L'entreprise et la décroissance soutenable

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Que faut-il entendre par "décroissance soutenable" ? Toutes les entreprises sont-elles exposées de la même manière aux contraintes environnementales ? Comment l'entreprise peut-elle passer du développement durable à la décroissance soutenable ? Doit-elle obtenir le concours de la puissance publique ? La décroissance est-elle envisageable dans un seul pays ou faut-il intégrer la variable mondialisation ?
Publié le : dimanche 1 avril 2007
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EAN13 : 9782336256405
Nombre de pages : 223
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L’entreprise et la décroissance soutenable

Du même auteur
Comptabilité analytique, Masson, 1987 (en collaboration). La comptabilité verte, De Boeck Université, 1995. La comptabilité environnementale, Numilog, collection e-thèque, 2006 (en collaboration).

© L'HARMATTAN, 2007 5-7, rue de l'École-Polytechnique ; 75005 Paris

http://www.librairieharmattan.com diffusion.harmattan@wanadoo.fr harmattan1@wanadoo.fr

ISBN : 978-2-296-02804-3 EAN : 9782296028043

Bernard CHRISTOPHE

L’entreprise et la décroissance soutenable
Réussir les reconversions écologiques

L'Harmattan

Dynamiques d’Entreprises Collection dirigée par Michael Ballé
Lieu de travail et lieu de vie, l’entreprise est au cœur de la société. Pourtant, beaucoup de ses aspects restent mal connus. Les évolutions technologiques et sociales sont à la source de nombreuses mutations organisationnelles. Les professions continuent d’évoluer en se divisant toujours davantage sur un plus grand nombre de spécialités. Les frontières elles-mêmes des entreprises s’estompent alors que les modes de travail se redéfinissent. Les entreprises deviennent des objets d’étude à multiples facettes dont les dynamiques sont de plus en plus complexes et souvent surprenantes. Au-delà des grandes lignes des logiques de “ management ” d’une part et des théories sociologiques de l’autre, nombre de ces facettes restent dans l’ombre : dimensions ignorées, métiers méconnus ou dynamiques contreintuitives. La collection Dynamiques d’Entreprises a pour vocation de diffuser les études réalisées sur ces points d’ombre, souvent techniques, de la nature des entreprises. Allant au-delà des “ essais de management ”, la collection regroupe des textes de recherche ou d’expérience sur le terrain qui éclairent les nombreux aspects ignorés des entreprises modernes.

Dernières parutions Albéric HOUNOUNOU, La nouvelle démocratie dans les organisations, 2006. Jean-Marie GOGUE, Qualité totale, et plus encore. Le management de la qualité en question, 2006. Paul Marc COLLIN, Bâtir un réseau mondial de services, 2006. Bernard FRAYSSE, Professionnalisation des élèves ingénieurs, 2006. Edouard ETSIO, Le manager et ses coéquipiers face aux conflits, 2006. Bernard JUST, Du DRH au self-service, 2005. Pierre TROTON, Les entreprises d’entraînement ou pédagogiques, 2005. Gilles TENEAU, La résistance au changement organisationnel, 2005. Jean-Marc BEIGNON, Intelligence économique et entreprise. Comprendre son environnement pour agir, 2005.

REMERCIEMENTS
Je remercie d’abord Jean-Paul Bernard, Louis Klee et Jean-Jacques Pluchart qui ont accepté d’être des lecteurs critiques de ce livre (parfois plusieurs fois). Je remercie plus particulièrement Anne-Marie Lavarde qui fut, à la fois, témoin de mes questionnements et lectrice à l’écoute. Bien entendu, comme le veut la tradition de l’Alma mater, je précise que, in fine, j’assume seul la responsabilité des opinions émises dans cet ouvrage.

