Gouverner les organisations

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Il ne s'agit pas ici d'un livre de plus sur la "corporate governance". Celui-ci s'intéresse à l'art délicat et varié de gouverner les organisations, les entreprises, mais aussi les réseaux, les communautés sur internet, les organisations publiques, les chaînes d'offre, ou les parcs industriels. Il réunit les travaux de chercheurs français et étrangers autour de cette question ainsi que les débats qu'ils ont pu susciter.
Publié le : samedi 1 janvier 2005
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EAN13 : 9782296381933
Nombre de pages : 441
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Gouverner les organisations

Logiques de Gestion Collection dirigée par Michel Berry et Jacques Girin
Déjà parus SAUSSOIS J.-M., Itinéraire d'un sociologue au travail, 2003. MATHIEU c., La motivation au travail dans les services publics,2003. SCHRONEN D., Le management à l'épreuve du bureau, 2003. LÉVY E. (coord.), Vous avez dit« Public» ?, 2001. BALLE M., Les modèles mentaux Sociologie Cognitive de l'Entreprise, 2001. DUMEZ H., Management de l'innovation, management de la connaissance, 2001. AUTISSIER D. et WACHEUX F. (dir.), Structuration et management des organisations, 2000. BUTTÉ-GÉRARDIN 1, L'économie des services de proximité aux personnes, 1999. GIROD-SEVILLE M., La mémoire des organisations, 1996. CHARUE-DUBOC F. (ed.), Des savoirs en action. Contributions de la recherche en action, 1995. BONARELLI P., La réflexion est-elle rentable? De la décision en univers turbulent, 1994. HéMIDY L., La gestion, l'informatique et les champs. L'ordinateur à laferme, 1994. GUIGO D., Ethnologie des hommes des usines et des bureaux, 1994. BOUILLOUD J.-P et LECUYER B.-P. (ed.), L'invention de la

gestion, 1994.

Ouvrage coordonné par

Hervé DUMEZ

Gouverner les organisations

FROG

Série thématique du séminaire CONDOR (Contradictions et Dynamique des Organisations) 2003-2004

L'Harmattan 5-7, rue de l'École-Polytechnique 75005 Paris FRANCE

L'Harmattan Hongrie Hargita u. 3 1026 Budapest HONGRIE

L'Harmattan Italia Via Degli Artisti ] 5 10124 Torino lTALIE

«;)L'Harmattan, 2004 ISBN: 2-7475-7545-4 EAN 9782747575454

Sommaire

Liste des Contributeurs Liste des Intervenants
Introduction: Gouverner les organisations Hervé DUMEZ...

11 ...13

..15

La standardisation Nils BRUNS SON

comme mode d'organisation ...19

Rapport de Erhard FRIEDBERG Rapport de Hervé DUMEZ Réponse de Nils BRUNS SON Discussion

29 31 34 35

Développement durable et gouvernement de l'environnement: la formation d'un nouvel espace d'action collective Franck AGGER!

39

Rapport de Jean-Dominique LAF AY Rapport de Laurent MERMET Réponses de Franck AGGER! Discussion

91 93 95 97

Structure and Interaction in Online G. DeSANCTIS, M. ROACH and A.L. FA YARD

lOI

Rapport de Anca METIU Réponse de Gerardine DeSANCTIS

132 136

Rapport de Christian LICOPPE Réponse de Gerardine DeSANCTIS Discussion

137 .139 .140

Le gouvernement par les règles dans les organisations Bénédicte REYNAUD .. Rapport de Hervé LAROCHE Réponses de Bénédicte REYNAUD Discussion

..141
203 211 .212

Gouverner les parcs de fournisseurs Mari SAKO

..215

Rapport de Michel FREYSSENET 217 Rapport de Christophe MIDLER 225 Réponses de Mari SAKO... ..226 Discussion .227 Annexe - Texte intégral en anglais (Mari SAKO) "Governing Supplier Parks: Implications for Firm Boundaries and Clusters" 229

Corporate Governance and the Move from Hierarchy: Double Agency John CHILD et Suzanna RODRIGUES Rapport Erhard FRIEDBERG Rapport de Hervé DUMEZ Réponses de John CHILD et Suzanna RODRIGUES Discussion

the Problem of 255 ..279 282 284 .286

4

New Managerialism and Changing Forms Governance: Governance Without Government? Michaël REED Rapport de Catherine PARADEISE Rapport de Éric GODELIER Discussion

of

Organisational 287 313 321 325

Brands and supply chains: Paul DUGUID

Governance

before and after chandler 329

Rapport de Nathalie FABBE-COSTES Rapport de Hervé TANGUY Discussion Réponses de Paul DUGUID

370 380 386 386

Le gouvernement des chaînes d'offre Nathalie FABBE-COSTES

389

Rapport de Hélène GRELA' Rapport de Jean CHARROIN' Réponses de Nathalie FABBE-COSTES et Discussion

.49 .43 .45

5

Ce livre est dédié à Jacques Girin. Ceux qui le connaissaient savent qu'il en aurait été agacé. Mais peut-être, malgré tout, en aurait-il été touché. Le séminaire CONDOR est né en 1989. Nous désirions créer, Jacques et moi, un séminaire de recherche, ouvert à différentes disciplines sociologie, gestion, économie - et mettant en contact chercheurs français et chercheurs étrangers. Je suggérai à Jacques de monter le projet avec Jean Padioleau, et il en fut tout de suite d'accord. D'une discussion échevelée dans le bureau d'Elisabeth Szuyska vint le nom CONDOR (<<Contradictions et Dynamique des Organisations»). Un petit texte de lancement fut mis au point, autour de la notion, avancée par Jean, de «bigarrure organisationnelle». La première séance fut assurée par Richard Whitley, de la Manchester Business School. L'idée d'avoir plusieurs discutants de diverses disciplines vint de Jean. TIy en avait trois au début, ce qui se révéla trop: au bout de quelque temps, la formule se rôda et l'idée de deux discutants fut finalement retenue. Jacques et Jean donnèrent le ton du séminaire: les échanges étaient souvent rudes. Tous deux, l'un originaire du Bordelais et l'autre du Beaujolais mais plutôt amateur de Bordeaux (il aimait tout particulièrement le Chasse-Spleen, étant sensible autant à son nom qu'à son goût), auraient pu faire leurs les propos du sieur d'Yquem :
«]'ayme, entre les galants hommes, qu'on s'exprime courageusement, que les mots aillent où va la pensée. Il nous faut fortifier l' ouie et la durcir contre cette tandreur du son ceremonieux des paroUes. ]'ayme une société et familiarité forte et virile, une amitié qui se flatte en l' aspreté et vigueur de son commerce, comme l'amour, ès morsures et esgratigneures
sanglantes».

Des égratignures, dans ce séminaire, il y en eut. Parfois, elles furent un peu trop profondes. Nous l'avons regretté, sincèrement. Au fil du temps, le ton se fit plus policé. On s'éloigna de l'idéal de Montaigne, ce que nous fûmes, je pense, un certain nombre à regretter encore plus. Jacques aimait la clarté de pensée et de propos, les deux étant indissolublement liées à ses yeux TIdétestait toute obscurité, et par dessus tout le fumeux conceptuel. TI écoutait, généralement au premier rang de l'assistance, et traquait, d'une expression qui n'était pas de lui, disait-il, mais qui était devenue sienne, le <<même faux». pas

