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La genèse d'une culture locale d'entreprise au nord-est de l'Italie

De
200 pages
Jusqu'à la fin des années soixante, Bessica, village de deux mille habitants exclu du processus d'industrialisation de l'après-guerre, paraissait définitivement reléguée à la condition d'enclave de pauvreté au sein d'une région au développement rapide. Durant la décennie suivante cependant, elle connut un processus de développement aussi éclatant qu'original. Cette situation a permis aux auteurs de mener une enquête sur la genèse d'une culture locale d'entreprise...
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La genèse d'une culture locale d'entreprise au nord-est de l'Italie

Titre original: Vil/ici Industrianti Commercianti. Le radici storiche e culturali di una vicenda di sviluppo locale. Il casa di Bessica, villa dell 'Alto Trevigiano. r!:JFrancoAngeli Editore, Milano, 2003.

Traduit par Françoise Bertinchamps

2007 5-7, rue de l'Ecole polytechnique; 75005 Paris http://www.librairieharmattan.com diffusion. harmattan @wanadoo.fr harmattanl @wanadoo.fr ISBN: 978-2-296-02414-4 EAN: 9782296024144

@ L'Harmattan,

Augusto CUSINATO Giacinto CECCHETTO

La genèse d'une culture locale d'entreprise au nord-est de l'Italie

L'Harmattan

Villes et Entreprises Collection dirigée par Alain Bourdin et Jean Rémy
La ville peut être abordée selon des points de vue différents: milieu résidentiel, milieu de travail, milieu de culture. Ceux-ci peuvent être entremêlés ou séparés. Il en va de même des groupes sociaux qui communiquent à travers ces divers types d'enjeux. La dimension économique n'est jamais absente, mais elle entre en tension avec la dimension politique. Ainsi peut-on aborder la conception urbanistique ou architecturale, l'évaluation des politiques sociales ou socioéconomiques et les formes d'appropriation par divers acteurs. Pour répondre à ces interrogations, la collection rassemble deux types de textes. Les premiers s'appuient sur des recherches de terrain pour dégager une problématique d'analyse et d'interprétation. Les seconds, plus théoriques, partent de ces problématiques; ce qui permet de créer un espace de comparaison entre des situations et des contextes différents. La collection souhaite promouvoir des comparaisons entre des aires culturelles et économiques différentes.

Déjà parus

Sylvette PUISSANT, Les ségrégations de la ville-métropole américaine, 2006. François HULBERT (sous la direction de), Villes du Nord, villes du Sud, 2006. Jean-Pierre FREY, Henri Raymond, paroles d'un sociologue, 2006. Jean-Louis MAUPU, La ville creuse pour un urbanisme durable, 2006. Catherine CHARLOT-V ALDIEU et Philippe OUTREQUIN, Développement durable et renouvellement urbain, 2006. Louis SIMARD, Laurent LEPAGE, Jean-Michel FOURNIAU, Michel GARIEPY, Mario GAUTHIER (sous la dir.), Le débat public en apprentissage, 2006. Alain BOURDIN, Annick GERMAIN, Marie-Pierre LEFEUVRE (sous la dir.), La proximité: construction politique et expérience sociale, 2005. Pello HUESA, Le développement économique communautaire aux
Etats-Unis, La transformation urbaine, 2005.

...

seule une histoire des lieux attentive aussi à l'évolution de la forma mentis des
populations qui y vivent peut nous éclairer sur les motifs du dépassement d'une situation de dépression. G. Becattini

L'essentiel, pourtant, est cet appel à une histoire profonde et totale. [..] Histoire des hommes, de tous les hommes, et pas uniquement l 'histoire des rois et des grands. Histoire des structures et non des seuls événements. [..] Histoire explicative, et non histoire purement narrative ... J. Le Goff

