Gestion et sociétés

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Les organisations sont le lieu par excellence d'application de la logique gestionnaire. Mais ne gère-t-on pas également notre temps, notre santé, l'éducation de nos enfants ? Toutes les sphères de l'existence semblent obéir à un mode de raisonnement où le souci de la performance et de l'efficacité paraissent l'emporter sur toute autre préoccupation. La gestion est donc un objet sociologique à part entière. Pour donner corps à cette sociologie de la gestion, reste à en préciser le cadre théorique.
Publié le : mercredi 1 octobre 2008
Lecture(s) : 48
EAN13 : 9782296207615
Nombre de pages : 224
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GESTION ET SOCIÉTÉS Regards sociologiques

SERIE SOCIOLOGIE
Dirigée par Valérie

DE LA GESTION
MAUGERI

BOUSSARD et Salvatore

Dernières

parutions

Jean-Luc METZGERet Marie BENEDETTO-MEYER (dir.), Gestion et sociétés: regards sociologiques, 2008. Salvatore MAUGERI (dir.), Au nom du client. néolibéral et dispositifs de gestion, 2006. Management

Valérie BOUSSARDV. (dir.), Au nom de la norme. Les dispositifs de gestion entre normes organisationnelles et normes professionnelles, 2005. Valérie BOUSSARDet Salvatore MAUGERI(dir.), Du politique dans les organisations, 2003.

Sous la direction de

Jean-Luc Metzger et Marie Benedetto-Meyer

GESTION ET SOCIÉTÉS Regards sociologiques

L'Harmattan

2008 5-7, rue de l'Ecole polytechnique j 75005 Paris

@ L'Harmattan,

http://www.librairieharmattan.com diffusion.harmattan@wanadoo.fr harmattan l@wanadoo.fr ISBN: 978-2-296-06487-4 EAN:9782296064874

T ABLE DES MA TIERES
LISTE DES AUTEURS 13

INTR 0 DU CTI ON...
Marie Benedetto-Meyer
1. GENESE D'UNE

.............
et Jean-Luc Metzger ....................................................

REFLEXION

COLLECTIVE

EN SOCIOLOGIE

DE LA

GESTION .. 2. QUESTIONS NDEBAT E ETAXESDEDIFFERENCIATION 2.1 Quelles catégories d'analyse privilégier? 2.2 Quelle définition de l'objet gestion ? 2.3 Quelle spécificité méthodologique? 2.4 Gestion de l'entreprise ou gestion de la société ?
3. PRESENTATIONDE L'OUVRAGE

15 20 21 21 22 23
25

CHAPITRE 1 UNE LECTURE DES TRA VAUX RECENTS EN SOCIOLOGIE DE LA GESTION .....................................................
Jean-Luc Metzger 1. LA GESTIONCOMMETROMPERIE 1.11ntérêt pour l'objet« gestion » 1.2 Le dispositif de gestion: entre ethnométhodologie sociolog ie dispositionnelle 1.3 Une première définition... 1.4 ... au risque de la réification?
2. LA DIMENSION POLITIQUE A L'ŒUVRE

-

........... 29 29 et 30 33 33

DANS LES ORGANISATIONS

2.1 Le dispositif de gestion: de M. Berry à M. Foucault.. 2.2 Une deuxième définition... 2.3 ... au risque de la dépolitisation ?
3. LES DISPOSITIFS DE GESTION COMME FER DE LANCE DU

35 36 38 38
39 et 39 40 .4 43

MANAGEMENTNEOLIBERAL.. 3.1 Le dispositif de gestion: entre critique de la domination interactionnisme 3.2 Une troisième définition.. 3.3 .., au risque de la révérence académique ?
4. LA GESTION COMME ENJEU DE LUTTE ENTRE GROUPES

PROFESSIONNELS

Jean-Luc Metzger et Marie Benedetto-Meyer
5. ApPORTS ET LIMITES DES APPROCHES CENTREES SUR LE CONCEPT .4

DE DISPOSITIF

DE GESTION

5.1 5.2 5.3 5.4

La gestion déborde des techniques de gestion L'oubli des critiques faites aux sociologies pragmatiques.. La faute à Foucault? Il faut sauver la distinction entre direction et gestion
IDEOLOGIE GESTIONNAIRE OU CATEGORIE

