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Histoire de l'industrie sucrière en Picardie

De
401 pages
Avec le tiers environ de la production nationale et près de 10% de celle de l'UE, la Picardie est aujourd'hui la première région sucrière de France et d'Europe. Pourtant, crises et catastrophes n'ont pas manqué depuis 1810, la pire de toute étant la Première Guerre mondiale avec la destruction quasi-totale de l'industrie sucrière. Mais chaque fois, l'activité redémarre, plus forte, pour atteindre son apogée entre 1967 et 2006. Qu'en est-il aujourd'hui que le sucre est frappé par la tornade de la mondialisation?
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HISTOIRE DE L'INDUSTRIE SUCRIÈRE EN PICARDIE
(1810 - 2006)

Christian Schnakenbourg

HISTOIRE DE L'INDUSTRIE EN PICARDIE (1810 - 2006)

SUCRIÈRE

L H{~rnlattan

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Ouvrage publié avec le concours de la Région de Picardie

(Q L'HARMATTAN, 2010 5-7, me de l'École-Polytechnique; 75005 Paris http://www.librairieharmattan.com diffusion.harmattan@wanadoo.fr harmattan1@wanadoo.fr ISBN: 978-2-296-12680-0 E"~:9782296126800

A VANT - PROPOS

Cet ouvrage est issu de deux conventions de recherche sur l'industrie sucrière conclues entre la Région et l'Université de Picardie en 1997 et 2007, et exécutées respectivement dans le cadre de l'Equipe de Recherches sur les Systèmes Industriels, sous la direction de Christian Palloix, et du projet" Diagnostic et prospective de la filière betteravière dans le nOU'iJeau contexte institutionnel et concurrentiel", coordonné par Jean-Louis Girard. Dans les deux cas, nous avons été chargé des aspects historiques du sujet. Il en est résulté deux rapports consacrés, l'un à la période 1810-1980, l'autre aux années 1967-2006 ; ils sont amalgamés ici en une publication unique, moyennant quelques modifications destinées à assurer la cohérence de l'ensemble.
Pour mener à bien cette recherche, nous avons disposé d'une masse considérable de travaux et de publications, livres, articles, rapports, thèses, mémoires et études diverses, dont beaucoup excellentes, consacrées à tel problème particulier, telle période, tel aspect de la question, tel département, telle sucrerie..., généralement de faible ampleur informati'ue unitaire, mais dont la collation et la confrontation entre eux et avec d'autres sources disponibles ont abouti à réunir un volume extrêmement conséquent de connaissances permettant de traiter le sujet dans ses grandes lignes avec un degré relativement satisfaisant de précision. Recenser l'existant, en faire une première synthèse, relier les évolutions qu'il permet de retracer à celles, plus vastes, de l'industrie sucrière française, puis européenne, puis mondiale, en général, éventuellement le compléter sur tel ou tel point particulier, tel est notre propos ici. Evidemment tout ceci ne remplace pas de véritables arcJzives, matériau de base de la démarche historique stricto sensu, mais nous espérons au moins que ce premier bilan d'un demi-siècle de recherches dispersées sur le sujet en facilitera d'autres plus approfondies, effectuées, celleslà, à partir de sources originales.

Nous voudrions enfin remercier ici toutes les personnes qui nous ont aidé au cours de ce travail, et dont l'apport à certains moments et/ou sur certains points fut souvent décisif En particulier, le personnel de la Bibliothi'que Municipale d'Amiens, extrêmement riche sur le sujet, Mmes Joëlle Désiré et Emilie Moron, responsables successives du Laboratoire de Cartographie de l'Université de Picardie, MM Bernard Leclerc, de la Direction Régionale de l'Agriculture de Picardie, et Pierre Desfossez, de l'INSEE-Picardie, Mme Laurence Mercier, MM. Marcel Cuer et Jean-Marc Huet, de la Société Vermandoise Industries. Sans oublier Hélène Corbie et Brigitte Schnalœnbourg pour la confection matérielle du texte. Enfin et surtout, une mention de gratitude toute spéciale envers les responsables du Syndicat National des Fabricants de Sucre, Mme Michi'le Guéroult, sa secrétaire générale en 1997, et M. Bruno Bourges, son directeur, notre ancien condisciple du lycée d'Embrun, retrouvé près de cinquante ans plus tard à l'issue de deux carrières bien remplies; nous lui devons, sur plusieurs problèmes techniques, des informations essentielles sans lesquelles des passages entiers de cette étude n'auraient pu être rédigés.

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SCHEMA GENERAL DE LA FABRICATION

DU SUCRE

arrivée des betteraves

carbonatation

filtration

évaporation

cuisson vapeur

malaxage

centrifugation

Source: CEDUS

INTRODUCTION Avec plus du tiers de la production métropolitaine et environ 10 % de celle de l'DE, la Picardie est aujourd'hui la première région sucrière française et européenne. Cette forte spécialisation résulte évidemment d'abord d'une dotation particulièrement favorable en facteurs naturels. En 1905 déjà, le grand géographe Albert Demangeon notait, dans sa célèbre thèse sur La Picardie et les régions voisines, que "toutes les conditions naturelles semblent s'unir pour faire de cette région ... un fertile terroir prédestiné aux riches moissons". Et de fait, la Picardie offre des conditions de relief, de sols et de climat pratiquement optimales pour la culture de la betterave: de vastes étendues de terrains plats ou mollement ondulés, faciles à cultiver et, aujourd'hui, à mécaniser; des sols argilolimoneux sur un socle calcaire, riches et profonds, parfaitement adaptés aux exigences pédologiques de la plante; enfin, un climat océanique tempéré, avec suffisamment de précipitations pendant les six mois de la période végétative (avril à septembre) et davantage de soleil et de chaleur vers la fin de celle-ci pour concentrer la richesse en sucre juste avant la récolte. Peu de régions en Europe et dans le monde sont aussi excellemment faites pour cette culture. Pour autant, et quelques importants qu'ils soient initialement, ces facteurs purement géographiques ne sauraient constituer une explication suffisante de l'extraordinaire réussite sucrière picarde depuis maintenant deux siècles. La Picardie "partage ces avantages avec beaucoup d'autres contrées", ajoute immédiatement A. Demangeon; "ce qui achève de déterminer sa vocation agricole dans ce qu'elle a de plus original c'est l'œuvre humaine, par laquelle cette terre ... s'est domestiquée à la longue sous l'effort de générations de laboureurs". C'est donc dire que, dans sa configuration actuelle, l'industrie sucrière picarde est essentiellement le résultat d'une longue histoire, intégrant dans un même devenir l'adéquation des facteurs naturels, les

mutations technologiques, l'évolution des marchés, les décisions des pouvoirs publics, l'efficience du capital et la peine des hommes. Commencée sous le règne de Napoléon 1er, au tout début du XIXe siècle, cette histoire s'articule autour des trois grandes périodes, qui constitueront autant de parties de notre étude: affirmation jusqu'en 1913, difficultés entre les deux Guerres mondiales, expansion fantastique et apogée dans la seconde moitié du XXesiècle, à l'époque de ce que l'on peut appeler "l'ancien régime sucrier" communautaire, qui s'achève avec le grand bouleversement de 2006 et l'émergence d'un nouveau modèle institutionnel pour le sucre européen.