INTRODUCTION
Ce livre parie d'un cas singulièrement intéressant de développement local au Nord-Est de l'Italie qui, tout en se distinguant du contexte, présente les aspects significatifs des conditions génératrices de systèmes de petites et moyennes entreprises, limités dans un espace, autogérés et offrant des avantages spécifiques de compétitivité. Le débat sur ce thème, résumé par la formule « développement local» et, plus précisément, « endogène »', est devenu de grande actualité. La crise du système fordiste et ses conséquences en termes de restructuration, de délocalisation, de déclin industriel ainsi que de conflit social a remis l'accent sur ces systèmes de petites et moyennes entreprises comme source de revenus et d'occupation satisfaisante, dans un cadre de cohésion sociale2. Non point que ces systèmes ne fussent déjà existants avant la crise du fordisme (Bagnasco, 1977), mais ils étaient considérés, au regard d'une acception propre à un tel paradigme, comme des résidus interstitiels de modes de production arriérés. On justifiait leur survivance parce qu'ils se consacraient à des productions de créneau, peu alléchantes pour la grande industrie, qu'ils opéraient à moindres coûts, profitant d'une législation favorable, de l'évasion du fisc et des cotisations sociales (ce qui est encore le cas aujourd'hui en Italie: Paci, 1978; Viesti, 2000), ou enfin parce que leur production s'adressait principalement au marché local. À l'époque de la restructuration de la grande industrie, les milieux scientifiques et les milieux politiques prirent finalement conscience des potentialités réelles de tels systèmes3. Bien vite l'attention se concentra pour en tracer la géographie (Sforzi, 1985), pour définir la nature

1

Dans la catégoriedu développementlocal, on opère une distinctionentre développementen-

dogène, engendré par une classe d'entrepreneurs qui s'est formée au niveau local, et développement exogène, comme résultat d'initiatives provenant de l'extérieur, et qui dérivent de l'expansion, de la diversification ou de la délocalisation d'activités productives existant ailleurs. 2 L'objectif du développement dans des conditions de cohésion sociale constitue le leitmotiv des politiques communautaires (cf. par ex., Bruzzo, Venza, 1998). Du reste, dans la mesure où le développement économique comporte des phénomènes d'articulation/transformation sociale (Volpi, 1999) non exempts de tensions et de conflits, on se rend compte à quel point la médiation entre les exigences de développement et les exigences de cohésion revêt une importance cruciale dans les démocraties modernes. 3 Une enquête menée en Italie en 1991-92 sur 65 systèmes productifs locaux totalisant 51000 entreprises et 412000 employés, mettait en évidence que 43% de la production était destinée à l'exportation (cf. Becattini, 1998). Cinq ans plus tard, l'Istat relevait que « la contribution des 199 districts industriels identifiés aux exportations nationales des produits des entreprises manufacturières et commerciales est égale à 43,3%» ; pour certains secteurs non négligeables, assimilables au made in Italy traditionnel et à la mécanique spécialisée, cette contribution dépassait 50% (cité dans Becattini, 2000a, p. 12).

des avantages dont ils seraient porteurs (Brusco, 1989 ; Becattini, 1989), pour reconstruire et analyser la genèse de certaines expériences (par ex., IRIS, 1996), et pour mettre en place des politiques de soutien et de développement. Dans cet ouvrage l'attention se focalisera sur le troisième aspect de la question. Il s'agit de reconstruire - bien entendu, sous forme de conjecture le processus qui aurait porté à la formation d'un système local de petites et de très petites entreprises qui, malgré qu'il soit né dans un environnement très arriéré, a su acquérir une position reconnue pour son importance au niveau régional, dans un secteur tout à fait particulier, le commerce des plantes de jardin. En choisissant de traiter de la genèse d'un cas de développement local, la question est de savoir de quoi en r~alité nous avons l'intention de nous occuper: est-ce des caractéristiques visibles, apparentes, sous lesquelles le phénomène se présente aujourd'hui? Ou serait-ce plutôt des conditions et des facteurs, sans doute moins explicites à l'observateur, qui auraient induit le processus de formation des caractères apparents et qui continueraient à œuvrer en conférant au phénomène une consistance interne? Et puisque déjà le fait de se poser une telle alternative sous-entend une préférence pour l'option qui s'annonce comme la moins saisissable dans l'immédiat, à quel genre de conditions et de facteurs songeons-nous ramener l'apparition et la persistance de phénomènes locaux de développement endogène? Ces questions ne tombent pas sur un terrain inexploré, puisque le débat en matière de développement local enregistre un degré de convergence appréciable : désormais on parle couramment de «théorie du développement local/endogène» en tant que branche des sciences régionales (Garofoli, 1992b ; Cusinato, 2002). Certains fondements restent toutefois encore insuffisamment systématisés, et par conséquent tout le système d'interprétation souffre d'une faiblesse d'analyse perceptible et constante, au point d'engendrer (et de justifier) des réserves importantes quant à sa consistance intrinsèque (par ex., Fujita, Krugman, Venables, 1999). À dire vrai, la littérature s'accorde pour retenir deux types de facteurs dans la formation endogène des processus locaux de développement: primo, la constitution d'une classe locale d'entrepreneurs suffisamment capables et motivés, auxquels on reconnaît un rôle d'initiateurs et de protagonistes en bref, il s'agit de la « cause efficiente» ; secundo, l'existence d'un réseau de relations de confiance (en général informelles) suffisamment dense à l'intérieur et ouvert vis-à-vis de l'extérieur, considéré comme une condition préalable afin que cet esprit d'entreprise puisse effectivement se déployer4.
~