46 47 47 48
49 53 58

6. LA PERFORMANCE:

D'ANALYSE? 7. LA GESTION COMMETECHNIQUEDE POUVOiR BIBLIOGRAPHIE

CHAPITRE 2 ADOPTER LA POSTURE DU CHEF DE GUERRE POUR PRATIQUER LA SOCIOLOGIE DU MANAGEMENT ...................
Pierre Tripier
1. L'OBJET DE CETTE SOCIOLOGIE

-

..................................
DOIT ETRE LE MANAGEMENT 61

2. RApPORTS AVEC LA SOCIOLOGIE DU TRAVAIL ET LA NOUVELLE SOCIOLOGIE ECONOMIQUE 63 3. RAPPORT AVEC LES SCIENCES HISTORIQUES 65

4. COMMENT PRATIQUERCETTESOCIOLOGIE? 5. CONCLUSiON BIBLIOGRAPHIE

68 69 71

CHAPITRE 3 - DISPOSITIFS DE GESTION ET BATAILLES D'ORIENT ATION AU TRA VAIL ....................................................
Frederik Mispelb lorn Beyer................................................................................
1. QUEL 2. QUEL INTERET POURRAIT A FONDER UNE « SOCIOLOGIE D'UNE DE LA GESTION» DE LA ?73

ETRE L'OBJET

SOCIOLOGIE

GESTION? 3. DE L'INTERET DU CONCEPTDE DISPOSITIF

75 76

8

Gestion et sociétés:
4. LANGAGES SPECIALISE ET PARLERS

regards sociologiques
LES

ORDINAIRES:

ORIENTATIONSDU TRAVAIL

79

5. COMMENT ETUDIER LES DISPOSITIFS DE GESTION? EN PRENANT AU MOT LES « MOTS DU TRAVAIL» 82 6. QUELLE DIFFERENCE D' AVEC LA SOCIOLOGIE DU TRAVAIL? 7. CONCLUSION 85 86

BIBLIOGRAPHIE

87

CHAPITRE 4 - POUR UNE ANTHROPOLOGIE DU MANAGEMENT: ENQUETER DANS LES DISPOSITIFS DE GES TI ON .....................
Nicolas Flamant 1. ETHNOLOGUE,ANTHROPOLOGUE, OCIOLOGUE? S 2. L'ENQUETE DETERRAIN
3. LA DIMENSION IDEOLOGIQUE DES DISPOSITIFS DE GESTION 4. « SORTIR» DU DISPOSITIF POUR PRENDRE EN COMPTE LES FACTEURS DE CONTEXTES

.......... 91 92
94

95

5. METHODES COMPAREES BIBLIOGRAPHIE

97 100

CHAPITRE 5 . ETUDIER DES ACTES DE GESTION EN LES RELIANT AUX CARACTERISTIQUES INSTITUTIONNELLES DES SYSTEMES ECONOMIQUES.......
Eve Chiapello..................................................................................................... 1. FRONTIERESDE LA SOCIOLOGIEDE LAGESTION
2. LA SOCIOLOGIE DE LA GESTION A POUR OBJET PRINCIPAL LES DISPOSITIFS ET TECHNIQUES DE GESTION 3. SOCIOLOGIE DE LA GESTION ET SCIENCES DE GESTION 4. CONCLUSION:

103
105 109

IL FAUT CONNAITRE LES SCIENCES DE GESTION 113

BIBLIOGRAPHIE

114

9

Jean-Luc Metzger et Marie Benedetto-Meyer

CHAPITRE 6 - DENATURALISER DE LA SOCIETE

LA GESTIONARISATION ........

Sylvie Craipeau et Jean-Luc Metzger................................................................. INTRODUCTION
I. POURQUOI S'INTERESSER SOCIOLOGIQUEMENT A LA GESTION?

