Histoire des entreprises du transport

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Au cours des deux derniers siècles, l'apparition de grandes entreprises de transport a nécessité la création de nouveaux outils de comptabilité et de contrôle. Les compagnies chargées d'exploiter les réseaux maritimes, terrestres ou aériens ont eu recours aux banques, au marché des capitaux, pour assurer leur croissance : la comptabilité, la communication financière ont évolué afin de fournir à ces investisseurs une information fiable et permettre aux cadres et dirigeants de piloter leurs opérations...
Publié le : mercredi 1 décembre 2010
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EAN13 : 9782296450318
Nombre de pages : 193
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De la valeur-travail à la guerre en Europe
essai philosophique à partir des écrits économiques de Georges SOREL

B I B L I O T H È Q U E H I S T O R I Q U E D U M A R X I S M E

COLLECTION FONDÉE ET COORDONNÉE PAR ÉRIC PUISAIS & EMMANUEL CHUBILLEAU

DANS

LA MÊME COLLECTION

Georges SOREL Œuvres I. ESSAIS DE CRITIQUE DU MARXISME ET AUTRES ESSAIS SUR LA VALEUR-TRAVAIL

À

PARAÎTRE

Jacques D’HONDT L’IDÉOLOGIE DE LA RUPTURE Gilles DOSTALER VALEUR ET PRIX HISTOIRE D’UN DÉBAT

Conception graphique : Aurélien & Emmanuel Chubilleau

B I B L I O T H È Q U E H I S T O R I Q U E D U M A R X I S M E

Patrick GAUD

De la valeur-travail à la guerre en Europe
essai philosophique à partir des écrits économiques de Georges Sorel

Préface de Gilles DOSTALER
Professeur d’économie à l’Université du Québec à Montréal

L’Harmattan
5-7 rue de l’École Polytechnique, 75005 Paris

© L’Harmattan, 2010 5-7, rue de l’Ecole polytechnique, 75005 Paris http://www.librairieharmattan.com diffusion.harmattan@wanadoo.fr harmattan1@wanadoo.fr ISBN : 978-2-296-13766-0 EAN : 9782296137660

PRÉFACE
Gilles Dostaler

Le livre de Patrick Gaud traite de questions en apparence fort éloignées les unes des autres. Le titre mentionne ainsi la valeur-travail et la guerre en Europe. Le sous-titre indique qu’il s’agit d’un essai philosophique sur la pensée économique de Georges Sorel. Nous sommes donc en présence de théorie pure, d’événements historiques très concrets et de la vie et de la pensée d’un homme. P. Gaud a d’ailleurs fait précéder la publication de ce livre d’un recueil d’écrits de Sorel, personnage singulier dont l’œuvre demeure mal connue. Comme dans une recette réussie, les ingrédients se marient bien, de sorte qu’on dispose d’un ensemble harmonieux. L’évolution de la pensée de Sorel en constitue le fil conducteur, axe qui permet d’atténuer le caractère très abstrait, et à certains égards hermétique, du débat sur la théorie de la valeur de Marx. Et c’est aussi la présence de Sorel qui permet de faire le lien, en apparence improbable, entre cette théorie de la valeur et la guerre. Je ne suis un spécialiste ni de Sorel, à propos duquel j’ai beaucoup appris à la lecture de ce livre, ni de la Grande Guerre et c’est donc principalement sur la question de la valeur et de la transformation que porteront les quelques commentaires qui suivent. La lecture de ce manuscrit m’a replongé dans un passé lointain, alors qu’entre 1972 et 1975, j’ai exploré en profondeur l’œuvre économique de Marx et la littérature sur la théorie de la valeur et le problème de la transformation des valeurs en prix de production. J’ai rédigé une thèse de doctorat consacrée à l’histoire et à l’analyse de ce débat entre 1867, date de la publication du livre premier du Capital de Marx et 1907, celle de la publication de la « Correction de

