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LE DÉVELOPPEMENT LOCAL AU DÉFI DE LA MONDIALISATION

De
246 pages
L’objectif de cet essai est de situer les multiples initiatives et réseaux de développement participatif non comme des replis frileux ou des bricolages illusoires, mais comme des forces de refondation sociale, de réappropriation démocratique, face et dans les grandes vagues de la mondialisation. Pour cela, il propose de comprendre la mondialisation dans tous ses états et pas seulement dans sa dimension économique, et de saisir le fourmillement d’initiatives, de réseaux de développement local comme autant de jaillissements d’énergies et de libération créatrice.
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Collection « Questions contemporaines
" Paul HOUEE

»

(Vice-président du Centre Lebret - Réseau international)

LE DÉVELOPPEMENT LOCAL AU DÉFI DE LA MONDIALISATION
Préface de Mamadou Dia Postface de l'Équipe nationale du MRJC

L'Harmattan 5-7, rue de l'École-Polytechnique 75005 Paris France

L'Harmattan Hongrie Hargita u. 3 1026 Budapest HONGRIE

L'Harmattan Italia Via Bava, 37 10214 Torino ITALIE

Du même auteur
Développement et coopération agricole en Bretagne centrale, thèse doctorat de sociologie, Poitiers, 1970. Coopération et organisations agricoles françaises, 2 tomes, 127 et 222 p., Paris, Cujas, 1969 (Prix de la Coopération 1970). Les étapes du développement rural, 2 tomes, 191 et 295 p., Paris, Éditions Ouvrières/Éditions de l'Atelier, 1972 (2e prix Olivier de Serres, 1973). Quel avenir pour les ruraux?, Paris, Éditions Ouvrières/Éditions l'Atelier, 1974, 248 p. Approche du développement micro-régional, Paris, APCA, 81 p. Bretagne en mutation, 2 tomes, 100 et 315 p., INRA, Rennes, 1979. Les chemins creux de l'espérance, Paris, Cana, 1982, 250 p. Pays de Bretagne, Rennes, ARIC, 1982, 244 p. Régionalisation à l'essai. Les politiques de l'EPR de Bretagne de 1974 à 1983, Rennes, INRA, 1984,293 p. La décentralisation: 1992, 235 p. territoires ruraux et développement, Paris, Syros, de

Les politiques de développement rural, des années de croissance au temps d'incertitude, INRA-Economica, 2e édition, 1996, 324 p. Louis-Joseph Lebret, un éveilleur d'humanité, l'Atelier, 1997, 220 p. Paris, Éditions de

cgL'Harmattan, 2001 ISBN: 2-7475-1411- 0

À tous les pionniers du développement local qui, dans le Mené, en Bretagne, en France et en divers chantiers de par le monde ont nourri cette passion pour une démocratie de participation et de solidarité, enracinée dans le local et ouverte à l'universel.

Préface

Ma traversée du siècle qui vient de s'accomplir, fertile en événements inouïs, lourds à la fois de désastres et d'espérance, me renvoie aux premières leçons de mes apprentissages de la vie. Par la grâce de Dieu, je suis né dans une terre modeste, où toutes les choses avaient un sens. C'était cependant sous le poids de la domination coloniale, mais la cellule familiale où j'ai grandi, avant d'aborder le vaste monde, était solidement installée dans un terreau de culture et de spiritualité. J'ai gardé, tout au long de mon chemin, la conscience de ces racines. Elles demeurent en moi, à l'aube du nouveau millénaire, comme certitude et promesse du sens de l'aventure humaine, enjeu des grands combats d'hier et d'aujourd'hui. Il convient de l'affirmer avec force, au moment où les vents dominants s'attachent à déraciner les hommes pour en faire les sujets d'une immense entreprise d'exploitation, au service des puissances de l'argent et du marché. J'ai lutté toute ma vie pour que l'Homme soit au centre de toute construction économique, sociale, politique. C'est ce que l'on nomme Développement. Les sectateurs de l'argent sont en train de proscrire ce terme au nom d'une illusoire efficacité falsificatrice. Paul Houée, auteur de textes informés et lucides dont je recommande avec chaleur la lecture et la méditation, appartient à la vaillante cohorte de ces hommes qui n'acceptent pas de se plier à la dictature du Marché, même et surtout si elle se présente sous le travestissement de la Mondialisation érigée en mythe absolu et péremptoire. Les tenants forcenés de la prétendue logique supérieure du néo-libéralisme veulent briser la véritable globalité de l'en-

