Le sentiment de culpabilité au travail et les sciences humaines (Tome 2)

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Voici d'une manière accessible et pédagogique un panorama complet du sentiment de culpabilité. Le sentiment de culpabilité émane de l'individu mais il le relie à autrui et à sa civilisation. L'apport de ce deuxième tome est de l'étudier sous l'angle économique et de lui donner la place qu'il mérite pour comprendre le travailleur.
Publié le : vendredi 1 avril 2011
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EAN13 : 9782296800731
Nombre de pages : 248
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Le sentiment de culpabilité au travail
et les sciences économiques
Logiques Sociales
Collection dirigée par Bruno Péquignot

En réunissant des chercheurs, des praticiens et des essayistes, même si
la dominante reste universitaire, la collection Logiques Sociales entend
favoriser les liens entre la recherche non finalisée et l'action sociale.
En laissant toute liberté théorique aux auteurs, elle cherche à
promouvoir les recherches qui partent d'un terrain, d'une enquête ou
d'une expérience qui augmentent la connaissance empirique des
phénomènes sociaux ou qui proposent une innovation méthodologique
ou théorique, voire une réévaluation de méthodes ou de systèmes
conceptuels classiques.

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République: “La liberté de la maternité”, 2011.
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T. DJEBALI, B. RAOULX, Marginalité et politiques sociales, 2010.
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l’engagement, 2010.
eSabrina WEYMIENS, Les militants UMP du 16 arrondissement de
Paris, 2010.
Damien LAGAUZERE, Le masochisme, Du sadomasochisme au sacré,
2010.
Eric DACHEUX (dir.), Vivre ensemble aujourd'hui : Le lien social dans
les démocraties pluriculturelles, 2010. Bénédicte Berthe






Le sentiment de culpabilité
au travail
et les sciences économiques


Les promesses d’une nouvelle relation





Tome 2
Vers une analyse économique
du sentiment de culpabilité au travail














L’HARMATTAN





































© L'HARMATTAN, 2011
5-7, rue de l'École-Polytechnique ; 75005 Paris

http://www.librairieharmattan.com
diffusion.harmattan@wanadoo.fr
harmattan1@wanadoo.fr

ISBN : 978-2-296-54149-8
EAN : 9782296541498 - TOME 2 -

LE SENTIMENT DE CULPABILITÉ
ET LES SCIENCES ÉCONOMIQUES :
LES PROMESSES D’UNE NOUVELLE RELATION.





Grâce à l’étude des philosophes, des psychologues, des théologiens et des
juristes, nous avons pris connaissance de l’importance du sentiment de culpabilité. Il
provient de l’individu et permet de vivre ensemble. Il permet d’introduire, à
l’échelle individuelle, une dimension éthique à l’action humaine. Il est éprouvé par
l’être humain et le guide dans ses choix. Le sentiment de culpabilité est influencé
par un ensemble de paramètres extérieurs qui émanent de la société, et de la culture.
Il s’applique à toute conduite humaine mais il est d’autant plus renforcé qu’il
dépasse le champ de la sphère privée. Il s’exprime davantage dans les actions qui
impliquent des relations sociales comme le travail.
Dans cette deuxième étape (tome 2), sont considérés comme acquis les
enseignements tirés des grands penseurs du sentiment de culpabilité tels qu’ils sont
synthétisés au terme de la première étape de notre étude (tome 1).

Nous allons, à présent, chercher à identifier l’usage du sentiment de culpabilité
qui peut être réalisé par la théorie économique. Nous interrogeons particulièrement
leur impact sur le travailleur.
Nous cherchons à déterminer comment l’économie peut traiter du sentiment de
culpabilité au niveau de la compréhension du comportement de l’homme au travail
et au niveau de son utilisation par l’entreprise pour obtenir les efforts ou les
compétences requises, à travers la culpabilisation.

Quelles théories choisir ? D’abord celles qui peuvent s’appliquer aux questions
de l’homme au travail. Ensuite, comme avec les autres disciplines, nous voulons
examiner les théories sans faire de choix préalable.
Nous n’avons pas sélectionné de théorie économique en particulier. Sinon le
critère de choix était soit subjectif, soit basé sur le modèle dominant. Retenir un seul
espace théorique était pourtant plus confortable, car c’était s’appuyer sur un modèle
établi, réduire le champ d’exploration, et apporter les avantages de la simplification
et la de la cohérence garantie. Nous avons cependant préféré garder le panorama le
plus vaste et le plus ouvert possible. Cette démarche est forcément plus périlleuse
mais nécessaire pour laisser le champ libre à la réflexion du lecteur.
Nous étudierons bien entendu les quelques théories économiques qui abordent le
sentiment de culpabilité mais aussi et surtout celles qui n’en traitent pas directement
mais qui sont susceptibles d’enrichir son analyse.

