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L'entreprise face aux risques majeurs

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320 pages
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Ajouté le : 01 janvier 0001
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EAN13 : 9782296272118
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L'ENTREPRISE FACE AUX RISQUES MAJEURS
A PROPOS DE L'INCERTITUDE DES NORMES SOCIALES

Autres ouvrages du même auteur:

Management Public: Gestion et Légitimité, Paris (Dalloz) 1980, en collaborationavec Alain Burlaud. Le Prince Bureaucrate: Machiavel au pays du Marketing - Paris
(Rammarion) 1992, en collaboration avec Catherine Paradeise.

@ L'Harmattan,

1993 ISBN:2-7384-1590-3

Romain LAUFER

L'ENTREPRISE FACE AUX RISQUES MAJEURS
A PROPOS DE L'INCERTITUDE DES NORMES SOCIALES

Ce livre a été réalisé à partir d'une recherche pour le Groupe de Prospective du Ministère de l'Environnement. Il a été publié avec son concours

Éditions L 'HARMA TT AN 5-7, rue de l'École Polytechnique 75005 PARIS

Dirigée par Dominique DESJEUX

Dernières parutions:
Alter N., La gestion du désordre en entreprise, 1991. Amiot M., Les misères du patronat, 1991. Barrau A., Socio-économie de la mort. De la prévoyance aux fleurs du cimetière, 1992. Blanc M. (textes présentés par), Pour une sociologie de la transaction sociale, 1992. Boyer H., Langues en conflit, 1991. Calogirou C., Sauver son honneur. Rapports sociaux en milieu urbain défavorisé, 1991. Castel R. et Lae J.F. (sous la direction de), Le revenu minimum d'insertion. Une dette sociale, 1992. Chauvenet A., Protection de l'enfance. Une pratique ambiguë, 1992. Chauvière M., Godbout J.T., Les usagers entre marché et citoyenneté. Dayan-Herzbrun S., Mythes et mémoires du mouvement ouvrier. Le cas Ferdinand Lassalle, 1991. Denantes J., Les jeunes et l'emploi. Aux uns la sécurité, aux autres la dérive, 1991. Dourlens C., GallandJ.P., TheysJ., Vidal-NaquetP.A., Conquête de la sécurité, gestion des risques, 1991. Duclos D., L'homme face au risque technique, 1991. Dulong R., Paperman P.,.La réputation des cités HLM, 1992. Duprez D., Hedli M., Le mal des banlieues? Sentiment d'insécurité et crise identitaire, 1992. Ferrand-Bechman D., Entraide, participation et solidarités dans l'habitat, 1992. Filmer R. (Sir), Patriarcha ou le pouvoir naturel des rois et observations sur Hobbes (sous la direction de P. Thierry), 1991. Genard J.L., Sociologie de l'éthique (préface de C. Javeau), 1992. suite enfin d'ouvrage

REMERCIEMENTS

Je tiens à remercier Jean-Charles HOURCADE, Directeur du C.I.R.E.D., Laboratoire de l'École des Hautes Études en Sciences Sociales associé au C.N.R.S., à qui je dois la définition même du thème de la présente recherche.

Je tiens à remercier également Jacques THEYS, Responsablé du Groupe de Prospective du Ministère de l'Environnement pour le soutien, l'attention et l'intérêt qu'il a accordé à ce projet tout a long de son élaboration, depuis la définition de ses hypothèses jusqu'à la publication finale.

C'est grâce à Jean-Michel SALES, Chercheur au C.I.R.E.D., qu'ont pu être établis les huit cas qui illustrent le propos du présent ouvrage. Travailler avec lui a toujours été un plaisir.

Je tiens enfin à remercier le Groupe HEC pour avoir créé les conditions qui ont rendu possible de mener ce travail à bien.

INTRODUCTION

Ce qu'incertitude veut dire

Ce qu'incertitude veut dire.
Pris dans son sens le plus étroit, le Risque Majeur est le nom d'une création administrative française. TIs'agit de "la Délégation aux Risques Majeurs" qui se trouve à l'intérieur de la Direction de l'Eau, de la Prévention des Pollutions et des Risques (DEPPR) au Ministère de l'Environnement. Si l'appellation Risque Majeur semble limitée à la France, le phénomène administratif ql!' elle désigne est beaucoup plus universel: c'est ainsi qu'aux Etats-Unis a été créé, à peu près à la même époque, un "Bureau des Urgences" (Office of Emergency). Dans un sens plus général, le Risque Majeur est le nom d'une préoccupation croissante dans les pays développés: la crainte des catastrophes industrielles. A cette crainte est associée une série de noms propres Seveso, Three Miles Island, Bhopal (Union Carbide), Bâle (Sandoz) et bien sûr Tchernobyl. Ces noms de catastrophes viennent donner une réalité concrète à une inquiétude ancestrale. Par son désir de connaître ou de maîtriser le monde;, l'homme peut être conduit à transgresser la loi divine qui le tenait dans l'ignorance, à suscitéer la colère de la nature qu'il voulait se soumettre, à détruire l'ordre de la société qu'il voulait améliorer. Ces craintes et ces menaces figurent dans les textes les plus vénérables de notre culture, qu'elle soit biblique (Adam face au fruit de l'arbre de la connaissance) ou grecque (Promethée volant aux Dieux le feu, principe de tous les savoirs techniques). Le monde moderne fondé sur la science et la technique se devait de faire revivre semblable inquiétude. Dans la littérature, ce sera la création de mythes puissants: "Faust", "Frankenstein", "Le Golem", "1984". Dans la société, ce sera la succession de tous les mouvements sociaux qui tenteront de s'opposer au développement du progrès scientifique et technique. Une ligne continue relie ainsi les luddistes qui voulaient briser les nouvelles machines, aux militants antinuc1éaires qui tentent de s'opposer à la construction de nouvelles usines.