117 119

2. UNE SOCIOLOGIEDE LA GESTIONPOURQUELINTERET? 3. UNE DEFINITIONDYNAMIQUEDE L'OBJET GESTION

124 129

4. RECONSTITUER L'EMERGENCE DES PROFESSIONS DE GESTION ..130 5. UNE PROBLEMATISATION CENTREE SUR LA SIGNIFICATION DE LA PERFORMANCE 133 6. CONSTRUIRE UN CADRE D'EMANCIPATION VIS-A-VIS DE LA GESTION

135

7. S IX THESES POUR UNE SOCIOLOGIE CRITIQUE DE LA GESTION... 137 8. POSTURE METHODOLOGIQUE ET CRITIQUE DE LA GESTION BIBLIOGRAPHIE 144 ] 46

CHAPITRE 7 SOCIOLOGIE DE LA GESTION ET DE SES DISPOSITIFS: VERS UNE CRITIQUE DE LA RAISON ACTI 0 NNARIAL E ? .............. SalvatoreMaugeri INTRODUCTION ..... ]5 ]

-

1. DISPOSITIFS EGESTION D ETDOMINATION ]53 J.J Les dispositifs: des réseaux disciplinaires J53 J.2 Les dispositifs post-tayloriens : les moyens de l'impérialisme actionnarial J54
2. DE LA DOMINATIONET DE SON ETUDE 3. DE L'IMPERIALISMEET DU DEVOIRMORALDU SOCIOLOGUE 155 ]57

10

Gestion et sociétés:
4. DISPOSITIFS SOCIALE DE GESTION: PRECISIONS

regards sociologiques

SUR LA DYNAMIQUE 160 AU

DE LA DOMINATION DE GESTION:

ACTlONNARIALE DE LA SAISIE COMPTABLE

5. LES INDICATEURS

SAISISSEMENTSOCIAL 5.1 US GAAP et 1FRS 5.2 Un milieu très « endogamique

»

161 163 165

6. LE REPORTINGFINANCIER: LES INDICATEURSDE L'IMPERIALISME ACTIONNARIAL 167 7. LE MANAGEMENT LA PERFORMANCE DE 7.1 Le Balanced Scorecard ou BSC 7.2 BSC et domination actionnariale 7.3 Stakeholders contre shareholders 7.4 Complexité, mais aussi efficacité du travail managérial...
8. CONSTRUCTION COMME SOCIALE DE L'INFORMATION: DE DISPOSITIFS L'EMBOITEMENT DES L'ENTREPRISE 175 ARCHITECTURE

169 170 171 173 174

9. DES DISPOSITIFS

AUX DISPOSITIONS:

DISPOSITIFS

177

10. LE PROCESSUS GLOBAL DE CONSTRUCTION DES DISPOSITIFS ET DES DISPOSITIONS 179 Il. CONCLUSION: CHEMINS... LA SOCIOLOGIE DE LA GESTION A LA CROISEE DES 181

BIBLIOGRAPHIE CONCLUSION

185

SOCIOLOGIE

GESTION DE LA RECHERCHE ET DE LA GESTION .....................................................
et Jean-Luc Metzger .................................................... AU-DELA DES 190

-

Marie Benedetto-Meyer

1. ELARGIR LES CATEGORIES D'ANALYSE: DISPOSITIFS DE GESTION

2. UN EVENTAIL DE CHOIX METHODOLOGIQUES ET DE POSTURES.193

2.1 Un éventail de démarches méthodologiques 2.2 Un éventail de postures
3. GESTION DE LA RECHERCHE ET SOCIOLOGIE DE LA GESTION

193 196
197

11

Jean-Luc Metzger et Marie Benedetto-Meyer

POSTFACE - POSITIONNEMENT DE LA SOCIOLOGIE DE LA GESTION DANS LE CHAMP DE LA SOCIOLOGIE.............
Olivier Cléach et Jean-Luc Metzger ...................................................................
1. S'APPROPRIER LA GESTION 2. DISCUTER LES ANALYSES CRITIQUES EMANANT DES SCIENCES LE CORPUS FONDATEUR DU RESEAU SOCIOLOGIE DE 202 DE