4 La bibliographie est à ce sujet très ample et il est impossible d'en référer de manière exhaustive. Pour se limiter à quelques apports plus significatifs, on peut rappeler: à propos du rôle des entrepreneurs locaux, Garofoli (1992a), Ciciotti (1993); sur l'importance des relations de

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Ceci dit, il nous semble que l'analyse de la genèse d'histoires de développement local ne puisse se limiter à reconstruire séparément les processus qui auraient donné naissance aux deux éléments indiqués ci-dessus, auquel cas l'ouvrage ne s'annoncerait ni particulièrement laborieux, ni même particulièrement captivant. La difficulté (non résolue encore au niveau de l'analyse), ainsi que l'intérêt pour la question dérivent plutôt d'une autre hypothèse: il existerait des liens synergiques et même un engendrement mutuel entre ces mêmes éléments. L'esprit d'entreprise et le contexte dans lequel il s'enracine et se développe devraient alors dépendre d'un ensemble de conditions que l'on résume aujourd'hui par le concept de « territoire », par lequel on indique un système de relations sociales spécifiques ancrées dans un espace, et également la matrice de régénération de ces relations dans le temps5. Cela, bien entendu, dans l'hypothèse que l'appartenance d'une collectivité à un même espace constitue une condition influençant de manière significative la formation d'un patrimoine commun d'attitudes, de perceptions, de valeurs et de connaissances tacites, mais aussi la qualité des relations sociales qui s'instaurent au sein de cette collectivité. Il s'agit d'un ensemble d'éléments auxquels on attribue un rôle fondamental, dans la mesure où ils déclenchent et soutiennent le processus de développement local et qui, précisément pour cette raison, sont synthétisés dans l'expression « capital relationnel» (Storper, 1995, 1997). De là, la propension à considérer le territoire comme « une variable déterminante »6, un « facteur primaire »7, « la véritable unité de production» des systèmes locaux d'entreprise8. Le problème qui rend difficile la consolidation d'une théorie du développement local est que ce concept qui consiste à considérer le «territoire» comme la matrice des conditions utiles, voire nécessaires au démarrage du processus de développement endogène, a vu le jour sans reconstruction analytique de la séquence à travers laquelle ces résultats se produiraient9. Par

confiance et, en général, du capital relationnel, Granovetter (1985), Putnam (1993), Fukuyama (1997), Storper (1997), Mutti (1998), Bagnasco et al. (2001). Parmi les conditions nécessaires pour faire démarrer les processus de développement local, on souligne également l'existence d'une situation de marché favorable (par ex. Garofoli, 1992a). Néanmoins cette condition ne doit pas être considérée comme totalement exogène, c'est-à-dire donnée par rapport au système et limitant les opérateurs locaux à y adapter leurs choix, mais plutôt comme une variable stratégique dans les mains des entrepreneurs mêmes. On ne peut pas exclure qu'ils soient capables d'identifier ou, encore mieux, de construire et ensuite de cultiver un segment de demande en mesure d'absorber leur production (Porter, 1990). 5 « Territory represents a clustering of social relations, it is also the place where local culture and other non-transferable local features are superimposed. It is the place where men and business establish relationships, where public and local institutions intervene to regulate society» ~Garofoli, 1992a, p. 4). Garofoli (1992b), p. 261.
7 Ciciotti (1993), p. 24. 8 Sforzi (2000), p. 8.

