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L'immatériel touristique

De
308 pages
Quand Starbucks, Zara ou McDonald sont présents partout dans le monde, et quand les grands groupes hôteliers sont mondialisés offrant des prestations standardisées aux touristes, que reste-t-il aux destinations pour se singulariser ? Pour cela, les territoires doivent développer leurs atouts locaux identitaires, comme la gastronomie, l'artisanat, les arts techniques et traditions,...mais aussi l'authenticité, par tous les éléments qui constituent L'immatériel touristique.
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Sous la direction deL’ L t
Cécile Clergeau et Jacques Spindler
Quand Starbucks, Zara ou Mcd onald sont présents partout dans le monde,
et quand les groupes hôteliers sont mondialisés offrant des prestations
standardisées aux touristes, que reste-t-il aux destinations pour se
singulariser ? l’inscription par l’unesco du repas gastronomique des
Français et celle du fest-noz sur la liste représentative du patrimoine culturel L’ L t
immatériel de l’humanité ont mis en lumière les enjeux de ces ressources
pour le tourisme. l es territoires tendent à se singulariser par leurs atouts
locaux identitaires, dont la cuisine ou la gastronomie locales, les savoir-
faire liés à l’artisanat, les arts techniques et traditions, les manifestations
folkloriques… mais aussi, par la mise en scène d’atmosphères locales,
l’authenticité, l’image ou la virtualité. a utrement dit, tous ces éléments qui
constituent « l ’immatériel touristique », dont les auteurs de cet ouvrage
montrent l’intérêt stratégique pour développer un tourisme de qualité.
Cécile CLERGEAU est Professeur des Universités en sciences de gestion,
directrice du département de Tourisme - ESTHUA - à l’UFR ITBS,
Université d’Angers. Elle est présidente de l’Association Francophone de
MAnagement du Tourisme (AFMAT) et Professeur associé à La Rochelle
Business School of Tourism.
Jacques SPINDLER est Professeur émérite, agrégé des Universités,
ancien directeur de l’Institut d’administration des entreprises de
l’Université de Nice Sophia-Antipolis, vice-président de l’Association
Francophone de MAnagement du Tourisme (AFMAT), vice-président du
conseil scientique du GRALE - GIS du CNRS.
Ont contribué à cet ouvrage : Olivier Bad OT, Éric Baill Y, Christian Barrere ,
Sandra CaMuS, Sylvie CHriSTOFle , Mantiaba COuli Bal Y, Olivier
eTCHeVerria , gregory galli , Jean-François le MOine , anne-Marie
Ma MOn TOFF, Serge Miranda , Catherine pape TTi, Jérôme piri Ou , Marios
SOTiriadi S, Kimheng SOK, Cinà Van ZY l , Corinne Van der Y eug HT.
e n couverture : l’espace culturel de la place Jemaa el-Fna (Maroc) inscrit au patrimoine culturel
immatériel de l’humanité en 2008 (photo : Jacques Spindler).
ISBN : 978-2-343-03080-7
31 €
ériiuqeroiuirtiesuttieqmureétiarmomrtsfieurotisiiéiammmaaeg
Sous la direction de
L’ L t
Cécile Clergeau et Jacques Spindler
le
qu















L’immatériel touristique

















Le GRALE
Le GRALE (Groupement de Recherche sur l’Administration Locale en
Europe) est un groupement d’intérêt scientifique (GIS), rattaché au CNRS, et
fondé sur un contrat de quatre ans renouvelable associant au Centre national
de la recherche scientifique plusieurs institutions ou entreprises : les
universités Paris-I - Panthéon-Sorbonne, Reims - Champagne-Ardenne, et
Lille-II - Droit et Santé, l’Institut d’études politiques d’Aix-en-Provence,
l’Assemblée des Communautés de France ; le Conseil régional Provence-
Alpes-Côte d’Azur, Électricité de France et d’autres institutions ou
entreprises en fonction des projets.
Le GRALE, qui réunit une quarantaine de centres de recherches et
institutions scientifique nationales et internationales, a pour mission de
promouvoir des recherches sur les collectivités locales, l’action publique
territorialisée et des problèmes juridiques qui s’y rapportent. Il trouve sa
raison d’être dans le réseau dense et diversifié des équipes de recherche ou
associations scientifiques des diverses disciplines qu’il contribue à entretenir
et à stabiliser. Ce réseau forme la base de l’Observatoire national de la
décentralisation mis en place par le GRALE en 2004 en partenariat avec le
ministère de l’Intérieur, et qui continue son activité de manière
indépendante.
Le GRALE est également au centre d’un réseau international associant des
chercheurs de plus de trente pays.
Contacts :
Université Paris I – 9 rue Malher – 75181 PARIS Cedex 04
Tél. : 01 44 78 33 44
Mel : grale@univ-paris1.fr
site : http://grale.univ-paris1.fr
Maud Lesueur
Responsable des publications du GRALE


Sous la direction de
Cécile Clergeau et Jacques Spindler
























L’immatériel touristique




























































































































Dernières parutions
dans la collection GRALE
Marie-Christine STECKEL-ASSOUERE (dir.), Regards croisés sur les
mutations de l’intercommunalité, 2014
Laurence SOLIS-POTVIN (dir.), Les effets du droit de l’Union européenne sur
les compétences des collectivités territoriales, 2013
Bernard FATH, L’intelligence territoriale, une nécessité, 2013
Gérard MARCOU, In-Soo Park (dir.), La décentralisation en Corée du Sud et
l’expérience européenne, 2013
Anne MARCEAU (dir.), La Démocratie locale à la recherche d’un nouveau
souffle, 2013
Jean-Luc PISSALOUX, Gérald ORANGE (dir.), La ville durable après le
Grenelle de l’environnement, 2013
Jean-Claude NEMERY (dir.), RGPP et réforme des collectivités locales, 2012
Mathilde BOULET, Les collectivités territoriales françaises dans le processus
d’intégration européenne, 2012
Virgine DONIER (dir.), Quelle place pour les collectivités territoriales dans
la politique de l’emploi ?, 2012
Florence LERIQUE (dir.), À l’heure de la métropolisation, quels contours
juridiques ?, 2012
Serge REGOURD, Joseph CARLES et Didier GUIGNARD (dir.), Réformes et
mutations des collectivités territoriales, 2012
Hugues RABAULT et Pierre TIFINE (dir.), Responsabilité pénale et activité
des collectivités territoriales. Évolutions et interactions, 2012
Justin DANIEL (dir.), Les Outre-mer à l’épreuve du changement. Réalités et
perspectives des réformes territoriales, 2011
Roselyne ALLEMAND (dir.), Les effets du droit de l’Union européenne sur
les collectivités territoriales. Approches comparées, 2011
Catherine MAMONTOFF (dir.), La réforme aéroportuaire de la loi du 13 août
2004 à l’épreuve des faits, 2011







© L’Harmattan, 2014
5-7, rue de l’Ecole-Polytechnique, 75005 Paris

http://www.harmattan.fr
diffusion.harmattan@wanadoo.fr

ISBN : 978-2-343-03080-7
EAN : 9782343030807
Sommaire
– présentation des auteurs .........................................................................................9
– introduction ..........................................................................................................11
Cécile Cl ergeau et Jacques Spindler
Première partie
Immatér Ie L tour ISt Iq ue
et déve Lo PPe ment St ratég Iq ue de S terr It o Ir e S
– Chapitre 1. l a patrimonialisation de l’immatériel, une stratégie pour le
développement du tourisme ? .............................................................................23
Christian Ba rr èr e
– Chapitre 2. l e capital culturel immatériel : quelle contribution au succès
stratégique et durable des destinations touristiques ?
