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Vers une autre idée et pour une autre politique de la langue française

De
211 pages
La Francophonie réunit des Etats sans cesse plus nombreux, mais on peut se demander si, au fur et à mesure de cet accroissement, la place de la langue française elle-même n'y devient pas sans cesse plus réduite, par la force des choses. Une telle évolution devrait sans doute s'accompagner d'un réexamen de l'idée même que beaucoup se font de cette langue et de la définition d'une nouvelle stratégie de diffusion à laquelle semble inviter le Sommet de Bucarest. Demain, il sera trop tard !
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Vers une autre idée et pour une autre politique de la langue française

www.librairieharmattan.com harmattan 1@wanadoo.fr diffusion.harmattan@wanadoo.fr cgL'Harmattan, 2006 ISBN: 2-296-00483-0 EAN : 9782296004832

Robert CHAUDENSON

Vers une autre idée et pour une autre politique de la langue française

L'Harmattan 5-7, rue de l'École-Polytechnique; 75005 Paris

FRANCE
L'Hannattan Hongrie Kônyvesbolt Kossuth L. u. 14-16 1053 Budapest Espace L'Harmattan Kinshasa L'Harmattan Italia L'Harmattan Burkina Faso Fac..des Sc. Sociales, Pol. et Adm. ; BP243, KIN XI Université de Kinshasa - RDC Via Degli Artisti, 15 10124 Torino ITALlE 1200 logements villa 96 12B2260 Ouagadougou 12

SOMMAIRE
Avant-Propos Introduction Chapitre premier: Des Français et du français Chapitre deuxième: Scrabble, dictionnaires et lexicographie Première question (et non la moindre) : Qu'est-ce qui fait qu'un mot estfrançais? Deuxième question (plus complexe): Comment un mot devient-il français? L'aspect historique L'aspect méthodologique Chapitre troisième: Championnat du monde d'orthographe et francophonie De l'orthographe du français Orthographe et ordinateurs Le français, les Français et lafrancophonie Chapitre quatrième: La Droite et la Gauche françaises face à la langue française Chapitre cinquième: De la terminologie Comment peut-on parler français? Le dispositif français en matière de terminologie La loi Toubon et le Dictionnaire des termes officiels Un cas exemplaire: l'affaire du mot « mél » 1994-2004. La loi Toubon. Dix ans après Unepolitique pour lefrançais : le « Plan d'urgence» (1997-2005) Chapitre sixième: Les Français sont-ils les seuls propriétaires de la langue française? Le français et quelques langues européennes. Vous avez dit Francophonie? De la DGLF à la DGLFLF Et lefrançais hors de France? Et le Québec dans tout cela? La contestation du monopole linguistique des Français Chapitre septième: Le français dans le monde: enseignement et/ou diffusion Chapitre huitième: L'avenir du français: l'Europe ou l'Afrique? Des francophones potentiels aux francophones réels: la «francofaune » et le test d'Abidjan Chapitre neuvième: Où sont les priorités et les urgences? Discours et budgets

7 Il 17 21 22
26 26 26 35 37 38 42 45 51 51 56 56 60 64 68 71 71 75 76 78 82 86 93 103 107 113 115

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Faisons un cauchemar (et non un rêve) Chapitre dixième: Et l'audiovisuel? L'exemple africain Mais nous avons déjà TV5 ! Chapitre onzième: La réduction de la fracture numérique Les structures et les équipements Les lignes et l'énergie Les aspects financiers Fracture numérique et développement Chapitre douzième: vers un « globish » à la française? Français fondamental ou globish à la française? Le Basic English Basic English et Français fondamental Chapitre treizième: Français fondamental, SMIC francophone, Programme minimum commun de français (CONFEMEN) ? Chapitre quatorzième: Ni stratégies ni priorités sans objectifs Vers un objectif réellement commun Chapitre quinzième: Audiovisuel et éducation: concurrence ou complémentarité Pourquoi «diffusion» plutôt qu'« enseignement» ? Chapitre seizième: Vers un dispositif universel de diffusion de la langue française Pourquoi universel? Pour une histoire sérieuse de l'audiovisuelfrancophone Ouvrir enfin les yeux sur le monde Les objectifs Les objections Le débat avec la FIPF Les objections financières Une série expérimentale pour les enfants La problématique Le cahier des charges Combien ça coûte? Les modes de réalisation d'une série expérimentale Conclusion Les aspects sociolinguistiques Les aspects linguistiques Les aspects géopolitiques Les aspects politiques Références