9 Pour une vue d'ensemble de la question, Gilly, Torre (2000). Pour une tentative embryon-

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conséquent,se référer à ce concept risque d'assumer - comme c'est le cas en
réalité -la connotation d'un artifice rhétorique, ce qui certes renvoie et représente le prélude à un progrès dans l'interprétation mais, dans la mesure où perdurent les conditions d'un déficit d'analyse, risque d'obscurcir plus qu'il ne veuille expliquer. Ainsi, tant le cadre de référence de ce travail que le segment particulier du débat où il entend se placer semblent suffisamment dessinés. L'objectif de fond est d'effectuer un examen des conditions de formation d'un capital relationnel et d'un esprit d'entreprise spécifiques. On mènera à ce propos une enquête de nature génétique, déclinée en termes historiques et anthropologiques, sur un cas de développement local qui se présente comme extrêmement circonscrit et singulier par rapport à son environnement immédiat. Dans le but de préciser les hypothèses de travail et les résultats attendus, il convient de fournir les coordonnées essentielles du cas envisagé et de rendre explicites les raisons pour lesquelles nous le considérons particulièrement approprié et digne d'intérêt. Le cas concerne un petit village de la haute plaine vénitienne, Bessica, deux mille habitants, un hameau de la commune de Loria qui vers la fin des années soixante-dix a été protagoniste d'un processus de développement aussi inattendu que foudroyant et original: un vrai coup de chance. Il s'est agi d'un phénomène inopiné puisque, avant cet essor fortuit, Bessica représentait un exemple de sous-développement au sein de la Vénétie centrale qui, elle, avait connu un processus d'industrialisation intense au cours de la décennie précédente. Village de campagne, situé en position périphérique par rapport aux principaux réseaux d'échanges et aux localités centrales de la zone protagonistes de ce processus d'industrialisationlO, Bessica semblait destinée à rester reléguée dans une condition de marginalité et de sous-développement, en pouvant tout au plus espérer tirer quelques bénéfices de la fourniture de main-d'œuvre non qualifiée aux centres avoisinants. De plus, ceux qui avaient eu l'occasion de connaître, par expérience ou par ouï-dire, le tempérament rude de ses habitants - une réputation qui avait bien dépassé le voisinage proche - n'auraient jamais imaginé que les Bessigeois, en dehors des petits trafics plus ou moins licites propres à tout groupe social marginal, auraient été capables de donner vie, pour ainsi dire à l'unisson, à une activité qui les aurait amenés à assumer un rôle de premier plan au niveau régional. Le succès et l'originalité de cette initiative, ainsi que la notoriété acquise par le village dans le secteur des plantes, se sont révélés si évidents et si surprenants pour les gens du pays que certains d'entre eux ont fini par intro-

naire de solution, Cusinato (2001). la Cf. Bagnasco, Trigilia (1984).

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duire, sur un ton mi-sérieux, mi-malicieux, la formule du made in Bessegdl : expression plutôt suggestive si on la réfère au thème plus général du made in Italy et aux attentes qu'il suscite (Becattini, 1998). Il est probable que cette formule ait été fabriquée sans connaissance de cause, comme un slogan faisant écho aux rumeurs des media, mais ceci reflète à quel point la culture locale a pris conscience de sa spécificité et des potentialités de ce qu'elle a su mettre en œuvre. Au-delà de son caractère singulier et imprévu, le cas de Bessica est intéressant également du point de vue analytique. Cette localité était restée pendant longtemps en marge du processus de développement industriel qui avait investi les zones environnantes; elle avait conservé plus ou moins inchangés les traits d'une réalité paysanne, pratiquement jusqu'à la fin des années soixante. Tout ceci offre une excellente occasion d'enquêter, dans une situation presque in vitro par rapport à l'environnement, sur les processus de formation endogène d'une classe d'entrepreneurs dotés d'un surprenant esprit d'initiative, de cohésion et de détermination dans la conquête des marchés et la défense des positions acquises. Bien entendu, l'examen ne négligera point de se confronter avec les hypothèses de ceux qui, sur la base d'études de cas de développement local analogues, ont montré que dans le contexte rural italien, les métayers ont constitué un milieu où foisonnaient les ressources culturelles, professionnelles et financières pour la construction d'une culture locale d'entreprise (Anselmi 1978, 2001 ; Paci, 1979, 1999). Néanmoins, l'étude du cas de Bessica nous portera à repenser une partie de ces hypothèses: les résultats de l'enquête confirmeront que les métayers - ou mieux, les masieri, qui au niveau local forment une catégorie plus amplel2 - ont bien été les protagonistes de cet essor. Nous relèverons cependant que le « lieu» de l'expérience où ils ont acquis capacités et aptitudes à entreprendre, contrairement aux études citées, n'est pas celui de la direction des masseriel3, même si elles représentaient des organismes complexes requérant de capacités de gestion spécifiques. Ce « lieu» se révélera plutôt celui de l'action collective et, plus précisément, de l'action communautaire, dont la direction et le contrôle constituaient justement l'apanage de cette couche sociale. C'est dans l'arène de l'action collective, avec son patrimoine d'institutions formelles et informelles, qu'il faudra alors identifier la matrice de cet esprit d'entreprise. Faut-il le rappeler, celui-ci n'est pas uniquement fondé sur la capacité d'organisation, mais aussi - et surtout - sur l'aptitude à innover (ce dont le masiero ne pouvait certainement pas se targuer, en tant