Les dîners qui suivaient le séminaire permettaient de panser les plaies et les bosses, et les échanges se poursuivaient. Tous les sujets étaient abordés, avec sérieux toujours, mais avec plus de légèreté et d'humour, ce ton étant donné en grande partie par Jacques. Les conférenciers ne connaissaient souvent pas ses écrits et découvraient une intelligence exceptionnelle et chaleureuse. Le plus souvent, je le déposai en voiture près de chez lui, à Alésia, et cela nous donnait l'occasion de continuer la discussion, touj ours aussi passionnément. Il y a quelques années, j'étais partisan d'arrêter le séminaire. La raison en était générale: en France, les choses lancées pour être provisoires ont trop tendance à perdurer. Je pensais aussi que la formule, peut-être victime de son succès, avait un peu perdu l'attrait intellectuel de ses débuts, ceux de l'échange direct. Jacques n'était pas de cet avis. Les discussions avec lui sur certains sujets étaient courtes: il me dit qu'il considérait qu'il fallait continuer, sur un ton qui ne souffrait pas la répartie. Sans lui, Condor se serait arrêté et ce livre n'aurait pas vu le jour. Au moment de le publier, il est impossible de ne pas insérer aussi une pensée pour Jean-Jacques Laffont. Il avait accepté, avec gentillesse et intérêt, d'intervenir dans cette série du séminaire CONDOR pour discuter avec des gestionnaires et des sociologues des questions organisationnelles. Il avait repris lors de son exposé un article rédigé avec David Mortimort et répondu à des questions que nous lui avions posées, Christine Musselin, Alain Jeunemaître et moi. C'était le 23 mai 2002. Jacques Girin était, avec Erhard Friedberg, discutant de son intervention. Le débat avait été vif, dans la tradition du séminaire, et s'était poursuivi lors du dîner. Perfectionniste, Jean-Jacques Laffont n'était pas satisfait de la retranscription faite de son exposé. Il m'avait dit souhaiter la reprendre, mais n'en eut pas le temps. Nous avons choisi de ne pas la publier, sous une forme qu'il aurait jugée imparfaite. Ayant le même âge, tous deux pères de quatre enfants, Jacques Girin et lui ont disparu beaucoup trop tôt, victimes de la même maladie. Que tous deux trouvent ici l'expression de notre admiration et de notre reconnaIssance.

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Remerciements

Ce livre est le fruit d'un travail collectif. Celui des membres des laboratoires parties prenantes au GDR-FROG, leurs directeurs, chercheurs et doctorants. Le collectif a si bien fonctionné qu'il nous a été impossible de savoir, au moment où le livre s'est fait, qui d'entre eux a eu l'idée de cette série spéciale du séminaire Condor sur le gouvernement des organisations. Celui des intervenants et des rapporteurs, ainsi que des participants aux débats. Celui enfin de Marie-Claude Cléon et Caroline Mathieu qui ont mis en forme le manuscrit. Que tous trouvent ici l'expression de mes chaleureux remerciements. Malgré tous nos efforts, des imperfections ou des erreurs ont pu subsister. Elles ne doivent être imputées qu'à mes capacités personnelles malheureusement limitées.

Liste des Contributeurs

Franck AGGERI, CGS, Ecole des Mines de Paris Nils BRUNSSON, Stockholm School ofEconomics. Jean CHARROIN, Audencia & CRG - Ecole Polytechnique. John CHILD, Birmingham Business School, University of Birmingham. Gerardine DeSANCTIS, Duke University et visiting Professor, INSEAD. Paul DUGUID, University of California, Berkeley Copenhagen Business School. Hervé DUMEZ, CRG - Ecole polytechnique, GDR Fédération de Recherche Organisation et Gestion. Nathalie FABBE-COSTES, CRET-LOG- Université Aix-Marseille II. Anne Laure FAYARD, INSEAD. Michel FREYSSENET, CNRS, CSU-IRESCO, GERPISA Réseau International. Erhard FRIEDBERG, CSO, Institut d'Etudes Politiques, CNRS. Eric GODELIER, CRG - Ecole Polytechnique. Hélène GRELA, CSO. Jean-Dominique LAF AY, LAEP - Université Paris-I. Christian LICOPPE, Duke University. Hervé LAROCHE, ESCP - EAP. Laurent MERMET, Recherche en Gestion des territoires et de l'Environnement (RGTE), ENGREF. Anca METIU, INSEAD. Christophe MIDLER, CRG - Ecole Polytechnique. Catherine PARADEISE, ENS-Cachan. Michaël REED, Professor of Organizational Analysis, HRM Section, Cardiff Business School, Cardiff University Wales. Bénédicte REYNAUD, CEPREMAP/ENS. Michael ROACH, Duke University. Suzanna RODRIGUES, Birmingham Business School, University of Birmingham. Mari SAKO, Said Business School, Oxford. Hervé TANGUY, Laboratoire d'Econométrie, Ecole Polytechnique, INRA. Gilbert de TERSSAC, CERTOP, Toulouse.

Liste des Intervenants

Sophie ALLAIN, INRA, GAPP-ENS Cachan. Marc BARBIER Thomas BASSET, CSO, CNRS. Denis BA Y ART, CRG, Ecole Polytechnique. Suzanne BERGER, MIT. Jean-François CHANLAT, Paris IX-Dauphine. Florence CHARUE-DUBOC, CRG, Ecole Polytechnique. Jean DEFLACELIERE, ATOM. Marie-Laure DJELIC, ESSEC. François DUHAMEL Marta ELVIRA, Berkeley, University of California. Olivier FA VEREAU, Université Paris X, FORUM. François FOURCADE, CRG, Ecole Polytechnique, V ALEO. Jacques GIRIN, CRG, Ecole Polytechnique, GDR Frog. Armand HATCHEL, CGS, ENSMP. Bruce KOGUT, INSEAD. Jacques LAURIOL, ESC Rouen. Diana MANGALAGIU, Reims Management School. Christine MUSSELIN, CSO. Jacques ROJOT, Université Paris I-Sorbonne. Pierre ROMELAER, Paris IX-Dauphine, CREP A. Teresa da SILVA LOPEZ Jonas SODERLUND, Linkopings Universitet, Sweden. Jean TUTENUIT

Martha ZUBER, csb.

H. DUMEZ - Introduction

Introduction Gouverner les organisations
Hervé DUMEZ CRG - Ecole Polytechnique

La «corporate governance» est à la mode depuis plusieurs années. Elle s'interroge sur la manière dont un contrôle externe, combiné avec un contrôle interne et s'appuyant sur des incitations, peut conduire les entreprises à mieux respecter les intérêts des actionnaires. De nombreux travaux ont été consacrés à cette approche. L'approche retenue ici est différente. Un double décentrement a en effet été opéré: on s'est intéressé d'une part aux organisations, notion plus large, aux contours plus flous, que celle d'entreprise; d'autre part, la notion de gouvernement a été conçue elle aussi de manière plus large que le seul problème des relations entre le principal et l'agent. Gouverner, au sens propre, c'est mener un navire d'un point à un autre, en tenant compte des caractéristiques du navire et de son équipage, des courants, des vents, de l'état de la mer. C'est un art, combinant calcul, chance, flair, expérience, saisie des opportunités et des sautes de vent. Croire qu'il pourrait se réduire à mettre en place un système d'incitations ou toute autre forme de pilotage automatique (même si cette dimension est essentielle), paraît très éloigné des réalités. Les Romains avaient une expression ironique pour désigner une telle tentation: «gubernare e terra» «gouverner depuis le rivage», «gouverner en ne voulant pas quitter la terre ferme». S'ils ont les premiers appliqué par métaphore le verbe «gubernare» aux affaires de l'État, c'est au sens d'un art complexe et subtil, éloigné des illusions que l'on peut avoir lorsqu'on regarde les choses de loin et bien au sec. Jacques Girin s'était référé à cet art de la navigation en le qualifiant d' «opportunisme méthodique» : «A la racine du mot opportunisme, se trouve le mot portus, le port. Ce mot désigne donc une manière d'arriver au

H. DUMEZ - Introduction

port, pas toujours dans le temps prévu, et même, quelquefois, pas dans le port où l'on pensait se rendre. C'est une question de navigation, et le bon marin est opportuniste, tenant compte de ce qui se passe, acceptant de se dérouter, faisant parfois demi-tour, saisissant aussi les occasions d'aller plus vite lorsque le vent et la mer le permettent. Le marin, comme on sait, est aussi scrupuleusement méthodique, ne laissant au hasard que strictement sa pari, et contrôlant tout ce qu'il peut contrôler. La navigation, en bref, ne se fie pas purement à l'intuition: c'est une technique perfectionnée, qui met en œuvre des instruments et des savoirs élaborés *».