7
Comment distinguer les théories ? Toute étude qui porte sur le comportement de
l’homme au travail passe par une première question préalable qui est fondamentale.
Qu’est ce qui met en mouvement ou quel est le moteur de l’action humaine ? La
logique comportementale retenue permet de bien différencier les courants
économiques qui abordent le travailleur.
La réponse est, en partie, de nature idéologique dans la mesure où elle dépend
des représentations de l’homme et du monde qui sont adoptées ; la science, est pour
l’instant, incapable de trancher sur le mobile de l’action humaine le plus pertinent
parmi ceux convoqués par les différentes théories économiques. Cette position
conditionne pourtant ensuite toute l’approche économique car elle introduit des
hypothèses qui orientent les conclusions et les recommandations. Elle induit aussi
toute une méthodologie.
Le monde est beaucoup trop complexe pour être appréhendé parfaitement et
immédiatement par une seule théorie. Les modèles économiques comme tout
modèle scientifique sont des traductions de cette complexité, en langage simple et
1
accessible à notre entendement. Ils sont construits sur la base d’une idéologie et
d’une méthodologie qui leur sont propres. Ainsi ils peuvent tous être perçus comme
des lunettes qui nous permettent de regarder le monde. Mais chaque lunette utilise
un prisme et nous donne donc une représentation simplifiée de cette réalité
complexe. Chacune de ces lunettes est construite scientifiquement. Elles ne
comportent pas d’erreur de fabrication, leur élaboration est rigoureuse. Chaque
lunette donne un résultat c'est-à-dire une vision du monde. L’économie est une
2science, elle corrigerait donc, ou alors abandonnerait , tout modèle qui contiendrait
une erreur de construction c'est-à-dire de démonstration. La science économique a
3un seul problème : elle ne dispose d’aucun moyen scientifique classique pour
déterminer la « bonne » paire de lunettes. Toutes les lunettes sont des outils
scientifiques mais aucun moyen scientifique ne permet de choisir celle qui est juste.
Heureusement, ces lunettes ne sont pas très nombreuses. Il n’empêche, chaque
économiste est obligé d’en choisir une. Son choix se fait par habitude, ou parce qu’il
n’en connaît qu’une. Son choix dépend de sa propre histoire, de ses propres goûts,
de sa culture… Certains économistes préfèrent celle qui met en valeur tel
phénomène et occulte tel autre, d’autre choisissent celle qui grossit un facteur. Le
plus souvent, son choix se porte sur celle qui lui offre la vision du monde la plus
proche de sa propre idéologie (l’idée qu’il se fait du monde).
Prenons un exemple, un homme donne une pièce d’un euro à un mendiant. C’est
un fait observé. Un économiste étudie cette situation. Il prend les lunettes libérales.
Il voit un homme qui procède à un calcul intéressé selon lequel le gain marginal est
au moins égal au coût marginal. Se sentir généreux, se rassurer sur son statut social,
réaliser une bonne action… procurent des plaisirs purement subjectifs, tous
supérieurs à la satisfaction retirée d’un autre usage de cette pièce. Par contre, si cette
personne avait fortement envie d’un café et seulement un euro en poche, cet
économiste pouvait prédire qu’il achèterait alors ce café qui va lui apporter une
satisfaction supérieure à celle de ce geste de charité. Il ne voit pas un acte généreux,
altruiste, ou humaniste, il voit un acte égoïste.
Un autre économiste étudie la scène et chausse les lunettes des
conventionnalistes français ou celle proposée par le Mauss. Il voit un homme qui
réalise cet acte conduit par un lien social. Cet individu est relié à un tout, supérieur,
qui l’unit à ce mendiant. Il peut trouver de l’empathie, du don, de la confiance… Ces
8
lunettes-là mettent en lumière la dimension sociale et anthropologique de l’action
humaine.
Un troisième économiste regarde la scène. Il a pris les lunettes des radicaux
américains, héritées d’une tradition relative à Marx. Il voit alors un individu qui agit
selon des normes collectives qui lui ont été inculquées par une éducation parentale,
des règles sociales, ou des prescriptions religieuses. Des pressions suffisamment
fortes pour qu’il s’y soumette. Il peut ainsi constater l’obéissance à une injonction de
charité.
4 Toutefois cette représentation du comportement humain n’est pas neutre . Elle a
un impact sur le réel. La théorie économique est abstraite et simple mais elle n’en
influence pas moins la réalité. La théorie économique inspire et justifie des
politiques économiques ; elle ne sert pas seulement à occuper les économistes ou les
étudiants. Les représentations du comportement humain sont, selon nous, un point
idéologique central car les décisions politiques et économiques découlent de ces
conceptions.
Prenons un exemple, un professeur est seul dans une salle de classe qui contient
tous les sacs des étudiants, les voler procède d’un choix. Des modèles économiques,
très élaborés d’un point de vue mathématique, représentent la décision de voler sur
la base de la logique de la recherche rationnelle de son intérêt. Il intègre la
probabilité du gain, la probabilité de se faire détecter, l’ampleur de la sanction et de
ses conséquences qui vont de la simple garde à vue à l’atteinte de la réputation qui
est un capital professionnel précieux, etc. L’acte de voler n’a pas lieu si les gains
espérés sont inférieurs à l’estimation des pertes. Ces hypothèses comportementales
conditionnent les décisions en matière de politique économique. En l’occurrence, les
solutions contre le vol, pour cette théorie ultralibérale sont évidentes. Il est
nécessaire d’instaurer des caméras de surveillance pour augmenter la probabilité de
se faire repérer et de renforcer les sanctions par des politiques de répression plus
sévères, le coût individuel du vol augmente et devient moins attractif. A contrario,
d’autres modèles économiques stipulent que l’individu est mû par une logique qui
consiste à se référer à un ensemble de conventions qui orientent son comportement.
Elles le guident, elles sont liées à son éducation. Elles appartiennent à un
environnement socioculturel précis. Elles lui donnent des indications pour
coordonner son comportement avec celui des autres. L’acte de voler n’a pas lieu en
raison d’un lien qui unit à autrui et par conformité à un ensemble de conventions
auxquelles la personne adhère. Cette conception aboutit à des conclusions
différentes en matière politique. Les solutions pour lutter contre le vol passent ici par
exemple par l’éducation. Les conséquences sociales et les recommandations
politiques dépendent donc des hypothèses comportementales.

Une fois admis l’existence du sentiment de culpabilité, la science économique
offre donc plusieurs champs théoriques qui sont autant de méthodologies et
d’idéologies différentes pour l’appréhender.
La science économique peut être décomposée selon trois logiques qui orientent
le comportement humain. La première suppose que l’individu est mû par la
recherche de son strict intérêt personnel et ceci de manière rationnelle. La deuxième
représente les individus comme soumis à des contraintes qui s’imposent à eux. Ils
orientent donc leur comportement par obéissance à un ensemble de règles qui
proviennent d’un pouvoir qui s’exercent sur eux avec force. La troisième consiste à
9
penser que l’individu est mû par des conventions auxquelles il se réfère comme
autant de dispositifs cognitifs collectifs raisonnables et éprouvés.
Nous distinguons donc ces trois grandes logiques d’action au travail dans les
trois parties économiques à venir.

A ce stade, nous avons donc admis que la culpabilité est un phénomène essentiel
du comportement humain et que d’un point de vue économique, trois approches
avec chacune leur méthode et leur représentation du comportement humain peuvent
être utilisées pour l’étudier.

Pour chacun de ces courants économiques, nous procéderons de la même
manière.
Dans un premier temps, nous examinerons ces théories économiques. Il s’agit de les
présenter et d’identifier ce qu’elles peuvent apporter à l’étude du sentiment de
culpabilité, l’esprit ouvert et sans se prononcer, telle est la posture adoptée.
Puis, à la suite, nous montrerons les inconvénients et les limites de ces théories pour
aborder le sentiment de culpabilité. Nous mettrons en lumière les critiques qui
5
peuvent leur être adressées, de l’intérieur . Armé des connaissances acquises avec
les autres disciplines, s’interroger seulement sur les difficultés que pose l’adoption
de ce courant pour l’appliquer au sentiment de culpabilité, telle est la démarche.
Dans un second temps, nous proposerons notre propre synthèse. Il s’agit d’exposer
nos conclusions à l’égard de leur analyse économique du sentiment de culpabilité.
Prendre position sur leur approche économique du sentiment de culpabilité, telle est
la dernière orientation.
Cette démarche est justifiée pour respecter l’objectif – permettre une triple
lecture – annoncé en introduction et ouvrir le plus de perspectives possibles. Le
lecteur peut ainsi découvrir diverses utilisations possibles du sentiment de
culpabilité par différents courants économiques. Il peut trouver des critiques et des
réserves quant à cet usage. Il peut lire la thèse de l’auteur qui se risque à l’exposer.
Autrement dit, le lecteur est invité à découvrir progressivement les différentes
approches économiques possibles du sentiment culpabilité et ainsi à élaborer sa
propre opinion, à s’en servir pour poursuivre la réflexion ou ses propres études sur la
question. Il recevra ensuite la proposition d’une thèse, d’une approche économique
du sentiment de culpabilité.


- CHAPITRE 1 -
LA THÉORIE NÉOLIBÉRALE
ET LE SENTIMENT DE CULPABILITÉ



Nous allons montrer les enseignements et les limites de l’usage de la théorie
économique dans la tradition néoclassique pour l’étude du sentiment de culpabilité.
Nous allons traiter deux sujets. D’abord, comment ces théories intègrent le
sentiment de culpabilité dans leurs analyses du comportement humain ? Comment
sont-elles capables de l’appréhender ? Ensuite, ces modèles ont-ils eux-mêmes un
impact sur le sentiment de culpabilité ? Quelles influences indirectes ces modèles
économiques peuvent-ils avoir sur le vécu et la réalité du sentiment de culpabilité ?