II De la valeur-travail à la guerre en Europe la construction théorique fondamentale de Marx » du mathématicien russe Ladislaus von Bortkiewicz. Cette thèse a donné naissance à deux livres, publiés en 1978, Valeur et prix : histoire d’un débat 1, et Marx, la valeur et l’économie politique 2. La valeur-travail Au début du livre premier du Capital, le seul qui fut publié de son vivant, en 1867, Marx affirme que la substance de la valeur est le travail, plus précisément le travail abstrait, défini comme la dépense de la force de travail sans égard au caractère concret de ce travail et aux caractéristiques physiques – la valeur d’usage – de son produit. Il ajoute que sa mesure est le temps de travail socialement nécessaire consacré à la production d’une marchandise. L’expression « socialement nécessaire » renvoie à deux réalités. Le produit du travail doit répondre à un besoin, quelle qu’en soit la nature. On peut vouloir de l’arsenic pour guérir quelqu’un ou pour le tuer. Les besoins peuvent naître d’une nécessité physiologique ou de la fantaisie. Veblen et Galbraith ont expliqué comment les entreprises influençaient et fabriquaient les besoins par la publicité. « Socialement nécessaire » signifie par ailleurs que le temps considéré pour la fabrication d’une marchandise quelconque est le temps moyen requis dans l’ensemble d’une économie et non le temps effectivement dépensé dans une entreprise particulière. Si une entreprise est moins productive que la moyenne, une partie du temps de travail qui y est dépensé l’est en pure perte. Ce travail ne sera pas « validé » par l’échange. Il ne sera pas reconnu comme travail social. Inversement, si l’entreprise est plus productive que la moyenne, elle accaparera par l’échange une quantité de valeur supérieure au temps de travail qui a réellement été consacré à la fabrication de l’objet. À l’objection en vertu de laquelle non seulement du travail humain, mais aussi des matières premières et auxiliaires, des outils, des machines, des bâtiments, bref des moyens de production, sont nécessaires à la fabrication de toute marchandise, Marx répond que ces moyens de production sont eux-mêmes le fruit d’un travail passé dont la valeur est transmise à la marchandise produite. Ce qu’il appelle le « travail vivant » a donc une double fonction : celle de transmettre la valeur créée par le travail passé, le travail mort, et celle de créer de la valeur nouvelle, ce qu’en langage moderne on appelle la « valeur ajoutée ». Au travail passé, Marx donne le nom de capital constant et au travail vivant celui de capital variable. Telle est, présentée de manière succincte et simplifiée, la théorie de la valeur-travail. Marx ne prétend pas en être l’inventeur. Il indique qu’on en trouve l’origine dans L’Éthique à Nicomaque, où Aristote explique que, derrière l’échange entre une maison et des chaussures se cache l’échange
1 Montréal / Grenoble / Paris ; Presses de l’Université du Québec / Presses Universitaires de Grenoble / François Maspero, 1978. Une nouvelle édition de ce livre, accompagnée d’autres textes, sera publiée dans la présente collection. 2 Paris, Anthropos, 1978.