L'organisation est l'ensemble des ressorts d'une machine - ou des organes d'un corps - qui le meuvent. Par métonymie, c'est une machine (et d'abord un instrument de musique -le mot a donné l'orgue) ou un corps qui fonctionne et fonctionne harmonieusement grâce à ces ressorts et organes. Gouverner les organisations, c'est à la fois concevoir les ressorts qui vont transformer une communauté d'acteurs en un instrument fonctionnant bien, et posséder l'art d'en jouer dans des circonstances variées. TI existe des formes de gouvernement et des formes d'organisation diverses et c'est l'art de gouverner les organisations dans des contextes différents que ce livre explore. Parmi les modes de gouvernement originaux, on peut trouver les standards (au sens où Nils Brunsson entend ce mot), les règles (Bénédicte Reynaud), ou les marques lorsqu'il s'agit de gouverner des chaînes d'offre (paul Duguid). Parmi les formes d'organisation qui posent des problèmes de gouvernement particuliers, on peut trouver les communautés sur Internet (Gerardine DeSanctis), les parcs de fournisseurs (Mari Sako), ou les chaînes d'offre (Nathalie Fabbe-Costes et Paul Duguid). Le gouvernement des organisations peut être envisagé également dans le domaine public, pour lequel le courant du «new managerialisIID) a formulé de nouvelles règles de gouvernance (Michaël Reed) ou dans le cadre de l'action collective en matière d'environnement (Franck Aggeri). Sur un plan théorique, les relations entre le principal et l'agent peuvent être plus complexes qu'on ne l'envisage habituellement. John Child et Suzanna Rodrigues traitent par exemple du phénomène de double agence.
J. Girin, Centre de Recherche en Gestion, Ecole Polytechnique. 16

*

H. DUMEZ - Introduction

Enfin, pour mémoire, Jean-Jacques Laffont était intervenu au cours d'une séance du séminaire sur la manière dont on peut élargir les modèles d'incitations dans un cadre individuel à la situation des groupes pouvant constituer des coalitions à l'intérieur de l'entreprise, et sur les questions de gouvernance qui en découlent. Le lecteur trouvera donc dans ce livre un aperçu de recherches originales abordant la question du gouvernement des organisations, sous des angles variés et dépassant les questions posées dans le courant théorique du gouvernement d'entreprise.

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N BRUNSSON - Séminaire CONDOR - 15/11/2001

La standardisation

comme mode d'organisation

Nils BRUNSSON Stockholm School of Economics

Rapporteurs: Hervé DUMEZl, Erhard FRIEDBERCJ2

1. La présentation d'aujourd'hui s'inscrit dans un projet de recherche multidisciplinaire, devant se développer sur cinq ans et nous en sommes au début. Le projet porte sur les formes de régulation, la définition des règles (rule setting), plutôt entre les organisations qu'à l'intérieur d'organisations formelles, et dans un cadre international. TIs'agit pour moi à ce niveau de développement du projet, qui en est à ses débuts, de vous présenter un cadre conceptuel plus que des résultats. Bien sûr, vous êtes sans doute plus intéressés par les résultats, mais ils viendront plus tard et vos commentaires, aujourd'hui, aideront à les atteindre. Ces dernières années, de nombreux chercheurs spécialistes des organisations - moi compris - se sont intéressés à la manière dont les institutions, les règles, les modes, affectent les organisations. Beaucoup ont étudié la manière dont les organisations adoptent de nouvelles idées, comment elles les adaptent, comment ce processus produit de I'homogénéité ou de I'hétérogénéité parmi les organisations. TIest parfois difficile de dire d'où viennent ces idées: de l'air du temps, du Zeitgeist? Parfois, les producteurs des idées sont parfaitement identifiables et ce sont souvent des organisations. Notre projet pose qu'il est possible d'étudier l'offre de ces idées, et non pas seulement la demande, la production et non pas seulement la consommation. TI est focalisé sur la manière dont les choses se font concrètement, sur les règles, les phénomènes de régulation. Alors que
1 Centre de Recherche en Gestion Recherche Organisation et Gestion.

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Ecole polytechnique, GDR Fédération de

2

Centre de Sociologiedes Organisations,Institut d'Etudes Politiques,Paris/CNRS.

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Séminaire CONDOR

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beaucoup parlent de dérégulation, de décentralisation, nous pensons certains types de règles se sont multipliés plus que d'autres.

que

2. Beaucoup ont souligné le fait que l'ordre règne dans le monde moderne: les comportements des individus et des organisations sont similaires et facilement prédictibles d'un bout à l'autre de la planète. Il existe des classifications et des catégories que l'on retouve partout. Il existe des hiérarchies et des classements communs, par exemple dans le sport, la science (prix Nobel par exemple), les droits de l'homme. A quoi s'ajoutent les facilités d'interaction et de communication. Le tout conduit à un effet paradoxal et triste: il est de plus en plus facile et de moins en moins intéressant de voyager.

3. Ceux qui sont habitués à penser en termes d'organisations formelles (les États-nations, les entreprises, etc.) comme sources d'ordre sont un peu déstabilisés par ce qui se passe au niveau global: l'ordre qui émerge n'est pas lié aux organisations formelles. Ou plutôt: l'ordre découle d'une interaction entre organisations formelles plutôt qu'il ne naît dans le cadre d'une organisation formelle. Erhard Friedberg parlerait sans doute d'action organisée, on pourrait aussi parler de "processus organisants". L'interaction entre organisations revêt une importance grandissante dans la mesure où les organisations se sont elles-mêmes multipliées. Dans le monde des affaires, les entreprises intégrées se sont "déverticalisées", ont eu recours à la sous-traitance sur grande échelle, multipliant ainsi les points de contacts entre organisations formelles séparées; du côté de l'État, il y a eu les privatisations et la création d'organismes indépendants; du côté des organisations non-gouvernementales, des associations, ("voluntary organisations"), il est devenu plus facile de créer des organisations de ce genre, dans la mesure où un grand nombre de membres n'est plus requis. 4. Notre projet insiste sur les règles comme source de l'ordre, et en particulier les règles formelles, écrites. Les règles créent de l'ordre de diverses manières: elles réduisent la complexité; elles produisent des similarités; 20

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elles produisent de la prévisibilité et la prévisibilité, quant à elle, facilite la coordination; elles créent de la différenciation et des ordres hiérarchiques (ceux qui ont adopté les règles et ceux qui ne l'ont pas fait; ceux qui suivent "bien" les règles, et ceux qui ne les appliquent pas bien, etc.). On peut distinguer trois sortes de règles: Les premières sont les normes3 ("norms"). Ce sont les règles de comportement internalisées, celles que nous suivons sans avoir conscience qu'elles sont des règles. Souvent, elles ne sont pas écrites. Les deuxièmes sont les directives. Ce sont des règles écrites, contraignantes, ayant force de loi (binding), émises par un centre ayant autorité pour les émettre et pour les faire respecter (système de sanctions) et qui est une organisation formelle (entreprise, État, association). Les directives sont utilisées dans les organisations pour les cas où l'on a besoin d'un ordre (par exemple une coordination) et où il n'existe pas de normes communément partagées. Les troisièmes sont les standards. Ce sont celles sur lesquelles nous travaillons et je vais donc y consacrer les développements qui vont suivre. 5. Lorsque nous parlons d'une multiplication des règles et de la manière dont elles créent de l'ordre global, nous pouvons penser à plusieurs phénomènes: au partage grandissant de certaines normes. Par exemple, les normes des droits de l'homme parmi les élites d'un nombre grandissant de pays. On peut aussi penser à des groupes professionnels solidement structurés qui partagent les mêmes normes sur toute la planète - les médecins par exemple; aux directives. Par exemple, Les entreprises se mondialisent et émettent des règles internes appliquées partout où elles sont. Mais