l e cas des Cinq Terres (italie) ............................................................................59
Corinne Va n d er Ye ug HT
d euxième partie
L’Im matér Ie L
et L’ex Pé r Ie nce de S tour ISt e S
– Chapitre 1. l ’authenticité et l’expérience dans le champ du patrimoine
immatériel touristique ........................................................................................93
Sandra Ca Mu S
– Chapitre 2. l ’immatériel dans l’expérience de magasinage : proximités
conceptuelles avec l’expérience touristique et incidences managériales ........121
Olivier Ba d OT et Jean-François l e MOine
– Chapitre 3. u ne application de gestion de tags pour le tourisme
mobiquitaire : application au projet THOM au Cambodge .............................139
Catherine pa pe TTi, Kimheng SOK, Serge Miranda et g regory g a lli
7L’immatériel touristique
t roisième partie
La m ISe en va Le ur de L’Im matér Ie L
Pa r Le S acteur S du tour ISm e
– Chapitre 1. Tourisme ethnoculturel : une solution alternative
pour la valorisation du patrimoine intangible des Tsiganes ? .......................... 161
a nne-Marie Ma MOn TOFF
– Chapitre 2. l e fest-noz, patrimoine culturel immatériel classé
par l’u nesco : une ressource touristique ? e xploration de
la promotion des destinations touristiques locales de Bretagne ......................181
Jérôme piri Ou
– Chapitre 3. l a valorisation de l’immatériel touristique : enjeux
et stratégies marketing ......................................................................................203
Mantiaba COu li Ba l Y
q uatrième partie
L’Im matér Ie L tour ISt Iq ue « g ourmand »
– Chapitre 1. l e cuisinier Olivier r oellinger, les épices et
l’immatériel touristique ....................................................................................225
Olivier e TCHe Ve rria
– Chapitre 2. d u matériel à l’immatériel, du végétal à la mise en scène
ludo-touristique des cultures et traditions locales. Châtaigne et châtaignier
en arrière-pays méditerranéen français ...........................................................247
Éric Ba ill Y et Sylvie CHr iSTOFl e
– Chapitre 3. Événements culinaires : leur contribution potentielle comme cadre
d’action et de valorisation des éléments immatériels .......................................271
Marios SOTiriadi S et Cinà Va n ZYl
– Table des matières ..............................................................................................297Présentation des auteurs
professeur, (e SCp e urope et iae de Caen-Basse
Ba d OT Olivier n ormandie).
Maître de conférences (université n ice Sophia
Ba ill Y Éric a ntipolis, CMMC-e a 1193 et institut u lysse).
professeur des universités (université de r eims, Ba rr èr e Christian
l aboratoire r egard S-e a 6292 et iSMe a ).
Maître de conférences (université d’a ngers, Ca Mu S Sandra
grane M-u Mr 49, iTBS-e STHu a ).
Maître de conférences (université n ice Sophia
CHr iSTOFl e Sylvie a ntipolis, e Spa Ce - u Mr 7300 et institut u lysse).
professeur des universités (université d’a ngers,
Cl ergeau Cécile grane M-u Mr 49, iTBS-e STHu a ) et professeur
associé à l a r ochelle Business School of Tourism.
Maître de conférences (université de n ice Sophia
COu li Ba l Y Mantiaba a ntipolis, iae , institut d’a dministration des
e ntreprises, g r M-e a 4711).
Maître de conférences (université d’a ngers, e TCHe Ve rria Olivier
e SO-u Mr 6590).
g alli g regory Cofondateur Tokidev (Chef de projet MBd S).
professeur des universités (université paris-i -
l e MOine Jean-François panthéon Sorbonne, pri SM-e a 4101 et e SSCa
École de Management).
professeur des universités (université de perpignan,
Ma MOn TOFF a nne-Marie d oyenne de la Faculté de Tourisme, Hôtellerie
internationale, THi).
professeur des universités (d irecteur du MBd S,
Miranda Serge université de n ice Sophia a ntipolis).
Maître de conférences (université de n ice Sophia
pape TTi Catherine a ntipolis, iae , institut d’a dministration des
e ntreprises, g r M-e a 4711).
9L’immatériel touristique
d octeur, professeur-assistant (g roupe Sup de
piri Ou Jérôme Co l a r ochelle et Ce rege -e a 1722).
Visiting professor (d epartment of Transport
SOTiriadi S Marios e conomics, l ogistics & Tourism, u niversity of
South a frica (u ni Sa ), pretoria, a frique du Sud).
professeur (g iC, institut de Technologie du
SOK Kimheng
Cambodge, phnom penh).
professeur émérite, a grégé des universités (univer-
Spindler Jacques sité de n ice Sophia a ntipolis, iae , institut d’a dmi-
nistration des e ntreprises, g r M-e a 4711).
Maître de conférences (iae , université de
Va n d er Ye ug HT Corinne Toulon, g roupe de r echerche en Management –
gr M, e a 4711).
professor (Head of d epartment of Transport
Va n ZYl Cinà e conomics, l ogistics & Tourism, u niversity of
South a frica (u ni Sa ), pretoria, a frique du Sud).