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AVANT-PROPOS

De mars à octobre 2006 aura lieu le «Festival Francophone en France», «Francofffonies». La décision a été prise à Beyrouth en octobre 2002; la dénomination, par ses trois f centraux, rappelle les initiales du nom complet de cette manifestation. Il y a là, selon les termes de Monique Veaute, Commissaire général du Festival, «un coup d'oeil affectueusement insolent aux contraintes orthographiques de la langue française», «une mutation génétique imaginaire». Le terme choisi, au-delà de son étrangeté, a le mérite, grâce à son -s fmal, de rappeler que la francophonie, culturelle ou linguistique, est toujours plurielle. On le dit depuis longtemps (en particulier depuis le Sommet de Dakar en 1989), mais l'intendance ne suit guère. Si l'on admet volontiers la diversité culturelle (elle est même officialisée depuis le Sommet de Cotonou et la Convention adoptée par l'UNESCO en novembre 2005), il en est tout autrement pour ce qui touche à la langue dont le rôle est pourtant central. «Francofffonies » le souligne, s'il en est besoin, puisque le titre évoqué est complété par «Festival des cultures francophones en France».
L'insolence étant désormais permise, pourquoi s'en priver dans ce livre! En général, la diversité linguistique n'est guère admise que, pour reconnaître (mais comment la nier?) la présence de langues autres que le français dans l'espace francophone ( la « francopolyphonie » de S. Farandjis f). Sur un plan plus général encore, la pluralité des langues est soutenue, par la France comme par la Francophonie, mais il n'échappe à personne qu'il y a souvent là une stratégie, assez naïve au demeurant, pour tenter de contrer l'hégémonie de l'anglais. En revanche, s'agissant de la langue française elle-même, on observe que règne un totalitarisme quasi absolu et que les Français, qui se regardent comme les seuls propriétaires légitimes de la langue française, entendent, le plus souvent et pour la plupart, en régler seuls les normes comme l'usage. Cette attitude trouve, pour une bonne p~ sa légitimation dans une image de la langue française qui, elle-même, se fonde sur l'histoire «officielle» de cette langue. C'est de ce constat que procédait le titre de cet ouvrage «Pour une autre histoire et vers une autre idée de la langue française» que j'ai abandonné en modifiant mon projet initial pour rendre l'ouvrage plus bref et plus orienté. Ce que 7

l'on présente comme l'histoire du français est en fait celle de la seule variété littéraire de cette langue. Il ne s'agit nullement ici de rejeter cette représentation de notre langue mais simplement d'attirer l'attention sur deux points, majeurs sur deux plans différents. Le premier est l'extravagante réduction de la langue à ses seuls usages littéraires les plus achevés; une telle démarche exclut arbitrairement toutes les variétés « ordinaires» de français, anciennes ou contemporaines, hexagonales ou extérieures à la France, à qui l'on ne peut refuser, en aucun cas, la dénomination de « français». La géographie, par exemple, nous donne à penser, à tort, que le français est né et s'est développé dans l'hexagone français pour déborder ensuite sur les marges que sont la Belgique, la Suisse ou le Val d'Aoste. En fait, il n'en est rien et, dans ces lieux, le français est apparu en même temps qu'en France. JeanMarie Klinkenberg rappelle, non sans quelque malice, qu'une charte rédigée à Liège en 1236, «certes entachée de wallonismes», est rédigée dans une langue « nettement française» (in Chaurand, 1999 : 512). Elle est donc à peine postérieure à la première charte écrite en français à l'extrême fin du Xlle siècle (cf. S. Lusignan, in Chaurand, 1999 : 102). Le second fait est que ce gauchissement et, parfois, ce travestissement de l'histoire du français comme de la diversité et de la véritable nature de cette langue, ont les plus graves conséquences, tant pour l'image de la langue française que pour les modalités de sa diffusion dans la francophonie comme dans le reste du monde. L'exigence qu'on ne puisse légitimement parler le français que comme Racine ou Proust l'ont écrit (car, dans leur conversation ordinaire, ils en usaient tout autrement!) fait de cette langue un mode de communication d'une si grande complexité et d'un tel raffinement que bien des étrangers, en dépit de leur désir initial de l'apprendre, y renoncent, jugeant insurmontables les difficultés d'une telle entreprise. La version initiale de cet ouvrage (déjà entièrement rédigée) visait à montrer, par référence aux français extra-hexagonaux (en Amérique du Nord surtout) et aux créoles français (qui se sont formés, au xvme siècle surtout, à partir de variétés de français ordinaires très voisines de celles qui avaient été transportées en Amérique par les colons) qu'historiens et grammairiens du français ignorent et/ou nous cachent beaucoup de choses sur les diverses variétés de notre langue. L'état ancien du français ordinaire est très sensiblement différent de celui que nous en donnent les histoires «officielles» de cette langue, qui font une référence exclusive aux grands textes littéraires, en ignorant tout des autres usages qui ont aussi leur légitimité.