3

En français, la traduction de "nonns" et de "standards" est problématique. Nous avons choisi, même si cela n'est pas satisfaisant, de coller à l'anglais. 21

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les directives jouent un rôle plus important au niveau des "métaorganisations" . Les méta-organisations sont des organisations dont les membres sont eux-mêmes des organisations. De telles organisations sont généralement créées pour émettre des directives à leurs membres. Les entreprises imposent des directives à tout leur secteur d'activité par le biais des associations professionnelles. Les États européens se soumettent à des directives communes par le biais de l'Union européenne. L'école à laquelle j'appartiens, autre exemple, adhère à de multiples méta-organisations et doit se conformer à des directives émises par ces dernières. TIexiste un nombre considérable de méta-organisations et celles-ci jouent un rôle important dans la création d'un ordre global. Pourtant, les méta-organisations ont sans doute été insuffisamment étudiées. La théorie des organisations repose sur l'idée que les membres des organisations sont des individus. TI n'est pas sûr qu'elle s'applique exactement lorsque les membres d'une organisation sont eux-mêmes des organisations. C'est l'un des volets de notre projet que d'étudier ce phénomène plus en détail. Pour l'instant, nous avons mené une petite étude empirique comparative entre la Fédération des industries suédoises, la Fédération des municipalités suédoises et l'Union européenne. Les méta-organisations se distinguent des organisations regroupant des individus sur différents points: les membres ont tendance à avoir plus de ressources que les individus appartenant aux organisations, et plus de ressources que les méta-organisations elles-mêmes; les membres sont moins interchangeables que dans les organisations; les activités des membres sont difficiles à changer; les membres sont similaires quant à certains aspects (sinon, ils n'appartiendraient pas à la même méta-organisation) mais il peut exister des différences énormes entre eux (1'Allemagne et le Luxembourg appartiennent tous deux à l'Union européenne). De telles conditions entraînent des problèmes particuliers pour la création de méta-organisations, au niveau de la coordination, de l'autorité et 22

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du changement en leur sein. Et aussi, bien sûr, au niveau de la définition des règles communes. 6. Les méta-organisations sont intéressantes à étudier lorsque nous discutons de la création d'un ordre et de l'organisation comme processus (<<organizing»)dans la mesure où elles représentent un cas extrême. Au moins en principe, les méta-organisations peuvent utiliser tous les instruments dont disposent les organisations formelles, et pas seulement les directives; les directives peuvent être combinées avec d'autres instruments, comme les objectifs communs, la concentration des ressources, les cloisonnements (<<boundaries»). 7. A l'autre extrême, on trouve le fait d'émettre des règles pour les autres sans avoir l'autorité hiérarchique pour les faire appliquer. Autrement dit, on émet des règles qui n'appartiennent pas à l'organisation qu'on dirige, ou on ne dirige aucune organisation, mais on émet des règles pour d'autres. Dans la mesure où l'émetteur n'a aucune autorité hiérarchique sur celui qui applique les règles, on peut considérer ces règles comme "volontaires". C'est ce que j'appelle des standards. TIs sont essentiels pour régler des relations entre organisations et pour bâtir un ordre global. TI existe de nombreux types de standardisateurs ("standardizers'~, c'est-à-dire d'entités émettant des standards à l'intention d'autres entités. Cela peut être: des organisations de standardisation au sens propre (nationales comme l'AFNOR, internationales comme l'ISO, l'International Accounting Standards Committee) ; des ONG comme le WWF ou Amnesty ; des organisations internationales gouvernementales comme l'OCDE; des individus, comme les gourous du management, les scientifiques, les économistes, les experts en tous genres.

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De même, les standards peuvent porter sur une multiplicité de choses: sur les produits, bien sûr, mais aussi: comment organiser; comment comptabiliser; comment protéger l'environnement; comment faire travailler; comment conduire l'économie d'un pays; comment gérer son mariage; comment écrire une thèse. Quasiment tous les compartiments de la vie moderne ont fait l'objet d'une standardisation au sens où nous l'entendons de la part du standardisateur. Que cette standardisation soit volontaire, qu'elle s'accompagne souvent de phénomènes de certification, d'accréditation, qui permettent de vérifier si les comportements sont conformes aux standards. Toutes ces règles reçoivent des noms différents: les praticiens les appellent des normes (standards), des recommandations, des conseils; les chercheurs les appellent des conventions, de la "loi molle" ("soft law"). Pour nous, toutes ces appellations diverses relèvent du standard parce qu'elles partagent une même caractéristique: ce sont des règles sans autorité contraignante. Ce faisant, nous respectons la terminologie internationale qui définit le standard de la manière suivante:
"A document, established by consensus and approved by a recognized body, that provides, for common and repeated use, rules, guidelines or characteristics for activities or their results, aimed at the achievement of the optimum degree of order in a given context"
(SS-EN 450201999)

Cette définition pose le standard comme volontaire, et c'est en quoi nous pouvons l'adopter. L'idée du monopole d'un organisme reconnu comme seul habilité à établir le standard s'éloigne de notre propre définition. Les mots" standards ", "standardisation ", peuvent avoir d'autres connotations. Mais il me semble qu'elles peuvent toutes être ramenées à la règle. " Standardisé" évoque par exemple la similarité. Mais toute règle 24

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vise à créer de la similarité, entre des comportements intervenant à des moments différents du temps, et aussi souvent entre comportements d'acteurs différents. "Standardisé" peut aussi vouloir dire" normal ", " approprié", " généralement accepté", tous ces sens renvoyant eux aussi à la règle. Bien sûr, toute définition peut être discutée, affinée. TI est clair que, dans le monde réel, toutes ces acceptions se retrouvent à différents degrés et dans différentes combinaisons. TIfaut également noter qu'en dynamique, un standard peut se transformer en norme ou en directive. 8. Si la demande d'ordre est constante, alors plus nous avons d'organisations formelles, plus nous pouvons nous attendre à avoir de nombreux standards et de nombreuses méta-organisations. Nous constatons que le nombre d'organisations augmente et il semble bien que le nombre de standards augmente lui aussi. Certains de ces standards sont appliqués entre organisations mais régulent les activités internes aux organisations. Ce sont par exemple les standards de qualité. Un client peut par exemple demander que son fournisseur lui démontre qu'il applique en interne des standards de qualité. On s'éloigne ici du processus de marché classique. En effet, dans ce processus, l'acheteur achète un produit final sans se préoccuper de savoir comment ce produit a été fait. Mais, dans une perspective de régulation, le phénomène des standards de qualité peut être vu comme le résultat de la sous-traitance (<<outsourcing»): comme un moyen de continuer à réguler un processus autrefois interne à l'organisation et aujourd'hui extérieur à elle. Mais le phénomène 1~ sous-traitance change le statut des règles: en interne, elles étaient des directives que les membres de l'organisation devaient respecter; en externe, elles deviennent des standards: l'autorité hiérarchique a disparu. 9. Quel est l'impact de la standardisation? Elle peut être vue comme bénigne, dans la mesure où les standards sont volontaires. Pourtant, l'impact de la standardisation est très important. TI se décline de deux manières: la conviction et la coercition.