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Anciennes et quasiment permanentes tout au long de notre histoire, ces inquiétudes pourraient bien n'être que l'expression sociale du changement et de la nécessaire opposition qu'elle suppose entre les anciens - et ce qu'il y a en chacun de nous d'attaché à un ordre antérieur - et les modernes - et ce qui en chacun de nous met ses espoirs dans les progrès de la science et des techniques. Puisque ces inquiétudes sont si anciennes, on peut s'interroger sur ce qui justifie aujourd'hui leur institutionnalisation sous la forme d'une instance administrative. Une première réponse résulte de l'évolution même de l'univers des sciences et des techniques avec l'apparition de ce que l'on appelle les techno-sciences et les nouvelles technologies. Elles semblent en effet capables d'incarner les formes les plus extrêmes des rêves de toute puissance de I'homme. On imagine le Golem dépassé par les prodiges de la robotique, Frankenstein effrayé par les pouvoirs de la génétique ou l'auteur de "1984" sceptique face aux performances des systèmes d'informatisation et de télécommunication modemes. Quant au pouvoir de destruction de l'énergie atomique, elle rendrait presque ordinaire l'exploit du Capitaine Nemo faisant disparaître son îlot dans une gigantesque explosion. Une deuxième réponse pourrait tenir à la remise en cause de la croyance au progrès qui se généralise dans les sociétés occidentales à partir des années 1960, lorsque le club de Rome, par exemple, consacre ses travaux aux limites de la croissance. Cette remise en cause de l'idée d'un progrès continu dû au développement de la raison, d<:la science, de la technique, idée que l'on trouve à l'origine de l'Etat moderne (Condorcet), idée qui se développe tout au long du XIXème siècle (Auguste Comte), idée qui triomphe enfin pendant la première moitié du XXème sous la forme du système de l'Etat-Providence semble s'imposer à tous depuis le premier choc pétrolier en 1973 qui venait achever ce que l'on a appelé depuis, de façon significative, les Trente Glorieuses. On peut se demander s'il n'y a pa~ une correspondance entre ce que certains ont appelé la crise de l'Etat Providence et la création d'une délégation aux "Risques Majeurs". Celle-ci ne représente-telle pas le passage ,à la limite du concept même d'EtatProvidence? Car si l'Etat-Providence est là pour nous protéger des risques de la vie, pourquoi doit-il reconnaître qu'il est une catégorie de risque (les risques majeurs) qui dépassent le cadre de ceux que la Providence avait l'habitude de garantir. Et si ces risques majeurs dépassent ainsi les capacités usuelles de la Providence, prétendre les assumer n'est-ce pas céder à un fantasme de toute puissance? Que dire dans cet ordre d'idée de la création,

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vers la même époque, d'un commissariat à la prévention des catastrophes naturelles? Désonnais, il n'est de risque quelle que soit sa cause (naturelle ou industrielle) et quelle que soit sa taille (même s'il est <'Jnajeur") qui puisse échapper à la vigilance bienveillante de l'Etat. L'Etat-Providence n'a cependant pas tardé à rencontrer les limites de son pouvoir dans le domaine du risque majeur. Cherchant à faire appliquer une directive européenne prescrivant pour 320 entreprises à haut risque l'obligation de pratiquer des études de danger et, pour un vingtaine d'établissements importants, l'obligation de produire des études de sûreté en recourant à des experts extérieurs (directive SEVESO), force lui fut de reconnaître le peu d'empressement manifesté par les entreprises concernées et ce malgré la pression de l'opinion publique. Certains exemples d'implantation d'établissements dangereux à proximité de zones habitées illustrent la carence du management des entreprises dans la prise en compte effective des risques majeurs. Et pourtant, on ne saurait dire que l'entreprise n'a pas modifié, elle aussi, profondément son rapport au risque au cours de ces dernières années. Donnons deux exemples: l'émergence d'un nouveau métier, d'une nouvelle fonction le "risk-management" et de nouvelles procédures de gestion "le management de crise". Notons le caractère paradoxal de ces deux dénominations. Le manager dans sa fonction d'entrepreneur est là pour prendre des risques. Pourquoi aurait-il besoin à côté de lui d'un spécialiste du management du risque? Le manager, dans sa fonction d'entrepreneur, est là pour décider. Or, crise vient du Grec "Krisis" qui signifie décision. Que signifie dès lors l'idée d'un management de crise? Ce double pléonasme ne peut signifier qu'une chose, c'est qu'il y a risque et risque, décision et décision. L'apparition de la fonction de Risk Manager exprimerait l'existence d'une mutation dans le caractère des risques encourus et le développement du management de crise correspondrait à une mutation dans la nature même des processus de décision. Le management de crise ou de l'urgence est en passe de devenir un thème à part entière de la littérature managériale. Notons qu'il ne concerne pas seulement le cas des catastrophes industrielles du type Bâle ou Bhopal. Il peut concerner par exemple les conséquences d'un krach boursier, une menace d'O.P.A. sur un groupe industriel, un défaut mineur de fabrication qui suscjte la méfiance du marché (cotnme dans le cas de Perrier aux EtatsUnis), voire une simple rumeur dont la propagation menace l'entreprise, etc....

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L'hypothèse de départ du présent ouvrage est qu'il y a un lien étroit entre tqus les événements que nous venons d'évoquer tant au niveau de l'Etat que de l'entreprise, tant au niveau scientifique qu'au niveau technologique, tant au niveau des systèmes techniques que des systèmes sociaux. Ce lien, c'est la prise de conscience du fait que le monde est complexe et que les situations de décision sont caractérisées par l'incertitude. Chacun s'accorde à dire que le monde devient de plus en plus complexe et incertain, mais rares sont ceux qui donnent à ces termes le sens plein et inquiétant qu'ils prennent lorsque survi~nt la catastrophe (qu'elle soit technologique ou économique). Ecoutons Patrie Lagadec caractériser ces situations de crise: "Dans chaque cas, on voit l'impuissance face à la complexité, le retard systématique sur l'événement, le décalage entre les systèmes à disposition et les problèmes à résoudre, l'incompréhension du citoyen, le désarroi du spécialiste" (1) et encore "chaque situation est unique, l'expérience des uns ne peut servir aux autres" (2) . Dans une situation de crise, complexe veut dire indescriptible et incertain veut dire imprévisible. Si force est de donner aux mots complexité et incertitude leur sens extrême, lorsque l'on analyse ou que l'on vit une situation de crise, force est de reconnaître qu'une telle vision du monde ne saurait convenir à l'activité habituelle des entreprises ou de l'administration. Dans la vie quotidienne, le manager vit comme si l'incertitude était probabilisable. Comme l'explique fort bien Franck H. Knight, dans les situations d'incertitude on attribue sa confiance à un modèle censé représenter le monde (confiance que l'on peut évaluer en terme de probabilité: il s'agit de la probabilité que l'on attribue à la véracité de ce modèle) et l'on évalue les résultats de son action à partir des résultats probables de l'action tels qu'ils résultent du modèle du monde dont on dispose ainsi. Cela signifie que l'on se comporte comme si le monde était modélisable et l'incertitude maîtrisable. Une telle démarche relève du plus simple bon sens. Celui qui, pour des raisons de principe, affirmerait que faute de certitude il ne peut agir, celui qui se sentirait "impuissant devant la complexité". aurait vite fait de s'apercevoir qu'il va à sa perte de façon certaine tandis que ceux qui acceptent d'oeuvrer dans l'incertitude parviennent le plus souvent à mener à bien leur entreprise. En effet, la position sceptique (celle qui affimle l'incertitude radicale de tout savoir) trouve une double limite: par ses actions,
(1) Patrick Lagadec États d'urgence Défaillance Destabilisation Sociale. Paris Seuil 1988 - pp. 397-398 (2) op. cit. p. 14 12