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PREMIERE PARTIE

LE DEVELOPPEMENT D'UNE INDUSTRIE REGIONALE (1810-1913)

L'histoire de l'industrie en trois grandes phases.

sucrière en Picardie au XIXe siècle se divise

De 1810 à la fin de la Monarchie de Juillet se situe le moment de ses difficiles débuts. Née un peu par hasard, en contrecoup des convulsions de l'époque révolutionnaire et impériale aux Antilles, et surtout de la volonté politique de Napoléon, la sucrerie de betterave ne survit que par miracle à la disparition de celui-ci. Dans les années 1820, avec le retour en force du sucre colonial de canne, il semble même qu'elle soit vouée à une disparition inéluctable. Petit à petit, pourtant, à force d'innovations, les fabricants métropolitains de sucre refont progressivement surface et parviennent à reprendre pied sur le marché. A la fin de la décennie 1830, ils commencent à contester sérieusement la suprématie de leurs concurrents coloniaux. En vain, ceux-ci essaient-ils de faire interdire la production de sucre de betterave en France même. A partir de 1843, l'industrie sucrière est définitivement enracinée en Picardie. De 1845 à 1875, la sucrerie de betterave française en général et picarde en particulier connaît une très forte croissance. L'essor du progrès technique et la modernisation accélérée des processus de fabrication qui en résulte, l'accroissement rapide de la consommation, le développement des exportations, enfin les difficultés du sucre colonial après l'abolition de l'esclavage (1848), poussent à un véritable Itboumlt de la production. La Picardie se couvre de sucreries, et celles-ci deviennent de plus en plus grosses, de plus en plus perfectionnées et de plus en plus productives. C'est le moment où apparaissent les grandes familles sucrières régionales. Au début des années 1880, la Picardie est définitivement devenue la première région sucrière de France. A partir de 1875, la conjoncture commence à se retourner sous la pression de la surproduction. En 1884, les cours s'effondrent, la

grande crise sucrière mondiale éclate; elle se prolonge jusqu'aux toutes premières années du XXe siècle. Les usines les plus faibles et les moins bien modernisées sont éliminées. En trente ans, pratiquement la moitié des fabriques de sucre de la région disparaissent. Un énorme mouvement de restructuration, qui se poursuit jusqu'à la guerre, travaille très fortement l'industrie sucrière française en général et picarde en particulier. Globalement, l'ensemble de la branche en sort renforcé; en 1913, le premier siècle d'histoire sucrière en Picardie s'achève sur un bilan très largement positif.

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Chapi tre l DE LA NAISSANCE A L'ENRACINEMENT (1810 - 1847)

1. DES DEBUTS LABORIEUX,

UNE SURVIE DIFFICILE (1810 -1828) balbutiements de la

1.1. Du monopole de la canne aux premiers betterave (1788 -1815)

Jusqu'à la fin du XVIIIe siècle, l'Europe ne consomme qu'un seul sucre, celui de canne, produit sur les grandes plantations (les "habitations-sucreries") des Antilles et du Brésil par la souffrance de centaines de milliers d'esclaves noirs déportés d'Afrique. Grâce essentiellement à sa colonie de Saint-Domingue (l'actuelle Haïti), qui fournit à elle seule le tiers environ de la production commercialisée mondiale, la France domine très largement le marché européen. Celui-ci est d'ailleurs extrêmement restreint. S'il n'est plus tout à fait un bien de luxe, le sucre demeure encore un produit rare et cher, dont l'usage se limite aux classes urbaines les plus aisées; en France, en 1788, la consommation intérieure représente environ 30.000 tonnes, à peine plus d'un kg par habitant et même pas 3 % de son actuel niveau par tête. Dans ces conditions, il est clair qu'il n'y a pas de place pour un éventuel concurrent, et en particulier pas pour la betterave. Certes, on sait depuis les travaux d'Olivier de Serres, à la fin XVIe siècle, que celle-ci contient du sucre, mais elle demeure une plante de jardin, presque une curiosité botanique; elle n'entre dans aucun assolement ne sert pas pour l'alimentation du bétail et n'est pas utilisée pour

produire du sucre. C'est seulement en 1747 que le chimiste allemand Margraff parvient pour la première fois à cristalliser du sucre de betterave. Encore ne s'agit-il que d'une simple expérience de laboratoire. Jusqu'à la Révolution française, la supériorité de coût et de qualité dont bénéficie le sucre américain de canne interdit d'envisager le passage à la production industrielle. Pour que celui-ci se produise, il faudra un bouleversement complet de l'environnement politique et économique du marché sucrier européen. A partir de 1791, en effet, le soulèvement des esclaves de SaintDomingue, puis, l'année suivante, le début de la guerre maritime sur l'Atlantique, et enfin l'occupation de la Guadeloupe et de la Martinique par les troupes britanniques en 1794, déclenchent un formidable accroissement du prix du sucre, qui est multiplié par dix entre 1790 et 1795. Dès lors, la production de sucre de betterave devient économiquement rentable. La première fabrique d'Europe est construite en 1796 en Prusse. La situation du marché européen du sucre s'aggrave encore dans les toutes premières années du XIXe siècle. Les importations françaises, qui se situaient autour des 95.000 tonnes (dont 66.000 réexportées) en 1788, ne sont plus que de 25.000 tonnes en 1807, avant de s'effondrer officiellement à 2.000 tonnes l'année suivante. C'est la conséquence, tout d'abord, de l'Indépendance d'Haïti, en 1804, et de l'arrêt presque total de sa production sucrière, puis, en second lieu, du Blocus continental, décrété en 1806-07 par Napoléon pour asphyxier économiquement l'Angleterre, et enfin des contre-mesures prises par celle-ci pour y riposter; la France ne reçoit plus de sucre de ses colonies ou anciennes colonies antillaises, mais elle ne peut pas non plus en acheter en Grande-Bretagne, avec laquelle tout commerce est prohibé. Il s'en suit que, malgré une contrebande généralisée des sucres brésiliens, cubains et jamaïcains depuis la péninsule ibérique et l'Angleterre, toute l'Europe continentale souffre d'une grave pénurie, et l'on cherche fébrilement une production locale susceptible d'y remédier. Diverses expériences sont faites pour extraire le sucre contenu dans les pommes, les poires, le maïs, le raisin, les châtaignes ..., mais toutes échouent, et c'est alors que réapparaît la betterave.