Introduction
« La meilleure manière de ne pas polluer, c’est de ne pas consommer ». Cette phrase qui peut passer pour une boutade résume le mieux un des problèmes cruciaux auxquels nous sommes confrontés en matière d’écologie. Durant ces trente dernières années, des politiques de développement durable se sont progressivement mises en place. Les processus de production ont été améliorés, on pollue moins par unité produite. Mais paradoxalement, globalement on pollue plus car on produit plus. La mise en place des politiques de développement durable a donc permis de retarder les crises écologiques mais pas de les enrayer. Les politiques de développement durable butent sur un écueil. Si la manière la plus écologique de répondre à un problème de pollution c’est de ne pas fabriquer et consommer un produit, on constate que cela va engendrer du chômage pour les salariés de l’entreprise concernée. Alors les entreprises choisissent généralement de fabriquer et de polluer. Abandonner « volontairement » une fabrication n’est pas dans les mentalités tant des gestionnaires que des économistes. Toutes les théories économiques, par delà leur diversité d’approche, ont en commun de reposer sur la notion de croissance. Quand Marx parle de reproduction élargie ou Rostow de décollage économique, ils étudient tous deux des phénomènes de croissance. Remettre en cause la croissance économique relève donc moins du pari audacieux que de l’inconscience. Notre société contemporaine semble donc condamnée à choisir entre deux solutions qui sont toutes deux mauvaises. D’un côté, assurer à court terme, à travers la croissance telle qu’on la connaît actuellement, une certaine stabilité économique et sociale mais aussi dégrader l’environnement et prendre des risques à long terme. De l’autre, estimer que la sauvegarde de l’environnement suppose que l’on remette en cause la croissance et prendre le risque, à court

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terme, d’accroître le chômage et de déstabiliser notre société économiquement et socialement. Est-il possible de ne plus avoir à choisir entre écologie et emploi ? Le problème est d’actualité car depuis la fin des années quatre-vingt-dix, le syntagme décroissance soutenable est de plus en plus employé. À l’origine, la décroissance soutenable se définissait comme la décroissance globale de l’économie, de son PIB si tant est que l’on accepte de prendre le PIB comme unité de mesure. Seule une réduction de la production et de la consommation de biens et services, grands consommateurs de ressources naturelles non renouvelables, permettrait d’éviter une catastrophe écologique et sociale. Les zélateurs de décroissance soutenable, abandonnèrent d’ailleurs très rapidement le mot soutenable pour ne plus parler que de décroissance tant l’urgence de la situation leur paraissait évidente. À l’opposé, plus récemment, d’autres partisans de la décroissance l’ont définie comme la décroissance de l’empreinte écologique.1 En d’autres termes, il faudrait substituer de la bonne croissance à la mauvaise croissance. Cette dernière vision de la décroissance n’est pas fondamentalement différente de celle du développement durable. Si le vocabulaire change, les objectifs de la décroissance de l’empreinte écologique restent identiques à ceux que l’on s’assigne dans le développement durable. Cette évolution de la notion de décroissance est l’expression d’un malaise et demande quelques explications.

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L’empreinte écologique est une mesure de la pression que l’homme exerce sur la nature. Calculer l’empreinte écologique d’une population donnée c’est évaluer la surface productive nécessaire pour répondre à sa consommation de ressources et à ses besoins d’absorption de déchets. Par rapport aux autres indicateurs environnementaux, l’empreinte écologique présente l’avantage de mettre en avant le côté fini de la planète. Constater que l’empreinte écologique de la population mondiale est supérieure à la surface productive de la Terre, suscite des questions. Mais le débat reste ouvert, les opposants à cette notion d’empreinte écologique faisant remarquer que le mode de calcul est erroné (cf. infra chapitre 1).