- I - La théorie néoclassique élargie

La « théorie néoclassique élargie » est un courant économique qui permet
d’étudier l’homme au travail. Cette appellation caractérise bien ce courant. Elle est
proposée par Favereau (1989) sur la base de deux critères : d’une part, un
raisonnement construit autour de la notion de marché et d’autre part, une
6représentation du comportement fondée sur un homme égoïste et calculateur. Cette
qualification est tout à fait appropriée puisqu’elle reprend bien tous les traits
distinctifs de l’idéologie et de la méthodologie « néoclassique » (microéconomie,
individualisme méthodologique, défense de l’ordre libéral, a-historique, a-spatiale,
la valeur utilité, le marginalisme, le recours intensif à l’outil mathématique, etc.).
Mais elle est bien « élargie », dans le sens où elle est capable de prendre en
considération un nombre impressionnant de nouveaux facteurs par rapport à son
ancêtre néoclassique. Elle s’est rapprochée de la réalité. Elle est capable d’étudier
les règles, l’incertitude, l’asymétrie d’information, le chômage involontaire, les
stratégies interindividuelles…, la liste est trop longue. Ces modèles ont aujourd’hui
la capacité de traiter de problèmes aussi divers que le salaire à l’ancienneté (Lazear,
1979 ; 1987) ou l’équité au travail (Akerlof, Yellen 1988 ; 1990) pour ne citer que
7deux exemples. Elle est également « élargie » dans le sens où elle s’est
considérablement sophistiquée d’un point de vue mathématique.

- I – I - La méthode d’optimisation

La théorie néoclassique élargie représente les comportements à partir du concept
de l’homo œconomicus selon lequel l’homme est guidé par la recherche rationnelle
de son intérêt individuel. Attention, pour l’économiste l’intérêt n’est absolument pas
seulement d’ordre financier. Il est synonyme de satisfaction ou de plaisir.
La théorie de la valeur repose sur la notion d’utilité. L’utilité ne correspond pas
tout à fait au sens commun qui comprend un jugement moral (l’eau serait utile mais
pas le vin). Sa définition économique précise est : « la capacité à satisfaire un
8besoin ». Il s’agit d’une théorie de la valeur qui est subjective . Chaque individu
possède sa propre fonction d’utilité qui représente l’intérêt procuré par les
différentes variables prises en compte.
11
L’agent a des ressources limitées. Un ensemble de contraintes sont donc prises
en considération pour modéliser ses choix. Le revenu du consommateur, les coûts du
producteur, les efforts du travailleur, etc. illustrent ces contraintes.
D’un côté, l’agent économique a des besoins illimités, d’un autre côté, il a des
moyens limités. La méthode néoclassique modélise alors tout comportement comme
la recherche du plus haut niveau de satisfaction compte tenu de ressources limitées.
Autrement dit, une fois traduit en langage mathématique, cela devient la
maximisation d’une fonction d’utilité sous contraintes, elles mêmes formulées par
des équations.
L’économiste stipule que tout comportement économique peut s’exprimer
comme la recherche rationnelle de plaisir avec l’introduction d’un certain nombre de
limites, ce qui revient à dire « maximiser son utilité sous contraintes ».
Concrètement, une fois le problème posé, tout l’art de l’économiste néoclassique est
de le traduire d’un point de vue mathématique. Les mathématiques sont une
formidable boite à outils pour les économistes. En l’occurrence, trouver le maximum
d’une fonction avec des contraintes données est une technique très simple qui
s’appelle « l’optimisation ». Les mathématiques sont des outils qui apportent leurs
forces de rigueur et d’efficacité à cette pratique économique. Une fois la solution
mathématique trouvée, elle est à nouveau traduite en langage économique (le salaire
doit être fixé à tel niveau, le salarié doit travailler tant d’heures, etc.).
La méthode néoclassique représente au final tout comportement humain sur la
base d’une « arithmétique des plaisirs ». « L’optimisation » est la technique
mathématique qui modélise cette conception.
Ces modèles économiques actuels n’ont aucune restriction. Leur force suprême
est leur capacité à évoluer, à intégrer au sein de leur fonction tout nouveau
paramètre imaginé par les économistes. Et l’imagination des économistes est sans
limite en la matière.

- I – II - Un modèle dominant

Un courant économique est qualifié de dominant quand il s’impose à un moment
donné, qu’il imprègne la société de sa façon de pensée, qu’il a le plus d’influence
sur les décisions prises en matière de politique économique. Il est aussi le reflet d’un
mode de pensée propre à une époque. Il est aussi rétroactif : en retour il renforce les
idées et justifie les décisions.
La théorie néoclassique élargie est le courant qui caractérise la pensée
économique des années quatre-vingt jusqu’aux années deux mille dans le monde
occidental. Au-delà de cette appellation théorique donnée par les économistes, ce
courant est plus fréquemment nommé « néolibéral » dans le langage courant. En
effet, il s’agit d’un retour en force de la pensée libérale. Sans remonter trop loin dans
l’histoire de la pensée économique, rappelons qu’autour des années 1870, apparaît le
courant dit « néoclassique » qui s’inscrit dans la tradition libérale, il formalise les
études du marché et élabore la méthodologie de l’optimisation utilitariste. Elle
marque la période jusqu’aux deux guerres mondiales. Face à ses échecs, c’est la
théorie keynésienne qui prend le relai de 1945 à 1975, et qui va ainsi le plus
influencer les politiques économiques des pays occidentaux et développés durant les
trente glorieuses, époque qui ne renonce pas au marché mais où l’État intervient très
fortement dans l’économie. Face à la mutation économique survenue à la fin des
12
années soixante-dix, due principalement à la remise en cause du fordisme, et face à
l’incapacité de la théorie keynésienne à résoudre les nouvelles difficultés, les
libéraux, qui ont continué à perfectionner leurs théories pendant toutes ces années,
sont prêts à proposer leurs nouveaux modèles. Les pays occidentaux s’en emparent.
La théorie néoclassique élargie est donc celle qui domine aujourd’hui dans le sens
9
où elle a incontestablement la plus grande influence sur l’économie . Quel que soit
le sujet économique considéré, la tendance est bien à la libéralisation de nos
économies depuis les années quatre-vingt, c’est juste une question d’ampleur selon
les pays considérés. L’économie internationale ? Réponse : libre-échange.
L’économie industrielle ? Réponse : la privatisation. L’économie monétaire ?
Réponse : le monétarisme. L’économie financière ? La déréglementation.
L’économie du travail ? La flexibilisation… La preuve est faite, toutes les grandes
réponses aux grandes questions économiques sont issues de cette mouvance
néolibérale.

- II - Applications au sentiment de culpabilité

L’usage de la théorie néoclassique élargie pour l’étude du sentiment de
culpabilité au travail est réalisé selon deux approches distinctes. La première
concerne l’intériorisation directe du sentiment de culpabilité comme paramètre
modélisé (II-I). La seconde correspond aux effets induits par la théorie dominante
elle-même sur le sentiment de culpabilité alors qu’il n’est pas directement internalisé
dans la formalisation (II-II).

- II – I - L’intégration directe du sentiment de culpabilité comme variable optimisée

Nous retenons bien du point précédent que la recherche de l’intérêt est ce qui
met l’individu en mouvement dans l’approche néoclassique élargie. Son moteur est
la recherche du plaisir et l’évitement des peines. Il agit de manière raisonnée à
condition que ses pertes soient au moins égales à ses gains. Ces précisions
méthodologiques sont nécessaires pour comprendre à présent, comment ces modèles
peuvent être utilisés pour l’étude de la culpabilité au travail.
Les autres disciplines démontrent l’existence du sentiment de culpabilité, qu’il
est un élément incontournable pour appréhender les comportements humains. Les
économistes peuvent le retenir comme une donnée, comme l’un des paramètres de
l’action humaine. Les autres disciplines ont montré qu’il est éprouvé de manière
désagréable et qu’il est ressenti par l’individu. Il est possible de l’intégrer dans un
modèle en considérant que l’individu cherche à éviter cette peine. Le sentiment de
culpabilité devient donc le paramètre d’une fonction d’utilité du travailleur, qui
apporte des souffrances que l’individu va chercher à minimiser. Sur cette simple
base, l’économiste est donc capable de le modéliser.
C’est l’objet de cette partie.

