pas pensable sans un survenir et ce
survenir lui-même présuppose la concession.
Bibliographie
ARENDT Hannah, La Condition de l’homme moderne, Paris, Agora, 2004.
BENVENISTE Émile, Problèmes de linguistique générale, t. 1, Paris, Gallimard,
1967.
CASSIRER Ernst, La Philosophie des formes symboliques, t. 1, Paris, Minuit, 1985.
FONTANIER Pierre, Les Figures du discours, Paris, Flammarion, 1968.
GREIMAS Algirdas Julien, COURTÉS Joseph, Sémiotique : dictionnaire raisonné
de la théorie du langage, t. I, Paris, Hachette, 1979.
GREIMAS Algirdas Julien, FONTANILLE Jacques, Sémiotique des passions : des
états de choses aux états d’âme, Paris, Seuil, 1991.
HJELMSLEV Louis, Prolégomènes à une théorie du langage, Paris, Minuit, 1968.
HJELMSLEV Louis, Essais linguistiques, Paris, Minuit, 1971.
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PROPP Vladimir, Morphologie du conte populaire, Paris, Points-Seuil, 1970.
SAUSSURE Ferdinand de, Cours de linguistique générale, Paris, Payot, 1962.
SAUSSURE Ferdinand de, Écritsale, Paris, Gallimard, 2002.
VALÉRY Paul, Cahiers, t. 1, Paris, Gallimard, 1973.
ZILBERBERG Claude, « Pour saluer l’événement », Actes Sémiotiques, 2008,
disponible sur : http://epublications.unilim.fr/revues/as/1601.
ZILBERBERG Claude, La Structure tensive, suivi de Note sur la structure des
paradigmes et de Sur la dualité de la poétique, Liège, Presses Universitaires
de Liège, 2012. La notion de valeur et le problème de la dualité
Jean-François Bordron
Université de Limoges
Une organisation, quelle qu’en soit la nature, peut, curieusement,
apparaître à la fois libre et contrainte, arbitraire et nécessaire, déterministe et
imprévisible. C’est là une simple vérité d’expérience. Il n’est pas besoin
d’évoquer les grands drames de l’histoire pour éprouver que ce qui libère
peut être aussi ce qui opprime et que les entreprises les mieux délibérées
peuvent sembler se sceller sous l’effet d’un destin aveugle. On peut voir là la
confirmation d’une antinomie ou d’un paradoxe propre à la logique de nos
actions. Nous voudrions plutôt changer le terrain même de l’interrogation et
demander si l’on ne pourrait pas rechercher dans cette ambivalence l’effet
d’une forme beaucoup plus générale, propre à toute organisation pourvu
qu’elle exprime quelque contenu. Nous examinerons pour cette raison deux
concepts charnières en ces matières : celui de valeur et celui de règle. Notre
propos est en effet d’interroger les raisons pour lesquelles une dualité semble
toujours apparaître lorsque nous avons affaire à des systèmes dynamiques
producteurs de règles, comme le sont les langages, les sociétés, les
perceptions et les états mentaux. Nous parcourrons de ce fait un champ qui
peut paraître assez vaste, mais en nous en tenant pour l’essentiel à un style
d’interrogation propre aux recherches sémiotiques.
1. La dualité
Nous allons en premier lieu considérer un registre de la valeur dépendant
d’une certaine forme de négation. Ferdinand de Saussure est connu pour
avoir le premier conçu la théorie de la signification dans la dépendance de la
notion de valeur, et cela aussi bien dans le Cours de linguistique générale
que dans les Écrits de linguistique générale publiés plus récemment. Nous
commencerons par examiner le cheminement de la pensée saussurienne telle
que le Cours la présente, même si les Écrits en offrent une version sans
doute plus authentique et certainement plus radicale.
Le troisième chapitre du Cours de linguistique générale intitulé La
linguistique statique et la linguistique évolutive s’ouvre par la mise en place 48 / Valeurs. Aux fondements de la sémiotique
de ce que Saussure appelle la « dualité interne de toutes les sciences opérant
1sur les valeurs » . Regardons en détail ce qui semble être impliqué par la
réflexion saussurienne.
La première indication de Saussure porte sur les difficultés générées par
le « facteur temps » dont l’influence se résume précisément dans
l’introduction d’une dualité. Saussure note d’abord que certaines sciences,
bien que s’occupant du temps, ne souffrent pas de cette dualité. Ainsi la
géologie, qui raisonne constamment sur des successivités, ne s’adonne pas à
des études radicalement distinctes lorsqu’elle a affaire à des états fixes.
L’économie politique et l’histoire économique au contraire constituent pour
Saussure deux disciplines nettement séparées au sein de la même science. Il
y a donc dualité lorsque, au sein d’une science, il devient impossible de
traiter de la même façon l’ordre des successions historiques et l’ordre
systématique ou synchronique. Plus exactement, car l’histoire peut, elle
aussi, suivre des règles, la dualité apparaît lorsque la même entité ne semble
pas suivre les mêmes types de règles dans l’ordre de l’évolution temporelle
et dans celui d’une de ses organisations synchroniques, quelle qu’elle soit.
Les exemples donnés par Saussure appartiennent à diverses disciplines mais
nous nous en tiendrons d’abord à un exemple linguistique. Le latin crispus
(ondulé, crêpé) a donné au Français le radical crép comme pour les verbes
crépir et décrépir. On a par ailleurs, à un certain moment, emprunté au latin
le mot decrepitus (usé par l’âge) dont on a fait décrépit. Bien que ces deux
mots n’aient rien à faire historiquement l’un avec l’autre, on parle souvent de
la façade décrépite d’une maison. Pour Saussure, l’importance d’exemples
de ce type est de montrer qu’entre l’usage synchronique et l’évolution
historique, il n’y a strictement aucun rapport du point de vue des règles. On
ne peut pas déduire l’usage du mot décrépit(e) en synchronie des règles qui
ont présidé à l’évolution du radical latin crisp vers le radical français crep :
« Donc un fait diachronique est un événement qui a sa raison d’être en
luimême ; les conséquences synchroniques particulières qui peuvent en découler lui
2
sont complètement étrangères » .