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Derrière la notion de décroissance se profile le vieux débat né il y a trente ans après la parution du rapport du Club de Rome « Halte à la croissance ». La traduction française du titre du rapport (le titre original était « The limits to growth ») pointait déjà du doigt ce qui allait faire débat, à savoir : certaines solutions proposées pour faire reculer ces limites ou éviter qu’on ne les rencontre. Ce débat porta d’abord sur la notion de croissance zéro. Ses détracteurs faisaient remarquer qu’elle signifierait une société figée. Il a ensuite évolué lorsqu’on a bien voulu admettre le fait que le tissu économique, même sans croissance, pouvait changer.2 Le débat évoluant, la notion de bonne croissance est apparue. La bonne croissance se définissait comme une croissance faible consommatrice de ressources naturelles non renouvelables. Ainsi, au milieu des années soixante-dix, Valery Giscard D’Estaing, alors Président de la République pouvait-il évoquer « une autre croissance ». On voyait déjà les prémices de la notion de développement durable. Dès les années soixante-dix, le décor était donc planté. Il y avait d’un côté les zélateurs de croissance zéro et de l’autre, les partisans d’une autre croissance. Mais la fin des trente glorieuses mit en avant le problème du chômage, le débat sur la croissance fut oublié. Il fallut attendre les années quatrevingt-dix pour que les périls environnementaux liés à la croissance économique soient, à nouveau, évoqués ; ce débat fut relancé sur les bases des années soixante-dix. Durant une décennie, on avait cherché à appliquer le concept de développement durable défini dans le rapport Brundtland.3

Chaque jour en France 10 000 emplois sont créés et 10 000 disparaissent. Certains de ces emplois correspondent bien évidemment à des réorientations de production sans que, globalement, il y ait nécessairement croissance. 3 « Un développement qui répond aux besoins du présent sans compromettre la capacité des générations futures à répondre aux leurs » Notre avenir à Tous (Our Common Future), rapport de la commission

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L’échec que constituait le développement durable aux yeux de certains, les incita à revenir à l’idée de décroissance. Dans un premier temps, ce sont d’abord les partisans d’une décroissance globale qui s’exprimèrent. Pour eux, il n’y avait pas de solution bâtarde envisageable « Même dans une pure théorie, une croissance complètement dématérialisée s’avère tout aussi impossible. En effet, elle conduit à une accélération infinie des échanges... jusqu’à ce que l’humain décroche. Un phénomène qui existe déjà dans nos sociétés où l’accélération temporelle produite par le système Technique éjecte les plus faibles d’entre nous, incapables de suivre un rythme de moins en moins humain et naturel ».4 Mais cette vision « sismondiste » des méfaits de la croissance qui se développait apparut souvent comme trop négative. Certains environnementalistes ou écologistes lui préférèrent une vision plus sereine, proche du stationnarisme de John Stuart Mill. Ils optèrent pour « une décroissance de l’empreinte écologique ». Arrêtons nous un instant sur cette nouvelle forme de décroissance qu’est la décroissance de l’empreinte écologique. Vouloir changer de terminologie, inventer le syntagme décroissance soutenable c’est, bien sûr, considérer que le développement durable a échoué. Il y a eu échec du développement durable car la mise en place de ce dernier depuis quinze ans n’a pas permis d’inverser les tendances à l’échelle planétaire à savoir : la pollution, la consommation d’énergie et des ressources non renouvelables qui augmentent. Mais dans le même temps, on évolue dans une certaine ambiguïté. Si décroissance soutenable sonne comme développement durable, ce n’est pas un pur hasard. Au-delà de l’aspect marketing, il y a une volonté de filiation évidente. Ce besoin de filiation est

mondiale sur l’environnement et le développement (commission Brundtland), 1987. 4 Vincent Cheynet, « Décroissance et démocratie » in Objectif décroissance, vers une société harmonieuse, p. 145, Éditions Paragon 2003.