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Dans la mesure où les standards ne sont adoptés que sur la base du volontariat, il faut convaincre. Comment convaincre quelqu'un d'adopter une règle? Tout d'abord, on se doit d'évoquer l'intérêt bien compris du " standardisé" ("standardizee '') ou celui de la société dans son ensemble. De toutes façons pas celui du standardisateur ! Ensuite, les règles s'adressent à certains types d'acteurs dans certains types de situations. TIfaut convaincre le standardisé qu'il est bien le type d'acteur dans le type de situation visé par la règle. Si on veut convaincre un grand nombre de gens - ce qui est le cas de nombreux standardisateurs - il faut définir des types d'acteurs et des types de situations extrêmement larges. Si l'on prend l'exemple des standards de qualité, ils reposent sur la notion très générale d'organisation, qui peut s'appliquer aussi bien à des écoles qu'à des hôpitaux, des administrations qu'à des entreprises. TI faut tout d'abord convaincre les dirigeants qu'ils dirigent une «organisation». Ensuite, il faut convaincre "l'organisation" en question, quelle qu'elle soit, qu'elle a des problèmes très généraux de qualité. On est alors dans le domaine de la généralisation forcée. La standardisation est en ce cas bien distincte de l'organisation formelle qui peut être vue comme un système créant des ordres locaux, autorisant la spécificité, voire la déviance. Enfin, pour convaincre, en l'absence d'une autorité formelle, on asseoit la standardisation sur l'autorité de l'expertise: les standards se conforment au jugement d'un aréopage d'experts prestigieux. Si l'on prend un peu de recul, on voit ici que ces caractéristiques de la standardisation -les connaissances des experts et la généralisationappellent une analogie avec la science. Et je pense que la standardisation renforce le rôle de la science dans nos sociétés, mais une version de la science plus unifiée, moins conflictuelle et plus pratique que la science que nous connaissons en tant que chercheurs. Cela étant, il existe des moyens d'imposer la standardisation, plus musclés que le simple processus de conviction. Les standardisateurs connectent alors leurs standards avec une autorité organisationnelle ou un
POUV01f.

Beaucoup de standardisateurs sont des standardisateurs malheureux : leur rêve est de voir leurs standards se transformer en directives ou en normes. Pour cela, ils cherchent à convaincre les dirigeants d'organisations formelles de faire de leurs standards des directives internes. Et ils y parviennent souvent. Par exemple, les droits de I'homme se transforment en 26

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lois. Ou, autre cas, Norbert Elias a montré comment des standards d'étiquette se sont transformés en normes. Il est également possible de faire appuyer la diffusion de standards sur un pouvoir de marché: une grande entreprise disposant d'une forte puissance d'achat impose à ses fournisseurs l'adoption de normes ISO 9000 ou le refus de faire travailler des enfants dans leurs ateliers. Un standardisateur peut aussi tenter de s'appuyer sur l'opinion publique, par exemple pour tout ce qui touche au respect de l'environnement. L'opinion publique peut jouir d'un grand pouvoir sur les organisations. 10. En ce sens, la standardisation pose un problème de souveraineté des organisations et des individus, comme toute règle de quelque nature qu'elle soit. Mais les standards représentent une menace plus faible pour la souveraineté que les directives et ceci a des conséquences sur le management interne des organisations. Il faut noter que, de plus en plus, la standardisation semble prendre le pas sur les directives à l'intérieur même des organisations formelles. Dans certains domaines, les membres des organisations supportent mal les directives et le management doit user de standards plus que de directives. Le management n'exerce alors plus son droit d'émettre des directives. Le phénomène est très clair en ce qui concerne les méta-organisations, par exemple l'Union européenne. Les standards sont les règles s'appliquant aux acteurs qui sont soucieux de conserver leur souveraineté. Il. Il existe une tradition qui oppose et compare organisation et marché. On peut aussi opposer et comparer organisation et standardisation. L'ordre créé par l'organisation et l'ordre créé par la standardisation sont différents. J'ai parlé précédemment de l'aspect généralisation. De même, l'impact en termes d'offre et de demande de règles est différent. Le nombre des émetteurs de règles et le nombre des "receveurs" de règles n'est pas le même dans les deux cas. Dans celui de l'organisation formelle, on cherche généralement à éviter la concurrence entre offreurs de règles. Dans celui de la standardisation, cette limitation n'existe pas. On assiste à une affluence de règles qui se concurrencent les unes les autres.

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Mais la distinction la plus forte porte sans doute sur la distribution des responsabilités. Les organisations sont des systèmes qui concentrent la responsabilité: la responsabilité est concentrée dans les mains des managers, le reste de l'organisation étant relativement irresponsable. Le management est d'ailleurs souvent moins puissant qu'il n'est responsable. Par contre, la standardisation repose sur une acceptation volontaire. Du coup, la responsabilité est plutôt du côté de celui qui adopte le standard que de celui qui l'émet. La standardisation dilue donc plus la responsabilité qu'elle ne la concentre. Quand les standards ont beaucoup d'influence, on a un pouvoir concentré et une responsabilité diluée. 12. Les systèmes de plaintes, de recours ("complaints'') sont également différents. Dans le cas des organisations, ces systèmes sont très développés, qu'ils relèvent de la loi, des syndicats, ou des mouvements de protestation. Dans le cas de la standardisation, il y a très peu de systèmes de plaintes. Si quelqu'un n'est pas satisfait d'un standard, il doit choisir, soit de ne pas le respecter, soit d'en inventer un autre. Le manque de responsabilité et l'absence de systèmes de plaintes peuvent être vus, dans le cas de la standardisation, comme un problème démocratique. Pourtant, il me semble que les discussions sur la démocratie portent plutôt sur les individus face aux directives dans les organisations formelles. A mon sens, la forme de définition des règles qu'est la standardisation élargit le problème de la démocratie. 13. Au niveau de tous ces aspects, la standardisation se situe plutôt du côté du marché que de l'organisation (concurrence, responsabilité diluée, faible impact des plaintes pour changer les choses). 14. En résumé, il me semble que la standardisation, ainsi que les autres formes de régulation entre organisations (méta-organisations, régulation étatique) ouvrent tout un champ de recherches: comment ces différentes formes fonctionnent-elles? quand une forme émerge-t-elle de préférence à une autre? quelle est la dynamique concurrentielle entre les différentes formes... ?

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...ou, à l'intérieur d'une même forme, entre différents standardisateurs ? quelles formes de coopération ou de concurrence pouvons-nous identifier? quelles sont les formes de résistance possible à la standardisation? Personnellement, les deux sujets qui m'occupent le plus en ce moment sont la concurrence entre les standards et les formes de résistance aux standards.

Rapport de Erhard FRIEDBERG

Je suis d'accord avec Nils sur l'importance du sujet. J'ai lu avec grand plaisir et intérêt le papier: il fourmille d'analyses éclairantes. En même temps, j'ai des commentaires et des questions. Le papier est tellement riche que ces commentaires et questions seront un peu pointillistes. 1. Les trois catégories ("normes, directives, standards It) introduisent de la clarté, mais il me semble que le concept de standard est trop flou et recouvre une trop grande diversité d'objets: peut-on mettre sous la même appellation les normes ISO, les modes managériales, les normes comptables qui deviennent généralement des obligations légales, des standards qui ont réellement des normes formalisées, d'autres qui ne font que formaliser un savoir-faire professionnel, des standards administratifs ou techniques, etc.. ? Comme je le disais, le papier est rempli d'idées très intéressantes, mais quand on veut critiquer ces idées, on est à chaque fois obligé de spécifier de quoi l'on parle. TIme semble qu'il y a là un réel problème de définition de la standardisation. 2. Je trouve que tu as une façon très passive de parler de la standardisation, comme si la standardisation n'était développée que pour améliorer la coopération entre hommes de bonne volonté. Mais les "standards" apparaissent dans des contextes de guerre comme de paix. Certains s'en servent pour tenter de tuer des concurrents, des produits concurrents. D'autre part, les standards, comme toute règle, sont aussi un instrument dans la négociation et le marchandage, et en tant que tel, 29

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inséparables d'une structure d'intérêts et de pouvoir. TIfaudrait développer une analyse de la standardisation qui intègre le conflit, le marchandage, et qui s'interroge sur l'articulation entre la standardisation observable dans un champ et la structure de pouvoir de ce champ. 3. Tu écris: "les standards ne coûtent rien". TIy a des années, Laurent Thévenot a écrit un texte fondateur sur ce qu'il appelait "les investissements de forme". TImontrait que les "formes" sont des investissements au sens économique et financier, qu'elles impliquent pour leur mise en place des sommes d'énergie, de connaissances, de temps, très importantes. Qu'est-ce qui fait qu'on consent à investir et qui y a intérêt? 4. Tu poses la standardisation comme un mode d'organisation intermédiaire entre la hiérarchie et le marché. Ce point m'apparaît discutable: la standardisation est au cœur de nombreux mécanismes de marché, c'est même le plus souvent un préalable à la construction d'un marché. L'échange ne peut se développer que si une une certaine comparabilité des produits est garantie. 5. TI m'apparaît étonnant que l'inventeur du concept d'l'hypocrisie organisationnelle" n'y fasse pas référence lorsqu'il théorise la standardisation. Qu'en est-il des phénomènes de tricherie en matière de standardisation? Qu'en est-il du processus hasardeux de la mise en œuvre ("implementation ") ? Et enfin, j'aimerais poser une dernière question: la standardisation signifie-t-elle plus ou moins d'organisation d'un champ? Si on la considère comme une alternative au mécanisme d'organisation, alors son développement signifie moins d'organisation. Mais si au contraire on considère que la standardisation est un moyen d'obtenir plus de conformité des comportements, alors son développement signifie en fait plus d'organisation des rapports.