treprise humaine en la séparant, d'une part, de la terre où elle prend ses racines et, d'autre part, des valeurs de culture et de spiritualité qui lui donnent son sens. Il est nécessaire de démystifier ce jeu tragique d'une globalisation mensongère et tronquée, qui traite les hommes comme de pseudocitoyens sans territoire ni patrie, comme l'on pratique une agriculture sans sol, à la seule fin d'accroître le profit de marchands cupides. Dans la ligne des Lebret et Desroche, dont il fut le disciple et le compagnon, Paul Houée montre l'importance fondamentale du développement à partir de la base, de l'implantation dans un territoire partagé, permettant la solidarité vécue d'une communauté humaine, fondement de toute citoyenneté démocratique. Le panorama qu'il dresse et commente appelle à la mobilisation des énergies, à l'affirmation des convictions. Toutes ces expériences recensées, au sein desquelles j'ai moi-même pris ma part avec mes compagnons de lutte, montrent, à l'évidence, qu'il ne s'agit pas d'une utopie fantasmée, mais de la construction d'une cité fraternelle, démocratique, vivable, au demeurant la seule réaliste au regard des besoins humains, «de tout l'homme et de tous les hommes» comme le disaient Lebret et Perroux. Paul Houée est engagé, avec le Centre Lebret, l'IRFED et de nombreuses équipes, dans la création du Mouvement international «Développement et Civilisations» (MIDEC), qui répond à mes propres aspirations, et à l'appel que je lance en vue de construire une «Mrique citoyenne» au sein d'une véritable mondialisation à visage humain. Puisse ce livre avoir toute l'audience qu'il mérite au service d'une telle cause! Il ouvre une voie à l'orée de ce troisième millénaire où la globalisation de la nouvelle économie de traite sous la houlette de la dictature du marché menace l'existence même des ÉtatsNations en tant que tels, les dépouillant de tous pouvoirs économique, politique, social et culturel au profit des centres financiers internationaux, et où l'humain lui-même est en danger dans son «principe et son identité» par les terrifiantes avancées de la biotechnologie et celles non moins effrayantes de la neuroscience 10

qui nous promet dans deux décennies l'apparition de cerveaux électroniques doués à la fois de mémoire, de langage, d'imagination créatrice et de sensibilité.
Ancien Président Mamadou DIA du Conseil des ministres du Sénégal

11

Introduction Du village à la Planète, de la Planète au village
Mettre en relation les grandes vagues de la mondialisation et les multiples expériences du développement local relève de la gageure, du défi intellectuel. Quand les premières étendent partout leur emprise, quelle place et quelle signification accorder à ces fourmillements d'initiatives locales qui commencent à se tisser à travers la planète? S'agit-il de soubresauts illusoires de petites sociétés aux frontières d'un unique marché, d'îlots de résistance dans un océan de grandes turbulences? Faut-il au contraire y voir les germes d'un autre développement global à visage humain, une composante vitale pour tout corps social en refondation? Avancer que le développement local doit s'affirmer, s'organiser et se situer face et dans la mondialisation, telle est la conviction centrale qui anime cet essai, écrit par l'un des leurs à l'intention des responsables et acteurs de ces initiatives plutôt endogènes, aussi bien en France qu'à travers le Tiers-Monde. Il est facile de réduire ces deux grands mouvements actuels à un seul facteur dominant: la mondialisation est expliquée uniquement par ses mécanismes économiques, financiers, le développement local trop souvent ramené à l'application de procédures et à la gestion de dossiers. Seule, une approche globale, transversale, peut rendre compte et donner quelques prises sur ces phénomènes, qui sont avant tout des interdépendances de facteurs et d'acteurs, que l'analyse disciplinaire doit distinguer, mais que l'efficacité de l'action ne peut séparer. La mondialisation en ses divers aspects, à un degré moindre le développement local, font l'objet d'innombrables colloques et publications. Ce modeste document de travail n'a pas la prétention d'apporter un éclairage supplémentaire, mais un cadre pédagogique, quelques repères et clés de lecture aux praticiens de terrain: avoir l'intelligence de notre temps, prendre un peu de recul et de perspective pour discerner dans ces bouillonnements les grandes vagues de