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On attribue généralement à Benjamin Delessert le mérite d'avoir créé l'industrie sucrière en France, parce que c'est lui qui, le premier, en janvier 1812, présente à Napoléon des pains de sucre de betterave produits dans sa fabrique de Passy, alors encore un petit village proche de Paris. La légende rapporte même que l'empereur, enthousiasmé, aurait décroché sa propre Légion d'Honneur pour en décorer Delessert sur le champ! En réalité, et sans pour autant lui ôter le mérite personnel qui lui revient, Delessert n'est que l'un parmi ceux, nombreux, qui contribuent à cette création, et celle-ci résulte bien davantage des efforts persévérants de toute une génération de pionniers que de l'action d'un seul homme. On peut notamment citer Louis de Vilmorin, pour ce qui concerne la sélection et l'amélioration de la betterave; Mathieu de Dombasle, sans cesse à la recherche de nouveaux perfectionnements en matière de culture et de fabrication, qui construit la première sucrerie dans l'est de la France; Chaptal, avec ses multiples essais sur son domaine de Chanteloup (Indre-et-Loire) ; le Prussien Achard, créateur en Silésie de la première fabrique européenne, que Napoléon fait venir en France pour qu'il y implante son "procédé" ; l'Arrageois Crespel-Delisse, le "père" de l'industrie sucrière dans le Pas-de-Calais (1809) ; le chimiste Charles Derosne, inventeur du clairçage, en 1811 ; Bonmartin et Pierre Figuier, qui améliorent considérablement la fabrication à partir du "procédé Achard" ; Deyeux, "pharmacien de l'Empereur" ; Barruel, chef des travaux chimiques à l'Ecole de Médecine de Paris; l'industriel parisien Richard Lenoir, et bien d'autres encore; sans oublier un certain nombre d'anciens colons rescapés du désastre de Saint-Domingue, qui font bénéficier les fabricants métropolitains de leur expérience d' "habitants-sucriers". La naissance de la sucrerie de betterave en France est donc l'aboutissement d'un long processus de maturation scientifique et industrielle, concrétisant une idée qui était "dans l'air" depuis une dizaine d'années. Les deux premières fabriques métropolitaines sont établies au début de la décennie 1800 dans la région parisienne, à Saint-Ouen et Chelles. En Picardie, la production démarre dès 1810 dans la Somme (à Ferrières, près d'Amiens, et Sailly-Saillisel, au nord de Péronne) et en 1811 dans l'Aisne (à Mailly, dans l'arrondissement de Laon, et Château-Thierry).

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Delessert est le symbole bien plus que l'initiateur d'ensemble.

de ce mouvement

La naissance de la sucrerie métropolitaine est aussi et surtout le résultat de l'action de l'Etat et de la volonté personnelle de Napoléon, qui pense détenir là une carte maîtresse dans sa lutte économique à mort contre l'Angleterre. Deux décrets des 29 mars 1811 et 15 janvier 1812 ordonnent notamment la mise en culture de 32.000 ha de betterave et l'attribution de 500 licences pour la fabrication du sucre, avec octroi de primes et exemption de toutes impositions pendant quatre ans en faveur des fabricants qui produiront au moins 10 tonnes. Pour l'application de ces mesures, chacun des trois départements picards se voit assigner d'abord l'ensemencement de 400 ha, puis 1.000 l'année suivante, ainsi que la création d'au moins deux sucreries. Malgré le harcèlement constant dont les intéressés font l'objet de la part des préfets, les résultats ne sont manifestement pas à la hauteur des espérances initiales. Pour la campagne 1812-13, il ne semble pas que plus de 10.000 ha, au grand maximum, soient ensemencés dans toute la France sur les 32.000 prévus. Sauf dans le Nord et le Pas-deCalais, les objectifs départementaux ne sont atteints pratiquement nulle part. En Picardie, on ne trouve que 515 ha et six sucreries dans l'Aisne, autour des 500 ha et quatre fabriques dans la Somme (Pas d'information pour l'Oise). Une légère progression s'observe au cours de la campagne suivante, qui voit huit sucreries en activité dans l'Aisne et six dans la Somme, mais en 1815, au moment de la chute de l'Empire, on ne compte encore dans toute la France que 213 fabriques, produisant à peine 4.000 tonnes.

1.2. Retour à la case départ (1815 1828) En définitive, la tentative napoléonienne de créer une industrie sucrière autonome en France se traduit donc par un échec. A aucun moment entre 1810 et 1815, le sucre de betterave n'est capable de se substituer à celui de canne sur le marché métropolitain, ni quantitativement (il fournit au maximum 10 à 15 % de la consommation potentielle), ni qualitativement (il est de très médiocre qualité et a mau-

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vaise réputation auprès des raffineurs et des consommateurs). Les causes de cet échec concernent à la fois l'amont de la filière (la culture de la betterave) et l'aval de celle-ci (la fabrication du sucre), sans oublier le rôle très important des facteurs politiques. S'agissant tout d'abord de la betterave elle-même, il est certain que l'inexpérience des agriculteurs, leur méfiance devant cette culture nouvelle, ainsi que leurs difficultés pour se procurer des graines en quantité et en qualité suffisantes, ont grandement nui à l'extension des ensemencements ainsi qu'à l'élévation des rendements. De toutes façons, il n'y avait pas assez de matière première à travailler. Les propriétaires des fabriques rencontrent de grosses difficultés pour s'approvisionner en betterave; en dehors de leur propre production, pour ceux qui disposent d'un domaine foncier, ils sont "dans l'incapacité de convaincre les agriculteurs locaux de consacrer une partie de leurs terres à la culture d'une plante qui demeure mal connue et nécessite un minimum de savoir-faire, et dont l'utilité ne leur a pas été

prouvée sur le terrain Il (F. Védrine).
L'extrême médiocrité technique des procédés de fabrication, en second lieu. Révélatrice à cet égard est la description qu'en donne Dubrunfaut en 1825 dans son Art de fabriquer le sucre de betterave: le lavage des betteraves est entièrement manuel, le râpage se fait par un moulin à bestiaux, à eau ou à vent, l'extraction des jus est réalisée par une presse actionnée à la force des bras de trois ou quatre hommes, enfin l'évaporation et la cristallisation sont effectuées à feu nu dans des chaudières à l'air libre. D'autre part, les fabriques sont extrêmement petites. Leur capacité d'écrasement atteint au maximum 17 tonnes de betterave par jour pour les plus grosses d'entre elles, et leur production moyenne tourne autour des 20 à 25 tonnes de sucre par campagne, soit environ deux fois moins que celle des "habitationssucreries Il antillaises au même moment. Cette première tentative de création d'une industrie sucrière de betterave ne se traduit pas par un saut technologique qui permettrait à celle-ci de réaliser immédiatement un avantage de coût et de qualité à son profit. Elle n'est que la transposition maladroite et incomplète des procédés en usage dans la sucrerie de canne, mais sans l'expérience et le savoir-faire accumulés depuis plus d'un siècle par les planteurs antillais. Dans ces condi-

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tions, le nouveau produit n'a évidemment ser sur le marché.

aucune chance de s'impo-

Enfin, il ne faut pas oublier que cette tentative se déroule dans un environnement politique très défavorable. La culture de la betterave ne prend vraiment son essor qu'au cours de la campagne 1813-14, alors que l'Empire est désormais sur la défensive et que l'invasion de la France par les troupes alliées est sur le point de commencer. Certes, les dégâts et la gêne causés aux cultures et à la fabrication par les opérations militaires semblent relativement peu importants dans l'ensemble, mais ils concernent prioritairement les départements sucriers les plus productifs de l'Est et du Nord, dont l'Aisne. Quant aux deux campagnes 1814-15 et 1815-16, elles sont encore plus troublées politiquement, avec quatre régimes successifs en un peu plus d'un an 1; on imagine, dans ces conditions, que le sucre de betterave n'est la principale préoccupation ni de Napoléon, ni de Louis XVIII, ni des préfets. II n'est donc pas surprenant que, à peine la paix revenue et les liaisons transocéaniques rétablies, le sucre colonial réoccupe très vite la quasi-totalité du marché. Grâce aux mesures protectionnistes prises en sa faveur par le gouvernement de la Restauration entre 1816 et 1822 pour éliminer la concurrence des sucres de canne étrangers, ses importations en France bondissent, passant de 17.000 tonnes en 1816 à 53.000 en 1825, avant d'atteindre un premier sommet de 82.000 tonnes en 1832. Les Antilles et, fait nouveau, la Réunion 2 connaissent alors une croissance et une prospérité exceptionnelles. A contrario, le sucre de betterave doit faire face à une très grave crise. Dans toute la France, il n'existe plus qu'une centaine de fabrique en 1825 et 58 seulement trois ans plus tard; elles produisent péniblement dans les 2.000 tonnes d'un mauvais sucre que les raffineurs n'achètent qu'avec réticence. L'industrie sucrière ne tient encore à peu près la route que dans le Nord et le Pas-de-Calais; elle survit difficilement dans l'Aisne

1. Première abdication de Napoléon en avril 1814, première Restauration d'avril 1814 à mars 1815, Cent Jours de mars à juin 1815, seconde Restauration au-delà. 2. Jusqu'à la Révolution, la Réunion (alors Isle Bourbon) ne produisait pratiquement pas de sucre. Tout le sucre importé en France provenait uniquement des Antilles. Le véritable démarrage de l'industrie sucrière réunionnaise se situe sous la Restauration.