Préface III entre le travail de l’architecte et celui du cordonnier 3. William Petty, en affirmant en 1662 que la valeur est déterminée par le travail et la terre, et qu’on peut réduire le second facteur au premier, donne la première formulation moderne de la théorie de la valeur-travail et, selon Marx, fonde de ce fait l’économie politique classique. Adam Smith reprend le flambeau en 1776, puis David Ricardo donne à la théorie sa version la plus achevée en 1817. Marx avait beaucoup d’admiration pour l’honnêteté intellectuelle de cet « économiste bourgeois », parce qu’il ne dissimulait pas les antagonismes de classe sur lesquels était fondé le capitalisme. Il estimait toutefois que la théorie ricardienne de la valeur, comme celle de ses prédécesseurs, contenait des failles, dont l’absence de la distinction entre travail abstrait et travail concret ainsi que la confusion entre valeur et prix, et plus-value et profit. Exploitation et plus-value De la théorie de la valeur, Marx déduit la théorie de la plus-value, noyau de son explication de l’exploitation capitaliste. La force de travail, la poule aux œufs d’or créatrice de valeur, est une marchandise qui appartient au travailleur, travailleur libre à un double point de vue : il est dépossédé de moyens de production et il est libre de s’engager par contrat à travailler pour le détenteur de ces moyens de production, l’homme aux écus, le capitaliste. La valeur de la force de travail est déterminée par celle des marchandises nécessaires à sa reproduction, c’est-à-dire des biens nécessaires à la subsistance du travailleur et de sa famille. Il ne s’agit pas d’un minimum vital. Marx considère en effet qu’elle inclut une dimension morale et historique ; elle est liée à l’état de la lutte des classes. Mais il se trouve qu’il n’y a pas de rapport entre la valeur de la force de travail qui est louée au capitaliste et le nombre d’heures que le travailleur consacre à l’activité productive, dans l’usine. La forme salariale que prend la rémunération de la force de travail dissimule le rapport d’exploitation qui se révèle plus crûment sous l’esclavagisme ou le féodalisme, système dans lequel le serf travaille un certain temps pour assurer sa subsistance et le reste du temps pour son maître. Le salaire donne l’illusion que le travailleur est payé pour son travail. Il correspond en fait uniquement au temps de travail nécessaire à la reproduction de la force de travail, que Marx appelle le travail nécessaire. C’est le surtravail, effectué au-delà du temps de travail nécessaire, qui prend la forme de plus-value. Le taux de plus-value, rapport entre le surtravail et le travail nécessaire, ou entre la plus-value et le capital variable, mesure exactement l’exploitation du travail par le capital. Profit, rente, intérêt et tous les autres revenus non salariaux sont issus de la plus-value. Marx estime que l’un des apports majeurs de son livre est d’avoir distingué la plus-value de ses formes.
3 Une série d’articles de Sorel publiés en 1894 sous le titre « L’ancienne et la nouvelle métaphysique » ont été réédités en 1935 sous le titre D’Aristote à Marx, titre du premier chapitre du livre de P. Gaud.

IV De la valeur-travail à la guerre en Europe P. Gaud présente un tableau très vivant des débats auxquels cette théorie a donné lieu, en France mais aussi en Italie et ailleurs en Europe. Il montre clairement le lien entre l’attitude face à cette analyse et les positions politiques des intervenants dans la discussion. Pour les partisans du libéralisme et du laisser-faire, en particulier pour la quasi-totalité des économistes de cette époque, une théorie qui postule que la valeur vient du travail, en menant à la revendication en vertu de laquelle tout le produit du travail devrait revenir au travailleur, est inacceptable. Elle constitue un instrument de propagande pour le socialisme et le communisme. Il n’est d’ailleurs pas étonnant que les critiques les plus virulentes se manifestent après la Commune de Paris qui, en 1871, traumatise profondément économistes et autres intellectuels libéraux. Au sein de la tendance libérale républicaine, Jean Bourdeau – avec lequel Sorel a entretenu une longue correspondance – a écrit qu’il fallait remettre en question la théorie de la valeur de Ricardo, parce qu’elle avait été transformée par Marx en machine de guerre contre la bourgeoisie. De Marx au marginalisme L’année de la Commune est aussi celle de la publication de la Théorie de l’économie politique de William Stanley Jevons et des Éléments d’économie politique de Karl Menger, précédant la parution en 1874 de la première partie des Éléments d’économie politique pure de Léon Walras, œuvres qui lancent la révolution marginaliste et ce qu’on appellera, à partir de 1900, la théorie néoclassique. La révolution marginaliste fait passer la valeur-travail à la trappe et lui substitue une théorie de la valeur fondée sur l’utilité, sur la contribution de la marchandise à la satisfaction des besoins ressentis par le consommateur. Plus précisément, le prix 4 est proportionnel à l’augmentation de l’utilité totale amenée par la consommation de la dernière unité d’un bien. C’est pourquoi on utilise l’expression « marginalisme ». La prise en compte de l’utilité donne quant à elle naissance au qualificatif « hédoniste » pour caractériser la nouvelle approche. C’est celle qu’utilise le plus souvent P. Gaud dans son livre. Le prix d’équilibre découle aussi de la rencontre de la demande et de l’offre. Alors que la première est déterminée par l’utilité, la seconde découle du coût de production. Mais ce dernier est lui-même déterminé par les prix des facteurs de production, qui contribuent tous également à la production de la marchandise. Le travail n’est donc plus le seul facteur à considérer. Il convient de souligner ici que cette théorie de la valeur utilité a des origines bien antérieures à la révolution marginaliste. On en trouve aussi l’ébauche chez Aristote, et elle a été reprise, entre autres, par Condillac, Jean-Baptiste Say, Malthus et John Stuart Mill. L’un des éléments les plus étonnants présentés par P. Gaud dans ce livre concerne la conversion graduelle de Georges Sorel de la théorie de la
4 Dans la perspective marginaliste, valeur, valeur d’échange et prix sont synonymes, ce qui n’est pas le cas chez Marx.