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Toutefois, cette partie, proprement linguistique et fondée sur la mise en évidence, à partir de la comparaison des français d'Amérique et des créoles, d'une foule de traits du français qu'ignore ou gauchit l'histoire officielle, occupait plus de cent pages du livre; elle affaiblissait le dessein essentiel qui est de répondre à des urgences que je juge dramatiques. J'ai donc supprimé toute cette partie en demandant au lecteur de me faire confiance sur ce point, tout en lui laissant la possibilité de retrouver une bonne partie des faits eux-mêmes dans certains de mes écrits antérieurs (dont en particulier mon livre de 2003, La créolisation : théorie, applications, implications). Cette démonstration que le lecteur me pardonnera sans doute volontiers de lui épargner conduit à s'interroger sur les causes et les modes de la sacralisation voire de la fétichisation de la langue française, dont les signes sont multiples et vont, pour la plupart, à l'encontre de ce que l'on pourrait nommer l'esprit de la Francophonie. On ne cesse, en effet, de proclamer que la langue française est le bien commun de tous et non la propriété, intangible et exclusive d'une minorité de Français. Or un domaine comme celui de la terminologie, où les pesanteurs historiques sont moindres et où le rôle novateur du Québec est incontestable, met en évidence les contradictions et les difficultés d'une synergie francophone, dont on ne manque pourtant pas de souligner les charmes comme l'absolue nécessité. Revisiter l'histoire du français et la rétablir dans sa réalité multiple, en France comme hors de France, aiderait à modifier sensiblement l'image du français, souvent excessivement élitiste. Changer l'idée qu'on se fait de la langue française est sans doute une des premières conditions de changements de la politique de sa diffusion, au sein de la Francophonie comme dans le monde. Reconnaître, dans ses aspects historiques et géographiques la diversité de la langue française, est un préalable obligé à toute recherche d'efficacité dans sa diffusion. Il est légitime et nécessaire de garder au français son statut de grande langue de civilisation et de culture, mais pour le faire, on ne peut refuser d'envisager les modes de sa diffusion de masse. « Sacrés ils sont car personne n'y touche! » disait Voltaire des Poésies sacrées de Lefranc de Pompignan. Si à force d'élitisme, on laisse se réduire, hors de France, la masse des vrais francophones, le français rejoindra, sur son banc, au fond de la classe, le groupe des petites « grandes» langues de prestige et de culture qui réunit déjà le grec et l'italien! n ne saura pas davantage garder la place qui est la sienne dans les organisations internationales, alors qu'on la refuse à des idiomes majeurs comme le portugais, le japonais ou l'allemand.