Maquette et mise en pages : Maud l esueur.Introduct Io n
Cécile Cl ergeau et Jacques Spindler
« Tout lasse, sauf le rêve, qui est la vie immatérielle. »
Jules r enard
l a valorisation des patrimoines immatériels est aujourd’hui au centre de nom-
breuses politiques de développement touristique. l ors de son intervention devant
mele Conseil national du Tourisme le 7 novembre 2012, M Sylvia pinel, ministre
de l’a rtisanat, du Commerce et du Tourisme, a souhaité développer les synergies
qui lient « le tourisme et la culture, car ces deux domaines ont été trop longtemps
considérés comme séparés, voire opposés ». C’est dans ce même esprit, semble-
t-il, que les députés européens avaient souhaité, dans une résolution adoptée le
27 septembre 2011, que les fonds structurels soient mobilisés pour restaurer,
innover et assurer une offre de qualité, diversifée et axée sur l’héritage pluricul-
turel. l e parlement a invité la Commission européenne à présenter une stratégie
intégrée pour encourager un tourisme axé sur la culture, l’histoire, la religion…
d éjà, en 2008, le concours européen des destinations touristiques d’excellence
(e den ) portait sur la thématique « Tourisme et patrimoine local immatériel » qui,
par opposition au tourisme de patrimoine bâti ou naturel, était défni par les atouts
locaux identitaires, dont la cuisine ou la gastronomie locales, les savoir-faire liés à
l’artisanat, les arts techniques et traditions locales, les manifestations folkloriques,
la valorisation de l’économie locale traditionnelle, etc. l ’inscription en 2012, par
l’Organisation des n ations u nies pour l’éducation, la science et la culture (u nesco),
du fest-noz sur la liste représentative du patrimoine culturel immatériel, ainsi qu’en
2010 du repas gastronomique des Français, pour ne citer que ces deux exemples,
s’inscrit dans la même logique.
11L’immatériel touristique
l ’u nesco distingue le patrimoine culturel et naturel du patrimoine culturel
immatériel. l e premier a été défni par les articles 1 et 2 de la Convention adoptée
le 16 novembre 1972 (u nesco, 1972) :
a rticle 1 […] sont considérés comme « patrimoine culturel » :
– les monuments, œuvres architecturales, de sculpture ou de peinture monumen-
tales, éléments ou structures de caractère archéologique, inscriptions, grottes et
groupes d’éléments, qui ont une valeur universelle exceptionnelle du point de
vue de l’histoire, de l’art ou de la science ;
– les ensembles : groupes de construction isolés ou réunis, qui, en raison de leur
architecture, de leur unité, ou de leur intégration dans le paysage, ont une valeur
universelle exceptionnelle du point de vue de l’histoire, de l’art ou de la science ;
– les sites : œuvres de l’homme ou œuvres conjuguées de l’homme et de la
nature, ainsi que les zones y compris les sites archéologiques qui ont une valeur
universelle exceptionnelle du point de vue historique, esthétique, ethnologique
ou anthropologique.
a rticle 2 […] sont considérés comme « patrimoine naturel » :
– les monuments naturels constitués par des formations physiques et biologiques
ou par des groupes de telles formations qui ont une valeur universelle exception-
nelle du point de vue esthétique ou scientifque ;
– les formations géologiques et physiographiques et les zones strictement dé-
limitées constituant l’habitat d’espèces animale et végétale menacées, qui ont
une valeur universelle exceptionnelle du point de vue de la science ou de la
conservation ;
– les sites naturels ou les zones naturelles strictement délimitées, qui ont une
valeur universelle exceptionnelle du point de vue de la science, de la conservation
ou de la beauté naturelle.
pour ce qui est du patrimoine culturel immatériel, l’article 2 de la Convention
adoptée le 17 octobre 2003 donne la défnition suivante ( u nesco, 2003) :
On entend par « patrimoine culturel immatériel » les pratiques, représentations,
expressions, connaissances et savoir-faire – ainsi que les instruments, objets,
artefacts et espaces naturels qui leur sont associés – que les communautés, les
groupes et, le cas échéant, les individus reconnaissent comme faisant partie de leur
patrimoine culturel. Ce patrimoine culturel immatériel, transmis de génération
en génération, est recréé en permanence par les communautés et groupes en
fonction de leur milieu, de leur interaction avec la nature et de leur histoire, et leur
procure un sentiment d’identité et de continuité, contribuant ainsi à promouvoir le
respect de la diversité culturelle et la créativité humaine. a ux fns de la présente
convention, seul sera pris en considération le patrimoine culturel immatériel
conforme aux instruments internationaux existants relatifs aux droits de l’homme,
ainsi qu’à l’exigence du respect mutuel entre communautés, groupes et individus,
et d’un développement durable.
12C. Clergeau et J . Spindler. Introduction
l e « patrimoine culturel immatériel », […], se manifeste notamment dans les
domaines suivants :
– les traditions et expressions orales, y compris la langue comme vecteur du
patrimoine culturel immatériel ;
– les arts du spectacle ;
– les pratiques sociales, rituels et événements festifs ;
– les connaissances et pratiques concernant la nature et l’univers ;
– les savoir-faire liés à l’artisanat traditionnel.
[...]
l ’u nesco a souligné dans le préambule de la Convention « la profonde in-
terdépendance entre le patrimoine culturel immatériel et le patrimoine matériel
culturel et naturel ». l es pouvoirs publics commencent à comprendre que s’ils
doivent porter une attention toute particulière à la sauvegarde du patrimoine culturel
immatériel (pCi), dans le but de préserver les identités minoritaires mises en péril
par la mondialisation, il leur faut également compter sur ce pCi pour valoriser, par
le tourisme, les territoires concernés.
l ’immatériel touristique correspond à la notion de pCi (mais qu’en partie, si on
se réfère aux éléments retenus par l’u nesco) tout en intégrant ses relations avec
le patrimoine matériel. il peut constituer un enjeu de développement économique
et humain durable. il interroge avec une grande acuité les chercheurs et soulève
un nombre important de questionnements auxquels le présent ouvrage tente de
répondre de manière complémentaire aux travaux qui ont été menés sur les rapports
entre les sites inscrits sur la liste du patrimoine mondial de l’u nesco et le tourisme.
l ongtemps considérés comme antagonistes, le tourisme et la culture trouve-
raient-ils désormais un terrain d’entente ? Car, en réalité, le patrimoine immatériel
a particulièrement bénéfcié du développement touristique et le tourisme se nourrit
des atouts locaux identitaires et culturels. a u-delà de ses retombées économiques,
le tourisme fournit souvent une visibilité élargie aux communautés locales qui sont
ainsi à la fois soutenues à pratiquer et rendre visibles, voire mettre en scène, leur
culture et leurs traditions. il permet par ailleurs aux touristes d’acquérir de nouvelles
connaissances et un nouveau regard sur l’a utre qui sont autant de compétences
mises au service de leurs projets touristiques futurs. Cette connaissance des a utres,
de leurs spécifcités, participe-t-elle d’une démarche de respect, de conservation,
de revitalisation et de développement durable ? l es « ressources touristiques »
des territoires dépasseraient-elles ainsi le champ des ressources naturelles ou des
infrastructures ? e n d’autres termes, comme les atmosphères industrielles d’a lfred
Marshall (Clergeau, e tcheverria, 2013), les ambiances locales, gastronomiques,
culturelles, artisanales, voire de « bien être », alimentent-elles des dynamiques
13L’immatériel touristique
économiques et touristiques ? inversement, la mise en scène de cultures locales
est-elle toujours appréciée des habitants ? Se reconnaissent-ils dans des politiques
de communication qui les rattachent au passé, valorisent ce qu’ils ont été et non
ce qu’ils sont ? l es touristes, dont on souligne depuis maintenant longtemps qu’ils
sont actifs dans la cocréation et la valorisation de ce qu’il est convenu d’appeler
des ressources touristiques (Clergeau, Violier, 2013), ne jouent-ils pas un rôle
majeur dans un processus de transformation d’une atmosphère locale en enjeu
touristique ? l es TiC ont bouleversé le tourisme, et en particulier mis en évidence
le rôle des touristes en tant que créateurs de ressources immatérielles. Sur les
forums, à travers les réseaux sociaux, ils donnent des avis, commentent, font des
choix, et fnalement énoncent ce qui fait sens et valeur pour eux. À l’heure où les
touristes cherchent à vivre une expérience plutôt qu’à acheter des prestations,
l’immatériel, l’atmosphère, le ressourcement participent étroitement à la valeur du
séjour. l a question est alors posée de la capacité des acteurs publics et privés d’une
destination à écouter ce qui fait sens pour les touristes, et mettre en dynamique le
mouvement de création de valeur.