Préface V valeur-travail à la conception marginaliste et hédoniste, alors même que Sorel oppose son radicalisme politique au réformisme des socialistes français et s’impose comme le théoricien du syndicalisme révolutionnaire. Ce qui pourrait contredire la liaison nécessaire qu’on voyait entre la théorie marxiste de la valeur et de la plus-value de Marx et la proclamation de la nécessité de la révolution prolétarienne, ou encore la liaison entre marginalisme et libéralisme. Sorel n’est pas le seul à opérer ce retournement, comme le montre en détail P. Gaud. Il est accompagné et inspiré, dans son cheminement, par les intellectuels italiens Antonio Labriola, Arturo Labriola et Benedetto Croce. En Allemagne, Werner Sombart et Eduard Bernstein, avec lequel Sorel correspond également, ont suivi le même chemin de Damas. À ces penseurs dont les thèses sont étudiées par P. Gaud, il faut ajouter, pour l’Angleterre, Phillip Wicksteed, ainsi que George Bernard Shaw et ses amis de la Société fabienne. Les visions politiques de ces auteurs, dont la plupart continuent de se réclamer du marxisme, sont variées. Sorel en vient à considérer que la théorie de Marx s’applique au capitalisme concurrentiel du dix-neuvième siècle et non à la nouvelle forme de capitalisme qui émerge au vingtième siècle. La plupart admettent l’idée que le capitalisme est un système fondé sur l’exploitation des travailleurs. Mais ils estiment que la théorie de la valeur-travail n’est pas nécessaire pour rendre compte de cette exploitation. Plus précisément, ils considèrent qu’on peut envisager l’existence de la plus-value sans passer par la médiation de la valeurtravail. Il suffit de reconnaître le conflit d’intérêt entre bourgeois et prolétaires, la lutte des classes, pour se convaincre de son existence. Dès lors la théorie de Marx est vue, comme du reste Ricardo définissait la sienne, comme une théorie de la répartition. L’objectif politique devient de transformer cette répartition, soit par la violence révolutionnaire, la grève générale – c’est la voie proposée par Sorel – ou la réforme du capitalisme – c’est la voie que proposera le socialisme non marxiste, par exemple le travaillisme britannique. Le problème de la transformation La conversion de Sorel de la valeur-travail à la valeur utilité intervient au moment où est lancé un autre débat qui complique la situation, débat connu sous l’appellation de la transformation des valeurs en prix de production, que P. Gaud mentionne à diverses reprises dans son texte. Il ajoute que Sorel n’en avait probablement pas une connaissance de première main, n’ayant pas lu les deuxième et troisième livres du Capital au moment de leur première édition allemande, en 1885 et 1894. Le problème se pose de la manière suivante. La valeur d’une marchandise – ou d’une entreprise, d’une branche de production – se décompose en trois parties : le capital constant, c ; le capital variable, v ; la plus-value, pl. Il s’agit de grandeurs temporelles, de flux. Le capital constant correspond ainsi à la valeur des moyens de production consommés pendant un cycle