Plus radicalement encore : « L’opposition entre les deux points de vue –
synchronique et diachronique – est absolue et ne souffre pas de
compromis ». Cette division est, rappelons-le, liée à la notion de valeur sans
que soit d’abord absolument clair ce en quoi consiste cette liaison. Saussure
donne comme exemple, hors du champ linguistique, le rapport du travail au
salaire en ce qu’il suppose « un rapport d’équivalence entre des choses
3d’ordres différents » . L’idée est ici la même puisqu’il est encore possible de

1. Ferdinand de Saussure, Cours de linguistique générale, Paris, Payot, 1971, p. 114.
2. Ibid., p. 121.
3. Ibid., p. 115. La notion de valeur et le problème de la dualité / 49
comprendre que la logique de l’échange, en quoi semble résider le sens du
salaire, est totalement différente de celle qui décrirait le procès du travail.
Pour autant, on ne voit pas encore clairement pourquoi la notion de valeur
est absolument nécessaire en de telles circonstances. Pour ce faire, il nous
faut entrer un peu plus précisément dans l’articulation interne de la valeur et
surtout l’opposer à ce qu’elle n’est pas.
Notons, même si ce n’est pas là notre thème principal, que l’articulation
du temps, telle que Saussure semble la comprendre dans le Cours, induit une
logique de l’histoire dans laquelle les actions seraient absolument aveugles à
ce qu’elles produisent selon le principe, déjà cité, qui nous dit :
« un fait diachronique est un événement qui a sa raison d’être en lui-même ; les
conséquences synchroniques particulières qui peuvent en découler lui sont complètement
étrangères ».
La dualité des domaines de valeurs ne débouche pas sur une dialectique
transformatrice, toujours plus ou moins téléologique, mais sur des faits
d’émergence, de réorganisation, de rupture, dont la caractéristique première
est d’être imprévisible.
La difficulté principale de cette conception réside dans la notion de valeur
elle-même pour autant que l’on veuille lui donner un usage conceptuel réglé.
Saussure déclare que toute valeur, quel que soit le domaine dans lequel elle a
cours, valeur linguistique ou valeur économique, est toujours constituée par
deux choses dont le lien peut d’abord paraître paradoxal :
« (1) Par une chose dissemblable susceptible d’être échangée contre celle dont la
valeur est à déterminer.
(2) Par des choses similaires qu’on peut comparer avec celle dont la valeur est
4en cause » .
Ainsi, dit-il, pour déterminer ce que vaut une pièce de cinq francs, il faut
savoir :
« (1) Qu’on peut l’échanger contre une quantité déterminée d’une chose
différente, par exemple du pain.
(2) Qu’on peut la comparer avec une valeur similaire du même système, par
exemple une pièce de un franc, ou avec une monnaie d’un autre système (un dollar,
5
etc.) » .
« De même un mot peut être échangé contre quelque chose de dissemblable : une
6idée ; en outre il peut être comparé avec quelque chose de même nature : un autre mot » .

4. Ibid., p. 159.
5. Ibid., p. 160.
6. Ibid.50 / Valeurs. Aux fondements de la sémiotique
La valeur réside dans ce double mouvement d’échange et de
comparaison. Notons, ne serait-ce que pour souligner une difficulté, qu’ici
apparaît dans le texte du Cours une différence entre la notion de valeur et la
notion de signification, différence qui semble, comme nous le verrons,
disparaître dans les Écrits :
« Le français mouton peut avoir la même signification que l’anglais sheep, mais
non la même valeur, et cela pour plusieurs raisons, en particulier parce que parlant
d’une pièce de viande apprêtée et servie sur la table, l’anglais dit mutton et non
7
sheep » .
Ce texte, souvent cité, renferme pourtant une énigme car on ne voit pas
quelle peut bien être la signification commune au mouton français et au
sheep anglais, s’ils n’ont pas la même valeur. La seule réponse qui paraisse
conforme au double mouvement d’échange et de comparaison signalé plus
haut est que la signification commune est précisément l’idée contre laquelle
les mots semblent pouvoir être échangés, comme la monnaie peut être
échangée contre du pain. Les deux systèmes de valeur, anglais et français,
seraient donc comparables, ni plus ni moins, à deux systèmes monétaires qui
sont en un sens incommensurables entre eux, du point de vue de la valeur,
mais cependant comparables car ils peuvent se rapporter à … la même
signification, semble-t-il. Mais ici commence la véritable difficulté pour
laquelle nous ne voyons pas de solution nettement exprimée dans le texte du
Cours ni d’ailleurs dans les Écrits. On ne peut pas dire que les systèmes de
valeurs se rapportent à des choses et encore moins qu’ils y réfèrent car ces
termes paraissent étrangers au corpus saussurien. On ne peut pas non plus
penser, dans le style de la Logique de Port Royal, qu’il s’agisse d’idée de
chose, même si le Cours parle bien d’idée. La signification reste ici une
notion obscure qui semble nécessaire pour définir la notion de valeur,
puisqu’il faut qu’il y ait échange avec une chose dissemblable, mais qui
demeure elle-même indéfinie. Avec quoi finalement échange-t-on les mots
dans un contexte saussurien ? Tel est le problème auquel il est nécessaire de
répondre.