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et la Somme, elle a disparu dans l'Oise, et sa disparition totale en France semble ne plus être qu'une simple question de temps.

2. DE L'INCERTITUDE

A L'ENRACINEMENT

(1828 -1847)

Paradoxalement, c'est pourtant au moment où elle est au plus creux de la vague que la sucrerie de betterave commence à assurer définitivement son avenir, en mettant en place les structures qui, après une quinzaine d'années d'incertitudes, permettront d'abord son enracinement, puis son triomphe sous le Second Empire.

2.1. Le véritable démarrage dans la décennie 1830

de l'industrie

sucrière

de betterave

A partir de la fin des années 1820, la sucrerie de betterave commence à se redresser. De 1828 à 1838-39, le nombre total de fabriques en France bondit de 58 à 547 et leur production de 2.700 à 39.000 tonnes. La Picardie constitue l'une des régions où cet essor est le plus fort; entre ces deux mêmes campagnes, elle passe de 16 sucreries et près de 600 tonnes à 107 et 8.500 respectivement. C'est notamment à cette époque que sont créées la première usine de Roye (1828), celles de Francières (1829) et de Bresles (1836), de Ham et d'Epenancourt (dates inconnues), pour ne citer que des établissements ayant poursuivi leur activité jusqu'à la fin du XXe siècle au moins. Dès 1838, l'industrie sucrière picarde est déjà devenue la seconde de France, avec environ 20 % du potentiel national total, mais elle est encore très loin de celle du Nord-Pas-de-Calais, qui, avec plus de la moitié des fabriques et près des deux tiers de la production, occupe alors une incontestable première place. Ce nouveau départ de la sucrerie métropolitaine, puis la poursuite de sa croissance au cours des deux décennies suivantes, est principalement le fait d'une petite élite rurale de grands propriétaires modernistes, ouverts au progrès, notamment agronomique (ils peuplent les sociétés d'agriculture et autres comices agricoles), pour lesquels Ro-

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nald Hubscher a proposé, à propos des betteraviers du Pas-de-Calais, l'expression de "capitaines d'agriculture". Convaincus à la fois de l'intérêt de la betterave comme tête d'assolement et de l'avenir du sucre produit à partir de celle-ci, ils annexent une sucrerie à leur exploitation agricole, d'où la dénomination de "ferme-usine" fréquemment utilisée alors pour désigner ce type d'établissement; cela leur permet de conserver par devers eux la valeur ajoutée résultant de la fabrication tout en occupant leurs ouvriers agricoles pendant la morte saison. Ainsi se constitue "un type nouveau d'entrepreneur, à la fois grand exploitant agricole et patron d'industrie, qui apparaît en France dans le deuxième quart du XIXe siècle et s'épanouit sous le Second Empire" (Louis Bergeron), dont le représentant le plus achevé est l'Arrageois Tiburce Crespel-Delisse. Pionnier de l'industrie sucrière dans le Pas-de-Calais dès 1809, il est l'un des rares fabricants du Premier Empire a poursuivre cette activité après la chute de celui-ci, démontrant ainsi la viabilité et la rentabilité de la filière; en 1835, il possède un petit empire sucrier, avec quatre fabriques dans le Pas-deCalais, deux dans la Somme et trois dans l'Oise, employant 2.500 ouvriers. On pourrait citer plusieurs autres exemples, certes moins flamboyants dans le contexte de l'époque, mais dont le rôle dans le redémarrage de l'industrie sucrière dans le Nord de la France n'est pas moins essentiel; ainsi les cousins Aimé et Charles Delvigne ou Antoine Fouquier d'Hérouël dans l'Aisne, et, bien sûr, Joseph Coget, futur grand-père maternel du premier Ferdinand Béghin, créateur de la fabrique de Thumeries, en 1824. Naturellement, son dynamisme et sa foi inébranlable dans le progrès ne sauraient expliquer seuls la réussite de cette première génération de sucriers. Plus fondamentalement, ils bénéficient aussi des effets convergents de quatre facteurs particulièrement favorables au développement de la filière. En premier lieu, la totale immunité fiscale dont jouit alors le sucre de betterave. Au cours de son premier quart de siècle d'existence, l'industrie sucrière métropolitaine n'est en effet soumise à aucune taxe spécifique de fabrication, sans doute oubliée par le fisc en raison de son insignifiance même. Cela constitue certainement la principale

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raison de sa survie sous la Restauration, et probablement l'une des principales causes de sa croissance au cours des années 1830. En second lieu, le sucre de betterave bénéficie indirectement de la politique protectionniste mise en œuvre par le gouvernement de la Restauration en faveur du sucre colonial. Elle se traduit tout d'abord par l'instauration de droits très lourds sur les importations de sucres de canne étrangers, puis par l'établissement d'un système de primes à l'exportation en faveur des raffinés produits en métropole à partir des bruts coloniaux (les raffineurs récupèrent les taxes payées à l'entrée de ceux-ci), ce qui laisse au sucre "indigène" 3une place plus large sur le marché intérieur. On observe, en troisième lieu, que, jusque vers 1840, les fabriques ne nécessitent pas encore des investissements très importants. Leur capacité de production est faible et la technologie utilisée relativement simple, même s'il est vrai que l'une et l'autre s'améliorent alors rapidement. Avec 80.000 F, on peut parfaitement créer une sucrerie. Un petit établissement monté dans des bâtiments déjà existant, un corps de ferme par exemple, revient 30 à 40.000 F seulement. C'est ce qui explique que l'immense majorité des usines appartiennent à un seul propriétaire. Sans doute se produit-il parfois que plusieurs cultivateurs voisins s'associent pour fonder une fabrique, mais le cas est plutôt rare, et plus rare encore celui où ils choisissent leurs associés en dehors du milieu agricole (artisan, commerçant, rentier, membre d'une profession libérale ...). Sur les 72 sucreries dénombrées en Picardie par le recensement industriel de 1844-45, 54 (les trois quarts) n'ont qu'un seul propriétaire, dix en ont deux en indivision ou associés en nom collectif, et huit seulement appartiennent à une commandite; pas une seule société anonyme. Joint à la baisse pratiquement continue des taux d'intérêts tout au long de la première moitié du XIXe siècle, ce faible niveau des capitaux nécessaires explique largement que près de 500 sucreries aient pu être créées en dix ans seulement.

3. Selon l'expression habituellement utilisée au XIXe siècle pour désigner le sucre de betterave, puisqu'il est produit en France même.