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l’expression d’un malaise à l’égard du concept de croissance. On le critique sans savoir vraiment par quoi le remplacer. On confine donc la décroissance dans une sorte d’antichambre qui porte pour nom « empreinte écologique ». En agissant ainsi on fait preuve d’un certain réalisme politique en laissant la porte ouverte à la croissance (mais seulement la bonne) car décroître semble psychologiquement insoutenable, l’idée de croissance étant intimement liée à celle de progrès. Mais tous ces débats sur la décroissance ont en commun qu’ils privilégient une approche macro-économique. Dans cette réflexion sur l’économie de décroissance, il y a donc une grande oubliée : l’entreprise. Or, sans entreprise, pas d’économie. C’est elle qui est au cœur de l’économie, c’est à partir d’elle qu’il faut raisonner si l’on envisage de construire une société de décroissance différente de celle à laquelle le développement durable nous a accoutumé. Si l’on se place au niveau de l’entreprise, on est donc obligé d’aborder différemment le problème de la décroissance. Tout d’abord, il n’est plus question de jouer sur le double registre de la décroissance (de l’empreinte écologique) dans le cadre d’une croissance globale. Dans l’entreprise, la décroissance, même de l’empreinte écologique, ne peut que s’assimiler à de la décroissance tout court. En effet, faire de la décroissance globale de l’empreinte écologique, donc de la bonne croissance, signifie concrètement que l’on va faire une reconversion écologique en réduisant ou faisant disparaître certaines productions qui nuisent à l’environnement au profit d’autres qui le protègent davantage. Mais faire des reconversions implique que certaines entreprises (à tout le moins pendant un certain laps de temps) décroissent. On doit considérer que l’échec du développement durable est venu de ce que l’entreprise ne pouvait pas ou ne savait pas faire de la décroissance, essentiellement parce qu’en matière d’écologie ce n’est pas le marché qui donne le signal de la reconversion. Il faut donc aborder de front ce problème de la décroissance. Sur un plan macro-économique, le recours à la notion de 13

décroissance de l’empreinte écologique évite de se poser la question de la décroissance. On tourne autour de la question sans l’aborder, de peur de tomber dans les travers des zélateurs de décroissance au discours connoté gauchisant ; un discours peu concret qui apparaît comme quelque chose d’un peu utopique où la décroissance soutenable est comparable à l’évocation du retour à la terre des années soixante-dix. L’entreprise, elle, doit faire de l’économie à nu, à vif. Pas de possibilité d’esquive. Il faut répondre à la question : qu’est-ce que la décroissance pour l’entreprise ? Ensuite, lorsque le débat sur la décroissance a lieu dans l’entreprise, cela devient un problème de gestion qui n’a jamais été ouvertement abordé. On s’est toujours refusé à étudier la décroissance de l’entreprise car celle-ci a toujours été considérée comme un échec.5 Décroître c’est ne pas avoir su s’adapter au marché. Dans un monde économique darwinien, l’entreprise qui décroît disparaît. Mais, d’un point de vue écologique, ce darwinisme laisse survivre beaucoup de monstres destructeurs de l’environnement. Une réflexion sur la décroissance de l’entreprise suppose donc que l’on s’interroge différemment sur la notion de décroissance soutenable garante d’une pérennité de la société. S’interroger en gestionnaire d’entreprise, c’est refuser de faire de la question de la décroissance un brûlot politique ; ce qui ne veut pas dire que la question de la décroissance ne soit pas une question éminemment politique comme nous le verrons tout au long de cet ouvrage. S’interroger différemment c’est sans doute innover, mais ce n’est pas tout réinventer. En effet, évoquer cette décroissance, ce n’est pas entrer en terre inconnue.

Il serait faux de dire qu’aucune étude n’a été faite sur la décroissance des entreprises. Ainsi, la méthode des scores utilisée en finance s’intéresse aux entreprises susceptibles de tomber en faillite. Mais elle est appliquée pour repérer ces entreprises en faillite et non pour les accompagner dans leur faillite. Quand il y a faillite, le gestionnaire cède sa place au juriste (mandataire judiciaire et liquidateur).