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Introduction

« La France! Ton français fout le camp! » Ce titre est à ranger dans la rubrique qui fut autrefois présente dans Charlie Hebdo; elle s'intitulait «Les couvertures auxquelles vous avez échappé» et présentait les dessins de « unes» auxquelles la rédaction avait fmalement renoncé. J'avais songé un moment à un sous-titre qui était une référence historique (prétendument du moins). On raconte en effet que la Du Barry qui, dans l'intimité, appelait Louis XV «La France», l'apostropha un jour, alors qu'il oubliait sur le feu le café qu'il était en train de préparer, en lui criant« La France! Ton café fout le camp! ». Cette formule a beaucoup servi avec de multiples variantes (enseignement, patrimoine et même « aura» !). Dans le cas présent, je me suis souvenu à temps d'un livre sur le français qui portait précisément ce titre (J. Thévenot, 1976). J'ai donc renoncé à ce sous-titre tout en demeurant convaincu que la France (la vraie, cette fois) ne se rend pas compte que, sauf votre respect, son français est en train de « foutre le camp» comme le café du Bien Aimé! Somme toute, je ne regrette pas de ne pas avoir pu utiliser ce sous-titre, car le point de vue que je vais exposer n'est nullement celui d'un « défenseur» traditionnel de la langue française, ce qu'était, en, revanche, J. Thévenot. Je dois sans doute expliquer une certaine vivacité de mes propos, dans la suite car on ne manquera sans doute pas de m'en faire grief. Le politiquement correct scientifique français n'admet en effet ni la plaisanterie ni la vivacité du propos qui doit toujours être recto tono ! Les Anglo-saxons sont moins coincés que nous et je me sens sur ce plan très proche d'eux. Comme l'écrivait, récemment et doctement, (zeugma hasardeux qui aggrave mon cas!) une censeure de l'un de mes articles «condamnations et piques trop personnelles» doivent être absentes du «style académique ». Je n'en disconviens pas, mais je crois que, si « piques» il y a, ici ou Il

là, elles ne sont jamais personnelles; elles portent toujours sur les écrits ou points de vue scientifiques et non sur les personnes ou leurs opinions (ce que me paraît impliquer l'usage du mot« personnelles »). Toutefois, pour faire gagner un peu de temps à mes lecteurs qui se demande peut-être «d'oùje parle» et ce qui me pousse à de tels écrits, je signale qu'on m'a considéré, tour à tour mais parfois en même temps, comme 1. Un agent des services spéciaux français chargé, par là, de ramener les créoles dans le giron de la francité et, plus largement, de maintenir l'ordre colonial néofrancophone, 2. Un agent de puissances étrangères, variables selon les époques, mon obédience allant tantôt au KGB tantôt à la CIAl, mais mon rôle étant, dans tous les cas, de ruiner l'influence et la position de la France. Je pense que ce livre, comme ceux que j'ai publiés sur des sujets proches chez le même éditeur (1989. Vers une révolution francophone? 1989 et Mondialisation. La langue française a-t-elle encore un avenir?, 2000), éclairent sur mes positions et, en tout cas, prouvent que j'ai de la suite dans les idées, même si jusqu'à présent je n'ai guère été entendu. Comme je le disais dans l'avant-propos, le titre initial de ce livre, avant que je décide de l'amputer de sa partie proprement linguistique, était Vers une autre histoire et pour une autre idée de la langue française. J'y distinguais « l'histoire» du français (qui, à mon sens, doit être revue comme, mutatis mutandis, après la chute de l'Union soviétique, on en a revu l'histoire pour la ramener à la vérité des faits et y réintroduire des figures que l'époque précédente avait écartées), de « l'idée» de la langue française (qui, sur cette base, doit être changée aussi, pour en assurer une meilleure et plus efficace diffusion dans le monde, en particulier au sein de l'espace francophone). Toutefois, si le choix des deux termes correspond à des projets distincts, scientifique pour le premier, géopolitique pour le second, les prépositions avaient été aussi retenues à dessein. «Vers une autre histoire» n'indiquait qu'une piste de réflexion et de recherche que je proposais, sans avoir l'ambition de faire davantage que l'esquisser et l'illustrer. «Pour une autre idée », dans mon esprit du moins, caractérisait les propositions d'un projet, plus concret, plus immédiat et plus urgent, dont la France et la Francophonie ont les moyens, si elles souhaitent le décider, le concevoir et le mettre en œuvre. Dans un souci de clarté, j'ai totalement éliminé la première partie qui incluait une longue démonstration fondée sur des exemples précis pris dans tous les secteurs de la
Je ne plaisante qu'à moitié. En 1983, j'ai eu entre les mains, par le plus grand des hasards, une lettre écrite par deux de mes collègues d'une université parisienne. Ce counier, adressé au Service des affaires francophones, me dénonçait comme un agent de la CIA ! 12
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langue et je n'ai retenu que la seconde, en espérant par là lui donner plus de force et de visibilité. A cette ultime décision, deux raisons. La première tient à ce que, dans les toutes dernières années, se sont opérés d'importants changements, tant dans les instances francophones que dans les modes de conception, de programmation et de conduite de leur action. En effet, non seulement, l'Agence Intergouvernementale de la Francophonie s'est profondément réformée avec la quadriennalisation de ses actions et l'élaboration ultime d'un cadre stratégique décennal (2005-2014), mais la Conférence ministérielle d'Antananarivo (novembre 2005), par l'adoption de la nouvelle Charte de la Francophonie, a mis un terme au flou institutionnel et aux ambiguïtés qu'avait fait naître la création, purement empirique voire subreptice, de l'Organisation Internationale de la Francophonie. Les choses sont désormais claires et la nouvelle OIF devrait être en mesure de définir les objectifs qu'elle entend se donner et les stratégies qu'elle veut mettre en oeuvre, sans connaître à nouveau, on l'espère, les changements de cap incessants qui ont marqué, depuis vingt ans, l'action multilatérale francophone.

