Entrepreneuriat et accompagnement

Publié par

Regroupant des pratiques hétérogènes, l'accompagnement entrepreneurial est devenu un dispositif qui retient particulièrement l'attention des chercheurs et du milieu des affaires. Ce processus d'apprentissage individualisé a une influence sur la survie d'une jeune entreprise. Ce livre aborde de nouveaux paradigmes de recherche en entrepreneuriat et en accompagnement tout en ouvrant des pistes de recherche reliant l'action à la théorie entrepreneuriale.
Publié le : dimanche 1 juin 2008
Lecture(s) : 242
EAN13 : 9782296196476
Nombre de pages : 224
Voir plus Voir moins
Cette publication est uniquement disponible à l'achat

@ L'HARMATTAN,2008 5-7, rue de l'École-Polytechnique;

75005 Paris

http://\vww.librairieharmattan.com diffusion.harmattan@wanadoo.fr harmattan 1@wanadoo.fr

ISBN: 978-2-296-05488-2 EAN : 9782296054882

ENTREPRENEURIA
ET ACCOMPAGNEMENT

T

Outils, actions et paradigmes nouveaux

Marché et Organisations
Cahiers d'Economie et de Gestion de la Côte d'Opale
Cahiers d'économie et de gestion thématiquesdont le but est de promouvoir la recherche originale sur les relations de plus en plus étroites qui se tissent entre le marché et les organisations. Les acteurs économiques de taille, de puissance et de pouvoir différents dont les intérêts peuvent être convergents, complémentaires ou, le plus souvent, antagoniques, ont tendance à organiser les marchés. La raison du marché, pourtant, est la référence stratégique pour l'entreprise ainsi que pour les institutions publiques de décision économique. Marché et Organisations. Cahiers d'Economie et de Gestion de la Côte d'Opale questionne l'actualité entrepreneuriaJe et révèle les liaisons inter temporelles qui font évoluer la formation économique. Les articles proposés: - 45000 signes, espaces, notes, bibliographie, tableaux, figures et annexes compris, - soumis en deux exemplaires à Dimitri Uzunidis, Maison de la recherche en sciences de l'homme, Lab.RII, 21, Quai de la Citadelle, 59140 Dunkerque. Sont acceptés pour évaluation des articles mono ou multidisciplinaires... Economie, Gestion, mais aussi Droit, Sociologie, Histoire selon le thèmedu Cahier. Marché et Organisations. Cahiers d'Economie et de Gestion de la Côte d'Opale est une publication sous la responsabilité éditoriale du Laboratoire de Recherche sur l'Industrie et l'Innovation de l'Université du Littoral Côte d'Opale (EA 3604) Directeur de publication: Dimitri Uzunidis Comité de rédaction: Sophie Boutillier (économie), Gérard Dokou (gestion), Blandine Laperche (économie), Pierre Le Masne (économie), Clotaire Mouloungui (droit), Dimitri Uzunidis (économie), Eric Vernier (gestion)
Tél: +33 3 28 23 71 35 Email: labrii@univ-littoral.fr URL : http://riLuniv-littoral.fr

Godefroy KIZABA
(Sous la direction de )

ENTREPRENEURIA T ET ACCOMPAGNEMENT
Outils, actions et paradigmes nouveaux

L'HARMATTAN

Création typo-graphique de la couverture: Nicole Pérignon Nicole.perignon@free.fr

SOMMAIRE
PRÉSENTATION GENERALE Godefroy KIZABA

Il

De la validité scientifique des modélisations en entrepreneuriat
Robert PA TUREL Thierry LEVY -TADJINE

15

Un nouveau critère de validation scientifique: le résultat de l'épreuve de l'argument transcendantal Les arguments transcendantaux dans quelques modélisations du phénomène entrepreneurial Vers une modélisation moins contestable Conclusion Références bibliographiques Compétences entrepreneuriales et pratiques d'accompagnement: approche exploratoire et modélisation
Olivier TOUT AIN Alain FAYOLLE

16 19 24 26 27

31

Approche générale de la notion de compétence Approche théorique de la notion de compétence L'ingénierie combinatoire des ressources: une modélisation des compétences entrepreneuriales Conclusion Références bibliographiques