Sans prétendre répondre à toutes les questions soulevées, les contributions
rassemblées dans ce livre – qui a fait l’objet d’une stricte sélection avec deux
réviseurs pour chaque projet de contribution proposé – visent, chacune à leur façon,
à explorer différents aspects de l’immatériel touristique. e lles ont été regroupées
autour de quatre parties.
l a première, intitulée « immatériel touristique et développement stratégique
des territoires » est composée de deux chapitres.
Celui qui a été rédigé par Christian Barrère montre que le pCi, qu’il fgure ou
non sur la liste dressée par l’u nesco, apparaît de plus en plus comme un avantage
comparatif sur le marché des prestations touristiques. l e patrimoine immatériel
n’est pas une donnée, un ensemble d’éléments s’imposant par eux-mêmes – ob-
servation qui vaut aussi pour le patrimoine matériel –, mais, le plus souvent, le
résultat de constructions stratégiques, au sein desquelles on peut trouver des actions
à but touristique. a ussi, ce chapitre cherche à dégager les principaux problèmes
d’ordre économique que le tourisme rencontre lorsqu’il se saisit des opportunités
offertes par le développement du patrimoine immatériel. Mais, même dans ce
contexte, le tourisme peut être vécu comme une activité parasite pour les habitants
d’un territoire.
14C. Clergeau et J . Spindler. Introduction
a ussi, et c’est l’objet central du chapitre de Corinne Van Der Yeught, voit-on
les acteurs institutionnels développer des projets plus participatifs, durables et
faisant référence à l’apprentissage. À l’issue d’une étude empirique portant sur
le « parc national des Cinq terres » en italie, trois déterminants principaux du
succès stratégique et durable de cette destination ont été identifés et précisés : – les
dotations du site en ressources attractives, parmi lesquelles le patrimoine culturel
immatériel qui se manifeste par le truchement d’artefacts associés ; – un système
de gouvernance original organisé autour d’un consortium de coopératives, placé
sous l’autorité du parc, et d’un label de certifcation environnementale assurant
la canalisation des opérateurs privés ; – et l’institutionnalisation des valeurs de la
communauté locale dans le système de gouvernance du parc (action collective,
tolérance, solidarité et parité). l e patrimoine immatériel est au centre de l’expé-
rience analysée par l’auteur.
C’est justement ce que traite la deuxième partie de l’ouvrage « l ’immatériel et
l’expérience des touristes ». l es trois chapitres qui y sont réunis abordent le sujet
sous des angles très différents, mais fortement complémentaires.
Sandra Camus propose une analyse conceptuelle de l’authenticité appliquée au
patrimoine immatériel touristique. e lle justife l’intérêt d’une démarche expérien-
tielle, pour appréhender l’authenticité du patrimoine immatériel touristique. pour
les professionnels du tourisme, l’enjeu du patrimoine immatériel est de réussir à
favoriser la production d’une expérience à la fois mémorable et authentique pour
le touriste. Ce chapitre permet de voir comment l’expérience d’un patrimoine im-
matériel touristique peut être bénéfque pour l’authenticité. il présente les éléments
du décor, de l’intrigue et de l’action liés au patrimoine immatériel, qui expriment
les composantes expérientielles favorables à la valorisation et à l’authenticité
vécue par le touriste.
Olivier Badot et Jean-François Lemoine rapprochent leurs connaissances en
matière de magasinage de l’immatériel touristique. Ces auteurs soulignent que
l’expérience de magasinage est composée d’une dimension immatérielle incontes-
table. a ussi l’un des objectifs de ces auteurs est d’identifer les leviers, notamment
immatériels, de l’expérience de magasinage, susceptibles d’être mobilisés dans
le cadre du management de l’expérience touristique. C’est ainsi qu’ils démon-
trent que ce sont les actions mises en œuvre par les entreprises sur les différentes
dimensions de l’immatérialité de l’expérience qui, à l’avenir, pourront assurer la
différenciation de l’offre, facteur-clé de succès à privilégier, tant pour le secteur
commercial classique que pour le tourisme.
15L’immatériel touristique
À l’heure où les touristes cherchent de plus en plus à vivre des expériences
uniques, les technologies mobiles peuvent leur offrir cette opportunité. C’est ce
que montrent, dans leur contribution, Catherine Papetti, Kimheng Sok, Serge
Miranda et Gregory Galli. a u-delà des aspects tangibles de la visite touristique,
une réalité immatérielle est rendue possible par ces nouveaux outils. l ’immatériel
est illustré au travers du virtuel. l ’expérience touristique peut alors être enrichie,
personnalisée, valorisée et facilitée par la technologie. l ’objectif principal des
auteurs est de décrire une plateforme de gestion d’étiquettes (tags) du monde
réel, support d’un nouveau tourisme mobiquitaire qui commence à intéresser les
acteurs du tourisme.
l a troisième partie de l’ouvrage aborde d’ailleurs le thème de « l a mise en
valeur de l’immatériel par les acteurs du tourisme ». l e patrimoine immatériel est
encore assez peu mis en valeur. Toutefois, les travaux qui sont ici regroupés font
apparaître, qu’ils s’agissent d’acteurs publics ou privés, de réelles possibilités de
valorisation de l’immatériel touristique.
l ’étude empirique menée par Anne-Marie Mamontoff, auprès des professionnels
du tourisme, sur les Tsiganes, détenteurs d’un riche pCi qui correspond aux critères
établis par l’u nesco, confrme qu’ils sont toujours perçus négativement (margi-
naux, dangereux, illettrés, etc.). Mais ils sont aussi décryptés à partir de stéréotypes
positifs (musiciens, artistes, manuels, etc.). e n partant de ces atouts, l’auteur a
conduit une autre enquête auprès de futurs professionnels du tourisme afn d’avoir
leur point de vue sur la viabilité d’un tourisme autochtone. l es résultats sont
encourageants dans la mesure où ils considèrent que le « pCi des Tsiganes » peut
attirer des visiteurs sous forme d’un tourisme ethnoculturel. Ce type de tourisme
pourrait être une solution pour ces communautés en leur permettant à la fois de
sauvegarder leur identité, de retisser des liens de solidarité intracommunautaires
et de générer et gérer des ressources propres.
l e travail qu’a conduit Jérôme Piriou sur le fest-noz, rassemblement festif basé
sur la pratique collective des danses traditionnelles de Bretagne, qui a été inscrit sur
la liste du pCi de l’u nesco, cherche à rendre compte de l’importance de cette fête
locale dans l’offre touristique de la r égion. l ’auteur analyse le discours employé
par les offces de tourisme pour présenter cet événement, ce patrimoine, que les
touristes s’approprient comme outil de matérialisation des images, des symboles
de culture bretonne. À ce titre, il essaie de voir comment, le fest-noz constitue un
moyen de rencontre, de partage entre habitants et touristes, prôné par les acteurs
publics locaux.