La seconde raison tient à la thématique proposée pour le Il e Sommet qui se
tiendra à Bucarest fin septembre 2006. L'éducation est, en effet, mise au premier plan à l'occasion de ce Sommet; cette seule circonstance n'est toutefois pas propre à assurer que les choses vont réellement changer. En effet, dans les discours tant sur le développement (Objectifs du Millénaire, PNUD 2003, etc.) que sur l'éducation elle-même (Jomtien 1990, Dakar 2000, Libreville 2003, etc.), l'éducation est proclamée à satiété, depuis un demi-siècle, la priorité des priorités. A juste titre d'ailleurs, car tout démontre que, dans tous les aspects du développement durable, qui ne peut être, avant toute chose, qu'humain et social, les avancées dans les domaines de la santé, de l'hygiène, de la démographie, de la production agricole, du respect de l'environnement, de la démocratie passent inévitablement par l'éducation, seul facteur qui détermine la compréhension et la prise en compte par les populations visées des messages touchant aux savoirs, au savoir-faire et au savoir-être. La récente réunion du Haut Conseil de la Francophonie Ganvier 2006), déjà consacrée à l'éducation et à la formation, a constitué, à n'en pas douter, un prélude à la thématique du Onzième Sommet. L'élément nouveau et qui pourrait être capital est que, pour Bucarest, la voie de réflexion est balisée, puisque le titre avancé est« Les technologies de l'information dans l'éducation». Toutefois, un tel intitulé est à la fois stimulant et dangereux.