Il Petrini (2002), p. 153. 12 Voir paragraphe 3.3. 13 La masseria est la ferme

gérée

par le masiero.

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que gérant de fermel4) ainsi que sur la propension au risque1s, qualité plutôt rare dans un contexte de subsistance. D'autre part, la dimension territoriale, que l'on peut ramener en dernière instance au sens commun d'appartenance d'une collectivité au même milieu spatial, s'avérera constituer la matrice du matériel symbolique et des institutions qui s'y rapportent plutôt que directement la matrice de l'esprit d'entreprise. Ce sont justement ce matériel et ces institutions qui peuvent légitimer des activités, notamment les activités d'entreprise, qui autrement auraient été inadmissibles, étant donné la nature foncièrement communautaire des rapports sociaux existant. En somme, l'hypothèse est que les Bessigeois ont particulièrement bien appris le métier d'entrepreneur dans l'arène de l'action collective, en menant, comme nous le verrons, une querelle « de clocher» exceptionnellement longue et animée à l'égard des communautés voisines, en particulier vis-à-vis de Loria, le village d'à côté. L'hypothèse est également qu'ils ont trouvé le matériel symbolique pour justifier leurs entreprises collectives dans une représentation particulière - et singulièrement déviante - qu' ils se seraient donnés à propos des relations territoriales locales. Enfin, qu'ils auraient eu l'occasion de « traduire» leur remarquable prédisposition à entreprendre à partir du niveau de l'action collective (s'agissant d'une compétition morale) pour la transposer au niveau de l'action individuelle, sur le plan de la compétition économique, suite à une conjoncture exceptionnelle d'événements, ne dépendant, dans le cas qui nous occupe, ni de leur volonté ni du système de représentations qu'ils s'étaient plus ou moins inconsciemment donné. Pour synthétiser ces hypothèses en une image, on peut dire, en paraphrasant un commentaire attribué à un cas semblable de développement local, que « le secret de l'essor de Bessica, du 'différent' des Bessigeois par rapport à leurs voisins» doit être recherché « dans la tête des Bessigeois »16.Il s'agit ici

14À ce propos, Bonazzoli (1985), Anselmi (1987). 15Il ne faut pas oublier, à ce propos, que des opinions influentes affirment que « la prise en charge du risque ne fait pas partie de la fonction d'entrepreneur », car c'est « le capitaliste qui supporte le risque» (lA. Schumpeter; cité par Pagani, 1964, p. 22). Il ne faut pas négliger que, comme le remarque Pagani, même si l'entrepreneur ne supporte pas le risque financier, il supporte le risque professionnel, puisqu'en cas de faillite, les conséquences morales et éventuellement pénales retombent bien sur lui et non sur le capitaliste. 16Cf. Becattini, 2000b, p. 9 (en italique les termes paraphrasés). Il convient de rapporter entièrement le développement de cette iqdication, avec les mots de l'auteur: « Eh bien, je pense que lorsque l'on se pose le problème de sortir du labyrinthe [d'une situation économique dépressionnaire], savoir comment ne suffit pas, mais il faut descendre à un niveau plus profond, précisément dans la zone des dynamiques mentales. En d'autres termes, s'il s'agit de reclasser à nouveau un ensemble de valeurs et de comportements typiques d'une population basé sur une combinaison 'dépressionnaire' en une combinaison favorable au développement économique, il faut en savoir beaucoup à propos de l'éventail des développements concrètement réalisables à partir du 'caractère initial' des gens, et de la rétroaction probable des différentes formes d'organisation adoptables sur ce caractère» (ibid., p. 11 ; italique dans le texte d'origine).