16C. Clergeau et J . Spindler. Introduction
l a réfexion de Mantiaba Coulibaly s’inscrit dans une logique, certes plus
théorique, mais très proche : au-delà de son rôle de développement économique,
nous dit l’auteur, le tourisme doit aujourd’hui prendre en considération d’autres
facteurs comme la cohésion sociale, la diversité culturelle, et le dialogue inter-
culturel. l ’immatériel touristique et sa valorisation sont alors abordés à partir
des éléments du mix marketing : produit, prix, communication et distribution.
l es offres de services et les prestations doivent être adaptées aux demandes des
touristes en tenant compte de leur expérience corporelle, intellectuelle et sociale.
l a politique de prix adoptée nécessite certes de couvrir les coûts de l’entreprise,
mais aussi d’être acceptable par les consommateurs. l es outils de communication
mobilisés doivent mettre en valeur les facteurs d’accessibilité, les dynamiques
socioculturelles dans les lieux touristiques… et contribuer à la mise en place de
la politique de distribution avec un recours massif aux nouvelles technologies de
l’information et de la communication (internet, forum, réseaux sociaux).
l ’ouvrage se termine avec une quatrième partie consacrée à « l ’immatériel
gourmand ». u n thème qui, plus que d’autres, semble mobiliser les pouvoirs
publics, du moins au niveau de la communication. À l’occasion de l’édition 2013
de la Fête de la gastronomie, Sylvia pinel, ministre de l’a rtisanat, du Commerce
et du Tourisme, a déclaré :
« l a Fête de la gastronomie est un hommage au savoir-faire des professionnels et
des passionnés et amateurs de cuisine. e lle met à l’honneur la richesse et la diver-
sité de nos produits. Célébrer notre gastronomie, c’est célébrer ce qui nous unit :
une histoire, une culture, un imaginaire, des valeurs. Synonyme de transmission
et de partage, elle contribue au rayonnement de la France à travers le monde. »
il est un fait, comme l’a fort bien souligné Maxime l eclère (2013, p. 10), rap-
porteur de la Mission Marque France :
« il est important de noter que ce n’est pas la “cuisine française” qui a été inscrite
au patrimoine immatériel de l’u n e SCO, mais bien le concept de repas gastro-
nomique. C’est-à-dire que ce ne sont pas uniquement les produits et les recettes
françaises qui sont reconnus, mais la démarche qui consiste à faire du repas tout
un art et une culture : la diversité des ingrédients et des goûts, le savoir-faire lié à
l’élaboration des mets, le culte de la qualité des produits, les gestes et les traditions
des grands cuisiniers, l’aspect esthétique et bien évidemment la convivialité. »
C’est dans cet esprit qu’Olivier Etcheverria nous livre une réfexion approfondie,
en suivant l’expérience du cuisinier Olivier r oellinger, sur la mise en tourisme
et le développement local par la création d’une atmosphère gastronomique. il
nous montre comment le chef a redéfni la notoriété de Cancale et théâtralisé son
17L’immatériel touristique
atmosphère gourmande : valorisant les traditions maritimes de Cancale, sa culture
de la mer et du voyage, il y associe les épices en une mise en scène gourmande
de l’ici et l’a illeurs.
C’est à une ambiance assez voisine que nous invitent Éric Bailly et Sylvie
Christofe : celle qui, autour d’un produit de terroir, valorise un espace agricole
longtemps délaissé. d e la même façon que certains restaurateurs théâtralisent une
atmosphère gastronomique, ici des acteurs locaux organisent le passage d’un sys-
tème territorialisé agropastoral fondé sur la châtaigne à un système ludo-touristifé
dans lequel le patrimoine immatériel est mis en scène et valorisé.
d ans le prolongement de ces deux chapitres, Marios Sotiriadis et Cinà Van Zyl
examinent la contribution potentielle des événements culinaires, en tant que cadre
d’action et de valorisation des éléments culturels immatériels, sur le plan touris-
tique. u ne étude empirique porte sur un événement culinaire, le Festival du régime
crétois, qui est le refet du mode de vie des habitants du bassin méditerranéen. Ce
cas permet d’identifer les facteurs déterminants pour la planifcation, la gestion
et le succès de tels événements qui, il ne faut pas l’oublier, sont les éléments
essentiels d’un « art de vie » de plus en plus recherché par les touristes et, par voie
de conséquence, mis en avant par les acteurs locaux du tourisme… l e caractère
éminemment culturel de la gastronomie et le style de vie sont des aspects non
marchands des ressources de nombreux territoires. Mais, si la mise en valeur du
patrimoine matériel est une tradition ancienne, celle du patrimoine immatériel en
est encore à ses débuts.
Cet ouvrage est par là même loin d’avoir épuisé les différentes facettes de
l’immatériel touristique. il conviendra, notamment, dans des travaux ultérieurs
d’identifer de nouvelles formes de tourisme lié au patrimoine immatériel, on pense
en particulier au tourisme de mémoire qui, s’il a déjà donné lieu à des réfexions
intéressantes (Blanchard, 2013), conduit, pour certains événements, à proposer
des destinations aux périmètres atypiques. Ces derniers méritent d’être étudiés
dans les contrats de destination qui peuvent préfgurer une nouvelle organisation
territoriale du tourisme (Huron, Spindler, 2003) et voir dans quelles conditions des
événements touristiques éphémères peuvent être durables (Spindler, 2009).p lus
généralement, ces recherches interrogent la création, la défnition et aussi la mesure
de la valeur de la culture pour un territoire touristique ainsi que la contribution des
touristes eux-mêmes à ce processus.
18C. Clergeau et J . Spindler. Introduction
l es auteurs de ces quelques lignes, directeurs de la publication du présent ou-
vrage, espèrent avoir contribué à sensibiliser davantage d’enseignants-chercheurs
à conduire plus souvent des travaux sur le très riche terrain du tourisme. C’est ce
qu’ils continueront de faire dans le cadre des instances scientifques qu’ils ani-
ment : la Commission tourisme du g roupement de r echerche sur l’a dministration
l ocale en e urope (g rale – g iS du Cn r S) et l’a ssociation Francophone de
Management du Tourisme (a FMa T).
Bibliographie
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on 97 du Conseil d’analyse économique, l a d ocumentation française, paris, 2011.