-

Technologique

et

le sceptique montre une confiance pratique dans la vie que sa théorie ne saurait reconnaître; au nom de sa propre théorie (qui affirme l'incertitude de toute affirmation), le sceptique ne peut récuser de façon absolue la possibilité de l'existence d'un savoir probable. Ceci explique en partie les attitudes très ambivalentes que l'on rencontre vis-à-vis de la notion de risque majeur. D'un côté, on en reconnaîtra le sens en l'associant à toutes les situations de crise ou de catastrophe dont on n'ose nier qu'elles ne puissent survenir. D'un autre côté, on niera que le monde soit plus risqué aujourd'hui qu'hier. On ira même jusqu'à montrer que la conscience que l'on a du risque et que les procédures que l'on a développées pour s'en garantir le rendent moins grand que par le passé. Les centrales nucléaires n'ont-elles pas fait bien moins de victimes jusqu'à présent que la mine? Ainsi voyons-nous fonctionner les notions de complexité et d'incertitude suivant deux registres: la situation de crise où elles prennent leur valeur radicale et la situation normale où elles prennent un sens plus modéré qui les rende compatibles avec la construction de modèles et l'usage de jugements de probabilité. Reste une troisième attitude, celle qui consiste moins à savoir si le monde est plus ou moins complexe et incertain qu'à comprendre pourquoi désormais on le dit tel. Pour répondre à cette question, il n'est pas nécessaire d'étudier la nature des risques encourus, eux-mêmes, dans chaque cas singulier (étude qui a bien peu de chance d'aboutir à un consensus), il suffit d'étudier les représentations sociales du risque afin de comprendre pourquoi elles se sont modifiées au cours de ces dernières années de façon telle qu'elles ont rendu nécessaire la création de toute une série d'institutions spécifiques. Car à celles que nous avons déjà citées on pourrait ajouter la loi informatique et liberté, les plans Orsec, les comités d'éthique dans le domaine de la recherche médicale, les institutions de surveillance de la sécurité nucléaire, sans oublier l'émergence d'un nouveau champ de recherche des sciences sociales portant sur les représentations du risque et leur maîtrise, champ de recherche dans lequel s'inscrit le présent travail. En 1986, Mary Douglas écrit: "A chaque génération, il est un domaine ou un autre des sciences sociales qui est conduit à la barre des témoins pour être questionné à propos de problèmes cruciaux: la famine ou la récession économique, les causes des guerres ou des crimes. Depuis un peu plus de dix ans de telles questions urgentes ont porté sur les risques liés aux nouvelles technologies... en réponse (à ces demandes) une importante sous-discipline des sciences sociales a émergé qui s'adresse spécifiquement aux questions posées par le gouvernement et l'industrie sur la 13

représentation publique des risques. L'accueil par le public de toute politique concernant le risque dépendra des représentations communes du public à propos de la notion de justice" (3). Ainsi ce nouveau champ des sciences sociales commence par se manifester sous la forme d'un fait social massif: des questions, des inquiétudes se manifestent à propos des risques technologiques. A ces questions, les sciences sociales peuvent répondre en déplaçant la question au niveau des représentations du risque (et non de l'évaluation directe de ceux-ci). Ce déplacement résulte d'exigences à la fois méthodologiques (au niveau des sciences sociales) et pratiques (au niveau des besoins de ces acteurs sociaux que sont gouvernement et industrie). Au niveau méthodologique, s'occuper des représentations du risque plutôt que du risque lui-même, c'est s'adresser au fait social tel qu'il se manifeste effectivement et donc tel que l'on peut l'étudier. Ce fait, c'est l'émergence à un moment donné d'un sentiment public d'inquiétude qui justifie que les sciences sociales se sentent soudain convoquées à "la barre des témoins". Le tribunal auquel, suivant Mary Douglas, le sociologue est convié, ressemble beaucoup à celui qu'Auguste Comte appelait "le tribunal du bon sens universel". Rappelons qu'Auguste Comte considérait que la science en général et les sciences sociales en particulier ne valaient que pour autant qu'elles se soumettaient au jugement d'un tel tribunal. C'est que, pour Auguste Comte, la science ne doit pas poursuivre de finalité purement théorique et qu'elle se doit de répondre aux intérêts pratiques de la société. Et de fait, s'intéresser aux représentations sociales du risque ne présente pas seulement un intérêt scientifique (il s'agit d'un phénomène observable directement) mais aussi un intérêt pratique qui intéresse tant les gouvernements que les industriels. C'est que la réussite de leurs actions, de leurs politiques, de leurs stratégies dépend directement du fait de savoir si le public les considère ou non comme socialement acceptables, ou pour reprendre la définition de l'acceptabilité sociale proposée par Mary Douglas si ces actions, ces politiques, ces stratégies sont perçues comme compatibles avec les représentations communes que le public se fait de la notion de justice. C'est donc au niveau de l'étude de la compatibilité entre les actions entreprises et la représentation commune que le public se fait de la notion de justice, que nous allons consacrer nos efforts en sachant que cette compatibilité ne suffit pas à garantir le succès

(3) Mary Douglas: Risk Acceptability according to the social sciences, London (Routledge and Kegan Paul) 1986. 14

d'une action sociale mais qu'elle en constitue une condition nécessaire. La démarche proposée correspond de manière précise au programme de recherche défini par Mary Douglas à condition d'accepter d' opérationaliser la notion de "représentation commune about justice") par la notion de Système de légitimité, telle qu'elle a été développée lors de précédents travaux, soit d'un point de vue général (4) , soit comme façon de traiter de l'acceptabilité sociale des nouvelles technologies (5), soit enfin comme façon de fonnaliser les processus de management (6). ' Les principales propositions développées seront les suivantes: I - Les processus sociaux peuvent être décrits de façon précise au niveau symbolique grâce à la notion de système de légitimité.