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Rapport de Hervé DUMEZ

Je ne suis pas un théoricien des organisations, ni un spécialiste de la standardisation. J'ai pourtant été très intéressé par le texte de Nils Brunsson. Tout d'abord, il attire l'attention sur l'organisation en tant que processus, et, dans ce domaine, sur ce qu'il appelle la standardisation, qu'il définit de manière originale et précise: «Standards are explicit rules formulated by few and offered to many. Standardizers do not refer to hierarchical authority or sanctions,. standards are presented as voluntary. They can perhaps best be described as advice given to many». Le texte estime que ce mode d'organisation, dans lequel des «standardisateurs» (<<standardizers»)essaient de faire adopter - on pourrait dire de «vendre»des standards, des normes, à des «standardisés»4 (<<standardizees»)devient central dans nos sociétés, à la fois au niveau des pratiques individuelles et au niveau des interactions entre organisations. Nils Brunsson analyse le côté offre et le côté demande, il oppose la standardisation au niveau des croyances, des discours, et la standardisation en pratique, et ces distinctions simples conduisent à des analyses subtiles. A titre personnel, je voudrais dire pourquoi ce texte m'a tout particulièrement intéressé. Comme je l'ai dit, je ne suis pas un spécialiste de théorie des organisations, mais je travaille depuis des années, avec Alain Jeunemaître, sur les politiques de régulation dans les pays européens et au niveau européen. Il y a beaucoup de travaux sur la construction européenne et sur les politiques de régulation, mais finalement assez peu de travaux s'appuyant sur la théorie des organisations. C'est un paradoxe, dans la mesure où les fonctionnements européens constituent un formidable objet de recherche de ce point de vue. Et, précisément, le papier de Nils Brunsson m'apparaît avancer les éléments les plus pertinents d'analyse organisationnelle de la construction européenne que j'ai pu lire. Le phénomène de la «standardisation» au sens où ill' entend est bien pour moi au cœur de ce qui se passe au niveau européen.

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Je ne trouve pas de traduction à «standardizees». «Standardisés» est une facilité mal venue, parce qu'elle comporte en français une connotation négative qui induit en erreur. Je la maintiens faute de mieux.

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Et c'est par rapport à mes recherches sur les politiques de régulation en Europe que je voudrais indiquer deux points qui me paraissent essentiels dans ce qu'analyse Nils Brunsson et peut-être pas assez développés dans le papIer. Le premier est le caractère à mon avis tri-dimensionnel du phénomène de standardisation. Nils le présente comme une relation bilatérale entre un standardisateur et des standardisés potentiels. Cette relation bilatérale est en réalité déjà complexe, puisque Nils montre qu'il peut y avoir concurrence entre les standardisateurs. Mais il note aussi: «At the same time, it is important to remember that standards do not always come alone. They are often combined with other forms of authority or power. The standardizer has no authority or power to impose a standard on an organization, but other parties may have. For instance, a company may require a subcontractor to follow an ISO 9000 standard». Je crois effectivement que la relation standardisateur/standardisé implique toujours un tiers. La relation de standardisation comme processus d'organisation est un jeu tridimensionnel et intervient dans un champ de jugement qui pèse sur le standardisateur et sur les standardisés potentiels. Je souhaiterais que Nils aille plus loin dans cette direction et qu'il étudie comment standardisateurs et standardisés construisent, manipulent - pas au sens péjoratif - le champ de jugement qui pèse sur eux et quels rôles jouent les tiers dans ce champ. Prenons le cas de la France face à la Commission européennes comme standardisateur. Dans beaucoup de domaines, la Commission a peu de moyens pour imposer quelque chose aux États Membres. On est donc bien dans une relation dé type «standardisation» au sens de Nils. Sur un plan intérieur, les politiciens et dirigeants français ne veulent pas donner l'impression qu'ils se sont fait imposer quelque chose venant de Bruxelles. Dans le même temps, ils sont pris dans un champ de jugement qui fait que la France, pays qui se voit comme un des pays fondateurs de l'Europe voire Le pays fondateur de l'Europe - ne peut pas s'entendre dire qu'elle est le «mauvais élève» de l'Europe. La relation Commission standardisatrice/ France standardisée potentielle n'est donc pas bilatérale: elle implique un champ de jugement plus global, des tiers structurant cette
Je simplifie du fait des contraintes de temps. Le centre européen «standardisateur» ne se réduit pas à la Commission mais implique des relations plus complexes, au moins entre la Commission, le Conseil et le Parlement. 32
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relation, en tant que facteur essentiel de l'adoption par le standardisé des standards proposés sans autorité par le standardisateur. Ma première question à Nils est donc: ne croyez-vous pas que la relation de standardisation implique toujours des tiers, et un champ de jugement extérieur à la simple relation bilatérale entre le standardisateur et le standardisé? Peut-on analyser la standardisation en tant que processus non hiérarchique d'organisation sans analyser la manière dont cette relation opère dans des espaces publics (un peu au sens de Habermas) ? Ma deuxième question vient elle aussi de la fréquentation des politiques européennes. Elle est liée aux horizons temporels. Il me semble que la relation de standardisation est structurée par la manière dont les standardisateurs et les standardisés se projettent dans le futur. Nils aborde le thème indirectement dans son texte en parlant de la course aux standards, qui débouche sur des phénomènes de mode. La relation entre le standardisateur et les standardisés est très différente selon que les standardisés, par exemple, pensent qu'ils ont le temps pour eux ou non. La Commission européenne sait jouer étonnamment avec le temps. Elle formule un livre vert ou un livre blanc. Elle soulève un tollé politique. Elle n'en a cure. Elle recule en apparence, puis elle avance patiemment, pas à pas, et elle parvient finalement à ses fins. Dans le secteur du rail, par exemple, la Commission est face à des entreprises très anciennes qui ont l'impression d'avoir le temps pour elles. En réalité, il est probable que certaines d'entre elles se trompent sur l'horizon temporel de la relation: c'est sans doute la Commission qui a le temps pour elle. De manière symétrique, si le «standardisé» potentiel estime que le standard qu'on essaie de lui faire adopter est une mode comme il en a connu d'autres dans le passé, un phénomène transitoire qui laissera place au phénomène transitoire suivant dans quelques mois, sa stratégie consistera à faire semblant d'adopter le standard qu'on lui propose, en continuant à fonctionner comme il en a I'habitude. La question est donc: ne pensez-vous pas que la manière dont le standardisateur et le standardisé anticipent de manière croisée I'horizon temporel de leur relation joue un rôle essentiel dans la standardisation en pratique? J'ai une dernière question. Nils Brunsson note à la fin de son texte que, finalement, c'est la standardisation technique qui est la plus difficile. Je pense qu'il a raison, là encore à partir de l'expérience européenne. Je 33

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voudrais simplement demander à Nils pourquoi cette difficulté? Est-ce parce que derrière la standardisation technique il existe des enjeux de pouvoir économique très importants?