– Blanchard p., Histoires, patrimoine et mémoires dans les territoires de la politique de
la ville, r apport au ministre délégué à la Ville, vol. 1 « r ecommandations », Ministère
de l’Égalité des territoires et du logement, paris, 2013.
– Clergeau C. et Violier ph., « l es enjeux particuliers des clusters tourisme », r evue
oEspaces, n 312, 2013.
– Clergeau C. et e tcheverria O., « l a mise en tourisme et le développement local par
la création d’une atmosphère gastronomique – a nalyse à partir du cas de Vonnas »,
oMondes du tourisme, n 7 – Gastronomie et développement local, 2013.
– d uvignau J. et al., Le patrimoine culturel immatériel : Les enjeux, les problématiques,
les pratiques, internationale de l’imaginaire, coll. « Babel », a ctes Sud, paris, 2003.
– Huron d ., Spindler J., « l ’organisation territoriale du tourisme », in J. Spindler (dir.),
eLe tourisme au xxi siècle, préface de F. Frangialli, l ’Harmattan, paris, 2003.
– Mongin O., « l e patrimoine au contact de l’immatériel, nouvelles perspectives », in
F. Benhamou et M. Cornu, Le patrimoine culturel au risque de l’immatériel – Enjeux
juridiques, culturels, économiques, l ’Harmattan, paris, 2010.
– l eclère M., Marque France – a cte i : la consultation, Mission « Marque France »,
Ministère du Commerce extérieur, Ministère du redressement productif, Ministère
de l’artisanat, du Commerce et du Tourisme, paris, 2013.
– Spindler J., « l ’éphémère touristique est-il durable ? » in J. Spindler (dir.), L’évaluation
de l’événementiel touristique, l ’Harmattan, paris, 2009.
– u nesco (1972), « Convention concernant la protection du patrimoine mondial culturel et
enaturel », adoptée par la Conférence générale à sa 17 session, u nesco, paris, (http://whc.
unesco.org/fr/conventiontexte/).
– u nesco (2003), « Convention pour la sauvegarde du patrimoine culturel immatériel »,
eadoptée par la Conférence générale à sa 32 session, u nesco, paris, (http://www.unesco.
org/culture/ich/index.php?lg=fr&pg=00006).
19Première partie
Immatériel touristique
et
développement stratégique des territoiresChapitre 1
La Pa tr Imon Ia LISa t Io n de L’Immatér Ie L,
une St ratég Ie Po ur Le déve Lo PPe ment du tour ISme ?
Christian Ba rr èr e
i. l e développement de la patrimonialisation de l’immatériel
ii. u ne demande croissante de patrimoines immatériels
iii. l es problèmes économiques posés aux offreurs
a vant même d’avoir été désignés comme tourisme, les voyages ont toujours été
friands de patrimoine. d ès la r enaissance, les artistes européens ont systématisé
leurs « tours d’italie » pour prendre connaissance, sur place, des innovations
architecturales et picturales des artistes des Quattrocento et Cinquecento, et étudier
les œuvres antiques. l a tradition a perduré puisque les peintres classiques passent
tous, à un moment ou à un autre, par r ome et Florence. l es voyages de loisir, mais
à contenu culturel que l’aristocratie européenne développe à son tour passent aussi
par la contemplation des patrimoines artistiques italiens et français tout en privi-
légiant les sites exceptionnels. pourtant les choses se sont bien accélérées depuis.
2013 marque le centième anniversaire de la grande loi du 31 décembre 1913 qui
organisait la protection du patrimoine et le trentième anniversaire de la création
des Journées européennes du patrimoine et manifeste l’incroyable extension de la
notion de patrimoine et de son périmètre, au point que le terme d’infation patri-
1moniale a été fréquemment utilisé. d e 1837, date du premier inventaire général
en France des monuments historiques, à 1950, le nombre de ses monuments a
1. H.-p. Jeudy, Patrimoines en folie, Ministère de la Culture et de la Communication, paris,
Éditions de la Maison des sciences de l’homme, 1990 ; H.-p. Jeudy, La machinerie patrimoniale,
paris, Sens & Tonka, 2001 ; n . Heinich, La fabrique du patrimoine, paris, Édition de la Maison
des sciences de l’homme, 2009.
23L’immatériel touristique
2été multiplié par dix . l a protection des monuments, puis des groupes de monu-
ments et sites, a ensuite été encore étendue pour inclure l’architecture mineure,
vernaculaire, industrielle, les jardins historiques, les paysages et l’environnement,
puis les tissus urbains et les facteurs sociaux des cités historiques. d e même, au
niveau international, sous l’égide de l’u nesco via le classement à son patrimoine,
et de l’iCOMOS (international Council on Monuments and Sites), le périmètre
du patrimoine méritant d’être protégé a été progressivement élargi jusqu’à inclure
3le patrimoine culturel immatériel , dont très récemment les patrimoines virtuels
(sites internet, animations 3d , jeux vidéo…).
l e patrimoine matériel puis le patrimoine immatériel sont apparus rapidement
comme lieux de multiples stratégies de patrimonialisation. ils témoignent de ce
que les patrimoines ne sont pas des objets préexistants qu’il suffrait de « recon-
naître », mais qu’ils résultent de « mises en patrimoine », de constructions. d es
États se sont fortement mobilisés pour voir reconnus certains de leurs patrimoines,
c’est-à-dire les voir érigés de biens ordinaires en biens extra-ordinaires, en biens
patrimoniaux. l a Chine en particulier a mobilisé des ressources fnancières im-
portantes dans le montage des dossiers présentés à l’u nesco, mais a réussi de ce
fait à être aujourd’hui le troisième pays le mieux représenté.l e caractère straté-
gique de l’inscription n’a pas épargné l’organisation internationale elle-même
puisque l’extension du pCi a souvent été présentée comme une concession faite
aux pays en développement par les pays dominants dans la mesure où les premiers
ne détenaient pas, à la différence des seconds, de riches patrimoines matériels,
artistiques et monumentaux, souvent parce que leurs cultures étaient plus orales
qu’écrites, ou parce qu’il s’agissait de sociétés plus nomades que sédentaires.
Outre les retombées politiques que représente cette inscription, les retombées
économiques en matière de fréquentation touristique sont évidentes et expliquent
la mobilisation de certains acteurs.
l e patrimoine immatériel est très loin de se limiter à la liste dressée par l’u nesco.
d e très nombreuses « pratiques, représentations, expressions, et connaissances »
(selon la défnition de l’ u nesco) existent au-delà de celles reconnues par l’organi-
sation internationale et constituent des patrimoines immatériels, potentiels ou réels.
d e plus en plus d’associations se mobilisent pour faire reconnaître et connaître
ces patrimoines et de multiples acteurs, individuels et collectifs, privés et publics,
2. F. Choay, L’allégorie du patrimoine, paris, l e Seuil, 1992, 2007, p. 10.
3. Y. ahmad, “The Scope and d efnitions of Heritage : From Tangible to intangible”, International
oJournal of Heritage Studies, vol. 12, n 3, May 2006, p. 292-300.