33 42 49 66 69

Accompagnement des créateurs d'entreprise: critique et propositions

regard 73 74 81 86 89 95 95

Catherine LEGER-JARNIOU

De l'accompagnement Au-delà des idées reçues Analyse de cette situation de « non rencontre» Propositions en vue de l'amélioration du processus d'accompagnement Conclusion et recherches futures Références bibliographiques L'essaimage en PME: une forme originale de développement par excroissance Eric-Michaël LAVIOLETTE Christophe EVERAERE- ROUSSEL L'essaimage en PME: définition et spécificités La croissance en PME L'essaimage comme mode de développement de la PME par excrOIssance Discussion sur l'essaimage comme forme originale de développement de la PME par excroissance Conclusion Références bibliographiques Milieux innovateur et gestation d'un entrepreneuriat innovant Dimitri UZUNIDIS Proximité et milieu innovateur Acteurs et actions Enseignements Références bibliographiques

99

100 102 104 107 114 115

119 121 131 141 142

8

Quelques réflexions succinctes sur l'enseignement l'entrepreneuriat
Thierry

de 147

LEVY -T ADJINE Robert PA TUREL

Le plan d'affaires (PA) est-il le cœur de compétences du futur entrepreneur? Vers un enseignement des compétences entrepreneuriales Conclusion Références bibliographiques Un nouvel entrepreneur dans un nouveau capitalisme? Essai d'analyse à partir de la situation française au début de la décennie 2000 Sophie BOUTILLIER
Le capitalisme a changé L'entrepreneur français par défaut des années 2000 Références bibliographiques

148 153 158 158

163 165 170 176

Entrepreneuriat anglophone et mesure de l'intensité collaborative des chercheurs « stars» canadiens. Analyse bibliométrique de co-signatures de publications de l'ASAC de 2000 à 2007 Godefroy KIZABA Exploration des données et analyse bibliométrique Contribution des co-publications anglophones en entrepreneuriat Réseaux de recherche et analyse des co-signatures Analyse des co-citations des « stars» et réseau de filiations intellectuelles Approche thématique Conclusion Références bibliographiques
LES AUTEURS

179 181 187 191 198 201 207 212 221

9

PRESENTATION

GENERALE

Regroupant des pratiques hétérogènes, l'accompagnement entrepreneurial est devenu un dispositif qui retient particulièrement l'attention des chercheurs et du milieu des affaires. Ce processus d'apprentissage individualisé a une influence sur la survie d'une jeune entreprise. Mais, pour aider et suivre l'aventure entrepreneuriale, ne doit-on comprendre l'entrepreneur et ses actes? Accompagner l'entrepreneur ne signifie-t-il pas que l'apprentissage du milieu (et la dynamique des interactions) dans lequel l'entrepreneur naît et crée est le paramètre clé de l'émergence et du développement de la petite entreprise? La plupart des petites entreprises ont du mal à accéder aux informations cruciales, à saisir en permanence les opportunités du marché, à s'insérer dans des réseaux, à avoir une visibilité et un recul qui leur permettent de mettre en œuvre de véritables stratégies de développement. Ainsi les auteurs de ce livre abordent de nouveaux paradigmes de recherche en entrepreneuriat et discutent de la pertinence de l'accompagnement. Par la même occasion, ils ouvrent de nouvelles pistes de recherche en reliant l'action à la théorie entrepreneuriale. Dans le premier chapitre, reprenant Messeghem (2006) et Verstraete et Fayolle (2005), Robert PATUREL et Thierry LEVY -TADJINE assimilent l' entrepreneuriat à une discipline scientifique et s'interrogent sur ses fondements théoriques. Ils se posent des questions sur les conditions de possibilité d'énonciation d'un discours sur l'entrepreneuriat et, par ce fait