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Enfin, les fabricants ont consenti des efforts considérables pour améliorer la productivité de leurs entreprises. Confrontés à la concurrence impitoyable du sucre colonial, les producteurs métropolitains s'engagent très vite dans la double voie de l'accroissement de capacité de leurs fabriques et de la modernisation de leur fabrication. La production moyenne par usine passe d'environ 20 tonnes au début de la Restauration à 46 en 1828 et 71 en 1838, et le rythme est même encore plus rapide pour ce qui concerne les seules fabriques picardes (36 tonnes en 1828,80 dix ans plus tard). D'autre part, à partir de la fin de la décennie 1820 débute un vaste mouvement d'amélioration pratiquement continue des processus de fabrication: adoption de la machine à vapeur pour fournir l'énergie nécessaire aux différentes opérations, mécanisation du lavage et de l'extraction (avec les premières presses mécaniques), utilisation de filtres à noir pour la décoloration et la filtration des jus, enfin passage du chauffage à feu nu à l'utilisation de la vapeur sous pression pour l'évaporation et la cuite; sans oublier de multiples autres petites innovations, car nous nous limitons ici aux plus importantes. Ce recours multiforme et généralisé au progrès technique se traduit évidemment par un abaissement extrêmement rapide des coûts de production, qui diminuent de 25 % entre 1828 et 1840. Dès 1828, le sucre de betterave est déjà le moins cher qui soit mis sur le marché, et il prend donc une place croissante dans l'approvisionnement des raffineries: 3,6 % en 1828, 10 % en 1832, 36 % en 1837.

2.2. La réaction des planteurs tion des sucres" (1832 -1843)

coloniaux

et le débat sur la "ques-

A partir du début de la décennie 1830, les "habitants-sucriers" antillais et réunionnais commencent à se sentir menacés. Pendant toute la Restauration, ils n'avaient prêté aucune attention au sucre de betterave, qu'ils considéraient alors tout juste, selon les propos de l'un d'eux, comme "les débris d'une industrie factice, oubliée depuis la chute de l'Empire et continuée obscurément par quelques amateurs obstinés, plutôt à titre d'expérience chimique que comme une spéculation marchande". En réalité, ils s'étaient tranquillement assoupis sur

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le quasi-monopole qu'ils détenaient alors sur le marché métropolitain, sans chercher à moderniser leur fabrication, bien qu'ils eussent alors pourtant les moyens de le faire en raison du prix encore relativement élevé des sucres pendant toute la décennie 1820. Le réveil, survenu brutalement au début de la Monarchie de Juillet, est donc particulièrement douloureux. De 1832 à 1837, les importations de sucre colonial en France tombent de 82.000 à 66.000 tonnes et leur part dans l'approvisionnement des raffineries de 90 à 61 %. La modernisation et la mécanisation des "habitations-sucreries" s'imposent donc aux planteurs coloniaux comme une nécessité absolue; elles sont même d'autant plus urgentes que l'interdiction définitive de la traite négrière française, à partir de 1831, tarit leur unique source de recrutement de main-d'œuvre, et qu'ils doivent donc impérativement substituer le maximum de capital au travail dans leur fonction de production.

Tableau 1 LA "QUESTION DES SUCRES" SOUS LA MONARCHIE DE JUILLET Répartition de l'approvisionnement des raffineries Sucres étrangers Tonnes 680 350 3340 9610 9630 % 0,9 0,4 3,1 8,1 6,0

Sucre "indigène" Tonnes 1828 1832 1837 1843 1847 2700 9000 39 000 29 200 64 000 % 3,6 9,8 35,8 24,7 39,6

Sucres coloniaux Tonnes 70 920 82 250 66490 79 460 87930 % 95,5 89,8 61,1 67,2 54,4

Sources: J. Fiérain, Boizard et Tardieu.

Mais ils ne sont plus en état de le faire désormais. La baisse pratiquement continue du prix du sucre entre la fin des années 1820 et 1847, puis la crise finale du système esclavagiste, qui débute vers 1835 et fait fuir les capitaux, leur ôtent tout moyen de financer leurs inves-

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tissements de modernisation, les précipitent dans un processus cumulatif d'endettement, et aggravent leur retard de compétitivité sur les sucreries de betterave, alors qu'entre-temps celles-ci continuent de se moderniser; en 1845, moins de 5 % des "habitations-sucreries" de la Martinique possèdent une machine à vapeur, contre 86 % pour l'ensemble des fabriques métropolitaines. Plus grave encore, ces mêmes facteurs négatifs se répercutent sur leurs coûts, qui tendent à augmenter pendant que ceux du sucre de betterave connaissent une évolution exactement inverse. A terme, il est donc clair que les planteurs coloniaux sont purement et simplement menacés d'élimination totale du marché. Telles sont les bases politiques et économiques de la "question des sucres", qui agite si fort l'ensemble des milieux sucriers français pendant toute la Monarchie de Juillet. Le problème qui est posé est celui des rapports entre les deux sucres qui se disputent le marché métropolitain, le colonial de canne et l' "indigène" de betterave, chacun des deux essayant tour à tour d'éliminer l'autre en fonction de l'évolution du rapport des forces entre eux. Mais comme le gouvernement ne peut évidemment pas prendre le risque politique de laisser un tel processus aller jusqu'à son terme, les deux parties doivent bien, alors, en venir à un modus vivendi, que concrétise le principe de "l'égalité de traitement". Pour parvenir à ce résultat, près de quinze années de controverses acharnées sont nécessaires. A partir de 1830, les planteurs coloniaux multiplient les plaintes contre la concurrence, à leurs yeux déloyale, que leur fait le sucre de betterave détaxé, pendant que les fabricants métropolitains s'organisent en sens inverse pour combattre toute tentative d'établissement d'un impôt sur leur production. Mais en ce début de la Monarchie de Juillet, la balance penche encore du côté des colons, et ce sont eux qui l'emportent tout d'abord, essentiellement grâce à l'appui du ministère des Finances, dont la principale préoccupation réside dans le manque à gagner pour l'Etat résultant de la nonimposition du sucre "indigène". La loi du 18 juillet 1837 établit une taxe de fabrication sur les sucres bruts de betterave; puis, deux ans plus tard, les droits d'entrée sur les coloniaux sont abaissés de 27 %.

26

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Ces dispositions renversent complètement la position relative des deux sucres. Les raffineurs ont désormais intérêt à utiliser le maximum de sucre colonial; ses importations remontent donc de 66.000 à 79.000 tonnes entre 1837 et 1843, et sa part dans l'approvisionnement des raffineries de 61 à 67 %. Inversement, les sucreries métropolitaines connaissent de grosses difficultés; les plus faibles d'entre elles, qui ne devaient leur existence qu'à l'exemption totale de droits dont elles bénéficiaient jusqu'alors, doivent fermer. Il se produit donc une baisse très profonde du nombre et de la production des fabriques. Dans toute la France, elles passent de 547 et 39.000 tonnes en 1838-39 à 325 et 29.000 tonnes cinq ans plus tard, la Picardie étant pour sa part tout aussi gravement touchée par la crise (de 107 sucreries et 8.500 tonnes à 79 et 6.000). C'est alors au tour des producteurs "indigènes" de se plaindre, dénonçant les "privilèges odieux" dont jouissent les colonies et leur prétention à monopoliser le marché métropolitain, et réclamant la protection du législateur contre le sucre de canne. Un vent d'agitation se lève dans les régions sucrières; les chambres de commerce multiplient brochures et adresses au gouvernement, certains maires donnent leur démission, on parle de grève de l'impôt, et les fabricants de Valenciennes et Cambrai tentent même de soulever les paysans. De toute évidence, la loi de 1837 n'a pas réglé le problème de fond des relations entre les deux sucres, et le débat se poursuit donc avec virulence.