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Développement durable et décroissance soutenable ont des points communs et la notion de décroissance n’est pas nouvelle pour les entreprises.6La nouveauté de cette décroissance soutenable viendrait de ce que l’entreprise décroîtrait, non parce qu’elle y est contrainte par les forces économiques du marché, mais parce qu’elle l’a décidé. Contrainte elle avait un statut de condamné à mort, volontaire elle devient candidate au suicide. Dit aussi abruptement, cela entraîne le rejet, pourquoi une entreprise voudrait-elle se suicider ? De manière plus amène, on dira que l’entreprise va négocier la cessation de certaines de ses activités. Opter pour la décroissance soutenable suppose : 1 – que l’information du marché soit insuffisante ; 2 – que cela soit justifié. Arrêtons-nous un instant sur ces présupposés. À propos de l’insuffisance des marchés : Les insuffisances du marché comme moyen d’information sont connues et communément admises (théorie de l’agence, rationalité limitée,…). Même les tenants d’une économie ultra-libérale reconnaissent que cette économie de marché reste lacunaire. Seules les solutions pour remédier à cette situation font débat. Les ultra-libéraux imputent les lacunes du système au fait qu’il reste encore des entraves étatiques pour que le marché puisse produire pleinement ses effets. Leurs adversaires, pensent que l’on peut, certes, rendre le marché plus efficient mais que vouloir le rendre totalement efficient relève de la théorie pure. Cette dernière option, à laquelle nous adhérons, implique notamment que la puissance publique joue un rôle en matière économique et que l’on ose parler de politique économique sans la réduire à la politique financière. À propos de leur justification :

Les plans de licenciement, de restructuration sont souvent la conséquence d’une décroissance de l’entreprise.

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Justifier une décroissance de l’entreprise implique que l’on ne soit pas certain du bien-fondé de sa croissance. Elle implique notamment que l’on pense qu’en matière de satisfaction (les aménités dont parle Bertrand de Jouvenel),7 la satisfaction de certains besoins liée à l’apparition d’un bien ou d’un service produit par cette entreprise soit inférieure à la « désatisfaction » engendrée par l’apparition de nuisances liées à la production de ce bien ou de ce service. Ce qui vient d’être écrit ne doit pas inciter le lecteur à penser que l’instauration de la décroissance dans certaines entreprises engendre la révolution (tout au plus il s’agirait d’une révolution tranquille). Il n’est question ici que de regarder ce qui se fait en matière de développement durable et de tirer profit de ces expériences qui ont pu aller jusqu’à des débuts de décroissance. Mais absence de révolution ne signifie pas absence de propositions. La proposition centrale de ce livre est que la puissance publique doit intervenir pour aider les entreprises à faire de la décroissance si on veut qu’elle soit soutenable. Pour traiter de la décroissance et justifier du rôle de la puissance publique, le plan suivant a été adopté. Dans la première partie « La décroissance soutenable stade suprême de l’écologie dans l’entreprise ? » (chapitres 1 et 2), nous verrons quel intérêt il y aurait à mettre en place une décroissance soutenable sans toutefois en cacher les limites qui expliquent la défiance dont elle fait l’objet depuis trente ans. Le

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« En latin, le mot amoenitas désigne l’agrément, le charme d’une perspective…Il me plaît que ce mot figure déjà dans le vocabulaire juridique anglais, et qu’il soit entré précisément à propos des « coûts externes » de l’industrialisation, « la perte d’aménités » désignant ce qu’une implantation industrielle a pu enlever à l’agrément du lieu.» Arcadie, essai sur le mieux vivre, p. 149 Bertrand de Jouvenel, éditions futuribles, 1968.