inaugurent une réflexion épistémologique qui se donne pour but d'interroger les présupposés implicites à tout discours qui prétend à la validité. Dans une approche privilégiant l'acquisition des compétences à prescription ouverte, Olivier TOUT AIN et Alain FAYOLLE étudient la notion de compétence dans les pratiques d'accompagnement (qualifiées d'ingénierie combinatoire des ressources) des entrepreneurs. Ils proposent, dans le deuxième chapitre, un modèle de la compétence entrepreneuriale, inspiré d'apports scientifiques interdisciplinaires. Ce modèle repose sur quatre notions clés: l'autonomie, la prise d'initiative, la création et l'environnement. Analysant l'accompagnement professionnel et non professionnel, Catherine LÉGER-JARNIOU souligne l'importance de ces structures d'accueil qui attirent de plus en plus des créateurs. Paradoxalement, la structure non professionnelle est souvent la plus sollicitée. Par ailleurs, bien que l'accompagnement favorise la création des nouvelles organisations dans de bonnes conditions de rentabilité et de pérennité, on observe une catégorie de créateurs qui ne bénéficient ni ne sollicitent l'appui d'une structure d'accompagnement. Elle consacre ce troisième chapitre à cette catégorie de créateurs en cherchant à comprendre cette « nonrencontre ». Eric-Michaël LAVIOLETTE et Christophe EVERAEREROUSSEL étudient les enjeux de la croissance pour les PME. Aux risques habituels liés au développement dans un contexte d'incertitudes s'ajoute celui de perdre leurs spécificités d'identité et de fonctionnement. Ils présentent, dans le quatrième chapitre, une modalité originale de croissance par le biais de l'essaimage. L'idée qu'ils défendent est que l'essaimage s'apparente à une forme d'excroissance de la PME qui, contrairement à la connotation négative que comporte l'excroissance dans le champ de la biologie, présente au contraire de nombreux atouts pour la PME. L'essaimage s'apparente en effet à une forme hybride de développement qui cumule les avantages de la croissance interne et ceux de la croissance externe.

12

Quant à Dimitri UZUNIDIS, il estime que la nature systémique des relations qui caractérisent un milieu économique et social explique en effet ce qui favorise ou non l'acte d'innover. Seulement, doit-on réduire l'innovation, produit du milieu, aux seuls échanges inter-individuels débouchant sur une nouvelle combinaison productive? Résultet-elle uniquement d'une organisation spécifique des relations économiques? La thèse développée dans ce cinquième chapitre est que la systémique du milieu ne se réfère pas uniquement aux interactions économiques mais prend aussi en considération les structures sociales qui sont à l' orig!ne de ces comportements innovateurs. Or, les institutions (Etat, collectivités locales) tiennent un rôle significatif dans l'organisation et l'évolution des structures socio-économiques. Et en retour le milieu innovateur contribue à la performance innovante des entreprises par l'offre des ressources scientifiques et techniques qu'il peut organIser. S'interrogeant sur le contenu et la nature ~es enseignements dispensés sur l' entrepreneuriat, Thierry LEVY -TADJINE et Robert PATUREL s'interrogent sur l'utilité et le statut d'un plan d'affaires. Que doit-on enseigner aux futurs entrepreneurs? Quel est le cœur de compétence à enseigner? Dans le sixième chapitre, ils estiment nécessaire de centrer le cœur de compétences à enseigner sur le projet et sur son évaluation. Dans le septième chapitre, Sophie BOUTILLIER souligne le retour de l'entrepreneur depuis la décennie 1980, en mettant en évidence les réussites exceptionnelles de certains entrepreneurs. En analysant les trois notions (entrepreneur, innovation et capitalisme) et les actions des pouvoirs publics, elle s'interroge sur la définition même de l'entrepreneur. Est-il une sorte de héros des temps modernes ou un élément clé d'un mécanisme complexe sans lequell 'ensemble ne peut fonctionner? Le développement et l'utilisation des connaissances en entrepreneuriat s'appuient de plus en plus sur un panorama de la recherche effectuée par différents chercheurs. Dans le dernier chapitre, Godefroy KIZABA fait un état des lieux de la recherche anglophone en entrepreneuriat et présente les résultats de 82 travaux écrits par 167 chercheurs canadiens et publiés dans les Actes de l' ASAC entre 2000 et 2007. Par la 13

méthode de couplage bibliographique et l'analyse de cosignatures des auteurs les plus productifs - chercheurs « stars» et les travaux les plus influents, il dégage les liens intellectuels et sociaux, la structure objective des travaux anglophones ainsi que les grandes thématiques développées par ces chercheurs « stars », notamment l' entrepreneuriat inclusif, l' entrepreneuriat international et les stratégies d'accompagnement entrepreneurial à travers des réseaux sociaux.
Godefroy KIZABA