2.3. Consécration 1847)

et enracinement

du sucre de betterave

(1843

-

Pendant la crise de 1838-39, certains fabricants métropolitains, découragés, avaient eu l'imprudence d'affirmer qu'ils préfèreraient être expropriés et indemnisés plutôt que de devoir continuer à travailler dans les conditions qui leur étaient ainsi faites. Propos excessifs et malheureux, sans doute, mais qui sont immédiatement repris par le "lobby" colonial des planteurs et des négociants des grands ports importateurs de sucre de canne. A partir de 1840, ils se mettent en campagne pour obtenir l'expropriation de toutes les sucreries de bette-

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rave existant en France, moyennant indemnisation de leurs propriétaires, avec interdiction d'en construire de nouvelles à l'avenir. Une dizaine d'années plus tôt, une telle proposition aurait sans doute été accueillie et adoptée dans l'indifférence générale. Mais désormais, il est trop tard; le problème des relations entre les deux sucres se pose en des termes nouveaux. Depuis 1830, la sucrerie de betterave a fait des progrès considérables: la technologie s'est améliorée, de nouveaux procédés de fabrication sont apparus, la productivité a augmenté, la production unitaire par fabrique s'est beaucoup accrue; entre 1838 et 1845, elle passe de 71 à 132 tonnes pour l'ensemble de la France et de 80 à 111 en Picardie. D'autre part, la culture de la betterave s'est sensiblement étendue dans certaines régions, où elle occupe désormais une part non négligeable dans la superficie totale cultivée; en 1838, 4,7 % dans le département du Nord, 3,6 % dans l'arrondissement de Saint-Quentin, 3,5 % dans celui de Péronne. La betterave, plante sarclée introduite dans l'assolement céréalier, enrichit le sol, accroît les rendements et fait reculer la jachère; les résidus de défécation sont utilisés comme engrais, et les pulpes servent à la nourriture du bétail. Les défenseurs de la sucrerie indigène ne se font donc pas faute de souligner qu'une mesure d' interdiction entraînerait par contrecoup une grave régression de l'ensemble de l'agriculture dans tout le nord de la France. Au total, l'industrie sucrière métropolitaine et toutes les activités qui en découlent ont déjà pris une telle importance que l'idée même d'expropriation en devient pratiquement insoutenable et que la mesure se révèle désormais impossible à mettre en œuvre concrètement. Car il ne Siagit plus seulement de quelques 400 propriétaires de fabriques, mais aussi et surtout de tous ceux qui gravitent autour de celles-ci: ouvriers de fabrication, distillateurs de mélasses, paysans des environs qui vendent leurs betteraves aux usines et nourrissent leurs troupeaux avec les pulpes, fermiers qui ont contracté des baux à long terme dans la certitude d'un débouché pour leurs cultures, fabricants de machines à vapeur et de matériel sucrier; directement ou indirectement, l'avenir de l'industrie sucrière concerne donc déjà plusieurs dizaines de milliers de personnes en France. A tout ceci vient s'ajouter enfin un argument budgétaire de poids: il faudrait que

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l'Etat sorte au moins 40 MF pour indemniser priés.

les fabricants

expro-

Au début de la décennie 1840, il est donc clair que le rapport des forces entre les deux groupes de sucriers français a définitivement basculé au détriment des Créoles. Et c'est ce qui explique finalement l'échec de leur tentative. Après trois ans d'un débat acharné, sans nuances et de mauvaise foi, les Chambres repoussent le projet et lui substituent le principe de l'égalisation des droits pesant sur les deux sucres. C'est la loi du 2 juillet 1843, qui prévoit que cette égalisation sera réalisée progressivement par augmentation de la taxe de fabrication sur le sucre de betterave pendant quatre années consécutives, jusqu'à ce qu'elle atteigne le niveau des droits d'entrée sur les sucres coloniaux. Ce texte règle une fois pour toutes la "question des sucres ", qui disparaît immédiatement des préoccupations des deux parties. Les planteurs coloniaux ont désormais à faire face à une menace autrement plus grave pour eux, celle de l'abolition prochaine de l'esclavage. Quant aux producteurs métropolitains, la loi de 1843 met fin à l'incertitude qui pesait sur leur avenir depuis une quinzaine d'années et consacre irréversiblement leur existence. L'industrie sucrière est définitivement enracinée en France en général et en Picardie en particulier ; de 1843-44 à 1847-48, la production de sucre de betterave passe de 29.000 à 64.000 tonnes dans la première et de 6.000 à 11.000 dans la seconde. Certes, les fabricants doivent, dans l'immédiat, supporter une augmentation de la taxe sur leur production, mais leurs progrès de productivité sont tels que l'on peut d'ores et déjà prévoir qu'ils pourront "l'écluser" très facilement sur quelques campagnes. A partir de 1848, d'ailleurs, la concurrence du sucre de canne cesse de constituer un problème pour eux. L'abolition de l'esclavage dans les colonies, puis la dépression qui suit celle-ci pendant la majeure partie de la décennie 1850, leur laissent le champ libre sur un marché en expansion constante. C'est seulement vers 1860 que les planteurs antillais et réunionnais retrouvent leurs niveaux de production d'avant l'Emancipation, mais entre-temps le sucre de betterave a définitivement pris le large.

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Chapi

tre II EMPIRE

L'ESSOR DU SECOND (1847 -1875)

1. LA CROISSANCE ET SES CAUSES 1.1. La plus forte croissance de l'histoire sucrière de la France

Les trois décennies comprises entre le moment où la "question des sucres" est définitivement réglée (1847) et celui où la conjoncture commence à se dégrader (1875) sont marquées par un essor fantastique de la sucrerie française en général et picarde en particulier. Avec un taux annuel moyen de 11,6 %, c'est la période de plus forte croissance de la production de toute l'histoire sucrière de la France, supérieure même à celle des "Trente Glorieuses", après la seconde Guerre mondiale (+ 6,0 % en moyenne annuelle de 1949 à 1981). La rapidité avec laquelle les usines sont alors construites frappe très vivement les contemporains; "on les voit sortir de terre comme des champignons", note le préfet de l'Aisne en 1863. Toute la Picardie se couvre de sucreries, particulièrement dans l'est de la Somme et le nord-ouest de l'Aisne, comme le montre la carte de la page 55, établie à partir des données de la première édition de l'Annuaire Sucrier, en 1878. Dans pratiquement toutes les villes et tous les villages et bourgs du Santerre et du Vermandois existe au moins une fabrique, parfois même plusieurs situées très près les unes des autres; à Roye, où l'on en compte trois, deux d'entre elles sont même mitoyennes. Dix sucreries travaillent dans un rayon de 15 km autour de Chauny, dix-huit

Tableau 2 LA CROISSANCE DE L'INDUSTRIE SUCRIERE SOUS LE SECOND EMPIRE Nombre de sucreries France Picardie 1844-45 1851-52 1862-63 1869-70 1875-76
Sources:

Production, tonnes France Picardie 36 457 68 583 173677 282 136 462 259 6860 13 224 63 255 119 253 207961

Sup. betterave, ha France Picardie 111 360 136 492 404318 15 878 53 720 116 925

294 329 362 464 530

64 69 126 176 195

Sucrerie Fse, n° 97, août-sept. 1985 ; Annuaire Stat. de la France, 1878 et 1897 ; enquêtes agricoles de 1852 et 1862.

autour de Saint-Quentin, vingt autour de Péronne... C'est le moment où sont créées la plupart des principales usines picardes ayant fonctionné jusqu'au dernier quart du XXe siècle au moins. Ainsi dans l'Aisne, Marie (1854), Maizy Hautes-Rives (1858), Bucy-Ie-Long (1859), Neuilly Saint-Front (1866), Moncornet (1867), Château-Thierry (1873); dans l'Oise, Berneuil-sur-Aisne (1851), Vauciennes et Froyères (1856), Chevrières (1857), Beaurain (1860), Saint-Leu d'Esserent (1863), La Neuville-Roy (1864), Longueil Sainte-Marie et MonchyHumières (1867), Crisolles (1869), Saint-Just-en-Chaussée (1873), Verberie (1875) ; dans la Somme enfin, Rue (1852), Sainte-Emilie (1857), Beauchamps (1863), Abbeville (1872). Naturellement, cette croissance n'est ni uniforme comme il apparaît dans le tableau 3. ni continue,

Sur l'ensemble de la période, trois grandes phases semblent se dégager: 1) Un démarrage relativement lent entre 1844 et 1851. Malgré la force des facteurs propres qui la tirent alors à la hausse (en particulier la chute de la production coloniale à partir de 1848), l'expansion de l'industrie sucrière se heurte à toute une série de difficultés qui entravent sa croissance: la crise économique générale de 1847-48 en

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Tableau 3 LES RYTHMES DE LA CROISSANCE DE LA PRODUCTION FRANCAISE DE SUCRE DE 1844 A 1875 Taux annuel mo en en % 1844-45 à 1851-52 1851-52 à 1869-70 1869-70 à 1875-76 1844-45 à 1875-76
Source: Annuaire Stat. de la France, 1897.

9,8 13,0 9,7 11,6

premier lieu, puis la lenteur de la reprise et l'instabilité de la situation politique jusqu'en 1851. 2) Une très forte croissance sous le Second Empire stricto sensu, de 1852 à 1869. La production nationale est multipliée par quatre, celle de la Picardie par neuf. Nous allons revenir plus longuement sur ses causes dans le paragraphe suivant. 3) Un ralentissement marqué au début des années 1870, qui semble s'expliquer principalement par la baisse des cours et une relative saturation de la consommation. Sur le plan politique, d'autre part, la cession à l'Allemagne, en 1871, des trois départements d'AlsaceLorraine, qui, pris ensemble, consommaient plus de sucre qu'ils en produisaient, représente pour les producteurs des autres régions une perte de débouché qui ne peut être compensée dans l'immédiat. Cette ultime phase en demi-teinte ne doit toutefois pas faire oublier l'essentiel. Globalement, le bilan de l'industrie sucrière française, et notamment picarde, sur l'ensemble de cette période est triomphal, et il l'est encore bien davantage pour ceux qui y ont investi des capitaux. Les usines de l'Aisne, note G. Decottignies, "servent des dividendes fabuleux; on parle couramment de 50 et 60 %, mais on ne s'étonne pas de recevoir 80 ou 90 % ... La première année de son fonctionnement, en 1865, la sucrerie de Puisieux, près de Laon, rembourse à ses actionnaires le capital qu'ils avaient versé; pour ses débuts, elle donnait du 100 %". Une situation qui ne se limite évidemment pas à

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ce seul département; sur ses dix premiers exercices, de 1872 à 1882, la sucrerie de Cambrai verse à ses actionnaires une moyenne de 55 % de la valeur nominale de leur titre, malgré une conjoncture en voie de dégradation. Encore ne s'agit-il là que des bénéfices distribués; on peut imaginer alors le niveau atteint par le bénéfice total! Le Second Empire constitue un véritable "âge d'or" pour la sucrerie française.

1.2. Les causes de la croissance. du progrès technique

Un facteur essentiel:

le "boum"

Il concerne l'ensemble de la filière, de la culture de la betterave à la fabrication du sucre, mais dans des proportions très inégales et à des rythmes extrêmement variables. Les innovations portent principalement sur l'aval, les usines, tandis que l'amont, la production de la matière première, ne progresse que beaucoup plus lentement. S'agissant tout d'abord de la betterave, l'essentiel des progrès réalisés résulte indirectement de l'application d'innovations mises au point pour d'autres cultures, les céréales principalement. Ainsi pour ce qui concerne l'emploi de la charrue Dombasle, dont l'utilisation se généralise dès les années 1840 dans les régions betteravières parce qu'elle permet des labours profonds, indispensables à un bon enracinement de la plante. Ou encore le remplacement des instruments traditionnels en bois par des instruments en fer, pour le hersage, le binage et l'arrachage en particulier. Dans le même ordre d'idées, la culture de la betterave bénéficie également des progrès généraux de l'agronomie qui caractérisent l'ensemble de l'agriculture française sous le Second Empire: perfectionnement des assolements, vulgarisation des amendements, début de l'utilisation des engrais artificiels. Par contre, les innovations directes, immédiatement conçues pour les seuls besoins spécifiques de la betterave en tant que telle, sont beaucoup plus limitées. Elles ne concernent d'ailleurs presque exclusivement que l'ensemencement. En premier lieu, le remplacement très rapide, pratiquement dès la décennie 1830, des semis à la volée par des semis en ligne, qui facilitent ensuite considérablement les opérations d'entretien et d'arrachage. Et en second lieu, les premiers se-

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moirs mécaniques à chevaux; eux aussi apparaissent dans les années 1830, mais ils ne commencent à se répandre réellement qu'après 1850, une fois réalisée toute une série d'améliorations qui rendent leur utilisation à la fois pratique et rentable. Mais toutes les autres opérations se font encore manuellement. Malgré tout, les rendements agricoles s'accroissent lentement au cours de la période étudiée ici; entre 1852 et 1875, ils passent de 289 à 327 qx/ha dans l'ensemble de la France et de 287 à 347 en Picardie. Joints à l'extension des superficies, qui sont multipliées par quatre et sept respectivement dans le même intervalle de temps, ils permettent de répondre au formidable accroissement de demande de matière première des sucreries. Ce n'est toutefois pas dans les progrès réalisés dans la culture de la betterave qu'il faut chercher la principale explication de la croissance de l'industrie sucrière picarde sous le Second Empire, mais dans ceux concernant la fabrication elle-même. Ici, les innovations sont foisonnantes et continues. En une trentaine d'années à peine (1850-1880), l'ensemble des processus sont complètement renouvelés, même si leur généralisation est plus lente. Dès 1880, la technologie sucrière moderne est fixée de façon pratiquement définitive; par la suite, jusqu'à nos jours, on fera plus gros, plus rapide, plus continu, plus productif, plus efficient, on ne fera pas fondamentalement mieux. Les progrès réalisés dans la sucrerie stricto sensu intéressent absolument tous les stades de la fabrication, du lavage des betteraves à l'emballage du sucre, mais il en est deux plus particulièrement importants en raison de la place stratégique qu'ils occupent dans la filière technique, l'extraction et l'ensemble évaporation-cristallisation.

a) L'extraction

Jusqu'aux années 1850, le procédé normalement utilisé est celui du râpage des betteraves par un système de manège, suivi du pressage (ou écrasement) de la râpure. La technique est en évolution constante ; on passe successivement des presses mécaniques aux presses hydrauliques, puis, à partir de 1853, aux presses continues. Mais même

35

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Modèle présenté à l'exposition internationale d'Anvers de 1885. Source: Archives Nationales du Monde du Travail.