Réponse de Nils BRUNSSON

Je suis dans l'ensemble assez d'accord avec les remarques que vous m'avez faites. Sur un plan théorique, la standardisation peut être vue à la fois sous l'angle de la coordination inter-organisationnelle et sous l'angle du marché. En pratique, ces formes tendent à se fondre. La standardisation est un phénomène important sur de nombreux marchés et dans nombre d'organisations. TIest vrai que le mot «standard» recouvre des réalités très diversifiées et qu'il faudrait spécifier selon les coûts, le degré conflictuel, etc. Mais, à ce stade de la recherche, il est important de souligner le fait que beaucoup de choses qui reçoivent une appellation différente dans le domaine de la science et dans le domaine pratique partagent en réalité des caractéristiques fondamentales. Le concept de standard recouvre par exemple beaucoup de traits communs à la "soft law", aux modes managériales, ou aux recommandations. TI est vrai également que je pars d'une relation bi-latérale, le standardizer et le standardizee et qu'il faut élargir. Les tiers sont importants pour comprendre l'impact des standards. La remarque sur le temps est juste également. Comme je l'ai indiqué, les standards sont souvent provisoires et peuvent se transformer en directives ou en normes. Beaucoup d'acteurs essaient de donner de l'importance aux standards en les poussant dans cette direction, tandis que d'autres essaient de les affaiblir au contraire. Quant à la dernière question, je pense que la standardisation technique, ou plutôt la standardisation des produits, est souvent plus difficile parce que les coûts sont très élevés en ce domaine. Quant à la question sur I'hypocrisie organisationnelle, j'ai articulé les deux approches dans le livre que nous avons publié l'an dernier [Brunsson Nils, Jacobsson Bengt et al. (2000) A World of Standards. Oxford, Oxford University Press].

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Discussion

Marie-Laure Djelic : En reprenant la remarque de Hervé Dumez sur le temps, je voudrais élargir encore: je pense qu'au temps il faudrait ajouter l'espace. Les standards apparaissent et se diffusent. TIsont des frontières, ils se développent dans certains espaces et pas dans d'autres. Nils Brunsson : tout à fait d'accord. Suzanne Berger: Je pense que la notion de standard telle que vous la développez est effectivement un peu trop large et qu'il faudrait donc la restreindre. Dans cette perspective, il me semble qu'une bonne question à se poser est: qui a intérêt à être standardisateur ? Ford, par exemple, n'a pas intérêt à standardiser le secteur automobile, il a intérêt à le monopoliser à son profit. Erhard Friedberg: En matière de cassette vidéo, par exemple, les Européens avaient un standard plutôt supérieur à celui des Japonais. Finalement, c'est la norme japonaise qui l'a emporté et les producteurs européens ont quasiment été évincés du marché. Nils Brunsson : Je suis plus sceptique que vous sur la notion d'intérêt comme pouvant permettre de spécifier la notion de standardisation. La question des intérêts est en effet très complexe: on peut se tromper sur son intérêt, et on le fait très souvent. Marc Barbier: Quand vous parlez de prolifération des standards, portez-vous un jugement normatif sur le phénomène? On peut voir le phénomène sous deux jours opposés: soit un petit nombre de gens cherchent à prendre le pouvoir sur une masse par le biais de la standardisation, soit on voit la standardisation comme un espace de création pour un petit nombre qui réussit à convaincre un grand nombre de l'excellence de cette création. Nils Brunsson : Par nature, je suis un sceptique lorsque j'étudie les phénomènes sociaux. TI faudrait poser la question à nos collègues de science politique: la standardisation constitue-t-elle ou non un processus de démocratisation?

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Marie-Laure Djelic : Encore faudrait-il distinguer une démocratisation de type tocquevillien (USA) et une démocratisation de type européen... Nils Brunsson: Tu as tout à fait raison. Le développement de la standardisation est une forme d'américanisation dans le sens que tu indiques; mais, dans le même temps, la création de nombreux organismes de standardisation, comme ISO, est aussi une façon d'éviter que les standards américains ne deviennent, de facto, des standards mondiaux. Jacques Rojot: Comment analysez-vous l'échec de la Commission européenne en matière de standardisation dans le domaine du droit du travail ? Nils Brunsson: Peut-être faudrait-il ici revenir à la dimension temporelle de la standardisation. Jacques Girin: Je voudrais revenir au problème de la standardisation technique. Elle est peut-être plus difficile parce qu'il existe des phénomènes de «lock-in», d'investissements lourds qui pèsent dans la capacité de changement. Par ailleurs, je voudrais développer un autre point. Je trouve l'analogie que tu fais entre science et standardisation très stimulante. Je pense qu'il faudrait la creuser. Les standards sont finalement des énoncés faits de mots, de dessins, de chifftes, comme les énoncés scientifiques. De même que les énoncés scientifiques ont un rapport - complexe - aux faits, de même les énoncés de standardisation ont un rapport aux faits - également complexe. En même temps, peut-être les énoncés de standardisation ont-ils quelque chose à voir avec les énoncés langagiers. Austin dit de ces derniers qu'ils peuvent être heureux et malheureux et on pourrait dire la même chose de la standardisation. Ce que tu dis de la standardisation me fait aussi penser au troisième monde de Popper, celui des énoncés scientifiques précisément. Nils Brunsson : TIest vrai que la standardisation ressemble à cela: on formule des énoncés, et on cherche à les faire entrer dans les faits. Denis Bayart : Christophe Midler distingue au moins deux manières de se coordonner, l'une par l'accord entre personnes, l'autre sur les faits. La deuxième manière, plus brutale, est souvent celle que préfère l'ingénieur. Un standard technique doit au fond accorder l'action sur ces deux pôles à la fois. Mais cela nécessite des actions préalables pour faire entrer les phénomènes dans des cadres standard; aux Etats-Unis dans les années 1920, les spécialistes du contrôle qualité définissent d'abord des "standards de présentation des données", et seulement ensuite en viennent aux 36

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Séminaire CONDOR -15/11/2001

standards de décision. Ce travail de mise en forme correspond aux investissements de forme de Laurent Thévenot. Martha Zuber: Nous sommes en France. Est-ce que les discussions sur le fromage sont questions de standardisation, ou le débat est-il à votre avis d'une autre nature? Nils Brunsson: Je n'ai pas travaillé sur la standardisation dans le domaine alimentaire, mais j'ai travaillé sur les labels «produit bon pour l'environnement». TIy a là des relations complexes, puisque les entreprises achètent à des sociétés qui sont en concurrence le droit d'apposer sur leur produit un label qui prouve leur souci de l'environnement, tout en passant un contrat avec ces sociétés labellisantes: on a donc concurrence entre standardisateurs et contrat. Erhard Friedberg: Moi aussi, je voudrais bien que tu répondes à la question: pourquoi les standards techniques sont-ils les plus difficiles à mettre en place? Nils Brunsson: En réalité, pour moi, il n'y a pas de standard technique. Il y a des définitions de produits. Beaucoup de ces définitions de produits (''product standards") ont d'importantes conséquences sur le plan économique. Si différents producteurs investissent lourdement dans différents types de produits, il devient difficile de se mettre d'accord sur un standard commun.

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F. AGGER! - Séminaire CONDOR - 13/12/2001

Développement durable et gouvernement de l'environnement: la formation d'un nouvel espace d'action collective
Franck AGGER! CGS, Ecole des Mines de Paris, ENSMP

Rapporteurs: Jean-Dominique LAFAYl, LaurentMERMET2

Introduction

Le consensus médiatique et politique dont fait l'objet le développement durable contraste chaque jour davantage avec les controverses que cette notion suscite dans les milieux scientifiques, et dans les sciences sociales en particulier. D'un côté, les politiques - locales, nationales, internationales, sectorielles et transversales -, voire aussi les stratégies d'entreprise et les programmes politiques s'affublent désormais du qualificatif «durable», qui semble être devenu, avec la participation des citoyens au débat public, le nouvel avatar du <<politiquement correct» ; de l'autre, aux débats théoriques sur les conditions de la «durabilité» et sur son degré (voir Pearce et al., 1989, Baker et al., 1997), aux points de vue «militants» pour lesquels il en va de la survie de l'humanité, s'opposent les «sceptiques» pour qui il s'agit au mieux d'une coquille vide, au pire d'une rhétorique visant à masquer la permanence des pratiques et des rapports de pouvoir3. TIfaut dire, pour simplifier le débat, que le terme de «développement durable» est utilisé, selon les points de vue, tantôt pour désigner une cible à long terme, une notion clairement identifiée, un programme d'action ou
1

LAEP - Université Paris-I.