14

De la validité scientifique des lDodélisations en entrepreneuriat
Robert PATUREL
Thierry LEVY -T ADJINE

Comme le note Messeghem (2006, p.2), en prolongeant la réflexion de Verstraete et Fayolle (2005, p. 33), les chercheurs en entrepreneuriat s'interrogent régulièrement sur les fondements théoriques de leur discipline en s'efforçant de nommer les paradigmes qui semblent structurer et fédérer leurs efforts. Pour ces auteurs, « L 'entrepreneuriat est un domaine de recherche pouvant être qualifié de pré-paradigmatique. Il a dépassé l'émergence mais semble stagner à l'adolescence. Pour grandir encore, il lui faut sans doute pointer les écoles de pensée, courants ou paradigmes se confrontant pour qu'un relatif consensus puisse, non pas régir les programmes de recherche, mais offrir un cadre minimal d'accumulation des connaissances ». Implicitement, dans une perspective kuhnienne, les auteurs prennent l'identification d'un corpus conceptuel et méthodologique partagé par une communauté comme suffisante pour assimiler l' entrepreneuriat à une discipline scientifique. Pour Kuhn (1972, p. 208), en effet, « un paradigme est ce que les membres d'un groupe scientifique possèdent en commun, et réciproquement, un groupe scientifique se compose d'hommes qui se réfèrent au même paradigme ». Cette définition sociologique de la discipline scientifique s'oppose à l'approche centrée sur la critique et la réfutabilité discutée par Popper (1959) et on pourrait, de ce fait, mobiliser les attracteurs de Martinet (1997) pour représenter l'opposition entre perspectives

« idéo-logiques» et «socio-logiques ». Ces approches sontelles suffisantes pour évaluer la validité des propositions dans le champ de l' entrepreneuriat1? En reprenant les débats épistémologiques qui ont agité la physique et les mathématiques dans les années 1970 (Chauvier, 2000), et en suivant Parthenay (2004) qui en propose la transcription au sein des théories économiques de l'entreprise, nous inaugurons pour l' Entrepreneuriat, une réflexion épistémologique qui se donne pour but d'interroger les présupposés implicites à tout discours qui prétend à la validité. En philosophie, cette démarche qui consiste à identifier « les conditions de possibilité d'énonciation d'un discours» (Strawson, 1966) est baptisée «Argument Transcendantal ». Nous en présenterons les contenus et les enjeux dans une première section avant de soumettre quelques travaux à l'épreuve (2) et d'en tirer des conclusions permettant d'esquisser une modélisation robuste du phénomène entrepreneurial à cet examen (3).
UN NOUVEAU CRITÈRE DE VALIDATION SCIENTIFIQUE: LE RÉSULTAT DE L'ÉPREUVE L' ARGUMENT TRANSCENDANTAL

DE

L'entrepreneuriat peut renvoyer à plusieurs statuts de la Science tels que les distinguait John Neville Keynes en 1891 (p. 34-35 cité par Friedman, 1953). Parfois, par exemple lorsqu'ils décrivent et enseignent le contenu attendu d'un plan d'affaires, les chercheurs (et praticiens) relèvent de la science normative qui est, pour le père de John-Maynard Keynes, «un corps de savoir systématisé concernant les critères de ce qui doit être». Mais, le plus souvent, les modèles proposés ont une ambition qui correspond à la science positive (<< corps de savoir un systématisé concernant ce qui est », op. cit.). Dans ce cas, il est assez naturel d'envisager que la validité scientifique se joue dans le rapport à la réalité des propositions scientifiques. De
1 Pour donner un autre relief à cette question et au travail engagé dans ce chapitre, on peut aussi renvoyer le lecteur aux réflexions critiques de Paturel (2007a) sur la sociologie de la discipline et le risque « d'un débat quelque peu stérile sur ce qu'est l' entrepreneuriat» dans la mesure où « chacun veut laisser sa trace et prendre la paternité d'un concept, d'une approche, de l'étude d'un type particulier d'entrepreneurs, (...) » avec davantage « le souci de devenir 'Monsieur Entrepreneurial' des années 2000, que (..) celui de faire progresser notre champ d'investigation». 16