Le salarié au travail dans une organisation a deux apports : son effort et ses
compétences. C'est-à-dire qu’il travaille avec plus ou moins d’intensité et qu’il
possède plus ou moins de compétences. Il connaît son niveau d’effort et de
compétence et a des marges discrétionnaires pour mettre en œuvre ou accroître l’un
ou l’autre. Par conséquent, le sentiment de culpabilité du travailleur peut se ressentir
13
soit à l’égard des efforts qu’il fournit, soit à l’égard des compétences qu’il détient.
La culpabilité, en ce qui concerne les efforts fournis, est développée par un certain
nombre de modèles, et nous ajoutons l’étude du sentiment de culpabilité à l’égard
des compétences détenues.

- II – I – I - La culpabilisation standard

- 1 - Les théories économiques de l’incitation
10 Le travail est étudié en termes de marché par la théorie néoclassique élargie .
L’offre émane du travailleur. Contrairement aux présentations des médias qui, en
période de chômage de masse, ont tendance à le placer en situation de demandeur,
voire de quémandeur, c’est bien le travailleur qui est l’offreur de ce qu’il possède –
le travail – et qui en recevra un prix. Sur ce marché, la demande provient bien de
l’entreprise puisque c’est elle qui paiera le prix de ce qu’elle souhaite acquérir. Le
prix du travail est déterminé par le marché. Ce prix particulier porte le nom de
11
salaire . L’offre de travail est supposée être croissante avec le salaire réel, ses
modalités seront précisées plus tard. La demande de travail est le fruit de la
maximisation du profit de l’entreprise. Dans un monde concurrentiel, l’entreprise est
mue par la recherche du profit. On démontre facilement que le profit est maximum
12
si la productivité marginale du travail égale le salaire réel . Il s’agit d’une loi
économique fondamentale. Au-delà de la démonstration mathématique, elle reste
parfaitement cohérente avec le bon sens et correspond au raisonnement de tout
employeur. En effet, la productivité marginale représente le supplément de
13
production obtenue suite à l’embauche d’un travailleur supplémentaire . Le salaire
réel correspond au coût du travail. En raisonnant par l’absurde, si la productivité
marginale était inférieure au salaire réel, alors le profit ne peut pas être maximum ; il
conviendrait de continuer à embaucher car cela signifierait que le recrutement d’un
travailleur rapporterait davantage qu’il n’en coûte. Par contre, il est absurde
d’imaginer que le profit soit maximum dans une situation où la productivité
marginale soit inférieure au salaire réel car cela signifierait qu’un salarié coûterait
plus cher (son salaire) qu’il ne rapporterait à l’entreprise (le supplément de
production). L’employeur d’une petite entreprise d’électricité raisonne bien ainsi
quand il vient d’embaucher un quatrième salarié parce que les contrats obtenus en
supplément rapporteront davantage que le salaire versé. Par contre, il sait bien qu’en
embauchant un cinquième salarié, il pourrait bien sûr répondre à davantage de devis
mais pas suffisamment pour couvrir le coût de ce cinquième salaire. Le salaire est
une donnée pour l’entrepreneur, fixé par le marché. Par conséquent, plus les salaires
sont élevés, moins il y a de situation où les productivités marginales lui sont
supérieures, c’est pourquoi plus les salaires sont élevés plus la demande de travail
baisse. Le résultat est une fonction de demande de travail décroissante avec le salaire
14réel .
Mais la théorie néoclassique élargie a évolué par rapport à la théorie
néoclassique de base. Désormais le travail n’est plus considéré comme une
marchandise comme une autre. Une telle évidence peut faire sourire les tenants des
autres sciences sociales mais pour la théorie de tradition néoclassique, il s’agit d’un
progrès considérable.
Le travail reste une marchandise mais elle a des spécificités. Désormais, on ne
parle plus du facteur travail, évalué seulement en terme de quantité de temps passé,
14
décrit par « L », l’initiale de « Labor », bien connue des étudiants en économie. Il est
maintenant affiné avec ce qu’il est convenu d’appeler les « nouvelles théories du
15marché du travail » . Désormais, le contrat de travail porte sur l’effort qui
représente l’ensemble de l’action du salarié au travail (Berthe, 2001). L’effort est
bien ce que souhaite obtenir l’entreprise. Peu importe que le salarié soit présent huit
heures dans ses murs. Ce qui compte pour l’entreprise, c’est l’intensité du travail et
non pas les heures passées. Du côté du salarié, son activité de travail n’est pas non
plus, selon lui, réduite au temps passé dans l’entreprise, mais bien la quantité et la
qualité du travail fourni c'est-à-dire son effort. L’effort est le nouvel objet d’échange
du contrat de travail.
Le contrat de travail a des particularités. Contrairement à d’autres contrats, on
n’acquiert pas, une fois pour toute, une certaine quantité de marchandise bien
définie. Le contrat de travail fait face à une double incertitude. D’une part, au
moment du contrat, on ne connaît pas l’intensité au travail qui sera fournie. Le
salarié a toujours une marge discrétionnaire pour produire plus ou moins d’effort. Le
travail n’est pas entièrement observable et contrôlable. Il reste une marge de
manœuvre disponible. A la signature, le contrat n’obtient donc qu’une promesse de
comportement futur. D’autre part, le contrat ne connaît pas parfaitement les
caractéristiques du travail délivré, c’est-à-dire concrètement les compétences du
salarié. Les techniques de recrutement ne permettent pas d’identifier toutes les
aptitudes précises du travailleur.
On parle d’asymétrie d’informations, puisqu’en l’occurrence, le degré d’effort et
le degré de compétences ne sont connus que du salarié mais pas parfaitement par
l’entreprise. Le risque qui concerne l’action d’un agent s’appelle le « risque moral »
et le risque qui porte sur les caractéristiques de l’objet de l’échange s’appelle « la
sélection adverse ». En économie du travail, le problème de risque moral porte sur
l’effort et le problème de sélection adverse sur les compétences du salarié. Le
travailleur également fait face à cette double asymétrie d’informations, il ne connaît
16pas précisément le comportement et l’état de l’entreprise .
Le contrat de travail tente de réduire cette incertitude. L’entreprise garantit un
certain niveau de salaire en échange d’une certaine subordination du travailleur.
C’est même la première définition juridique du contrat de travail. Cependant la
plupart des problématiques économiques surgissent de l’incapacité de ce contrat à
réduire toute incertitude. Comment obtenir les meilleurs engagements réciproques et
une coopération optimale ?
La situation est la rencontre de deux agents. Un employeur qui veut obtenir le
maximum d’effort et verser le minimum de salaire. Et un travailleur qui souhaite le
maximum de salaire et fournir un minimum d’effort. Les économistes traitent ce
problème en termes de comportements stratégiques c'est-à-dire que le comportement
de chacun est déterminé en fonction des anticipations du comportement de l’autre.
Ces problèmes sont modélisés à travers les célèbres théories des jeux qui portent si
bien leur nom. Elles consistent à représenter les comportements des acteurs à travers
des matrices ou bien des arbres décisionnels. Si un partenaire adopte cette stratégie-
là alors l’autre fait ce choix-là… La décision s’appuie sur une optimisation et des
estimations sur les probabilités du comportement adopté par l’autre agent. Selon le
célèbre jeu dit du « dilemme du prisonnier », qui est sans entente préalable et
représente des choix simples : effort maximum ou effort minimum de la part du
salarié et un salaire élevé ou un salaire faible de la part de l’entreprise, chacun
15
anticipe qu’il n’est pas dans l’intérêt de l’autre de fournir ce qui ne lui est pas
favorable. Ce modèle montre que, dans le cadre des hypothèses néoclassiques, la
pire des situations survient pour les deux agents. C'est-à-dire un minimum d’effort et
un minimum de salaire. Ce modèle est connu car il illustre la question qui surgit
alors : comment parvenir à la coopération ? Comment conduire les deux agents
économiques à la meilleure situation (efforts et salaires importants) ?
La solution consiste donc à trouver des mécanismes qui vont amener l’individu à
agir comme le souhaite l’autre. Puisque, dans la théorie néoclassique élargie, les
agents recherchent leur intérêt personnel, l’idée est de susciter leur intérêt à agir
dans le sens attendu par le « principal ». Ces mécanismes sont appelés incitatifs.
L’objectif de ces théories économiques est donc de trouver les mécanismes incitatifs
capables d’orienter les comportements comme le partenaire l’escompte.
Ces questions sont bien résumées par l’expression de « poignée de main
17 18
invisible » proposée par Okun . En effet, le clin d’œil à « la main invisible »
renvoie au libre ajustement des lois du marché où les individus, tout en recherchant
leur intérêt personnel, parviennent à l’optimum. La « poignée de main invisible »
fait donc référence à des acteurs libres et intéressés agissant sur un marché mais qui
ont toutefois besoin d’un mécanisme qui engage leur entente d’où l’ajout de la
notion de « poignée de main » qui marque la nécessité d’un contrat ou d’un accord
spécifique pour atteindre l’optimum.
Ce vaste champ théorique, qui dépasse largement l’économie du travail,
concerne « les théories de l’incitation ». Elles sont extrêmement nombreuses.
Chaque auteur est capable de proposer un mécanisme incitatif différent ou le
19
perfectionnement d’un autre .