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Stimulant car il paraît prendre acte du fait que l'école ne peut plus constituer, surtout dans le Sud, le seul vecteur de l'éducation2. S'agissant de la diffusion du français, dont l'institution scolaire a le quasi-monopole, la Francophonie doit envisager de ne plus mettre tous ses oeufs dans le panier de l'école africaine qui, comme le tonneau des Danaïdes, n'a pas de fond. On doit donc en effet, comme je le propose depuis vingt ans, réfléchir à des solutions de soutien, de complément, voire de substitution3 à une école du Sud en crise ou même au bord du gouffre4. Dangereux pour le Sud, enjeu majeur de l'avenir de la Francophonie! On risque fort, en effet, à Bucarest, de s'embarquer derrière les gourous des NTIC dans des rêveries qui ne prennent pas en compte un instant les réalités du terrain. Haïti ou le Tchad ne sont pas la Silicon Valley et c'est sur les réalités concrètes, vécues quotidiennement par les populations, que la réflexion et les stratégies doivent se fonder. La fracture numérique avec le Sud, loin de se réduire devient actuellement abyssale en dépit des discours lénifiants. La solution est donc clairement dans la télévision et non dans l'Internet ou le NP3 ! Nous y reviendrons. Mon optimisme étant décidément incurable, la lecture du récent Rapport du Sénateur Duvemois (Pour une nouvelle stratégie de l'action culturelle extérieure de la France; de l'exception à l'influence, 2004) m'a, dans un premier temps, rempli d'espoir, en me donnant à penser que les instances officielles commençaient à ouvrir les yeux. J'ai même cru un moment y retrouver, dans quelques titres, des formules dont j'avais moi-même usé, ce qui m'a conduit à espérer avoir été lu. Ainsi l'un des chapitres, qui a pour titre «Qui pilote la francophonie en France? » (2004: 33), m'a-t-il rappelé que j'ai publié, en 1996, un article intitulé «La politique francophone: y-a-t-il un pilote dans l'avion?» (in M. Gontard et M. Bray (éds), Regards sur lafrancophonie). Mieux encore, je me suis réjoui un instant de lire ce titre vengeur: «Une langue utile et non élitiste: il faut désacraliser le
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Il Ya quelques années, en réponse à un article paru dans Libération sous le titre «L'école

africaine. Nouvelle frontière?» , j'ai écrit un texte dont le titre est «L'école africaine. Nouvelle frontière ou tonneau des Danaïdes? ». 3 Pour tous les déscolarisés et les exclus dont, en particulier, les filles qui sont la clé du développement.
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On mesure mal, chez les décideurs comme dans le grand public, l'ampleur de la crise et,

plus grave encore, les conditions désastreuses qui rendent vaine toute tentative de diffusion scolaire du français. Un seul exemple, tiré de la lecture d'une thèse récente sur le Bénin (autrefois le« Quartier latin» de l'Afrique !). On Ypratique, très raisonnablement, un accès au français oral à l'entrée à l'école. Fort bien, toutefois, il doit être achevé en 45 jours dans des classes pléthoriques (selon les standards de la Banque mondiale, le « grand groupe» commence à 80 élèves !). Que peut-on attendre des élèves (60 ou 70 par classe), sinon la compréhension de quelques ordres (<< Assis », « Debout ») et l'acquisition de deux ou trois formules stéréotypées? 14

français» (2004: 28) Un tel propos, on le devine, recueille mon approbation pleine et entière; il rejoint, en effet, le thème central du présent ouvrage. Hélas, dans ce rapport, les titres valent souvent mieux que les développements qu'ils introduisent. Dans ce second cas, on se demande vraiment, à lire le texte qui suit, ce qui peut en justifier l'intitulé. Le développement, qui n'est pas sans fondement, se résume dans une formule qui figure d'ailleurs en gras dans le texte «La bataille la plus urgente à mener est celle du français langue scientifique» (2004 : 29). Qui dirait le contraire? Est-ce, toutefois, réellement la première et la plus grande urgence? On reprend plus ou moins, par là, le Rapport Bloche de 1999 qui n'a guère eu de suite! La principale mesure proposée n'est pas nouvelle non plus, si raisonnable qu'elle soit. Elle consisterait à mettre en place (en français) un «Index des citations» qui pourrait contrebalancer le « Citation Index ». L'élément stratégique qu'on juge sans doute à la fois subtil et décisif serait de créer un «Index européen »...avec les Russes! L'auteur du Rapport perçoit toutefois combien une telle mesure demeure vaine, si l'on ne dispose pas de supports éditoriaux forts pour diffuser les travaux en français. Or, comment ne pas constater que, dans le domaine des sciences du langage pour ne pas chercher plus loin, il n'y a plus, en France, un seul éditeur scientifique digne de ce nom et comparable aux grandes maisons d'édition spécialisées comme Cambridge University Press, Routledge ou même Benjamins. En Allemagne, les seuls éditeurs germaniques qui demeurent sur ce marché sont des nains comparés aux géants anglais, américains ou hollandais. En tout cas et pour en revenir au propos initial, ce slogan opportun et offensif «Désacraliser le français» ne s'accompagne malheureusement ni d'une réelle prise de conscience, du problème, ni, a jortiori, de la formulation de mesures concrètes qui pourraient conduire vers cet objectif. C'est à cette tâche que je voudrais, partiellement et modestement, m'attacher dans ce livre.