fait, certaines théorisations entrepreneuriales se prêtent facilement au test de la validation des hypothèses. Les travaux sur l'intention de Krueger et al. (1993) puis, pour la France, de Emin (2003, recherche primée par la FNEGE) pour valider les modèles de Shapero (1982) de l'Evénement Entrepreneurial et la Théorie du Comportement Planifié de Ajzen (1991) illustrent cette perspective. Mais l'approche hypothético-déductive n'épuise pas (et ne caractérise) pas l'ensemble des travaux conduits en entrepreneuriat comme le remarque Saporta (2003). Verstratete (2003), après avoir présenté sa théorisation du Phénomène Entrepreneurial, précise fort justement que son «modèle ne met pas àjour des hypothèses testées ou testables et ne s'inscrit pas dans une perspective de falsification» (Verstraete, 2003, 10). Dans une perspective plutôt constructiviste, sa proposition scientifique est une représentation de la réalité et la discussion de sa validité scientifique est plus incertaine que pour les modélisations se prêtant à la réfutation statistique. En proposant une autre conceptualisation du phénomène, nous suggérions toutefois de recourir à la pertinence du modèle «sur le plan didactique, pour guider et accompagner concrètement les porteurs de projet ou les entrepreneurs en herbe souhaitant comprendre ce qu'on leur propose» (Levy- Tadjine, Paturel, 2006, p. 311). En suivant Thomas-Fogiel (2000) et Parthenay (2004) qui s'inspirent de la philosophie méconnue de Fichte, contemporain de Kant et de Hegel, il est cependant possible de retenir un critère complémentaire de validation scientifique que nous entendons appliquer pour évaluer les modèles de recherche existants en entrepreneuriat. Il s'agit de l'argument transcendantal qui consiste à vérifier la cohérence entre les présupposés du discours scientifique et celui-ci. Comme le note Thomas-Fogiel (2000, p. 162), « dans tout savoir, il y a ce que l'on dit et ce que nous présupposons pour pouvoir le dire ». Ces présuppositions du discours caractérisent l'argument transcendantal. Pour Parthenay (2004, p. 18), la mobilisation de « l'argument transcendantal permet d'interroger les modèles au-delà de leur cohérence interne (logique formelle du discours) et au-delà de l'adéquation de la représentation scientifique à la réalité ». Si le chercheur, dans sa représentation du réel, n'échappe pas à l'argumentation transcendantale, il en va de même pour l'acteur, a fortiori pour l'entrepreneur. De ce fait, Parthenay 17

(p.9) retient deux niveaux de validation des théories. Le premier interroge la congruence entre l'acte d'énonciation scientifique et l'énoncé (Thomas-Fogiel, 2000, p. 162)1tandis que le second vérifie que le contenu de représentation de la réalité que le modélisateur prête à l'acteur respecte la liberté de représentation de ce dernier. Ce deuxième niveau débouche, dans le cas de l' entrepreneuriat, sur un troisième échelon que nous rappelions préalablement, à savoir, le potentiel d'accompagnement de l'acteur par le chercheur. En effet, si les potentiels de représentation du chercheur et de l'entrepreneur qu'il décrit sont congruents, ce dernier doit pouvoir «se retrouver» dans le modèle et s'identifier à l'image dépeinte par le concepteur. Ces trois niveaux d'épreuve sont résumés dans le Tableau 1. L'examen de quelques travaux dans la prochaine section permettra d'en illustrer la portée.
uestions discriminantes Les Arguments Transcendantaux altèrent-ils les conclusions et la portée du modèle? Si la réponse est non, le modèle est validé. Dans l'affirmative, le test permet la mise en relief d'incohérences entre les résu osés et l'énoncé. Test de Validité de Comment est représenté Rang 2 représentation l'entrepreneur vis-à-vis de la réalité entrepreneuriale ? La représentation du réel prêtée à l'entrepreneur par le chercheur est-elle conforme à la représentation que le chercheur dévoile de lui-même? Test de Validité pratique Qu'apprendrait l'entrepreneur en Rang 3 pour l'entrepreneur découvrant le modèle pour conduire son ro .et ? Tableau 1 : L'épreuve de l'Argument Transcendantal pour l'Entrepreneuriat Test de Rang 1