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premier chapitre, après avoir défini la décroissance soutenable et montré que l’avenir écologique de la planète est caractérisé par l’incertitude, expliquera en quoi la décroissance pourrait être un réducteur d’incertitude. L’occasion sera donnée de comprendre pourquoi le débat écologique autour de la notion de croissance dure depuis trente ans sans que personne ne tombe d’accord sur l’urgence de certaines mesures à prendre et sur la pertinence des choix à faire. En fait, cette décroissance soutenable, abordée de manière globale, effraye plus qu’elle ne rassure ; pire elle désespère lorsqu’elle devient annonciatrice de chômage. C’est donc vers une décroissance soutenable sectorielle qu’il faudrait se tourner si l’on veut parler, dans l’entreprise, de décroissance soutenable. Dans le chapitre deux, nous tenterons de cerner le profil de l’entreprise écologiquement fragile, c’est-à-dire qui doit se reconvertir. Nous ferons parallèlement l’inventaire des freins aux reconversions écologiques. Ce sera également l’occasion de rappeler pourquoi l’entreprise, dans un contexte de pure économie de marché, n’est pas, naturellement, encline à faire de la décroissance soutenable puisque pour elle, décroître constitue actuellement un non-sens économique et que les reconversions écologiques sont mal maîtrisées. La deuxième partie « La protection de l’environnement conduit l’entreprise à la décroissance » (chapitres 3 et 4) étudiera comment, concrètement, une entreprise peut évoluer dans le cadre d’une décroissance soutenable. Le troisième chapitre retracera l’évolution des relations entre l’entreprise et l’écologie au cours des trente dernières années. D’abord très réticente à l’intégration de la composante environnementale dans sa stratégie, l’entreprise a fini par l’adopter et l’utiliser ; allant même jusqu’à en faire un outil stratégique. Mais l’action de l’entreprise soucieuse de développement durable rencontre des limites inhérentes au fonctionnement même de l’entreprise. Un quatrième chapitre esquissera ce que pourraient être les conditions techniques d’un passage du développement durable à la décroissance soutenable. Passage permettant de dépasser les 17

limites, les contingences actuelles de l’entreprise l’empêchent d’être véritablement écologique.

qui

La troisième partie « L’entreprise, pour décroître, a besoin des autres » (chapitres 5 et 6) traitera de l’entreprise et de ses relations avec la puissance publique dans un contexte national et international. En effet, l’entreprise, sans aide extérieure, dispose d’un champ d’action limité, elle doit d’abord penser à sa survie, même si c’est au détriment de la planète. L’avènement de la décroissance suppose donc que l’on revisite la notion de puissance publique et son rôle dans le cadre des reconversions. Le chapitre cinq sera l’occasion d’évoquer les actions que peut mener la puissance publique. Sans revenir à une époque très dirigiste où il était question d’un État qui se substituait aux entreprises, il est utile de rappeler que l’État a déjà et doit à l’avenir proposer aux entreprises une stratégie de partenariat écologique. La mondialisation, dont tout le monde parle, concerne doublement l’écologie (à la mondialisation financière qui touche toutes les activités économiques vient s’ajouter le caractère planétaire de nombreux phénomènes environnementaux comme les émissions de gaz à effet de serre). Dans un dernier chapitre, après avoir rappelé dans quel contexte international évolue actuellement le milieu des affaires, nous esquisserons donc ce que pourrait être une politique écologique internationale qui aurait pour acteurs les entreprises et les pouvoirs publics sachant que l’écologie sera toujours l’objet de conflits nés de divergences d’opinions mais aussi d’intérêts opposés.8

« (la politique) est l’activité sociale qui se propose d’assurer par la force, généralement fondée sur le droit, la sécurité extérieure et la concorde intérieure d’une unité politique particulière en garantissant l’ordre au milieu de luttes qui naissent de la diversité et de la divergence des opinions et des intérêts. » Julien Freund, Qu’est-ce que la politique ? Seuil, collection Politique, 1968, p.177

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PARTIE 1
LA DÉCROISSANCE SOUTENABLE STADE SUPRÊME DE L’ÉCOLOGIE DANS L’ENTREPRISE ?
Cette partie constitue, d’une certaine manière, une acclimatation de la décroissance soutenable au contexte entrepreneurial. On peut y voir comme une sorte d’illustration de ce que Claude Lévi-Strauss nomme la société qui avale par opposition à celle qui rejette. Jusqu’à présent, l’idée de décroissance a été évoquée sur un plan économique, mais superbement ignorée par l’entreprise. Il y a là quelque chose de paradoxal car la décroissance concerne plus les entreprises qui, la rejettent que la sphère macro-économique prête à l’avaler dans ses théories.