fond comme autant de défis à relever, non pour les subir avec résignation, mais pour les anticiper afin de mieux les maîtriser. La formule désormais classique « penser globalement pour agir localement », cela signifie concilier l'enracinement dans un territoire et l'ouverture à l'universel, replacer les urgences du présent dans l'épaisseur d'une histoire, les représentations d'une culture, les valeurs de dépassement d'une civilisation. Nourri d'expériences, d'échanges autant que de recherches, cet ouvrage veut être une invitation au discernement, à l'espoir et à l'action. Il s'inscrit dans un parcours personnel qui fonde certaines convictions et que dessinait déjà, en 1982, Les chemins creux de l'espérance1. Depuis lors, je n'ai cessé de conduire une recherche-action sur les dynamiques territoriales, particulièrement rurales, dans le cadre de l'INRA de Rennes et par de nombreuses rencontres à travers la France. J'ai surtout assumé depuis lors des responsabilités souvent inattendues: maire de Saint-Gilles-du-Mené, ma commune natale de 1977 à 1995, animateur de l'expérience bien connue du Mené anticipant la mise en place des «pays» actuels, président de commission au Conseil Économique et Social de Bretagne de 1984 à 1995, souvent mis à contribution par des groupes de réflexion sur l'avenir du monde rural, de préparation des lois sur l'intercommunalité (1990-1992) et sur les nouvelles orientations de l'aménagement et du développement du territoire (1992-1999). Le développement local, avec ses dynamiques et ses politiques, aura été constamment mon champ de labour. Mais il a fallu rapidement, pour comprendre ce local, regarder par-dessus les talus et s'ouvrir à des horizons constamment élargis. Ce travail est le fruit de nombreuses réunions internationales, de voyages de découverte à travers plusieurs pays d'Afrique, d'Amérique latine et d'Asie, toujours à la rencontre de groupes qui se prennent en charge et s'organisent de manière ascendante, des lieux où s'exprime «l'imagination fertile du petit peuple» (malgache). Je puis témoigner de l'étonnante vitalité de ces groupes acteurs, de la convergence de leurs initiatives et questions entre eux et avec nos expériences locales en milieu rural et urbain. Grâce aux avancées de la démocratie et de la communication, ces réseaux sortent maintenant de l'ombre, interpellent l'opinion internationale.
1. Houée (~), Les chemins creux de l'espérance, Paris, Cana, 250 p.

14

Si les aigles ont leur Davos, les fourmis cultivent Internet, apprennent à échanger leurs essais, clament qu'une autre mondialisation est possible et déjà commencée. Je tiens à remercier chaleureusement les organismes qui m'ont permis ces dialogues, les groupes qui m'ont si melVeilleusement accueilli, les agents et responsables de développement qui ont ravivé mon espoir. Ma gratitude va particulièrement à la DATAR, à l'UNADEL, au CCFD et plus encore au MIDEC (Mouvement international Développement et Civilisations) qui fédère maintenant les réseaux du Centre Lebret et les chantiers d'études, de formation de l'IRFED, pour les missions qu'ils m'ont confiées et les multiples informations qu'ils m'ont rendues accessibles. Un merci tout spécial à Marie-Françoise Bullier et à Danielle Le Floc'h pour leur patience dans le déchiffrement de mon écriture et pour la saisie informatique de ce texte, à Laurent Colleoc et Jean Frohard pour la relecture de ces pages, à Roland Colin, Paulette Géraud, Pierre Le Floc'h, Bernard Pinaud, Sergio Regazzoni pour leurs obselVations appréciées. Cet essai personnel trouve sa véritable signification dans les deux témoignages qui l'encadrent: le souffle prophétique de Mamadou Dia, ancien Premier ministre du Sénégal, qui, dans les épreuves plus que dans les honneurs, a longuement mûri un projet de développement humain pour l'Afrique; les convictions et la démarche vigoureuses de l'équipe nationale du MRJC. Que le grand sage africain et les jeunes militants ruraux de France soient associés dans une même gratitude. L'approfondissement des intuitions lumineuses de L. J. Lebret, l'actualisation de ses orientations et méthodes, leurs applications par le MIDEC et les réseaux qu'il anime à travers le monde, m'ont fourni la clé de voûte pour articuler développement local et ouverture à l'universel. J'y ai surtout appris que le développement à tous les niveaux trouve sa source et sa cohérence dans le dialogue des cultures et des civilisations accueillies en leur diversité, dans le forage jusqu'à trouver les nappes phréatiques, les «réservoirs de sens» que sont les grandes sagesses et religions qui ont fait grandir l'humanité. Ce brassage d'initiatives et de références revisitées peut opérer la «refondation du monde », donner un visage humain et solidaire à .la mondialisation qui se déploie.