24C. Ba rr èr e . La patrimonialisation de l’immatériel
contribuent à organiser leur mise en valeur, culturelle et de plus en plus souvent
marchande. Musées des industries ou des métiers, musées des traditions locales,
fêtes traditionnelles, rencontres entre touristes et populations locales balisent au-
jourd’hui les trajets des touristes, que ceux-ci soient originaires de la région ou
viennent de plus loin. l es opérateurs touristiques proposent de façon croissante
la « consommation » de patrimoine immatériel et s’en servent pour différencier
leurs offres et tenter de contourner la massifcation et la banalisation du tourisme.
l e pCi, qu’il soit reconnu ou non par l’u nesco, apparaît ainsi comme un atout
4compétitif, un avantage comparatif sur le marché des prestations touristiques .
a bordant la relation patrimoine immatériel-tourisme à partir de l’analyse
économique, nous cherchons à cerner les grands problèmes économiques que
rencontre le tourisme pour se saisir des opportunités offertes par l’expansion de
l’immatériel patrimonial. n ous commencerons donc par présenter le contexte de
la patrimonialisation touristique de l’immatériel en analysant le contenu et les
raisons de l’extension du patrimoine immatériel dans la période contemporaine,
indépendamment de son instrumentalisation dans le champ du tourisme. n ous
étudierons ensuite comment ce contenu est susceptible d’alimenter des demandes
de tourisme patrimonial immatériel et nous nous demanderons enfn quels sont les
principaux problèmes économiques que rencontrent les opérateurs pour se saisir
de ces opportunités.
I. Le développement de la patrimonialisation de l’immatériel
n ous commencerons par clarifer les notions de patrimoine matériel et immatériel
et leur relation. n ous verrons ensuite que le patrimoine, et donc celui qui sera l’objet
de l’offre et de la demande touristique, est principalement un vecteur d’identité.
A. Patrimoine matériel et patrimoine immatériel : une distinction
à relativiser
l ’analyse montre que la différence entre patrimoine matériel et patrimoine imma-
tériel est loin d’être aussi absolue qu’elle pourrait paraître. l e patrimoine matériel,
dès lors qu’il est culturel (et le patrimoine « naturel » s’inscrit généralement lui
4. l e livre de Valéry patin offre un bilan très complet et très documenté de l’organisation du
tourisme patrimonial, (V. patin, Tourisme et patrimoine, paris, l a d ocumentation française, 2012).
25L’immatériel touristique
aussi dans une construction et une perception culturelles), est simultanément patri-
moine immatériel du fait même de son contenu culturel. Si l’on reprend l’analyse
d’a loïs r iegl, le premier à avoir cherché, dès 1903, à défnir de façon précise le
contenu de la valeur attribuée aux monuments, à une époque où ceux-ci consti-
tuaient l’essentiel des patrimoines reconnus et conservés, on voit que celle-ci
dépend avant tout de leur contenu immatériel. r iegl distingue en effet les valeurs
de contemporanéité ou valeurs du monument en tant que tel, indépendamment
de son ancienneté, qui comprennent la valeur d’usage pratique (n otre-d ame de
paris continue à être un lieu de culte) et la valeur artistique, et les valeurs de remé-
moration, valeurs de ce qui a été et ne sera plus, qui se composent elles-mêmes,
généralement, de trois éléments différents, la valeur historique proprement dite,
attribuée au monument pour ce qu’il a apporté dans le processus de développement
de la création humaine (La Bataille de San Romano, de paolo u ccello), la valeur
d’ancienneté, liée à l’émotion que produisent les traces du temps (voir le culte des
ruines et, plus largement, le développement de cette valeur avec le r omantisme)
et la valeur de remémoration intentionnelle, attribuée au monument pour ce qu’il
a signifé à l’origine et qu’on souhaite ne pas voir disparaître (l’ a rc de triomphe
de l’Étoile). Valeur artistique et valeurs de remémoration se situent clairement
dans les domaines de l’esthétique, du sens et du souvenir et sont de type imma-
tériel et non matériel. C’est d’ailleurs ce contenu immatériel des biens culturels
matériels qui permet d’aller plus loin et de sélectionner des ressources qui ont un
contenu matériel non permanent (comme le spectacle vivant par rapport aux arts
plastiques) ou limité (comme les recettes de cuisine) et sont dites « patrimoine
culturel immatériel ».
e n outre, la logique du tourisme conduisant à s’intéresser au passé des sociétés
doit tenir compte de ce que, dans les sociétés anciennes, les biens valorisés le sont
pour leur contenu immatériel. Françoise Choay fait remarquer qu’en France, la
monarchie se limitait à la conservation de quelques objets dynastiques, sacrés
(la Sainte a mpoule, la cape de Saint Martin…) ou juridiques (les Chartes) et
n’hésitait pas à faire fondre les ors royaux en cas de besoins fnanciers ou à abattre
les châteaux pour en reconstruire de plus à la mode. d e même, la noblesse était
plus attentive à la transmission du nom qu’à la sauvegarde des châteaux issus
du passé, qu’elle n’hésitait pas à faire détruire ou remanier pour des raisons de
commodité. l ’important n’était pas la forme matérielle, mais le sens et dès lors que
celui-ci perdurait l’essentiel était assuré. l ’exigence moderne d’authenticité, qui
pourrait sembler contradictoire, traduit aussi le triomphe du caractère immatériel
du patrimoine. Si l’original de l éonard de Vinci a une valeur incomparable à celle
de n’importe quelle copie, fût-elle parfaite (et les copies aujourd’hui, compte tenu
26C. Ba rr èr e . La patrimonialisation de l’immatériel
de nos technologies, peuvent être plus que parfaites) ce n’est pas en fonction du
contenu matériel du tableau, mais de son contenu immatériel, être de la main de
l’artiste.
il faut enfn noter que cette domination de l’immatériel se traduit par l’ajout d’un
immatériel supplémentaire au patrimoine matériel. Se développe de plus en plus
« la mise en scène des monuments et sites », en particulier en direction des touristes.
impossible de visiter un musée (des bâtiments, des peintures, des sculptures, des
photographies, donc du matériel) en échappant aux audio ou vidéo-guides, aux
offres de guides et conférenciers, aux panneaux découpant l’exposition en temps
déterminés et porteurs d’informations ou de commentaires, aux librairies postées à
la sortie et regorgeant de cartes postales, livres et vidéos. l e tout pour expliciter le
contenu des œuvres exposées, déchiffrer leurs messages, bref, réinsérer le matériel
dans l’immatériel.