.

que le public se fait de la justice" ("Standardized public ideas

2 - La définition de la notion de système de légitimité pennet de définir de façon précise la notion de crise du système de légitimité. Celle-ci correspond à une crise au niveau des systèmes de représentations symboliques de la société ou, pour reprendre l'expression de Mary Douglas, au niveau de "la représentation commune que le public se fait de la justice".
3 - La notion de système de légitimité penn et de définir histoire du système de légitimité de notre société. On peut l' montrer que la période actuelle correspond à une telle crise de légitimité (crise des systèmes de représentation symbolique), ce qui pennet de rendre compte de l'émergence générale du sentiment que la société devient vulnérable et plus précisément de l'émergence de la notion de "risque majeur". Vue de cette façon la notion de risque majeur devient caractéristique de l'époque présente. 4 - On montrera également que la notion de crise du système de légitimité dans les sociétés modernes (crise des systèmes de représentation symbolique) correspond à l'émergence de l'opinion
(4) Romain Laufer et Catherine Paradeise Le Prince Bureaucrate: Machiavel au Pays du Marketing, Paris (Flammarion) 1982. (5) Romain Laufer: The Question of the Legitimacy of the Computer: An Epistemological
Evolving

Point of View in J. Berleur et al. The Information
Springer Verlag

Landscape,

- Captus

Society: Gestion et

1991.

Romain Laufer et Alain Burlaud Légitimité, Paris (Dalloz) 1980.

(6)

- Management

Public:

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publique comme instance générale de légitimation et au développement des techniques de communication comme techniques dominantes de légitimation, techniques de construction pragmatique "des représentations communes que le public se fait de la justice". 5 - La notion de système de légitimité et la notion de crise du système de légitimité concernant l'ensemble des systèmes de représentation symbolique de la société, on peut en déduire que la portée de la notion de "risque majeur" ne se limite pas aux risques industriels ou naturels. Elle concerne l'ensemble des processus sociaux et économiques. Ainsi n'est -ce sans doute pas par hasard que le Wall Street Journal parle de "Meltdown" (nom donné à la fusion du coeur d'une centrale nucléaire) pour décrire le krach de la bourse de New York en 1987. La composition de l'ouvrage comporte de quatre parties. La première partie de l'ouvrage tendra à montrer l'utilité d'une approche conceptuelle de la notion de risque majeur. Pour cela, on montrera comment l'incertitude et la complexité qui caractérisent notre époque rendent particulièrement difficile la description empirique de la façon dont les entreprises font face au risque majeur. On posera alors les prémisses d'une approche théorique. La deuxième partie constitue le développement de la théorie dont on a supposé la possibilité dans la première partie. Elle est l'occasion d'explorer un certain nombre de concepts liés à la notion de risque majeur: système de légitimité, crise de légitimité, histoire de la légitimité des acteurs sociaux, histoire de l'épistémologie, histoire du statut de la technologie, histoire du risque, histoire de la notion d'anticipation, histoire des processus d'assurance, histoire de la notion de responsabilité. L'ensemble des résultats de cette analyse sont schématisés dans un ensemble de tableaux que l'on trouvera à la page 157 et suivantes. Ils peuvent se résumer en un constat général, celui de la crise des systèmes de légitimité, c'est-à-dire de la crise "'des représentations communes que le public se fait de la justice". La thèse générale est que cette crise correspond à l'émergence dans la société de la notion de risque majeur. La lecture de longs développements théoriques pouvant paraître à certains difficile, abstraite ou fastidieuse, le présent ouvrage a été écrit de telle façon que ceux qui désirent éviter ce qui, en théorie, est un passage obligé puissent le faire: il leur suffit de passer directement à la troisième partie sachant que chacune des notions utilisées à ce niveau trouvent leur définition et leur justification 16

rigoureuses dans les développements théoriques de la deuxième partie. La troisième partie est consacrée aux conséquences pratiques de l'analyse développée telles qu'elles résultent à la fois de l'approche théorique et des études de cas contenues dans la quatrième partie de l'ouvrage. Après avoir repris de façon rapide et concrète (à la lumière des cas étudiés) les principaux éléments de l'approche conceptuelle, on examinera d'une part les problèmes posés par la construction d'une éventuelle typologie des risques majeurs, d'autre part les principes d'un management du risque majeur. Chemin faisant, nous espérons avoir montré qu'il était à la fois possible et utile de donner aux notions d'incertitude et de complexité leur pleine valeur sans que cela conduise à la paralysie dans l'action. Entre les moments de crise où ces notions sont si présentes qu'elles ne nous sont d' auc;une aide et les moments de fonctionnement normal des systèmes où ces notions apparaissent, au mieux théoriques, au pire menaçantes, il est possible de définir un troisième temps: celui de l'analyse des logiques sociales qui déterminent "les représentations communes que le public se fait de la justice" et qui sont donc des guides utiles pour l'action puisqu'aucune action ne saurait réussir si elle ne s'y conforme. La crise de légitimité, l'émergence de la notion de risque majeur correspondent au fait que ce qui est nécessaire est devenu impossible, c'est-à-dire qu'il n'y a plus moyen de définir a priori (avant l'action) un système de normes cohérent auquel il suffirait de se conformer pour être légitime. Cette contradiction au niveau des concepts entre ce qui est "nécessaire" et "impossible" ne conduit pas au niveau de la pratique à la paralysie. Elle conduit au contraire à développer des procédures symboliques: législation, réglemel1tation, comité d'éthique, définition de nouvelles fonctions dans l'Etat (Délégation aux Risques Majeurs, Commissariat à la Prévention des Catastrophes Naturelles) ou dans l'entreprise ("risk-management", "cellule de crise"), etc C'est l'analyse de la cohérence conceptuelle des systèmes de légitimité qui permet de définir la logique de développement de ce que l'on pourrait appeler un management de l'impossible, celui-ci n'étant rien d'autre que la traduction au niveau du management des contradictions contenues dans les systèmes de normes. La dernière partie est constituée d'une série de huit cas de phénomènes "catastrophiques" : Union Carbide à Bhopal, Sandoz à Bâle, General Motors et le projet "Saturn", Volkswagen et l'escroquerie au change dont elle fut victime, le cas des "Minilab" Kis, l'O.P.A. hostile contre Beatrice Food, l'O.P.A. de Carlo de 17

Benedetti sur la Société Générale de Belgique et enfin l'affaire Guinness (7). L'élaboration de ces cas pose deux types de problèmes: méthodologiques et pratiques. Au niveau méthodologique, il s'agit de savoir comment on peut décrire une manifestation du risque majeur puisque celle-ci résulte d'une crise des schèmes de représentation. Nous verrons que la difficulté peut être partiellement contournée en analysant le processus à partir de la représentation qu'en donne la presse. C'est la marque du risque majeur que sa réalisation tend à se manifester dans l'espace public et que sa réalité comme sa résolution dépendent pour une grande part de la façon dont l'opinion publique, telle que la presse la reflète et l'influence, se représente la situation soumise à son jugement. C'est en effet au premier chef aux techniques et aux media de communication que revient à notre époque la constitution des "représentations communes de ce qui est juste".