15

Ce parcours pédagogique approches qu'il faut relier:

est proposé

en deux étapes,

en deux

- la mondialisation
- la

dans tous ses états, saisie par quatre éclairages complémentaires: démographique, technologique, économique et socioculturel, perçue en ses grandes tendances, comme autant de défis à relever par tous; mondialisation vécue par les fourmis, les mille chantiers ou réseaux du développement local: dégager les orientations majeures, les axes de convergence ressortant de la confrontation des expériences, des maillages de développement territorial qui se multiplient à travers le monde et commencent à remonter vers les centres de décision.

Comment armer les fourmis pour agir sur les aigles? Comment donner toute leur place et leur signification aux micro-réalisations locales dans les grandes stratégies mondiales? Telle est la question qui voudrait poser et préparer cet essai. Il aura atteint son objectif s'il ouvre un dialogue, nourrit un partage, ouvre quelques pistes pour l'action. Le développement local, à l'heure et au défi de la mondialisation, est un chantier qu'on ne cesse de recommencer, d'approfondir et d'élargir pour inventer à nouveau. «S'embarquer, on ne sait quels navires on rencontrera, quelles tempêtes on essuiera, dans quels ports on
devra relâcher. On part, n'ayant pas tout prévu et on arrive... Il y a risque.

Cela n'empêche pas de partir» (L. J. Lebret)

16

I La mondialisation dans tous ses états2
Au regard des aigles

2. Cette partie s'inspire de plusieurs sources, notamment: -les rapports annuels du PNUD (ONU) sur le développement humain, en particulier le rapport 1999, -l'ouvrage stimulant de J.-C. Guillebaud, La refondation du monde, Le Seuil, 1999,370 p., - les travaux et les rencontres du Centre Lebret Réseau international et du MIDEC,

-

-les

articles

de revues,

dont Croissance

et Le Monde Diplomatique, groupes de réflexion à travers la France et

- les voyages et les échanges en plusieurs pays.

de nombreux

Prendre de l'altitude, choisir le grand angle est nécessaire pour comprendre les mutations, les enjeux de notre temps, afin de mieux situer les initiatives de développement local et d'en augmenter l'efficience. La date symbolique du 9 novembre 1989, où tomba le mur de Berlin, marque l'entrée de l'humanité dans le Troisième Millénaire. Depuis lors, les grandes vagues technologiques et financières que l'on sentait grossir déferlent et convergent dans un immense torrent qui semble devoir tout emporter et tout recouvrir. Il charrie réalités et représentations, mêle les rêves les plus fascinants et les cauchemars les plus inquiétants. Il reçoit les définitions et les explications les plus diverses selon les disciplines qui l'abordent, les groupes qui justifient leur position. Dans une approche pédagogique et progressive, on peut voir dans la mondialisation: - l'extension rapide de nos zones de relations, d'échanges de capitaux, de produits, d'informations et de symboles à des espaces toujours plus vastes: hier l'espace local; aujourd'hui l'espace européen; de plus en plus l'ensemble des continents;

-

la multiplication et l'intensification lon mondial et en tous les domaines;

des interdépendances

à l'éche-

- l'essai d'organisation, de gestion de l'ensemble des ressources, des échanges de groupes humains par un système informatique et financier qui modèle l'opinion, investit au moindre coût et risque, là où c'est le plus rentable, en laissant de côté ou en éliminant ce qui n'a pas d'intérêt, ce qui peut empêcher les maîtres du marché d'accroître leur profit et leur pouvoir. Cette définition, plus précise et sélective, a la faveur des Anglo-saxons et de la plupart des économistes qui lui préfèrent le terme de globalisation. Elle apporte un éclairage essen19

tiel, mais ne saurait contenter qui aspire à une mondialisation à visage humain.
Aux artisans de cette œuvre collective, il est proposé de saisir la mondialisation actuelle à la convergence de quatre mutations-défis: -les défis démographiques de la planète Terre, -l'emballement des technologies, - la mondialisation économique et la globalisation financière, -l'affrontement ou le dialogue des civilisations.