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de leur manière singulière de se représenter et par conséquent d'établir des relations territoriales, manière acquise au cours d'une histoire locale de longue durée: avec l'avertissement que la construction de la « tête» (ou de la « mentalité », comme nous dirons par la suite) est une affaire de nature essentiellement collective. Le noyau du travail consistera donc à reconstruire le processus social et historique à travers lequel on suppose que la mentalité particulière des Bessigeois a été construite et ensuite institutionnalisée dans les termes d'un code local particulièrement favorable à la formation d'une aptitude à entreprendre. Mais, étant donné qu'à elle seule, cette aptitude n'est pas suffisante pour que le rôle de l'entrepreneur, tel que nous le connaissons de nos jours, s'affirme sur la scène sociale, il faudra comprendre aussi dans quelles circonstances cette aptitude a pu effectivement s'exercer dans le domaine de l'initiative économique individuelle, avec ces caractéristiques à la fois de diffusion sociale et de limitation spatiale auxquelles nous avons fait allusion. Le livre est organisé en cinq chapitres. Le premier chapitre, en guise d'introduction, trace le panorama économique et social de Bessica et présente la prospective épistémologique et méthodologique à la base du travail. Le chapitre deux s'occupe de l'histoire de ce-que-l'on-voit, c'est-à-dire du processus de formation de l'organisation économique et sociale de Bessica dans la période située entre le XVe et le XIXe siècle. Le troisième chapitre parle du processus historique de formation de ce-que-l 'on-ne-voit-pas (mais qui, néanmoins, a joué un rôle déterminant dans la conformation des phénomènes empiriquement observables), c'est-à-dire de ce système de valeurs, de façons de voir et de relations instaurées par la collectivité locale qui constitue la spécificité de son patrimoine social. En particulier, l'enquête veut mettre en évidence les conditions préalables de nature historique et culturelle et, en même temps, les pratiques sociales grâce auxquelles s'est constitué le remarquable esprit d'entreprise des Bessigeois. Le quatrième chapitre reconstruit le processus à travers lequel cet esprit, partant du terrain de l'action collective où il s'était initialement exercé, s'est déplacé sur celui de l'initiative individuelle menée sur le plan de la compétition marchande. Sont également reconstruits les événements qui ont porté, entre le XIXe et le XXe siècle, à la formation d'un groupe nombreux de vendeurs ambulants, à partir de l'origine sociale des protagonistes. Le cinquième chapitre présente les issues récentes de cette longue histoire, à savoir la constitution d'un groupe important de personnes se consacrant au commerce des plantes ornementales et, ces dernières années, également à la conception, la réalisation et l'entretien des jardins. Après avoir décrit les caractéristiques du secteur, nous en analyserons les conditions actuelles, en évoquant les difficultés survenues ainsi que les possibilités de développement ultérieur dans le cadre d'une requalification et d'une réorientation, notamment culturelle, du système local. 15

Nous n'aurions pas pu réaliser cet ouvrage sans l'appui de l'Administration Municipale de Loria. Le Maire, Monsieur Giuliano Faggion, a apprécié le projet dès le début et a mis à notre disposition les archives municipales. Nous remercions tout particulièrement les employés municipaux Edoardo Antonini, Pierannna Boaro et Renato Cecchin, qui ont offert une aide irremplaçable dans les enquêtes documentaires et sur le terrain. Nous remercions également les curés de Bessica et de Loria Don Domenico Pilotio et Don Bortolo Gastaldello, qui ont permis de consulter les archives paroissiales, ainsi que Alfio Lanzarini qui a prêté son assistance dans les recherches. Iginio Marcon a été consulté à maintes reprises en qualité d'auteur d'un texte d'histoire locale très soigné et documenté, auquel nous ferons souvent appel dans les pages suivantes. De nombreux vendeurs ambulants et pépiniéristes locaux ont eu la patience de raconter aux auteurs leur histoire et celles de leurs ancêtres. Luigi Gazzola s'est chargé de « soumettre» un questionnaire à un nombreux groupe d'opérateurs locaux, sur la base d'une recherche menée par Alberto FoltranJ7, à l'époque étudiant en Planification urbaine, territoriale et de l'environnement. Markus Hedorfer a effectué l'élaboration des questionnaires et la cartographie digitalisée. Les ressources financières pour les enquêtes sur le terrain et pour le traitement des informations ont été mises à disposition par le Département de Planification de l'Université IUAV de Venise, sur des fonds du Ministère de l'Université et de la Recherche Scientifique et Technologique. Le Département a aussi contribué à financer la traduction. La base cartographique de la figure 5.1 est tirée de la Carte Technique Régionale de la Vénétie (Regione Veneto, Service Cartographique, autorisation du 17 décembre 2002, prot. n° 2620/47.00). La figure n° 3.3 est tirée d'une reproduction photographique réalisée par la Section de photo-reproduction des Archives d'État de Venise et est publiée sur concession du Ministère pour les Biens et les Activités Culturels (acte de concession n° 10/2006, prot. 1001/28.13.07).