GESTION
3. EXAMINER LES APPORTS DE LA SOCIOLOGIE DES CADRES ET DE

203 206
LES ANALYSES POINTANT LA

L'ENCADREMENT
4. PRENDRE AU SERIEUX

GESTlONARISATION LASOCIETE DE
5. ADOPTER LES PERSPECTIVES HISTORIQUES SUR LA GESTION

21 0
ET LES

GESTIONNAIRES 6. S'INSCRIRE DANS LES PROBLEMATIQUES SOCIOLOGIQUES PORTANT SUR LES UNIVERS DU TRAVAIL ET DE L'EMPLOI

214

218

12

Gestion et sociétés:

regards sociologiques

LISTE DES AUTEURS

Marie BENEDETTO-MEYER, FfR&DrrECH/SENSE Eve CHIAPELLO, professeur à HEC

sociologue,

chercheur

à

Olivier CLEACH, sociologue, enseignant-chercheur Recherches en Sciences Sociales

au Groupe de

Sylvie CRAIPEAU, sociologue, professeur à l'Institut National des Télécommunications Nicolas FLAMANT, anthropologue, DRH de Spie Batignolles Salvatore MAUGERI, l'Université d'Orléans sociologue, maître de conférences à à à

Jean-Luc METZGER, sociologue, chercheur FfR&DrrECH/SENSE, associé au CNAM-LISE Frederick MISPELBOM l'Université d'Evry BEYER, sociologue, professeur

Pierre TRIPIER, sociologue, professeur à l'Université de SaintQuentin-en- Yvelines

INTRODUCTION

Marie Benedetto-Meyer et Jean-Luc Metzger 1. GENESE D'UNE REFLEXION SOCIOLOGIE DE LA GESTION
COLLECTIVE

EN

Reprenant le titre provocateur de l'ouvrage de HACKING(1999) The Social construction of What? l, qui fait l'inventaire des ouvrages anglo-saxons récents étudiant la « construction sociale» de toute sorte de phénomènes ou d'objets (du tueur en série aux quarks, en passant par le spectateur de télévision et les femmes réfugiées.. .), on pourrait se demander de quoi la sociologie n'a pas encore fait son objet. .. Ce sentiment de fragmentation du social en une multitude de micro-objets peut apparaître à la lecture de la liste des Réseaux Thématiques de l'Association Française de Sociologie (AFS) ou des Comités de Recherche de l'Association Internationale des Sociologues de Langue Française (AISLF). A l'inverse, on peut soutenir que la sociologie, en se spécialisant, se donne les moyens d'affiner ses résultats et, en retour, de faire évoluer ses fondements théoriques portant sur la société. Parmi les Réseaux Thématiques de l'AFS existe ainsi, depuis 2004, un réseau «sociologie de la gestion ». Stratégie de sociologues désireux de se distinguer des grands champs de la discipline ou signe d'un véritable renouvellement des questions sociologiques portant sur cet objet? Pour répondre, le présent ouvrage précise les conditions d'existence de ce projet scientifique, en mettant, tout d'abord, en lumière les différentes perceptions et approches qui, actuellement, le traversent. Il suggère ensuite des axes de recherche qui pourraient être développés, afin de consolider les fondations de cette sociologie naissante.

I

HACKING I., (1999), The Social Construction

of What ? Harvard University

Press.

Introduction

Pour mieux en saisir l'originalité, rappelons tout d'abord quelques éléments sur l'histoire du réseau «sociologie de la gestion ». L'idée d'une « sociologie des dispositifs de gestion» a germé au sein du Laboratoire Printemps, à la fin des années 1990, parmi un groupe de sociologues menés par Pierre Tripier. D'autres chercheurs se sont joints au mouvement et plusieurs ouvrages ont été consacrés à cet objet (MAUGERI [2001], BOUSSARD et MAUGERI [2003], BOUSSARD [2005], MAUGERI [2006])1. C'est lors du premier congrès de l'AFS, en 2004, que ce réseau en formation est devenu le Réseau thématique 30. Ces ouvrages sont tous composés de contributions de sociologues et de quelques gestionnaires, qui présentent, pour la plupart, des résultats d'études empiriques centrées sur l'analyse d'un ou de plusieurs dispositifs de gestion2. Ils se caractérisent par la grande variété des dispositifs étudiés, depuis des outils de GRH ou des démarches qualité dans les entreprises, jusqu'à des dispositifs mis en oeuvre dans des organisations publiques, comme, par exemple, la gestion des flux scolaires au sein de l'Education Nationale ou encore la «gestion des chômeurs» vieillissants à l'ANPE... Par ailleurs, les dispositifs qui font l'objet de ces travaux sont le plus souvent articulés à des outils «techniques », visant à la rationalisation des processus internes ou davantage orientés vers la gestion des interfaces avec le public ou les clients. Cette diversité d'objets et de contextes d'analyse n'empêche pas les questionnements des chercheurs de converger, et c'est en ce sens qu'on peut dire qu'ils ont posé les bases de la sociologie de la gestion. Il s'agit en effet, à travers ces analyses, d'interroger les principes et les instruments de gestion comme des indices ou des révélateurs des logiques sociales et des stratégies d'acteurs à