2 ENGREF.
3

Voir à cet égard la conférencede Pierre Lascoumessur le développementdurable

à l'Université de tous les savoirs (Lascoumes, 2001).

F. AGGER! -Séminaire CONDOR -13/12/2001

encore une injonction morale où chacun doit être responsable, à son niveau, du devenir des générations futures. Le périmètre envisagé associé au développement durable est également très fluctuant, allant d'une vision restreinte des rapports du développement et de l'environnement à une vision élargie - défendue à la conférence de Rio par exemple - englobant les rapports nord-sud, la lutte contre la pauvreté et les inégalités, etc. Comment sortir des apories du développement durable, comment aborder une «notion enveloppe» aux contours aussi flous et à géométrie variable? Dans cette perspective, la notion de «gouvernementalité», proposée par Michel Foucault, me paraît intéressante. Par ce néologisme, rappelle Armand Hatchuel (2000), Foucault cherche, non pas à effectuer une sociologie du gouvernement ou une histoire de la politique, mais il veut aborder la <<matière»de l'acte de gouverner, ce qui le rend possible, ce qui lui permet de penser comme une pratique, comme un «exercice». Par ce terme, Foucault4 désigne à la fois la cible, les modalités de conduite, le champ de déploiement et les rationalisations des pratiques de gouvernement. TIanalyse ainsi l'émergence à partir du milieu du XVrnème d'une nouvelle cible, inspirée de l'économie politique, qui est celle d'accroître la richesse du royaume. TI montre que cette cible passe par l'augmentation de la population qui va constituer un <<nouvelobjet de gouvernement». Se construit ainsi progressivement, au cours du XIXème siècle, une «biopolitique»5 qui va chercher à réguler la population et, plus généralement la vie (la natalité, la mortalité, la santé des individus, etc.), en s'appuyant, pour cela, sur tout un ensemble de techniques (statistiques), de dispositifs de visibilisation et de surveillance, de nouveaux savoirs (médecine du travail, démographie, etc.), de concepts et de nouveaux acteurs (services d'hygiène,..).

4

Les réflexions de Foucault sur ces questionsont été développéesà partir de 1976

dans des cours au collège de France et des conférences. Il est d'ailleurs difficile d'en faire une recension exacte. On en trouve des traces dans Dits et Ecrits, vol. 3 (pp.636-657, 719-723) et vol. 4 (1994),dans le cours de 1976 <dl faut défendre la société» (leçon du 17 mars sur la biopolitique) et dans La volonté de savoir (1976), chapitre V. 5 Selon Pierre Lascoumes (1994), on peut interpréter le déploiement de politiques environnementales comme l'extension du champ de la biopolitique à l'ensemble du vivant. 40

F. AGGER! -Séminaire CONDOR -13/12/2001

Considérer le développement durable sous l'angle de la gouvernementalité, c'est d'abord s'écarter d'une approche naturaliste où il serait possible de considérer le développement durable comme une notion déjà là que l'on pourrait décrire une bonne fois pour toutes, pour adopter un point de vue généalogique selon lequel les pratiques et les réflexions sur ces pratiques s'influencent mutuellement, dans des processus faits de discontinuités et de ruptures. C'est ensuite adopter non pas un point de vue extérieur (celui d'un observateur), mais un point de vue plus intérieur, celui d'acteurs en situation d'action, qui ont des stratégies, qui gouvernent (pouvoirs publics, collectivités locales, entreprises, etc.), et dont les discours qu'ils tiennent sur le développement durable peuvent être analysés à l'aune de leurs pratiques, des limites de celles-ci et des rationalisations qu'ils cherchent à conduire. Autrement dit, à la question qu'est-ce que le développement durable, je propose de substituer les questions suivantes: à partir de quelles réflexions et dans le cadre de quelles rationalisations cette notion a-t-elle pu se former et a-t-elle pu devenir une question légitime sur le plan politique? Quels concepts, quelles pratiques, quels «objets de gouvernement», cette notion recouvre-t-elle? Est-il possible de parler de politiques orientées vers le développement durable, et si oui, à quelles formes de rationalisations conduisent-elles, ou plus précisément, à quels problèmes visés, à quels modes de gouvernance, à quels savoirs, à quels rapports de pouvoir renvoient-elles? Enfin, quels sont les effets de ces politiques? En posant ainsi la question de l'émergence du développement durable et son articulation à des formes de gouvernementalité, je restreindrai mon analyse aux rapports de l'environnement et du développement dans un cadre essentiellement européen6. Pourquoi cette restriction? Parce que les rapports entre la protection de l'environnement et le développement constituent historiquement le point de départ des réflexions sur le développement durable d'une part, et d'autre part, parce que l'environnement est le domaine où cette notion a fait l'objet des tentatives de déclinaison les plus systématiques dans des programmes d'action, dans

6

Aussi, je ne traiterai pas des effets de ce rapport environnement-développement

pour les pays en voie de développement, qui constitue un volet important des réflexions sur le développement durable, mais sur lequel je n'ai pas suffisamment d'éléments. 41

F. AGGERl- Séminaire CONDOR - 13/12/2001

des politiques publiques, dans des politiques locales et dans des stratégies d'entreprise. Même limité, ce champ d'étude reste évidemment immense et je ne pourrai qu'esquisser un programme de travail, proposer une démarche de recherche et présenter quelques résultats partiels. Pour ce qui est de l'analyse des documents, je m'appuierai sur l'étude de quelques textes de référence (rapport Meadows, conférence de Stockholm, rapport Brundtland) mais également sur une analyse comparée des programmes d'action européens en matière d'environnement depuis 1973, à partir desquels j'étudierai l'émergence, dans les années 90, d'un discours sur le développement durable, les éléments de continuité et de rupture qu'il opère par rapport aux programmes précédents. Utiliser ces documents comme <<tfaçeurs»de l'émergence d'un discours sur le développement durable et de transformations des formes de gouvernementalité présente, à mes yeux, trois avantages: premièrement, ces documents constituent une source relativement homogène de textes dont on peut étudier les «régimes discursifs»: ils partent d'un diagnostic clair des limites de l'action gouvernementale, ils définissent également des cibles à viser, des «objets de gouvernement» sur lesquels agir en priorité et des modalités d'action (instruments, démarches, dispositifs,..) à mobiliser à cet effet; deuxièmement, ces documents ne constituent pas seulement des déclarations d'intention car on peut les relier à des politiques environnementales concrètes qui se sont déployées depuis trente ans en Europe, qui ont eu des effets et qui ont rencontré des limites; troisièmement, en matière d'environnement, la commission européenne s'est progressivement construite une légitimité, a construit une doctrine, un ensemble de directives et de réglementations qui la placent en pointe sur ces questions. Ainsi, dans une première partie, en croisant l'analyse de ces documents avec des événements et des pratiques de gouvernement qui ont pu survenir, j'essaierai de montrer comment un discours sur le développement durable dans le domaine de l'environnement (considéré ici comme une cible à long terme) a pu se constituer dans les années 90 en incorporant des éléments de diagnostic, des concepts et des pratiques qui avaient été développés depuis le début des années 70, mais qu'il a permis de reformuler dans un ensemble plus cohérent. Dans une deuxième partie, j'essaierai d'analyser comment des «politiques orientées vers le développement durable» se concrétisent, 42

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