20

1 Les défis démographiques

La vision économique du monde est tellement prégnante qu'elle occulte les autres dimensions de la mondialisation, en particulier ses aspects démographiques. L'évolution de la population, ses disparités de peuplement avec les tensions qui en résultent constituent pourtant la toile de fond, le facteur lourd et relativement prévisible des mutations contemporaines. Les séries statistiques disponibles indiquent des tendances; un séjour à Shanghai, à Madras, à Sao Paulo ou dans les collines surpeuplées du malheureux Rwanda fait éclater l'ampleur des problèmes et l'urgence d'une prise de conscience universelle. Si l'on veut humaniser la mondialisation, il faut partir de la population, analyser: -la croissance exceptionnelle de la population mondiale, -les déséquilibres criants entre un Nord qui vieillit et un Sud qui veut vivre, -l'explosion des grandes mégapoles, -l'alimentation et l'environnement de ces vagues humaines.

Il. Une population mondiale en croissance exceptionnelle Une croissance qui demeure forte.
Longtemps l'histoire fut quasi immobile, les progrès de la vie étant rapidement entravés par la famine, la guerre, les grandes épidémies. Il a fallu: -16 siècles pour que double la population mondiale: 250 M au début de l'ère chrétienne, 470 M en 1650 (M = millions), - puis 2 siècles: 470 M en 1650, 1 091 M en 1850, - puis moins d'un siècle :'1 091 M en 1850, 2 190 M en 1940, - enfin moins de 40 ans: 2 190 M en 1940, 4380 M en 1980.

Durant le siècle qui vient de s'achever: 1 650 M en 1900, 2516 Men 1950, 3 000 M en 1960, 6 000 M en 1999. Le 12 octobre 1999, l'ONU a fêté le 6 milliardième être humain, l'a fait naître à Sarajevo, mais plus vraisemblablement en Asie du Sud-Est. Les taux de croissance furent longtemps à peu près nuls (+ 0,06 %) durant des siècles, un peu améliorés en 1900 (+ 0,60 %), avant de s'envoler depuis pour culminer vers 1975 ( + 2,1 %) et de ralentir ensuite (+ 1,5 % aujourd'hui). Ce bond en avant résulte plus du recul de la mort que de l'abondance des naissances. Dans les années 1960, cette croissance exceptionnelle, avant tout dans le Tiers-Monde, fit craindre l'explosion démographique: on entrevoyait Il 000 Men 2050, plus de 12000 M en 2100, le commandant Cousteau allant même jusqu'à 16 000 M à la fin du siècle. Toutes ces prévisions sont revues à la baisse, certaines. n'excluant pas une faible régression. Les experts de l'ONU estiment que l'on sera entre 7 300 M et 10 700 M en 2050 selon les hypothèses retenues. On avance le chiffre vraisemblable de.9 .000 M en 2050 et une stabilisation à Il 000 M en 2 100 (cf. annexe 1). Même ralentie depuis peu, la croissance reste forte: plus de 80 M de bouches supplémentaires par an; en Inde, 1,2 M de plus chaque mois. Un Français naissait en 1950 dans un monde de 2 500 M d'habitants; avec l'espérance de vie actuelle, il mourra en 2030 avec 8 000 M, soit plus qu'un triplement en une génération. Ce n'est plus un accroissement mais un franchissement de seuil, un défi sans précédent dans l'histoire de l'humanité, le facteur le plus prévisible de la mondialisation.

Les étapes de cette croissance démographique.
Les démographes expliquent que la population mondiale passe par trois étapes, que l'Occident a franchies le premier, que le TiersMonde aborde ensuite, dans la mesure où il reproduit le parcours de l'Europe jugé universel.

- La situation séculaire

Durant des siècles, la population a évolué selon les ressources disponibles, malgré quelques progrès sanitaires et beaucoup de famines et de guerres. Une natalité très forte était nécessaire pour compenser une mortalité infantile élevée et assurer le renouvellement démogra22

phique. Sous l'Ancien Régime, il fallait 8 grossesses pour parvenir à 2 adultes, dans un couple qui mourait à 45-50 ans: d'où une nécessaire politique nataliste. La mort régnait partout; le décès d'un enfant était perçu comme un phénomène naturel, un accident regrettable. Il fallait faire beaucoup d'enfants pour poursuivre la lignée, transmettre le patrimoine, assurer ses vieux jours. - La transition démographique Les progrès de l'alimentation, de l'hygiène, de la médecine, des conditions de vie entraînent une baisse rapide de la mortalité, tout en maintenant une natalité élevée. De là une croissance forte de la population surtout à partir du XIXesiècle. Elle concerne essentiellement l'Europe, qui est obligée d'exporter une partie de son excédent par les conquêtes coloniales: en Chine, on m'a parlé du «péril blanc» au XIXesiècle. A partir de 1900 et surtout de 1950, les pays du Tiers-Monde entrent progressivement et de manière variable dans cette transition, grâce aux inventions médicales importées d'Occident. Ils le font plus rapidement que ne le pensaient les experts. La mortalité surtout infantile baisse, tandis que la natalité se maintient à un niveau élevé; de là, la progression massive et brutale des populations. Venfant est une valeur, une intégration pour la femme, une bénédiction de Dieu. Dans le Tiers-Monde, le nombre d'enfants par femme reste supérieur à 6; le taux de fécondité (= nombre d'habitants par femme en état de procréer) a baissé de 6,1 % en 1950, à 3,5 % en 1995 dans le TiersMonde, quand il diminuait de 2,8 % à 1,7 % dans les pays développés.