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si elle est de plus en plus perfectionnée et donne des rendements de plus en plus élevés, elle présente toutefois le double inconvénient de la lenteur et surtout de ne pas extraire de la betterave tout le sucre qu'elle contient; 85 % constitue ici un maximum qu'il est pratiquement impossible de dépasser. Pour améliorer ce résultat, il faut un nouveau saut technologique avec l'apparition de la diffusion; celle-ci, qui repose sur le principe de l'osmose, permet un épuisement plus complet de la betterave (plus de 90 % au début du XXe siècle) et donne des jus plus purs. Dans son principe, le procédé est mis au point dès 1830 environ, mais, pour qu'il devienne opérationnel industriellement, il faut au préalable trouver le moyen de découper les betteraves de façon à ce que tout le sucre qu'elles contiennent puisse passer dans l'eau, ce que le râpage ne permet pas. Le progrès décisif est réalisé vers 1860, avec l'apparition du coupe-racines, qui substitue à la râpure de fines lanières d'environ 10 cm appelées "cossettes", optimales pour l'extraction du sucre, tout en réduisant considérablement la durée totale de l'opération. Désormais, les termes "d'écrasement" ou de "râpage" demeureront pour désigner la capacité de production d'une usine, mais en n'ayant plus aucun rapport avec la technique utilisée. Malgré les gains de productivité et la diminution des coûts qu'elle permet, la diffusion n'est adoptée que très lentement par les fabriques françaises, qui accusent sur ce point un retard important sur leurs concurrentes européennes. La première est installée en 1876 seulement dans l'usine de Verberie, alors qu'elle est déjà largement répandue en Allemagne et en Autriche-Hongrie. En 1881, on ne compte que 91 sucreries (= 19 % du total) l'utilisant dans toute la France, contre 128 qui emploient des presses continues et 267 des presses hydrauliques ; nous ne disposons pas de statistiques propres à la Picardie. Les progrès réalisés en matière d'extraction ne se limitent pas à celle-ci stricto sensu mais concernent également son organisation industrielle et spatiale. Avec l'accroissement de dimensions des fabriques, un goulot d'étranglement ne tarde en effet pas à apparaître au niveau de leur approvisionnement en matière première. Le trans-

37

LES RAPERlES

La Jonchère, dépendant
Source: Collection

de Meau.VilI.enoy, en 1905

J. M. Huet

HerviHy, dépendant Source: SVI

de Sainte-Emilie, en 195ï

38

port des betteraves ne se fait encore qu'à petite échelle, compte tenu des moyens alors disponibles, qui consistent essentiellement en des charrettes classiques de 750 à 1.000 kg tirées par deux animaux. Il y a de toute évidence là un obstacle à une augmentation supplémentaire de la taille et de la production des fabriques au-delà d'un certain seuil, et ce seuil est atteint au cours des années 1860. C'est alors qu'en 1867, Jules Linard, un ancien ingénieur de chez Cail et propriétaire de la sucrerie de Saint-Germainmont, dans les Ardennes, a l'idée de transporter les jus au lieu des betteraves. Le système repose sur la création d'une série de petits établissements, les "râperies", où le jus est extrait puis expédié par des canalisations souterraines jusqu'à une "usine centrale" située à plusieurs km de là, dans laquelle se fait la fabrication proprement dite. Bien qu'il obtienne un vif succès dans la presse spécialisée et les publications professionnelles, ce système est très loin de se généraliser, car ses inconvénients sont nombreux et contrebalancent souvent, et parfois même au-delà, les avantages qui peuvent en résulter pour les fabricants; il nécessite des investissements importants, pose des problèmes techniques difficiles (entretien et nettoyage des tuyauteries, risque de contamination des jus) et coûte cher en frais de fonctionnement, tout cela pour des gains de productivité finalement assez limités. En 1878, à peine 12 % de l'ensemble des fabriques françaises et 16 % des picardes possèdent des râperies, d'ailleurs en nombre peu important pour chacune d'elles (entre une et trois le plus souvent) ; il s'agit généralement d'anciennes petites sucreries tombées en faillite et rachetées puis transformées par une usine voisine. Rares sont, par contre, les usines centrales créées volontairement sous cette forme dès leur entrée en service, pas plus d'une quinzaine dans toute la France; en Picardie, on n'en compte que trois: Saint-Just-en-Chaussée (quatre râperies), Abbeville (six) et Origny Sainte-Benoîte, qui est alimentée par treize râperies.

b) Evaporation et cuite

Le nom de Jean-François Cail est celui qui s'impose ici. Il est le principal artisan de la modernisation de l'industrie sucrière française

39

entre 1840 et 1870, tant en métropole que dans les colonies, même s'il est vrai aussi que plusieurs autres constructeurs de biens d'équipement contribuent également à ce mouvement. Contrairement à ce qu'ont parfois dit des contemporains flagorneurs, il n'est pas un génie de la mécanique. Le plus souvent, il se contente seulement de reprendre et de développer des idées initialement émises par d'autres, mais sa supériorité réside d'abord dans le fait qu'il est capable de les rendre opérationnelles industriellement. Ainsi en va-t-il dans le domaine qui nous retient ici. De nombreuses recherches et expériences avaient été menées dans toute l'Europe depuis la décennie 1820 pour parvenir au système dit "à multiple effet", qui repose sur le recyclage de la vapeur produite par le générateur et l'utilisation du vide pour la concentration et la cristallisation. Le premier appareil de ce type est mis au point en Louisiane par l'Américain Rillieux en 1830, mais c'est Cail qui en est le promoteur dans l'espace sucrier français à partir de 1839, parvenant même à s'imposer comme son inventeur dans l'esprit de ses contemporains. D'abord à double effet, puis très vite à triple, au début des années 1850, ce système est sans cesse amélioré au cours des décennies suivantes pour atteindre son état définitif vers 1900, avec l'apparition d'appareils à quintuple effet. Pour ce qui concerne plus particulièrement la cristallisation, le progrès décisif réside dans la mise au point, sensiblement au même moment, du procédé de la cuite en grains. Toutes ces innovations se généralisent rapidement dans la sucrerie française, en raison des économies de vapeur, donc de charbon, et des gains considérables de productivité qu'elles permettent de réaliser. Nous ne disposons malheureusement pas de statistiques concernant spécifiquement la Picardie, mais sur les 486 fabriques en activité dans toute la France en 1881, 404 possèdent un multiple effet pour l'évaporation de leurs jus, contre 82 seulement qui utilisent toujours des appareils à l'air libre; s'agissant de la cuite, 371 usines possèdent des appareils à cuire en grains, 13 des appareils à cuire sous vide mais impropres à la cuite en grains, et 102 continuent d'employer des chaudières à l'air libre. Naturellement, ces progrès réalisés dans l'évaporation et la cristallisation produisent des effets d'autant plus spectaculaires que de

40