Au niveau pratique, la lecture de ces cas devrait permettre à chacun de juger si la généralisationde la notion de risque majeur a quelque pertinence et, peut-être, de tirer quelqu'enseignement sur la façon de gérer une crise, en particulier dans le domaine de la communication.

(7) Les cas ont été établis en collaboration avec Jean Michel Sales, Chercheur au C.I.R.ED., URA - CNRS.

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PREMIÈRE PARTIE

Décisions, risques majeurs et responsabilité: Problèmes de méthode

Avant de commencer une analyse de toutes les complexités impliquées par la notion de risque majeur, peut-être serait-il bon, par deux exemples, de préciser ce que nous désignons par risque majeur et comment nous pouvons rapprocher risques technologiques et risques économiques et sociaux. Pour cela nous aurons recours au génie synthétique des dessinateurs humoristiques tant il est vrai que l'intuition des graphistes parvient souvent à anticiper ce dont les élaborations intellectuelles ne font que rendre compte après coup. Le premier dessin parût dans le Canard Enchaîné peu après Tchernobyl, il est signé Cardon. Son titre: "Le nucléaire, un trésor de bienfaits". En haut à gauche la centrale explose, deux hommes fuient en courant le long de la diagonale du dessin, vont atteindre le bas à droite, ils ont trois jambes, ils se parlent en courant. Le premier: "Avant les mutations génétiques les gens n'avaient que deux jambes... " à quoi le second répond: "Et alors, bonjour la. lenteur en cas de pépins! " Le second dessin parût dans le Wall Street Journal peu après le crash de Wall Street d'octobre 1987. Un homme habillé avec élégance est allongé sur le divan d'un psychanalyste qui l'écoute attentivement en prenant des notes. "Je crois, dit l'analysant, que je suis parvenu à acquérir un certain contrôle sur ma vie -je viens de déposer mon bilan". Pour passer de ces brillants (et inquiétants) raccourcis à une analyse précise des risques majeurs qui menacent l'entreprise, il nous faut montrer d'abord pourquoi une approche empirique se révélera particulièrement délicate.

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CHAPITRE I LES DIFFICULTÉS D'UNE AP,PROCHE EMPIRIQUE PROBLEME DU

Une première façon d'approcher le thème de notre étude consisterait à étudier de façon empirique les processus de décision des entreprises et la façon dont celles-ci se comportent face au risque majeur. Cette méthode a été utilisée, elle a ses mérites et son utilité; toutefois il ne faudrait pas sous-estimer les difficultés auxquelles elle se heurte. Une telle approche se heurte en effet à une triple difficulté: difficulté liée à la notion de décision, difficulté liée à la définition des risques majeurs, difficulté liée aux points de vue des différents acteurs quant à leur responsabilité en matière de risque. 1 - Difficultés liées à la notion de décision La difficulté de l'étude des processus de décision a été longuement discutée et tient aux questions suivantes: a) Savoir qui sont les décideurs (Les entreprises sont composées de nombreux services, eux-mêmes composés de nombreuses personnes. Les structures formelles, les organigrammes qui décrivent les relations entre ces services et ces personnes, et la façon dont en principe leurs rôles sont ordonnés pour produire des décisions ne sont guère fiables tant, dans le domaine de la décision, compte la qualité des relations "informelles" entre personnes ou entre services. Par ailleurs la décision fait intervenir des acteurs extérieurs à la structure de l'entreprise: opinion publique, associations, groupes de pression, pouvoirs publics, collectivités locales etc.) b) Connaître le moment de la prise de décision (la durée de la délibération et de la négociation peut être très étendue et, là encore, le moment formel de la décision peut n'être qu'un épisode purement symbolique dont la portée est d'autant moins grande que 21

le lien peut être indirect, complexe. voire confus, entre décision fonnelle et mise en oeuvre) c) Déterminer les lieux exacts où se tiennent les négociations déterminantes, (lieux qu'il importe de connaître si l'on désire étudier empiriquement les processus de décision). Toutes ces difficultés ont pu conduire certains à contester l'existence même des processus de décision et à décréter qu'il n'y avait là que le résultat d'une vision purement idéologique du comportement des organisations (1). I Remarquons tout de suite qu'une telle position met en cause non seulement l'espoir d'influer efficacement sur les processus de décision mais encore le fondement même de la définition d'une organisation en tant qu'acteur social. Comment pourra-t-on juger du bien fondé de leur action? Comment assigner la responsabilité des catastrophes qui pourraient en résulter? Comment faire pour mettre en place des systèmes adéquats de prévention, de sécurité, d'assurance etc ? Derrière la difficulté méthodologique (questions relatives à la possibilité d'appliquer les principes des sciences socialesl'économie, la sociologie, la psycho-sociologie, la psychologie etc. - à l'étude de la décision.) se profIle une difficulté de principe: la difficulté d'assigner de façon légitime un acte et ses conséquences à un acteur précisément défini. Cette difficulté est d'autant plus importante que les débats sur les risques majeurs sont l'objet de vives controverses entre les divers acteurs et groupesd'acteurs tant du point de vue de l'évaluation des dangers que de l'évaluation des précautions à prendre et de l'attribution des responsabilités. Le défaut de consensus rend encore plus nécessaire le recours à des méthodes scientifiques pour analyser la situation et encore plus aiguës les difficultés méthodologiques que nous venons de décrire.

2. Difficultés liées à la notion de risque majeur Si la notion de risque majeur présente une unité, c'est celle de l'inquiétude qu'elle est supposée susciter en chacun de nous. Que l'on tente de confronter cette inquiétudeet de définir de façon plus précise la notion de risque majeur et nous voici face à une
,

multiplicité de phénomènes hétérogènes et de jugements marqués par le relativisme.