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Chapitre premier

Des Français et du français

Les Français entretiennent avec le français des relations étranges. Observons au passage que la distinction entre l'usage de la majuscule pour distinguer le citoyen (avec F majuscule) et de la minuscule (pour la langue, le français) est l'une des trouvailles intelligentes de notre orthographe. C'est sans doute pourquoi cette « règle », commode et judicieuse à la fois, est si rarement respectée, surtout dans les documents officiels. Toutes les fois où je rencontre cette erreur, je ne puis m'empêcher de voir dans cette majuscule, intempestive pour la langue, le signe d'une sacralisation à laquelle j'entends m'attaquer ici. Dans bien des esprits, le français, idiome élu, ne saurait s'accommoder d'une initiale minuscule! Comment ne pas constater la manie, bien française aussi, de la pureté de la langue dans laquelle, comme on va le voir, les dictionnaires tiennent une place centrale? Elle a conduit à ignorer tout ce qui n'est pas l'usage littéraire du français, comme elle amène aujourd'hui à tenter une purification ethnique des vocabulaires techniques français, dont on ne peut pas dire qu'elle soit, la plupart du temps, très heureuse, comme on le verra dans la suite. Tant d'autres l'ayant fait, je ne chercherai pas à faire, à mon tour, l'histoire de la formation de ce culte du « bon usage». Rappelons seulement que c'est là le titre d'une des grammaires les plus communes du français, à en juger par le nombre de ses rééditions (le livre date de 1961)! Histoire de ne pas me refuser, au passage, le plaisir de piéger quelques dizaines de puristes (car un puriste trouve toujours plus puriste que lui qui l'épure!), je signale que le nom de Maurice Grevisse s'écrit sans accent aigu et qu'il se prononce Grevisse, « avec un « e mixte» qui « ne peut être appelé caduc» (comme Grevisse le dit lui-même, p. 1087), quoiqu'on nomme le plus souvent, à tort, Gr£visse ce grammairien belge. Son livre, Le bon usage, est l'une des références majeures de la grammaire normative; pourtant, contrairement à ce que donne à penser son titre, il fait assez souvent référence, dans les notes il est vrai, à des traits « populaires », avec une forme de prédilection pour les usages 17

d'Outre-Quiévrain qu'explique l'origine de l'auteur. Ce livre comporte même, ce que peu de lecteurs constatent car le texte est à l'extrême fm de l'ouvrage, le «code de terminologie grammaticale du ministère belge de l'instruction publique de 1949 »5. Le divorce entre la langue écrite et la langue parlée n'est pas propre au français bien entendu, mais il me semble plus profond et plus lourd de conséquences que dans le cas de bien d'autres langues. Il est d'usage d'incriminer, au premier chef, l'époque classique et ce symbole que fut, en 1640, la création de l'Académie française, dont l'une des fonctions majeures était de consacrer le «bon usage », c'est-à-dire celui des « honnêtes gens». Sans s'encombrer ici de lectures érudites, aussi pesantes qu'inutiles, il suffit de lire ou de relire l'excellent quatrième chapitre du « Que sais-je? » de J. Chaurand sur le français classique et postclassique. Avec tout le savoir et la prudence qui sont les siens, J. Chaurand fait, en quelques pages, une analyse très fme dont je ne retiendrai ici que deux phrases: « La notion de bon usage a eu trop d'importance dans la fixation du français pour qu'il en soit traité aussi légèrement que des excès des puristes dans d'autres temps. Des composantes diverses se mêlent dans les évolutions qui s'observent: un goût, une esthétique conspirent avec des tendances propres à l'état de langue, leur fournissent une motivation, élargissent leur champ d'exercice, leur permettent de s'affirmer comme usage ou de s'ériger en règle. » (1969 : 71). Pour la période dont il traite, J. Chaurand a totalement raison. Il ne faut pas non plus se tromper sur le fameux propos de Vaugelas selon lequel: « La plus grande de toutes les erreurs en matière d'escrire est de croire, comme font plusieurs, qu'il ne faut pas escrire comme l'on parle ». Certes, il y a bien une seule langue, mais c'est celle des «honnêtes gens» et des «bons auteurs ». A cet égard, le XVIlle siècle est sans doute plus coupable que le précédent dans l'émergence et la consécration de la tyrannie du «bon goût». La description de la langue française, exclusivement fondée sur les auteurs « classiques », est relayée, à partir de là, par un système d'enseignement qui va bien entendu jouer un rôle essentiel dans l'évolution de la situation. Toute langue, surtout quand elle atteint le mode d'usage et le niveau d'élaboration qui sont ceux du français, a évidemment besoin d'une norme et de règles précises. Est-il pour autant indispensable non seulement d'exclure, mais même de nier toutes les variétés de cette même langue qui, sans pour autant prétendre à bénéficier des prérogatives qui sont celles de la variété standard, peuvent espérer une forme de reconnaissance ou au moins d'existence? Est-il
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Je dois confesser ici que, par fidélité à mon vieux Grevisse, que je ftéquente depuis
18