Essayons de comprendre plus précisément ce problème dans sa forme,
sans nous en tenir strictement aux valeurs linguistiques. Prenons comme
exemple les valeurs économiques, comme Saussure nous y invite.
On distingue en général, dans l’économie classique, trois ordres de
valeur : la valeur travail, la valeur d’échange et la valeur d’usage. Il n’y a
manifestement aucune relation d’équivalence entre ces trois ordres. On peut
au contraire reconnaître entre elles des systèmes de dualité au sens
saussurien du terme. Ainsi les différents moments d’un procès de travail et
les différentes parties d’une marchandise ainsi produite ne sont pas

7. Ibid.La notion de valeur et le problème de la dualité / 51
ajustables terme à terme, pas plus que ne le sont les mots français et les mots
anglais dans l’exemple du Cours. Si nous entendons par valeur travail celle
exprimée tout entière dans l’effort qu’il demande et dans le rythme de son
effectuation, et non sa valeur monétaire, il existe une évidente dualité entre
la valeur des moments relatifs du procès et celles des parties du produit
concret et du salaire y correspondant. Pour autant, l’une et l’autre sont
exprimables dans le langage monétaire qui les égalise en termes de salaire et
de prix. Le problème est alors de comprendre comment peuvent s’échanger
entre elles des choses par ailleurs incommensurables. On peut encore
formuler le problème autrement : comment des entités, ici un procès de
travail et un produit de ce même travail, dont les logiques internes ne
peuvent être exprimées que par des formes ou des règles de nature différente,
trouvent-elles une commune mesure dans une valeur d’échange ? On
retrouve là un problème équivalent à cet autre : comment des mots
appartenant à des langues différentes, donc à des systèmes de valeurs
différents, peuvent-ils s’échanger dans ce que le Cours appelle une même
signification ? En réalité ces deux problèmes ont, chacun pour eux-mêmes,
des ramifications innombrables car, pas plus que la valeur d’échange, la
signification ainsi comprise ne peut trouver de point d’ancrage dernier. C’est
sans doute l’une des raisons qui feront écrire à Saussure que dans la langue
tout est négatif. Pour qu’il en soit autrement, il faudrait qu’il existe un
référentiel ultime sur lequel se trouveraient miraculeusement indexées toutes
les valeurs.
Ce serait l’objet d’une immense investigation que de faire l’inventaire de
tout ce qui a pu être inventé pour s’assurer de la validité des valeurs
autrement que par le renvoi d’un ordre, toujours relatif, à un autre qui l’est
tout autant. Insistons cependant sur la valeur économique parce qu’elle
permet plus aisément de rendre perceptible le rapport entre la question des
valeurs et celle, plus générale mais tout aussi paradoxale, de la mesure.
Selon les époques, les économistes ont déplacé le centre de gravité de la
valeur en le rapportant à une source censée fournir un principe d’évaluation.
L’économie classique a vu dans le travail l’origine des valeurs économiques.
Mais comment évaluer le travail, comment trouver une unité de mesure qui
lui soit propre ? La solution apportée par Marx était de considérer que la
valeur se réfère à un temps de travail socialement nécessaire pour la
production d’un bien. Le temps lui apparaît comme une donnée mesurable
ouvrant par-là la possibilité d’un calcul de la plus-value et donc de
l’exploitation. Mais à quoi tient la demande d’une mesure ? Sans doute
estce l’exigence de scientificité qui, à l’époque positiviste, ne pouvait se
satisfaire de la valeur qualitative dont nous avons parlé plus haut, et
demandait une évaluation quantitative, en économie comme dans les autres
domaines. La mesure est en elle-même une source de valeur de telle sorte
que l’on pourrait dire que l’on ne mesure pas la valeur mais plutôt que la
mesure garantit qu’il y a bien valeur, un peu comme la monnaie, en tant que 52 / Valeurs. Aux fondements de la sémiotique
marchandise particulière, assure non pas tant l’inter-échangeabilité des
autres marchandises, que le fait qu’en général quelque chose vaille. La
technologie financière ne calcule pas parce qu’il y a valeur mais assure qu’il
y a de la valeur puisqu’elle calcule. Elle assume l’idée, sinon le fait, d’un
ordre global de la valeur.
2. Valeur et perception
La dualité, qui est la raison même de la notion de valeur, se trouve ainsi
avoir une très grande généralité. L’exemple saussurien nous en a déjà fait
percevoir plusieurs occurrences. Les propriétés fondamentales de la dualité
peuvent se résumer ainsi :
● La dualité suppose une entité (dans les exemples de Saussure, l’entité
est donnée par un signifiant).
● Il faut qu’il y ait deux types de règles, mais l’on peut imaginer coupler
des dualités.
● Les règles doivent être radicalement distinctes. Cette restriction
implique que l’on puisse, et même en un certain sens que l’on doive,
les étudier séparément.
Nous allons essayer de montrer que le principe de dualité ainsi compris
ne limite pas son application à la sémantique linguistique mais étend son
empire sur une partie considérable de notre expérience. Nous considérerons
donc maintenant la notion de valeur comme un opérateur très général dont
l’usage ne se limite pas au langage mais peut se rencontrer dans tout domaine
d’expérience pour autant qu’il soit sémiotisé, c’est-à-dire analysable. Donnons
tout d’abord quelques exemples simples, de nature phénoménologique, qui
nous conduiront peu à peu à percevoir la généralité du problème.
Imaginons une qualité sensible comprise comme une donnée élémentaire
de la perception. Il s’agit là d’un commencement possible, sans plus. Nous
pourrions tout aussi bien supposer la donnée d’une nature ou d’une force
encore plus complexe. L’essentiel est que quelque chose soit donné pour
lequel nous puissions avoir un intérêt, désir ou besoin, auquel nous
supposons donc un certain degré d’être. Nous imaginons en ce sens un
minimum phénoménal dont nous allons spécifier les propriétés.