B. L’invention du patrimoine comme porteur d’identité
5l e patrimoine est « inventé » par la r évolution française et devient dès lors un
vecteur d’identité : un sujet unique, le peuple, est le seul titulaire d’un ensemble
unifé, le patrimoine national, ce qui permet d’établir un rapport de sens entre les
deux. Cependant, la relation patrimoine – identité n’est pas aussi simple que la
r épublique de 1789 le pensait. d es confits relatifs à l’identifcation de la spécifcité
nationale ont très tôt éclaté ; ainsi convient-il dès le siècle desl umières de savoir si
le gothique est ou non conforme « au génie français » et mérite de ce fait protection.
l es théoriciens de la conservation, conservateurs, anthropologues, archéologues,
ont mis en évidence le fait que les patrimoines n’étaient pas les résultats évidents
du passé, mais procédaient de constructions sociales et culturelles. Tunbridge et
a shworth défnissent le patrimoine comme « a contemporary product shaped from
6 7history » tandis que l . Smith , en se fondant sur le travail de M. Halbwachset
8B.a . Misztal , le défnit par rapport à « a way of knowing and seeing » qui constitue
5. F. Choay, L’allégorie du patrimoine, paris, l e Seuil, 1992, 2007.
6. J.e . Tunbridge et g .J. ashworth, Dissonant Heritage : the management of the past as a
resource in confict , l ondon, Wiley, 1996, p. 20.
7. l . Smith, Uses of heritage, l ondon et n ew York, r outledge, 2006, p. 54.
8. M. halbwachs, La classe ouvrière et les niveaux de vie, paris, a lcan, 1913 ; « Budget des
familles aux États-u nis et en a llemagne », Bulletin de l’Institut français de Sociologie, 52, paris,
1933 ; B.a . misztal, Theories of Social Remembering, « Theorizing SocietySeries ». Maidenhead,
philadelphia : Open u niversity press, 2003.
27L’immatériel touristique
une mémoire. l e passé est négocié et réinterprété parce que les patrimoines, en
construisant des mémoires collectivement légitimées, identifent et construisent
des identités culturelles, nationales et sociales. C’est une lecture spécifque du
passé destinée à ancrer des identités sociales, culturelles et politiques d’individus,
de groupes, de lieux. d ifférents points sont alors discutés.
il apparaît d’abord que certains patrimoines, par exemple l’architecture indus-
trielle et les vieux sites industriels, jadis considérés comme sans intérêt, peuvent
être préservés parce qu’ils représentent un signe intéressant de temps passés et
d’histoires sociales. l e périmètre du patrimoine découle alors de points de vue
culturels, voire de prises de position stratégiques.
e n second lieu, dès lors que les patrimoines sont des constructions sociales et
culturelles, des confits se nouent pour les défnir, les délimiter et les mettre en
forme. l e futurisme italien, souvent proche du mouvement fasciste, mérite-t-il
d’être protégé donc valorisé ? e t quid des architectures nazies et staliniennes ?
Comment présenter les symboles des temps coloniaux, de l’a partheid ou de l’es-
clavage ? parce qu’il est producteur d’effets, en incitant à se souvenir de certains
événements (la prise de la Bastille) et en valorisant certaines attitudes (de Jeanne
d’a rc et Jeanne Hachette à Jean Moulin), parce qu’il se fonde sur une interprétation
de l’histoire qui cherche à donner un sens à l’histoire ainsi reconstruite, il est lieu
9de divergences, voire de confits, et prend un caractère dissonant .
u ne autre source de dissonance réside dans la diversité et la pluralité des
contextes d’utilisation des patrimoines. l e patrimoine est généralement en même
temps un bien culturel et une ressource économique porteuse d’utilités pour ses
consommateurs potentiels. a vec la progression rapide de la marchandisation des
patrimoines, l’offre de patrimoine cherche à s’adapter aux demandes diverses et
parfois contradictoires qui s’expriment, comme l’illustre le tourisme patrimonial.
l es touristes qui passent deux jours à a ngkor ne s’intéressent pas au site de la
même façon que les archéologues et les moines bouddhistes. e t le patrimoine
cambodgien n’a pas la même signifcation pour les touristes et pour les habitants
du pays. l es offreurs cherchent à gérer la diffculté en différenciant leur offre, mais
le développement d’un usage touristique des patrimoines locaux peut polluer leur
9. B. graham, « d issonance is a condition that refers to the discordance or lack of agreement
and consistency as to the meaning of heritage », p. 1005, « Heritage as Knowledge : Capital or
Culture ? », Urban Studies, 39 (5-6), 2002, p. 1003-1017.
28C. Ba rr èr e . La patrimonialisation de l’immatériel
signifcation intrinsèque voire, dans certains cas, dégrader ou détruire une partie de
leurs composants matériels et immatériels. l e caractère dissonant du patrimoine
s’accroît alors brutalement.
il s’accroît aussi parce que, si, hier, les nationalismes et les pouvoirs d’État
favorisaient la défnition de patrimoines nationaux, aujourd’hui c’est encore le cas
10pour de « nouveaux » pays , mais les patrimoines apparaissent surtout à d’autres
niveaux d’espace. l e développement des mouvements régionalistes et localistes
accroît les revendications de reconnaissance et légitimation de patrimoines locaux
(voir par exemple la mise en avant d’un patrimoine catalan organisé autour de
g audi, picasso, d ali et de la cuisine catalane).
e n outre, les patrimoines déjà légitimés peuvent être contestés. d ans de nom-
breux pays, des minorités ou les peuples indigènes réclament la reconnaissance
de leur identité spécifque et de leurs propres histoires, cultures et patrimoines,
comme les a fro-a méricains aux États-u nis, les Kanaks en n ouvelle-Calédonie
et les a borigènes d’a ustralie. l es patrimoines deviennent multiniveaux et multi-
échelles, défnis pour des États, mais aussi des régions ou des groupes ethniques
dans le cadre d’une concurrence des patrimoines. l es spécialistes de la question
observent l’énorme développement, à partir de 1980 et de l’institutionnalisation
d’une « a nnée du patrimoine », des associations locales créées pour défendre un
patrimoine local, souvent « mineur » et souvent menacé, et dont la valeur tient plus
à la fonction identitaire et au contenu immatériel qu’à un contenu matériel universel
portant des valeurs esthétiques universelles. d ans d’autres cas, faute d’acteurs
susceptibles de les défendre, des patrimoines disparaissent (M. g ravari-Barbas
cite le cas des synagogues grecques laissées à l’abandon après l’extermination
quasi complète des Juifs dans le pays, malgré leur intérêt architectural et artistique
11et des mosquées, détruites ou abandonnées) . l ’on ne peut en particulier oublier
que le premier des patrimoines culturels immatériels est constitué par les langues,
10. H. Munasinghe, « The politics of the past : Constructing a n ational identity through
Heritage Conservation », International Journal of Heritage Studies, vol. 11, issue 3, 2005, p. 251-
260 ; a . Craig wight et J. John lennon, pour le cas de la l ithuanie : « Selective interpretation
and eclectic human heritage in l ithuania », Tourism management : Research – Policies – Practice.
ovol. 28 (2007), n 2, p. 519-529.
11. M. gravari-barbas, « l e sang et le sol. l e patrimoine facteur d’appartenance à un territoire
urbain », communication au colloque « l e territoire, lien ou frontière ? », paris, 2-4 octobre 1995.
29