Vérs la maturité: un nouvel équilibre.
Peu à peu, à mesure que les pays améliorent leurs ressources et leurs conditions de vie, la mortalité continue de régresser, la natalité se ralentit à son tour, ce qui réduit la croissance de la population. Ce phénomène s'est répandu en Occident avant de gagner une part importante du Tiers-Monde. La population mondiale augmente donc encore de + 1,5 % au lieu de 2,1 % en 1975, essentiellement à partir des pays sous-développés. Les causes principales de cette décélération relative sont bien connues: progrès de l'alphabétisation, durée de la scolarisation féminine qui retarde l'âge du mariage, exode vers la ville qui change les comportements, difficultés de l'emploi, bouleversements sociaux, recours aux méthodes contraceptives (70 % des 23

couples dans le Nord, de 20 à 40 % dans le Sud), plannings familiaux incités par les organisations internationales, plus ou moins imposés par les États (ainsi en Inde et en Chine qui représentent près de 40 % de l'humanité). Les craintes seraient-elles en train de changer de camp: après les suites du «baby boom» mondial, la peur de l'explosion démographique, soudain les effets du «papy boom », la crainte d'une récession née de la chute de la natalité et du vieillissement? On constate une forte baisse du taux de fécondité en Allemagne, Italie, Espagne; en France, ce taux est de 1,8 % alors que le renouvellement suppose 2,1 %; plus de 60 pays se situent en deçà de ce seuil. Surtout, la durée de la vie ne cesse de s'allonger (un an de plus tous les 4 ans), ce qui augmente la part des personnes âgées dans l'effectif global. En Europe, les plus de 60 ans devraient passer de 21 % à 34 % en 2050; aux USA, les «seniors» vont doubler, mais la vitalité américaine reste élevée grâce à ses apports externes. Ce vieillissement aura d'importantes conséquences économiques et sociales: priorité aux retraites lucratives sur les investissements productifs, aux demandes de soins, de santé, de sécurité par rapport aux emplois créateurs de richesses. Certains n'excluent pas une baisse possible de la production et du niveau de vie (-18 % en Europe). Faudra-t-il revenir à des politiques natalistes? Les prévisions à 20-30 ans sont fiables car les parents de demain sont déjà là, mais plus aléatoires au-delà car tributaires d'autres facteurs moins prévisibles. Tous les pays du Tiers-Monde vont-ils reproduire à terme les étapes et les modèles des pays les plus développés? Jusqu'où l'espérance de vie continuera-t-elle de croître (durée biologique : 120 ans) et le taux de fécondité de diminuer? Que sait-on au juste de la population de la Chine qui réalise son recensement et où plus de 200 M d'enfants ne seraient pas enregistrés? Il faut prendre en compte les migrations internationales (environ 125 M), l'importance des grandes épidémies: sur 33 M de porteurs du SIDA, 95 % vivent dans les pays sous-développés, principalement en Mrique, où l'espérance de vie baisserait de 17 ans en certaines nations. Peut-on garantir un équilibre durable des populations après deux siècles d'intense transition? Par-delà ces quelques zones d'incertitudes, une évidence s'impose: 2 500 M en 1950, 6 000 M en 2000, 9 000 M en 2050; telle est la toile de fond démographique de la mondialisation.