I Les références exactes de tous ces ouvrages sont données dans la postface du présent ouvrage. 2 Plus exactement, les contributions sont précédées d'une introduction qui permet de définir le cadre théorique de la sociologie de la gestion. Une discussion de ces introductions est proposée au chapitre 1.

16

Introduction

l'œuvre dans les organisations, les « dispositifs ».

ces logiques «s'incarnant»

dans

Ces ouvrages proposent ainsi une approche originale des pratiques et des outils de gestion, en étudiant de façon détaillée la genèse de leur conception, leurs modalités d'introduction dans les organisations, leur «diffusion », leur appropriation, tant par les managers que par les utilisateurs finaux. Une partie des travaux s'intéresse également à 1'« empilement» de ces dispositifs, à leur mise en cohérence ou, à l'inverse, aux tensions qu'ils engendrent dans l'activité de travail. Pour ces chercheurs, l'étude des outils de gestion est alors un point d'entrée pour comprendre les évolutions organisationnelles majeures, notamment les tentatives de rationalisation croissante des activités et les contradictions internes portées par les injonctions au changement si nombreuses en entreprise. Pour certains des contributeurs, ces analyses peuvent également déboucher sur une méthodologie d'intervention (et non seulement de compréhension), puisqu'elles permettent de révéler l'origine de certains dysfonctionnements organisationnels, en mettant en lumière les représentations et les points de vue différents portés par les « acteurs de la gestion ». Mais, si les ouvrages fondateurs un RT30 ont défini l'objet de la sociologie de la gestion autour de l'analyse des dispositifs gestionnaires, un autre questionnement s'est peu à peu dégagé des travaux du RT30. Celui-ci consiste à s'intéresser davantage à la « diffusion» ou au déploiement de la gestion, à travers des outils, des principes, des pratiques, des modèles d'action, des discours ou encore des représentations, dans des espaces ou des contextes nonmarchand et dans des aires culturelles, économiques et politiques non-occidentales. Il s'agit, par exemple, d'interroger l'éventuel effet de «colonisation» provoqué par l'emploi des modèles de gestion issus des grandes entreprises occidentales. Symétriquement, ces questionnements cherchent à cerner l'importance des phénomènes d'appropriation et de transformation locale de ces modèles. Il est aussi question d'identifier des formes de gestion

17

Introduction

alternatives, sociaux.

historiquement

développées

dans d'autres

mondes

Ce nouvel axe de développement, proposé notamment à partir d'une journée organisée par le RT en 2006, part du constat selon lequel la gestion tient aujourd'hui une place prépondérante dans toutes les sphères d'activité. Elle n'est pas cantonnée à la sphère professionnelle et au monde marchand, mais concerne l'ensemble de la société (administrations, associations, sphère domestique). On connaît l'extension prise par le souci de bien gérer le portefeuille d'actions des ménages et des épargnants. Mais il n'y pas que les flux financiers qui donnent lieu à un traitement en termes d'optimisation. Ainsi, les magazines féminins enjoignent-ils leurs lectrices à « gérer» leur temps, leurs loisirs, leur couple ou l'éducation de leurs enfants, comme s'il s'agissait d'investir et d'optimiser la performance de ce qui s'apparente dès lors à des capitaux (capital santé, capital social, etc.). L'administration publique fournit également une bonne illustration du « débordement» des modes de gestion jusqu'alors réservés aux entreprises privées. En témoigne, par exemple, le souci d'introduire la mesure de la performance des ministres et des fonctionnaires, selon des critères définis par des grands cabinets de conseils privés. Bien entendu, on peut penser qu'il ne s'agit là que de l'utilisation rhétorique d'un vocabulaire issu des principes de gestion, mais que, dans les faits, la réalité échappe à l'influence de ces principes. Ainsi, pour certains observateurs, les outils et règles de gestion, fondamentalement inadaptés aux pratiques et aux activités des salariés, ne sont pas vraiment utilisés, ne marchent pas, sont enterrés, enlisés dans les sables de l'organisation. On peut alors en déduire, a fortiori, qu'ils sont impropres aux pratiques familiales, associatives, domestiques, bref, que tout cela n'est que poudre aux yeux, effets de mode superficiels, en un mot, inoffensif. On peut toutefois soutenir un point de vue différent et mettre l'accent sur les conséquences que peut entraîner la convergence de plusieurs évolutions: montée de l'actionnariat salarié; diffusion