Si l’on admet ce point de départ, le principe de dualité se manifeste
immédiatement dans la mesure où une sensation, quelle qu’en soit la nature
peut se lire selon deux types de règles : les règles biologiques qui en assurent
l’explication physique et les règles sémiotiques qui ont pour charge de
déployer leurs articulations sémantiques et syntaxiques. Notons qu’il s’agit
bien là d’une propriété générale puisque le rapport entre un fait physiologique et
un fait sémantique est du même type que celui qui unit et sépare selon La notion de valeur et le problème de la dualité / 53
Saussure la teneur étymologique d’une unité linguistique et sa valeur
synchronique. Nous ajouterions volontiers qu’il en va de même pour le
rapport existant entre une valeur comprise comme résultat d’un processus de
travail et une valeur en tant qu’évaluation monétaire. Dans tous les cas nous
avons deux plans sur lesquels une chose X, que l’on suppose identique à
elle-même, s’inscrit selon deux types de règles. Notons pour l’instant que la
généralité même de cet énoncé le distingue d’un principe de type
fonctionnaliste auquel il pourrait par ailleurs faire penser. Il ne s’agit pas en
effet de corréler deux propriétés distinctes (comme être un corps et être un
esprit) dont on voudrait soutenir que l’une est une propriété fonctionnelle de
l’autre, mais bien de montrer que la même entité possède deux régimes
différents et, pour une part au moins, indépendants.
Une des conséquences immédiates de la dualité est que chaque plan sur
lequel une entité peut être comprise a, du point de vue de l’autre plan, la
réalité d’un abîme. Ainsi en va-t-il de l’origine de la langue considérée du
point de vue de son articulation synchronique. De même le corps biologique
est pour la sensation un abîme et, identiquement, la sémantique de la
sensation devient un abîme si nous nous penchons vers les données
biologiques du corps. Nous ne voulons certes pas dire par là qu’il faille
transformer la dualité en un dualisme de substances incommensurables. Il
s’agit au contraire de comprendre comment la même chose peut être
comprise selon deux logiques différentes qui, en un sens au moins,
s’additionnent plus qu’elles ne se soustraient. Les abîmes sont faits pour que
l’on y regarde comme le montre par exemple la problématique du corps
propre pour laquelle se trouvent liées des questions sémantiques et des
questions portant sur la phénoménalité du corps physique.
Revenons, comme nous l’avons proposé, à un minimum phénoménal.
Imaginons par exemple une goutte d’encre si petite qu’elle se réduise à une
simple qualité, à un minimum de grandeur intensive ou degré d’être. Dans
l’ordre de notre perception, elle correspond à un point matériel, quasi idéal.
On peut imaginer cette goutte se déployant dans l’espace de telle sorte que
ses qualités recouvrent peu à peu une portion de cet espace. Elle tend alors à
former une tâche c’est-à-dire une entité dont on peut dire qu’elle possède au
moins une forme, une matière et une qualité. La tache peut ainsi être
approximativement circulaire, faite d’encre et noire. Le passage de notre
point idéal à cette tache comporte beaucoup d’opérations que nous allons
partiellement décrire. Mais notons tout d’abord que la perception visuelle
n’est ici qu’un cas particulier d’une économie beaucoup plus générale. On
pourrait faire des expériences comparables avec une note de musique, une
qualité gustative ou tactile, un parfum et, plus généralement, avec n’importe
quel déploiement d’un phénomène venant à recouvrir l’espace et le temps
ou, pour nous exprimer plus exactement, à rentrer avec l’espace et le temps
dans des rapports de déterminations réciproques.
Nous nous donnons donc pour commencer l’idée d’un minimum 54 / Valeurs. Aux fondements de la sémiotique
phénoménal à partir duquel nous cherchons à générer la structure plus
complexe d’une image ou icône. Quel que soit en effet le type de réalité à
laquelle nous avons affaire, nous sommes obligés de constater l’iconicité de
notre monde. Il y a l’iconicité des images au sens visuel, mais aussi celle des
sons, des saveurs, etc. Plus généralement notre activité elle-même, par
exemple sous la forme du travail, ne peut guère se concevoir sans ce rapport
à l’iconicité. Que serait cette simple idée de travail si l’on ne pouvait en
construire, ne serait-ce que virtuellement, le résultat sous la forme iconique
du produit ? Il ne resterait rien d’autre qu’un nombre illimité de processus de
transformation, indiscernables de ceux qu’engendre d’elle-même la nature
par sa causalité, et tout aussi inintelligibles pour notre corps que peut l’être
une nuée de photons pour notre œil. Il faut donc que les processus se fixent
en un produit comme les photons se fixent en une image. Remarquons que le
terme d’icône (ou d’image) est ici utilisé dans un sens assez différent de
celui proposé initialement par Peirce. Pour Peirce, qui est le premier à avoir
développé une théorie véritablement systématique des signes, l’iconicité
définit, avec l’indice et le symbole, une des trois grandes classes de signes
pour autant que l’on considère ceux-ci du point de vue du rapport qu’ils
entretiennent avec leur objet. Nous cherchons, dans une perspective
différente, à expliquer comment le réel peut devenir iconique, nous fixant
par là un problème de constitution. L’énigme à résoudre est donc, dans ce
dernier cas, celle de l’iconicité des êtres et non celle d’un certain type de
signe qui viendrait s’y rapporter.