24

12. Un fossé qui se creuse entre Nord et Sud
Malgré des progrès évidents mais encore localisés, l'écart s'élargit de plus en plus entre les pays du Nord qui n'ont plus assez d'enfants pour maintenir leur population, leur niveau de vie, assurer les retraites de leurs anciens et les pays du Sud qui ont trop d'enfants pour leur assurer nourriture, logement, éducation et travail. Dans les pays développés, le rapport entre jeunes de moins de 20 ans et anciens de plus de 60 ans tend à s'inverser au détriment des jeunes (autour de 25 %); dans les pays en développement, les jeunes forment plus de 50 % de la population. Comment pourront cohabiter durablement un Nord qui stagne, vieillit, craint pour ses acquis, son devenir et un Sud adolescent, turbulent, luttant pour sa survie, à la merci de leaders éphémères, de grandes violences, de décisions qui lui sont imposées d'ailleurs? Répartition de la population mondiale3 (millions habitants) 1950 Europe Ex-URSS Amérique du Nord Océanie
Pays développés

%

1997 497 287 298

%

392 15,5 180 7,2 166 6,6

Variation Prévisions % 2050 1950-1997 2025 6,1 623 8,5 +26,8% 525 4,1 4,9 +59,4% 352 ? 3,9 392 5,1 + 80% 332 +223 % + 48% +300 % +335% +253% +268 % +232% 38 1237 757 1597 4912 7266 8506 0,4 14,5 8,9 18,8 57,8 85,5 46 809 1 756 5268 7833

29 0,5 13 0,5 751 29,8 1111 19,0 163 6,5 489 8,4 222 8,8 743 12,7 1381 54,7 3497 59,9 1766 70,0 4729 81,0 2517 5840

Amérique latine

Afrique Asie Paysen
développement Total monde

Bien que fragiles, de telles données et prévisions dessinent quelques grandes tendances en longue période (1950-2050). Les pays développés connaissent une progression faible, mais perdent la moitié de leur poids démographique. Le tassement affecte surtout une Europe qui vieillit, l'ex-URSS qui paraît se disloquer ; l'Amérique du Nord maintient mieux une certaine vitalité.
3. PNUD, Rapports
économiques

annuels:
du monde,

État du monde
1999.

1998, 1999, 2000, 2001, La Découverte.

-

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La forte croissance de la population mondiale provient des divers Tiers-Mondes: 70 % en 1950, 85,5 % en 2025. Le continent asiatique pèse de toute sa masse, mais pourrait se stabiliser autour de 5 milliards en 2025; la Chine, et l'Inde qui tend à la rejoindre, forment près de 40 % de l'humanité. IJAmérique latine poursuit sa croissance variable selon les pays. La grande inconnue reste l'Afrique qui passe de 222 M et 8,8 % de l'effectif mondial en 1950, à 1597 M et 18,8 % en 2025, soit une multiplication par 7 en un siècle. Mais les guerres internes, les endémies, la carence des ressources rendent précaire une prévision à long terme. L'ampleur de ces déséquilibres démographiques suscite les craintes des populations occidentales et de leurs dirigeants qui redoutent les arrivées massives, souvent clandestines, de vagues d'étrangers venant des pays du Sud et de l'Est. La proportion des migrations dans la population mondiale est équivalente ou inférieure à celle des époques antérieures: 2,1 % de l'humanité, soit 125 M, dont 95 M en situation régulière; 15 M sont des clandestins et 16 M des réfugiés provisoires. Dans les pays de l'Ouest, la part d'immigrés est partout inférieure à 10 % (dont 10 à 15 % sont des immigrés clandestins); en 1990, on dénombrait en France 6,1 M d'habitants issus de l'immigration dont 40 % nés sur le sol français. L'Occident, qui étale la supériorité de son niveau de vie, veut lever toute contrainte à la libre circulation des capitaux, des biens et des services, restreint toujours plus l'accès des personnes, l'octroi de visas qui ont diminué de moitié. La réalité de ces flux migratoires ne correspond pas aux représentations et aux craintes qu'elles suscitent. Mais qu'en serait-il si des populations entières étaient condamnées à chercher massivement leur survie sous d'autres cieux, par suite de catastrophes climatiques, d'aggravation de la famine et de la violence? Accepter des forces neuves sur nos territoires, les intégrer à nos sociétés vieillissantes, ou les aider fortement à se développer dans leur propre pays et selon leur culture, tel pourrait être l'un des choix déterminants des prochaines décennies. Malgré ces questions, on peut résumer ainsi les prévisions 2025 :

- Occident: 10 % dont 6 % en Europe - Pays émergents: 20 %, principalement en Asie et Amérique latine - Pays pauvres: 70 %, surtout en Afrique, une grande partie de
l'Asie, plusieurs républiques de l'ex-bloc soviétique.