J7

Foltran

(1999).

16

CHAPITRE 1 LE CAS ET LA MÉTHODE
1.1. Un cas borderline
...

attention to the geographically

marginal tell us a great deal about the geographically central. T. Cresswell

L'histoire de Bessica est celle d'une communauté villageoise qui, à la suite d'événements dont la portée dépassait largement les limites de son territoire, s'est trouvée un jour reléguée en marge de l'Histoire: celle qui est écrite avec un grand H et qui lie les destins de différentes collectivités au point que celles-ci finissent par considérer appartenir à un peuple unique. Quoique Bessica eût autrefois occupé une position relativement importante en tant que siège ab immemorabili d'une église archipresbytérale (Pievel), elle fut progressivement abandonnée par le fleuve de l'Histoire à partir du XIIe_XIIIesiècle: ce dernier changea de cours et la laissa comme une vieille épave sur les méandres désormais asséchés de son ancien lit. La métaphore du fleuve n'est pas un hasard. D'après une publication récente concernant Bessica (Marcon, 1999), la cause de ses mésaventures résiderait justement dans les inondations récurrentes provoquées par le Pighenzo, un ru capricieux qui traverse le centre du village en longeant l'église et la cure. Vers la moitié du XVe siècle, les dommages répétés causés au presbytère auraient poussé le curé à quitter le village pour se transférer dans celui de Loria tout près de là: ainsi s'amorça un lent processus de déclin du village qui s'acheva au début du XIXe siècle par la perte de la primauté ecclésiale et de l'autonomie communale. Il faut dire que les Bessigeois étaient tout à fait capables de remédier aux crues du Pighenzo, mais ils ne pouvaient pas faire grand-chose contre les bouleversements bien plus graves causés par d'autres événements dont ils étaient incapables de déchiffrer le cours, à cause de leur manière de voir en quelque sorte « ingénue ». En effet, ces événements se produisaient dans le milieu urbain, qui était tout à fait étranger à la culture d'un village de paysans. Dans le cas qui nous concerne, à la fin du xue siècle de manière inattendue,

1 La première trace documentaire concernant Bessica remonte à l'an I] 52. On la cite en tant que Pieve (paroisse-mère coordonnant un certain nombre de chapelles environnantes; du latin plebs = plèbe). Le fait d'y citer comme « nouvelle» la Pieve de Santa Maria, qui prendra plus tard la dénomination « de Castelfranco », nous induit à supposer que la fondation de la Pieve de Bessica remonte à des temps plus anciens: selon l'hagiographie locale, il s'agirait de l'époque de la christianisation de la Vénétie, c'est-à-dire au Ur-IVe siècle (Sartoretto, ]961).