Si nous revenons maintenant à notre expérience primitive nous pouvons
considérer que, partant d’une donnée matérielle (hylétique), que nous
8pourrions appeler un germe, nous avons à décrire un déploiement
producteur d’image. On peut concevoir ce déploiement comme une
schématisation de notre donnée primitive. En suivant cette direction, il serait
aisé de montrer qu’entre le point matériel et la tache d’encre il n’ya rien
d’autre qu’une catégorisation en tout point comparable au schématisme
9kantien .
Ainsi la tache se définit-elle comme une grandeur à la fois intensive et
extensive, comme prise dans un certain nombre de rapports ou dépendances
avec sa limite, sa cause, le fond sur lequel elle se détache et, modalement,
par son existence. Mais nous allons plutôt regarder ce qu’il est nécessaire de
supposer pour décrire le passage entre un germe et une image en suivant le
chemin d’une analyse. Le schématisme produit l’image par catégorisation.
L’analyse a pour fonction de déployer des notions qui sont dans un premier

8. Nous voulons exprimer par ce mot une donnée primitive dont le déploiement viendrait
produire ce que nous appelons une icône. Bien que dans une perspective assez différente,
Maine de Biran emploie quelquefois ce mot pour désigner une affection simple, non réflexive.
9. Nous avons développé ce point de vue : Jean-François Bordron, « Schématisme et
signification », Poetica et analytica, n° 11, Aarhus University, 1991, pp. 45-57. La notion de valeur et le problème de la dualité / 55
temps fusionnées.
Pour qu’il y ait quelque chose en général, il faut nécessairement que nous
disposions des trois ingrédients premiers que forment une matière, une forme
et une qualité. Ils composent ensemble une totalité dont les parties sont
d’abord fusionnées en ce sens qu’il n’est pas possible de les séparer
autrement qu’analytiquement. On dira que les parties d’une telle totalité sont
liées entre elles par une relation triple (et non par trois relations doubles). Un
10tel dispositif se nomme un concretum . L’essentiel est de remarquer que
cette relation triple ne concerne, dans l’usage que nous en faisons, que le lien
de parties entre elles et non un lien entre propriétés. D’une façon générale,
l’iconicité n’a affaire qu’à des compositions de parties et non à des propriétés.
On peut représenter cette relation triple et son déploiement analytique de la
façon suivante :
Chacune des parties ainsi constituées se divise elle-même en d’autres
parties selon la même procédure analytique. On voit par exemple que la
forme, comprise comme partie de ce concretum, est elle-même analysable en
trois sous-parties que la forme enferme en les fusionnant. La forme
comprend en effet :
● une extension spatiale et / ou temporelle. On peut penser à l’extension
temporelle d’une note de musique, au déploiement spatio-temporel
d’une sensation tactile, gustative, etc.
● une limite. Une forme se définit par sa limite. Celle-ci peut être de
diverses natures. Il y a des limites par contour apparent (le dessin), par
seuil ou contraste, par fusion progressive des bords, avec un
arrièreplan ou tout autre dispositif.
● une direction. Une forme peut être ouverte ou fermée, dirigée par un
élan, etc.
De même la matière nous donne immédiatement en :
● une densité.
● une disposition (texture, granulation, souplesse, rugosité, etc.)

10. Nous utilisons le terme employé par Nelson Goodman (The Structure of Appearance,
Cambridge (Mass.), Harvard University Press, 1951). Goodman appelle plus précisément
concretum une entité comprenant un seul qualia, par exemple une couleur et les parties de
temps et de lieu correspondantes.56 / Valeurs. Aux fondements de la sémiotique
● une force
La qualité s’analyse enfin très classiquement en :
● une dominante (dominante chromatique, gustative, etc.). Le statut
d’une dominante dépend bien sûr de la composition interne du
domaine de la qualité.
● une saturation
●intensité
On peut résumer le procès d’exfoliation de notre germe initial par le
schéma suivant :
Ce schéma doit être lu du centre vers la périphérie. Il indique des lignes
de force beaucoup plus que des termes. L’important réside dans l’opération
de division d’une totalité initiale, qu’il visualise, beaucoup plus que dans les
dénominations elles-mêmes qui comportent, de toute nécessité, un certain
arbitraire.
Si nous nous replaçons maintenant du point de vue de la valeur, nous
devons d’abord constater que nous avons produit, par analyse de contenus
d’abord fusionnés, la forme générale d’un objet concret (ou icône). Cet objet
est en un sens la même chose que la totalité prégnante que nous avons
supposée comme point de départ. En un autre sens il en est totalement
différent car il est le résultat d’un procès susceptible d’être beaucoup plus
complexe que ne le laisse percevoir sa seule forme générale. On peut
imaginer par exemple le travail producteur d’une entité technique. Il n’ya à La notion de valeur et le problème de la dualité / 57
l’évidence pas de communauté de règle entre la composition interne d’une
machine et les procédures impliquées dans sa fabrication, même si les
dernières produisent les premières. L’essentiel est de percevoir l’articulation
exacte de la valeur et de la dualité ainsi que les conséquences que l’on doit
en tirer. Dans ce dernier exemple il est clair que la dualité correspond
précisément à la définition saussurienne et régit donc la valeur. Il y a valeur
parce qu’il y a dualité et non dualité parce qu’il y a valeur. Pour accentuer
encore cette préséance de la dualité, on devrait dire : si nous rencontrons la
nécessité de nous exprimer en termes de valeur nous devons alors
soupçonner un problème de dualité. Ainsi le produit d’un procès de travail
correspond en un sens à une partie de ce procès. Mais la dualité entre procès
et produit nous obligera à reconnaître au moins une valeur positionnelle
différente (pour la même entité) à l’intérieur du procès et à l’intérieur du
produit. Si nous n’avions pas à tenir compte de la dualité, chaque partie du it serait simplement une partie (par exemple une partie fonctionnelle)
et rien d’autre.