quarante ans, je ne consulte guère les éditions plus récentes.

admissible de les exclure totalement de la description et de l'histoire de la langue, comme à la période stalinienne, on supprimait dans les livres, après leur disgrâce, les photos des dirigeants réputés déviationnistes? Cette comparaison n'est pas proposée au hasard, elle marque qu'il y a là, à mes yeux du moins, une forme de totalitarisme social qui n'est pas rendu plus supportable parce qu'il n'affecte que des variétés de langue et non pas des individus.

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Chapitre deuxième

Scrabble, dictionnaires

et lexicographie

Quel autre pays (sauf, peut-être, la Belgique, pépinière de grammairiens, qui partage, à bien des égards, notre manie) peut se flatter d'avoir, dans des journaux, des chroniques de grammaire ou de langue, de proposer, à la radio et même à la télévision, à des heures de grande écoute, des émissions sur le vocabulaire français, d'avoir des concours publics de dictée et même des Championnats du monde d'orthographe? Certes, on peut faire observer qu'il y a, dans ces entreprises, d'habiles commerçants qui, au lieu de « sponsoriser» de fragiles catamarans ou des équipes sportives ruineuses, exploitent, à moindres frais, cet étrange goût des Français pour les complexités, les incommodités ou les obscurités de leur langue. Il Y a bien d'autres preuves de cet état de fait que celles que je viens de mentionner. Une des plus étranges et des plus envahissantes réside dans le succès de jeux comme «Des chiffres et des lettres» et surtout comme le scrabble dont l'extravagante vogue persiste à m'étonner. Certes, ce jeu fait surtout fureur dans les maisons de retraite, mais il y a des passionnés plus verts, des clubs actifs et fréquentés, des championnats régionaux ou nationaux, et peut-être même des séries de classement comme au tennis ou au bridge! Ce qui m'intéresse dans cette affaire n'est pas le jeu lui-même (il en vaut un autre et bravo à celui qui l'a inventé et qui, par là, a fait fortune), mais son aspect linguistique, car, vu sous cet angle, ce jeu apparaît propre à susciter des remarques générales dans le domaine de la lexicographie et surtout du rapport des Français à leur langue. Le Français a toujours été un amoureux du dictionnaire qui joue un rôle majeur dans l'idée qu'on se fait de la langue française. Autrefois, dans les familles modestes, trois ouvrages de référence s'offraient à la lecture vespérale ou dominicale, le Catalogue de la Manufacture de Saint-Etienne, le Chaix (indicateur des chemins de fer) et le Petit Larousse fllustré. Un problème de sens ou d'orthographe se posait-il? Le chef de famille ouvrait sur la toile cirée de la table de cuisine le gros volume orné de la fleur de pissenlit (<< sème à tous vents») et Je 21