(1)

Lucien Sfez, Critique de la décision, Paris. (Presse de la Fondation des Sciences Politiques) 1976. 22

2.1. Hétérogénéité et complexité de la notion de risque majeur

2.1.1. Risques naturels et risques technologiques

La notion de risque majeur couvre deux grandes catégories de risques: les risques naturels et les risquesliés à l'activité humaine. A priori ces deux catégories semblent s'opposer clairement, les risques naturels étant marqués par leur caractère inévitable et imprévisible. Le tremblement de terre de Lisbonne au XVIIIème siècle en reste l'exemple type tant par son ampleur que par la qualité des commentaires et des débats qu'il a suscité parmi les grands esprits de ce temps. Ces controverses montrent déjà la multiplicité des interprétations que pouvait engendrer un tel phénomène. Le problème est devenu encore plus complexe depuis que l'on s'intéresse à la façon dont l'action de l'homme se combine aux processus de la nature pour produire des phénomènes de type catastrophique: effet du déboisementsur le climat, effet des pluies acides sur les forêts, barrages qui modifient le régime des eaux, plus récemment activités industrielles qui mettent en danger la couche d'ozone etc Ainsi la causalité devient-elle plus complexe, l'inévitabilité pouvant être mise en question ainsi que la responsabilité des hommes eux-mêmes quant à la façon dont la nature les affecte. La notion d'environnement et l'attention qui lui est accordée (dont le ministère du même nom est le garant) est la marque de l'intrication croissante entre causes naturelles et causes sociales. A cela s'ajoutent les possibilités que la science ouvre à l'homme pour prévoir les catastrophes, les éviter ou au moins en diminuer les effets par des actions adéquates: construction de digues et de barrages pour lutter contre les inondations,normes de construction antisismiques, déplacement de populations en cas d'éruption volcanique,etc.... Désormais le vaste champ des risques majeurs naturels ne peut plus être séparé de l'analyse des actions et des comportements sociaux: ils sont de moins en moins considéréscomme inévitables ou imprévisibles. 2.1.2. Hétérogénéité des risquesmajeurs industriels Industrie nucléaire, industrie chimique avec ses multiples composés, industrie liée au génie génétique,système informatique, transport de matières dangereuses et polluantes etc Cette énumération suffit à montrer l'extraordinaire variété des processus
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qui peuvent être couverts par la notion de risque majeur et la difficulté qu'il peut y avoir à synthétiser des travaux empiriques portant sur des systèmes aussi divers. Par ailleurs l'étude de la plupart de ces domaines (aussi bien du reste que ceux qui concernent les risques naturels) fait appel à des savoirs spécialisés dont la complexité est illustrée tant par le niveau et la multiplicité des experts consultés que par l'intensité de leurs désaccords quant à l'évaluation des risques encourus et des précautions nécessaires. 2.2. La relativité de la notion de risque majeur Si la notion de risque majeur désigne ce qui par l'importance de ses conséquences s'impose à notre attention comme tel, force est de reconnaître que cette importance peut être évaluée de façon extrêmement variée. Cette variété est relative au temps, à l'espace, aux circonstances, aux acteurs et enfin au degré de médiatisation de l'événement considéré. 2.2.1. Relativité par rapport au temps Si les catastrophes industrielles meurtrières ne datent pas d'aujourd'hui, il est frappant de constater que la notion de risque majeur est, elle-même, très récente. Ce seul fait montre une relativité de la notion de risque majeur par rapport au temps dont il faudrait pouvoir rendre compte. 2.2.2. Relativité par rapport à l'espace On a souvent constaté que quelques victimes à proximité suscitaient plus d'émotions que des centaines dans le lointain. La comparaison de l'émotion suscitée aux États-Unis par les accideI1tssurvenus aux usines d'Union Carbide aux Indes (Bhopal) et aux Etats-Unis (Virginie) pennettrait de prendre la mesure d'une telle pondération. Les comptes rendus des catastrophes par la presse suivent également une telle loi mathématique qui lie distance physique à distance psychologique. 2.2.3. Relativité par rapport aux circonstances La façon de réagir à un risque majeur dépend des circonstances: le caractère évitable ou inévitable du risque, le caractère volontaire ou involontaire de l'implication des personnes ou des groupes dans le risque concerné, le caractère groupé et massif ou au contraire épars et disséminé des manifestations du risque, enfin la nature du risque tant du point de vue de ses causes que de ses conséquences.

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a) Évitable, inévitable Là se trouve une des sources essentielles de la différence de réaction face aux risques naturels et aux risques industriels du moins tant que la distinction peut être maintenue clairement. Nécessité faisant loi qu'il s'agisse de l'effet de la volonté de Dieu ou des lois de la nature, les conséquences devront être acceptées quitte à organiser la réparation des dommages et l'entraide face au malheur partagé. Cette entraide face à d'inévitables dangers est une des sources des systèmes d'assurance. b) Volontaire, Involontaire On ne réagira pas de la même manière à un risque majeur suivant la façon dont la volonté des acteurs est impliquée dans les actions qui ont déclenché le risque. On peut distinguer au moins trois situations: * Accident lors d'une activité risquée assumée volontairement, dans le cas où le risque fait partie de façon intrinsèque du désir d'agir de l'individu. Ce sera le cas de l'alpinisme ou d'autres sports dangereux. * Accident lors d'une activité comportant un risque assumé volontairement mais pour laquelle le risque ne fait pas partie de façon intrinsèque du désir d'agir. On peut penser aux accidents de la route ou aux accidents du travail. Ceci inclut les risques industriels tels qu'ils sont subis par ceux qui travaillent au sein des établissements dangereux. * Accident lors d'une activité considérée comme non risquée: on peut penser à une personne qui fait une mauvaise chute en marchant, ou bien à la personne qui habite près d'une installation industrielle dangereuse en s'en croyant à l'abri (1). c) Groupement ou dispersion La perception des risques dépend également de la façon dont ils se manifestent, suivant qu'ils sont visibles, groupés, massifs ou invisibles, dispersés, épars. Par exemple dans le débat sur ce qu'il convient d'appeler risque majeur, on peut être surpris de voir les tenants du nucléaire
(1) Le cas des risques en cas de guerre correspond à une logique différente dans la mesure où dans la guerre le risque n'est plus une circonstance anormale mais la norme de la situation. Notons que le risque de guerre, fait, par définition, partie de ceux qui relèvent de la responsabilité de l'État. 25