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Chapitre 1 : Décroissance soutenable et incertitude
Quand on veut faire passer l’idée de décroissance soutenable, on rencontre certaines difficultés. Tout d’abord elle peut passer comme une gauchisation du développement durable. Ensuite, le réalisme sous-jacent du mot soutenable qui renvoie au développement durable n’évite pas que l’on se heurte à une série de questions laissées sans réponses. Ce chapitre, qui liste les interrogations, les incertitudes, se termine toutefois sur un constat : on hésite à jouer la carte de la décroissance soutenable car l’avenir écologique de notre planète est plein d’incertitude. En fait, il faut retourner la proposition : ce ne sont pas les incertitudes qui justifient l’adoption d’une stratégie de décroissance, mais le fait que la décroissance réduise les incertitudes. 1.1 Croissance ou décroissance La décroissance soutenable poursuit les mêmes objectifs que le développement durable : assurer un niveau de vie aux générations actuelles tout en réduisant les consommations d’éléments naturels susceptibles de s’épuiser afin de permettre aux générations futures de pouvoir, elles aussi, vivre décemment. Le développement durable se concevant dans le cadre d’une croissance globale de l’économie, on pourrait, a priori, penser que le débat croissance ou décroissance est un débat, sinon artificiel, du moins superficiel. En fait, même si l’on excepte le cas des puristes de la décroissance dont il ne faut pourtant pas négliger les arguments, il y a d’un côté, ceux qui pensent que la croissance est naturellement bonne et de l’autre, ceux qui s’interrogent à propos de ses bienfaits. Il convient de connaître les arguments de chacun. Il faut également replacer ce débat dans un contexte historique. Il s’agit d’un débat vieux de 21

30 ans et même davantage si l’on considère Sismondi ou Stuart Mill (et bien entendu Malthus) comme les premiers zélateurs de croissance zéro. 1.1.1 La croissance est-elle devenue de la bonne croissance ? Arguments et contre arguments Dans les années qui ont suivi la publication du rapport du Club de Rome9 qui mettait l’accent sur l’épuisement rapide des ressources non renouvelables (pétrole dans 30 à 50 ans) et les risques de surpopulation (famine) et de pollution, les zélateurs de croissance ont estimé que le problème posé par le Club de Rome était résolu. On continuait à croître mais on était entré dans une phase de bonne croissance par opposition à la mauvaise dénoncée par le rapport Meadows. À terme, la bonne croissance (des productions de biens et services écologiquement labélisables) allait se substituer à la mauvaise. La croissance économique ne pouvait que se bonifier avec le temps grâce aux progrès de la technologie et à la prise de conscience des hommes. Pour illustrer ces aspects positifs du progrès technique, les exemples de baisse de consommation de matières premières non renouvelables et de diminution de pollutions ne manquaient pas. Des voitures qui consomment peu et dégagent moins de CO2, des réfrigérateurs dont la consommation électrique a baissé de plus d’un quart en dix ans,…Quant à la prise de conscience du « péril écologique », elle s’était traduite par l’apparition d’une législation plus contraignante et la mise au point de méthodes d’analyse écologique des modes de production (système de management environnemental, analyses de cycle de vie, normes ISO 1400010). Face à cette vision sereine de l’économie et de son devenir, ceux qui contestent le mode de croissance économique

Halte à la croissance, Rapport au Club de Rome, Denis Meadows, Ed.Jean-Claude Lattes, 1972. 10 Cf. chapitre 4.

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