18

Introduction

croissante d'un vocabulaire issu des conceptions gestionnaires; usages privés et professionnels de dispositifs techniques semblables; compétition exacerbée entre individus pour accéder aux emplois; concurrence accrue entre familles pour la constitution d'un « capital social» pertinent. On peut également accorder une attention soutenue au mouvement même de renouvellement des outils et principes: leur accumulation ne produit-elle pas un effet de naturalisation? Dans ce sens, n'assiste-t-on pas, aujourd'hui, à une forme de banalisation des « façons de voir» propres à la gestion, comme la recherche de la performance et la primauté accordée à l'efficacité? Plus précisément, on peut voir l'origine de ce phénomène dans le fait que les « outils» même de la gestion d'entreprise (indicateurs, tableaux de bord, entretien de progrès, etc.), ses modes de fonctionnement (travail par objectifs, mode projet, etc.), voire son

vocabulaire

(<< investissement

», « performance », « efficacité », ...)

se diffusent et se généralisent. Cette extension amène un nombre croissant d'individus, dans un nombre croissant d'activités, à raisonner en gestionnaires, comme si cela allait de soi, comme s'il en avait toujours été ainsi et qu'il allait «naturellement» en résulter un progrès. On peut même faire l'hypothèse que la naturalisation des pratiques de gestion dans la sphère professionnelle, facilite sa banalisation dans la sphère privée, et que celle-ci, en retour, renforce l'acceptation, au travail, de nouveaux dispositifs gestionnaires. On le comprend, s'intéresser à la gestion devient un enjeu sociétal majeur. Il nous semble alors crucial d'apporter des éclairages distanciés sur ce phénomène de «gestionarisation » des activités sociales, et, préalablement, d'établir des fondements solides à une perspective sociologique portant sur cet objet. C'est dans cette perspective qu'a progressivement cherché à s'inscrire le réseau thématique élargissant ainsi son spectre d'analyse, sans que soient pour autant abandonnés les travaux initiaux, orientés vers l'analyse des modalités de construction, de mise en œuvre et d'appropriation des pratiques ou outils de gestion à l'intérieur d'une organisation.

19

Introduction

Afin de mieux asseoir théoriquement ces deux axes de recherche et ouvrir un débat sur un certain nombre de questions-clé du réseau, restées en partie latentes, il est apparu nécessaire de faire clarifier ce qui apparaissait comme des ambiguïtés. Et cela, afin que la richesse potentielle, liée à la multiplicité des terrains étudiés et à la pluridisciplinarité des intervenants, donne lieu à des avancées de la connaissance. C'est pour rendre plus explicites les positions, pour interroger l'apparent consensus sur les fins et les moyens de la sociologie de la gestion, mais aussi pour en dégager des «acquis» communs, dans une perspective cumulative, que le réseau a organisé une journée d'étude, le Il mars 2005. Plus largement, il s'agissait d'interroger les liens que la sociologie de la gestion pouvaient entretenir avec d'autres disciplines (sociologie du travail, sociologie économique, histoire.. .), afin de mieux délimiter son champ et ses ancrages théoriques. Six chercheurs, d'horizon divers, tant par leur discipline (sociologie mais aussi gestion et anthropologie) que par leur posture (consultants, chercheurs, sociologues d'entreprise...) ont été invités à présenter leur conception de ce que pourrait être une sociologie de la gestion, en se positionnant sur un certain nombre de questions que nous présentons à la section suivante. Ce sont les versions retravaillées de leurs interventions que nous présentons aux chapitres 2 à 6.