opposer à leurs critiques l'argument suivant lequel les routes sont bien plus meurtrières que tous les accidents nucléaires à ce jour (et même que la plupart des risques industriels). Ils expriment ainsi le fait qu'un risque actuel parce qu'il est disperse peut paraître moins inquiétant que la simple menace d 'une catastroph~ massive. d) Nature du risque On peut remarquer que la notion de risque majeur s'attache tout particulièrement à certaines technologies et à certaines pathologies. Même si le nucléaire a fait, jusqu'à présent, moins de victimes que l'industrie chimique, c'est lui qui se trouve le plus souvent au centre du débat sur les risques technologiques majeurs, parfois accompagné par le génie génétique, voire l'infonnatique car le risque majeur n'est pas seulement physique, il peut être social et affecter la démocratie politique, la liberté individuelle etc. Il y a une relation privilégiée entre nouvelles technologies et risques majeurs dont il faudra rendre compte. Mais peut-être faut-il ajouter à cela que certaines pathologies telles que les cancers, les mutations génétiques, voire le sida sont également associées de façon privilégiée à la notion de risque majeur soit du fait du caractère mystérieux de leur diffusion et de leur développement, soit du fait du caractère terrifiant voire monstrueux de leurs effets. 2.3. Difficultés liées à la logique des acteurs quant à leur responsabilité en matière de risque La notion de risque est au coeur même de la définition de l'entreprise. Si on définit le risque majeur par rapport à un acteur donné comme étant celui qui met en cause la survie de celui-ci, on peut penser que l'entreprise qui connaît le risque de faillite est familière avec cette notion. Toutefois l'expérience montre que les entreprises ne répondent qu'avec réticence aux demandes des pouvoirs publics ou des mouvements écologiques de prendre en charge ces risques qui semblent menacer l'environnement. Ceci est dû à la façon dont l'entreprise conçoit sa responsabilité en matière de risque. En simplifiant on peut dire que l'entreprise distingue deux types de risques, ceux qu'elle assume directement (RI) et ceux qu'elle délègue (R2). Ceux qu'elle délègue peuvent l'être soit (moyennant unç prime) à une cOI!1pagnied'assurance, soit (moyennant impôt) à l'Etat et, à travers l'Etat, à l'ensemble de la société.

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L'émergence du risque majeur dans le débat social correspond à une augmentation conjointe des risques majeurs dans la catégorie RI et dans la catégorie R2. De là résulte un dialogue de sourds entre ceux qui mettent en avant la priorité qui doit être accordée aux risques de type RI et ceux qui mettent en avant la nécessité de lutter contre un développement excessif des risques de type R2. Caricaturalement le dialogue peut être schématisé comme suit: L'entreprise: "Comment puis-je prendre en compte R2 alors que j'ai déjà tant de mal (de plus en plus de mal) à assumer RI face à la concurrence internationale? Si le coilt de R2 devient excessif c'est mon activité principale qui devient impossible. Il faut donc que la dépense reste à un niveau raisonnable et soit telle que, combinant prévention, sécurité, plus, le cas échéant, la garantie des pouvoirs publics, mes coilts restent compétitifs. Sinon je suis d'emblée condamnée à disparaître". Les pouvoirs publics répondent: "Ayant la responsabilité de R2, il est de mon devoir de faire que son niveau ne devienne pas trop élevé. De toutes façons, en cas de réalisation du risque de type R2, l'activité de l'entreprise serait également arrêtée. Donc une bonne gestion de R2 est nécessaire à la bonne gestion par l'entreprise de R1" . Reste qu'il faut reconnaître que: 1) Si RI se réalise et qu'il s'agit d'une entreprise (ou d'un groupe d'entreprises) de grande importance, l'environnement économique et social dont les pouvoirs publics ont la charge se voit lui-même affecté. 2) Si R2 se réalise, l'activité économique et sociale est également mise en danger, en même temps que l'environnement physique nécessaire à la bonne marche de la société. L'émergence de la notion de risque majeur peut ainsi conduire à une impasse logique, impasse qui semble liée à la difficulté croissante que l'on rencontre pour distinguer: a) au sein de l'entreprise, les risques que l'on assume de ceux que l'on délègue, et b) au sein des pouvoirs publics chargés de l'environnement, la différence entre un environnement écologique dont on aurait la charge et un environnement économique et social qui relèverait de la responsabilité d'autres ministères voire, dans une optique plus libérale, de l'activité propre des entreprises confroQtées à la concurrence nationale et internationale. Le caractère difficilement acceptable de la logique des arguments ainsi échangés se manifeste clairement lorsque l'on formule ces arguments en un seul bloc. Le résultat correspond alors à ce qui est connu, depuis Freud, comme l'argument du

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chaudron (1) : "D'abord il n'y a pas de risque et puis j'ai pris toutes les précautions nécessaires et puis les autres en font plutôt moins et enfin si on doit en faire plus, c'est l'activité elle-même qui devient impossible" .
2. 4. Relativité par rapport aux médias

Le risque majeur entretient un rapport privilégié avec les médias. Le rôle des médias dans la formation de l'opinion leur donne une place privilégiée dans la constitution des risques majeurs soit par la place qu'ils donnent à certaines catastrophes soit par l'écho qu'ils donnent à certaines inquiétudes. Toutefois les rapports entre risque majeur et médias sont encore plus étroits qu'une telle description pourrait le laisser penser. La médiatisation d'un risque peut être prise comme mesure directe de sa nature de risque majeur, ne serait-ce que parce que le risque majeur ne peut se définir que dans un monde où règne l'opinion publique, c'est-à-dire où celle-ci définit et mesure toute chose, les médias n'étant rien d'autre que la façon dont l'opinion publique se connaît et se reconnaît. Mais pour justifier pleinement une telle proposition, il sera nécessaire de développer complètement une approche théorique du risque majeur.

(1) Il s'agit d'un raisonnement dans lequel on "s'attache à chaque facteur isolément et refuse d'envisager leur somme". Freud en donne le célèbre exemple suivant: HAaemprunté à B un chaudron de cuivre; lorsqu'il le rend, B se plaint de ce que le chaudron a un grand trou qui le met hors d'usage". Voici la défense de A : "Primo, je n'ai jamais emprunté de chaudron à B ; Secundo, le chaudron
avait un trou quand je l'ai emprunté à B

Freud. Le mot d'esprit coll. Idée pp. 89 et 90.

et ses rapports avec l'inconscient,

- tertio,

j'ai rendu le chaudron intact". S.

Paris, Gallimard,

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CHAPITRE II POSSffiILITÉ D'UNE APPROCHE THÉORIQUE

1. Insuffisance de l'approche empirique Une approche empirique a toutes chances de produire une myriade d'études:

- présentant une multitude de points de vue contradictoires suivant les acteurs (public, pouvoirs publics, entreprises, syndicats etc.) suivant les secteurs (nucléaire, chimie, informatique, etc.), suivant les moments (avant ou après une catastrophe, par exemple) etc. - mettant en jeu une multitude de variables et de domaines complexes.
- supposant la maîtrise d'un grand nombre de savoirs et d'expertises (technologie, économie, management, assurances etc.). - et dont les conclusions, du point de vue de l'action, risquent fort de paraître insatisfaisantes du fait des contradictions et paradoxes résultant de la complexité des situations considérées.