les habitants de Treviso érigèrent ex nihilo une citadelle fortifiée, au beau milieu de la campagne, qui fut dénommée Castello Franco (figure 1.1) et autour de cet événement extraordinaire pour la région, vinrent se greffer rapidement d'autres qui en renforcèrent la portée. Les conséquences furent tellement profondes et définitives que la géographie locale en ressortit complètement modifiée. Dès lors, Bessica ne se trouva plus au centre de quoi que ce soit, même pas de ce petit système de villages et de chapelles sur lequel elle avait exercé sa suprématie en tant que Pieve. Jusqu'ici toutefois cette histoire ne présenterait rien de bien singulier et il n'y aurait pas de raison de la raconter à nouveau, sinon pour une autre clef d'interprétation qui situe les causes des événements non pas à l'intérieur mais plutôt à l'extérieur du village. Il pourrait sembler superflu de raconter les annales de la résistance tenace que les habitants opposèrent pendant un demimillénaire au déclin progressif et inexorable de la suprématie de leur communauté sur la scène locale, puisqu'on peut en trouver un compte-rendu détaillé et divertissant dans les ouvrages de Sartoretto (1961) et de Marcon (1999). En vérité, elle mérite d'être relue pour son dénouement inattendu et paradoxal, qui se révéla à l'opposé exact de ce à quoi l'on pouvait s'attendre. Alors que le village sombrait dans la misère la plus profonde entre le XIXe et le XXe siècle, les germes de sa rédemption mûrissaient en son sein, et on les vit éclore tout à coup à la fin des années soixante-dix sur un terrain complètement différent de celui où les Bessigeois avaient jusque-là joué les raisons de leur identité et leur prestige. C'est à partir de la quasi-désagrégation des fortes relations communautaires antécédentes que se développa progressivement un robuste esprit d'entreprise. Au début, ce fut l'affaire d'un petit groupe de « trafiquants »2,mais il s'agrandit rapidement jusqu'à constituer une légion de commerçants ambulants et entraîner Bessica dans un rôle qui lui est aujourd'hui pleinement reconnu, et ce dans un créneau de marché tout à fait particulier: celui des plantes de jardin. Tout notre intérêt vient de là: découvrir comment le mariage entre un puissant esprit d'identité communautaire, forgé au cours de plusieurs siècles à l'enclume de rudes combats de clocher, et une situation de marginalité et de misère, a pu engendrer une histoire de développement économique tout à fait singulière dans le paysage local. Et, comble du paradoxe, nous émettrons l'hypothèse que tout ceci dérive d'une erreur de perspective..., mais nous aurons l'occasion d'en parler plus loin. Pour le moment, il convient d'expliquer plus en détailla position relativement centrale que Bessica avait au départ, la condition de marginalité dans laquelle elle sombra et la suprématie retrouvée

2 Comme ils étaient nommés à l'époque dans les registres de l'État Civil (ACL, 1882, 1911).

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ensuite, selon différentes clefs d'interprétation: économique, et surtout, socioculturelle.

géographique, historique,

1.1.1. De la centralité à la marginalité géographique
Le toponyme « Bessica» ne suscite certainement pas grand-chose à l'esprit du lecteur, même provenant de la Vénétie, à moins qu'il n'habite aux alentours immédiats de cette localité ou qu'il n'entretienne des relations d'affaires dans le secteur des plantes ornementales. Il s'agit d'un petit village de la campagne vénitienne, un hameau de la commune de Loria situé à la limite nord-ouest de la Province de Treviso (figure 1.1). Bessica compte actuellement deux mille habitants, dont mille quatre cents résidant dans l'agglomération proprement dite, les autres étant dispersés aux alentours. Située à l'écart des principales voies de communication, Bessica ne représente ni un lieu de passage habituel, ni un objectif suscitant un intérêt particulier, si ce n'est depuis peu pour les personnes travaillant dans le secteur des plantes de jardin. En réalité, même ces dernières ne sont pas nombreuses, car ce sont les Bessigeois qui se déplacent vers la clientèle en tant que commerçants ambulants, excepté au moment de la foire annuelle des plantes qui attire des centaines d'opérateurs et des milliers de visiteurs. Jusqu'au milieu des années soixante-dix, celui qui n'avait pas de motif particulier d'aller à Bessica (une visite de famille ou des affaires agricoles à traiter: l'encaissement d'un loyer, la négociation d'une vente de produits, une livraison) avait rarement l'occasion de s'y rendre. Il n'était donc pas rare que les habitants des pays environnants ne connaissaient Bessica que de nom. Tout comme les auteurs, ils en auraient même ignoré l'existence, si ce n'est que les Bessigeois avaient pris depuis longtemps l'habitude de parcourir le pays pour vendre quelques pauvres objets ou encore, malheureusement, pour demander la charité. Il n'est pas non plus facile de repérer son toponyme sur une carte routière: ce n'est pas parce qu'il serait inscrit en petits caractères mais parce qu'il est occulté par la grille de lecture basée sur la hiérarchie des centres urbains et des voies de communication. En prenant Treviso comme point de repère (figure 1.2) et en déplaçant le regard en direction nord-ouest, on se rendra compte aisément que, dans ce secteur, les routes principales forment un trapèze rectangle. Or, sur les sommets ou sur les côtés, se disposent les principales localités de la région: Treviso justement, où la figure prend forme, et ensuite en procédant dans le sens des aiguilles d'une montre, Castelfranco Veneto, Cittade Ila, Bassano deI Grappa et Montebelluna (Asolo, autrefois centreordonnateur du territoire local, reste à peine à l'extérieur du périmètre, au septentrion).

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