Il peut être utile de remarquer à quel point cette préséance de la dualité
peut être manifeste dans certains usages du terme de valeur. Ainsi lorsque
l’on parle d’objet-valeur on indique un objet susceptible d’être investi d’une
certaine valeur par celui qui le recherche. Ainsi en va-t-il d’une pièce
manquante pour un collectionneur. Mais l’idée d’« investissement » de
valeur dans l’objet ne fait que nommer le problème sans offrir aucun secours
pour le résoudre. Le problème est au contraire parfaitement clair si l’on
remarque que la question de la valeur ne peut ici surgir que si l’on met
l’objet en rapport avec un processus de quête avec lequel il entre
nécessairement dans une relation de dualité. Ce n’est en effet pas la même
chose d’être une pièce dans une collection et l’objet d’une recherche car l’on
peut parfaitement définir l’un de ces états indépendamment de l’autre. La
question de la valeur surgit de la mise en rapport des deux états de choses
qui entretiennent une relation de dualité.
Le chemin que nous avons suivi jusqu’ici peut être ainsi résumé :
● Nous avons montré que, sous l’hypothèse d’une donnée initiale, on
pouvait engendrer la forme générale d’un objet concret.
● Nous avons généralisé cette opération à tout ce qui, d’une façon ou
d’une autre, prend une forme objet dans un processus et, plus
spécialement, au rapport production / produit. L’iconicité est le mode
d’être du produit.
● Nous avons mis en évidence que, sous ces conditions générales, la
valeur que l’on pouvait attribuer à chaque partie comme disposant
d’une position à l’intérieur d’un processus et à la même partie conçue
comme partie de l’icône, était soumise à un principe de dualité par
rapport auquel la notion même de valeur prend son sens. 58 / Valeurs. Aux fondements de la sémiotique
Ces trois points peuvent être résumés à l’aide du schéma suivant :
On voit par là qu’il y a constitutivement un rapport de dualité entre un
processus générateur (le travail par exemple) et ce qu’il produit. Le produit
n’est pas simplement une réalisation du processus ; il est aussi son altérité la
plus immédiate. Telle est l’origine de la question de la valeur.
Nous rencontrons une autre version de la dualité si nous interrogeons
maintenant les rapports entre l’icône produit et les propriétés que nous
pouvons lui attribuer. Dans l’exemple de la goutte d’encre, ou dans la
description de l’objet général concret, nous avons découvert une composition en
parties. Mais une chose est de dire qu’une goutte a pour partie cette noirceur
dont la réalité est individuelle, une autre d’affirmer que la goutte d’encre est
noire. Entre la noirceur individuelle et la propriété d’être noire il y a une
dualité que nous allons maintenant décrire.
Pour pouvoir dire que quelque chose est noir, il faut au minimum trois
conditions :
● Il est nécessaire tout d’abord que la noirceur soit une partie
distinguable de l’objet. Cette première étape est celle que nous venons
de décrire en établissant la constitution de l’iconicité. On peut dire, de
ce point de vue, que l’iconicité est la condition de la prédication à
condition de ne pas entendre par là une condition générale qui
engagerait une ontologie particulière. On pourrait, dans le même
esprit, affirmer au contraire que la prédication est nécessaire à
l’iconicité. Il s’agit donc de suivre un ordre de constitution et non
d’établir une condition ontologique. Le fait que deux ordres soient
possibles est précisément ce qui explique la dualité dont nous faisons
état.
● Il faut aussi que l’on puisse rattacher cette noirceur à une classe
d’entités constituée par le fait de cette propriété (la classe des entités
dont il est vrai de dire qu’elles sont noires). On peut décrire ce
phénomène comme étant celui de la catégorisation.
● Il faut enfin que la notion même d’objet soit d’une façon ou d’une
autre construite. Nous n’aborderons pas cette très vaste question ici
mais nous devons souligner qu’il s’agit là d’un problème différent de La notion de valeur et le problème de la dualité / 59
celui de la construction d’un objet concret tel que nous l’avons défini
plus haut.
Dans ce contexte, le problème de la valeur revient à remarquer que la
même noirceur peut être comprise comme partie de la goutte d’encre et
comme propriété d’être noir. Mais cette dernière propriété peut concerner un
grand nombre d’autres entités. Elle est une condition de comparabilité qui se
trouve assurée, dans cet exemple, par la règle de la prédication. Inversement
la noirceur particulière de cette goutte est un exemple de ce que veut dire
être noir. Plus généralement, car notre propos n’est pas d’analyser ici le
problème particulier des propriétés, il y a dualité entre la valeur d’une partie
d’un objet définie par sa position à l’intérieur de cet objet et cette même
partie considérée cette fois comme exemple d’une classe. Or la classe est
précisément ce qui autorise l’échangeabilité des entités (une chose noire
contre une chose noire). De même que nous avons décrit précédemment une
dualité entre une valeur dans un procès et une valeur à l’intérieur d’une
totalité iconique, nous sommes maintenant en présence d’une dualité entre
cette dernière et la classe dont elle est un exemple :
Une fois parcourues ces deux premières étapes nous avons à notre
disposition des classes d’entités dont on peut dire, pour chacune d’elles, qu’il
est vrai de dire qu’elle appartient à cette classe. Il est vrai de dire que la
goutte d’encre est noire. Mais plus généralement toute assertion de ce type a
pour caractéristique générale de désigner le fait qu’elle est vraie. Nous
acceptons donc l’idée que le vrai soit la référence de tout énoncé vrai. De ce
point de vue, on peut considérer que toute assertion vise à satisfaire la vérité
11comme fait primitif ou encore comme idée . Du point de vue de la valeur
qui est ici le nôtre, nous constatons qu’entre un énoncé comme « la goutte

11. L’origine de cette conception est due à Gottlob Frege : « Pour nous la valeur de vérité
d’une proposition est la dénotation d’une proposition dont le sens est une pensée » (Écrits
logiques et philosophiques, Paris, Seuil, 1971, p. 125).60 / Valeurs. Aux fondements de la sémiotique
d’encre est noire » dont on peut imaginer ne considérer que le sens, et
l’assertion qui rapporte ce sens à une valeur de vérité (vrai ou faux), il existe
une profonde différence. Dans le premier cas, on peut considérer que les
concepts (être noir, être une goutte d’encre) établissent un ordre sur les
phénomènes (ici les icônes). Dans l’autre, cet ordre qui n’est que local, est
rapporté à l’ordre global du vrai et du faux. Cet ordre ultime assure une
référence commune pour tous les énoncés. Nous obtenons ainsi une dualité
entre des règles locales et un ordre global (une loi) :
On perçoit sur ce dernier schéma que le vrai se substitue à la donnée
primitive puisqu’il est en quelque façon la supposition ultime à partir de
laquelle le procès dans son ensemble prend son sens. Mais nous voudrions
surtout insister sur le principe général illustré par ce schéma et sur
l’éclairage qu’il peut donner à la notion de valeur.