VI De la valeur-travail à la guerre en Europe de production. On suppose, pour simplifier, que ce cycle est d’un an, et que le stock de capital constant est entièrement consommé pendant l’année. Si on désigne par w la valeur produite pendant une année, on a donc : w = c + v + pl pl / v, symbolisé par pl’, est le taux de plus-value, et Marx suppose qu’il tend à l’égalité à travers l’économie. c / v est un indice de la quantité de travail mort par unité de travail vivant, soit de ce qu’on peut appeler, en termes modernes, le degré de mécanisation d’une entreprise, ou encore le ratio capital-travail. Marx l’appelle la composition organique du capital. Il n’y a aucune raison pour laquelle ce taux devrait tendre à l’égalité. Ainsi la composition organique d’une entreprise sidérurgique est-elle sans doute très supérieure à celle d’une boulangerie. Bien que le taux de plus-value soit la mesure exacte de l’exploitation de la force de travail, cette grandeur est pour ainsi dire invisible aux yeux du capitaliste, qui est intéressé par le taux de profit r, soit le rapport entre la plus-value et l’ensemble du capital, constant et variable : r = pl / ( c + v ) Le capitaliste ne voit pas le profit comme émergeant du seul capital variable, ce qui, selon Marx, permet de comprendre pourquoi les économistes qu’il appelle « vulgaires » affirment que le profit naît de l’ensemble des facteurs de production. Par ailleurs, suivant en cela ses prédécesseurs classiques, tels que Smith, Ricardo ou Mill, Marx considère que dans une économie capitaliste, les taux de profit tendent à l’égalité entre les branches de production. Le problème, que Ricardo avait déjà perçu sans le résoudre, est très simple. L’examen de ces équations montre que, si les compositions organiques du capital varient d’une entreprise à l’autre, l’égalisation des taux de profit rend celle des taux de plus-value impossible. Il y donc une incompatibilité entre la théorie de la valeur-travail et la réalité de la péréquation des taux de profit. Engels s’étonne de ne pas lire, dans les épreuves du livre premier du Capital, la solution à ce problème, que Marx lui avait déjà communiquée dans une lettre d’août 1862 et qui figure dans le manuscrit du livre troisième, le premier à avoir été écrit. En réalité, on trouve déjà cette solution dans le manuscrit des Grundrisse, rédigé par Marx entre 1857 et 1858. À son ami, Marx répond qu’il s’agit de tendre des pièges aux économistes. Publiant après la mort de Marx, en 1885, le livre deuxième du Capital, qui ne contient pas encore la solution à ce problème, Engels met les économistes au défi de trouver la solution qui sera rendue publique dans le troisième livre, finalement publié en 1894. J’ai consacré un chapitre de Valeur et prix à la recension des nombreuses réponses à cet étonnant défi 5. Comme je l’ai montré, quelques participants à ce concours sont arrivés très près de la solution de Marx et pour deux en particulier, Wilhelm
5 Cela n’a pas empêché deux économistes de déclarer, dans un article publié dix années plus tard, qu’ils étaient les premiers à faire ce travail. Voir M. C. Howard et J. E. King, « Friedrich Engels and the prize essay competition in the Marxian theory of value », in : History of Political Economy, vol. 19, 1987, pp. 571-589.