En résumé, pour obtenir les efforts du salarié, l’entreprise élabore un ensemble
de mécanismes qui suscitent l’intérêt du salarié à agir dans ce sens. Ces dispositifs
sont l’objet d’étude des théories de l’incitation. Parmi toutes ces théories, il en
existe qui présente la culpabilisation comme un mécanisme incitatif capable
d’influencer le travailleur afin qu’il produise les efforts souhaités. Après avoir
compris les concepts économiques mobilisés, nous allons à présent pouvoir nous
attarder sur ce modèle qui intéresse fortement notre étude économique du sentiment
de culpabilité.
L’idée que la culpabilisation soit une forme de manipulation qui permette
d’obtenir les comportements attendus est cohérente avec ce que les autres disciplines
nous ont appris. Les auteurs étaient nombreux à expliquer que la culpabilité pouvait
être influencée par des facteurs extérieurs à l’individu, liés à son environnement.
Au-delà de ce modèle précis, nous réfléchirons également à des extensions
possibles, à d’autres applications envisageables.

- 2 - Sentiment de culpabilité et incitation à l’effort
Des études menées par Lazear lui permettent d’affirmer que la culpabilité est
20essentielle dans l’incitation au travail, elle est « internalisée » . Elle est essentielle
surtout « quand la production d’un salarié ne peut être constatée par ses pairs »
(Lazear, 1994, p.5). L’Entreprise a donc, selon lui, la possibilité de diffuser et
d’entretenir le sentiment de culpabilité afin d’obtenir davantage d’efforts de la part
de ses salariés. Il cite l’armée où ce concept a d’autant plus d’importance que
l’inaction d’un soldat est inobservable par ses collègues. Ainsi l’armée veille à
16
21développer ce sentiment puisque « c’est par un sentiment de culpabilité (…) envers
ses camarades, qu’un soldat est amené à accomplir des actes qu’il ne ferait pas
volontiers de lui-même. » (ibidem, p.5).
Le sentiment de culpabilité est l’un des facteurs qui permet aux groupes de pairs
de faire pression pour éviter la dérobade au travail et les problèmes de cavalier libre
(Kandel, Lazear, 1992). Les pressions du groupe sont importantes comme facteurs
de motivation réelle. Cette pression opère, entre autres, par le biais du sentiment de
culpabilité. Ce dernier nécessite un niveau d’investissement passé important. « La
logique veut que l’endoctrinement conçu pour inculquer le sentiment de culpabilité
est plus important quand l’action des travailleurs n’est pas observable. » (ibidem,
p.816).
La culpabilité est présente chez chaque individu. L’entrepreneur ou tout autre
leader peut tenter d’en renforcer l’impact, il lui suffit de développer des campagnes
de communication. Des modèles économiques introduisent la possibilité pour
l’entreprise d’insuffler des pénalités mentales. L’organisation a la possibilité
d’influencer des variables d’ordre moral (Berthe, 2001), en ayant recours
concrètement au discours et à la propagande pour accroître le sentiment de
culpabilité qui est modélisé comme une pénalité au choix de « ne pas travailler
comme il faudrait ».

Mark Casson (1991), avec son ouvrage « The Economics of Business Culture »,
est le plus passionnant et le plus important des auteurs pour l’étude de la culpabilité
du travailleur dans le cadre bien précis où cette culpabilité peut être intégrée dans
une fonction d’utilité. Il développe les multiples façons de manipuler ce sentiment
afin d’obtenir les efforts.
Nous proposons de présenter ici une version inspirée de son approche. On se
réfère ici au premier des différents modèles exposés dans son ouvrage, et également
à une version simplifiée afin de respecter l’engagement de rester accessible au non
économiste et de ne pas le perdre dans la formalisation mathématique. Le parti pris
est de ne pas exposer les nombreuses démonstrations compliquées et les graphiques
qui, pourtant, donnent de la rigueur. L’objet de notre étude ici n’est pas de demander
au lecteur de se concentrer sur la complexité mathématique et d’y consacrer son
énergie, mais de se focaliser précisément sur la notion de culpabilité, la façon dont
elle est étudiée, la façon dont elle est utilisée, etc. Les réflexions sur le sens des
hypothèses et la portée des conclusions sont les préoccupations principales.
L’effort, selon cette approche, représente une quantité donnée de travail
supplémentaire souhaitée par le leader (Casson, 1991, pp.29-52). Le travailleur qui
ne déploie pas l’effort requis ressent un sentiment de culpabilité. L’individu a le
choix entre fournir ce niveau d’effort ou pas.
L’entrepreneur ou un leader national souhaite davantage d’effort. Il procède à
une manipulation morale qui tente d’influencer l’intérêt du salarié à agir dans le sens
souhaité. La stratégie consiste ici à accroître le sentiment de culpabilité puisqu’il est
ressenti de façon désagréable par le travailleur qui ne produit pas l’effort attendu.
L’entrepreneur met alors en place une politique de communication afin d’influencer
le sentiment de culpabilité de ce que l’auteur appelle les « disciples » et qui peuvent
être les travailleurs. En ce sens, parler de « manipulation » et de « propagande »
n’est pas un abus de langage. La stratégie de communication est analysée comme un
dispositif particulier d’incitation. Il est ainsi possible pour l’entreprise ou pour un
17
leader national d’utiliser le discours afin d’augmenter le sentiment de culpabilité qui
constitue une pénalité au choix de ne pas travailler davantage.
Concrètement, pour établir un « climat moral », le leader a « deux tâches
séparées ». « La première est d’établir une norme. En réalisant un consensus dans le
groupe sur ce qui constitue le dévouement et le relâchement dans son travail. Il
établit une perception commune (…). La seconde tâche est d’associer de la
22culpabilité au relâchement. » (Casson, 1991, p.31) .