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13. Une urbanisation

galopante

Les principales migrations sont internes et se font de la campagne à la ville. Jusqu'ici, la majorité de l'humanité menait une vie rurale dans une économie de subsistance, une société à régulation locale ou régionale. En 1900, 10 % des hommes vivaient dans les villes et encore 32 % en 1950. Cette assise est en train de basculer dans une urbanisation massive, brutale, incontrôlable. Les afflux des campagnes vers les villes sont autrement plus importants et déstabilisateurs que les migrations internationales qui nourrissent lès peurs des gens des pays développés. Dans les nations sous-développées, le passage se fait directement des villages aux bidonvilles des grandes agglomérations, sans urbanisme ni emplois capables d'accueillir ces vagues de migrants déracinés. D'un côté, d'immenses quartiers misérables sans fin et sans équipements, où règnent les mafias, la drogue, les rivalités sanglantes et les peurs; de l'autre côté, des quartiers privilégiés qui se barricadent en des bunkers gardés par des miliciens; entre les deux, des rues gorgées de foule, de véhicules, de coups de klaxon et d'odeurs qu'on n'oublie pas. Mon ami Whitaker Ferreira, qui fut un moment élu municipal chargé du logement à Sao Paulo, me faisait visiter certains quartiers de son immense territoire: «Combien as-tu d'habitants à loger? Entre 13 et 18 millions, mais

sans doute davantage. »
Les mégapoles ou «mégacités» de plus de 10 M étaient 2 en 1950 (Londres et New York); elles sont actuellement 22 dont 17 dans le Tiers-Monde; elles seraient 33 en 2015 dont 22 en Asie. Dans un tel contexte, l'urbanisme est dépassé. Les principales mégacités prévues en 2015 Tokyo (Japon) Bombay (Inde) Lagos (Nigéria) Shangaï (Chine) Karachi (Pakistan) Sao Paulo (Brésil) 28,7 M 27,4 24,4 23,4 20,6 20,6 Pékin (Chine) Dacca (Pakistan) Mexico (Mexique) New York (USA) Delhi (Inde) Calcutta (Inde) 19,4 M 19 18,8 17,6 17,6 17,6

Ces chiffres disent l'ampleur du phénomène, mais ne sauraient traduire l'émotion que l'on ressent en parcourant ces mégacités d'Asie, d'Mrique ou de l'Amérique latine. Naguère, j'ai pu circuler de jour dans les favelas de Rio de Janeiro et de Salvador de Bahia; 27

aujourd'hui cela est impossible tant est grande la violence organisée. On peut encore s'aventurer un peu dans les «slums» de Madras; mais quel contraste entre ces agglomérations invivables et l'accueil souriant des petites villes et villages du Tamil Nadu ou du Kérala?

14. Nourrir les hommes
La forte croissance démographique, avec ses 80 M de bouches supplémentaires par an et ses déséquilibres criants, ravive souvent les vieux courants malthusiens (Malthus 1798) : la population mondiale progresse plus vite et fort que celle de la production alimentaire nécessaire à sa subsistance, ce qui entrave toute amélioration durable de la vie économique et sociale. Alors faut-il privilégier l'action des agronomes pour mieux produire et nourrir le monde? Faut-il d'abord s'adresser aux gynécologues pour freiner la croissance démographique en fonction des ressources?' Il Y a quasi-unanimité des experts internationaux pour estimer que globalement la Terre peut nourrir convenablement de 6 à 8 milliards de consommateurs. Au-delà, on devra respecter les principes de l'agriculture durable:

- éviter -

l'épuisement, l'érosion, la pollution des sols, les déforestations; garder à l'agriculture les sols les plus productifs et en assurer l'irrigation;

améliorer les cultures et les productions traditionnelles valorisant les ressources locales, avec l'apport des technologies les plus appropri~es; renforcer les circuits d'approvisionnement et de vente en fonction des besoins; - améliorer la chaîne alimentaire pour assurer une nourriture quantité, qualité et sécurité suffisantes; en

- accorder la priorité aux cultures vivrières sur les produits d'exportation et sur les importations coûteuses et destructurantes. Les prévisions de la FAO pour l'alimentation mondiale en 2010 sont relativement optimistes, à l'exception de l'Mrique subsaharienne; mais des crises localisées sUlViendront par suite de l'instabilité des exportations, de l'accroissement de la pauvreté et surtout de l'extension des violences et des conflits armés. Certains analystes sont plus pessimistes: depuis 1984, la production augmente de 0,5 % par an, quand la population mondiale progresse de + 1,4 %, surtout de

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