Préface VII Lexis et Conrad Schmidt, les solutions sont pratiquement identiques. Alors que Lexis était un disciple de Ricardo, Schmidt, dont P. Gaud analyse les thèses et le débat avec Sorel, se réclamait de Marx. La solution de Marx est relativement simple. Il suppose que la plus-value produite dans les entreprises est ensuite répartie entre les capitalistes au prorata de la grandeur totale des capitaux investis. Il parle d’une forme de « communisme capitaliste », dans lequel les capitalistes sont frères. Les marchandises ne sont donc pas échangées à leurs valeurs, mais à des « prix de production », p, dont la formule est : p=(c+v)(1+r) Il est facile de montrer, à partir de cette formule, que la somme des prix est égale à la somme des valeurs et la somme des profits à celles des plus-values dans l’ensemble de l’économie. Même si les valeurs sont « transformées » en prix de production, c’est toujours la valeur et le temps de travail qui déterminent en dernière instance, pour reprendre une expression jadis à la mode, les prix et les profits. De cette solution, les économistes marginalistes qui avaient déjà critiqué vigoureusement le livre premier, tels que Böhm-Bawerk et Pareto, se sont moqués en disant que Marx avait tout simplement changé de théorie 6. P. Gaud consacre plusieurs pages à l’examen des propos de Pareto et relève que Sorel considérait qu’on pouvait concilier les positions de Marx et de Pareto, ce qui ne laisse pas de surprendre. Engels a, de son côté, lancé une pierre dans la mare dans une postface dans laquelle il passe en revue les réponses à son défi pour ensuite affirmer que l’échange des marchandises à leur valeur précède, non seulement théoriquement, mais historiquement, leur échange au prix de production, la théorie de la valeur ayant ainsi régné de la préhistoire au quinzième siècle. Cette thèse a sans doute contribué à alimenter les réflexions au terme desquelles les Croce, Schmidt, Sombart et Labriola, ont conclu que la valeur et le prix relevaient d’univers conceptuels différents et étaient incommensurables. De Bortkiewicz à Sraffa Parallèlement, des économistes et mathématiciens se mettaient au travail et découvraient une faille importante dans la solution de Marx. Sorel ne semble pas avoir été conscient de cette nouvelle direction du débat. Ce sont des intellectuels russes qui joueront ici un rôle capital. En 1905, Tugan-Baranowsky, qui faisait partie du groupe de ceux que Lénine appelait les « marxistes légaux », démontre que, lorsqu’on effectue la transformation des valeurs en prix, les conditions de la reproduction ne sont pas préservées. L’équilibre nécessaire entre la production des moyens de production, celle des biens de consommation et celle des biens de luxe, est rompu. Cela découle du fait que Marx a transformé en prix la valeur des
6 Pareto écrit, dans une critique du troisième livre du Capital publiée en 1899 : « Demain je publierai un livre où je dirai que l’éléphant est un poisson. On discutera beaucoup là-dessus et, après quelques années, je publierai un IIIe volume où le lecteur apprendra que j’appelle éléphant le thon et vice-versa » – in : Marxisme et économie pure, Genève, Droz, p. 112.

VIII De la valeur-travail à la guerre en Europe produits, des outputs dirions-nous aujourd’hui, mais qu’il a omis d’effectuer la même opération avec les capitaux constants et variables consommés, avec les inputs. La transformation doit être totale ou ne pas être. Il faut souligner ici encore que Marx était conscient de ce problème. Il ne disposait pas, toutefois, de l’équipement mathématique nécessaire pour le résoudre et considérait que c’était un problème secondaire qui ne changeait rien à ses conclusions. C’est Bortkiewicz qui donne, dans des articles publiés en 1906 et 1907, une solution sophistiquée et définitive à ce problème, en s’inspirant d’un livre publié en 1904 par un autre économiste russe, V. K. Dmitriev, livre qui propose une « synthèse organique » des théories de la valeur en apparence radicalement opposées à celles de Ricardo et de Walras. C’est en effet un modèle d’équilibre général que propose Bortkiewicz. J’ai montré dans Valeur et prix, et je ne reprendrai pas l’argumentation dans cette préface, que ce modèle élimine le problème tel que posé par Marx. Plutôt que de transformer des valeurs en prix, on déduit en effet, des données techniques de la production et du salaire réel, un modèle en valeurs et plusvalues ou un modèle en prix et profits. Il n’est plus vraiment nécessaire de passer du premier au second. Par ailleurs, il est impossible de conserver simultanément, comme chez Marx, les égalités somme des valeurs et somme des prix ainsi que somme des profits et des plus-values. On peut tout au plus en préserver une en choisissant ce qu’on appellera désormais, dans la littérature sur la transformation, une hypothèse d’invariance 7. La publication par Piero Sraffa, en 1960, de Production de marchandises par des marchandises, qui lance le courant néoricardien, marque l’aboutissement de l’entreprise initiée par Bortkiewicz et Dmitriev, que Sraffa connaissait bien. On rejoint aussi la position à laquelle aboutit, parmi d’autres, Sorel au début du siècle. La théorie de la valeur-travail n’est pas essentielle à la mise en lumière du mécanisme de l’exploitation capitaliste. Mais, alors que Sorel propose de la remplacer par la théorie de la valeur-utilité, Sraffa construit un modèle ricardien en termes de prix de production, débarrassé de contradictions que Ricardo n’était pas parvenu à résoudre. Un autre courant de pensée, qu’on a qualifié de « marxiste critique » s’est résolu plutôt à éliminer toute référence à la valeur, en considérant que les prix sont d’emblée monétaires, dans la foulée de l’approche de Keynes. Sraffa m’a affirmé, au cours d’une conversation tenue en 1973, qu’il n’y avait dans son esprit aucune différence entre le fait de considérer que l’ouvrier travaille tant d’heures pour lui et tant d’heures pour le capitaliste, ou qu’ouvriers et capitalistes combattent, à armes inégales, pour la répartition d’un surplus. Lorsque je lui ai dit que certains « marxistes critiques » lui reprochaient de réduire l’analyse de l’exploitation à celle de la répartition d’un surplus physique, cet ami de Ludwig Wittgenstein m’a répondu avec un air malicieux : « Qu’y a-t-il à part un surplus physique ? Un sur7 On trouvera en annexe à la nouvelle édition de Valeur et prix une présentation de certains des modèles inspirés par Bortkiewicz jusqu’à celui, définitif, de Francis Seton, en 1957.