La matrice stratégique du travailleur est la suivante :
Stratégies Récompenses
Matérielles Emotionnelles Totales
Dévouement α.y – e 0 α.y – e
Relâchement α.(y - ∆y) - g α.(y - ∆y) – g
D’après Casson (1991, p.32) et Berthe (2001, p.42).

Ainsi en se dévouant, le travailleur produit y et reçoit une rémunération
proportionnelle à sa production c'est-à-dire α.y mais il supporte un coût qui est
23l’effort fourni supposé lui procurer de la peine , ce choix stratégique lui procure
donc au total : αy – e.
En ne délivrant pas l’effort supplémentaire souhaité par le leader, il produit
moins, c'est-à-dire : y - ∆y et reçoit une rémunération égale à α.(y - ∆y). Mais il
supporte une peine qui est le sentiment de culpabilité (g), supposé désagréable il
représente donc un coût pour lui. Ainsi il perçoit au final : α.(y - ∆y) – g. La
culpabilité est donc perçue ici comme une pénalité que s’inflige le salarié qui ne
« travaille pas autant qu’il le faudrait », elle s’exprime par g avec g ≥ 0.
Tous les salariés ne réagissent pas de la même façon face à l’incitation de nature
morale menée par l’entreprise, autrement dit, chaque individu a différente sensibilité
à la manipulation de sa culpabilité. « La sensibilité représente l’ampleur selon
laquelle une intensité donnée de manipulation par le leader agit sur le sentiment de
culpabilité du disciple. La sensibilité s’écrit : s, et elle s’étale sur une échelle de zéro
à un. » (Casson, 1991, p.31). s est supposée être uniformément répartie dans la
24population .
On représente l’intensité de la manipulation par θ qui est mesurée par la quantité
de temps consacré à la propagande morale, θ ≥ 0.
« Pour tout individu, l’intensité de la culpabilité est le produit de l’intensité de la
manipulation morale (qui est spécifique au leader) et du facteur de sensibilité (qui
est spécifique au disciple). » (ibidem, p.31).
Au final g = s . θ.
Le salarié choisit donc le dévouement si : αy – e ≥ α.(y - ∆y) – g
25donc si s ≥ (e - α ∆y) / θ.
Du côté du leader, son utilité est égale à U = (y - q ∆y) – C
q représente la proportion de salariés qui ne fournissent pas l’effort
supplémentaire attendu. On relève que q est aussi appelé « le taux criminel ». Étant
* * * donné que le dévouement est choisi si s ≥ s avec s = (e - α. ∆y) / θ, alors q = F(s )
d’où q = (e - α. ∆y) / θ
C incarne l’ensemble des coûts qui s’exprime par :
C = C + C . θ + α.(y – q. ∆y), où C sont les coûts fixes et C les coûts variables. F v F v
18
La solution recherchée passe par la maximisation de l’utilité du leader qui
26
s’exprime par : U = (y – q. ∆y) – C .
27 On démontre que la manipulation est avantageuse si l’inégalité suivante est
1/2 1/2
respectée : - [2 / (1 - α) ]. [ ∆y(e - α∆y). C ] +∆y.(1 - α) > C . v F

Ces résultats peuvent être présentés graphiquement :

« L’incitation à l’effort par la manipulation optimale »
Schéma d’après Casson (1991, p.38).

Pour θ < e - α. ∆y, la manipulation n’est pas suffisante pour agir sur la culpabilité
du salarié et l’inciter à fournir davantage d’effort.
VWV’ représente la valeur attendue de la production. A gauche de W, tous les
salariés ont choisi le relâchement. A droite de W, les salariés choisissent entre le
dévouement ou le relâchement, la courbe WV’ est croissante car les salariés sont de
plus en plus nombreux à opter pour le dévouement (c'est-à-dire à fournir davantage
d’effort) au fur et à mesure que la manipulation augmente.
YY’ correspond à la production par tête dans le cas où tous les travailleurs
fourniraient l’effort associé au dévouement.
CC’ décrit le coût supporté par l’employeur.
EE’ détermine l’utilité maximum obtenue par le leader dans la mesure où il
représente l’écart entre la production et le coût supporté.

Les conditions d’application de ces modèles peuvent être précisées.
L’auteur revendique la possibilité de concilier à la fois l’existence d’une
dimension éthique au comportement humain et le postulat de maximisation. Le
sentiment de culpabilité possède une dimension morale. Mais il est ressenti. Il
appartient donc au registre « émotionnel ». La culpabilité est, selon cet auteur, une
émotion éprouvée à l’égard de sa propre action. La méthodologie économique se
prête parfaitement à l’intégration de tel paramètre. « L’émotion est simplement un
élément de la structure de préférence et peut donc être traitée par l’analyse habituelle
d’optimisation. » (Casson, 1991, p.28).
Le sens moral incarné par le sentiment de culpabilité est à l’origine, inné. Il est
aussi manipulé par les parents ou toute personne prise comme référence, que ce
soient des hommes politiques ou religieux etc. (ibidem).
19
Plus les salariés forment un ensemble stable et de petite dimension, plus la
propagande est efficace.
La qualité de l’incitation morale dépend de la combinaison de plusieurs facteurs
liés aux caractéristiques du leader, du groupe et de la situation (ibid., p.52). Ces
facteurs influencent le coût de la manipulation, l’effort et la production. Les
exemples pris par l’auteur sont nombreux. Ainsi, un charisme fort chez le leader
réduit le coût de la manipulation ; la dispersion géographique des travailleurs accroît
le coût de la communication ; un climat difficile ou des salariés en mauvaise
condition physique augmentent le coût de l’effort ; « Une homogénéité culturelle et
ethnique centrée sur des traditions religieuses fortes et des rituels sociaux manifestes
ont tendance a augmenté la sensibilité morale. Ainsi, les traditions à la fois
culturelles et géographiques d’un groupe affectent l’intensité de la manipulation »
(ib., p.42).
En fait l’auteur insiste surtout sur les différentes qualités de leadership capables
d’influencer les performances et les comportements individuels des disciples qui
sont, pour l’essentiel des travailleurs (Casson, 1991, p.30). Il souligne l’importance
des « qualités morales » que doit détenir le leader qui a en chargé de la manipulation
morale. Il doit être en accord avec les valeurs de la société. L’incitation morale « est
sensible aux qualités personnelles du leader (déterminées par ses origines familiales
et par son affiliation religieuse) et de l’environnement culturel dans lequel il opère »
(ibidem, p.260). Le leader personnifie la ressource morale, il est pris en exemple. Le
modèle présente une manipulation par un seul leader, l’auteur précise qu’en réalité
de multiples influences interviennent.
L’œuvre de Casson ne traite pas que du sentiment de culpabilité. Il s’intéresse
surtout à la confiance qui est la perception de valeurs partagées. Elle se construit
entre les différentes personnes d’un groupe. La préoccupation de l’auteur est
l’élaboration d’une part de la plus grande confiance possible dans l’engagement
moral de chacun et d’autre part d’une perception optimiste sur l’honnêteté des
autres, autant de facteurs qui conditionnent l’efficacité économique. Accroître le
sentiment de culpabilité individuel participe à cet objectif supérieur en contribuant à
28favoriser l’éthique dans les choix économiques .