2. Conditions de possibilité d'une approche théorique Pour être satisfaisante, une approche théorique relative au management de l'entreprise face aux risques majeurs doit remplir
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certaines conditions tant du point de vue de son contenu, de ses résultats,de sa fonne, que du point de vue de son fondement.
2.1. Du point de vue du contenu Le cadre conceptuel proposé devra pennettre :

- de rendre compte de la multiplicité des points de vue - d'articuler les divers domaines de savoir et d'expertise,
- de comprendre
les modes d'élaboration et d'évaluation des actions mises en oeuvre par les individus et les organisations concernés. 2.2. Du point de vue de ses résultats L'approche théorique proposée devra proposer un cadre conceptuel propre à donner plus de cohérence intellectuelle: a) aux travaux empiriques portant sur les rapports entre l'entreprise et les risques majeurs.. b) aux plans d'action développés par les différents acteurs concernés. 2.3. Du point de vue de la fonne

- Le cadre conceptuel doit partir d'un ensemble de concepts et de définitions précises pennettant d'articuler de façon logique l'ensemble du champ concerné.
2.4. Du point de vue de son fondement Un tel programme a sans doute de quo~.décourager les efforts de conceptualisation. Le fait d'avoir montré que sa réalisation pouvait être utile ne suffit pas à montrer qu'elle est possible. L'élaboration d'un cadre conceptuel aussi englobant pose donc une question épistémologique dont il serait bon que la problématique proposée puisse rendre compte. Toutefois, avant de passer à la présentation des concepts et des hypothèses qui seront proposés au cours du présent ouvrage, il est un préalable: préciser la notion de risque majeur qui se trouve au
centre de notre préoccupation.

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3. La notion de risque majeur La notion de risque majeur supposequ'une distinction soit faite entre le risque majeur et les risques qui ne le sont pas. Cette distinction qui en appelle à l'évidence de ce qui, par son importance, s'impose comme tel (à savoir important) reste purement tautologique tant que l'on n'a pas défini de façon plus précise le critère de cette importance. Contenant la notion de risque, la notion de risque majeur suppose un écart entre la prévision des conséquencesd'une action (celle-ci pouvant consister dans le simple fait de vivre) et son résultat effectif. Le risque majeur dépend donc à la fois du cadre de référence qui détermine la prévision et de la façon dont on mesure le résultat. L'élément central de ce cadre de référence n'est autre que la définition des acteurs eux-mêmes et des actions dont ils sont capables. Étant définie comme un écart entre prévision et réalisation, la notion de risque supposeque le cadre de référenceutilisé comporte une représentationdu temps. Ainsi par exemple on pourra dire que le risque majeur est la définition "ex ante" de ce qui, se réalisant, prend le nom de catastrophe"ex post". La mesure de l'ampleur des conséquences d'une catastrophedonnée, qui dépend elle-même du modèle de référence des acteurs, ne saurait être totalement identifiée avec les anticipationsde ces mêmes acteurs d'autant que cette ampleur peut elle-même être fonction du caractère non anticipé de l'événement. C'est peut-être parce que pour Vatel la marée ne pouvait être en retard que l'événement prit la dimension que l'on sait. (1)De même que la marche de la forêt de Dunsinane sera le sûr moyen de détruire la confiance en lui-même de Macbeth (2).Ces deux cas ne sont pas semblables puisque dans le cas de Macbeth, une malédiction s'attachait à la réalisation de l'événement impossible. Toutefois ils pourraient être rapprochés à nouveau si on précisait que la notion même d'événement impossible ne pouvait atteindre tant Vatel que Macbeth qu'à
(1) Vatel, maître d'hôtel de Fouquet et du Prince de Condé se suicida à la suite d'un incident technique: le retard de la marée fit que le repas offert en l'honneur du roi ne fut pas prêt à temps. (2) Des sorcières prédirent à Macbeth qu'il serait invincible tant que la forêt de Dunsinane ne monterait pas vers la forteresse qu'elle entourait Par ailleurs il ne pouvait, d'après cette prédiction, mourir de la main d'un homme né d'une femme. De ces prédictions Macbeth tirait un sentiment d'invincibilité qui disparut lorsque ces deux événements impossibles se réalisèrent l'un et l'autre. 31

travers des présupposés parfaitement définis: ceux qui déterminent l'honneur du cuisinier ou le destin de qui est pris dans les rets d'une prédiction. Dans ce cas le risque majeur apparaît comme celui qui résulte de l'effondrement du système de représentation qui permettait l'évaluation ex-ante du risque et l'évaluation des conséquences, effondrement qui met en cause la survie de l'acteur lui-même dans la mesure où il se considère défini par ce système d'évaluation. Un changement d'éthique aurait offert à Vatel comme à Macbeth une issue moins tragique. On est donc conduit à distinguer a priori quatre types de risques. a) Le risque "ordinaire" qui peut être défini par rapport à un cadre de référence, cadre qui est censé tenir avant et après l'événement, risque qui doit être défini ex-ante. b) le risque majeur "première version" qui est défini comme le risque ordinaire (il s'inscrit à l'intérieur du système de représentation et peut être évalué ex-ante), mais qui en diffère par l'ampleur, la question devenant alors d'évaluer cette ampleur qui justifie que l'on qualifie un risque -autrement ordinaire- de majeur. c) Le risque majeur "deuxième version" est également défini à l'intérieur du système de représentation mais ne peut être évalué qu'ex post (3). d) Le risque majeur "troisième version" est celui dont la réalisation provoque l'effondrement du système de représentation ou, si l'on veut, est mesuré par l'effondrement du système de mesure lui-même. La notion de risque majeur n'existe donc pas en elle-même, mais du point de vue des systèmes symboliques qui permettent aux acteurs sociaux de les définir et de les évaluer. Le risque "ordinaire" suppose la séquence: un acteur, par son action est cause d'une conséquence négative. Le risque majeur correspond soit à une démesure des conséquences, soit à une imprévisibilité de la chaîne causale, soit à une remise en cause du système de représentation qui fonde le statut de l'acteur. C'est donc l'analyse des systèmes symboliques qui devrait constituer le centre d'une approche théorique de la notion de risque majeur.
(3) Buster Keaton a donné quelques scenarii correspondant à cette définition: un incident mineur conduit par un enchaînement particulièrement malheureux à un résultat catastrophique. D'une certaine façon, un tel risque majeur ne peut être défini que rétrospectivement ou dans un rêve, sinon il se ramène au cas du risque majeur 1ère version ou 3ème version. 32