La valeur, nous l’avons vu, ne se conçoit que sur le fond d’un problème
de dualité. L’essentiel est qu’une même entité soit, à différentes étapes de
son parcours, soumise à chaque fois à un couple de règles de natures
différentes. Si ce principe est respecté, nous obtenons autant de conflits de
valeur qu’il y a de dualités. Nous en avons observé trois que nous allons
d’abord reformuler en termes abstraits, puis illustrer par l’exemple des
valeurs économiques.
1. Le premier conflit de valeur se situe entre les valeurs inhérentes à un
processus et celles présentes à l’intérieur du produit de ce même
processus. L’exemple dont nous sommes parti était celui-là même par
lequel Saussure introduit la question de la valeur dans le Cours de
Linguistique Générale. C’est aussi celui que l’on exprime par la
notion paradoxale d’objet-valeur. Cette désignation, comme nous
l’avons vu, nomme le problème mais ne le résout pas.
2. Le second conflit peut s’exprimer par la tension existante entre une
instance concrète individuelle (que nous avons nommée un icône) et La notion de valeur et le problème de la dualité / 61
une classe qui situe cet icône dans un ordre local. Nous avons illustré
ce conflit par la dualité entre abstraction et exemple et, plus
généralement entre partie et propriété.
3. Le troisième conflit se situe entre un ordre local à l’intérieur d’un
domaine et l’idée d’un ordre global. Nous avons pris comme exemple
de supposition d’un ordre global, le vrai, en tant que référence ultime
de tous les jugements. Il s’agit en un sens d’un cas particulier puisque
le vrai partage ce privilège avec les autres transcendantaux. Du point
de vue de la valeur, il est simplement requis, en tant que principe
d’ordre global, que d’une façon ou d’une autre, il y ait un principe
d’évaluation, même arbitraire. On comprend alors pourquoi ce qui se
donne d’abord comme la fin d’un processus est, de la même façon, sa
donnée initiale.
On peut illustrer ces trois conflits de valeur par l’exemple des valeurs
économiques. Nous avons souligné le conflit entre la valeur travail et son
produit. Nous n’entendons pas par valeur du travail sa valeur monétaire en
terme de salaire, mais sa valeur exprimée tout entière dans l’effort qu’il
demande et dans le procès de son effectuation. La dualité première oppose
donc la valeur des moments relatifs du procès à celles des parties du produit
concret.
Ces dernières, en tant qu’entités individuelles, entrent en relation de
dualité avec son destin dans l’ordre de l’échange. Le produit entre dans une
hiérarchie de classes en devenant échangeable. La classe la plus générale est
donnée par la notion même de marchandise.
Enfin la monnaie, en tant que marchandise particulière, assure non pas
tant l’interéchangeabilité des autres marchandises, que le fait qu’en général
quelque chose vaille. On pourrait dire que la technologie financière ne calcule
pas parce qu’il y a valeur mais assure qu’il y a de la valeur puisqu’elle
calcule. Elle assume l’idée, sinon le fait, d’un ordre global de la valeur.
Les processus dont nous venons de suggérer les grandes articulations
possèdent bien sûr, chacun pour eux-mêmes, leur spécificité propre. Nous ne
voulons certes pas dire que les domaines que nous avons parcourus
(linguistique, phénoménologie, économie) soient en quelque façon
assimilables. Mais, en suivant sur ce point F. de Saussure, nous avons essayé
de montrer que l’usage qu’ils font de la notion de valeur comporte une
structure conceptuelle commune.
3. La valeur comme dialectique
Nous sommes partis de l’idée selon laquelle la valeur est liée à la notion
de dualité, celle-ci découlant de la négativité générale des phénomènes
linguistiques selon l’aphorisme : dans la langue tout est négatif. Ceci nous 62 / Valeurs. Aux fondements de la sémiotique
conduit assez naturellement à envisager la notion de valeur dans le contexte
de la dialectique. Ce faisant, nous essayerons de comprendre la valeur en
fonction des trois catégories fondamentales que sont la qualité, la quantité et
la relation. Cette dernière nous conduira à nouveau vers Saussure.