La force de l’analyse de Casson est d’avoir proposé de multiples déclinaisons de
son modèle de base. Il l’affine et le perfectionne au fur et à mesure. Le modèle
simplifié, présenté ci-dessus, correspond à une situation où le leader est
« altruiste » ; c’est dans l’intérêt commun qu’il cherche à influencer le sentiment de
culpabilité éprouvé par des travailleurs. Le leader fait également preuve d’une
approche éthique que Casson qualifie « d’étroitement matérialiste ». De plus, les
29efforts fournis sont supposés être indépendants les uns des autres . Tout au long de
son étude, Casson lève successivement les différentes hypothèses, sophistiquant
ainsi son approche, pour examiner différentes situations et s’approcher
progressivement de la réalité. Par exemple, le leader peut chercher à influencer le
sentiment de culpabilité dans son intérêt à lui. Par exemple, l’effort fourni peut être
lié au travail délivré par les collègues et il devient le fruit d’interactions. Par
exemple, les travailleurs peuvent s’unir et former des coalitions. Par exemple, il
étudie différentes conceptions éthiques qui caractérisent le leader qui procède à la
manipulation. Ce leader peut aussi être « matérialiste au sens large », « utilitariste »
20
ou « avoir une éthique prononcée du travail » ; à chaque fois sa fonction d’utilité qui
30
est maximisée prend une allure différente .
Les modèles de Casson vont au-delà de la production d’effort du salarié, il traite
aussi des relations commerciales et des relations d’affaire. La culpabilité y joue un
rôle essentiel dans les stratégies de « tricherie » ou d’ « honnêteté » qui sont
modélisées. La volonté d’échapper à la culpabilité conduit l’individu à être honnête
et à s’autocontrôler (Casson, 1991, p.256).
Au-delà de la diversité des cas étudiés par Casson, l’atout majeur de son étude
est qu’elle reste encore perfectible. C’est la grande puissance de ce type de modèles
économiques. Si les hypothèses sont trop restrictives ou gênantes, le modèle laisse
parfaitement la possibilité de les modifier. Il ouvre ainsi un large champ d’analyses
possibles.

Ce modèle apporte plusieurs résultats qui retiennent particulièrement notre
attention.
Le degré de manipulation optimal pour l’entreprise n’atteindra pas tous les
salariés. Ainsi, à l’équilibre, il subsiste un petit nombre de travailleurs qui n’ont pas
été convertis et qui ne fournissent pas l’effort supplémentaire. La manipulation
optimale pour l’entreprise n’est pas suffisamment forte pour parvenir à culpabiliser
les salariés qui ont la plus faible sensibilité à la manipulation. Ce résultat est
intéressant dans la mesure où il montre bien que le pouvoir d’influences sur les
31
individus a des limites .
Par ailleurs, l’auteur utilise un procédé intéressant. Le leader peut avoir recours à
la culpabilisation mais une autre stratégie est à sa disposition : le contrôle. Il
compare leurs coûts, d’un côté les coûts liés à la communication, d’un autre côté les
coûts liés à la surveillance et à la sanction. L’auteur s’attache à démontrer que les
coûts de la manipulation des valeurs morales sont inférieurs et que cette stratégie est
plus efficace que le contrôle pour obtenir des efforts.
La théorie qui est présentée s’applique aussi bien pour un entrepreneur qui
cherche à influencer la culpabilité de ses salariés que pour un leader national. Cette
analyse établit de manière parfaitement claire que la manipulation peut être étudiée
soit à l’échelle locale pour influencer un groupe de disciples restreint, soit à l’échelle
nationale. C’est important pour notre analyse de retenir que la culpabilisation peut
avoir lieu aussi bien à l’échelle locale d’une entreprise qu’à l’échelle globale de
toute une nation. L’auteur dépasse le niveau du manager d’une organisation en
pensant qu’un leader a les moyens d’agir de manière délibérée et calculée sur le
sentiment de culpabilité de la population. Un leader national qui souhaite des
comportements économiques plus efficaces a intérêt à agir sur le sentiment de
culpabilité de manière à obtenir des comportements qui aillent dans le sens de
l’honnêteté. En effet, si les agents économiques font davantage le choix de la
probité, la confiance est favorisée dans les échanges économiques. Et cette
confiance est indispensable à la performance économique.
Finalement l’introduction du sentiment de culpabilité est un moyen qui permet à
l’auteur d’introduire la dimension éthique qui lui est chère dans les échanges
économiques. Cette éthique permet la coordination des comportements basée sur la
confiance. L’ajout du sentiment de culpabilité dans la fonction d’utilité modifie les
interactions entre acteurs de façon à les conduire davantage à la coopération. « En
pratique, les individus ont suffisamment d’imagination et d’empathie pour
21
considérer les conséquences de leurs actions sur les autres et pour en recevoir des
compensations qui soient des récompenses et des punitions purement internes
(…). Les individus qui sont engagés moralement peuvent reconnaître le potentiel
d’engagement moral des autres. (Une simple théorie de la nature humaine est, après
tout, que « les autres personnes sont comme moi »). » (Casson, 1991, p.16).
L’auteur présente la culture comme un paramètre capital pour l’efficacité
économique d’un pays. Ce point est également important pour notre étude. La
culture incarne un ensemble de valeurs morales. Casson démontre qu’elles
améliorent considérablement la performance économique. Cette dernière dépend, en
grande partie, des coûts de transaction qui peuvent être épargnés par le règne d’un
certain nombre de valeurs. « La moralité peut surmonter des problèmes que des
procédures formelles – qui s’appuient sur les contrôles de la conformité avec les
contrats – ne peuvent pas résoudre. Une culture forte réduit donc les coûts de
transaction et augmente les performances – le succès d’une économie dépend de la
qualité de sa culture. Ce point n’est pas nouveau. Il a été très souvent souligné par
les sociologues, les anthropologues, les psychologues sociaux et les historiens, sans
mentionner les politiques et les prédicateurs. Mais ce point peut paraître nouveau
pour beaucoup d’économistes qui se sont cachés à eux-mêmes l’évidence en
adoptant une vue restreinte de la nature humaine. Avec certaines modifications
mineures aux techniques de modélisation de l’économie standard, une perception
plus large capable d’incorporer la culture peut être aisément développée. » (ibidem,
p.3). Elles dépassent l’échelle individuelle mais ces valeurs morales, propres à la
société, au pays, à la religion, caractérisent une culture dans lequel baigne l’individu
et elle joue un rôle dans ses choix économiques. « La culture peut influencer les
objectifs de celui qui prend les décisions et sa perception des contraintes. Au final,
cela influence tous les aspects des comportements individuels de différentes
manières. » (ibid., p.13). Cette analyse suppose donc aussi l’existence de valeurs
morales environnantes qui caractérisent une société. Ces valeurs ont encore plus
d’importance dans l’économie d’aujourd’hui. En effet, le besoin d’innovation, de
formation, de flexibilité, etc. sont des facteurs qui rendent la loyauté ou la confiance
encore plus nécessaires (ib., p.12).
Selon cet auteur, le sentiment de culpabilité est finalement assimilé à un
mécanisme d’autocontrôle. La culpabilité est intégrée par l’individu. Grâce à elle,
l’individu est capable de s’infliger des autopunitions en cas de comportement
déviant. Il devient « auto-discipliné », plus besoin de mécanismes de punitions
externes. La culpabilisation est simplement un processus qui va tenter de renforcer
le sentiment de culpabilité préexistant chez la personne. « Selon le mécanisme
moral, les personnes se punissent elles-mêmes pour des comportements antisociaux,
mieux que par l’intermédiaire d’une tierce partie, comme un système légal qui le
ferait pour elles. Le système moral transforme les individus en agent autocontrôlés
et évite donc les coûts de contrôle externe. » (Casson, 1991, p.17). Le sentiment de
culpabilité est bien « une punition que l’on s’inflige à soi-même, qui émane d’un
individu qui est autocontrôlé » (ibidem, p.28).