2. QUESTIONS EN DIFFERENCIATION

DEBAT

ET

AXES

DE

Nous avons classé les questions structurantes en quatre thèmes de débats, présentés ici comme autant d'axes de différenciation. Il convient de préciser que notre propos ne vise pas à figer les positions des chercheurs, mais à montrer qu'il existe un éventail de choix possibles sur lesquels chacun prend parti plus ou moins explicitement.

20

Introduction

2.1 Quelles catégories d'analyse privilégier? Comme nous l'avons vu, les premiers travaux sociologiques s'intéressant à la gestion ont accordé une place centrale à l'expression «dispositif de gestion ». Toutefois, il n'est pas certain que tout le monde y mette le même sens, ni que chacun la mobilise dans la même perspective. A ce titre, il est nécessaire de ne pas la confondre avec les notions «d'outil» ou d'instrument. Pour certains, le dispositif est avant tout le moyen de repérer finement l'état des rapports de force entre catégories socioprofessionnelles (gestionnaires, managers, ingénieurs, groupes d'utilisateurs). Pour d'autres, il permet de mettre en évidence comment, le plus concrètement possible, les principes gestionnaires (voire l'esprit qui les sous-tend) se traduisent (normes, règles, choix d'organisation, d'architecture technique, ligne de code). Ces différentes manières d'envisager les dispositifs renvoient à des interrogations sur les formes de rationalisation à l'œuvre dans
les organisations - notamment, rationalisation «gestionnaire» versus rationalisation «professionnelle» - et à la lutte pour le

monopole de la définition légitime de la performance et de l'efficacité. D'autre part, elles rendent possible l'explicitation des rapports de domination au travail et de soumission, ainsi, sans doute que de résignation et d'exclusion. 2.2 Quelle définition de l'objet gestion? Le second axe de différenciation porte sur la réalité que recouvrent les différentes manières de définir l'objet même de la gestion. Comment ces conceptions de l'objet se situent-elles par rapport à l'organisation, au management, à l'innovation, à la prise de risque? Par ailleurs, quelle relation ces définitions de la gestion entretiennent-elles avec le contrôle social, les institutions? Enfin, comment est envisagé le rapport entre la gestion et la dimension politique, comme la démocratie dans l'organisation et dans la société en général?

21

Introduction

S'il y a bien, à l'origine du projet, une volonté d'élaborer une sociologie de la gestion, dans un souci de délimiter un territoire de recherche spécifique, il reste à déterminer dans quelle mesure cette délimitation passe par la définition d'un objet propre, ou par la détermination d'un angle d'approche spécifique, par rapport à des disciplines voisines, telles que la sociologie du travail (référence majeure), la sociologie des organisations, la sociologie économique, ou les sciences de gestion. Certains entendent mettre l'accent sur les outils, méthodes et procédures qui « équipent» les pratiques de gestion. Mais d'autres chercheurs mobilisent la notion pour désigner un ensemble beaucoup plus large, un assemblage complexe et disparate d'outils, de techniques, de règles, de procédures, mais aussi d'acteurs, de pratiques, de discours et de représentations, de visions organisationnelles. Ou faut-il plutôt considérer que la sociologie de la gestion prend pour objet des pratiques et activités de gestion, encadrées par une catégorie déterminée d'acteurs, avec une finalité d'efficacité et un équipement? Enfin, les réflexions se différencient sur la place qu'elles accordent (ou non) à la dimension « idéologique» de la gestion, à l'idéologie gestionnaire, à un certain type de logique et de rationalité qui, pour certains, est le véritable ciment qui relie l'ensemble de ces éléments, leur donne une cohérence. 2.3 Quelle spécificité méthodologique? Il s'agit de s'interroger sur le ou les regards que la sociologie de la gestion porte sur la gestion, en tant que pratique. Il s'agit également d'analyser les sciences de gestion, en tant que discipline académique, compte tenu de leurs emprunts aux sciences sociales (par exemple, les théories de la motivation largement utilisées dans les manuels et formation au management). A ce titre, une première question à poser est de savoir quels sont ces «emprunts» des sciences sociales et quelle est leur nature :

22

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