I Pour ces auteurs, l'acte d'énonciation scientifique véhicule souvent des postulats non neutres pour l'appréciation du réel et non énoncés. Dans certains cas, ils réduisent la portée de ce qui est dit, d'où la nécessité d'interroger la congruence entre l'argument énoncé et l'argument transcendantal. 18

LES ARGUMENTS TRANSCENDANTAUX DANS QUELQUES MODÉLISATIONS DU PHÉNOMÈNE ENTREPRENEURIAL

En élaborant son «conceptacle », Bruyat (1993) concevait délibérément une représentation de l' entrepreneuriat qui n'avait pas vocation à être soumise à la réfutation par confrontation aux données. En revanche, en formalisant le processus dans les termes aujourd'hui bien connus d'une dialogique « IndividuCréation de valeur », il produisait au moins deux arguments transcendantaux. D'abord, comme l'a souligné Paturel (2005, 2006 et 2007a) en excluant les cas où l' entrepreneuriat peut être mis au service d'une économie de destruction de valeur à défaut de création, l'auteur réduisait l' entrepreneuriat aux situations finales de création ex-nihilo, mais excluait les autres pratiques que constituent les reprises d'entreprises en difficulté ou saines pour lesquelles la création de valeur n'est pas l'objectif systématiquement obligatoire. Ensuite, en focalisant la représentation sur le sujet et l'objet, il occultait la médiation environnementale et donnait à l'individu, un pouvoir certainement démesuré. Il « est une condition nécessaire pour la création de valeur. (...) Il en est l'acteur principal. Le support de la création de valeur, une entreprise par exemple, est la «chose» de l'individu (...)>> (BRUYAT,1993). A la lumière du décrypteur des « 3 E» (Paturel, 1997; Levy- Tadjine, Paturel, 2006; Paturel, 2007b), on peut identifier, dans le travail précurseur de Bruyatl, une relative occultation de l'environnement par une focalisation sur l'objet de l'entrepreneuriat pour cet auteur, (membre de notre équipe lors de ses recherches) qu'est la création de valeur. Or, l'entrepreneuriat émane aussi souvent d'échanges avec les futures parties prenantes à ne pas négliger comme l'illustre bien le mini-cas AK.
M AK avait créé et dirigeait son bureau de change dans une petite ville de 30.000 habitants au Sud du Liban quand un de ses amis, armateur, lui parla d'opportunités d'affaires dans le commerce de véhicules en Afrique et lui proposa de créer un
1 Souvent repris par d'autres depuis, sans aucun apport supplémentaire par rapport au texte d'origine. 19