- 3 - Critiques internes au modèle de Casson
Nous allons dresser un panorama critique de ce modèle. Il s’agit de critiques
32« internes » dans la mesure où, pour l’instant , nous admettons et retenons le cadre
22
de la méthodologie néoclassique élargie. La démarche consiste à ne pas mettre en
cause ce cadre mais à mettre en lumière les difficultés que pose ce modèle tel quel.
Le lecteur qui ne rejette pas l’usage de la théorie néolibérale pour l’étude du
sentiment de culpabilité y trouvera donc aussi des sources d’améliorations et
d’approfondissements pour ces modèles. D’autres lecteurs commenceront à y
trouver quelques réserves à l’égard du traitement du sentiment de culpabilité par
cette théorie économique.
L’incitation passe par une politique de communication. Mais l’auteur donne très
peu d’indications sur la manière d’élaborer concrètement cette manipulation. Il
insiste sur les conditions d’applications (comme par exemple les qualités du leader)
mais il reste vague sur le contenu précis des messages diffusés, ainsi que sur leur
forme. Son approche a très peu de portée pratique.
Le modèle étudié consiste à culpabiliser le salarié à travers les vecteurs de la
communication. Accroître la culpabilité a pour effet d’augmenter une souffrance
interne. C’est donc par le biais d’un malaise psychique qu’on cherche à obtenir
davantage d’effort. Manipuler un mal-être d’ordre mental pour obtenir les efforts du
salarié est une première source de questionnement.
33
Nos interrogations sont d’abord de nature éthique puisque ce procédé participe
au développement de nouveaux risques et de nouvelles formes de stress au travail
(Dedessus-Le-Moustier, Douguet, 2010). Il peut contribuer au développement de
nouvelles souffrances d’ordre psychiques. Le sentiment de culpabilité est ressenti
douloureusement. Pour l’éviter le salarié fournit l’effort attendu. L’incitation
consiste donc à accroître cette peine. Accroître la manipulation ( θ), contribue bien à
accroître le sentiment de culpabilité (g = s. θ). Ce qui revient à jouer sur la souffrance
psychique pour obtenir plus d’effort.
Nos interrogations se formulent également en matière de performance. Le
modèle parle d’effort supplémentaire. Davantage d’efforts sont recueillis. Mais ce
raisonnement est, en fait, uniquement d’ordre quantitatif. Or, pour nous, l’effort a
également une dimension qualitative ; tout effort ne se distingue pas uniquement
selon un axe qui s’étend du moins vers le plus. Par contre, en adoptant un
raisonnement qui admet l’existence d’efforts qualitativement différents, il est alors
permis de se demander si la culpabilisation permet d’obtenir des efforts d’aussi
bonne qualité. Si la pression psychique et morale permet vraiment d’obtenir « plus »
d’effort, permet-elle vraiment d’obtenir des efforts de qualité identique ? Ceci étant
dit, ce point nous semble être la voie d’approfondissements enrichissants pour ce
modèle. Les fonctions d’effort seraient, certes, bien plus complexes. S’il fallait
retenir ces modèles, il nous semble donc essentiel de les perfectionner en intégrant
dans l’analyse, non pas seulement la question d’obtenir davantage d’effort d’un
point de vue quantitatif mais également les questions portant sur l’obtention de
34
différentes formes d’effort .
Ce modèle parle de LA culpabilité comme si elle était uniforme. Or, il n’y a pas
seulement, comme le suppose ces modèles, une sensibilité différente à la
culpabilisation, il y a aussi différentes formes de culpabilité. Le sentiment de ilité n’est pas une entité homogène, une et entière. Par conséquent, il faudrait
créer des fonctions d’utilité intégrant des culpabilités de nature différente selon les
individus.
Avec les deux arguments précédents mis côte à côte, ces modèles gagneraient
donc également en pertinence en introduisant, en parallèle, une culpabilité associée
23
aux différentes sortes d’effort de la part du salarié et une culpabilisation à l’égard de
chacune d’elles de la part de l’entreprise. Mais ces modèles atteindraient, du même
35coup, un degré de sophistication mathématique très élevé .
Les deux stratégies présentées par Casson sont binaires : « relâchement » ou
« dévouement » en ce qui concerne le choix de produire un effort supplémentaire.
Cette alternative se réfère à une norme établie par l’entreprise. La culpabilité est
éprouvée avec le choix du relâchement. A notre avis, la culpabilité ressentie par le
salarié est beaucoup plus personnelle et beaucoup plus subtile que ne le suppose
cette alternative. Les normes du dévouement établies par l’entreprise ne
36
correspondent pas forcément à ce que le salarié considère comme juste . Nous
pensons, en retenant l’idée que le salarié éprouve effectivement une culpabilité,
qu’elle est néanmoins le fruit de son histoire, de sa personnalité, de son
environnement, etc. Ainsi la culpabilité qui est éprouvée à ne pas fournir certains
efforts peut ne pas correspondre à celle qui est précisément attendue par l’entreprise.
Il est possible que le salarié n’éprouve aucun sentiment de culpabilité à ne pas
délivrer plus d’effort parce qu’il estime en fournir assez. Il est envisageable que le
salarié éprouve de la culpabilité à ne pas produire certains efforts qui correspondent
à une obligation morale selon sa propre éthique personnelle mais que ces efforts-là
ne soient pas exactement ceux qui sont souhaités par l’entreprise.
Mais encore, il peut parfaitement survenir que fournir l’effort, pourtant attendu
par l’entreprise, provoque même un sentiment de culpabilité chez le salarié. C’est le
cas quand il reçoit un ordre qu’il réprouve. Par exemple, un banquier qui refuse
d’avancer une somme d’argent à un RMIste qui en a besoin peut se sentir coupable
d’appliquer pourtant une règle fixée par l’entreprise.
La culpabilité existe quand le travailleur ne produit pas le niveau d’effort qui est
fixé au regard d’une norme. C’est important. Mais cette norme n’est pas forcément
identique chez un travailleur et son manager et le sentiment de culpabilité à ne pas
produire des efforts survient s’ils sont en résonance avec son éthique personnelle.
L’éthique à laquelle se réfère l’entreprise dans ce modèle est, en réalité, celle de
la performance et du dévouement. Cette éthique n’est par forcément celle qui guide
le travailleur.
D’ailleurs, Casson souligne bien que le leader qui procède à la manipulation doit
être porteur des qualités morales de la société. Il s’agit d’une condition qui pose un
certain nombre de difficultés. En fait, nous pouvons comprendre que Casson
souhaite une espèce d’harmonie sociale pour obtenir l’efficacité maximale de ses
modèles qui correspondent à la performance maximale. D’abord, c’est paradoxal car
d’un côté, c’est un auteur qui a le mérite de souligner l’importance des valeurs
morales pour un meilleur fonctionnement de l’économie de marché mais d’un autre
côté, la condition est le partage des valeurs morales de la culture des affaires.
Ensuite, les leaders sont bien porteurs et transmetteurs des qualités morales.
L’auteur insiste bien sur l’importance de leur éducation et de leur religion pour
acquérir ces valeurs. Mais il ne résout pas la question de la désignation de ces
leaders. Par contre ils possèdent les valeurs morales spécifiques à la « business
culture » comme l’indique le titre même de son ouvrage. Enfin, il est possible de se
poser la question de savoir s’il est vraiment absolument souhaitable de tendre vers
37
une harmonie morale, quelle qu’elle soit .
Le degré d’effort est normalisé entre le relâchement et le dévouement. L’effort
correspond à un certain niveau de production car l’auteur suppose que tous les
24

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