Dire qu’un certain type de valeur justifie un désir ou une action, est-ce
concevoir la valeur comme quelque chose de positif ? On peut penser qu’une
valeur est une prégnance qui nous attire. La beauté par exemple, prise
comme valeur, peut faire accomplir une action d’une façon irrésistible. On
peut en ce sens nommer « valeur » une force attractive, contraignante, qui
exerce une forme particulière de causalité pouvant être nommée causalité
sémantique pour la distinguer de la causalité physique. R. Thom a suggéré
que des valeurs ainsi conçues possèdent une certaine puissance d’association
par un procédé qu’il a appelé « diffusion de prégnance ».
Ainsi, dans l’expérience de Pavlov, le chien en vient à saliver en
entendant une sonnette parce que celle-ci a été associée à la viande qu’il
désire. La valeur de la viande a diffusé sur le bruit de la sonnette. On peut
imaginer que cette diffusion élargit ses effets à d’autres objets, de telle sorte
que cela constitue un champ de prégnance ou de valeur. Dans cette
conception, la valeur est à la fois positive et associative : elle unit dans un
champ des termes qui sans cela n’auraient aucun rapport entre eux. On peut
la comparer à une lumière qui ouvre un espace de visibilité sans souci
particulier pour les entités ainsi révélées. Ce procédé de diffusion de
prégnance se rencontre aussi dans le fétichisme qui accorde à certains objets
des valeurs dont on ne voit pas comment ils pourraient les posséder par eux
seuls.
Si l’on suit ce raisonnement, on peut définir la valeur comme une force
de liaison constitutive d’un champ, ce qui la différencie nettement d’autres
formes de liaisons comme les catégories ou les termes généraux. On comprend
par-là que la notion d’objet valeur, utilisée en grammaire narrative, soit
moins paradoxale qu’elle pourrait le sembler. Il s’agit simplement d’un objet
pris dans un champ, quelle que soit l’origine de celui-ci. On suppose alors
qu’il existe une source d’où procède la valeur et un trait formel sur lequel
elle s’investit ou « s’accroche », pour parler comme R. Thom. Le terme
d’objet valeur désigne de ce fait une dialectique entre une force (la valeur) et
une forme (l’objet), les deux pouvant aussi bien s’accorder, c’est-à-dire se
rencontrer, ou bien se disjoindre. Il y a des objets sans valeur comme des
valeurs errantes qui ne rencontrent aucun objet. Nous avons vu plus haut que
l’objet valeur ne prenait sens que par référence à une dualité.
Ces faits bien connus permettent de mettre l’accent sur une première
ambiguïté de la notion de valeur qui tient précisément à la nature dialectique
de celle-ci.
Cette dialectique a deux aspects. Le premier réside dans la jonction des
notions de force et de forme, jonction qui exprime une transformation
complexe. On peut dire que la forme arrête la force en ce sens qu’elle lui La notion de valeur et le problème de la dualité / 63
permet de se manifester à la façon dont un objet arrête la lumière. Mais on
peut remarquer tout aussi bien que la force manifeste la forme de telle sorte
que nous n’avons jamais affaire qu’à un passage de l’une dans l’autre. Il
12paraît juste de dire que la valeur est ce qui manque à la forme et la forme
ce qui manque à la valeur.
Le second aspect de cette dialectique se déduit du précédent. L’aspect
négatif de la valeur, si nous la comprenons comme ce qui manque à la
forme, devient essentiel lorsqu’il s’agit de comprendre le procès par lequel
valeur et forme se manifestent mutuellement. On peut ici suivre la description
13que Sartre donne de l’action guidée par une valeur, c’est-à-dire par un but.
Sartre prend l’exemple de l’empereur Constantin s’établissant à Byzance
dans l’intention de créer un contrepoids à l’influence de Rome. Cette action
peut avoir des motifs divers dont on ne peut réellement inventorier le
nombre. Mais, nous dit Sartre, pour qu’une certaine forme d’action ait été
entreprise, il faut que l’état du monde soit apparu comme « souffrant d’un
néant secret ». On ne doit pas comprendre ici qu’un manque soit la cause
d’un recours à une action valorisée mais, au contraire, que la considération
de la valeur ait suscité le sentiment du manque. Si nous supposons
simplement que Constantin ait voulu créer Byzance parce que la corruption
des mœurs romaines freinait le développement du christianisme, nous ne
faisons que décrire son action selon l’ordre d’une narration. Il faut plutôt
comprendre, selon Sartre, que c’est la considération d’une autre valeur
possible qui a créé l’état de manque :
« Dire que la corruption des mœurs y [= à Rome] entrave la diffusion du
christianisme, ce n’est pas considérer cette diffusion pour ce qu’elle est, c’est-à-dire
pour une propagation à un rythme que les rapports des ecclésiastiques peuvent nous
mettre à même de déterminer : c’est la poser en elle-même comme insuffisante
c’est-à-dire comme souffrant d’un néant secret. Mais elle n’apparaît telle, justement,
que si on la dépasse vers une situation limite posée a priori comme valeur […]. Et
cette situation limite ne peut être conçue à partir de la simple considération de l’état
réel des choses, car la plus belle fille du monde ne peut donner que ce qu’elle a et,
de même, la situation la plus misérable ne peut, d’elle-même, que se désigner
14comme elle est, sans aucune référence à un néant idéal » .
La valeur est donc pour Sartre la position d’un néant dans l’être qui, pris
en lui-même, ne pourrait signifier aucun manque. Cette position est le fait de
la conscience, donc de la réflexion, et non de l’être lui-même. Par-là se
comprend l’exigence de la liberté :

12. Nous préférons parler de forme plutôt que d’objet car l’objet, du point de vue de la valeur,
n’existe que comme forme plus ou moins saillante. De plus, la forme concerne aussi l’action
comme nous allons le voir.
13. Jean-Paul Sartre, L’Être et le Néant, Paris, Gallimard, 1961 (1943), p. 508-509.
14. Ibid., p. 509.