comptoir de transitaire sur le port de Cotonou afin d y réceptionner et commercialiser les véhicules qu'il acheminerait par ses navires. Dix ans plus tard, bien implanté au Bénin et reconnu par les autorités locales, M. AK est sollicité par le nouveau Président du pays avec qui il a sympathisé, pour créer une société d'économie mixte qui garantisse aux petits producteurs de noix de cajou, l'achat de leur récolte. Il accepte et cherche ensuite un acheteur pour revendre le produit aux industries indiennes qui en assurent la transformation. M AK accepte. selon ses dires, surtout «pour affirmer» son «attachement au pays et en contrepartie d'affaires ultérieures ». De même, en 2006, il accepte d'envisager la création d'un Hôpital puis d'investir dans I 'hôpital public de la capitale sur prescription de son environnement. A l'opposé, d'autres auteurs (Moreau, 2007; Verstraete, 1999, 2003) prétendent placer l'environnement du créateurrepreneur au cœur de leurs travaux. Moreau précise que le modèle du Cycle d'Echange Entrepreneurial (CEE) qu'il développe «expose l'entrepreneur en prise avec son environnement, représenté par des acteurs comme les investisseurs, les actionnaires, les fournisseurs, les clients, etc. Il comporte trois phases importantes: la démonstration entrepreneuriale, l'obtention d'un crédit entrepreneurial et l'accès aux ressources». Pour l'auteur, « la phase de démonstration est à la fois une mise à l'épreuve et une présentation de ses agissements» tandis que le crédit entrepreneurial visé désigne «le capital de reconnaissance que tous les entrepreneurs cherchent à accroître» afin, au final, d'obtenir les ressources utiles. Si cette perspective résiste au test de rang 2 puisque la représentation de la réalité entrepreneuriale ainsi décrite place l'entrepreneur dans une situation analogue à celle du chercheur lorsqu'ill'énoncel, elle souffre de flou au niveau des arguments transcendantaux lors du test de rang 1 comme nous allons le montrer. On peut, en effet, appliquer les trois phases du modèle du CEE au chercheur. Pour lui, tout commence socialement par une ambition de démonstration visant effectivement à créer une reconnaissance académique, scientifique et/ou sociale lui
1 La représentation que le chercheur fait de l'agent étudié est donc conforme à celle dont il peut lui-même être doté. 20

donnant accès aux ressources utiles au développement de ses projets. La représentation prêtée à l'entrepreneur semble donc congruente avec le discours du chercheur (validation du test de niveau 2). Cependant, à la lecture des travaux de l'auteur, il est difficile de savoir s'il considère l'entrepreneur comme étant doté d'un potentiel cognitif lui permettant d'envisager et d'engager la démonstration entrepreneuriale comme le suggérerait Gomez (1996) 1 et les conventionnalistes ou si, au contraire, il fait du processus de démonstration, un événement co-construit par l'entrepreneur avec son environnement. De surcroît, en supposant de facto le processus de démonstration entrepreneuriale comme naturellement admis par l'entrepreneur et par ses partenaires, Moreau (2007) exclut de son modèle les situations de démonstration conflictuelle pourtant fréquentes dans la pratique. De telles configurations peuvent être aisément illustrées. Ainsi, en présentant son concept aux managers d'UPS et d'US Postal et en rédigeant un business plan dans le cadre de son MBA, Fred Smith, créateur de FedEx avait-il obtenu un « C » pour la faisabilité du proiet et un « A » pour la rédaction. Nous savons tous auiourd'hui que l'idée de Fred Smith était une réelle opportunité et que c'est sa pro-activité qui l'a poussé par bonheur à ne pas s'en tenir aux remarques de ses futurs concurrents et de son professeur. De même, M. Bloch, créateur des cafés Colombus, expliquait qu'il avait dû combattre les réserves de ses experts-comptables, des banquiers et des partenaires qu'il recherchait avant de pouvoir faire aboutir son proiet en trouvant crédit auprès des dirigeants de la FNAC pour développer son concept, en soulignant avec humour: « On m'a dit: vous avez fait l'ESSEC puis l'ECHEC». Cette dernière remarque souligne que le mode d'évaluation (basé sur la réputation et sur des standards techniques bien identifiés) des interlocuteurs qu'il rencontrait était en contradiction avec sa dynamique créatrice. Pour autant, dans une optique d'accompagnement, l'identification des conventions des parties prenantes qui tient lieu d'argument transcendantal dans le modèle de Moreau, est cruciale pour que l'entrepreneur puisse défendre son projet.