Préface IX plus métaphysique ? ». Ami de Gramsci, proche jusqu’à la fin de sa vie du Parti communiste italien, Sraffa se considérait dans le même camp que Marx contre ceux qu’il appelait les « camoufleurs » de la réalité capitaliste, tels que Samuelson. Quelques interrogations Le livre de P. Gaud examine plusieurs interventions dans ce débat que je n’ai pas mentionnées dans mon livre, en particulier en ce qui concerne la France. Le débat y est de plus situé dans son contexte politique et historique. Il ne s’agit pas de purs conflits théoriques, mais de discussions étroitement reliées aux conflits économiques, sociaux et politiques qui vont déboucher sur la Première Guerre mondiale. Pour P. Gaud, les attitudes divergentes des participants concernant la théorie de la valeur aboutissent à des appréciations contrastées de la Guerre et des positions que doivent y prendre le mouvement ouvrier. Le saut est ici audacieux. Mais on ne peut nier avec P. Gaud, que la question de la répartition de la plus-value entre capitalistes débouche sur sa répartition à l’échelle internationale. La guerre est, en grande partie, la poursuite de la concurrence économique par des moyens plus radicaux. C’est une autre question qui me laisse perplexe. Elle est développée dans le chapitre « Valeur-travail et dialectique ». La critique que j’adresse ici à P. Gaud est celle que je m’adresse à moi-même en relisant Valeur et prix et, surtout, le premier chapitre de Marx, la valeur et l’économie politique. Il s’agit de l’affirmation de la spécificité d’une « méthode » de Marx, irréconciliable avec les autres approches cognitives, d’une philosophie marxiste aussi désignée comme « matérialisme dialectique ». Je continue à croire que Marx propose dans son œuvre une analyse globale, holistique, de la réalité sociale, irréductible à l’économie pure, mais je ne crois pas en une méthode dialectique d’analyse radicalement opposée à la logique traditionnelle. On connaît les ravages que le « diamat » a fait, dans l’URSS stalinienne, par exemple avec l’affirmation de l’existence d’une biologie prolétarienne. Le matérialisme dialectique a ainsi permis à certains intervenants dans le débat sur la transformation, dont Antonio Labriola, de déclarer que la contradiction entre valeur et prix est tout simplement le reflet des contradictions dans la réalité. Il n’y a pas de manière spécifiquement marxiste de réfléchir et de raisonner. Le philosophe des sciences Paul Feyerabend avait en partie raison d’affirmer, à sa manière provocatrice, que la plupart des grands penseurs et des grands scientifiques sont fondamentalement éclectiques et opportunistes dans le choix de leurs méthodes d’approche des problèmes qu’ils étudient. Les méthodes varient selon le type de problème. Feyerabend mettait à juste titre en garde contre les diktats méthodologiques. Cela renvoie à une autre interrogation concernant cette fois le rapport entre Marx et le marxisme. Agacé par un texte de son disciple Jules Guesde, Marx aurait déclaré : « quant à moi, je ne suis pas marxiste ».

X De la valeur-travail à la guerre en Europe Sorel a écrit dans son introduction aux Réflexions sur la violence : « Il ne paraît pas douteux que ce fut pour Marx un vrai désastre d’avoir été transformé en chef de secte par de jeunes enthousiastes : il eût produit beaucoup plus choses utiles s’il n’eût pas été l’esclave des marxistes ». Dans le débat sur la théorie de la valeur et la transformation, comme en plusieurs autres domaines, on se trouve souvent en présence d’une lutte, éminemment politique, pour la définition du « vrai » Marx et donc de l’authentique marxisme. Cette lutte peut d’ailleurs, dans certaines circonstances, prendre des formes violentes. Je crois que la recherche de la pierre philosophale, en ce qui concerne entre autres la juste interprétation de la théorie de la valeur de Marx, est vaine. Il faut reconnaître que Marx, comme Adam Smith ou Keynes, est un auteur dont l’œuvre est complexe, touffue et contradictoire. Sur plusieurs questions d’importance, ses positions ont évolué au fil des années et des événements. L’une des raisons pour lesquelles il n’a publié que le premier livre du Capital et n’est pas venu à bout du reste est certainement, outre la maladie, une situation financière difficile et l’action politique, le fait qu’il ne parvenait pas à résoudre à sa satisfaction certains problèmes théoriques. J’insistais, dans mes livres de 1978, sur le fossé infranchissable entre la théorie de la valeur de Ricardo et celle de Marx, au point de laisser entendre qu’alors que le premier livre du Capital était authentiquement marxiste, le livre troisième était en grande partie ricardien. Je serais aujourd’hui incapable de trouver des arguments convaincants pour défendre cette position. Les néoricardiens sont, au même titre que les marxistes, orthodoxes ou critiques, des opposants résolus au type d’organisation économique et sociale dans lequel nous vivons aujourd’hui. Il en est du reste de même d’autres courants de pensée hétérodoxes, dont certains institutionnalistes et keynésiens. Il faut d’ailleurs souligner que, bien qu’il fut allergique à Marx et à sa pensée politique, Keynes reconnaissait plusieurs aspects positifs à son approche de l’économie, dont en particulier le rapprochement qu’il faisait entre la valeur et le travail. Je crois aussi que ce rapprochement est un acquis fondamental, quelle que soit la manière dont on l’articule. Je pense aussi que les idées de travail abstrait et de fétichisme, auxquelles P. Gaud consacre des développements lumineux, sont fondamentales pour comprendre la nature et le fonctionnement du capitalisme, pour appeler par son nom une organisation le plus souvent nommée par une périphrase, et considérée comme la fin de l’histoire. Bref, je crois que la pensée de Marx est toujours d’actualité, comme P. Gaud nous le montre en faisant un détour par Georges Sorel et la France du début du vingtième siècle. Août 2009

De la valeur-travail à la guerre en Europe
essai philosophique à partir des écrits économiques de Georges SOREL

Il est des disparitions qui donnent trop raison à Napoléon : la mort est bien un arrêt de la volonté de vivre. Puisse ce livre prolonger les moments où tu savais cultiver cette volonté et le souvenir de ton amitié. À Christophe Barthoulot, au Jack

INTRODUCTION

Le retard du capitalisme français d’avant-guerre et la révision philosophique de Marx

« À la tactique de la pénétration, qui entraînerait la classe ouvrière à faire, fatalement, acte de “parti”, [le syndicalisme révolutionnaire] oppose et préfère la tactique de la pression extérieure qui dresse le prolétariat en bloc de “classe” sur le terrain économique. » É. Pouget, La Confédération générale du travail « Un syndicat qui est réduit à conserver ses positions […] perd généralement du terrain. Par contre, un syndicalisme offensif ne remporte une victoire durable que si le rapport économique des forces est à son avantage. » A. Marchal, « Réflexions sur une théorie économique du “Développement du syndicalisme ouvrier” » « Derrière tout ce bruit de dispute il y a une question grave et essentielle. Les espérances ardentes, très vives, hâtives d’il y a quelques années – ces attentes aux détails et aux contours trop précis – viennent se heurter maintenant aux résistances les plus compliquées des rapports économiques et aux rouages les plus embrouillés du monde politique. » Antonio Labriola, Lettre à la direction du Mouvement socialiste

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