1 Dans cette perspective, l'entrepreneur est avant tout un individu capable de convaincre en faisant adhérer les parties prenantes du projet à sa convention d'effort (Bares, Comolti, 2005) 21

Les deux exemples rapportés montrent bien l'importance de les percevoir.. ce que néglige l'auteur examiné. Il s'en suit que.. bien que séduisant.. le modèle de notre collègue sociologue ne résiste pas non plus à l'épreuve de niveau 3 et s'éloigne d'autant de l'universalité qu'il croit représenter. En effet.. en adoptant le modèle du CEE comme guide pour leur action, Fred Smith ou M. Bloch auraient été incités à abandonner leur proiet en considérant que leur démonstration avait échoué et ne leur avait pas apporté le crédit entrepreneurial recherché. On constate alors le caractère trop statique du modèle proposé tandis que le CEE en pratique est le résultat d'une dialectique complexe entre le candidat créateur ou repreneur et les parties prenantes du proiet. Plus explicite sur le potentiel cognitif qu'il prête à l'entrepreneur.. Verstraete (1999, 2003) prétend également situer l'entrepreneur au cœur de son environnement avec son célèbre modèle que résume une équation « accrocheuse» :

PhE == f[(C x P x S) ç(E x 0)].
Son modèle fondé sur les trois niveaux caractéristiques de toute action humaine (cognitif, structural et praxéologique que l'on peut rapprocher des « 3 E » du modèle du même nom avec respectivement El, E3 et E2 -Paturel, 1997, 2007b-), résiste, de ce fait, au test de rang 2. Pour Verstraete (2003), « ces niveaux s'expriment d'une façon singulière dans le cadre de la relation liant l'entrepreneur (E) et l'organisation (0) qu'il impulse ». Il résulte de cette proposition, une possible réification de l'organisation (argument transcendantal) que dénonce Weick (1969 ; 1979) sauf à considérer, comme le fait Verstraete, que le créateur, chemin faisant, met en place un processus organisant (organizing). L'organisation renvoie alors à l'organizing et non à la structure aboutie (organization en américain). Mais cette option souffre, à son tour, d'une incohérence dans la conceptualisation discutée. En effet, pour Verstraete, l'entrepreneur cesserait d'être un entrepreneur dès lors qu'il n'impulserait plus de nouveauté dans l'organisation alors que, dans la perspective préconisée par Weick, l'organisation, étant par elle-même vide de sens, n'existe comme système d'interprétation (Daft, Weick, 1984), comme processus de destruction et de construction de significations (Gray et al. 1985) ou comme lieu de significations partagées (Smircich, 1984), que par l'entremise d'un individu ou d'une équipe qui en impulse les dynamiques. Dans cette optique, l'entrepreneur ne cesserait jamais d'impulser l'organisation. L'examen de 22

l'argument transcendantal (AT) du travail de notre collègue pointe donc une difficulté qui renvoie aux délimitations délicates de l' entrepreneuriat et du Management Organisationnel. Au terme de ce parcours critique que résume le tableau 2, il ressort que les travaux examinés sous-estiment l'influence de l'environnement (Bruyat) ou, lorsque ce n'est pas le cas, idéalisent l'attitude des parties prenantes envers l'entrepreneur (Moreau) ou définissent malle rôle de celui-ci (Verstraete) visà-vis de l'organisation. Est-il possible alors de construire un modèle qui dépasse ces limites de validité tout en résistant aux tests de l'Argument Transcendantal auxquels les travaux précédents ont été soumis? Il est temps d'envisager les contours d'un tel programme.
Modèle soumis à l'épreuve de l'AT BRUYAT (1993) Représentation du phénomène entrepreneurial Une Dialogique « lndividuCréation de valeur» Une dynamique d'échange et de conviction Argument transcendantal Minoration du rôle de l'environnement et des parties prenantes Conflictualité limitée Réification de l' organisation Ou dans le prolongement de WEICK, définition de l' organisation comme lieu de significations partagées. Limites de validité identifiées Explication incomplète du Phénomène Entrepreneurial. Explication idéaliste du phénomène entrepreneurial Ambiguïté dans la définition de l'entrepreneur et dans la définition des frontières de l'Entrepreneuriat comme champ d'étude

MOREAU (2007)

VERSTRAETE (2003 )

Une Dialogique « lndividuOrganisation»

Tableau 2. Synthèse des analyses d'AT pour les trois modèles soumis à l'épreuve.

23

Soyez le premier à déposer un commentaire !

17/1000 caractères maximum.